Chapitre 6 :
La cinquième année était la pire année.
Harry l'avait décidé dès le premier jour et, près d'une semaine plus tard, il n'avait pas changé d'avis.
Pour certains cours, Snape supervisait totalement la session de travail, allant jusqu'à monologuer lui-même sur le sujet en question, en suivant les parchemins fournis par McGonagall ou bien en déviant carrément à l'aide d'un de ses livres. Pour d'autres, il le laissait lire et prendre des notes en paix dans son coin, et l'interrogeait en fin de période sur ce qu'il avait retenu.
L'avantage de cet arrangement était qu'il pouvait aller travailler dehors tant que le temps s'y prêtait – mais il fallait admettre qu'il s'y prêtait de moins en moins et Harry sortait dès qu'il le pouvait, pressentant que, bientôt, il pleuvrait presque tous les jours ou que le froid l'en dissuaderait. Les inconvénients, en revanche, étaient multiples. Le premier et le plus gros était que Snape avait du mal à comprendre qu'il lui fallait du temps pour assimiler un concept, que l'entendre une fois ne voulait pas dire qu'il l'avait retenu et encore moins compris comment ça fonctionnait.
Le second inconvénient…
Harry s'ennuyait comme un rat mort.
À sa décharge et en dehors des fois où de légères crises de fatigue le laissaient particulièrement irritable, Snape faisait de son mieux pour que la cohabitation se passe bien et il en faisait de même. Ce n'était pas si terrible et, contrairement à ce qu'on aurait pu penser, si on le poussait assez, le Professeur pouvait même discuter de Quidditch, mais ce n'était pas pareil qu'être avec ses amis. Étudier comme ça… C'était solitaire et pas très drôle.
Harry avait droit à des récréations mais, seul… Il traînait comme une âme en peine dans le cottage ou sur la rive du loch, était devenu pro dans l'art de faire des ricochets – après que Snape l'eut pris en pitié et lui eut montré comment tourner le poignet au bon moment – saisissait parfois l'occasion de faire un brin de ménage en désespoir de cause…
L'ambiance d'une salle de classe lui manquait.
Ses amis lui manquaient.
Hedwige lui manquait.
Bref, tout lui manquait et ce long parchemin à l'écriture serrée qui retraçait la révolte d'un Gobelin quelconque ne l'aidait pas à se concentrer.
Il allait devoir en toucher un mot à Snape… L'Histoire de la magie après la sieste, c'était une très, très mauvaise idée.
« Êtes-vous en train de travailler ou de bayer aux corneilles ? » cingla le Professeur d'en bas.
Harry attrapa un des barreaux de la rambarde de la mezzanine et se pencha plus près, juste pour vérifier que le Professeur était toujours installé dans le fauteuil qui tournait le dos à l'étage. Il avait des yeux à l'arrière de la tête, ce n'était pas possible…
Parce que la journée s'était relativement bien passée, sans trop de reproches ou de commentaires sur sa paresse visiblement génétique, il soupira. « Pourquoi est-ce l'Histoire, c'est toujours aussi barbant ? »
« Parce que les cours du Professeur Binns sont l'antichambre de l'enfer. » lâcha Snape, d'un ton égal qu'Harry avait appris à reconnaître comme étant une plaisanterie. « Descends. »
Trop heureux d'abandonner ses gobelins, il s'exécuta, son enthousiasme à être libéré un peu douché par la mine affreuse qu'avait le Professeur. Toute la journée, il s'était retenu de faire un commentaire mais…
Le pansement qui dépassait de son col roulé n'avait pas l'air propre. C'était le troisième jour consécutif que ça arrivait. Il ne pensait pas que c'était du sang mais c'était peut-être le venin qui suintait. Et, au-delà de ça, l'homme passait plus de temps assis que debout, s'essoufflait vite et somnolait beaucoup. Il avait même écourté la session d'Occlumencie, plus tôt, alors qu'Harry commençait vraiment à maîtriser sa bulle… Et, ce matin-là, ils avaient été censés préparer une potion mais le Professeur avait donné un cours théorique à la place, bien assis à la table de la cuisine.
« Vous vous sentez bien ? » demanda-t-il, incapable de se retenir plus longtemps.
Snape lui jeta un coup d'œil agacé mais ne tenta même pas de mentir, il se contenta de lui indiquer un énorme tome tout en bas de l'étagère qui pesait plus lourd qu'un scroutt à pétard adulte et qu'il eut toutes les peines du monde à transporter jusqu'à la table basse.
