Chapitre 28
Dean déboutonna son pantalon, baissa sa braguette, et trois secondes plus tard le jet dru de couleur bière partit faire bouillonner l'eau claire au fond de la cuvette. Quand il eut terminé, il fit tomber la dernière goutte, puis rattacha sa ceinture avant d'aller se rincer les doigts.
Midi avait sonné à sa montre, mais la nausée, terrible, ne le quittait pas. Il ne cessait de repenser à tout ce qui s'était passé, tout, et le contrecoup de l'épreuve, à présent qu'elle était terminée - du moins le semblait-elle - le terrassait au moins autant qu'un lendemain de cuite. Voltigeaient dans sa tête, malgré lui et sans fin, les images et les bruits, les sentiments et les pensées de toute nature qui l'avaient soumis à ce stress intense qui l'avait étreint tout le long de ces dernières heures, et jeter un oeil en arrière sur ce qu'il avait fait, sur ce qu'il avait dit, gouverné par la haine, la fureur et rien d'autre, ne contribuait qu'à l'affliger davantage tant il réalisait qu'il n'avait finalement pas même commencé à lever le coin de la page qu'il lui fallait pourtant tourner pour passer outre les conséquences de sa rencontre avec les Érotes.
Les dieux de l'Amour étaient une chose, Sam en était une autre. Parce que c'était en réalité vers son frère qu'étaient presque exclusivement tournés ses préoccupations et ses remords, Dean songeait à lui en permanence et, effaré, il arrivait à peine à croire à quel point la situation avait dégénéré. Il pouvait encore sentir, avec dégoût, le choc des coups qu'ils avaient échangés. Son estomac se tordre au souvenir des injures et des reproches qu'ils s'étaient adressés. Ses oreilles vrombir de douleur, sous l'écho de leurs cris et hurlements. Comment avaient-ils pu en arriver là ? Comment lui, avait pu se laisser dominer par une rage aussi épouvantable ? Et comment, maintenant, renouer le lien avec celui qui comptait le plus au monde à ses yeux ?
Ceux de Sam, ne cessaient de le hanter. Paupières closes ou grandes ouvertes, Dean, désormais ramené à de meilleurs sentiments, revoyait comme une image fixe le regard dépité, triste et déçu de son cadet juste avant qu'il ne tournât le dos pour déserter l'infirmerie. Et l'aîné des Winchester savait qu'il ne pouvait en rester là. Un jour plus tôt, ils s'était éveillé au terme d'une nuit fabuleuse dont le feu avait forgé avec Sam des liens qui lui avaient paru indestructibles. Il avait enfin entrevu la possibilité de faire la paix avec la nature naguère inconcevable de leurs nouvelles relations, et vingt-quatre heures plus tard, qu'en restait-il, sinon un vague tiraillement dans les reins ? Il songeait que Sam avait au moins une partie de la réponse. Les Érotes avaient provoqué un nouveau cataclysme, c'était flagrant à ses yeux, mais il avait également la conviction que Sam et lui étaient les seuls à détenir la clé pour surmonter ce qu'ils venaient de traverser. C'était entre eux, rien qu'entre eux, mais chaque fois que Dean éprouvait la tentation d'aller trouver son frère, une terreur immense paralysait aussitôt ses jambes.
Le destin, peut-être, eut pourtant finalement pitié de lui vers quatorze heures, quand en sortant de la cuisine, une bière à la main en dépit de ses noeuds à l'estomac, il croisa sans s'y attendre le regard de Sam. Ce dernier traversait le couloir pour rejoindre la bibliothèque où il avait déjà passé la matinée et, en le voyant, Dean se figea tout net. Sam n'eut qu'une réaction passive, montrant simplement qu'il l'avait vu. Et, sans hostilité ni sympathie, il entra dans la vaste salle, mutique, l'air indifférent. A son départ, Dean eut un pincement au cœur toutefois empreint de soulagement et, rassemblant tout son courage, il choisit de saisir enfin l'occasion de rétablir le contact.
