Chapitre 23

Au petit matin, Dean eut du mal à émerger du sommeil profond dans lequel il s'était trouvé plongé au cours des dernières heures. Avant son réveil, il lui sembla vaguement entendre quelques mots murmurés à son oreille en même temps qu'il sentit un contact tiède et doux sur sa joue, mais lorsqu'il entrouvrit les paupières il se vit seul, presque dans le noir et dans le silence. Et il se rendormit aussitôt.

Il ne se réveilla réellement qu'une heure plus tard, embrumé mais, bien conscient. Il vérifia l'heure, constata qu'à l'évidence Sam n'était plus là depuis longtemps, et se leva en étant contraint de ménager son dos. Il passa une robe de chambre, se brossa les dents, fit un détour prolongé par les toilettes avant de prendre une douche tonifiante, s'habilla, puis alla manger copieusement. Il retourna ensuite dans sa chambre, changea les draps qui avaient un net besoin d'être lavés, et prit le chemin de la buanderie pour faire sa lessive.

C'est seulement une fois là-bas qu'il revit Sam, et l'apercevoir depuis le bout du couloir par l'encadrement de la porte, planté devant l'antique machine à laver, lui fit esquisser un sourire.

- Ah, c'est là que tu te caches ? jeta-t-il en guise de salut.

Sam, occupé à trier son linge pour une lessive supplémentaire, leva la tête et lui adressa un franc sourire.

- Yep… Je viens de lancer la machine pour laver mes draps, désolé, ça va manquer de place pour les tiens.

Dean le sentit serein, heureux, et il en tira lui-même une grande joie.

- Non, pas grave, fit-il d'un hochement de tête indifférent. Je ferai ça après. T'es levé depuis longtemps ?

- Deux bonnes heures, à peu près, précisa le cadet d'un rapide regard en semblant bien accaparé par la séparation du blanc et du noir. Tu dormais comme un loir, je pense pas que tu m'aies entendu.

- Je pense pas non plus, confirma Dean en le regardant bien en face dans l'attente que leurs yeux se croisent. J'étais crevé. Tu… Tu m'as mis KO, je m'attendais pas à ce que tu t'enflammes comme ça…

Il vit Sam afficher un long sourire fermé, et leurs regards accrochèrent pendant une maigre seconde.

- Je t'avais prévenu que ça risquait d'aller loin, rappela Sam d'une voix chaude. Je le sentais venir.

Dean, amusé, fit entendre une brusque expiration nasale, et d'un haussement de sourcils il déclara sur un ton léger :

- Je crois qu'on peut dire maintenant officiellement que j'aurais tout essayé au plumard…

- Je pense qu'il y a encore moyen de trouver un ou deux trucs, en cherchant bien, nuança son frère sans se départir de son sourire affable.

Son expression parut vaciller l'espace d'un instant, et en détournant pudiquement les yeux il s'enquit à mi-voix, presque soucieux :

- Ça t'a plu, au moins ?

Dean avait anticipé la question parce qu'il avait craint d'oser y répondre franchement, mais à présent qu'il avait à le faire il n'en éprouva pas l'embarras redouté. Il baissa la tête un court moment, le temps de s'avancer d'un pas vers son frère, et à moins d'un mètre de lui il lâcha son linge sale sur l'étagère près de la porte avant de confier d'un regard cordial, la voix douce :

- J'ai… un peu le bas du dos endolori, ce qui m'étonne pas… Mais ouais, ça m'a plu. Pour une première c'était pas mal.

Sam hocha la tête en baissant les yeux, un sourire chaleureux étirant joliment ses lèvres closes. Dean sourit à son tour d'un air complice bien qu'un peu gauche, avant d'entendre son frère lui dire d'un mine navrée :

- Désolé si je me suis emballé sur la fin… J'ai… c'était tellement violent que… j'ai un peu perdu le contrôle en bout de course, du coup on s'est endormis en te laissant sur ta faim…

Dean secoua lentement la tête avec nonchalance, et s'il avait eu quelque honte à l'avouer sur l'instant, il n'eut pas de réticence à révéler avec bonhomie :

- T'inquiète vraiment pas pour ça, frangin. Tu l'as pas remarqué mais t'es pas le seul à avoir vidé le chargeur.

