Chapitre 14 : Révélations difficiles

Après la cuisante défaite que nous venons d'essuyer, nous sommes tous les cinq tellement abattus que nous ne pouvons que nous regarder, hagards, sans parvenir à dire un mot. Il suffit d'un regard pour voir à à quel point mes compagnons sont abattus, et je ne dois pas faire meilleure figure qu'eux. Même si je m'attendais à perdre ce combat de toute manière, je n'avais pas anticipé qu'il serait si sanglant et terrifiant. Même face aux Valseurs, je n'avais pas eu à ce point conscience que je risquais de mourir à tout instant. C'est Bibi qui finit par rompre le silence d'une toute petite voix :

« Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?

- J'en sais rien, lâche Djidane sans émotion. Je suis juste heureux que Dagga ne n'ait pas assisté à tout ça... »

Oh merde, Dagga. J'avais presque oublié les dangers qu'elle courait de son côté. Elle a Steiner qui veille sur elle, bien sûr, mais si ça se passe comme dans le jeu, elle va être capturée par sa propre mère pour lui voler ses Chimères. D'ailleurs, si ça se trouve, c'est déjà arrivé, je n'ai aucune idée de la chronologie des événements à ce stade. Et je ne peux rien faire pour l'aider. Je ne peux que me consoler en me disant que même si j'avais été à ses côtés, je ne lui aurais servi à rien, mais ça ne me réconforte guère.

« J'ai faim... » soupire Kweena.

Si même ma Kwe favorite a perdu son énergie, c'est qu'on est vraiment mal. Je regarde vers Freyja, qui refuse de lever les yeux et qui fixe obstinément le sol. Elle finit par déclarer d'une voix atone :

« Je vais aller à Clayra et rejoindre le roi. C'est sans doute sans espoir, mais c'est mon devoir. Cependant, je ne peux pas vous demander de m'accompagner : vous devriez regagner Lindblum. »

En prononçant ces mots, elle a fiché son regard dans le mien, et elle me fixe avec une méfiance que je ne lui ai jamais vue. J'ouvre la bouche, sans savoir ce que je vais bien pouvoir lui dire, mais Bibi me prend de court :

« Je... Je viens avec toi, Freyja. S'il y a une chance que j'en apprenne plus sur les Mages Noirs, je dois y aller aussi.

- Et je t'ai déjà dit que je n'allais pas te laisser en plan comme ça, ajoute Djidane avec un hochement de tête décidé. Kweena, tu veux bien escorter Claire jusqu'à Lindblum et t'assurer qu'elle soit en sécurité là-bas ? »

Je m'étouffe à moitié en entendant ses paroles et je lui lance un regard assassin :

« Qui t'a permis de décider de ce que je vais faire ? je m'exclame en retenant à grand-peine de lui lancer une insulte.

- De toute façon, je préfèrerais aller à Clayra : ça a l'air bon, miam ! » ajoute le Kwe en retrouvant un peu de son enthousiasme.

Mais Djidane l'ignore :

« Claire... Tu as bien vu à quel point c'était dangereux. Si on recroise Beate là-bas... Je veux dire, tu as failli mourir ! répond-il d'une voix désespérée.

- Je sais ! J'étais là, je te rappelle ! je m'écrie en serrant les poings et en essayant de contrôler le torrent d'émotions qui menace de s'emparer de moi, colère, frustration, terreur.

- Ne vous battez pas... » supplie Bibi en nous regardant à tour de rôle.

Je prends une grande inspiration et je ferme les yeux pour essayer de me calmer. C'est une très mauvais idée, car je revois instantanément le regard froid de Beate en train de me transpercer la poitrine. Je les rouvre aussitôt, et mon regard tombe sur le visage terrorisé et abattu du jeune voleur. Le voir si démuni me rappelle qu'il a le même âge que moi et que malgré l'assurance qu'il dégage, il est sans doute aussi perdu que moi. Aussitôt, mon cœur fond, mais je me force à rester de marbre. Je suis peut-être la dernière des midinettes, mais ça ne veut pas dire que je lui céderai. Pas quand il me demande de renoncer à suivre mes ams dans leurs aventures. Je reprends d'une voix aussi calme que je peux :

« Je n'ai pas envie d'aller à Clayra, Djidane. Je n'ai pas envie de faire face à Beate une deuxième fois. Ça me terrifie. Toute cette situation me dépasse complètement. Mais je ne te laisserai pas décider de ma vie à ma place. Je ne veux pas vous abandonner, tu comprends ?

