Élie Caldwell
One of us
Chapitre 5 et épilogue
La vague d'eau brune et glaciale l'avait littéralement balayée sur son passage. Ballotée dans tous les sens, peinant à remonter à la surface pour reprendre un peu d'air, Elie ne parvenait pas à lutter contre la houle furieuse qui l'emportait. Elle tentait vainement de trouver quelque chose pour s'accrocher, mais le déferlement torrentiel était si puissant qu'elle n'arrivait pas à maintenir sa prise. Les débris emportés par l'eau fouettaient son visage et matraquaient ses jambes. Le roulis déchaîné la projetait d'un mur à l'autre avec tant de force, qu'elle ne pouvait plus reprendre son souffle. Sa vision commençait à se brouiller et des tâches noires apparaissaient devant ses yeux. Son énergie faiblissait dangereusement lorsqu'elle fut brusquement happée à contre-courant, comme retenue par quelque chose. En une fraction de seconde, elle fut tirée vers la surface, et la bouffée d'air salvatrice qu'elle inspira aussitôt lui brula les poumons.
— « Venez ici, ordonna Crown, tenant fermement le bras du capitaine. »
Elie s'agrippa fermement au barreau de l'échelle à laquelle Sharon Crown s'était solidement arrimée, puis vint se glisser derrière le lieutenant, pour se faufiler dans le petit repli que l'eau n'envahissait pas encore.
— « Où est Fuller ? demanda Caldwell d'une voix forte pour couvrir le grondement des flots tumultueux.
— Aucune idée, répondit Crown sur le même ton. Je n'ai vu passer que vous. »
Aussi, Elie se pencha à son tour, espérant qu'à elles deux, elles parviendraient à localiser le jeune homme et à le sortir de l'eau.
— « Crown, vous entendez ça ? demanda Caldwell en se concentrant pour percevoir un bruit régulier au-dessus du vacarme. »
C'était léger et lointain, mais l'on entendait comme un martellement régulier métallique. Comme si quelqu'un tambourinait contre un tuyau ou une bouche d'aération. Le rythme lui semblait familier, mais elle ne parvenait à l'identifier pour autant.
— « Ce sont les débris qui doivent taper contre les murs, répondit Crown en haussant les épaules, gardant les yeux rivés sur le déferlement d'eau brune, en espérant apercevoir Fuller. »
Et soudain, Elie reconnu ce rythme si particulier. Elle esquissa un sourire de soulagement puis attrapa au vol une planche de bois charriée par les flots, et se mit à taper de toute ses forces sur les barreaux de l'échelle, s'attirant le regard furieux de sa compagne. D'un geste, elle empêcha Crown de protester puis lui fit signe de tendre l'oreille. Elie frappa quatre coups régulièrement espacés sur les barreaux, puis attendit. Au loin, on put entendre d'autres coups, comme frappés en réponse. Et cette fois, Sharon Crown compris ce qui avait interpellé Elie : les coups étaient bien trop réguliers et rythmés pour être provoqués par les débris emportés par la houle.
Caldwell recommença, quatre coups parfaitement réguliers et peu rapides. Et en réponse, il eut deux séries de deux coups très rapides et rapprochés.
— « Du morse ? demanda le lieutenant.
— Queen ! répondit Caldwell avec un sourire amusée. We will rock you, précisa-t-elle devant l'étonnement de sa subordonnée. C'est Fuller. C'est un moyen comme un autre de prouver que ce n'est pas un Wraith, rigola doucement le capitaine. »
Plus qu'amusée, elle était soulagée. Elie n'aurait pas supporté de perdre un autre de ses hommes aujourd'hui. Elle était responsable d'eux. C'était elle qui les avait emmenés tous les deux pour chercher une issue. Elle qui avait aidé Fuller à ouvrir la porte qui avait libéré les eaux du déluge. Elie se fustigea d'avoir été si sotte !
N'avait-elle pas senti l'air se faire plus humide et glaçant à mesure qu'ils avançaient ? N'avait-elle pas elle-même soupçonné une brèche dans la structure, alors même qu'ils se trouvaient sous le niveau de la mer ? Pourquoi donc n'avait-elle pas été plus attentive à cet étrange bruit diffus derrière la porte ? Pourquoi n'avait-elle pas collé son oreille sur cette porte pour savoir ce qui se trouvait derrière ? Ou encore posé sa main pour sentir le froid glacial et humide, comme l'avait fait Sharon ?
Elle avait pris des risques inconsidérés. Saisie de fatigue, de lassitude et de désespoir, elle avait manqué de clairvoyance et de prudence, et cela pourrait bien leur couter la vie à tous les trois. Certes, ils étaient saufs pour l'instant, mais loin d'être tirés d'affaire. L'eau montait à un rythme alarmant et bientôt, ils seraient noyés s'ils ne trouvaient pas rapidement un moyen de passer à l'étage supérieur.
— « Oh mon Dieu … se lamenta alors Elie, réalisant d'un coup les conséquences de son erreur. Les autres… »
Interdite, Elie ne put terminer sa phrase. Mais Sharon n'eut besoin d'en entendre la fin pour comprendre. Les deux femmes venaient de réaliser qu'en libérant les flots à ce niveau, leurs amis, restés en arrière, coincés par l'éboulement derrière eux, allaient se retrouver pris au piège eux aussi, tandis que l'eau les submergeraient rapidement.
Instinctivement, Elie voulu se jeter à l'eau et suivre le courant pour rejoindre ceux qui étaient restés en arrière. C'était insensé et délirant, mais ce fut son premier réflexe. Ce fut aussi celui de Sharon qui n'hésita pas à plonger. De justesse, Elie parvint à la rattraper et à la remonter sur l'échelle, s'attirant un regard d'incompréhension.
