Chapitre 11 : Un voyage dans l'obscurité

Lorsque je me réveille, le soleil est tout juste en train de se lever. Je ne me sens pas vraiment reposée, mais je serais incapable de me recoucher, alors je m'extrais aussi délicatement que je peux de l'étreinte de la femme-rat pour sortir. Je prends une grande respiration pour essayer de me calmer et de chasser le sentiment d'oppression qui ne m'a pas quittée ces derniers jours.

« Salut, Claire ! Comment est-ce que tu vas ? » me salue Bibi, qui entretient le feu que lui et les autres ont dressé à côté de la cabane pour la nuit.

Je commence à discuter doucement avec lui en attendant que les autres se réveillent à leur tour. Les deux Kwe sont les premiers à se lever et ils décident aussitôt de préparer le petit-déjeuner, forçant Freyja à quitter la cabane et à nous rejoindre dehors. Elle m'adresse un regard interrogateur et me demande si tout va bien. Je lui rends un sourire forcé et j'essaie de lui assurer qu'il n'y a aucun souci, mais je vois bien qu'elle n'en croit pas un mot (et elle n'a pas tort). Il faut attendre que les Kwe ressortent avec des bols remplis de nourriture pour que Djidane émerge enfin de sa tente en bâillant :

« Ça sent bon ! Qu'est-ce qu'i manger ? » demande-t-il d'un ton enjoué avant d'engloutir l'espèce de porridge que Kweena lui tend aussi vite que possible.

De mon côté, je me force à avaler ce que je peux, mais je n'ai vraiment pas très faim et je me retrouve surtout à trifouiller dans mon bol en essayant de manger un peu malgré tout. Enfin, Freyja se relève et remercie Kwell pour son accueil, avant d'annoncer qu'il faut que nous repartions le plus vite possible. Le Kwe nous adresse des adieux chaleureux, et recommande à Kweena de tester tous les plats qu'elle trouvera pour progresser sur la voie de la nourriture, puis nous nous remettons en marche.

Le Kwe ouvre la marche pour nous guider hors des marais, et bientôt, nous retrouvons l'air libre. Enfin, je dis libre, mais la Brume demeure omniprésente et est toujours aussi pesante. Freyja prend alors de nouveau la tête du groupe, et me demande de marcher à ses côtés. Je ne sais pas si elle veut me surveiller ou s'assurer que je vais bien, mais j'apprécie sa compagnie, et je n'ai aucune raison de refuser. Nous progressons à un rythme soutenu, malgré des attaques régulières de monstres. Mais Djidane et le chevalier-dragon en viennent à bout sans aucune difficulté, et Kweena se révèle assez redoutable avec sa fourchette géante. Dans le jeu, ses attaques font des dégâts extrêmement imprévisibles, mais ici, elle semble embrocher les ennemis sans faire le moindre effort. Juste avant que nous n'atteignions le pied des montagnes, j'arrive même à me décider à utiliser à nouveau mon arc. Je manque largement le Maydor que je visais, et ma flèche disparaît dans la Brume, mais j'ai du mal à le regretter : le monstre est immédiatement abattu par un sort de Bibi sans causer le moindre problème au groupe, et au moins, j'ai l'impression que je pourrai peut-être un jour aider mes amis à se battre. Par ailleurs, ainsi, je n'ai pas à faire face aux conséquences de mes actions et à l'horreur de tuer quelqu'un (enfin, un monstre, mais je ne suis pas sûr d'être encore capable de faire la différence).

Nous arrivons vite à l'entrée de la Caverne de Guismar. Freyja s'en approche lentement, le regard plein d'appréhension. Elle s'arrête quelques instants pour se recueillir devant la tombe que Djidane et moi avons érigée hier, puis nous remercie rapidement avant de franchir le seuil de la grotte. Sans un mot, le voleur lui tend la cloche que nous avons trouvée, et le chevalier-dragon l'agite d'un air sombre devant la grande porte d'entre, qui s'ouvre avec un bruit angoissant tandis que la clochette tombe en poussière. Je reste tout près de Bibi, qui tremble presque autant que moi, et nous commençons à avancer prudemment. Je ne sais pas du tout si nous assisterons aux mêmes événements que dans le jeu et si nous croiserons Pile, Face, et leurs mages noirs, ou s'ils auront déjà quitté la caverne.

