Uguette raccrocha pour remettre son bras autour de la taille de Yang, et…
— Pas touche ! s'écria la blonde en frappant la main baladeuse. Tu veux qu'on soit les « copines manchots » ?
— Je prends le risque, sourit la parme, puis prit un air plus grave : Tu es sûre de ton coup ?
— Certaine.
— Vaincre une horde de bandits n'a rien de compliqué, mais pour ta mère… Elle est forte ?
— Eh bien… (Yang hésita, avant d'acquiescer) Oui.
— Ce sera encore plus facile de la battre, dans ce cas.
Yang se tourna vers elle, mais la parme l'ignora ; d'après les informations de blondie, sa mère pouvait ouvrir des portails en utilisant des personnes chères en tant qu'ancres. Uguette avait déjà trouvé 148 769 situations théoriques où ce pouvoir pouvait être contré. 13 étaient bien plus probables, 5 plus préférables… Et comme toujours, une convient parfaitement !
— J'aime pas ce sourire sur ton visage, commenta Yang avec dégoût.
— Regardes la route, répliqua Uguette d'un ton acerbe.
Au bout d'un moment, ils s'arrêtèrent à une station service pour faire le plein, et en profiter pour se désaltérer. À l'intérieur, il n'y avait que deux gars : un barman à lunettes et le profil type de gredin ; sérieusement, comment veux-tu passer inaperçu en t'habillant à la manière d'un yak éméché ?
Ils s'approchèrent du comptoir, et le patron leur dit :
— Bonjour… Désolé, mais vous m'avez l'air un peu trop jeunes pour boire.
— De l'eau, demanda Yang en enlevant ses lunettes de soleil.
— Oooh… Et pour la petite ? fit l'homme à lunettes en se penchant vers Uguette.
— La petite va te foutre une torgnole si tu lui sers pas un whisky. Aboule !
Le barman et le bandit éclatèrent de rire, quand le premier remarqua le regard mordoré d'Uguette. Toute la menace enflait derrière ses yeux, vrillant le malchanceux qui déglutit avant de lui servir un verre ambré.
Le bandit jura bruyamment face à cette extravagance, mais sa voix parut tel un lointain pet de mouche aux oreilles de la parme :
— La blonde, j'veux bien ! Mais la p'tite gamine… Tss tss (il se tourna vers le barman en faisant craquer ses doigts) J'te croyais meilleur qu'ça, l'vieux !
— Je…
Uguette se sentait un poil peinée pour le pauvre homme ; briser son éthique si durement gagnée dans la jungle de cette forêt infestée de bandits, quelle cruauté, vraiment ! Mais le patron de ce bar miteux aurait fini par perdre ses bijoux de famille s'il n'avait pas servi ce whisky mal vieilli.
La bandit fit l'erreur de sa vie : il s'approcha d'Uguette, lui faisant penser à un moustique qui embêtait un Grimm Goliath.
— J'veux dire, blondie, t'es vraiment…
— Je le stérilise ou tu t'en charges ? coupa Uguette en s'adressant à Yang, à la manière de deux scientifiques envers un rat de laboratoire.
— Je t'ai jamais vu à l'action, alors c'est l'occasion ! répondit son amie.
— Hé, j'suis là !
— Ça ne te ressemble pas de laisser les gens faire les gros bras à ta place.
— Il t'a insultée sur ta taille. Ce n'est que justice.
— Vrai. T'es bien plus sage que tu ne l'étais autrefois ! (Uguette se tourna vers le bandit, et prit le ton qu'emploie un adulte envers un tout petit gamin) Attaque le premier, que je te montre l'écart humiliant qu'il y a entre nous.
— Tu as une grande gueule pour une môme… Allez, rentre chez ta mère !
— J'aurais aimé te renvoyer la balle, mais vu ta tête, elle t'a soit reniée soit oubliée… (Uguette fit semblant d'être pensive, la tête penchée) Ou alors elle est morte ?
Yang lâcha un « Ouch » et le barman un sifflement de douleur. Le bandit rougit de fureur et sortit son flingue, forçant Yang à activer ses armes. Uguette s'enfila la dernière lampée d'alcool avant de poser brutalement le verre sur le comptoir, qui trembla… ainsi que tout le bâtiment.