— « Ce qu'il leur faut, c'est une sortie, expliqua-t-elle en criant pour se faire entendre. Si on les rejoint maintenant sans solution de repli, on y reste tous, insista-t-elle voyant Sharon prête à plonger à nouveau pour les rejoindre. Leur seule chance, c'était de refermer la porte ! lui hurla-t-elle en la retenant par le bras. Je suis sure qu'ils l'ont fait et donc on ne peut pas les rejoindre par là. Il faut trouver un autre moyen ! »
Caldwell sentit Crown se détendre et desserra sa prise sur le bras du lieutenant. Sharon allait répondre lorsque les coups frappés par Fuller reprirent.
— « Cette fois c'est du morse, expliqua-t-elle à Crown en écoutant attentivement les alternances de coups longs et courts censés former un message. Si je ne me trompe pas, il vient de dire « haut », traduisit difficilement Elie.
— Il veut qu'on monte ? Mais on ne se sait pas où il est et inversement, on devrait essayer de le rejoindre, suggéra Crown, passablement inquiète.
— Ecoutez bien ! l'enjoignit Elie. D'où provient le bruit d'après vous ? lui demanda Elie après avoir fini de frapper le mot « haut » en retour, pour s'assurer d'avoir bien compris.
— On dirait que ça vient d'en haut, dit-elle lorsque le « ok » de Fuller leur fut parvenu. »
Les deux femmes levèrent les yeux scrutant l'obscurité. L'échelle sur laquelle elles étaient accrochées semblait monter le long d'un conduit plutôt étroit, et l'absence de luminosité les empêchait d'évaluer la longueur du boyau. Cependant, puisque l'échelle continuait également en dessous d'elles, bien qu'elle soit immergée depuis un moment, il y avait fort à parier que cette colonne faisait la liaison entre plusieurs niveaux. Elles tenaient peut-être enfin une chance de sortir de ce chausse-trappe, et peut-être même de secourir ceux qui, elles l'espéraient, s'étaient retranchés à l'abri de la fureur des flots.
Elie prit une grande inspiration et commença à grimper. Les barreaux étaient particulièrement glissant, et l'échelle était régulièrement secouée par la colère des flots en dessous d'elles. Tant bien que mal, les deux femmes parvinrent à atteindre l'étage supérieur.
— « Bien maintenant, trouvons Fuller ! proposa Crown, tandis qu'Elie lui tendait la main pour l'aider à terminer son ascension.
— Mais avant ça … marmonna Elie en portant la main vers son oreille. Le Capitaine Caldwell pour le Major Lorne, je répète, Caldwell pour Lorne, répondez. Mince, elle doit être fichue, se plaignit-t-elle en constatant qu'elle ne percevait même pas de bruit blanc dans l'oreillette. La votre fonctionne ? demande-t-elle à sa collègue.
— J'ai dû la perdre dans l'eau, réalisa Crown en tâtonnant son oreille.
— Alors prions pour que les talkies soient vraiment étanches, répondit Caldwell en tirant l'appareil de l'une des poches de son treillis. »
L'appareil émit un grésillement rassurant et bienvenu lorsqu'Elie tourna le bouton. A cet instant, Elie réalisa qu'ils n'étaient plus seuls, enfin, et elle crut en pleurer de soulagement. D'un coup, la pression s'envola et ce fut comme si l'étau de fer qui lui enserrait la poitrine depuis la toute première explosion se relâchait enfin.
Sharon poussa un soupir de soulagement et sorti elle aussi sa radio. Un fois sure que celle-ci fonctionnait. Elle annonça à Elie qu'elle allait descendre le couloir pour tenter de tomber sur Fuller et proposa au capitaine de remonter vers le centre de la cité pendant qu'elle contactait le poste de commande.
— « La première qui tombe sur Fuller prévient l'autre par radio, canal 8, proposa Crown. Quoi qu'il arrive ne rebroussez pas chemin, nous devons nous rapprocher du centre de la cité. Je vous rejoindrais. »
Elie acquiesça, puis chacune avança de son côté. Au moment d'appeler Atlantis sur les différentes fréquences d'urgence, Elie eut comme un pincement au cœur. Et s'ils ne répondaient pas ? Et si la cité était tombée aux mains des wraiths ? S'il ne restait plus personne pour leur venir en aide et qu'ils étaient tout ce qu'il restait pour défendre la Terre.
Elie fit mentalement le compte : ils étaient encore six soldats en état de se battre et trois civils, dont un seul, Kadiri, capable de se battre. Voilà qui serait une maigre défense, songea-t-elle attristée. Défense encore amoindrie si, contrairement à ce qu'elle espérait, les autres n'avaient pas pu refermer les portes à temps.
Elie secoua la tête pour chasser ses pensées morbides puis pris une grande inspiration et se brancha sur le premier canal d'urgence. Elle dû en utiliser trois différents avant qu'enfin elle obtienne une réponse.
— « Caldwell, ici Lorne, je suis vraiment content de vous entendre ! s'exclama le major en répondant à l'appel.
— Et vous n'imaginez pas comme je suis contente de vous entendre aussi ! Ici en bas, coupés de toute information, on imaginait le pire pour vous, avoua-t-elle. Est-ce que tout le monde va bien ?
— La cité est toujours debout. Le Dédale est arrivé juste à temps ! Où êtes …
— Ah Caldwell ! les interrompit Rodney. Vous tombez bien ! Vous auriez pu répondre avant ! la gronda-t-il. Pas le temps ! s'écria-t-il avant que qui que ce soit ait pu protester. Bon, d'abord, surtout n'ouvrez aucune porte du niveau -2, il y a…
— Trop tard, intervint Elie, penaude.