Le voleur me regarde, et il ouvre et referme la bouche en cherchant quoi répondre. C'est Freyja qui finit par me demander :

« Qu'est-ce que tu espères accomplir à nous suivre comme ça ? Et tant que j'y suis, quel résultat escomptais-tu en provoquant Beate de cette manière ? Est-ce que tu tiens vraiment tant que ça à mourir ?

- Je te dis, je suis complètement paumée et effrayée. Mais si on n'arrête pas Alexandrie, ils vont tout détruire. Je voulais... J'espérais qu'on pouvait faire appel au sens de l'honneur de Beate, qu'elle renoncerait à...

- Beate est une meurtrière sanguinaire, sans aucun sens de l'honneur. » siffle le chevalier-dragon.

Je me rappelle alors de la discussion qui a lieu dans le jeu juste avant le combat contre la générale d'Alexandrie. Je n'y ai pas assisté ici, mais j'imagine qu'elle se déroule sensiblement de la même manière, et que le nom de Beate a rappelé Fratley à la femme-rat. Et je me rends compte d'autre chose : le chevalier-dragon est absolument terrifiée à l'idée que la générale a tué son amant, sans même parler de l'inquiétude qu'elle ressent pour son peuple.

« Je ne pense pas que tu as raison, je commence lentement. C'est quand je lui ai parlé des Amazones qu'elle a réagi, quand je lui ai dit qu'elle avait honte. Je crois que ça l'a mise en colère parce que j'ai touché juste...

- Et alors ? Quelle importance ! s'exclame Freyja.

- Alors, c'est vrai que je ne peux pas aider, je ne sais pas me battre, la vue du sang et des morts me paralyse et me fait perdre tout mes moyens ! Et ça, c'est dans le meilleur des cas ! Je n'ai rien à foutre là, on est bien d'accord ! Mais toi, qu'est-ce que tu espères faire à Clayra, seule contre une armée ? Tu ne sais pas ce que Branet prépare ! Si elle est prête à attaquer Bloumécia comme ça, quitte à devoir entrer en guerre contre Lindblum aussi, c'est qu'elle a un plan ! Et je suis désolée, mais convaincre sa meilleure générale de la trahir, ça me paraissait une bonne putain de solution ! Si ça te pose un problème, si tu veux te battre contre moi pour me prouver que je ne mérite pas d'être là, dis-le tout de suite ! »

OK, c'est débile de ma part. Même blessée et épuisée comme elle l'est, Freyja peut encore me mettre à terre sans faire le moindre effort. Mais entre les émotions qui se mélangent dans ma tête depuis des jours et l'état physique lamentable dans lequel je suis encore, je ne suis plus trop en état de réfléchir clairement.

« Je ne vais pas me battre contre toi, Claire. Et je ne vais pas t'empêcher de nous suivre. Mais j'aimerais pouvoir te faire confiance... »

J'ouvre la bouche, mais je n'ai rien à lui répondre. C'est vrai, je leur mens depuis le début, et elle a raison de se méfier de moi. J'aimerais tellement que tout soit plus simple, que je ne sabote pas tout ce que je touche, mais je ne sais plus ce que je suis censée faire. Je baisse la tête, honteuse, en faisant de mon mieux pour retenir les larmes qui me montent aux yeux.

« Tu n'as aucun secret, Freyja ? demande Djidane en se levant avec difficulté pour s'interposer entre nous.

- Ce n'est pas la même chose... répond le chevalier-dragon avec hésitation.

- Moi aussi, il y a des choses dont je ne te parle pas, continue le voleur en l'ignorant. Claire a le droit de garder ce qu'elle veut pour elle. Est-ce qu'elle t'a donné la moindre raison de croire qu'elle va te trahir ? Ou qu'elle veut autre chose que t'aider à sauver ton peuple ?

- Maintenant que tu le dis, en effet, le fait qu'elle essaie de négocier avec Beate ne me rassure pas exactement. » rétorque Freyja avec venin.

