12 octobre
Le feu et la glace (Fire and Ice)
Hisame
Hisame mettait un point d'honneur à se montrer calme et distingué en toutes occasions. Là, par exemple, c'était la préparation des fêtes de l'automne, qui allaient débuter sous quelques jours, et le palais Shirasagi était dans tous ses états.
Le jeune homme, imperturbable, demeurait résolument assis, les genoux enfoncés dans son coussin de soie, et continuait de préparer les légumes qu'il allait saumurer pour les buffets. Il ne relevait pas la tête, ne faisait pas attention à sa mère, Orochi, qui rassemblait des bijoux et des objets bénis de chaque étagère, pas davantage à Kiragi, l'un des jeunes seigneurs des lieux, avec sa frénésie qui le faisait chercher son plus bel arc de cérémonie partout. Hisame resta très digne même quand Shiro, le dauphin, passa à côté de lui comme une bourrasque pour éviter la reine – qui voulait lui refaire essayer ses parures de fête –, ni quand la princesse Kana se mit à demander à la cantonade si elle pouvait aider à préparer les guirlandes, et encore moins quand ce fut son propre père qui lui rentra presque dedans !
« Je ne sais pas comment tu fais pour rester si calme ! s'extasia Hinata en lui ébouriffant énergiquement les cheveux.
-Hé ! Père, arrêtez ça ! le tança Hisame, contrarié. Ce débordement de diligence n'est en rien productif ! »
Il faillit ajouter : « Les préparatifs de ce festival avanceraient bien plus vite si vous cessiez de tous vous disperser ! », mais ne le fit pas, eût égard aux membres de la famille royale qui se trouvaient dans la pièce. À la place, il adopta un air responsable et continua son travail… avant de se rendre compte que le silence s'était installé autour de lui.
« Tu es un véritable esprit de la glace, mon fils ! finit par s'esclaffer Orochi. Même le Seigneur Ryoma n'est pas aussi austère et sévère !
-Je vais me sentir obligé de le répéter à mon père, Dame Orochi, la taquina Shiro.
-Oh, vous n'en ferez rien, fripon !
-Pauvre Hisame, ça doit être difficile de ne pas pouvoir sourire du tout, s'apitoya sincèrement Kana.
-Mais je… je ne suis pas aussi coincé que ça, quand même ! se défendit le jeune apprenti samouraï en claquant ses deux mains sur la table. »
Le couteau à légumes en tomba presque. Il dut plier son bras pour éviter le débordement des assaisonnements. Mais les autres personnes dans la pièce ne l'écoutaient déjà plus et avaient repris leurs va-et-viens, bousculant les étagères et claquant les portes coulissantes en beau bois acajou. Hisame s'enfonça de nouveau dans son coussin, le cœur serré.
La grande salle finit par se vider entièrement, les princes, les princesses et ses parents se dirigeant de concert vers les jardins pour laisser encore plus parler leur imagination brûlante et débridée. Le jeune homme se consola en se disant que, maintenant, il était enfin dans le calme et la sérénité.
Cependant, une petite porte s'ouvrit bientôt, à l'autre bout de la salle. Hisame releva la tête et aperçut Corrin, qui se traînait pieds nus – comme d'habitude ! - sur les tapis pour aller se lover devant la grande cheminée.
« Qu'est-ce que vous faites ici à cette heure ?! s'exclama le samouraï aux cheveux pourpres en pivotant vers lui – l'âtre se trouvait juste dans son dos. Il est plus de dix heures, tout le monde se prépare et court partout depuis le point du jour !
-Je sais, bâilla le frère du roi en rassemblant les pans de son kimono de soie à étoiles autour de lui. Mais j'ai tendance à me coucher et à me lever tard, hélas. Et puis, les cérémonies ne commenceront que la semaine prochaine. Ce n'est pas la peine de s'affoler comme ça. »
Hisame le dévisagea d'un air suspicieux. Oui, Corrin ne s'agitait pas autour de lui comme tous le reste du palais et c'était rafraîchissant. Seulement… avait-on déjà vu un prince moins sérieux, qui pensait que des fêtes aussi importantes s'organisaient du jour au lendemain ?!
« Tu as l'air scandalisé, sourit l'homme aux cheveux blancs en bougeant un peu les braises incandescentes. Ton caractère est vraiment aussi ardent que le feu de cette cheminée.
