On approche de la fin... chapitre charnière aujourd'hui ^^
Bonne lecture !
Chapitre 23
Ce fut la sonnerie de son téléphone qui réveilla John, le lendemain matin. Il avait dû oublier de le mettre en silencieux, comme il le faisait parfois. Il avait la mauvaise tendance de le garder allumé et actif au cas où il se passe quelque chose d'important, surtout les avancées des enquêtes de Sherlock. Il tâtonna sur sa table de nuit, et réussit enfin à mettre la main sur son portable, en grommelant. Il n'était pas spécialement tôt, mais le réveil en sursaut était suffisant pour le faire râler. C'était encore plus désagréable que se faire réveiller au milieu de la nuit par Sherlock.
Sans vraiment voir ce qui se passait, il tenta de décrocher et porta l'appareil à son oreille, marmonnant un « allo » peu convaincant.
Seul le silence lui répondit. Son correspondant avait déjà raccroché.
Il se laissa retomber dans son oreiller, décidé à prendre cinq minutes de repos supplémentaire, les yeux fermés, avant d'aller consulter le journal d'appels, voir qui avait tenté de le joindre, est-ce que c'était urgent, avait laissé un message, et tout le blabla. Quand c'était pour Sherlock, ça pouvait être urgent.
Il n'eut pas le temps de se reposer cinq minutes. Un bref son l'avertit de l'arrivée d'un SMS. John soupira en rouvrant péniblement les yeux. Appel + SMS, ça pouvait être vraiment urgent. Greg était toujours en arrêt maladie, cependant, même s'il allait mieux d'après les dernières nouvelles. Scotland Yard n'oserait pas insister autant sur le téléphone de John. Ça ne laissait pas tant de possibilités. Et John avait l'esprit trop embrumé au matin pour avoir une réflexion plus poussée.
Il alluma l'écran du téléphone pour constater ce qu'il en était : Appel manqué - Mike (1). SMS - Mike (1)
Il se redressa plus rapidement dans son lit, suffisamment pour le faire chanceler et perturber son oreille interne pendant quelques secondes. Il espérait que rien n'était arrivé à son ami.
Il n'y avait pas de message vocal laissé sur sa boîte, alors il ouvrit le SMS avant de savoir s'il devait le rappeler. Même par écrit, Mike parvenait à être bavard :
« Salut John, désolé, il est peut-être un peu tôt, j'ai essayé de t'appeler mais j'ai raccroché en voyant l'heure ! J'étais de garde, j'ai perdu la notion du temps, tu sais ce que c'est... Bref, c'était pour te dire que je viens d'apprendre le décès de la patiente dont tu avais demandé des nouvelles, la vieille dame aveugle. Elle a refait une attaque cardiaque, et on n'a rien pu faire. Voilà, je me suis dit que tu aurais aimé le savoir. A la prochaine ! »
John se sentit soudainement pleinement réveillé. Il n'en voulait même pas à Mike, parce qu'en effet, il savait ce que ça donnait de faire de gardes de plus de quinze heures, et d'oublier qu'à six heures et demie du mat', la plupart du reste des gens dormait encore.
Mrs Afaldo était morte, alors. John avait pris de ses nouvelles, éparses, au cours du dernier mois. De l'avis des médecins, c'était un miracle qu'elle s'accroche encore, et que son cœur reparte systématiquement. Sa famille allait de nouveau subir un deuil, et John était désolé pour eux, même si au moins ce décès était davantage dans l'ordre des choses que celui de Jenny.
Le médecin sentit une boule dans sa gorge. Mrs Afaldo, leur seul et unique faible lien avec la situation de Sherlock, était morte. Donc, tout était fini. Il faudrait rester ainsi pour toujours. Il l'avait envisagé depuis plusieurs jours, bien sûr, mais ça prenait encore une réalité supplémentaire, et cela le bouleversait.
Parfaitement réveillé désormais, il repoussa les couvertures et bondit sur ses pieds. Il fallait prévenir Sherlock. Sans prendre le temps de s'habiller, ne gardant que son boxer et le T-shirt qu'il portait pour dormir, John dévala l'escalier.
Le premier étage était totalement vide et silencieux. Sherlock n'était pas là. Un bref sentiment de panique étreignit le cœur de John. À croire qu'il n'était pas totalement débarrassé de cette peur irrationnelle d'en revenir aux temps où Sherlock était mort dès qu'il ne le voyait plus.
