CHAPITRE 26 : Ce n'est pas juste !

Sur le carrelage de la douche, l'eau tintée de rouge fuyait à toute vitesse vers le conduit d'évacuation entre ses pieds.

Le gant, à la texture légèrement abrasive, décapait sa chair. Chaque centimètre carré de peau était récuré avec force, à la limite d'arracher l'épiderme, alors que Zoro, prit d'une frénésie obsessionnelle, frottait sans relâche pour effacer la moindre trace de sang qui souillait son corps. La pluie drue, presque bouillante, lui tombait sur la tête et les épaule, faisant rougir dangereusement sa peau.

La blessure à son flanc gauche qui suintait encore, continuait de colorer l'eau. L'épéiste s'arrêta et serra les dents en fixant le tourbillon carmin. Le même flot s'écoulait dans sa mémoire, sur le pont du navire de la Marine, mixé avec les cris d'agonie de ses occupants. Puis les cris de Nami se superposèrent et enfin, l'image de ce bébé, chétif, emprisonné dans ce cocon translucide. Il repensa à la fillette forte et combative qu'était Kuina, que la mort avait emporté subitement après une simple chute dans les escaliers. La vie ne tenait parfois qu'à un fil.

Bang !

Un craquement, celui du carrelage mural sur lequel apparurent des fissures. Une vague sensation de douleur bienfaisante, engourdit sa main, toujours en contact avec la faïence. Le mur lui servait d'encrage. « Je suis désolée, Zoro. », « Elle ne passera pas la nuit ». Son cœur se logea dans sa gorge tandis qu'une main invisible lui opprimait la cage thoracique. Non, il ne pouvait pas se permettre de craquer maintenant ! Elles avaient besoin de lui !

Si seulement il n'y avait pas autant de sang !

La pluie qui lui battait la nuque était désormais froide, mais Zoro continuait de récurer sa peau, déjà propre depuis longtemps.

Derrière les nuages noirs, le soleil s'était éclipsé comme chaque fin de journée, pour laisser place au royaume des ténèbres. Le vent avait cessé de souffler mais une pluie fine continuait toujours de tomber. Ce temps austère semblait faire échos à l'ambiance qui régnait à bord.

Les membres de l'équipage, hormis Sanji et Zoro, s'étaient réunis dans l'infirmerie à la demande de Chopper. Ce dernier avait suggéré que cela aiderait certainement Nami à récupérer plus vite, mais ce n'était pas la raison principale de leur présence à tous. Celle-ci était beaucoup moins plaisante que de tenir compagnie à la jeune femme. Chacun était là pour rencontrer leur nouveau nakama mais également lui dire adieu. Le silence était de mise et aucun d'eux n'était d'humeur à le rompre, pas même Luffy. L'heure était bien trop grave. Bien que son état soit alarmant, il avait une confiance aveugle en sa navigatrice et en son rétablissement. Nami était forte. En revanche, ce qu'il redoutait, c'était le « après ». Le diagnostic vital du bébé était engagé, et Luffy n'osait imaginer dans quel état serait sa nakama à l'annonce d'une telle nouvelle. Anéantie, brisée, dans le meilleure des cas. Sans parler des conséquences que cela aurait sur l'équipage…

Ce serait dur pour tout le monde, encore plus que ça ne l'était maintenant.

- Ce n'est pas juste, marmonna Ussop en fixant ses pieds.

La grosse main métallique de Franky se posa sur ses épaules alors qu'il retenait difficilement ses larmes. Le sniper redressa la tête.

- Ce n'est pas juste ! insista-t-il. On doit forcément pouvoir faire quelque chose ! Chopper, il y a peut-être un remède quelque part ? Une solution à laquelle tu n'aurais pas pensé ?

Le petit renne baissa les yeux qui s'embuaient suite à la remarque d'Ussop, et hocha la tête de droite à gauche.

- Ussop…, l'interpela Robin en guise d'avertissement.

- C'est pas possible ! Cette petite est juste née ! Elle ne peut pas… Comment on va annoncer ça à Nami ?! Vous avez vu la réaction de Zoro !

- Ussop, réitéra Robin avec un peu plus de fermeté.