Après un vestibule où je me force à ne pas regarder les cadavres des soldats de Bloumécia,le sol s'ouvre sous nos pieds sur un vide apparemment sans fond. Vu les ruines que l'on peut voir de l'autre côté, il s'agissait sans doute d'un pont-levis qui permettait de protéger l'entrée de la grotte et d'empêcher les ennemis d'accéder au royaume. Mais ces défenses n'ont visiblement pas suffi : les Mages les ont détruites et ont utilisé de longues planches solides pour construire un pont de fortune et continuer de semer la dévastation. En tout cas, j'avais raison de m'inquiéter : Pile et Face ne sont visibles nulle part, ce qui signifie que nous avons trop traîné...

Freyja tente de nous faire prendre la porte principale, mais j'insiste pour commencer par explorer les couloirs adjacents, car on devrait pouvoir y trouver des pièces d'équipement qui nous seront très utiles. Le chevalier-dragon m'adresse un regard noir, mais se rend à mes arguments quand j'ajoute que nous pourrons peut-être sauver certains des soldats qui ne seraient pas encore morts.

Je n'ai qu'à moitié raison : bien qu'ils soient grièvement blessés et souvent défigurés par des brûlures ou mutilés, nous trouvons effectivement plusieurs Blouméciens qui n'ont pas encore succombé. Mais les Potions que j'essaie de leur donner ne suffisent pas à les soigner, et même la Maxi-Potion que je gardais pour une occasion plus grave se révèle inefficace. Freyja me relève sans douceur, puis lâche d'une voix sombre :

« Les Mages Noirs sont vraiment des monstres. Bibi, tes amis sont... »

Sans réfléchir, je m'interpose entre elle et le petit garçon qui se tient le chapeau en baissant la tête :

« Bibi n'a rien à voir là-dedans ! C'est dur pour lui aussi, tu sais ! Il essaie de t'aider, et il n'a tué personne, alors fiche-lui la paix ! »

La femme-rat semble prête à répliquer, mais elle finit par secouer la tête et se retourner pour repartir. J'entends Djidane qui s'approche du petit mage noir pour le rassurer, mais je n'arrive pas à y prêter attention, car après avoir vu je ne sais combien de cadavres et de mourants, et compris que je ne pouvais rien pour eux, j'ai l'impression que ma tête et mon cœur et à peu près tout mon corps vont exploser. Je me mets soudain à trembler comme une feuille et je tombe à genoux. C'est Kweena qui me relève en commentant :

« Tu n'as pas assez mangé, miam, c'est pour ça que tu te sens mal. Il faut toujours bien se nourrir, c'est essentiel ! Djidane, arrêtons-nous pour préparer le repas.

- On ne peut pas s'arrêter là, répond le voleur. Mais tu as raison, il va falloir que nous fassions rapidement une pause. »

Je remercie le Kwe, même si je ne suis pas convaincu qu'il ait raison : ce n'est pas seulement parce que j'ai peu mangé que je me sens mal !

Nous nous dépêchons de rejoindre Freyja, qui ne nous adresse qu'un regard furtif avant de continuer à avancer. Après avoir parcouru plusieurs couloirs qui portent les mêmes marques de mort et de destruction, nous débouchons dans une salle plus vaste au centre de laquelle se trouve une immense cloche métallique. Une Mog qui porte un gilet violet est en train de la frapper en appelant :

« Mon chéri ! Mon chéri, réponds-moi ! »

Elle nous voit arriver et court dans notre direction :

« Je vous en supplie, aidez-moi ! Mon mari est enfermé sous cette immense cloche et il n'arrive plus à sortir ! Nous étions ici pour notre lune de miel, mais des gens bizarres sont arrivés, et nous avons dû nous cacher, mais maintenant, mon chéri est coincé ! »

Elle nous dit qu'elle s'appelle Mogmix, avant de se tourner vers Bibi en reniflant :

« Mais... Mais... Cette odeur... Tu as des grains de coubo !