Le détective ne dormait pas beaucoup, et il était généralement levé avant John. Il subsistait cependant une possibilité, et John s'approcha de la porte du fond du couloir, dont la porte était entrebâillée. Il la poussa doucement, sans frapper ou s'annoncer. Son cœur se relâcha immédiatement, bondissant de joie. La silhouette de Sherlock était là, sous les draps. Il lui tournait le dos, endormi, recroquevillé en position fœtale. John voyait bouger sa poitrine, qui se gonflait et se dégonflait au rythme de sa respiration. Il n'était pas mort. Il dormait. Tout allait bien. Le médecin fut tenté, un bref instant, de crier, le faire sursauter, le réveiller en sursaut. Cela n'aurait été que justice. Mais il n'avait pas le cœur à être cruel, et il s'approcha doucement du lit, s'asseyant au bord, tendant une main en direction de l'épaule de son ami, pour le réveiller doucement. Fondamentalement, cela n'avait pas forcément de caractère d'urgence, et il aurait pu laisser Sherlock dormir encore un peu mais... même si ce n'était pas brutal, le simple fait de le réveiller était une vengeance pour les milliers de fois où l'inverse s'était produit.
— Sherlock... appela-t-il doucement.
Sa main se referma sur l'épaule à sa portée, pour presser gentiment. Et dès qu'il toucha sa peau, il sut. Il n'eut pas besoin que Sherlock se réveille, tourne et se place sur le dos. Il le sut immédiatement.
C'était totalement improbable à bien y réfléchir. Une épaule n'était rien de plus qu'une épaule. Homme ou femme, Sherlock avait eu sensiblement les mêmes, du moins suffisamment pour que la différence ne soit pas perceptible au toucher d'un ami qui le secoue pour le réveiller. Pourtant John l'avait su tout de suite, et le corps ensommeillé de Sherlock qui se plaçait sur le dos ne fit que confirmer ce qu'il avait pressenti.
— John ? marmonna-t-il, battant des paupières.
Le médecin en John refit aussitôt surface, et il plaça une main autoritaire sur le front de son ami. Brûlant.
— T'as de la fièvre, murmura-t-il. Tu as mal quelque part ?
— Poitrine... grommela Sherlock, refermant les yeux.
Il devait être sacrément mal en point, et John se souvint de son état, un mois plus tôt, la poitrine brûlée inexplicablement, la fièvre violente, et au matin le changement radical de son corps. Est-ce que Sherlock était redevenu homme par hasard ? De manière temporaire ? Est-ce qu'il allait redevenir une femme ? Est-ce que c'était les signes avant-coureurs ? Est-ce que John pouvait faire quoi que ce soit pour l'en empêcher ?
La respiration vaguement sifflante, le détective ne semblait pas s'apercevoir du trouble de son ami. Il n'était pas même pas certain qu'il avait remarqué son nouveau changement.
John, par réflexe, laissa glisser sa main sur le front chaud. Il n'était pas couvert de sueur, mais ses doigts qui s'aventurèrent vers les tempes, effleurant les mèches noires, les trouvèrent humides de transpiration. La fièvre était assez importante quand même.
— Sherlock, je dois t'examiner, annonça John.
Il n'était pas sûr que son ami l'ait entendu. Ses yeux n'étaient pas vraiment ouverts, et il grognait plus qu'il ne parlait. John n'avait cependant aucune intention de faire dans la dentelle. D'un geste ample, il rejeta au fond du lit les couvertures de Sherlock.
— Hé ! s'exclama ce dernier, brusquement jeté au froid mordant de la pièce.
Il se mit aussitôt à frissonner, témoin supplémentaire de sa forte fièvre, et tenta de se redresser, de récupérer sa couette, mais il abandonna très vite, manifestement trop fatigué pour lutter. John balaya le corps de ses yeux. Aucun doute sur le fait qu'il s'agissait d'un homme. À tous les niveaux. Chaque micro-détail, enregistré dans l'esprit du médecin, était bien présent.