Une Percée Dans L'Histoire disait le titre et Harry avait peur de comprendre.
« Ne fais pas cette tête. » se moqua Snape. « Je te promets que c'est plus digeste que tout ce qu'il y a sur ce parchemin. »
Peu convaincu, il feuilleta le livre, s'arrêta sur quelques pages pour parcourir un ou deux paragraphes et décida finalement que, malgré la taille, l'homme n'avait sans doute pas tort. Il parcourut le sommaire jusqu'à trouver la période que couvrait sa leçon du jour et s'installa en tailleur pour mieux lire.
Il avait parcouru exactement quatre phrases lorsque le Professeur lâcha un grognement de douleur. Le temps qu'Harry relève la tête, alarmé, il avait plaqué une main contre son cou et poussé un juron absolument choquant dans sa bouche. Le sorcier tenta de se lever, une main toujours pressée contre son pansement, vacilla…
Harry l'attrapa par le bras, l'aida à rester debout…
« Vous voulez aller vous allonger ? » hésita-t-il. « Ou… » Snape retira la main de son cou et elle était rouge. « Oh… »
Il n'avait pas vu tant de sang depuis que Queudver lui avait tailladé le bras. Il cilla rapidement, imagina sa bulle autour de son esprit – cela ne fut pas très efficace en pratique mais rien que l'imaginer l'aida à ne pas rester planté là comme un piquet – et entreprit de soutenir Snape jusqu'à la salle de bain.
Le Professeur ne protesta pas, utilisant son autre main pour se stabiliser contre le mur et aller plus vite. Ça laissait des traces sanguinolentes sur la peinture blanche mais c'était sans doute un problème pour plus tard.
Lorsqu'ils atteignirent la salle de bain, Snape se détacha de lui et tituba jusqu'à l'évier où il s'agrippa à la porcelaine juste assez longtemps pour observer le bout de pansement qui semblait déjà presque noir. Sans plus tergiverser, il ouvrit à la volée le tiroir du meuble de la salle de bain, en sortit une petite boîte en métal blanche barrée d'une croix rouge et…
Harry était resté planté sur le seuil, sans savoir quoi faire pour aider. Dès le premier soir, Snape l'avait averti que ça pouvait arriver, lui avait dit de ne pas paniquer et, de fait, le Professeur semblait relativement calme. Ses gestes étaient étudiés, sûrs… Il cala la boîte sur le lavabo, en tira tout un tas de choses dans des enveloppes stériles…
Puis il tira sur le col de son tee-shirt, sembla se rendre compte qu'il n'arrivait à rien ainsi et l'ôta complètement…
Ce n'était pas tant voir son Professeur torse-nu qui le choqua, même si le Professeur en question était Snape. Ils étaient tous les deux des hommes, après tout.
Mais il était impossible de rater les épaisses cicatrices qui lui barraient le dos et une partie du torse.
Ça ressemblait à…
Il dut émettre un bruit de détresse parce que Snape, qui paraissait avoir complètement oublié sa présence, concentré comme il l'était sur l'aiguille avec laquelle il venait de percer sa chair, tourna la tête vers lui avec un regard noir.
Les plaies rouvertes devaient l'empêcher de parler parce qu'il leva un doigt impérieux pour lui indiquer de partir et ses yeux promettaient mille et une morts.
Par réflexe, et parce qu'il ne voulait pas vraiment voir le Professeur se suturer lui-même, il se plaqua contre le mur du couloir, hors de vue de la salle de bain.
Combien de temps resta-t-il là, le cœur battant et les mains moites, à échafauder des théories fumeuses sur l'origine de ces cicatrices. Elles étaient trop vieilles et trop propres pour que ce soit Nagini. Non, ça ressemblait vraiment à quelque chose de délibéré. À la fine cicatrice droite qu'il avait gardé sur la cuisse, là où Dudley avait frappé suffisamment fort avec sa canne pour le faire saigner, l'été avant la première année.
Puis il entendit un bruit sourd : celui d'un corps qui heurtait le sol. Sans plus réfléchir, il se précipita dans la salle de bain et ignora le regard meurtrier de son enseignant qui était désormais assis par terre, le dos contre la baignoire, le torse se soulevant beaucoup trop vite.
L'hémorragie, au moins, semblait avoir cessée.