En entendant son accusation, j'éclate alors en sanglots incontrôlés. Je sais que c'est ridicule, car je ne peux pas lui donner tort du tout. Mais je crois que j'ai atteint la limite de ce que je pouvais supporter. Je crois que j'entends Bibi qui se rapproche de moi et qui s'efforce de me réconforter, mais le maelström d'émotions est trop fort et je ne parviens pas à me concentrer sur le monde extérieur. Quand je parviens à me calmer un peu, Bibi, Kweena et Djidane sont penchés sur moi avec sollicitude. La Kwe me propose de trouver de quoi manger pour m'aider à aller mieux, et je la remercie, mais c'est Freyja que je cherche du regard. Je réalise alors qu'elle n'est visible nulle part. J'interroge Djidane du regard, mais celui-ci secoue la tête et souffle :

« Elle est partie devant. Ne t'inquiète pas. »

Oh merde. J'ai vraiment tout foiré. À cause de moi, Freyja va se rendre toute seule à Clayra et faire face aux Amazones et aux Chimères sans personne pour l'épauler. Elle va retrouver Fratley, et il n'y aura personne pour l'aider à encaisser le fait que l'homme qu'elle aime l'a oubliée. Je me relève avec difficulté et j'articule tant bien que mal :

« On doit la retrouver. »

Sans prêter attention aux protestations de Djidane, je me mets en route sur des jambes flageolantes. J'ai beaucoup de mal à me concentrer et mon regard se trouble constamment, mais je titube jusqu'à l'entrée du palais, suivies par mes amis. La porte a été ouverte, sans doute par Freyja, et je sors sous la pluie battante, déterminée à retrouver le chevalier-dragon et à m'excuser pour tout ce que j'ai fait. Alors que je continue d'avancer, je commence à entendre un vacarme un peu plus loin. J'essaie de presser le pas, mais mon corps ne m'obéit pas et je dois me contenter de progresser pas à pas, jusqu'à déboucher sur la place de l'armurerie, où Freyja fait face à deux Diaboliks. En temps normal, ça a beau être des dragons cracheurs de feu (pas exactement géants, mais il font bien deux ou trois mètres de long), j'imagine qu'elle ne ferait qu'une bouchée de ces monstres, mais elle est affaiblie et épuisée, et ses mouvements sont lourds et maladroits. J'essaie de prendre mon arc et d'encocher une flèche pour l'aider, mais mon arme tombe de mes doigts gourds et je ne peux que regarder Djidane et les autres s'élancer à l'assaut pour aider leur amie. Ils parviennent à monopoliser l'attention d'un des deux monstres, mais l'autre continue d'attaquer le chevalier-dragon, qui finit par trébucher et tomber lourdement au sol. Je trouve alors une énergie que je ne me connaissais pas et je parviens à courir assez vite pour m'interposer entre elle et le souffle enflammé de la créature. C'est débile, je vais cramer et ça ne servira à rien, mais je ne suis plus en état de réfléchir clairement. Freyja va mourir, et c'est tout ce que je peux faire pour elle. Je ferme les yeux en attendant de sentir les flammes dévorer mon corps, mais rien ne vient. Quand je rouvre les yeux, je m'aperçois que pendant que Bibi gelait l'autre monstre sur place, Djidane a bondi sur la dos du Diabolik qui fondait sur nous et a planté sa double-lame dans son crâne avec un cri.

Puis le voleur retombe lourdement à terre avant de se redresser tant bien que mal en haletant. De mon côté, mes jambes me lâchent et je m'effondre sur place. Pour être honnête, je ne m'attendais pas à tenir aussi longtemps. Le jeune voleur à la queue de singe s'approche d'un pas incertain et fatigué, et il nous demande :

« Pas de mal, Claire ? Freyja ? »

Je me contente de secouer la tête sans parvenir à ouvrir la bouche pour lui répondre. Mais il enchaîne en levant le ton :

« Alors vous allez pouvoir arrêter de vous comporter comme des abruties ! Comme si on n'avait pas assez d'emmerdes comme ça sans que vous vous engueuliez pour des conneries ! Alors écoutez-moi bien : moi et les autres membres raisonnables du groupe, on va retourner dans la trésorerie, manger un coup, et dormir pour reprendre des forces avant de repartir demain. Vous, vous resterez dehors sous la flotte tant que vous ne vous serez pas réconciliées, c'est pigé ? »

Il n'attend pas de réponse et nous tourne immédiatement le dos en faisant signe à Bibi et Kweena de le suivre. La Kwe prend le temps de traîner une des carcasses de Diabolik derrière elle, clairement pour la manger. Le petit mage noir nous adresse un regard désolé, mais il suit lui aussi le voleur sans rien ajouter.