- Ah… Ah bon ? se fendit Sam d'un air interloqué. À quel moment tu… ?

- À peu près en même temps que toi…

Sam afficha franchement sa surprise, puis baissa à nouveau les yeux, l'air troublé et heureux. En pénétrant son frère pour la toute première fois, il avait eu pour objectif de ne surtout pas lui faire mal, mais ne s'était pas imaginé qu'un aussi bref accouplement, mal maîtrisé, hésitant par moments et jusqu'ici inédit, pût d'emblée déclencher l'orgasme chez Dean. Il en fut secoué mais positivement, et il sentit son cœur enfler d'allégresse.

- Alors… t'as vraiment aimé ? voulut-il s'assurer d'un regard timide.

- J'ai adoré la nuit qu'on a passée, Sam, affirma Dean d'une expression empreinte du plus grand sérieux. J'étais tellement bien, dans ce lit contre toi que… j'avais envie de partager ça avec toi, et… j'ai joui sans même le sentir venir, tu m'as fait découvrir un truc que j'imaginais même pas. Bien sûr que j'ai aimé.

Tout en parlant il s'était avancé davantage, et les deux hommes se trouvaient à présent très proches l'un de l'autre. Ils échangèrent un long regard intense et profond, empli d'un amour muet mais pour le moins criant d'évidence, et d'un air enjoué Dean vit son frère se rapprocher encore. Il posa sur les lèvres de ce dernier un regard langoureux en souriant doucement, replongea dans ses yeux clairs comme d'une envie de s'y noyer, mais le cadet des Winchester s'arrêta avant d'aller plus loin, déployant pour cela un effort visible qui laissa son aîné désappointé.

- J'ai adoré ça, moi aussi, lui glissa-t-il tendrement en regardant son cou, ses épaules, ses bras. Chaque seconde, tout ce qu'on a fait, tout ce que tu m'as dit… Ça a été génial, encore plus que l'autre fois.

Dean opina du chef en s'évertuant à ne pas trop montrer combien son ego fut flatté, et rebondissant avec sa désinvolture coutumière il répliqua d'un ton faussement sévère :

- Mais va pas croire pour autant que tu vas me choper toutes les nuits, pigé ?

Sam rit franchement, et son visage à ce moment-là, le son de sa voix, furent pour Dean, qui le regarda avec des yeux pleins de lumière, le plus beau des cadeaux. Il visa de nouveau les lèvres de Sam, tenta une approche, mais son frère se détourna légèrement d'un air gêné, entravant sa démarche.

- Ok, fit Dean d'un sourire contrarié. Y'a un problème, ou c'est juste que t'as décidé de faire ta sainte-nitouche ?

- Non, fit-il comme sur un ton d'excuse en secouant la tête. Tout va bien, mais… je sais que tu n'es pas forcément ravi qu'une fois qu'on a fini, on… soit trop sentimentaux l'un avec l'autre, c'est tout.

Sa réaction à la déclaration d'amour de son frère au plus fort de l'acte, hier au soir, fut la première chose à laquelle songea Dean. Mais ce qu'il avait décrété dans la salle de bains quelques jours plus tôt, en rabrouant sur un ton péremptoire son cadet trop démonstratif, lui revint aussi brusquement en mémoire.

- Hé, exposa-t-il à voix basse en arborant un sourire un peu forcé. Depuis quand tu t'arrêtes sur toutes les conneries que je peux dire ?

Sam se fendit d'un sourire éclatant qui révéla ses dents blanches impeccablement mises.

- Oh, donc tu reviens sur ce que tu as dit, j'ai le droit de te manifester un peu d'affection même en dehors du pieu ?