Les sutures n'étaient pas très propres mais elles remplissaient leur office.
Harry ravala la nausée à la vue du sang qui avait coulé un peu partout sur lui, dans le lavabo et au sol. De même, il évita de regarder vers les cotons sales et la bouteille d'alcool à désinfecter encore ouverte sur le coin de la vasque.
« Vous avez pris une potion de reconstituant sanguin ? » demanda-t-il, tâchant d'être utile. C'était ce que l'homme avait dit le premier jour. Que tout irait bien tant qu'il arrivait à suturer et prendre une potion…
Le Professeur continuait à le fusiller du regard mais Harry en se laissa pas démonter, il fouilla dans le petit placard au-dessus du lavabo qu'il n'avait jamais osé ouvrir jusque là jusqu'à trouver une fiole étiquetée de la main qui disséquait généralement ses devoirs à l'encre rouge. Il ôta le bouchon et la lui tendit.
Snape l'avala cul-sec.
« Potter… » siffla-t-il ensuite, d'une voix cassée, et grimaça de douleur.
« Qu'est-ce que je peux faire ? » demanda le garçon, en tentant au maximum de ne pas poser les yeux sur sa blessure. « Il faut un pansement ? »
Le Professeur paraissait vraiment vouloir le menacer mais finit par désigner d'un geste la petite boîte en métal qu'il avait sortie du tiroir. Lorsque l'adolescent la lui eut passée, il déchira l'enveloppe d'une lingette désinfectante et nettoya la plaie à l'aveugle, parvenant à enlever la majorité du sang séché. La toile d'araignée que formait le venin entre les deux trous était moins sombre que lorsque Harry l'avait aperçue le premier soir mais elle était loin d'avoir disparue.
Snape dut s'y reprendre à deux fois pour positionner le pansement et paraissait avoir épuisé ce qui lui restait de force, le temps d'y parvenir.
Harry le débarrassa de la boîte et l'aida à se relever, ignorant ses protestations marmonnées.
« Parlez-en à qui que ce soit… » menaça le Professeur, alors que le garçon le soutenait jusqu'à sa chambre.
« Je suis coincé ici avec vous. À qui voulez-vous que je le dise ? » grommela-t-il.
Somme toute, la chambre du Professeur était tout ce qu'il y avait de plus normal. Confortable, même. Les meubles étaient vieux, probablement d'origine lorsqu'il avait commencé à louer le cottage, mais la courtepointe en laine sur le lit donnait une touche de couleur étonnante. Son pyjama – un pantalon en coton marron et le haut qui allait avec – était posé en travers du bout du lit. Snape attrapa la chemise dès qu'il le put et l'enfila, la boutonnant à la vitesse de l'éclair. Puis il se laissa tomber sur le côté lentement, jusqu'à pouvoir s'allonger et ferma les yeux.
Harry hésita puis décida que c'était une manière de le congédier.
Il n'avait pas fait deux pas vers la porte que le Professeur toussota. « Potter… »
C'était à peine plus qu'un murmure et il dut se rapprocher à nouveau pour être sûr de l'entendre.
Le sorcier garda les paupières closes. « Les crises durent généralement quelques heures… mais finissent par passer… toutes seules… Ne paniquez pas. »
Ce n'était pas alarmant du tout.
Il envisagea brièvement l'idée de retourner à son cours d'Histoire de la magie, vit l'état de la salle de bain au passage et alla directement dans la buanderie chercher de quoi nettoyer. Il ne s'estima satisfait que lorsqu'il n'y eut plus une seule goutte de sang où que ce soit.
Ils avaient passé l'heure du cours d'Histoire ainsi que de sa pause. Techniquement, il était censé travailler la Métamorphose, à cette heure-ci, mais c'était un des cours que Snape supervisait habituellement de manière plus active. Il fit de son mieux pour se débrouiller seul mais ce n'était pas évident. Au bout d'un moment, il le mit de côté pour commencer le devoir de Potions que lui avait donné le Professeur, ce matin-là. Le salon n'était pas exactement la bibliothèque de Poudlard mais vu le nombre de tomes sur les Potions, ce n'était pas difficile de trouver ce qu'il cherchait.
Snape ne réapparut pas, même à l'heure où ils dînaient généralement.