— Quoi ? Mais comment vous pouvez être aussi stupide et pourtant toujours en vie ? s'insurgea-t-il. On croirait Sheppard : une chance insolente et pas la moindre étincelle de lucidité, franchement ça me … Oui, oui c'est bon, d'accord, râla McKay alors que le major Lorne le rappelait à l'ordre avec un regard éloquent.
— Caldwell, où sont les autres ? demanda Lorne.
— Nous les avons laissés au niveau -2, Monsieur. Nous ignorons s'ils ont eu le temps de fermer le sas avant d'être ….
— Quelle était votre dernière position ? demanda McKay impatient. Oui Cadman, je sais que le Colonel Caldwell m'a demandé de vérifier les communications des wraiths, mais même vous pouvez faire ça toute seule, il n'y a rien de sorcier ! Et puis regardez, j'ai déjà fini ! Alors votre position ? Bon visiblement au moins l'un d'entre eux n'est pas aussi crétin que les autres ! annonça McKay une fois qu'Elie lui ait communiqué les coordonnées de leur dernière position. Le sas est fermé. En théorie, ils sont à l'abri.
— Et en pratique ?
— En pratique, je n'ai absolument aucune idée de la manière dont on va les sortir de là.
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— « Je vous dis qu'ils sont juste en-dessous, s'agaça Chris Fuller à l'attention de Parker, officier du Génie.
— On a compris, Fuller ! répliqua Parker sur le même ton. On ne peut pas juste taper dans le tas à coup de marteau piqueur pour faire un trou. L'explosion de la grenade puis le tir wraith ont beaucoup fragilisé la stabilité de la structure, expliqua-t-il à Lorne et Caldwell. Le souci c'est qu'au moindre geste de trop, on risque de leur faire tomber le plafond sur la tête.
— Et si on passait plutôt par le niveau -2 pour dégager l'éboulement ? suggéra Crown, une main sur l'épaule de Fuller pour le ramener au calme.
— On a déjà une équipe sur le coup, répondit Parker. Le problème c'est que ça va prendre du temps, et d'après ce qu'a dit le Docteur Brenner, il y'a urgence. »
Elie baissa la tête, d'un air malheureux. L'urgence, elle la connaissait. L'état d'Abrahams s'était subitement dégradé. L'infection était plus virulente qu'ils ne l'avaient espéré et Brenner les avait informés un quart d'heure plus tôt qu'Abrahams avait sombré dans l'inconscience.
— « Et on ne peut pas emprunter une de ces conduites d'entretien pour passer du -1 au -2 comme l'ont fait Caldwell, Crown et Fuller ? suggéra Lorne.
— Il n'y a pas de conduit qui arrive là où ils sont, répondit Elie. Les rejoindre, c'est la première chose qu'on a essayé de faire, mais impossible de passer où que ce soit, regretta-t-elle, se remémorant la frustration qu'elle avait ressenti à ce moment-là. »
Après avoir contacté le poste de commande, et s'être assurée qu'Atlantis n'était plus sous le feu ennemi, Caldwell avait expliqué leur situation au major Lorne et au docteur McKay. Comme l'on pouvait s'y attendre, elle avait été durement houspillée par l'astrophysicien, abasourdi par tant de bêtise, avait-il dit. Et bien que Lorne ait tenté de tempérer le canadien bougon, Caldwell, elle, avait largement reconnu son manque de prudence et de discernement. A la grande joie de Rodney qui put abonder en ce sens à grand renfort de comparatifs cinglants, et de tout un tas de superlatifs bien peu flatteurs.
Une fois le gros de la tempête « McKay » passée, ce dernier, faisant fi des directives du commandant du Dédale, s'était affairé à réactiver plusieurs systèmes vitaux dans les zones endommagées, notamment au niveau -2. Et Elie lui en fut infiniment reconnaissante, lorsque le scientifique leur confirma la présence de sept signes de vie dans la pièce où devaient se trouver le reste de son équipe.
De son côté, le docteur Beckett avait insisté pour que Fuller, Crown et Caldwell aillent se faire examiner à l'infirmerie, n'étant pas d'une grande utilité pour l'équipe du Génie. Mais les trois militaires avaient formellement refusé de bouger. Sans qu'ils aient eu besoin de se parler, ils avaient pris la même décision : ils ne quitteraient pas les lieux tant que le reste de leur équipe n'aurait pas été délivrée de leur calvaire.
Les équipes du Génie mirent plus d'une heure et demie pour créer un accès au niveau -2 par le plafond. L'ouverture était trop étroite pour permettre à l'équipe Tango d'évacuer, et ne pouvait pas être agrandie, au risque de faire s'écrouler le plafond. Mais elle était suffisamment large pour permettre d'y descendre du matériel médical supplémentaire et des vivres, en espérant que ce maigre secours puisse permettre à ceux coincés en bas de tenir un peu plus longtemps.
Abrahams n'avait toujours pas repris conscience, mais les ressources médicales supplémentaires avaient permis à Brenner de maintenir la plaie propre et de continuer d'administrer des antibiotiques pour aider le sergent à lutter contre l'infection.
Il fallut quatre heures de plus pour permettre aux équipes de secours de déblayer un passage dans l'éboulement et de le stabiliser. Enfin, ils étaient libres.
C'est soulagée, que Caldwell assista à la sortie d'Abrahams sur sa civière de fortune. Le sergent était livide, et avait vraiment l'air mal en point, mais il était vivant et allait enfin recevoir les soins nécessaires à sa survie.
Simon Brenner, tenant la poche de perfusion à bout de bras, faisait un point de situation à Beckett et l'équipe médicale qui transférait le blessé sur un brancard plus adapté. A grand renfort de mots techniques et de termes médicaux, Brenner résuma les circonstances de la blessure, les soins apportés et les différents états par lesquels était passé son patient.