Cependant, il était trop absorbé par sa montée d'angoisse pour s'arrêter. Il se libéra de la prise de Franky et fit deux pas en avant pour leur faire face.

- Nami… elle va être effondrée ! Et Sanji et Zoro vont s'entretuer ! Enfin, il n'y a pas que moi qui ai remarqué la tension entre eux et les regards noirs que lançait Sanji ?! L'équipage risque d'imploser et on va tous…

- STOP ! coupa brusquement Luffy.

L'artilleur laissa retomber ses bras le long de son corps et baissa la tête, partagé entre la culpabilité et la frustration.

- Tu n'es pas le seul à être inquiet Ussop, mais ce n'est ni l'endroit ni le moment de l'exprimer.

Le jeune homme au chapeau de paille s'avança vers la couveuse et posa doucement la main sur la surface transparente.

- C'est pour elle qu'on est là. Tâchons de faire bonne impression pour le temps qu'il lui reste à vivre. Après tout, elle fait partie de l'équipage.

Sa voix était épaisse, prise par l'émotion de devoir dire une nouvelle fois adieu à un membre de sa famille. Dans son dos, il entendit Franky renifler bruyamment.

Tout à coup, la porte de l'infirmerie s'ouvrit dans un courant d'air froid, et le chuintement de la pluie brisa le silence pesant. Tous se retournèrent, croyant qu'il s'agissait de Sanji, pour faire l'étonnant consta de trouver l'épéiste dans l'encadrure. Celui-ci affichait une effroyable détermination qui fit reculer le sniper. Il fallait dire que Zoro avait une expression à faire peur, celle qu'il arborait généralement face à un ennemi lorsqu'il avait la ferme intention de le tuer, et qui mis mal à l'aise plus d'un de ses compagnons.

- Chopper, donne-la moi ! tonna sa voix de bariton, froide et impartiale.

Quelques hoquets d'étonnement accueillirent sa requête, puis le petit renne se faufila entre ses nakamas, l'air inquiet. Par réflex, Jinbe et Franky se postèrent devant le berceau.

- Zoro, je ne pense pas que ce soit une bonne idée…

Le visage de l'ancien chasseur de pirates s'assombrit dangereusement, et Robin s'ajouta au barrage mais avec un air avenant.

- On ne peut qu'imaginer ce que tu ressens, Zoro, mais…

- Je me fiche de ce que vous pouvez penser, trancha-t-il. Chopper, donne-la moi !

L'agressivité dont il fit preuve, choqua l'archéologue, qui fit un mouvement de recul.

- Si je la débranche, ça risque de faire empirer son état !

Zoro avança d'un pas et la tension dans la pièce grimpa en flèche. Brook et Ussop bougèrent eux aussi, avec l'intention de s'interposer, car l'épéiste n'était visiblement pas dans son état normal, mais un geste de la part de Luffy les interrompit. L'ombre de son compagnon engloba la petite forme de Chopper, qui l'observa sans sourciller, déterminé à défendre ses décisions médicales.

- Elle va mourir c'est bien ça ? Tu en es certain ?

- Oui… mais…

- Alors qu'est-ce ce ça change ?

Derrière, Franky, Brook et Ussop commencèrent à s'insurger.

- Je… je… ce n'est pas…

- Je refuse qu'elle meure enfermée dans cette boite. Alors pour la dernière fois : Donne moi. Ma. Fille.

Ces quelques mots et leur implication firent retomber la tension comme un soufflet. Les Chapeaux de paille détaillèrent leur camarade avec des yeux ronds, comprenant enfin que les intentions de celui-ci n'étaient peut-être pas aussi mauvaises qu'elles n'y paraissaient. Lorsqu'il avait prononcé « ma fille », il y avait eu fêlure dans sa voix, et à cet instant, ils réalisèrent que Zoro cachait sa douleur derrière ce masque terrifiant. Seul Luffy avait observé la scène sans réaction.