D'habitude, lorsque le Professeur était trop fatigué et se reposait, Harry n'allait jamais le chercher mais, là, il ne pouvait nier une certaine inquiétude. Il avait perdu beaucoup de sang et…
Les pas d'Harry le ramenèrent vers la chambre du sorcier avant qu'il ait pu véritablement peser le pour ou le contre. La porte était restée ouverte. Il jeta un coup d'œil à l'intérieur pour trouver Snape dans son lit, recroquevillé sur le côté… Visiblement, il avait trouvé la force de terminer de se mettre en pyjama et de se glisser sous les couvertures mais c'était tout.
Harry osa frapper deux coups légers à la porte.
« Professeur ? » appela-t-il à voix basse, au cas où l'homme dormait.
Le Professeur gigota mais ne répondit pas.
Le garçon rebroussa donc chemin jusqu'au salon, satisfait déjà qu'il ne soit pas mort.
Il avait faim mais les règles étaient claires.
Il retourna à ses devoirs puis traîna un moment sur le porche à regarder les étoiles, en les comparant au plan que Sinistra lui avait fait passer. Il était censé le compléter seul, sans le manuel, juste à l'œil nu.
Il se perdit dans la contemplation du ciel nocturne davantage qu'il ne travailla, s'il devait être honnête.
Il passa un long moment à se demander ce que faisaient Ron et Hermione, s'ils s'amusaient avec les autres dans la salle commune, puis finit par rentrer parce qu'il faisait trop froid. Il fallait allumer le feu tous les soirs, à présent. Snape lui avait montré comment faire à la Moldue et, bien qu'il ne lui ait pas donné la permission express de le faire sans lui demander l'autorisation, Harry décida qu'il était prêt à sauter un repas mais pas à se geler.
Quelles étaient les chances que Snape accepte d'installer une télé au cottage ?
Aucune probablement.
Allongé sur le tapis râpé, laissant le feu le réchauffer, il s'interrogea un moment sur le genre de programmes que l'homme regarderait à la télé. Des documentaires, sans doute. Des tonnes et des tonnes de documentaires.
Il n'y avait qu'à voir les étagères, pas la plus petite fiction, que des traités barbants sur un sujet ou un autre… La seule étagère qui valait le coup était celle où étaient rangés les livres sur la Défense.
Finalement, de guerre lasse, il alla se coucher.
Snape était généralement le premier levé et Harry ne quittait son lit que lorsqu'il l'entendait vadrouiller au rez-de-chaussée mais, le lendemain matin, la tête lourde de cauchemars qui l'avaient réveillé plus d'une fois, le garçon ouvrit les yeux bien plus tard qu'à son habitude et sans que personne ne lui rappelle que les vacances étaient terminées. Il aurait déjà dû être au travail et s'il se dépêcha de se préparer et d'avaler un petit-déjeuner sur le pouce – mais sans se priver sur le nombre de toasts – cela ne fit pas apparaître le Maître des Potions.
Il fit de son mieux pour suivre l'emploi du temps affiché sur le frigo mais, sur les coups de midi, il ne put s'empêcher d'aller frapper à nouveau à la porte du Professeur, et pas seulement parce qu'il avait faim.
Snape avait dit que les crises ne duraient que quelques heures…
La porte était restée ouverte, preuve que le sorcier ne s'était toujours pas levé. Il s'était tourné, en revanche, et Harry abandonna toute idée de frapper lorsqu'il l'aperçut. Il se précipita dans la pièce et lui secoua l'épaule sans ménagement. « Professeur ! Professeur Snape ! »
L'homme ne répondit que par un bruit agacé.
Il était trempé de sueur, tremblait et s'agitait… Il repoussa la main d'Harry sur son épaule.
Le garçon osa poser la paume sur son front, grimaçant à sa moiteur, et la retira vite. Il était brûlant.
Qu'était-on censé faire en cas de fièvre ? Personne n'avait jamais mentionné de fièvre ou ce qu'Harry devait faire… Ce n'était même pas comme s'il pouvait appeler à l'aide… Il n'y avait pas de téléphone, à pied le village était loin… Il pouvait sans doute rejoindre la petite station essence en moins d'une heure mais que ferait-il une fois là-bas ? Ce n'était pas comme si un médecin Moldu pourrait faire quoi que ce soit et même s'il utilisait la magie… Il ne connaissait pas de sort pour appeler les gens. Tout ce qu'il pouvait faire, à la limite, c'était faire signe au Magicobus… Encore que, supposait-il, le simple fait d'utiliser sa nouvelle baguette suffirait à faire rappliquer des Aurors…
Mais cela aggraverait l'état de Snape.