- Euh... Oui, on m'en a donné à Lindblum ! répond le petit mage.

- Mon mari les adore, tu veux bien m'en donner un peu ? »

Mon ami se fait une joie de partager, et Mogmix s'approche à nouveau de la cloche. C'est aussi efficace que dans le jeu, car on entend des coups de plus en plus violents, jusqu'à ce que la masse de fer soit propulsée dans les airs avant de retomber un peu plus loin dans un vacarme assourdissant, pendant qu'un Mog en surgit avec vigueur et se rue sur les graines que lui tend sa femme ! Puis il s'enfuit en direction de la salle de garde qui se trouve de l'autre côté de la pièce, poursuivi par Mogmix qui le supplie de l'attendre.

Nous nous apprêtons à les suivre, quand un sifflement se fait entendre derrière nous : une Lamia s'est faufilée derrière nous et bondit sur Djidane, qui parvient à l'esquiver d'extrême justesse, mais il tombe lourdement à terre et doit reculer à toute vitesse en essayant de se relever tant bien que mal. La créature — un serpent gigantesque avec une tête plus ou moins humanoïde qui tient une dague dans chaque main — repousse Bibi et Kweena d'un mouvement de sa large queue, et ils sont eux aussi culbutés au sol, si bien que quand je vois que Freyja peine à résister aux lames du monstre, je ne réfléchis pas et j'encoche une flèche. Je vise rapidement, et après quelques secondes de concentration, je relâche ma respiration en même temps que ma corde. Le projectile touche la Lamia au milieu du dos, à mon grand soulagement, et le monstre pousse un hurlement de douleur et de colère avant de se retourner vers moi en agitant ses armes. Heureusement, Freyja profite de sa distraction pour lui planter sa lance dans la queue et l'immobiliser, et Djidane, qui a réussi à se relever, bondit et la décapite d'un geste vif. Il m'adresse un grand sourire :

« Joli tir, Claire ! »

Je rougis à son compliment, surtout qu'il doit encore se souvenir de la blessure que je lui ai infligée par maladresse et incompétence. Freyja m'adresse un simple signe de tête, mais elle semble s'être radoucie, car elle s'approche de Bibi et l'aide à se relever. Kweena s'approche alors de la créature en se demandant à voix haute si elle est bonne à manger. Je n'arrive pas à m'empêcher de pouffer en voyant à quel point la Kwe sait garder le sens des priorités, et bientôt, je suis prise d'un fou rire absolument incontrôlable. Les autres me regardent comme si j'étais cinglée, mais c'est surtout Kweena qui attire leur attention lorsqu'il met la Lamia sur son dos en expliquant qu'il la fera cuire lorsque nous nous installerons pour la nuit.

À ces mots, Freyja a un regard pour la grande porte dont je sais qu'elle mène de l'autre côté de la caverne, mais pas avant un combat contre un boss pas mal redoutable. Mais elle est prise d'un bâillement, dont elle s'excuse immédiatement avant de suggérer qu'on s'installe pour la nuit, en pointant du doigt une ouverture plus discrète dont je sais qu'il s'agit de la salle de garde où se sont installés les deux Mogs que nous venons de rencontrer.

Nous y entrons à notre tour, et les deux petites créatures nous accueillent avec plus de joie que je ne pensais. Je me demandais un peu si nous n'allions pas interrompre leur lune de miel, mais visiblement, notre nuit ne devrait pas être perturbée par des bruits de Mogs en rut. Et maintenant que j'y réfléchis, je suis à peu près certaine de ne pas vouloir en savoir plus sur leur mode de reproduction.

Kweena pose son fardeau au sol et commence à préparer un feu tout en sortant ses ustensiles de cuisine. Je n'avais pas réalisé à quel point elle s'était préparé ! En termes d'équipement de combat et de voyage, elle n'a pas prévu grand-chose, mais pour ce qui est de manger, elle est prête à faire face à n'importe quelle situation : poêles de formes et de tailles variées, casseroles en tout genre, épices diverses, couteaux de cuisine adaptés à toutes sortes d'aliments...