Ce fut sans bruit, sa bière dans la main droite, qu'il pénétra dans la bibliothèque. Sam, assis au milieu de la table d'études qu'ils utilisaient le plus fréquemment, était penché sur un livre ouvert parmi plus d'une dizaine empilés ou déployés tout autour. Il avait troqué son jean sombre contre un plus clair, son pull vert contre une chemise grise à carreaux dont il avait retroussé les manches, et les cheveux bien plaqués derrière les oreilles il paraissait concentré. Tout en marchant dans sa direction, Dean chercha un indice sur la manière dont il serait accueilli mais, en vain. Sam avait forcément perçu sa présence mais opta pour n'en rien laisser paraître, et même quand Dean alla se placer juste en face de lui, de l'autre côté de la table, il ne cilla pas. L'aîné attendit un moment, sans que rien ne change. Sam lisait consciencieusement les pages parcheminées d'un ouvrage de cuir noir aux coins sertis de métal forgé, et il fallut plus d'une minute à Dean pour finalement oser briser le silence de plomb qui l'étouffait, en interpellant son frère d'une voix nouée et malhabile :
- Qu'est-ce que... Qu'est-ce que tu lis ?
Il vit les maxillaires de Sam remuer sous sa peau piquetée de poils courts pareils à de la limaille de fer. Comme s'il anticipait un moment désagréable. Et Dean eut confirmation que sa présence ne lui causait pas un bonheur intense.
- Je fais des recherches sur le Chaos, répondit-il néanmoins, froid et direct. Puisque tu n'as pas jugé utile de me dire ce que tu as appris à ce sujet, je cherche par moi-même.
Sam n'avait pas un instant daigné levé les yeux en lançant la pique qui fit rudement écho aux derniers mots qu'ils avaient échangés, et Dean ravala douloureusement sa salive en prenant acte de son amertume.
- Je...
Il se tut à peine le premier mot prononcé et baissa les yeux, sa main libre se refermant sur le sommet de la chaise derrière laquelle il se tenait debout. Puis de reprendre, résolu à faire amende honorable :
- Je ne t'ai rien dit, c'est vrai. J'aurais pu, je... J'aurais dû. J'ai passé un temps fou à tirer les vers du nez de Castiel, j'ai...
Il s'interrompit de nouveau en sentant sa voix frémir de colère et prit le temps d'une longue expiration silencieuse. Il poursuivit ensuite :
- J'étais... trop hors de moi pour avoir envie de t'associer à... À ça, je... J'ai pas compris que tu... Tu me suives pas, pourquoi on s'est battus comme ça... J'ai...
- Que t'a dit Castiel ? lança sèchement Sam.
Dean releva les yeux et vit le regard dur, implacable de son frère, qui le visait fixement. Sam n'était manifestement pas d'humeur à revenir sur leur violent accrochage, et Dean, qui ne souhaitait pas envenimer une situation déjà navrante, n'insista pas. Imperceptiblement, il pencha la tête de côté, et l'air sombre il avoua bientôt du bout des lèvres :
- Le peu que j'ai réussi à lui soutirer...
Ce fut au tour du cadet des Winchester d'accuser le coup, au moins en apparence. Il continua de fixer son frère d'un air grave, et un pli prononcé entre les deux yeux, il formula alors en repensant à chacun des mots qui avaient composé les menaces que Dean avait proférées à l'encontre des deux entités :
- Donc, tu bluffais ?
L'air fermé, Dean ne nia pas. Une chaleur inhabituelle, anormale, parut alors se propager dans les moindres recoins du corps de Sam qui manifesta, à l'égard de cet aveu, une profonde irritation.
- Au moins tu l'avoues, finit-il par dire d'une moue contrariée, le timbre partiellement étouffé. Et... maintenant qu'ils ne sont plus là, tu serais capable de m'expliquer ce qui t'a pris ? Ou bien est-ce que c'est juste que tu as complètement perdu la tête ?