Se forçant à juguler la panique, il posa une demi-fesse sur le bord du matelas et réfléchit.
Quand ils étaient petits, Dudley avait attrapé une terrible grippe et avait eu tellement de fièvre qu'il délirait. Tante Pétunia avait passé des jours à lui faire avaler du bouillon, du thé ou des jus de fruits… Et quand Harry l'avait attrapée à son tour, elle avait régulièrement jeté des bouteilles d'eau dans le placard en lui ordonnant de boire.
Parce que, quand la fièvre était aussi importante, c'était primordial de ne pas se déshydrater.
Ça devait être très, très important pour que Tante Pétunia ait pris la peine de lui donner de l'eau et de vérifier régulièrement qu'il la buvait bien. C'était bien une des rares fois où elle s'était souciée de le savoir malade.
Harry revint donc avec un verre d'eau qu'il tenta de faire avaler au Professeur – et ce fut une bataille, il y avait davantage d'eau sur son haut de pyjama et son drap que dans son estomac lorsqu'il reposa le verre. Il ne s'avoua pas vaincu pour autant.
Quand Dudley avait de la fièvre ou se sentait mal, Tante Pétunia lui passait souvent un linge humide sur le visage. Il n'avait pas très envie de faire pareil avec Snape mais il avait vu plus d'une fois à la télé quelqu'un poser une serviette ou un gant mouillé sur le front d'une personne qui avait de la fièvre. Il tenta donc, qu'avait-il à perdre ?
Il passa les heures qui suivirent à surveiller le Professeur, s'étant à moitié persuadé qu'il allait mourir et le laisser seul dans un cottage sans aucun moyen de contacter l'extérieur. Il serait coincé là avec le cadavre – qu'on l'accuserait sans doute d'avoir tué – jusqu'à ce que McGonagall ne revienne leur rendre visite.
Et, ensuite, Snape reviendrait le hanter dans ses cauchemars et ce serait pire que Cédric.
Déterminé à faire son maximum pour éviter ce scénario catastrophe, il le força à avaler régulièrement de l'eau.
En début de soirée, Snape ouvrit les yeux.
Il n'était clairement pas lucide parce qu'il marmonnait des phrases sans queue ni tête et ne semblait pas comprendre lorsque le garçon lui posait des questions. Au moins était-il un peu plus docile lorsqu'il était question de boire…
Il semblait faible alors Harry fit du bouillon de poulet avec ce qu'il avait sous la main : c'est-à-dire, pas de vrai poulet mais un cube de bouillon. C'était chaud, ce qui n'était peut-être pas idéal vu la fièvre qui n'était toujours pas tombée et Snape n'aimait vraiment pas qu'Harry l'aide à faire quoi que ce soit comme boire mais, au moins, la conscience de l'adolescent était claire.
Quelques heures plus tard, il lui redonna un autre bol – et vola deux cuillerées parce qu'il n'avait rien avalé depuis le matin et il espérait que Snape était trop dans les vapes pour se rendre compte qu'il avait désobéi aux règles – et fut soulagé de voir le regard agacé un peu plus familier s'arrêter sur lui.
« Tu as les yeux de ta mère… » murmura l'homme, de manière absolument incongrue, au lieu de l'envoyer paître comme Harry s'y attendait.
Mais il était évident que le Professeur n'était toujours pas lucide.
Harry continua à le faire boire régulièrement et à humidifier la serviette qu'il avait posée sur son front mais, intérieurement, c'était le chaos.
Ce n'était pas possible.
Ce n'était juste pas possible.
Mais à chaque fois qu'il sortait sa nouvelle baguette de sa poche et la contemplait…
Inventait-il ces bribes de souvenirs qui lui revenaient en tête ? Des bulles colorées qui dansaient dans les airs, au bout de cette même baguette… Un rire joyeux… La douceur du bois sous sa petite main quand il l'attrapait…
Ce n'était pas possible.
Ça n'avait pas de sens.
Le temps se mit à passer bizarrement, rythmé par les verres d'eau, les bols de bouillon, et les serviettes qu'Harry allait passer sous l'eau. La nuit s'étirait, élastique, et la fatigue rendait tout plus flou encore que ça ne l'était déjà.