Dean eut un raclement de gorge gêné et s'approcha autant qu'il put, le regard humble, jusqu'à presque frôler du nez celui de son frère.

- On est tout seuls, là, alors… Y'a rien qui nous en empêche…

L'œil entre les pectoraux galbés de Sam, contenus et bien visibles derrière le maillot blanc qu'il portait, Dean plia un doigt et le posa sur son cœur, comme s'il désirait frapper à sa porte. Il releva ensuite lentement la tête et tendit ses lèvres, jusqu'à les superposer à celles de son frère. Qui resta passif.

- D'accord, dit celui-ci avec un brin de malice, l'air de ne pas comprendre. C'est noté pour la prochaine fois, dans ce cas. Pas de problème.

Dean recula d'une tête, dépité, et le toisa d'yeux atterrés.

- Je vais courir, prévint alors Sam, passant sans transition du coq à l'âne. Je reviens d'ici une heure, ok?

Il dépassa son frère qui resta coi dans la buanderie, et s'éloigna sans un regard en remontant le corridor.

- Putain, mais… Y'a des fois t'es vraiment con ! cria Dean lorsque Sam fut à six mètres.

- Je t'aime aussi ! lui décocha Sam en tournant au bout du couloir.

En le voyant disparaître, Dean ne put se retenir d'adoucir son indignation d'un sourire affectueux. Et, de pester en s'en allant à son tour :

- Pfff, c'est ça, ouais, cause toujours…

Puisque son frère l'avait snobé, ce fut auprès de son bébé que Dean alla se consoler. Il n'avait fait qu'un inventaire rapide de l'entretien à effectuer lorsqu'ils étaient rentrés hier, et s'employa cette fois à passer méticuleusement en revue l'Impala, même si elle ne lui avait pas fait faux bond sur le chemin du retour. Il inspecta donc le véhicule pendant une bonne demi-heure afin d'y déceler un problème passé sous les radars, mais la mécanique tenait bon. Satisfait, Dean remit à plus tard l'inventaire du stock d'armes dans le coffre, prévoyant par ailleurs de se lancer dans un lustrage en règle dans l'après-midi, mais pour l'heure il eut envie de se détendre et partit rejoindre sa cave, là où trônaient jukebox, babyfoot, bar et grand écran plat, pour s'enfoncer dans son fauteuil et paresser devant la télévision.

Sam rentra au bout d'une heure de footing, comme prévu, sans trouver trace de son frère. Au bas des escaliers de métal qui conduisaient au sas extérieur il le héla, sans obtenir de réponse, puis passa par la cuisine s'hydrater abondamment. En chemin pour la salle de bains, il toqua à la porte de Dean avant de l'ouvrir mais, là encore, nulle trace de lui. Sam ne s'en troubla pas outre-mesure, imaginant bien la douzaine d'autres endroits à travers le bunker où son aîné pouvait se trouver à cette heure, et alla se doucher.

Quinze minutes plus tard, habillé de frais, il passa brièvement par sa chambre, puis par la buanderie vérifier où en était la lessive, et revint sur ses pas. Toujours pas de trace de Dean, en dépit d'un nouvel appel qui se perdit dans les couloirs, et Sam songea qu'il avait toutes les chances de le trouver au garage, s'il restait invisible si longtemps. Après la façon dont il s'était un peu moqué de lui, le cadet de la fratrie eut envie de s'assurer que son aîné ne lui en tenait pas rigueur et il partit vers le garage en espérant cette fois le retrouver.

Mais, en chemin, il eut soudain l'idée d'aller vérifier dans la salle de loisirs située à quelques encablures, histoire de ne négliger aucune possibilité. Il bifurqua alors dans la portion de couloir en courbe au bout de laquelle se trouvait la porte de la salle, et en arrivant face à elle il l'ouvrit.