Sam ne parvenait toujours pas à digérer le fait que Dean ait pu ainsi osé défier les Érotes sans détenir le moindre atout dans sa manche, et bien qu'une partie de lui, d'une certaine façon, se sentait rassurée qu'il n'ait jamais en leur pouvoir de les menacer sérieusement, il n'en montra rien car il ne décolérait pas. Dean, sans se plaindre, essuya la rebuffade, tout comme il se soumit au regard lapidaire de son frère. Il pouvait sentir la fureur de ce dernier faire frémir sa voix comme une eau au point d'ébullition, et au motif de fournir une justification à sa témérité il tenta d'expliquer :
- C'était pas... aussi dingue que tu le crois...
- Ah non ? coupa Sam aussitôt. T'as réfléchi au fait qu'ils pouvaient lire tes pensées, quand t'as décidé de les balader ?
La seconde durant laquelle Dean resta interloqué fournit la réponse. Puis, tâchant de minimiser la prise de risque, il reprit :
- Ils m'ont pas donné l'impression... de pouvoir tout capter dans les moindres détails... et puis, Cass m'a dit qu'ils avaient un deal. Que le Paradis était prêt à leur filer un coup de main contre le Chaos à condition qu'ils ne s'en prennent pas à nous.
- Et du coup tu t'es dit que c'était open bar ! vitupéra Sam si soudainement que Dean ne put s'empêcher de sursauter. Si je te mets un flingue sur la tempe en te disant qu'il tire rien d'autre que de la guimauve, tu me diras de presser sur la gâchette ?!
Le cadet des Winchester n'avait pas été réellement étonné de l'existence de ce supposé marché. Le jour où il avait commencé à brûler vif au contact de la spire, Castiel avait déjà évoqué auprès de lui l'avertissement lancé aux Érotes, et visiblement le contact entre les deux factions s'était prolongé. Mais c'était secondaire ; l'attitude kamikaze de son frère ne passait décidément pas. Dean continua tout de même d'essayer de se défendre et, mal à l'aise, lança d'une demi-assurance, sans élever la voix :
- Qu'est-ce que tu voulais faire ? Rester là, à les subir et attendre qu'ils aillent voir ailleurs ?
- Ils allaient partir, cracha Sam presque par automatisme en se tendant sur sa chaise. Ils avaient eu ce qu'ils voulaient !
- Mais non, gémit Dean en se massant la tempe du bas de la paume, non... Ils se foutaient de nous, tu l'as toujours pas compris ? Ils étaient à l'abri, pourquoi ils seraient partis ?
- Oh, je t'en prie ! s'agaça le cadet de la fratrie, les épaules raides. Me dis pas que tu crois que le bunker aurait pu les cacher indéfiniment ? Les protections ne les ont pas empêchés de pénétrer ici, je te signale, et même si on admet qu'elles peuvent filtrer à grosses mailles pour ne laisser passer que le menu fretin, combien de temps est-ce que tu crois qu'une entité comme Chaos aurait mis avant de trouver un moyen d'entrer ?
- Et pourquoi tu crois que j'ai tout fait pour les faire déguerpir ! revendiqua Dean les yeux dardés.
- Parce que la seule idée de respirer le même air qu'eux te rend malade ! riposta Sam du tac au tac. Qu'ils puissent attirer ce truc ici était le cadet de tes soucis, ne te fous pas de moi !