Pendant que le Kwe prépare le repas, je discute gaiement avec les deux Mogs, qui ont reçu une lettre de Mogdon leur parlant de la Fête de la Chasse, et quand ils apprennent que j'y ai assisté personnellement, ils me supplient de leur raconter tout ce que j'ai vu. Puis ils passent quelques moments à se demander ce que trame Steelskin, qu'ils ont vu passer récemment, et aussi à casser du sucre sur le dos de ce pauvre Mogdon. Je ne sais plus du tout où il se trouve, mais ça devait être un des Mogs de Lindblum en tout cas, il aurait mieux fait de leur adresser ses vœux de bonheur pour leur mariage, parce qu'à l'heure qu'il est, ses oreilles doivent pas mal siffler !

Enfin, nous pouvons nous mettre à table. La Lamia est étonnamment délicieuse, et nous félicitons Kweena pour ses talents de cuistot, mais celui-ci se contente de répondre :

« C'est tout de même moins bon que des grenouilles, miam ! »

Nous nous abstenons de tout commentaire, mais Djidane et moi échangeons un regard dubitatif, et une fois le repas fini, nous nous préparons pour la nuit. Selon Mogmix et Mogra, il n'y a jamais aucun monstre dans cette pièce, donc nous n'organisons aucun tour de garde et nous dormons du sommeil du juste.

Du moins, c'est ce que j'aimerais dire, car pour ma part, j'ai les plus grandes difficultés à m'endormir. L'angoisse des jours passés pèse lourd sur mes épaules, et je n'arrive pas à empêcher mes pensées de tourner dans ma tête. Je finis par me relever pour me dégourdir un peu les jambes. J'en profite pour récupérer la Cloche sacrée qui se trouve derrière la statue à l'entrée de la salle, comme dans le jeu.

Demain, je sais que nous devrons faire face à Gisamark. J'ai toujours supposé que son nom était une mauvaise traduction du japonais et qu'en réalité il portait le même nom que la caverne où il habite. Mais dans tous les cas, je ne peux pas dire que je sois pleinement rassurée : dans le jeu, il a pas mal de PV et ses attaques font un mal de chien. Et je doute que lui envoyer une Tente pour le rendre inoffensif puisse marcher en vrai. Malgré tout, après ce que nous avons traversé jusque-là, j'ai bon espoir que nous en venions à bout sans trop de difficulté. C'est surtout la suite qui m'inquiète : nous allons bientôt arriver à Bloumécia. Et là-bas, je devrai faire à nouveau face à la mort, et j'ai très peur de ma réaction. J'aimerais croire que je suis en train de m'habituer à la violence de cet univers, mais je n'y crois pas trop : profondément, je reste une chochotte et une lâche. Et après, il y aura la destruction de Clayra, et l'attaque de Lindblum... Je frémis rien qu'à l'idée de ce qui va se produire, mais je ne vois aucun moyen de l'empêcher. Au moins, j'ai essayé de faire ce que je pouvais pour que Cid puisse protéger son peuple, mais pour le peuple des rats, je sèche : l'armée d'Alexandrie est déjà en train de les attaquer, en causant sans doute autant de morts et de destruction que dans le jeu, et ce n'est certainement pas quelqu'un comme moi qui pourrait les protéger de la puissance terrifiante des Chimères...

« Tu n'arrives pas à dormir, Claire ? » me demande une petite voix.

Je me retourne et je vois que Bibi s'est levé lui aussi et qu'il s'approche de moi.

« Désolée, je ne voulais pas te réveiller, je réponds en chuchotant.

- Ne t'inquiète pas, j'ai aussi du mal à m'endormir. Ce qu'on a vu ici, c'est... C'est horrible, tu ne trouves pas ? L'idée de faire ça à des gens innocents...

- Ouais, je commente sobrement. Ouais. Je... Combattre des monstres, ce n'est déjà pas facile, mais ce genre de mort, c'est juste... Trop pour moi. Je sais bien que ce sont des soldats, mais ils avaient probablement une famille, des amis, une vie, quoi, et là, ils n'ont juste... plus rien. J'arrive à peine à me rendre compte de ce que ça représente. Qu'on puisse faire ça à quelqu'un, ça me dépasse...