Toujours assise, le cul trempé par les flaques qui recouvrent le sol, je me retourne en déglutissant vers le chevalier-dragon, qui s'est agenouillée et qui souffle encore d'épuisement. Je chasse d'un geste rageur les larmes qui perlent à mes yeux, et je commence :

« Je suis vraiment désolée, Freyja, je... »

Mais la femme-rat m'interrompt d'un geste de la main. Je me tais immédiatement en me recroquevillant sur moi-même. Tout est de ma faute, et elle ne me le pardonnera jamais...

« C'est à moi de te présenter mes excuses, Claire, déclare-t-elle.

- Mais...

- Mais rien du tout. Je suis terriblement inquiète, frustrée de mon impuissance, et passablement vexée et humiliée par la défaite que je viens de subir. Mais ce n'était pas une raison pour m'en prendre à toi ni t'accuser ainsi.

- Je... je ne comprends pas, je bafouille.

- Il est évident que tu as tes secrets, répond Freyja, mais il était injuste de ma part de t'accuser de me trahir, ou de vouloir causer du tort à Bloumécia. Tu as prouvé à plusieurs reprises que tu étais pleinement de mon côté et que tu souhaitais sincèrement aider mon peuple. Je... Je ne peux pas te promettre de te faire aveuglément confiance comme Djidane, mais après tout ce que tu as fait, je me dois au moins de t'accorder le bénéfice du doute.

- Mais si je n'avais pas été là, tu ne serais pas repartie seule, tu n'aurais pas risqué ta vie et...

- Et tu ne te serais pas interposée entre moi et une mort certaine. Je n'ai pas le droit d'oublier que depuis que je t'ai rencontrée, je t'ai toujours vu faire tout ce que tu pouvais pour aider les autres, même quand cela te mettait en grave danger.

- Je... Merci, mais... c'est quand même moi qui... Tu ne m'en veux pas de... Alors que tu ne sais pas... ? je demande avec la cohérence la plus totale.

- Djidane a raison : tu nous parleras quand tu y seras prête. J'attendrai et je ne te demanderai plus rien, je te le promets. Est-ce que cela te convient ? explique-t-elle en me tendant la main en signe de réconciliation.

- Bien sûr, je réponds en regardant ladite main sans comprendre ce que je suis censée faire. J'ai envie qu'on redevienne amies, mais je ne comprends pas... »

Freyja lève les yeux au ciel et s'approche pour me serrer dans ses bras. Sans réfléchir, je m'accroche à elle comme à une bouée de sauvetage et j'éclate à nouveau en pleurs. Il n'y a plus beaucoup de larmes dans mon corps, mais je suis incapable de retenir mes sanglots. Je ne sais pas combien de temps il me faut pour reprendre le contrôle de moi-même. Quand je m'écarte de la femme-rat, je lui adresse un « merci » timide, et elle me répond par un sourire chaleureux mais fatigué, avant de se lever avec difficulté. Elle me tend la main pour m'aider à me redresser aussi, et je la prends, cette fois sans hésitation, mais alors qu'elle se tourne pour rejoindre les autres dans la trésorerie, je l'interpelle doucement :

« Freyja, je... Ce n'est pas que je ne veux pas être honnête avec vous. C'est juste... Difficile à expliquer, et je ne sais pas si je dois vous dire la vérité ? Ni même une petite partie de la vérité ?

- Ne te sens pas forcée de m'en parler si c'est trop difficile pour toi, répond mon amie avec délicatesse. Mais si cela peut t'aider, je suis prête à t'écouter.