— « Vous avez fait de l'excellent travail, Docteur, assura Beckett en interrompant son confrère. Vous lui avez sauvé la vie. Mais maintenant, laissez-nous prendre le relais, dit-il avec douceur en lui prenant la poche de perfusion pour la passer à une infirmière. Vous avez bien mérité de souffler un peu. »
Avec réticence, Simon laissa s'éloigner ses collègues, certain qu'Abrahams était entre de bonnes mains, mais regrettant de ne pouvoir en faire plus. Cependant, il dû reconnaitre que Beckett avait raison. Sitôt déchargé de ses responsabilités envers le patient, les épaules de l'australien s'affaissèrent sous le poids du soulagement, autant que de l'abattement. Il se sentait complètement vidé et épuisé.
De son côté, Elie aidait Jenna Corrigan à franchir le passage. L'anthropologue irlandaise semblait complètement absente. Elle répondait à peine aux questions que lui posaient les secouristes, l'œil vitreux et rougi d'avoir trop pleuré. Elie songea que l'épreuve qu'elle venait de vivre avait sans doute été si éprouvante qu'elle mettrait sans doute des semaines, voire même des mois à s'en remettre.
Enfin, Kadiri et Abbott sortirent eux aussi. Elie s'empressa d'aller à leur rencontre, s'enquérant de leur santé. L'égyptien lui assura aller bien, malgré une intense fatigue.
— « Powell et Thornton sont en train de ramener Nichols, lui dit Abott à voix basse. »
Leurs regards se croisèrent. Et dans les yeux d'Abbott, Caldwell reconnu la même tristesse qui étreignait son cœur. Elle lui adressa un hochement de tête entendu, et faisant fi des protestations des militaires du Génie, elle franchit le passage.
Penchés sur Nichols, Powell et Thornton croisaient les mains du jeune militaire mort sur sa poitrine. Max Thornton grogna une nouvelle fois à destination d'un Marines qui faisait mine de les aider. D'un geste apaisant, Elie posa une main sur l'épaule de Thornton, puis se pencha à son tour au-dessus de leur équipier sans vie.
Elle retint de justesse un sanglot en posant les yeux sur le visage exsangue du première classe Nichols. Elle sentit son cœur se serrer et laissa quelques larmes rouler sur ses joues, en silence. Tandis que Powell attrapait les pieds du jeune homme et que Thornton se saisissait des épaules, Elie maintenait les hanches de leur camarade défunt. Elie se fit la réflexion que la rigidité cadavérique leur rendait le transport du corps plus aisé, et cette pensée, si déplacée au beau milieu de la solennité de l'instant, lui déclencha un haut-le-cœur de dégoût.
Dans un silence grave et plein de déférence, la procession avança lentement jusqu'à atteindre l'excavation. Aussitôt d'autre bras habillés de treillis militaires se tendirent pour faire passer la dépouille à travers l'ouverture. Le jeune disparu passa ainsi de bras en bras pour être finalement déposé avec égard sur un brancard, recevant au passage, les hommages murmurés de ses frères d'armes.
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Il fallut près d'une semaine pour que la cité retrouve enfin un fonctionnement presque normal. Tout d'abord, McKay et toute son équipe avaient été sur le pied de guerre trois jours et trois nuits de suite pour remettre en place les systèmes essentiels de la cité. Les émetteurs de bouclier endommagés furent réparés en priorité, non sans que Sheppard ait lui-même menacé McKay de l'empoisonner avec un citron si ce n'était pas fait immédiatement.
Les équipes d'exploration en mission et le contingent évacué sur le site beta furent rapatriés au compte-goutte, à mesure que la remise en route des systèmes vitaux le permettait.
De leur côté, les équipes du Génie s'affairaient sans interruption à la réhabilitation des niveaux inférieurs. Il s'agissait pour l'instant de sécuriser le niveau -2 en stabilisant la structure, mais ils espéraient dans quelques semaines pouvoir se rendre en Jumper submersible jusqu'à la brèche du niveau -3 pour la colmater.
Guérir la cité de ses blessures allait prendre de temps, mais sans doute moins qu'il n'en faudrait aux Atlantes pour panser les plaies béantes que cette invasion avait laissées dans leurs esprits.
Ceux qui avaient évacué la cité lors de l'assaut avaient été terriblement choqués à leur retour en constatant les dégâts occasionnés. Les plus récents arrivés surtout, car les plus anciens avaient déjà subis une attaque des Wraiths dans les mois qui avaient suivi leur arrivée sur Atlantis.
Mais pour ceux qui avaient été au cœur de l'action, le choc semblait plus dur à encaisser. La plupart d'entre eux semblaient errer sans but dans les couloirs de la cité, peinant à se rendre utiles ou à simplement trouver une occupation. La mort de cinq des leurs étaient une épreuve que certains avaient plus de difficulté à surmonter que d'autres. A l'image de Jenna Corrigan qui alternait crises de larmes et moments d'aphasie.
Quant aux militaires, ils paraissaient tous avoir adopté la même technique pour gérer leur stress post-traumatique : ne jamais s'arrêter. Tantôt, ils se joignaient aux équipes du Génie, avec les autres volontaires, pour déblayer les gravas du niveau -2. Tantôt ils déblayaient les carcasses de darts écrasés sur la jetée ouest. La plupart d'entre eux occupaient tout leur temps libre dans les salles de sports ou dans de longs footings sur les jetées. D'autres s'étaient joints aux excursions menées sur le contient pour s'assurer qu'aucun Wraith survivant ne s'y cachait. Toute activité était bonne à prendre, pourvu qu'elle leur occupât l'esprit.
Et bien que Weir, comme Beckett, ne cautionnaient pas une telle hyperactivité, après l'épreuve qu'ils avaient tous vécue, Sheppard les avait convaincus que les militaires avaient d'autres façons que les civils de gérer les traumatismes.