Il ne cessait de faire et refaire l'inventaire des informations que l'homme avait laissé échapper ou sciemment partagées : il avait une meilleure amie dont il avait involontairement provoqué la mort, la meilleure amie en question avait un enfant et avait été à Gryffondor dans la même année que lui, c'était sa baguette qu'il avait donnée à l'adolescent – donnée et pas prêtée – une baguette qu'il avait récupérée le soir où elle était morte. Jusque là, il n'y avait rien qui reliait concrètement cette femme à Harry. Après tout, ça aurait pu être n'importe qui. Mais ils avaient en commun leur goût pour le ketchup-mayonnaise, Dumbledore avait parlé de dire la vérité, Snape était beaucoup trop aimable, la baguette lui paraissait familière, l'enseignant avait prétendu qu'il était le fils de son amie d'enfance et voilà qu'il lui disait qu'il avait les yeux de sa mère.
En soit, ce n'était pas un scoop.
Tout ceux qui avaient connu ses parents, à un moment où à un autre, se fendaient du : 'tu ressembles à ton père mais tu as les yeux de ta mère'. C'était devenu une constante.
Mais qu'est-ce que Snape savait des yeux de sa mère ?
Sur les coups de quatre heures du matin, alors qu'Harry tentait de lui faire boire à nouveau un peu d'eau, Snape le repoussa un peu plus brutalement qu'il ne l'avait fait jusque-là.
« Je n'ai pas besoin que tu joues les infirmiers… » grommela-t-il. Son regard était plus clair et il protesta bruyamment lorsqu'Harry posa la main sur son front pour vérifier sa température.
« Comment vous vous sentez ? » demanda-t-il, ignorant la mauvaise humeur de son patient récalcitrant.
« Comme quelqu'un qui a servi de jouet à mastiquer à un serpent géant. » rétorqua Snape.
« J'ai trouvé du paracétamol dans la salle de bain mais je ne savais pas si je pouvais vous le donner sans risque… » déclara-t-il, ignorant son sarcasme.
« Un cachet dans un demi verre d'eau. » soupira le Professeur. « Ramène le tube. » Il lui jeta un regard perçant. « Et, ensuite, laisse-moi tranquille. »
Ce n'était pas comme s'il s'était vraiment attendu à une démonstration de gratitude ou même à un simple merci. Mais parce qu'Harry était un garçon gentil et bien élevé, n'en déplaise à certaines personnes, il alla jusqu'à lui faire réchauffer un énième bol de bouillon avant de lui ramener son tube d'aspirine.
L'aube pointait déjà lorsqu'il s'écroula sur son lit.
Il sombra comme une masse.
Le temps qu'il émerge, il était déjà midi passé. Trop tard pour justifier un petit-déjeuner, sans parler des leçons qu'il avait ratées, ce que Snape ne manquerait pas de lui reprocher.
Il restait un fond de bouillon dans la casserole mais comme il avait entendu Snape se traîner jusqu'aux toilettes et dans la salle de bain, plus tôt, il n'était pas certain qu'il n'ait pas fait un crochet par la cuisine. Si le bouillon disparaissait et qu'il s'en apercevait…
Le jeu ne valait pas la chandelle.
Le Professeur était visiblement à nouveau valide… Il devait avoir faim, lui aussi…
Harry garda cet espoir tout la journée, bien que le sorcier ne fasse aucune apparition au salon ou dans aucun des endroits où le garçon s'était installé pour étudier.
Il avait le ventre extrêmement vide lorsqu'il se décida à aller se coucher.
Et, par la force des choses, il dut se limiter le lendemain matin. Le paquet de céréales était presque vide et il choisit de rationner ce qu'il en restait au cas où la situation perdure. Le sachet de pain de mie ne contenait plus beaucoup de tranches non plus et la plaquette de beurre était pratiquement finie.
Il restait des œufs, du bacon et une boîte d'haricots à la tomate… Mais pas une fois depuis qu'il était arrivé au cottage, ils n'avaient fait un vrai petit-déjeuner complet comme c'était plutôt la norme chez les Dursley et les Weasley, alors Harry ne savait pas s'il y avait droit. Le matin, Snape se contentait de quelques toasts et d'une tasse de thé. Le garçon s'était aligné sur ça.
Et il refusait d'être celui à terminer quoi que ce soit, même la plaquette de beurre.
Il n'imaginait même pas ce qu'il aurait subi chez les Dursley s'il s'était avisé de prendre la dernière tranche de pain.