Dean sauta sur son fauteuil, fit voltiger la télécommande à la hâte entre ses mains pour éteindre le téléviseur à toute vitesse, mais le son et l'image qui parvinrent jusqu'à Sam durant les trois secondes qu'il fallut à son frère pour les couper, furent sans équivoque.

- Hey, t'es rentré, lança Dean d'un air semi-catastrophé, un sourire défait aux lèvres. Bien couru ?

Sam, front plissé et plus immobile qu'une statue, considéra son frère sans un mot, rivant sur lui un regard d'une totale consternation. Dean, dans son fauteuil, continua de l'observer en souriant stupidement, cherchant avec une futilité pathétique à garder bonne figure, puis en serrant les lèvres pour tenter de dissimuler un rictus, Sam entra lentement dans la pièce, les bras croisés, passant en silence derrière son frère qui, l'air inquiet, ne le perdit pas de vue un seul moment.

- Qu'est-ce que tu étais en train de regarder ? interrogea Sam d'un ton suspicieux en se postant à la droite de Dean, au-delà du second fauteuil qui jouxtait le sien.

- Heu… Hein ? lança-t-il les yeux ronds en feignant l'innocence.

Il persista à viser son cadet d'un sourire béat, comme s'il n'avait réellement pas compris la question, et opinant du chef en tordant la bouche pour bien montrer qu'il n'était pas dupe, Sam répéta :

- La télé était allumée y'a une seconde, tu t'es dépêché de l'éteindre dès que la porte s'est ouverte. Tu regardais quoi ?

Dean ouvrit la bouche comme pour prendre la parole, pointa un doigt sur l'écran noir et répondit avec une nonchalance empruntée en secouant la tête :

- Quoi, là ? Rien du tout… Un… Un vieux soap, tu sais, le… le truc avec Docteur Sexy…

Il se racla la gorge, pâle, tentant sa chance de troquer une faiblesse déjà admise contre un déshonneur d'une autre trempe. Sam hocha la tête en grimaçant avec malice, son frère essayant de se faire tout petit, mais il ne résista pas à l'envie de lui faire cracher le morceau et alla s'asseoir près de lui, dans l'autre fauteuil, en lâchant sans pitié :

- Ah bon ? Il avait pas l'air très habillé, ton Docteur Sexy… Tu peux rallumer, que je voie ça ?

Le visage de Dean se décomposa. D'un air déconfit, il parut chercher un argument pour ne pas s'exécuter, mais le regard insistant et entendu de Sam finit par lui faire rendre les armes. Il se ferma alors, se tourna vers le poste de télévision et, mortifié, appuya sur la télécommande.

Le visage extatique du beau blond réapparut instantanément au premier plan à l'écran avec, derrière lui, le bellâtre aux cheveux d'ébène qui lui faisait pousser des cris de plaisir en le pilonnant fougueusement.

Sam bloqua son cou et resta un instant à contempler la scène en haussant les sourcils d'un air cocasse. Tandis qu'il observait placidement l'écran, Dean, à côté, qui ne savait plus où se mettre, sentait la sueur goutter de ses aisselles et désespérait de voir son frère se lasser de suivre les ébats simulés des deux apollons. Il ne dit rien, ne bougea pas, supportant les gémissements outranciers des deux acteurs sans broncher, et puis Sam gloussa, l'interpellant alors avec incrédulité sans quitter des yeux le téléviseur :

- Est-ce que tu peux me dire pourquoi tu regardes ce truc ? Toi ? Un porno gay ?

Dean dodelina de la tête, agacé, et pris en faute sans pouvoir nier l'évidence il cracha :

- J'ai été curieux, d'accord ? Avec ce qui se passe entre nous… je me suis dit que ça me coûtait rien de… me documenter.

Les traits décomposés, il se fixa sur l'écran sans sembler vraiment le voir, attendant juste de subir le jugement de Sam. Celui-ci, qui eut du mal à en croire ses oreilles, tourna lentement la tête vers son aîné et s'ébahit d'une voix stupéfaite :

- Tu te tapes un porno pour… Pour quoi ? Parfaire ta technique ? Tu as cru que c'était un mode d'emploi, ou quoi ? Bon sang, et c'est à moi que tu disais que j'avais douze ans ?