- Est-ce que tu ne penses pas que je suis... comme les Mages noirs ? » souffle à nouveau le petit garçon d'une voix incertaine.

Sans réfléchir, je m'agenouille et je le serre fort dans mes bras.

« Je sais bien que tu leur ressembles un peu, au moins physiquement, je commence sans relâcher mon étreinte. Mais tu n'as jamais commis ce genre d'atrocités, et tu ne ferais jamais ça. C'est ça qui compte, tu m'entends ?

- Comment tu sais que je ne pourrais pas tuer des gens, comme eux ? Tu ne me connais pas depuis très longtemps, et...

- Je le sais, Bibi, j'insiste avec passion en le regardant dans les yeux. Je t'ai vu te battre avec courage pour protéger tes amis, mais aussi faire preuve de gentillesse et de compassion. Tu ne tuerais pas juste parce qu'on te l'a ordonné, ça ne te ressemble pas du tout.

- Pourtant, Freyja a dit que c'étaient mes amis.

- À mon avis, elle ne le pensait pas vraiment. Tu sais, ça ne doit pas être facile pour elle non plus de voir les corps de ses compatriotes sans pouvoir les aider.

- Je me doute bien, mais je me demande parfois si elle n'a pas raison, soupire Bibi en baissant les yeux.

- Fais-moi confiance, je répète en le serrant derechef contre moi. Je sais très exactement tout le mal dont sont capables des êtres comme les Mages noirs. Je veux dire, les Valseurs ne m'ont pas exactement épargnée, si tu te souviens bien. Si j'avais le moindre doute à ton sujet, si je pensais une seule seconde que tu étais comme eux, tu crois vraiment que je te ferais confiance comme ça ? Tu es mon ami, Bibi, quoi qu'il se passe. Ce n'est pas impossible qu'il y ait un lien entre toi et les Mages, mais ça ne change rien à qui tu es, et ne laisse personne te dire le contraire, d'accord ?

- Je vais essayer. Merci, Claire. Tu es mon amie aussi, et si tu as besoin d'aide, tu peux aussi compter sur moi, je te le promets ! »

J'hésite un peu à le prendre au mot et à me décharger de toute la tension qui s'est accumulée ces derniers jours, mais je ne décide finalement de ne pas lui imposer mes états d'âme. Il a déjà bien assez à faire avec ses propres problèmes, je n'ai pas besoin de rajouter le poids de mes soucis aux siens. Je me contente de le remercier avec un sourire un peu triste, puis nous retournons nous allonger. Je finis par trouver le sommeil avec difficulté. Comme les nuits précédentes, je je me réveille plusieurs fois de cauchemars, mais je parviens à ne pas hurler en me réveillant, ce qui est un progrès.

Au petit matin, Freyja nous réveille en nous incitant à repartir aussi vite que possible. Elle prend de temps de s'excuser auprès de Bibi pour son comportement de la veille, mais elle est visiblement plus nerveuse et inquiète que jamais, et nous nous empressons de faire ce qu'elle nous dit. Kweena insiste seulement pour que nous mangions et il accommode rapidement le reste de Lamia d'hier soir pour en faire un petit déjeuner étonnamment sucré.

Nous ressortons de la salle de garde en remerciant les deux Mogs pour leur compagnie, et nous retraversons la grande pièce avec la cloché géante pour gagner la porte principale. Freyja fait claquer sa langue avec frustration en voyant qu'elle est fermée, mais quand elle me voit sortir la Cloche sacrée de mon sac, elle a l'air soulagée. Cela ne l'empêche pas de me jeter un regard soupçonneux, mais elle ne dit rien et se contente d'ouvrir l'immense porte et de se précipiter de l'autre côté, suivie par les autres qui essaient de ne pas se laisser distancer. Je suis plus prudente et je sors mon arc, car je m'attends à combattre le boss du donjon. Et cela ne manque pas. La pièce où nous arrivons est vaste, mais elle est surtout occupée par un immense lac souterrain, qu'enjambe un pont de pierre bien trop étroit à mon goût. Dès que nous sommes à l'intérieur, un serpent géant jaillir de l'eau bouillonnante. Il pousse un cri assourdissant et déploie les espèces d'ailes de dragon qui sortent de ses flancs, tandis que Freyja s'exclame :