Il se contenta donc de la moitié d'un bol de céréales généreusement arrosées de lait – parce qu'il restait une bouteille dans la réserve alors il ne se sentait pas trop coupable de se servir – d'un toast tartiné de la confiture de groseille qu'il n'aimait pas particulièrement mais que, contrairement aux deux autres pots, Snape touchait rarement et d'une grosse tasse de thé. Le liquide remplissait l'estomac aussi bien qu'autre chose, c'était un trompe-faim qu'il avait découvert des années plus tôt.
Mais ça n'enlevait pas la sensation qu'il n'avait pas assez mangé.
Il fit de son mieux pour se distraire en suivant son emploi du temps oh combien passionnant, prétendant ne pas être déçu lorsque l'heure du déjeuner passa sans le moindre bout d'un nez crochu alors qu'Harry l'avait plusieurs fois entendu aller aux toilettes et dans la salle de bain dans la matinée.
Le Professeur n'émergea qu'à trois heures de l'après-midi, avec le même pantalon gris à carreaux verts du premier jour, un tee-shirt qui laissait apparaître la Marque, preuve qu'il ne devait pas se sentir beaucoup mieux, et une ombre de trois jours qui lui dévorait la mâchoire.
Harry était assis à la table de la cuisine, planchait sur son cours de Sortilège et ne louchait pas du tout sur la casserole pleine du bouillon vieux de deux jours.
Snape grogna un salut mais ne tenta pas de lui demander ce qu'il faisait. Il traîna ses pieds nus jusqu'au comptoir, souleva la casserole et, avec une grimace dégoutée, versa ce qu'il restait de bouillon dans l'évier, puis mis une autre casserole d'eau à chauffer.
Harry vit le liquide disparaître dans le siphon avec regret.
Mais ne put s'empêcher un léger espoir lorsqu'il vit le Professeur sortir le sachet de riz du placard. En attendant que l'eau bout, il vint s'affaler sur la chaise en face de lui.
« Combien de retard as-tu pris ? » accusa le sorcier.
C'était si profondément injuste qu'Harry en resta muet quelques secondes.
« Pas beaucoup. » mentit-il, avant de contre-attaquer. « Je croyais que c'était la magie qui provoquait les crises… »
« Je suis un sorcier, Potter. » marmonna le Professeur. « Je suis magique. Si je n'avais pas de magie en moi, le venin aurait sans douté déjà été assimilé par mon organisme. »
« Oh. » lâcha-t-il, parce que ça faisait sens. « Vous vous sentez mieux ? »
Preuve que non, l'homme se frotta le visage. « À ton avis ? »
« Le Professeur Dumbledore disait que ça s'améliorait… » hésita-t-il.
« Je n'ai eu besoin que d'un point de suture sur chaque plaie… En juin, il m'en fallait cinq de chaque côté. » soupira Snape. « Il y a une amélioration… Elle est simplement lente. »
L'eau bouillait et le Professeur se traîna jusqu'au fourneau pour y jeter deux poignées de riz.
Ce n'était pas beaucoup deux poignées de riz, songea Harry, en jetant un coup d'œil à la pendule et il était soit très tard soit très tôt pour un repas mais…
Mais ses espoirs furent douchés lorsque, plusieurs minutes plus tard, après avoir essoré son riz, Snape le versa dans un seul bol qu'il mangea sans assaisonnement mis à part un peu de thym et un filet d'huile.
« Fais ce que tu peux, tout seul. » ordonna le Professeur, posant son bol vide dans l'évier. « Nous verrons le reste lorsque je serais en état d'être frustré par ton manque d'attention. »
« Gnagnagna… » marmonna Harry dans son dos, lorsqu'il fut raisonnablement certain que l'homme ne l'entendrait pas. Il attendit un long, long moment, le temps d'être certain que le sorcier s'était recouché – que la pendule lui annonce que le cours de Sortilège était terminé et qu'il avait droit à quinze minutes de pause pour se jeter sur l'évier.
Il restait au moins une cuillerée de riz dans la casserole et autant dans le bol.
Il les avala rapidement puis fit la vaisselle pour effacer les traces de son crime.
Lorsque l'heure du dîner passa sans l'ombre de Snape, Harry était fatigué, énervé et affamé.
Il se remplit le ventre d'eau et alla se coucher, en regrettant amèrement le Square Grimmaurd.