Les deux frères restèrent là un moment, à s'affronter d'un regard noir, mais presque ensemble, ils décidèrent de déposer les armes. Sam s'obligea tout à coup à se taire, fermant ses lèvres comme une huître, et tout en prenant une longue inspiration il mesura la futilité de continuer d'opposer ainsi leurs points de vue tant l'irritation que le sujet causait invariablement à Dean était flagrante. Ils demeureraient profondément divisés sur ce point, c'était un fait, et partageant ce constat, Dean sembla renoncer à défendre son opinion. Il soupira sans bruit, posa sa bière sur la table, puis tira la chaise devant lui pour s'asseoir en face de son frère. En réaction, Sam leva brièvement des yeux moins durs, et signifiant ainsi sa volonté de passer outre leur différend, il tenta d'orienter l'échange dans une direction qu'il espérait moins stérile en déclarant bientôt, le ton morne :
- Laisse tomber, ça ne sert à rien. On ne se mettra pas d'accord là-dessus, pas la peine de rabâcher toujours la même chose. Ils ne sont plus là, maintenant, alors... Si tu me disais enfin ce que Castiel t'a raconté, exactement ?
D'un coup d'œil fugace, Dean sembla y consentir. Pendant quelques instants, il parut docilement chercher ses mots, puis après un haussement d'épaules il répéta :
- Je te l'ai dit : pas grand-chose... Une heure à l'appeler de toutes les façons possibles pour deux minutes au bout du fil. Il n'a même pas pris la peine de ramener ses fesses, même après lui avoir dit qu'on... qu'on les avait coincés.
Il soupira, le regard soudain nerveux, pour déplorer juste après :
- Il a essayé de me convaincre de ne pas faire de connerie. Comme je te l'ai dit, il m'a expliqué que... les anges avaient un pacte avec eux contre leur ennemi, ce... Chaos. Qu'ils avaient décidé de les aider à s'en débarrasser à condition qu'ils arrêtent la casse, et avec nous les premiers. Il m'a dit... de les laisser récupérer et d'attendre qu'ils partent.
Dean ne jeta qu'à contrecœur les yeux vers son frère, une courte seconde. Déjà en rage de cette compromission du Paradis qu'il considérait comme une forme de trahison, il était peu envieux de voir Sam se satisfaire de trouver dans la position céleste un écho à sa vison des choses. Mais celui-ci n'y songeait même pas. Ses pensées étaient tournées ailleurs et, les lèvres serrées avec gravité, il livra comme une affirmation :
- Le foutoir qu'ils ont mis n'a pas pesé bien lourd dans la décision, c'est pas ça... Si le Paradis a choisi de faire front commun c'est que la situation est sérieuse : ce truc en a après les dieux, ils craignent pour Jack...
- Il n'en a pas parlé. Mais ça doit être ça...
Dean, sombre et fermé, tenta de cesser de songer à cette alliance qui le révulsait. En face de lui, Sam l'observa un instant, se demandant s'il allait continuer à tenir son frère dans l'ignorance, comme ce dernier l'avait fait avec lui, mais il ne vit aucunement l'intérêt de prolonger la mascarade, hormis de saisir l'occasion d'entretenir un ressentiment inutile.
- C'est bien ça, qui est en jeu, y'a pas de doute à avoir, assura-t-il. Ce serait évident même si Castiel ne me l'avait pas confirmé.
Dean tiqua, comme Sam l'avait escompté. L'aîné jeta à son cadet un regard interloqué, puis lorsqu'il eut compris le sens de ses propos, il l'interpella :
- Quoi ? Comment, tu... Tu l'as eu ?
- Non. Je ne l'ai pas eu. Je l'ai vu. Il était là tout à l'heure.
Incrédule, Dean fixa son frère avec stupeur, l'air choqué. Son regard s'intensifia à mesure qu'il intégra ce qu'il venait d'entendre, et face à un Sam imperturbable, il jeta :
- Castiel était là ? T'es sérieux ? Mais quand ?
- Y'a une heure ou deux, répondit Sam d'un ton ferme. Je l'ai appelé, il s'est pointé. Ça doit t'en boucher un coin. En tout cas, il m'a mis au parfum, merci quand même.