Le bandit fit de même ; il venait d'avoir un aperçu de la force d'Uguette et devinait déjà l'odeur de merde au fond de son slip. Et de la peur, aussi. Mais surtout de la merde.
La main de la parme se brouilla pour attraper le poignet du bandit et le tordit d'un geste sec. Craquement. Hurlement. Uguette savait qu'il n'y aurait pas de séquelles graves…
— Putain ! Putaiiiin ! cria le bandit en sortant un deuxième flingue, et tira.
Uguette s'exclama, et la balle fut comme stoppée dans sa course, avant de tomber en tintant sur le sol. Sous le regard ébahi du bandit, elle lui arracha sa deuxième arme et lui faucha les jambes d'une balayette. Elle s'agenouilla sur lui, et vinrent les coups de poing au visage. Un, deux. Trois, et une dent s'envola avec une traînée sanglante et baveuse. Quatre, cinq. Six, et le bandit, le visage tuméfié et en sang, pleurait. Sept, huit. Neuf, et il fut au bord de l'évanouissement.
Yang se précipita pour attraper le poignet d'Uguette, qui avait le poing levé.
— Ça suffit.
Uguette ne suait pas. Elle n'avait pas le cœur qui battait à la chamade. Pas de peur, pas de colère. Juste une froide et méthodique mélopée de cassage de bouches, en bonne et due forme. Elle arracha violemment sa main de l'emprise, mais ne frappa pas plus le bandit. À la place, elle lui donna une petite tape gentille sur la joue, lui faisant reprendre ses esprits.
— Maintenant, tu vas parler ; où est le camp ?
— Qfeu… Qfoi ? gargota le bandit aux cheveux blond foin.
— Je ne vais pas me répéter.
Le bandit gémit de terreur à la vue du poing levé et du regard d'Uguette.
— J'vais tout dire ! Mais siouplaît, me faites pas d'mal !
— Tu vois quand tu veux, sourit la parme en lui tapotant de nouveau la joue, puis se leva et dit : Allez, tu te mettras derrière ma partenaire.
— Je suis pas ta partenaire, répliqua Yang en croisant les bras.
— Tous disent ça. Tu sais ce qu'ils ont en commun ?
Uguette se lécha les babines, et fit frémir le bandit devant ce regard fou :
— À la fin, ça ploie.
Arian ne jugeait jamais un livre à sa couverture. Et aujourd'hui, elle avait bien suivi cet adage.
Agitant ses doigts dans un ordre précis, elle conversait avec Neopolitan depuis un bon bout de temps. La femme voleuse était aussi raffinée qu'Edelyn, comme si elle venait d'une grande famille de nobles. Alors que Roman pestait contre le batelier qui refusait catégoriquement de les amener jusqu'à Patch, Neopolitan racontait à la jeune fille son premier casse en compagnie de Monsieur Chapeau Melon…
— J'étais encore une gamine, expliqua Neo avec ses doigts qui formaient les signes avec précision. Il m'a receuillie à même la rue. Malgré mon aphonie, il me comprenait parfaitement sans user de signes de mains. Roman a commencé à m'entraîner pendant un mois, puis m'a fait passer mon baptême du feu.
— Un mois après ? s'étonna Arian. Ce n'était pas un peu tôt ?
— C'est différent ; vous autres les Chasseurs, vous ne combattez pas les Grimm depuis votre plus tendre enfance. Moi ? Je vivais dans la rue depuis toujours. J'ai volé. J'ai menti. J'ai trahi à chaque instant pour gagner ma croûte (Arian la regarda avec pitié, et Neo moucha sa réaction d'un geste) Ne me regardes comme ça, c'est insultant ; j'ai fait ce que j'avais à faire.
— Tu as raison, j'aurais fait la même chose… répondit Arian avant que Roman ne débarque, l'air joueur :
— Ladies, ladies ! Vous gardez vos messes basses pour vous ou daignez me les partager ?
— On discutait du passé de Neo, avoua Arian. Tu en fais partie, alors attends-toi à ce que je te pose des questions !