Durant quelques secondes, Chopper et lui, se jaugèrent du regard, puis le docteur hocha faiblement la tête. Franky et Jinbe s'écartèrent à son passage et regagnèrent leur place avec les autres pendant qu'il s'affairait autour de la couveuse. Dans un silence quasi religieux, il sortit la petite, bien emmitouflée dans une épaisse couverture et désormais libre de toute assistance, et traversa l'infirmerie pour la remettre à son père. Il tendit le minuscule paquet à Zoro qui n'hésita pas une seconde à l'attraper. A la surprise générale, l'épéiste fit preuve d'une grande délicatesse mais pleine d'assurance, comme s'il était habitué à porter des nourrissons. Une fois bien calée dans le creux de son bras, il se dirigea vers la sortie et s'arrêta à deux pas de la porte.

- Que personne ne vienne me déranger, avertit-il sans se retourner.

Il marqua une pause.

- En attendant, prenez bien soin de Nami.

Puis il s'éloigna sous le regard navré de ses nakamas. Une fois disparut, Chopper eu du mal à retenir ses larmes qui trempèrent la fourrure sur ses joues. Le claquement des sandales s'arrêta juste à côté de lui et une main rassurante se posa sur sa tête.

- Tu n'as rien à te reprocher, tu as fait ce que tu pouvais, Chopper. On le sait tous, et Zoro aussi, alors ne le prend pas pour toi, d'accord ?

Les paroles de Luffy étaient réconfortantes, mais le petit renne fondit en sanglot. Même si cela faisait parfois partie du rôle de médecin, échouer à sauver un patient était toujours difficile à accepter. C'était pour cette raison que Chopper avait le vœu de pouvoir soigner toutes les maladies du monde et aussi pourquoi il avait embarqué dans l'équipage de Luffy.

- Hey Ussop ! Raconte-nous une de tes histoires ! Je suis sûr que ça fera du bien à Nami.

Une grande flame embrasa furieusement le wok à l'intérieur duquel dansaient des lamelles de légumes et de viandes. Le chants des ustensiles de cuisine, le crépitement de l'huile dans la poêle, le ronflement de la hotte, c'étaient tout autant de sons qui l'apaisaient. Depuis toujours, cuisiner lui permettait de s'évader dans les moments difficiles, cela l'aidait à se concentrer et à se focaliser sur une seule chose : sortir un plat qui ferait plaisir à quelqu'un.

Rendre les gens heureux grâce à ses talents culinaires, était la meilleure des récompenses qu'il puisse avoir. Ce qu'il y avait de beau avec la cuisine, c'était qu'on suscitait de l'émotion, et parfois, on guérissait les peines…

Mais toute les cuisines du monde ne pourraient soigner Nami-chérie, pas plus qu'elles n'apaiseraient son chagrin. Sanji en avait pleinement conscience, cependant, il avait besoin d'essayer, de faire quelque chose.

Alors, il préparait tous les plats que la navigatrice aimait le plus.

Tous les autres étaient encore à l'infirmerie, auprès d'elle et du bébé. Lui, n'avait pu supporter cette ambiance endeuillée, cette désolation à l'égard de l'enfant qui était à l'origine de la souffrance de la jolie rousse. Sanji s'était donc éclipsé rapidement, prétextant la nécessité de préparer le repas, car celui-ci ne se ferait pas tout seul. Une fois encore, il avait constaté l'absence criante de l'épéiste, qui apparemment c'était enfermé dans la salle de bain. Le blond avait pris sur lui pour ne pas aller défoncer la porte et lui botter le cul, pour avoir le culot de faire ses ablutions tranquillement pendant que sa présumée compagne était au plus mal.

- Hum, ça sent drôlement bon.

La spatule en bois manquât de lui échapper des mains. Il était tellement absorbé par ce qu'il faisait qu'il ne l'avait même pas entendu entrer.

- Merci ma douce Robin. Ton compliment me va droit au cœur, comme toujours !

Le numéro de charme venait comme un automatisme, cependant, l'intonation n'y était pas. L'archéologue contourna le plan de travail et s'avança vers lui. Elle l'observa en silence pendant un moment.

- Tu as fait tout ce qu'elle aime, commenta la brune de façon mélancolique.

- Oui, je me suis dit qu'elle apprécierait un bon repas après une épreuve comme celle-ci.