« Le seigneur Gisamark est furieux ! Préparez-vous au combat ! »

Djidane et elle s'élancent chacun d'un côté pour essayer de prendre le monstre par surprise, mais celui-ci se retourne et balaie le sol d'un mouvement de sa queue qui envoie les deux guerriers contre le mur de l'entrée. Je décoche à mon tour la flèche que j'avais préparée, mais elle rebondit sans effet contre les écailles du reptile. Le sort de Foudre de Bibi est plus efficace, mais le boss contre-attaque en lui lançant Mutisme, qui l'empêche de jeter des sorts. Je dis à Kweena de distraire notre ennemi pendant que je soigne Bibi en pensant que j'aurais dû préparer plus de Bocca. Je conseille alors au petit mage de commencer par se concentrer pour augmenter la puissance de ses sortilèges et nous soigner quand il y en a besoin. Il me regarde, un peu surpris, mais hoche la tête avec détermination.

À ce moment, Kweena est emportée par la vague qu'a déclenchée Gisamark, mais Djidane est déjà reparti à l'assaut, pendant que Freyja a bondi dans les airs pour trouver un perchoir d'où lancer une attaque dévastatrice. J'encoche une nouvelle flèche, et je prends plus de temps pour viser cette fois-ci, si bien que j'arrive à toucher une partie moins protégée de la gorge du monstre, qui pousse un hurlement de douleur en reculant. Mais mon projectile ne s'enfonce pas très profondément dans les écailles du serpent, qui n'est que blessé. Le chevalier-dragon profite cependant de l'ouverture qui lui a été offerte pour fondre sur lui et planter sa lance dans le crâne de la créature, avant de s'écarter sur-le-champ pendant que Gisamark est pris de convulsions qui envoient à nouveau Djidane au tapis. Enfin, le boss cesse de bouger et son corps glisse dans les profondeurs du lac. Je m'approche de Freyja, qui est prostrée face au lac souterrain dans lequel Gisamark s'est enfoncé :

« Désolée que tu aies eu à faire ça. Je sais qu'il avait une grande valeur pour ton peuple... je souffle avec compassion.

- Comment le sais-tu ? demande le chevalier-dragon en se retournant vivement vers moi avec un mélange de colère et de méfiance.

- Tu... l'as appelé le 'seigneur Gisamark', alors... Je veux dire, soit c'est le nom du roi de Bloumécia et j'ai loupé un truc, soit tu parlais de cette créature, et ça veut dire qu'elle comptait pour les Blouméciens, pas vrai ?

- Tu as raison, me répond-elle après une longue hésitation. Gisamark est le gardien de notre royaume et de notre peuple, et les plus religieux d'entre nous pensent que notre survie est directement liée à la sienne. Depuis des siècles, nous lui portons des offrandes et il protège notre frontière. Mais aujourd'hui, je l'ai attaqué, et...

- Tu t'es juste défendue ! s'exclame Djidane. Ce qui arrive à Bloumécia n'est pas de ta faute, et tu le sais ! »

Freyja le remercie pour ses paroles de réconfort avec un sourire triste, mais elle n'est visiblement pas convaincue. Cependant, après avoir pris un moment pour se recueillir, elle reprend son masque de détermination et nous exhorte à reprendre la route aussi vite que possible. Nous la suivons, le regard sombre et le cœur gros en songeant à ce que nous venons de voir et aux spectacles qui nous attendent par la suite.

Pour ma part, j'ai aussi une pensée pour Dagga : à ce moment-là du jeu, on passe un peu de temps à la regarder passer la porte Sud en secret avec Steiner. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si elle va bien, mais je suppose que tout se passe à peu près de la même manière dans cette réalité, et que je n'ai pas de raison de m'inquiéter. Du moins, je l'espère. Dans tous les cas, mes aventures de ces derniers jours ont eu un avantage : mes hormones se sont carrément calmées. Mon béguin pour la princesse n'a pas disparu, pas plus que mes sentiments pour Djidane, mais j'ai tant d'autres sujets de préoccupation que j'ai bon espoir de pouvoir continuer d'ignorer ce que je ressens.