Sans rencontrer la moindre résistance de la part de Sherlock, il lui prit un bras, et regarda son poignet, identifia les cicatrices qu'ils connaissaient bien. Son ami s'était laissé retomber dans les coussins, sur le dos, et avait refermé les yeux. Il s'en remettait entièrement aux soins de son ami, dans un élan de confiance inouïe qui fissura quelque chose dans le cœur de John. Il y avait un tel abandon, une telle foi dans le comportement de Sherlock. Bien sûr, John ne lui aurait jamais fait du mal, ils le savaient tous les deux. Mais c'était au-delà de ça. John aurait pu lui faire n'importe quoi, Sherlock l'aurait accepté. Tant que John lui assurait que c'était pour son bien, il l'aurait accepté. C'était effrayant, aveuglant. Sherlock était le génie d'eux deux, le plus fort, le plus intelligent. Pourtant, c'était John qui le tenait dans sa main. Cet homme improbable, hautain et arrogant, qui avait érigé des dizaines de barrières pour se protéger du monde extérieur qu'il ne comprenait pas, malgré toutes les déductions du monde, s'offrait totalement démuni à John sans la moindre crainte. Ça lui brisait le cœur.
Il s'obligea à couper court à ses pensées, et revenir en mode médecin. Ce n'était pas convenable de laisser Sherlock grelotter, mis à nu sur son matelas, alors même qu'il avait de la fièvre.
— Je vais t'examiner, annonça-t-il.
Il n'y eut aucune réaction susceptible de laisser penser que Sherlock l'avait entendu, il n'était pas en mesure de consentir à l'examen, mais le plus urgent et important était de s'assurer de son état de santé. John frotta ses mains l'une contre l'autre pour les réchauffer, et éviter de surprendre son ami avec des paumes glacées. Ce n'était pas très médical, mais de toute manière, John était à moitié nu, et Sherlock en pyjama de soie, et rien de tout cela n'était réellement médical, même s'il tentait de se convaincre du contraire.
Doucement, il souleva le bord du T-shirt, le releva sur la poitrine de son ami. Il remarqua aussitôt la blessure de son torse, là où s'était tenue une brûlure un mois plus tôt. La peau n'avait pas l'aspect d'alors, gravement brûlée et cloquée, mais la zone était rouge, et chaude quand John y posa la main. Il palpa le reste du corps, n'y trouva que les formes habituelles de Sherlock — de son Sherlock, l'homme qu'il avait toujours connu. Il vit les cicatrices habituelles, les hanches étroites et osseuses, les pieds secs et les orteils trop longs. La poitrine, bien sûr, était plate, et John la palpa doucement, cherchant la preuve des seins qu'il avait portés pendant des jours, cherchant une preuve médicale. Il n'y avait rien.
Il ne poussa pas l'examen suffisamment loin à déshabiller totalement son ami, cela aurait été inutile, et en resta à du superficiel. Sherlock allait très bien. À part la fièvre, et la brûlure de sa poitrine, mais qui restait légère. Juste une zone chaude, comme après avoir effleuré une casserole chaude. Rien de bien grave.
Il remonta les couvertures autour du corps ensommeillé de son ami, lui caressant de nouveau le front pour repousser ses mèches sombres qui tranchaient sur la peau pâle. Les yeux étaient toujours clos. La respiration semblait cependant s'améliorer.
— Je vais chercher des trucs pour t'aider, je reviens.
Sherlock ne parut pas davantage l'entendre. Ni quand il partit, ni quand il revint. Il accueillit la serviette froide et humide sur sa poitrine pour apaiser sa brûlure avec un soupir de soulagement, et ne tressaillit même pas quand John piqua sa veine pour lui injecter de quoi faire baisser la fièvre. C'était une dose de secours, John aurait préféré lui donner des comprimés oraux, mais il avait l'air épuisé, et il n'arrivait pas à se résoudre à le réveiller suffisamment pour lui faire avaler quelque chose.
Puis, désœuvré, John regarda son ami affaibli. La dernière fois, il avait passé la nuit sur le canapé pour surveiller l'état de son patient durant la nuit. Cette fois, il se sentait incapable de le quitter tout court. Il s'y obligea pourtant, un bref instant, pour quelques besoins naturels, passer un pantalon (de pyjama), attraper un livre et se faire une tasse de thé. Et puis, sans réfléchir, il s'installa dans le lit de Sherlock, à côté de lui, assis adossé à la tête de lit. Pour le surveiller. Uniquement pour le surveiller.
Sherlock remua. Marmonna des mots indistincts. Puis se roula en boule contre le flanc de John. Et s'endormit profondément sous le regard bienveillant de son John.
Au fur et à mesure de la matinée, Sherlock présenta des signes d'amélioration. Sa respiration s'apaisa, ne se fit plus aussi laborieuse. Sa fièvre diminua. Il repoussa naturellement ses couvertures pour avoir moins chaud, le temps anglais de ce printemps était plutôt clément. John vérifia régulièrement sa poitrine. Toujours chaude à l'endroit de la brûlure, mais de moins en moins.