Caldwell faisait sans doute partie des plus acharnés d'entre eux. La jeune femme ne luttait pas seulement contre le stress résultant de l'attaque, ou le chagrin d'avoir perdu certains des leurs. Non, elle se débattait avec un intense sentiment de culpabilité qui lui rongeait l'âme.
« C'était ton choix d'abandonner Nichols. »
Les mots de Simon Brenner résonnaient en boucle dans sa tête. Elle avait fait un choix. Un choix cruel et douloureux. Un choix nécessaire. Sur l'instant, dans le feu de l'action, elle en avait été convaincue : en sacrifier un pour sauver l'autre. Là dessous, à la merci de leurs ennemis, sous des tonnes de béton menaçant de s'écrouler, elle avait dû faire un choix rapide.
C'était ce qu'elle ne cessait de se répéter pour se convaincre qu'elle avait simplement fait ce qu'elle devait faire. Mais le doute s'était insinué, elle ne cessait de se demander si elle n'avait pas eu tort.
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— « Alors, comment se porte notre miraculé ? demanda Elie en passant la tête derrière le rideau qui isolait le blessé du reste de l'infirmerie. »
Le sergent-major Daniel Abrahams accueillit la jeune femme avec un large sourire et se lança immédiatement dans un bavardage enjoué. Tout en l'écoutant lui raconter par le menu les bons soins que lui prodiguait toute l'équipe médicale, Elie observait le convalescent avec attention.
Il avait de toute évidence repris des couleurs et semblait se mouvoir avec un peu moins de difficulté que les jours précédents. Même s'il grimaçait encore en se redressant, Abrahams semblait bien se remettre de ses blessures.
Les deux jours suivants l'attaque des wraiths avaient été critiques. Bien qu'il ait lutté avec acharnement, l'infection avait persisté suffisamment pour inquiéter le docteur Beckett. Cependant, passés ces quarante-huit heures délicates, la fièvre était tombée et Abrahams avait progressivement repris des forces.
Pas suffisamment cependant pour que le médecin chef ne l'autorise à assister à l'hommage rendu aux hommes disparus pendant l'assaut. Cela avait beaucoup contrarié son patient, qui était prêt à tout pour y participer, contre avis médical. Ce ne fut qu'une fois que Thornton et Elie lui eurent promis de tout lui raconter qu'il consentit à rester alité, de mauvaise grâce cependant.
La cérémonie fut émouvante. Tous les membres de la cité, enfin revenus des quatre coins de la galaxie, étaient rassemblés pour faire leurs adieux à leurs compatriotes disparus. Debout devant les cinq cercueils alignés, Elisabeth Weir déclama solennellement le nom des défunts. Docteur Albert Dubois. Technicien Chu-Jung Mai. Lieutenant Melissa Spears. Première Classe Jason Oliver. Première Classe Anthony Nichols. Dans le grand hall, seuls quelques sanglots étouffés venaient ponctuer le silence recueilli de l'assemblée.
Les yeux rivés sur le drapeau américain qui couvrait la bière de Nichols, Elie n'écoutait pas un traitre mot des discours de Weir et de Sheppard. Elle ne cessait de voir et revoir le visage exsangue du jeune homme. Elle entendait encore les dernières paroles qu'il avait prononcées :
« Je crois que le Capitaine a raison, docteur. Je crois bien que je suis foutu. »
Caldwell serra si fort son poing autour des plaques d'identité militaire de Nichols qu'elle les sentit s'enfoncer dans sa paume, entamant sa chair. Elle ne voulait pas pleurer. Elle ne le devait pas. Car elle en était sure, elle ne pourrait plus jamais s'arrêter si elle laissait la moindre larme s'échapper de ses yeux. Alors, elle affermit encore sa poigne autour du métal, ravala un sanglot et inspira profondément.
Elle avait toujours le regard baissé, fixé sur le cercueil de Nichols quand elle reçut un léger coup de coude de Wells à sa droite. Elle tourna la tête vers lui, lui adressant un reproche silencieux, quand ce dernier lui désigna Sheppard d'un mouvement de la tête.
Toute à ses pensées, complètement déconnectée du présent, Elie n'avait pas entendu le Colonel Sheppard l'appeler pour qu'elle vienne déposer les dog tags1 sur le cercueil du soldat.
Un peu honteuse, Elie obtempéra et tirant les médailles de sa poche, elle les déposa avec respect et déférence.
« C'était ton choix d'abandonner Nichols. »
Dans sa tête la voix de Simon explosa à nouveau, accusatrice et cruelle. Ce fut comme une énorme gifle, et elle eut besoin de s'appuyer sur le cercueil pour ne pas chanceler. Nichols était mort. Etendu là pour l'éternité. Un amas de chair et d'os inanimés qui seraient rendus pour un dernier hommage à une famille éplorée et endeuillée à jamais. Et tout cela parce qu'Elie avait fait un choix.
Des tâches noires se mirent à danser devant ses yeux, et Elie cru qu'elle allait s'écrouler quand une main vint fermement attraper son bras. Le Capitaine Beardless se tenait près d'elle et lui adressant un regard bienveillant, il déposa à son tour les écussons de Nichols sur le drapeau, suivi de près par Sheppard qui y disposa la Purple Heart2.
— « Et alors là, je lui dis, mais Docteur, vous auriez pu tailler un peu dans le gras de la bidoche histoire de me rendre encore plus beau, s'esclaffa Abrahams, tirant Caldwell de ses pensées moroses. Vous auriez vu l'infirmière Carpentier, Captain, rouge pivoine qu'elle était ! Je crois bien que je lui plais ! se rengorgea-t-il.
— J'en suis certaine, affirma distraitement Elie.
— Vous m'écoutiez pas du tout, hein Captain, demanda Abrahams sans attendre de réponse. Vous pensiez encore au petit Anthony, c'est ça ?