- Je.. Je ne viens pas d'ici, je me lance en déglutissant. Je veux dire, je ne suis pas Bloumécienne, ça c'est évident, mais je ne suis pas plus de Lindblum, ni d'Alexandrie, ni de nulle part ailleurs sur ce continent ou un autre. Je viens... d'une autre planète ? D'un autre univers ? Je n'en sais rien et je ne suis pas sûre de comprendre. Je me suis juste réveillée à Alexandrie le jour de l'anniversaire de Dagga. »

Je cherche dans le regard de Freyja un signe d'approbation, et elle me sourit à nouveau en hochant la tête pour m'encourager. Je prends une longue inspiration pour me donner du courage, et je continue :

« Le truc, c'est que là d'où je viens, vous, je veux dire toi, Djidane, et tous les autres, êtes... Les personnages d'une histoire ? »

Cette fois, le chevalier-dragon fronce les sourcils, mais elle ne fait aucun commentaire. J'hésite à essayer de lui expliquer ce qu'est un jeu vidéo, mais je renonce : ce serait bien trop compliqué et ça ne fait de toute façon aucune différence.

« Je ne sais pas exactement comment le décrire, mais tout ce qui arrive, tout ce qu'on a vécu jusque-là, je l'ai déjà vu se produire. C'est... comme ça que j'anticipe ce qui va se passer, que je sais des choses que je ne devrais pas. Je ne dis pas qu'il n'y a aucune différence avec l'histoire que je connais, et il y a eu quelques surprises, mais dans l'ensemble...

Freyja lève une main pour me couper et demander :

« Est-ce que tu veux dire que je ne suis pas réelle ? Que rien de tout ça n'est vrai ?

- Je... Je n'en sais rien. Je ne crois pas. Je veux dire, tu es juste en face de moi, et c'est la même chose pour tout. Je sens la pluie comme si elle était réelle, et l'épée de Beate m'avait l'air vachement réelle aussi. Et toi et tous les autres, je vous trouve aussi réels que n'importe qui. En tout cas, pour moi, vous l'êtes. Peut-être que c'est vrai dans ce monde, mais pas dans le monde d'où je viens ? Je n'en ai aucune idée... »

Nous restons silencieuses un long moment : Freyja est perdue dans ses pensées et je reste debout à la regarder, terrifiée à l'idée de ce qu'elle va me répondre. Finalement, je n'y tiens plus et je lâche d'une voix timide :

« Tu ne m'en veux pas ?

- Non, bien sûr que non, répond-elle sans une seconde d'hésitation. C'est juste... Difficile à croire, pour ne rien te cacher. Cela expliquerait beaucoup de choses à ton sujet, mais ce n'est pas du tout ce à quoi je m'attendais. Et les ramifications sont... terrifiantes.

- C'est pour ça que je ne voulais pas que vous vous doutiez qu'il y avait quelque chose qui clochait avec moi, j'explique. Bien sûr, comme pour tout le reste, je me suis plantée dans les grandes largeurs, mais je voulais vraiment bien faire...

- Je ne pense pas que qui que ce soit aurait pu garder un secret si gigantesque pendant très longtemps, Claire. Tu n'as rien à te reprocher, me lance mon amie avec un sourire rassurant. Et je pense que porter ce poids seule a dû te demander un grand courage.

- Je... Je ne savais juste pas quoi faire d'autre, je souffle comme pour m'excuser.

- C'était un compliment, fait la femme-rat en me souriant. Et une offre : si tu le souhaites, je veux bien t'aider à décider de ce que tu peux nous révéler. Oh... Par les crocs de Guismar... Tu sais ce qui est arrivé à maître Fratley, n'est-ce pas ? Je ne l'avais pas réalisé sur-le-champ, mais... Est-ce que je veux seulement savoir... ? »

Sa dernière phrase lui a échappé dans un souffle, presque sans qu'elle le veuille. Mais immédiatement, Freyja voit mon air paniqué et se reprend :

« Pardonne-moi. Je ne devrais pas te mettre à nouveau dans cette position, s'excuse-t-elle avant de continuer : S'il te plaît, dis-moi seulement s'il est encore en vie ou si ma quête est vide de sens et vouée à l'échec depuis le début. »

Bien entendu, en entendant ces mots, je déglutis bruyamment. Qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui répondre ? Que l'homme qu'elle aime et qu'elle a passé des années à chercher est vivant, mais qu'il a oublié jusqu'à son existence ? La vérité ne blessera-t-elle pas mon amie encore plus que le silence, ou qu'un mensonge ? Mais elle mésinterprète ma réaction :

« Oh non... Alors il est... Il est vraiment...