Finalement, au bout de quelques heures, son front était totalement frais, et son sommeil était totalement apaisé. John n'avait pas bougé, ou presque. Il avait fini par trouver agréable cette pause dans leur existence. Sherlock endormi était agréable à vivre. Il marmonnait parfois, remuait beaucoup pour quelqu'un qui pouvait rester figé durant des heures dans le canapé, mais finissait toujours par en revenir à John, comme s'il recherchait sa présence.
Il ne dormit pas sereinement très longtemps. Très rapidement, son corps s'éveilla, et il ouvrit les yeux pour découvrir John, toujours à côté de lui.
— Salut, Sherlock.
— John ?
Il avait l'air terriblement perplexe, mais ses yeux balayèrent aussitôt la pièce, sa tenue, celle de John, tentant de déduire ce qui s'était passé pour justifier la présence de son ami à ses côtés jusque dans son lit. John vit très clairement le moment où il réalisa qu'il était redevenu un homme, il prit une brusque inspiration surprise, et fut incapable de dire quoi que ce soit pendant cinq secondes.
— Tu te souviens que je suis venu te réveiller ce matin ? Tu étais en sale état. Je n'ai pas eu l'impression que tu me voyais réellement.
Sherlock fouilla dans sa mémoire, n'y trouva que des bribes, des images indistinctes, qui se confondaient toutes. John l'avait soigné plus d'une fois, et toutes les occurrences se mêlaient, si bien qu'il était incapable de distinguer la réalité de ce qui s'était produit le matin même.
— Tu as eu une sacrée poussée de fièvre, et une forme de brûlure aussi...
Instinctivement, le détective porta la main à sa poitrine. Quand John avait vérifié, une dizaine de minutes plus tôt, la zone était encore légèrement plus tiède que le reste de la peau de Sherlock, mais c'était presque impossible à déceler. Il n'y avait pas la moindre trace.
— Je t'ai soigné et veillé. Je voulais être sûr d'être là au moindre... changement.
Sherlock hocha la tête. Son cerveau comprenait facilement les inquiétudes de John quant aux transformations de son corps. Ils n'avaient eu aucune maîtrise sur le sujet, il ne pouvait pas en vouloir à John de l'avoir surveillé comme le lait sur le feu.
— Merci, John, murmura-t-il.
Sa voix lui fit l'effet d'une claque, mais dans le bon sens du terme, aussi paradoxal que cela soit. C'était sa voix, sa vraie. Celle en tant que femme n'avait pas eu beaucoup de changement, mais suffisamment pour qu'il le perçoive. Il était ravi de retrouver celle qu'il avait toujours connue. Et de toute évidence, ce fut également le cas de John, qui lui adressa un sourire émerveillé. Le cœur de Sherlock bondit dans sa poitrine.
— Je vais te laisser t'habiller, prendre une douche, ce genre de choses. Je vais préparer un petit déj, tu en as besoin, non négociable. Il faudrait sans doute changer tes draps, t'as eu chaud durant ta fièvre. Et je vais appeler Molly, si tu es d'accord, pour faire des analyses. Ce serait bien de vérifier si tu es entièrement toi.
Sherlock hocha la tête pour tout. Il n'entendait pas protester, et il était entièrement d'accord, de toute manière.
Tandis que John rassemblait ses affaires prises pour passer le temps, et se levait pour quitter la pièce, Sherlock leva une main à hauteur de son visage, observa la cicatrice de son poignet.
— C'est bien mon corps, en tout cas, s'émerveilla-t-il.
John lui adressa un sourire. Il s'apprêtait à quitter la pièce quand il entendit un bruit de froissement de tissu. Une seconde plus tard, un corps se heurtait au sien, par derrière. La silhouette longiligne de Sherlock l'engloutit tout entier, son torse se colla contre son dos, et les bras de son ami se refermèrent sur lui. Il le pressa contre lui, sans un mot. John ne bougea pas, les mains encombrées, n'osa pas faire un geste. À peine s'autorisa-t-il à respirer.
Puis tout aussi brusquement, Sherlock le relâcha, se recula. Ils n'avaient pas dit un mot. John n'exigea pas des explications. Il poursuivit son mouvement et quitta la pièce.
Quand Sherlock parut au salon, il était tellement lui-même que c'en était presque douloureux à voir. Il portait un costume sur mesure, irradiait la beauté et la confiance en lui. Il avait été une femme magnifique, John l'avait remarqué à de nombreuses reprises. Pourtant, il réussissait l'exploit de paraître plus beau encore maintenant.