— Tu es quoi, une flic ? maugréa le roux en s'asseyant à leurs côtés, avant d'allumer un cigare, et désigna le batelier : Ce type est une ordure de premier choix… On se débarrasse de lui et on lui vole son bateau ?
— Tu sais naviguer ? demanda Neo avec un regard entendu.
— Non, mais la gamine le sait peut-être ? (il se tourna vers Arian et cette dernière secoua sa tête) Je traîne des poids morts, moi…
— Je te retourne le compliment.
— Hé ! C'est pas ma faute si je dois trimballer la gamine jusqu'à Vacuo ! Déjà qu'il faut traverser la mer, il faudra en plus penser au désert… Franchement, que des ennuis !
— Pour le désert, je m'en chargerais moi-même ; tant que vous réussissez à me procurer un navire jusqu'à Vacuo, je vous laisserais tranquille.
Arian vit alors l'homme roux grimacer, et haussa des sourcils. L'autre soupira, dégagea sa manche pour révéler une marque pourpre qui s'enroulait tel un serpent autour de son bras.
— Si je décide de te fausser compagnie, je me fais bousiller, expliqua-t-il avec ennui en remettant sa manche, puis prit un ton malicieux : Alors, on se le fait ce batelier ?
Arian roula des yeux ; décidément, elle allait devoir supporter Roman encore longtemps… Heureusement qu'il y a Neo avec nous, sinon j'aurais sauté par dessus bord ! Mais en tournant son regard vers la concernée, elle la vit regarder la mer avec mélancolie… La curiosité d'Arian fut piquée, mais elle décida de ne pas lui demander plus de choses pour l'instant.
— Hé ho, là-dedans ! (Roman claqua des doigts devant le nez d'Arian, lui attirant un regard acerbe) Oh, voyons ! Je ne fais qu'organiser notre voyage, mais si madame préfère rêvasser.
Arian inspira, puis s'excusa et expliqua à Roman que tuer un batelier et lui prendre son bateau allait attirer l'attention, même s'ils le faisaient en toute discrétion. Et personne ne devait savoir qu'Arian était en vie. Roman grimaça face à cette explication plus rationnelle du point de vue d'un voleur, mais refusait catégoriquement de dépenser des Lien juste pour un voyage. Neo proposa qu'on vole le bateau sans tuer le batelier, et l'idée parut plus raisonnable.
— Pour peu qu'on ne soit pas repérés par la White Fang…
— Ils ne contrôlent pas les mers, si ?
— Ça, les pirates s'en chargent. Sans ma Semblance, on nous reconnaîtrait partout et je ne peux pas la maintenir pendant tout le voyage ; si les pirates attaquent notre bateau, ils nous rançonneront pour sûr.
— Vous ne pouvez pas les battre ? s'étonna Arian.
— Neo se débrouille mieux que moi, fit Roman. Mais à nous deux, on ne pourrait pas gérer des gens qui vivent à la dure depuis leur plus tendre enfance, en plus d'affronter quotidiennement des Grimm marins.
— Vous m'avez, moi.
Roman éclata de rire, mais se calma rapidement sous les regards en coin des débardeurs et autres chargeurs de cargaison.
— À nous trois, on serait juste de trop. Peut-être qu'ils nous jetteront aux requins avec de la chance !
Arian roula des yeux avant de hausser des épaules ; elle avait travaillé sa Semblance depuis sa « mort », et maintenant elle se sentait invincible.
— Qu'ils viennent.
Sa déclaration fut accueillie par un sourire moqueur de Neo et un regard attéré de Roman. Bon, pensa Arian, peut-être que je vais vite en besogne. Alors elle fixa le regard de l'homme au chapeau melon jusqu'à qu'il cède :
— Très bien… on comptera sur ton aide pour nous protéger des Grimm et des pirates. Mais si t'y parviens pas, attends-toi à ce qu'on te livre à eux comme esclave !
— Tu es dure avec elle ; au pire, elle leur servira de pâture aux chiens.
— D'accord, d'accord ! On va voler ce bateau et on parlera plus de pirates jusqu'à qu'on en voit ! rouspéta Arian.