- Non ! Je m'exclame sans pouvoir m'en empêcher. Fratley n'est pas mort ! Mais...

- Il est en vie ! s'exclame le chevalier-dragon avec soulagement. Cela me suffit. Ne me donne pas plus de détails, je t'en prie. Peu importent les difficultés, peu importent les obstacles, si maître Fratley est vivant, je le retrouverai. »

L'espoir et la détermination qui l'animent de nouveau ne font que me briser un peu plus le cœur en pensant que les retrouvailles des deux amants sont bien plus proches qu'elle ne le croit, mais qu'elles seront infiniment plus tragiques qu'elle ne peut l'imaginer. J'ouvre la bouche pour essayer de la prévenir, mais elle pose un bras sur mon épaule et déclare avec douceur :

« Nous devrions rentrer avant d'attraper froid. Mais auparavant, si je peux me permettre une question, est-ce que tu sais quand tu vas rentrer là d'où tu viens, où que ce soit ? Ce n'est pas que je ne veuille pas de toi ici, au contraire, mais si tu souhaites repartir d'ici, je veux que tu saches que je suis prête à t'aider... »

J'ouvre la bouche pour lui répondre, puis je la referme sans un mot. J'écarquille les yeux sous l'effet de la sidération. Depuis que je suis arrivée ici, je n'ai pas envisagé un seul instant de retourner dans mon monde de départ. Je ne sais même pas si c'est possible.

« Pour... être tout à fait honnête avec toi, je n'y ai pas réfléchi, je souffle avant de m'empresser d'ajouter en voyant l'air stupéfait de Freyja : C'est l'expérience la plus merveilleuse de ma vie, tu sais ? Je suis constamment terrifiée, j'ai plus souffert que jamais dans ma vie, je risque constamment de mourir, mais... C'est mon histoire préférée. Vous tous, toi, Djidane, Dagga, tout le monde, vous être mes personnages favoris. Mes personnes favorites ? Je ne sais pas exactement comment le dire. Mais de mon point de vue, vous étiez mes meilleurs amis avant même que je ne vous rencontre. Je n'aurais jamais cru que ce soit possible de vous voir et de discuter avec vous en vrai. Comment est-ce que j'aurais pu renoncer à partager vos aventures ? Je veux dire, je ne me doutais pas que la situation serait aussi atroce ici, peut-être parce que ce n'est plus seulement une histoire. Mais même ainsi, je ne regrette pas une seconde du temps que j'ai passé avec vous... C'est débile, hein ? »

Je conclus avec un petit rire gêné, mais Freyja s'approche de moi et me serre dans ses bras avec chaleur :

« Pas du tout, Claire. Je suis heureuse d'être ton amie et que tu sois ici avec nous.

- Moi aussi. Mais ne parle pas de tout ça aux autres, s'il te plaît ? Surtout à Bibi, c'est déjà bien assez difficile pour lui... »

Freyja acquiesce, et nous rentrons dans la trésorerie en nous ébrouant pour essayer de chasser la pluie qui nous a trempées jusqu'à l'os. Djidane nous jette un regard peu amène et nous demande :

« Alors, j'espère que vous êtes réconciliées ?

- Oui, réplique la femme-rat avec le ton pincé que j'ai appris à associer aux moqueries sarcastiques qu'elle aime échanger avec le jeune voleur. Mais la prochaine fois que tu m'insultes, je te fais manger tes dagues. »

Pour toute réponse, Djidane lui tire la langue avant de s'approcher de moi et de me serrer fort contre lui. Je suis d'abord interloquée, mais après quelques secondes, je lui rends son étreinte avec bonheur. Je réalise immédiatement que c'est une erreur lorsque je m'aperçois que mon visage est blotti contre son cou et que je respire son odeur chaude à plein nez, ce qui réactive mes hormones à pleine puissance. C'est vraiment injuste, après les émotions de la journée et la bataille que nous avons menée, je devrais être bien trop épuisée pour me comporter comme la dernière des midinettes ! Au lieu de ça, je suis juste assez fatiguée pour ne pas être capable de me montrer raisonnable et de m'écarter de mon ami. Tu sais, Claire, le mec dont Dagga est amoureuse. Celui pour lequel tu t'es promis de ne pas craquer. Tu te rappelles ?