Sam s'esclaffa brièvement et secoua la tête, épaté par les idées rocambolesques qui traversaient l'esprit son frère.

- Ok, c'est bon comme ça, se vexa Dean qui éteignit l'écran d'une pression nerveuse sur la télécommande. Ravi de t'avoir donné de quoi te payer ma tronche jusqu'à l'année prochaine ; non, vraiment : de rien.

- J'ai pas l'intention de me moquer de toi, détrompa Sam d'un sourire amusé. Hey, fais pas la gueule, pas pour ça, franchement ce serait dommage… Jamais j'aurais cru te trouver à mater ce genre de truc mais, je trouve que c'est presque adorable.

- Adorable ? éructa Dean en jetant au puîné un regard torve. Fais gaffe à tes propos, quand même, ok? Abuse pas.

- Je trouve que ça l'est, persista Sam sur un ton guilleret. Tu t'es dit que t'allais glaner une ou deux astuces pour que ce soit encore meilleur entre nous, sincèrement dans la manière de faire, c'est tordant, mais dans l'intention c'est touchant. Bien sûr que ça l'est. Mais tu te prends la tête pour rien; que tu couches avec un mec ou une fille, la différence n'est pas énorme au point de devoir te remettre en question…

La voix de Sam avait progressivement pris des accents plus chauds où toute l'affection qu'il portait à son frère remonta à la surface, et Dean lui jeta un bref coup d'œil plus affable, son humiliation déjà atténuée.

- J'ai pas trop l'habitude de te voir douter de toi à ce sujet, reprit Sam avec beaucoup de tendresse, tant dans le timbre que dans le regard. Et y'a aucune raison, enfin, t'as été plus qu'à la hauteur. Dès le début. Je pensais l'avoir assez montré.

Dean eut ce drôle d'air qui donna l'impression qu'il essayait de résister à l'envie de cesser de bouder, comme un enfant.

- Et même si c'était pas le cas, quelle importance ? termina le cadet en tendant le bras par-dessus la petite table placée entre les deux fauteuils pour aller cogner du poing sur l'épaule de Dean. C'est toi que je veux, pas un as de la technique.

- Si c'est les deux en même temps… ça peut pas faire de mal, marmonna-t-il bientôt en regardant ses pouces tourner l'un autour de d'autre.

Sam gloussa discrètement, baissant les yeux sur ses cuisses. Touché, il pesa ses mots avant de les prononcer puis, d'une voix suave, il partagea son sentiment :

- C'est pas le plus important, pour moi. Ce qui compte le plus à mes yeux c'est de voir que tu as l'air enfin d'aller mieux. Et… Je veux pas que tu croies que j'oublie que tu es mon frère, ça, ça risque pas, mais… que tu aies l'air d'avoir finalement accepté de profiter de l'instant, sans te poser plus de questions… ça me fait plaisir. Je crois qu'on a tout le temps, après, de faire le bilan.

Les lèvres serrées, Dean abonda dans son sens en hochant la tête avec solennité.

- Aussi bizarre que ça puisse paraître, confessa-t-il d'une voix de fond de gorge, c'est parce que tu m'as convaincu qu'on ne foutrait pas en l'air notre relation, que j'ai fini par me décider. Je sais pas si t'as seulement idée… du bien que ça me fait d'être si proche de toi. Je crois qu'il y a pas de mots pour… décrire ce que je ressens dans ces moments-là.

Sam, qui sentit sa gorge se nouer brutalement et son cœur vibrer si fort qu'il en eut mal, leva un regard bouleversé vers son frère qui osa à peine tenter de l'apercevoir du coin de l'œil.

- Je crois que j'en ai une petite idée, Dean, assura Sam avec ferveur et tendresse.