La nuit tombant, ils se faufilèrent depuis l'auberge du port jusqu'aux docks éclairés par quelques lanternes. À cette heure si tardive que la nouvelle lune en était à son zénith, les ténèbres devinrent leurs alliées. Arian, accroupie, observait chaque recoin et tournait la tête au moins deux fois avant de marcher quelques secondes de plus. Malgré son stress intense, il fallait avouer que Roman et Neo évoluaient dans leur élément : aussi souples que des chats et bien plus malins, on les aurait crû ne faire qu'un avec l'obscurité. Afin d'économiser son Aura, Neo avait dérobé quelques capes sombres du marché aux puces, qui, épaisses comme pas deux, ne volaient pas au moindre coup de vent. Sous cette cape, Arian suait d'autant plus, mais c'était un mal nécessaire.
Pas grand monde, sur les docks : un garde roupillant et un débardeur tourné vers la mer, les mains dans les poches ; solitaire à l'âme de poète de nocturne ou complètement bourré ? Soudain, un petit bruit de tape sur l'épaule : Roman avait attiré son attention pour pointer du doigt un rafiot ayant assez de gueule pour ne pas sombrer au moindre pied foulé. Arian hocha de la tête et suivit l'homme, prenant bien soin de ne pas faire grincer le plancher… Hiiiinnn, fit ce dernier en convolant la malice de la malchance.
— Hé ! C'était quoi ça ? s'écria le marin.
— Gné ? fit le garde en se réveillant.
— Y a quelqu'chose qu'y a bougé pas loin ! Allez voir !
— Oulà, mais c'est pas dans ma ronde, ça !
— Arrêtez de faire le chieur et faites votre travail !
— Tu penses t'adresser à qui ? gronda le garde.
Dame chance revint à la charge pour en faire deux chiens de faïence qui montraient les crocs. Arian remercia la bonne fortune d'avoir changé d'avis et continua de marcher. Roman, qui ouvrait la marche, était à deux doigts de toucher la bicoque… mais malheureusement, la prière d'Arian fut nulle et avenue : secoué par le col sous les rudes mains du garde, le marin distingua les ombres qui se mouvaient au-delà de la lumière de la lampe.
— Merde ! Au voleur !
— Essayes pas de t'en tirer, grommela le garde avant de jeter le rapide coup d'œil né du réflexe, et : Oh, merde !
Le garde lâcha le pauvre gars et tira son épée, avant de sauter si loin qu'il atterit devant eux. Arian l'avait mal distingué, mais se rendait compte du fait certain : le garde était Faunus, ses puissantes jambes d'antilope lui avaient permis d'accomplir cette prouesse. Les deux voleurs et la future voleuse se levèrent d'un bond. Le garde leva son épée en criant :
— Va sonner l'alarme, god'lureau !
Un sifflement dans l'air obscur, puis un tac sonore : la lame ripa sur la barrière invisible convoquée sur le corps d'Arian, née de sa Semblance. Surpris, le garde fut emporté par son élan et son épée se planta dans les planches. Il n'eut pas le temps de la retirer : Roman l'assomma d'un coup de canne bien senti. Le garde au sol, il se tourna vers ses deux complices :
— On s'arrache !
Pas besoin de le dire deux fois : Arian & Cie montèrent à bord du rafiot. Avec des directives précises malgré la hâte, Roman indiqua quelques cordes détacher, avec des noms plus compliqués que le simple mot. Ses gestes aidèrent Arian qui dénoua nœuds jusqu'au claquement caractéristique de la voile. Du vent. La chance ne les avait pas abandonné !
Tchac. Arian tourna la tête et vit à deux centimètres de son visage une flèche plantée dans le mât. Son regard porta par dessus son épaule : telles des ombres nouées de lumière, les gardes de la ville avaient débarqué et tiraient à l'aide d'arcs rustiques. Pan ! Et Arian se baissa. Des échardes volèrent quand la balle érafla le bastingage, mais personne ne cria sur le bateau. Personne n'était blessé… La pluie de balles et de flèches dépérit rapidement alors qu'ils s'enfonçaient dans la nuit, loin de la lumière des lampes. En l'absence de phares, la nuit leur offrit un voile dissimulateur fortuit.