Finalement, c'est le jeune voleur qui s'écarte lentement de moi sans cesser de me tenir par les épaules, comme pour s'assurer que je suis toujours là. Il plonge ses beaux yeux bleus dans les miens et déclare :

« J'ai eu vraiment peur pour toi, tu sais. Il va vraiment falloir que tu arrêtes d'utiliser ton corps comme bouclier humain, il est bien trop joli pour ça ! »

Je pique un fard monstrueux en l'entendant flirter ainsi, et je jette un regard paniqué aux autres membres du groupe, mais ces traîtres font tous les trois semblant de s'intéresser à la carcasse du Diabolik que Kweena a mise à cuire au-dessus d'un feu de camp. Je déglutis avec difficulté et je m'efforce de ne pas regarder le voleur dans les yeux en lui répondant, de peur que je ne cède à mes désirs :

« Je... Ecoute, Djidane, je sais que tu dis ça pour me faire plaisir. Mais garde plutôt tes compliments pour Dagga, tu veux bien ? Je... j'aimerais vraiment que tu arrêtes de me draguer comme ça, s'il te plaît. »

Je me dégage alors sans qu'il m'en empêche et je vais me recroqueviller à côté du feu de camp en essayant de ne croiser le regard de personne. Je suis terriblement reconnaissante à Kweena de commencer à m'expliquer les subtilités de la cuisson et des épices à utiliser pour faire ressortir le maximum de saveurs de la chair du monstres qu'elle est en train de préparer. Cela m'aide à oublier que j'ai l'impression que je viens d'arracher mon propre cœur en renonçant à Djidane, et que je suis convaincue de l'avoir terriblement blessé aussi en le rejetant. Le fait qu'au moins, ainsi, il pourra se concentrer sur ses sentiments pour Dagga n'est qu'une faible consolation, en l'état.

Alors que le repas avance, je ne peux tout de même pas m'empêcher de jeter des regards dérobés au jeune voleur alors qu'il est en pleine discussion sérieuse avec Freyja sur la suite du trajet. Ses lèvres ont l'air chaudes et douces, je suis vraiment trop stupide, j'aurais dû l'embrasser quand j'en avais l'occasion... Non ! Tu as décidé que tu ne pensais plus à lui, Claire. De toute façon, il est pour Dagga. Et tu oublies aussi tes sentiments pour elle. OK ? Tu fais une croix sur tout ça une bonne fois pour toute, et tu te concentres sur ce qui est important : comment sauver Clayra, ou au moins autant de monde là-bas que possible. Et comment survivre à notre prochaine rencontre avec Beate.

À la fin de la soirée, on ne peut pas dire que je sois parvenue à la moindre solution, mais au moins, envisager différents scénarios, tous moins plausibles les uns que les autres, m'aide un peu à oublier mes propres problèmes. Mon favori reste celui où je me découvre un pouvoir insoupçonné qui me permet de bloquer complètement l'attaque d'Odin, mais il est très difficile à prendre au sérieux. Peut-être que j'aurais dû accompagner Dagga, finalement : si j'avais pu empêcher qu'elle ne soit capturée, Branet n'aurait pas eu accès à ses Chimères, et peut-être que la destruction de Clayra et de Lindblum aurait pu être évitée. Mais c'est trop tard, maintenant.

Après le repas, nous nous couchons. Nous sommes tous bien trop épuisés pour organiser des tours de garde, mais nous devrions être en sécurité ici. Bibi et Djidane se partagent une tente pendant que Freyja et Kweena me rejoignent. Freyja essaie de me parler de ce qui s'est passé avec le jeune voleur, mais je lui réponds qu'il n'y a rien à dire avant de lui tourner le dos pour essayer de dormir. Heureusement pour moi, elle n'insiste pas je regrette seulement que la Kwe commente :

« L'amour, c'est compliqué, et en plus, ça ne se mange même pas, miam ! Ça n'a vraiment aucun intérêt ! »

Pour être tout à fait honnête, ça m'aide moins que ce qu'on pourrait penser. Je veux dire, elle a raison, à tous les points de vue. Mais ce n'est vraiment pas ce sur quoi j'aimerais me concentrer, et j'aurais préféré ne pas savoir que littéralement tout le monde est au courant de ce que je ressens pour Djidane.