Les yeux humides, il renifla en se frottant le nez, soudain submergé par toute la charge émotionnelle qui pesait sur eux depuis des jours et qui les avait poussés à commettre des actes impensables dont la jouissance et le bonheur qu'ils leur procuraient n'enlevaient rien à leur immoralité. Un fait qu'aucun des deux frères n'occultait jamais. Dean, en voyant son cadet détourner la tête, prit subitement une profonde inspiration et, jugeant qu'il s'était bien assez épanché comme cela, tapa résolument sur les deux accoudoirs avant de lancer avec sa désinvolture coutumière :

- En tout cas, tu peux te foutre de ma gueule mais t'as les valseuses aussi lisses que les leurs.

L'éclat de rire dont se fendit Sam fut aussi spontané que formidable. Dean le visa d'un air de demi-surprise, puis sourit. L'air heureux de le voir si gai. Ou juste là, près de lui.

- Ok, on passe à autre chose ? relança-t-il. J'ai envie d'aller soulever un peu de fonte, d'un coup. Tu me sers de pareur ?

Sam consentit volontiers à l'assister et tous deux gagnèrent la petite salle de sport aménagée dans un local inusité du bunker. Étendu sur le banc, en débardeur noir, Dean travailla le développé couché sous la supervision de Sam, qui le suspecta de chercher à faire gonfler son torse pour des motifs peu éloignés de leurs récentes activités nocturnes. Dressé au-dessus de son frère qu'il regardait avec intérêt grimacer et pousser contre la barre de traction qu'il assurait, Sam l'encouragea à un dernier effort.

- Allez, t'y es presque ! Allez, pousse… pousse encore… Ok, c'est bon !

Dans un grognement de rage, le front et les aisselles en eau, Dean laissa la barre aller se loger dans le rack et souffla comme un bœuf.

- La vache, t'as mis combien, là-dessus ?! T'es sûr que c'est que soixante kilos ?

- Soixante, confirma Sam d'un sourire innocent. Vérifie par toi-même.

- Les kilos étaient moins lourds, avant, incrimina-t-il en se redressant. Putain, faut que je boive un coup.

Il partit récupérer une bouteille d'eau gazeuse sur la petite table posée non loin du sac de frappe et en vida la moitié d'une traite.

- T'as fait une série de trop, t'aurais dû t'arrêter avant, jugea Sam.

- C'est pas ça, réfuta son frère en reprenant bruyamment son souffle, c'est ta faute.

- Ma faute ? s'étonna-t-il d'un air guindé.

- Et celle de ton paquet, accusa Dean en pointant l'entrejambe de Sam du goulot de sa bouteille. Tu l'as gardé sous mon nez tout du long, comment j'étais censé me concentrer ?

Sam pouffa de rire, éberlué.

- T'es sérieux ? Et comment j'étais censé faire pour…

Le hurlement tonitruant, interminable et glaçant qui résonna tout à coup en ébranlant jusqu'à la moelle de leurs os, l'interrompit net et ils bondirent de frayeur avant de se figer dans un silence de mort, le cœur battant à tout rompre. Leurs yeux dardés braqués sur la porte, ils essayèrent de comprendre ce qui venait de se passer, tous leurs sens en alerte.

- Qu'est-ce que c'était que ça ? lança Dean, tendu comme un arc.

- Aucune idée, frémit Sam, chacun de ses poils hérissé sous l'effet de la chair de poule.

Une seconde, puis deux, puis cinq s'écoulèrent, sans un bruit, mais ce fut pour mieux terrifier les deux hommes lorsqu'ils entendirent mugir :

- Winchester !

Ils s'avisèrent du regard, épouvantés. Quelqu'un, quelque chose avait pénétré dans le bunker, et ils allaient devoir y faire face.

- La salle d'armes, ordonna Dean. Fonce, ramène ce que tu peux ! Grouille !