— Non, je … commença Caldwell sans conviction.
— Vous n'avez pas besoin de faire semblant avec moi, vous savez Captain, la rassura-t-il. Moi aussi j'y pense souvent. Je m'en veux, parce que je me dis que si je suis vivant, c'est parce que lui est mort et que du coup, le Doc Brenner s'est occupé de moi, avoua-t-il. Le syndrome du survivant, ils appellent ça. En tout cas, c'est ce que m'a dit la psy.
— Vous… Vous culpabilisez ? s'écria Elie, abasourdie. Mais Abrahams, vous n'y êtes pour rien ! s'emporta presque la jeune femme. Même si vous étiez mort, Nichols n'aurait pas survécu pour autant !
— Ouais, approuva le sergent. C'est vrai aussi, c'est ce qu'a dit la psy. Alors pourquoi vous culpabilisez, Captain ? Nichols ne pouvait pas survivre. »
Elie resta silencieuse, fixant son interlocuteur. Abrahams affichait un air frondeur, défiant Elie de le contredire.
— « Ce n'est pas pareil, marmonna Elie en baissant les yeux.
— Eh bon dieu ! En quoi ça ne serait pas pareil, hein ? s'agaça le convalescent.
— Parce que c'est moi qui aie abandonné Nichols, s'écria-t-elle, laissant exploser sa colère et son chagrin.
— Gu leoir !3 s'exclama le docteur Beckett en faisant irruption auprès du blessé. On vous entend depuis le couloir. Capitaine Caldwell, que faites-vous à mon patient ? la gronda-t-il.
— Je suis désolée, s'excusa Caldwell en bondissant de sa chaise. Vous avez raison, je vais le laisser se reposer. Abrahams, je repasserais vous voir avant que le bon docteur n'accepte de vous rendre votre liberté, promit Elie en s'esquivant.
— Vous avez intérêt Captain ! On n'a pas fini cette conversation ! rétorqua-t-il en lui adressant un clin d'œil.
— Si vous n'êtes pas plus raisonnable, vous n'êtes pas près de sortir de cette infirmerie, le rabroua le docteur Beckett en vérifiant ses constantes. Caldwell ! l'interpella-t-il tandis qu'elle se dirigeait vers la sortie de l'infirmerie. Une minute, je vous prie. »
Elie obtempéra et attrapa une chaise pour attendre le médecin-chef. Lorsque celui-ci quitta enfin le chevet de son patient, il fit signe à la jeune femme de le suivre et l'emmena un peu à l'écart dans ce qu'Elie supposa être son bureau. Le médecin pianota sur son clavier quelques instants puis tourna son écran pour que la militaire puisse le voir. Sur le moniteur, Beckett avait affiché un schéma du corps humain. Une fois qu'il eut capté l'attention d'Elie, il lui fit un bref rappel des éléments essentiels du système vasculaire, puis changea l'image à l'écran. Cette fois, le dessin était plus épuré, presque vide, à l'exception de quelques traits et points sur le haut de la cuisse gauche et des annotations qu'Elie auraient été bien en peine de déchiffrer.
— « L'artère fémorale du Première Classe Nichols a été sectionnée au niveau de la première perforante, commença à lui expliquer le médecin. En premier lieu, lorsqu'une artère est complètement sectionnée, il faut savoir que les deux morceaux de l'artère commencent à se rétracter et…
— A quoi ça rime, Docteur ? l'interrompit Caldwell, sentant son estomac se tordre. »
Elie se leva d'un bond, sentant sa colère croître à mesure que se réveillait le vif sentiment de culpabilité qu'elle s'efforçait de juguler depuis la mort de Nichols.
A quel jeu jouait donc Beckett ? Se rendait-il compte à quel point cette description détaillée des souffrances de Nichols la bouleversait ? Pourquoi donc faisait-il preuve d'une telle cruauté à son égard ?
Elie s'apprêtait à le rabrouer durement pour son manque de compassion, et à tourner les talons, mais Carson l'interrompit en posant une main sur son bras, dans un geste d'apaisement.
— « Je ne souhaite pas entretenir la peine que vous ressentez, Elie, expliqua Carson d'une voix douce. Je vous ai entendue parler avec le sergent Abrahams. Et pour tout vous dire, j'ai également eu une discussion avec votre ami, le docteur Ouazid, il y a quelque jours… Il se fait énormément de souci pour vous, Elie, s'empressa-t-il d'ajouter, voyant que la jeune femme se renfrogner. Vous vous sentez coupable de la mort du première classe Nichols. Parce que vous pensez que peut-être, si vous aviez laissé le docteur Brenner s'occuper de lui, il aurait pu être sauvé, affirma-t-il. »
Elie baissa la tête, honteuse. Elle se sentait comme déchirée de l'intérieur, le cœur en miettes. Elle ne dormait presque plus depuis la mort du jeune homme, tourmentée par un terrible sentiment de culpabilité. Et pour le peu qu'elle parvenait à fermer l'œil, ses rêves étaient peuplés d'explosions, de cercueils passant la porte des étoiles et du visage livide de Nichols qui la fixait, sans dire un mot. Ses cauchemars semblaient si réalistes, qu'elle se réveillait en sursaut au beau milieu de la nuit, en nage et le souffle court, pleurant à chaudes larmes.