-Ce n'est pas ce qu'a dit ma mère, ronchonna Hisame. Elle m'a comparé à une créature de glace. Et votre fille…
-Mon pauvre Hisame ! Ils ne te laisseront donc jamais tranquille, s'amusa Corrin, qui connaissait bien les difficultés du jeune homme avec son père et tous ceux qui n'avaient pas son tempérament. Enfin, si tu te places dans cette salle d'études, avec ces tables et ces armoires à talismans sacrés, il faut bien t'attendre à voir du monde. Bien ! Je vais te donner un coup de main avec tes légumes. Ensuite, nous pourrons aller retrouver ensemble les gens qui t'ont frustré aujourd'hui.
-Pourquoi ? Vous pensez que j'ai envie de me venger ?
-Non, je pense que tu as envie que tes parents et tes amis te portent plus d'attention et que c'est pour ça que tu t'es assis dans cette salle.
-Non… J'aimerais juste que nos façons de faire des choses importantes soient plus similaires. »
Corrin lui jeta un coup d'œil mais ne répondit rien, au grand soulagement d'Hisame, qui se sentait déjà assez honteux pour sa soudaine puérilité…
Il se retrouva trois quarts d'heure plus tard assis sous une véranda du jardin, avec Kiragi et Shiro, à goûter les différents échantillons du buffet prévu pour le premier jour de fête. Les deux princes étaient bien plus portés sur les aliments carnés et détestaient les légumes mais Hisame put leur montrer, avec patience et douceur, à quel point ces derniers pouvaient regorger de goûts merveilleux. Il leur en présenta plusieurs, testa et mélangea les assaisonnements exprès et les deux princes en poussèrent bientôt des exclamations émerveillées et lui tapant dans le dos.
Un peu après, Corrin le conduisit aux petits autels disposés dans le parc de l'un des pavillons mineurs. Ils y retrouvèrent Orochi, toujours occupée avec ses rituels sacrés. Elle se trouvait avec Kagero, sa meilleure amie; Corrin embrassa rapidement sa femme et rentra avec elle dans un petit temple en pierre blanche, à hautes colonnes, mangé par le lierre. Resté seul avec sa mère, Hisame lui demanda, sur ses conseils, s'il pouvait l'aider à mettre en place les futures célébrations.
C'était un travail qui demandait de la rigueur et de la patience, le moment durant lequel Orochi serait plus concentrée et moins expansive que d'habitude. D'ailleurs, elle sourit avec affection à son fils et hocha la tête, avant de le conduire vers toutes les reliques qu'elle avait amassées depuis le début de la journée. C'était métaphysique, mais relaxant de parler de pierres sacrées et de feux bénis avec elle, elle était si calme pour une fois ! À la fin, elle lui effleura la joue avec tendresse et le remercia pour son aide.
Et puis, alors qu'il avait eu son content de complicité et d'émotion pour le reste de la semaine, l'apprenti samouraï vit son père arriver vers lui, dans ce salon de détente où il avait pris place avec Corrin et Kaden.
« Vous êtes drôlement en avance, remarqua le prince en lissant la fourrure du kitsune avec sa brosse. Je croyais que vous aviez encore envie de vous entraîner pour la danse du sabre de la cérémonie d'ouverture.
-C'est vrai, mais j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit à propos de mon fiston, répondit le samouraï en s'asseyant près d'eux. Alors j'ai décalé mes projets.
-Quoi ? Qu'est-ce que vous êtes allé raconter à mon père ? s'indigna Hisame en se tournant vers Corrin d'un air soupçonneux.
-Rien de spécial, prétendit le prince, qui continuait de brosser le chef allié étendu sur ses genoux. »
Ils firent mine de ne pas faire attention à ce qu'il se passait à côté d'eux – de toute façon, Kaden était trop concentré sur le brossage pour se soucier d'autre chose – et, un peu tendu, Hisame accepta le bras que son père passa autour de ses épaules.
« J'espère que tu t'es bien amusé quand même, aujourd'hui, lui dit Hinata avec sincérité. Tu avais raison, me précipiter ne m'a pas forcément aidé à aller plus vite. Et puis, est-ce que le but de ces fêtes n'est pas avant tout de passer du temps avec les gens qu'on aime ?
-Vous me serrez trop fort, grommela son fils en croisant les bras, embrassé. Mais je suis heureux que vous reconnaissiez enfin agir de façon inconséquente !
-Haha ! Mon fiston est beaucoup plus mature que moi, comme toujours ! Je suis très fier de toi, Hisame.
-Merci… Papa... »
Le jeune homme se permit enfin de fermer les yeux et de pousser un soupir. Il se sentait heureux.