Sam se rua dans le couloir pour prendre à droite à la première bifurcation, tandis que son frère se posta à l'intersection juste après son passage, prêt à faire barrage de son corps pour le couvrir. Les yeux exorbités, il fixa sans ciller la portion rectiligne du corridor, celle qui menait vers le centre de l'édifice, et de nouveau il entendit hurler. Ses cheveux se dressant sur sa tête, il put identifier à l'oreille la localisation de l'intrus, et se demanda avec angoisse ce qui avait pu ainsi percer les défenses du bunker sans déclencher l'alarme.

- La bibliothèque, désigna-t-il à son frère quand il revint pour lui tendre un fusil à canon scié et un poignard.

Sam, livide, hocha la tête. Il serra son revolver dans une main, sa machette dans l'autre, et côte à côte les deux chasseurs avancèrent vers la menace, l'adrénaline coulant à flots dans leurs veines. Avec une résonance effroyable qui leur fit froid dans le dos, ils entendirent une nouvelle fois qu'on hurlait leur nom et se hâtèrent de traverser le couloir à pas de loup, jusqu'à être en vue de l'entrée de la bibliothèque. De leur position, l'angle de vision était beaucoup trop restreint pour leur permettre de distinguer autre chose qu'une portion d'étagère avec les livres qu'elle supportait, mais ils entendirent clairement gémir et psalmodier, et des bruits de pas agités qui résonnaient sur le plancher.

Ils allaient devoir pénétrer dans la salle pour comprendre la nature du danger, et d'un geste sec mais parfaitement clair, Dean indiqua à son frère de passer à revers par la salle de contrôle.

Sam, avec la discrétion d'un chat, fonça droit vers son objectif pendant que Dean, le poignard à la ceinture, braqua son fusil armé devant lui en rejoignant d'un pas totalement maîtrisé la porte entrouverte de la vaste salle. Le cœur battant, modulant sa respiration, il s'adossa au mur côté gonds et entendit que continuaient de s'échapper des lieux des bruits confus, perturbés, comme si quelqu'un ou quelque chose cherchait une issue. Ou bien une proie. D'un mouvement vif et silencieux, il passa alors prestement sur l'autre flanc de la porte en donnant du bout du pied une légère poussée sur le panneau de bois qu'il laissa s'ouvrir complètement, et se plaça du côté de l'embrasure. Son champ de vision dégagé, il balaya du regard l'intérieur de la pièce côté ouest, jusqu'à l'arche qui communiquait avec la salle de contrôle où il vit bientôt se dessiner la silhouette de son frère. Ce côté, qui apparut désert, désormais couvert par son cadet, l'aîné des Winchester alla immédiatement coller son dos à l'un des larges piliers qui soutenaient la voûte du plafond. Toute son attention braquée sur le côté est de la salle, vers le télescope, là où un souffle rauque, couvert par ce qui ressemblait à des lamentations, monta jusqu'à ses oreilles comme un bruit d'étoffe déchirée. Dean avisa Sam d'un coup d'œil, mais même si de sa position, ce dernier avait une vue globale et directe de l'ensemble de la bibliothèque, il secoua la tête, le mobilier lui bouchant partiellement la vue.

Mais il distingua tout de même quelque chose dans le fond de la pièce, à droite du télescope : une forme mal définie qui remuait, geignante, et la direction que prit son regard renseigna suffisamment son frère sur le point qu'ils devaient viser.

Sans mot dire, dans le plus grand silence, mettant à profit leur connaissance parfaite l'un de l'autre pour se coordonner de façon millimétrique, ils brandirent leurs armes sans se lâcher du regard, décomptant dans leur tête avec un synchronisme total jusqu'à l'instant où ils se portèrent simultanément à l'assaut.

Et ils bondirent pour acculer la bête, prêts à affronter le danger, quel qu'il fût, pointant leurs armes sur la forme claire qu'ils trouvèrent penchée sur un fauteuil, et qui en se redressant soudain pour leur faire face, les pétrifia littéralement d'un effroi épouvantable.

- Aidez-le ! cria Costume Blanc. Sauvez mon frère !