Il dégageait surtout une confiance en lui et un bonheur si évident qu'il irradiait. John avait du mal à ne pas sourire à s'en crever les joues, quand il le voyait, plus heureux que tous les jours de ce dernier mois. De ces derniers sept mois. De ces derniers deux ans et sept mois. De leur vie entière ensemble. Il lui semblait que même Moriarty, le Jeu ou une bonne enquête n'avait jamais rendu Sherlock aussi extatique.
Il posa sur la table quelque chose, emballé dans un sachet plastique. John n'eut pas besoin de vérifier pour savoir qu'il s'agissait d'un pot d'urine, pour les analyses de Molly. Il déposa ensuite le garrot, la seringue, le tube, et s'assit sur une chaise.
— Tu veux que je le fasse ? demanda John en poussant vers lui du thé et des toasts au beurre.
Sherlock était aussi capable que lui de faire une prise de sang.
— Oui, acquiesça Sherlock, de sa voix habituelle, qui provoqua un étrange frisson dans la poitrine du médecin.
Il s'était fait à l'idée de ne plus jamais entendre cette voix, et le moindre petit mot lui arrachait des réactions disproportionnées. La suite le fit encore plus frémir, sans qu'il ne sache vraiment si c'était à cause des mots prononcés ou de leur ton.
— Je sais que tu n'aimes pas que je le fasse, si tu peux t'en charger.
John n'avait jamais dit cela à voix haute, ne l'avait même jamais évoqué à demi-mots, et pourtant le détective avait parfaitement raison. John détestait que Sherlock fasse ses propres prises de sang. Parce qu'il détestait le voir mettre un garrot et appliquer une aiguille sur ses veines saillantes. Parce qu'il transposait toujours immédiatement l'image à celle du Sherlock camé. Image qu'il n'avait jamais constatée de lui-même. Sherlock avait toujours été clean depuis qu'il le connaissait, mais il savait ce qu'il avait enduré plus jeune, ce qu'il s'était infligé pour fuir son propre esprit, son propre génie. L'idée lui déplaisait profondément, et il préférait tenir Sherlock éloigné des aiguilles, s'il pouvait agir à sa place.
— C'est vrai, avoua le médecin. Mange, je vais me laver les mains. Tu as stérilisé le matériel ?
Sherlock hocha la tête. Il semblait savoir précisément pourquoi John aimait faire les prises de sang de lui-même, mais il n'en dit rien, et obéit complaisamment, grignotant ses toasts.
John revint vers lui une fois les mains lavées longuement. Avant, il mettait des gants en plastique, mais il avait fini par remarquer que Sherlock n'aimait pas le contact du latex. La main nue de John sur son bras l'empêchait de confondre avec les hôpitaux, et c'était bien mieux.
Ils n'eurent pas besoin de parler, tandis que John effectuait les gestes presque machinalement, avec la force de l'habitude. Il remplit un tube, le boucha, retira l'aiguille et plaça un coton au creux du coude de Sherlock, défaisant le garrot rapidement.
Sherlock remplaça sa main qui tenait le coton, ils s'effleurèrent, et tressaillirent tous les deux, en faisant mine de ne pas le remarquer chez l'autre. John savait qu'il ne servait à rien de dire à Sherlock de garder la gaze au moins quelques heures, il l'aurait enlevée d'ici dix minutes, s'il arrivait déjà à tenir aussi longtemps. Son sang coagulait rapidement, heureusement.
— J'emmène immédiatement le tout à Molly, indiqua-t-il.
— Je viens avec toi, indiqua Sherlock.
John le regarda d'un air suspicieux. Il allait bien, et sa fièvre semblait totalement retombée.
— Tu es sûr ? Je fais juste l'aller-retour à Saint Bart. Ce ne sera pas intéressant. D'habitude, tu as horreur de ça. D'autant que je t'aurais cru capable de te terrer dans cet appartement juste pour emmerder ton frère ?
— Qu'est-ce que Mycroft a à voir là-dedans, au juste ?
— Nous avons admis qu'il était improbable que ton frère n'ait pas été mis au courant de ta condition... féminine.
Sherlock acquiesça.
— Pour autant, il n'est pas venu fourrer son nez dans nos affaires. On peut cependant supposer qu'il nous surveille de plus ou moins près, comme d'habitude.
Sherlock acquiesça derechef.