Robin resta muette, et il en connaissait la raison. Sanji ne se faisait pas trop d'illusions, il y avait peu de chance pour que leur amie ait de l'appétit alors que son bébé avait disparu. Mais cela lui donnait un prétexte pour continuer.

- Souhaiterais-tu que je te prépare également quelque chose ?

- Ça ira, je te remercie. Je n'ai pas très faim pour le moment.

Elle appuya sa hanche contre le plan de travail et le regarda s'affairer à remuer la sauce à la mandarine, d'un air absent. Comme toujours, Robin faisait bonne figure, mais il n'était pas dupe. Sa carapace se fissurait en sa présence, et au-delà de la tristesse, Sanji reconnut la culpabilité dans ses magnifiques yeux bleus. Elle avait été là tout le long de l'accouchement, quand Chopper avait fait son diagnostic, mais elle avait surtout été aux premières loges quand tout était parti en vrille.

- Ce n'est pas de ta faute si vous avez été séparées. Tu n'as pas à t'en vouloir, tu sais ? On aurait dû tous faire plus attention…

Et par « tous », il visait une personne en particulier.

- Ne sois pas trop dur avec lui. Ce n'est pas de sa faute non plus, pas plus que ce n'est celle de la petite…

- Si tu n'as pas faim, peut-être puis-je te proposer un rafraichissement ? Ou une boisson chaude ? l'interrompit-il en changeant de sujet tout en restant très courtois.

Toutefois, il évita de croiser son regard car il refusait de voir la déception dans celui-ci. Sanji ne voulait pas faire de la peine à la jeune femme, mais c'était au-dessus de ses forces. Il ne voulait pas prétendre qu'il n'en voulait à aucun des deux, pas devant Robin. Ce serait lui manquer de respect. Pas plus que de lui dire la vérité en face. Comme il s'y attendait un peu, ses propositions restèrent en suspens. Tant pis. Sanji termina ses préparations et éteignit le feu sous les poêles avant de tout dresser dans des grands plats qu'il posa sur la table. Les assiettes ainsi que les couverts avaient été préalablement mis par ses soins. Par habitude, il en avait sorti dix, et si Robin le remarqua, elle ne fit aucun commentaire. Le cuisinier s'essuya les mains avec son torchon puis le posa sur la poignée du four, pour enfin se diriger vers la porte.

- Je vais prévenir les autres que le diner est prêt. Si tu veux avertir la tronche de cactus…

- Zoro ne se joindra pas à nous. Il est venu à l'infirmerie tout à l'heure pour récupérer sa fille et il a demandé à ce qu'on ne le dérange pas jusqu'à ce que… que ce soit terminé. Puis il s'est enfermé dans leurs quartiers.

Au fond de ses poches de pantalon, ses mains se contractèrent en poing, et Sanji serra les dents. De qui est-ce qu'il se moquait ?! Si cette gamine était dans une couveuse, c'était pour une bonne raison ! Comment Chopper avait-il pu laisser faire ça ?! Et encore une fois, il délaissait Nami !

Il en avait plus qu'assez de son attitude. Quelqu'un devait le recadrer, et si Luffy ne voulait pas le faire, alors il s'en chargerait volontiers lui-même !

Gonflé à bloc et les yeux rivés sur la porte de leur chambre, Sanji traversa le pont à grandes enjambées. Zoro ne la méritait pas ! Il ne la méritait pas ! Il ne méritait pas son amour ! Il ne méritait pas d'avoir un enfant d'elle !

Et il allait lui faire payer très cher !

En moins d'une minute, Sanji se tint devant la porte avec la ferme intention de la défoncer. Il leva sa jambe, prêt à l'envoyer s'encastrer dans le bois et au diable les menaces de Franky ! Tout à coup, il suspendit son geste dans les airs. Quelque chose l'interpela. Un son, ou plutôt une voix ténue, lui fit dresser l'oreille.

Son esprit lui jouait des tours, ou bien il entendait quelqu'un fredonner ? Quelqu'un avec une voix rauque. Etrangement intrigué, Sanji laissa retomber sa jambe pour écouter, pendant que la pluie imbibait ses vêtements et s'emmêlait dans ses cheveux.

A suivre...