En dépit de sa volonté de tirer un trait sur leur querelle, Sam ne fut pas sans éprouver une pointe de satisfaction au goût de revanche devant l'air déconfit qu'afficha son frère. Ce dernier peina tant à digérer l'information qu'il demeura un temps stoïque, plus pâle, avant de hocher la tête avec raideur.
- Je vois, émit-il enfin sans desserrer les mâchoires. Et tu t'es dit que c'était pas la peine de me prévenir, c'est ça ?
- Un point partout, décocha aussitôt Sam, ses mots voyageant plus vite que sa pensée.
Et il se reprocha immédiatement cet acte de ressentiment gratuit, qui ne rimait à rien. Dean, hochant plus ostensiblement la tête d'un air amer, ne lui offrit toutefois pas l'occasion de se rattraper, car en détournant le regard il concéda d'emblée :
- Ok, touché...
Relevant les yeux, il perçut alors dans ceux de son frère le regret qui accablait celui-ci d'avoir remué le couteau dans la plaie, mais ne lui en tint pas rigueur. Il allait falloir du temps pour apaiser leurs différends, Dean en avait parfaitement conscience, et ne blâma pas Sam dont la fierté l'empêcha, à ce moment précis, de faire un pas vers lui. Il se racla la gorge comme pour tenter d'évacuer son inconfort, chercha à fixer son regard sur un point logique sans véritablement y parvenir et, en tâchant de faire croire que la situation ne l'affectait pas plus que cela, il lança à son cadet d'une voix éteinte :
- Ok... Du coup, c'est toi qui en sais plus que moi sur le sujet, si je comprends bien ?
Sam se rembrunit. Sa réaction, contre-productive, ainsi que son impression de faire de cette mise à l'écart par son frère, le seul sujet de préoccupation qui valait d'être relevé, dégradèrent notablement son humeur déjà morose. Il ne répondit pas. Se contentant de fixer, l'œil sombre, ses mains jointes et crispées sur la table, ses maxillaires à la besogne. Dean fit l'effort de rester calme, affichant même une patience qui, en la circonstance, lui coûta, et seulement après un long moment à attendre en vain sa réaction, il interpella son frère, sans brutalité, le ton neutre mais tendu :
- Tu vas me mettre dans le coup, Sam ? Qu'est-ce qu'il a dit ?
Sam parut faire la sourde oreille, alors qu'il avait parfaitement entendu. Mais il ne se sentit plus d'humeur à la discussion, furieux pour des raisons qu'il définissait mal, et laissant Dean décontenancé il ferma soudain son livre avant de se lever sèchement pour jeter :
- Tu sais quoi ? Pose-lui tes questions directement, ce sera plus simple.
Et presque sans un regard, il partit, l'ouvrage sous le bras, plantant à nouveau son frère qui le regarda s'éloigner, le regard vide.
- Sam..., tenta-t-il de retenir, conscient que sa voix ne porta pas.
Le cadet s'entêta, snobant Dean qui, plus haut, tonna en le voyant mettre entre eux de plus en plus de distance :
- Sam ! Allez, faut qu'on...
Mais ce dernier n'était déjà plus là. Il avait quitté la bibliothèque, et l'aîné des deux frères resta seul, une fois encore, avec pour seul compagnon le goût âcre de la bile dans la bouche. Et l'impression que cette façon de se quitter devenait leur nouvelle façon de faire.
Écœuré de tout cela, par cette guerre qu'il ne parvenait pas à terminer même s'il ne savait pas vraiment qui était son véritable ennemi - les Érotes, Sam, ou lui-même - Dean ne tenta même pas de faire appel à Castiel. À quoi bon ? Il arriva vite à la conclusion que peu importait ce que l'ange pourrait lui dire, cela ne changerait pas son obsession mortifère pour les dieux de l'Amour, ni le mal qu'il se faisait depuis leur rencontre, et encore moins celui qu'il faisait à Sam. Il ne savait plus du tout où il en était. Où ils en étaient. Il avait cherché à recoller les morceaux avec lui mais avait l'impression de n'avoir fait qu'empirer les choses. Le poids de leurs différends lui semblait avoir creusé entre eux deux un fossé qui ne lui avait jamais paru si grand, et plus que jamais se posait à lui cette question, violente, lancinante : qu'étaient-ils l'un pour l'autre, désormais ?