— Si tu sors dans toute ta glorieuse masculinité, il le saura immédiatement. Déjà, tu encours le risque qu'il débarque aussitôt. Ensuite, j'aurais cru que tu aurais été capable de te terrer dans l'appart, juste pour la blague, qu'il ne l'apprenne pas tout de suite, que tu le maintiennes dans le flou pour quelques temps.
Le détective eut un sourire éclatant.
— L'idée est intéressante... mais non. Entre jouer avec Mycroft et pouvoir sortir, je préfère sortir.
Il s'interrompit soudain, et un pli de contrariété barra son visage.
— Qu'est-ce qu'il y a ? interrogea John.
— Est-ce que tu veux m'empêcher de sortir parce que tu penses que c'est temporaire ? Et donc que je ferais mieux de rester, en attendant de voir ce qui va se produire ?
— Quoi ? Non ! Je suis convaincu que ce sera permanent ! C'était ton état précédent qui était transitoire.
— Comment peux-tu en être aussi sûr ? demanda Sherlock d'un ton acerbe.
John réalisa brusquement qu'il ne l'avait pas mis au courant du décès de la vieille Afaldo. Avec tout ça, il avait complètement oublié son SMS reçu le matin même de la part de Mike. Il l'expliqua aussitôt à Sherlock, qui l'écouta attentivement. Ça n'était pas une explication certaine, bien sûr, mais c'était leur meilleure (et seule) option.
— Tu sais à quelle heure elle est morte ? interrogea le détective.
John hocha les épaules. Mike ne l'avait pas précisé.
— Dans la nuit, je suppose. Mike l'a appris à la fin de sa garde de nuit, mais il n'était pas son médecin, donc il n'avait aucune raison d'être informé immédiatement. Il a dû l'être quand il a croisé sa collègue, le Dr Park. Peut-être aussi qu'il ne m'a pas envoyé un SMS immédiatement non plus. Donc, ça pouvait être plusieurs heures auparavant.
Le détective hocha lentement la tête, achevant d'engloutir son petit déj.
— Ça colle, décréta-t-il.
— Avec quoi ?
Au regard de son ami, John regretta quasiment immédiatement d'avoir posé la question. Pourtant, Sherlock ne se démonta pas et entreprit de lui expliquer, et John endura l'explication stoïquement.
— J'avais mes règles hier soir en allant me coucher. Ce que, de toute évidence, je n'ai plus pu avoir à compter du moment où j'ai récupéré mon corps. Et j'ai constaté le faible saignement qui a été le mien durant la nuit, sur la protection hygiénique, preuve que mon corps a dû changer relativement tôt.
Sa voix était très détachée, comme s'il parlait d'un meurtre ou d'un cadavre (et encore, les cadavres avaient tendance à l'enthousiasmer), et pas de lui-même. John songea qu'il aurait préféré ne pas avoir ce niveau de détails – les règles d'accord, savoir exactement les quantités, il n'était pas fan – et qu'il était heureux que son ami n'ait pas porté un tampon à ce moment-là. Qui sait ce qui aurait pu se produire avec un truc à l'intérieur de son corps alors qu'il changeait de nouveau ? Il en frémissait d'horreur. Il songea également que Molly avait été plus intelligente qu'eux, sur ce coup-là. Elle avait parlé du risque que Sherlock porte un bébé, et soudainement redevienne homme, qu'adviendrait-il du fœtus sans utérus ? Le risque n'avait pas été aussi dramatique, mais suffisamment angoissant.
— C'est... c'est bien, décréta maladroitement John.
Ils n'ajoutèrent rien de plus, finissant de se préparer pour partir. John prit des nouvelles de Greg par SMS, avertit Molly qu'il arrivait à Saint Bart, parce qu'il avait quelque chose à lui dire. Il ne mentionna pas Sherlock. C'était plus drôle si elle avait la surprise.
Ils descendaient l'escalier quand Sherlock reprit finalement la parole, sur son petit ton suffisant qu'il affectionnait particulièrement, le sourire supérieur en bonus :
— Ma glorieuse masculinité, hein ?
John s'empourpra au souvenir des mots qu'il avait prononcés un peu plus tôt, et leva les yeux au ciel, pour cacher sa gêne.
— Oh, tais-toi abruti, fais pas genre que tu ne sais pas à quoi tu ressembles !
Le fait que Sherlock se contenta de ricaner et lui donner une bourrade affectueuse dans l'épaule au lieu de le répondre sur la syntaxe de sa phrase convainquit le médecin qu'au fond, Sherlock aussi était gêné.
Prochain chapitre le Me 15/11 !
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