— « Je sais que je ne suis pas le premier à vous dire que vous n'êtes pas responsable de sa mort, continua l'Ecossais. Et que vous n'auriez rien pu faire pour le sauver. Et malgré tout, vous semblez toujours porter le poids terrible de cette culpabilité sur vos épaules. Mais vous êtes une femme intelligente et pragmatique, alors laissez-moi vous prouver que rien de ce que vous auriez pu faire, n'aurait pu éviter la mort de ce jeune soldat. »
Intriguée, Caldwell leva des yeux humides vers le docteur Beckett. Lui adressant un discret sourire plein de compassion, Carson reprit ses explications, là où il les avait interrompues. Avec une infinie patience, à grand renfort de clichés et de dessins, le médecin lui expliqua qu'en cas de section d'une artère, les deux parties de celle-ci se rétractaient à l'intérieur du membre. Dans ce type de cas, il était donc très compliqué de stopper le saignement, simplement en réalisant un point de compression. Il était possible bien sûr de poser un garrot, mais si haut sur la cuisse, il était presqu'impossible que celui-ci soit suffisamment serré pour comprimer l'artère et endiguer l'hémorragie.
La dernière option consistait à ouvrir à la recherche des deux extrémités de l'artère, et à les clamper. Malheureusement, en considérant la quantité de sang que le première classe avait déjà perdu lorsque que Brenner l'avait pris en charge, ce dernier n'aurait pas eu le temps nécessaire, dans des conditions pareilles, pour ouvrir et clamper les vaisseaux.
Beckett ajouta également que, dans l'hypothèse hautement improbable où le docteur Brenner eut pu réaliser cet exploit, il aurait été tout de même impossible de réparer l'artère sectionnée. Carson expliqua alors que la coupure n'était pas franche et nette, mais complètement déchiquetée. Ce qui, dans de telles circonstances, sans l'équipement et le personnel adéquat, aurait été irréparable.
— « Même si Simon avait pu le prendre en charge, Elie, il n'y avait aucune chance que Nichols s'en sorte vivant, conclut le médecin-chef. Mais il était vital qu'Abrahams soit soigné rapidement, que le corps étranger soit stabilisé et maitrisé. Vous avez pris la bonne décision, Elie, lui assura-t-il.
— Simon n'est pas de votre avis, répondit-elle, d'un air las.
— La médecine de guerre est une chose très difficile, Capitaine. Ce genre de choix est presque impossible, pour ceux qui comme nous ont prêté serment de préserver la vie coûte que coûte. Le docteur Brenner n'était pas prêt à prendre ces décisions, avoua Carson.
— Est-ce qu'il le sait maintenant ? demanda Caldwell. Que Nichols n'aurait pas pu être sauvé ?
— Il le sait, affirma l'Ecossais. En fait, je suis certain qu'il l'a compris dès l'instant où Nichols a rendu son dernier souffle, qu'il en ait été conscient ou non.
— Et pourtant, il n'a pas hésité à me reprocher la mort de Nichols, avec une certaine cruauté, se renfrogna la jeune femme.
— Je crois que ce qui a vraiment contrarié le docteur Brenner, c'est de recevoir des ordres d'un militaire sur ce qu'il devait faire en tant que médecin, supposa Carson.
— Et ça a été encore pire, parce que cela venait de moi, n'est-ce pas ? déduisit Elie.
— Eh bien, je doute que le docteur Brenner ne le reconnaisse jamais, mais c'est en effet mon opinion, avoua-t-il. Je crois qu'il imaginait que d'entretenir une relation intime avec vous le mettait à l'abri de recevoir des ordres de votre part. Pour lui la militaire et l'amante était la même personne. Mais vous autres, soldats, vous avez cette capacité à être deux personnes à la fois, ricana-t-il doucement.
— Je regrette que les choses se soient passées ainsi, reconnu Caldwell, l'air pensif. J'aurais aimé que nous parvenions à nous comprendre, au moins à nous parler, mais cela fait des jours qu'il m'évite, et … Oh excusez-moi docteur ! s'écria-t-elle. Je suis là à m'épancher comme une adolescente enamourée, alors que vous avez sans doute bien d'autres choses à faire. C'était inconvenant et déplacé, je suis vraiment…
— Il n'y a aucun mal, Elie ! lui assura Carson en l'obligeant à se rassoir. Je suis au contraire très flatté que vous preniez le temps de vous ouvrir à moi. Je mesure cette marque de confiance à sa juste valeur. »
Elie se surprit à rougir un peu, gênée de son attitude peu digne de son grade. Mais au fond d'elle, elle appréciait la franchise et la sincérité du praticien, et se sentait si à l'aise qu'elle ressentait l'envie de se dévoiler.
— « En fait, je suis content que vous abordiez le sujet, reprit Beckett l'air embarrassé. J'imagine que Simon ne viendra pas vous voir, et il me parait plus correct que vous en soyez informée avant que cela ne devienne public. Après tout, il est de notoriété publique que vous vous fréquentiez et … »
Le médecin écossais semblait se noyer dans son propre babillage, comme si ce qu'il avait à annoncer le mettait mal à l'aise et qu'il retardait le moment d'en faire l'annonce. Elie commençait à craindre ce que Carson avait à lui révéler, aussi elle l'interrompit par une pression de la main, et d'un hochement de tête l'invita à aller droit au but.
— « Le docteur Brenner repart pour la Terre dès demain, à sa demande, lâcha Carson dans un souffle.
— Oh. »
C'est tout ce qu'Elie trouva à répondre. Le docteur Beckett posa sur elle un regard inquiet et lui tapota le bras, pensant que la jeune femme était affectée par cette nouvelle et sans doute triste.
En vérité, Elie se sentait soulagée. Elle savait qu'après ces tragiques événements, leur histoire était finie et enterrée, et elle n'avait eu aucun espoir de réparer ce qui avait été brisé. Et il était vrai qu'elle avait appréhendé leurs prochaines rencontres. Aussi vaste que soit la cité d'Atlantis, l'univers où ils évoluaient était minuscule, et il était inévitable qu'ils soient amenés à travailler de nouveau ensemble. Mais il partait, et Elie n'avait plus à s'en inquiéter.
— « Je comprends que cela puisse être … commença Beckett.