Ils auraient pu se haïr. Dès après les premiers signes de leur irrésistible et amorale attirance, ils auraient pu se jeter la faute. Se vouer tout le ressentiment du monde, se renier jusqu'à se rayer de leur vie. C'avait été tout le contraire, et l'acharnement qui avait été le leur pour rester soudés malgré la dévastation que leurs sentiments avaient causée, était sans nul doute ce qui leur avait permis de tenir et la plus grande preuve de leur amour mutuel. Cela comptait-il encore ? Que restait-il des briques qu'ils avaient reposées après le séisme qui les avait balayés, maintenant qu'ils venaient de traverser une autre tempête ? Le désir ardent, les doutes, le remords partagé puis l'euphorie, tout semblait n'être plus qu'un lointain et vague souvenir. Comme une parenthèse de vie qui ne leur avait pas réellement appartenu. Un retour sur terre brutal, fracassant, où la rupture semblait si grave que si penser encore à eux en qualité d'amants avait aujourd'hui, pour lui, encore moins de sens qu'hier, Dean, malade d'impuissance, doutait qu'ils fussent même encore frères.
Il eut alors soudain besoin de sortir, de quitter le bunker où l'atmosphère lui était de plus en plus irrespirable, et à tombeaux ouverts il tailla la route, cherchant à se réconforter auprès du dernier membre de sa famille : l'Impala. Il roula cinq minutes ou cinq heures, hermétique à toute notion du temps, usant l'auto-radio qui cracha du heavy metal sans discontinuer, jusqu'à ce que la faible lumière du jour déclinant finisse par lui faire prendre conscience du temps écoulé.
Échappant soudain à ses pensées, Dean réalisa qu'il était tard, mais qu'il n'était pas allé bien loin. Un bref coup d'œil au premier panneau qu'il vit passer le renseigna sur sa localisation : il quittait les abords de la ville de Phillipsburg, située à quelques dizaines de kilomètres à peine de Lebanon. En poussant encore un peu, cherchant plus ou moins à repérer de quel côté bifurquer s'il lui prenait l'envie de rentrer, il tomba bientôt sur un autre panneau, publicitaire, celui-là, qui vantait les services du Sundowner Bar, tout près.
Dénicher à cette heure un bistrot flanqué d'un nom pareil, lui parut avoir quelque chose de prophétique, et en souriant devant l'ironie il décida sans trop hésiter de s'arrêter là-bas.
Elle s'appelait Amanda. Elle avait eu trente-six ans le mois dernier et travaillait pour le compte d'un agent immobilier, à Phillipsburg. Elle rentrait chez elle, à Logan, mais avait eu besoin d'un verre. Ce n'était pas dans ses habitudes. Rude journée. Un patron exigent, une affaire manquée, et le stress de lui annoncer la mauvaise nouvelle l'avait conduite ici.
Pourquoi lui confiait-elle cela ? C'était ce qu'elle avait demandé à Dean d'un sourire, en replaçant une mèche de ses soyeux cheveux auburn, tandis qu'à sa droite, au comptoir, il l'avait patiemment écoutée évoquer ses tracas. La discussion s'était engagée suite au gloussement qu'elle l'avait entendu pousser, alors qu'en consultant son téléphone avec l'espoir - ou la crainte - que son frère ait cherché à le joindre, Dean avait ouvert un SMS de Jody contenant un cadeau particulier : une photo de Miracle, confié il y avait déjà quelque temps aux bons soins de leur amie shérif, et où le chien semblait heureux comme un coq en pâte entouré de ses quatre maîtresses. L'air attendri du chasseur avait attiré l'œil de la jeune femme qui, pas non plus insensible à son charme, avait osé entamer la conversation.