— Non, en vérité, c'est un soulagement, Docteur, le corrigea-t-elle, devinant sa pensée. C'est peut-être lâche de ma part, mais je suis soulagée. Je crois que c'est une bonne chose, pour lui comme pour moi. Je ne crois pas que nous aurions été capables de travailler ensemble en bonne intelligence. Et pas parce que nous avons été intimes, mais parce que nos différends sont irréconciliables, je le crains.
— Vous faites preuve d'une grande maturité, Capitaine, affirma Beckett. Je crois que vous avez raison, et je suis heureux de ne pas vous avoir causé de peine supplémentaire.
— Je vous remercie infiniment, Docteur Beckett. J'avais besoin d'entendre tout cela, avoua Elie. Maintenant, si vous voulez m'excuser, j'ai une chose importante à faire. »
Sur ces mots, elle prit congé et quitta l'infirmerie au pas de course. En consultant sa montre, elle vit qu'il était déjà tard, aussi elle hâta le pas et s'engouffra dans un téléporteur.
Quelques minutes plus tard, elle frappait à la porte de quartiers privés, à l'autre bout de la cité. Lorsqu'il lui ouvrit, les traits de l'homme trahirent sa surprise.
— « Tu es sans doute la dernière personne que j'imaginais voir ce soir, se contenta-t-il de dire en faisant un pas de côté pour laisser son invitée entrer. »
Elie attendit que la porte se soit refermée, leur accordant un peu d'intimité. Elle observa l'homme en face d'elle : il avait les traits tirés, les cheveux ébouriffés et portait une tenue décontractée. Cela l'étonna, lui qui était habituellement si soigné dans son apparence et sémillant, il semblait vaincu et abattu. Les yeux rivés sur ses chaussures, il semblait déterminé à soigneusement éviter le regard de la jeune femme.
— « Je suis passée voir Beckett, lui dit-elle. »
Elle s'arrêta là, espérant qu'il prendrait la parole à son tour. Mais il n'en fit rien. Au contraire, il lui tourna le dos et attrapa un sac de toile, dans lequel il fourra le contenu d'un tiroir. Les yeux d'Elie parcoururent la pièce. Vidée de tous ses effets personnels, celle-ci semblait lugubre et sans vie. Doucement, elle lui prit le bras, le forçant à se tourner vers elle, puis en plaçant deux doigts sous son menton, elle l'obligea à la regarder.
— « Je suis désolée, Simon. »
Dans les yeux du médecin australien se succédèrent une myriade d'émotions. Un éclair de colère illumina ses yeux bleus, puis instantanément, elle les vit s'emplir de larmes. Simon Brenner ne chercha pas à se défaire de l'emprise de la jeune militaire, ni même à se soustraire à son regard. Il se contenta de rester immobile, les yeux plongés dans les orbes verts de cette femme pour laquelle il avait éprouvé de tendres sentiments.
Ce fut elle, à nouveau, qui rompit le long silence pensant.
— « Je suis désolée de t'avoir imposé d'aller à l'encontre de ton serment. Je suis désolée de ne pas avoir su parler avec toi, plutôt que de te dicter ta conduite. »
Voyant qu'il ne réagissait toujours pas, elle continua : « Et je suis désolée que notre histoire se termine de cette manière, Simon. Je le regrette sincèrement. »
Pour toute réponse, Simon Brenner détourna le regard en laissant échapper un soupir dédaigneux. Puis se défaisant de l'emprise de la jeune femme, il lui tourna à nouveau le dos pour continuer à empaqueter ses affaires.
Consciente qu'elle n'en tirerait rien de plus et ne souhaitant pas prolonger plus que nécessaire cette inconfortable situation, Elie fit demi-tour, lui souhaitant un bon voyage et le meilleur pour la suite.
Après tout, qu'il ne veuille pas discuter importait peu. Elie ne souhaitait simplement pas le laisser partir sans un adieu, ni lui avoir sincèrement exprimé ses regrets. Elle ne s'était vraiment attendue à un meilleur accueil. Alors, bien qu'une certaine nostalgie se soit emparée de son cœur, elle était tout de même satisfaite d'être restée fidèle à elle-même.
Tandis qu'elle franchissait le seuil de la porte, Simon l'interpella, et la jeune femme se tourna vers lui :
- « De toute façon, c'était voué à l'échec, hein ? Toi et moi… ça n'aurait jamais marché, affirma-t-il simplement. »
Elie pris quelques secondes pour l'observer. Elle ne vit aucun reproche, ni aucune colère sur le visage du bel australien blond, juste de la tristesse. Et alors que la porte de la chambre se refermait, Elie murmura : « Non, ça n'aurait jamais marché. »
Plus légère et déterminée à laisser derrière elle les terribles épreuves des derniers jours, Elie reprit sans se presser le chemin du mess.
— « Eh Caldwell ! Demain, entrainement à 8h00 ! Vous avez intérêt à être en forme, je ne vais pas vous ménager ! lança une voix bourrue derrière elle.
— 8h00 sans faute, Ronon ! promit-elle au Satédan en faisant volte-face. Ne soyez pas aussi confiant, j'ai bien l'intention de vous donner du fil à retordre ! lui lança-t-elle joyeusement. »
Le Satédan la gratifia de l'un de ses rares sourire amusés, et Elie continua sa route. Elle rejoindrait Wells, Trager et Shahin au mess pour diner, et après un bon repas, elle était bien décidée à reprendre sa vie en main.
1 Dog tags : Nom officieux des plaques d'identité militaire
2 La Purple Heart (en français : cœur violet) est une médaille militaire américaine, décernée au nom du président des États-Unis, accordée aux soldats blessés ou tués au service de l'armée après le 5 avril 1917. (Wikipédia)
3 Gu leoir ! : ça suffit ! en écossais (dinna-fash-sassenach . com)