Ils avaient bu un verre, puis un deuxième. Plus la conversation s'était prolongée, plus Amanda s'était appliquée à mettre en avant ses atouts les plus décisifs, dans un exercice de séduction subtil qui n'avait pas laissé Dean indifférent. Les rires avaient peu à peu succédé aux sourires, et lorsqu'à son tour, il avait dû parler de lui, il avait usé du flou coutumier dont il savait enrober ses précisions, se livrant ainsi sans le faire, avec juste assez de détails pour exciter l'imagination de la jeune femme. La part de mystère qui, particulièrement en cet instant, avait émané de lui, avait plu à Amanda, qui s'était prise à l'observer comme pour sonder le fond de son âme. Il l'avait sentie à l'aise, détendue et confiante, prête, il n'en avait pas douté, à céder à son charme. Lui-même n'était pas resté de marbre devant sa beauté et ses manières sages, et il n'avait pas détesté non plus ressentir à nouveau cette attirance, naturelle, qui lui avait chatouillé le creux du ventre et agrandi les yeux.
Puis au carillon du flash infos diffusé sur le poste de télévision du bar, Amanda avait soudain réalisé combien le temps était passé vite et avait déclaré devoir partir, non sans laisser à Dean l'opportunité de réagir. Il avait failli le faire. Failli lui proposer une alternative, sûr que sous ses airs lisses, la séduisante jeune femme frémissait d'envie d'une aventure à même de rompre sa routine et de pimenter au moins un soir de sa vie. Sûr aussi qu'il en avait lui-même très envie, et cela en dépit du chamboulement indicible qu'avait provoqués les événements à peine imaginables de ces derniers jours.
Sans en identifier toutes les raisons, Dean s'était cependant contenté de lui dire qu'il avait été ravi de ce moment passé ensemble, et qu'au besoin il penserait à elle s'il cherchait à déménager. Elle ne l'avait pas vraiment pris au sérieux sur cette dernière allégation, mais lui avait retourné le compliment quant à leur rencontre et lui avait laissé sa carte, tout en insistant sur le fait qu'il pouvait la contacter même s'il n'avait aucun projet immobilier. Il lui avait rendu la politesse en lui laissant son numéro. Sur un sourire entendu, elle l'avait quitté, acceptant l'invitation de Dean à régler la note, puis il avait levé le camp peu après, une fois son dernier verre vidé et deux billets déposés sur le comptoir. Heureux d'être toujours capable d'éprouver de l'attirance pour un représentant du sexe opposé.
De retour à l'extérieur, le chasseur constata que la nuit était désormais noire et fraîche. Juste à l'emplacement du cœur, ce fut pourtant une douce chaleur qu'il sentit rayonner sous sa veste, car cet intermède avec la belle Amanda, qui lui avait permis de rendre un temps à sa vie - pourtant atypique par définition - un peu de normalité, lui avait été comme une bouffée d'air pur dont, de façon insolite, il avait joui des effets bien plus fortement qu'après la partie de chasse que Sam et lui avaient menée pendant près de cinq jours.
Sentiment de normalité qui ne fit, trop vite, que mettre en exergue par contraste les actes difficilement qualifiables qu'il avait commis avec son frère, et dont le caractère contre-nature revint soudain le frapper avec d'autant plus de violence.
En retournant jusqu'à sa voiture, garée devant le bar, et en pensant qu'il allait bientôt retrouver Sam, Dean subit ainsi le choc cinglant du retour des images de leur forfait et des sensations coupables qui l'avaient si impitoyablement étreint. Et, osant enfin réfléchir à demain, ou plutôt poussé à le faire après la façon dont ils s'étaient affrontés, son frère et lui, il se demanda si, à présent qu'ils avaient atteint le cœur du dédale de leurs sentiments inconscients, le temps n'était pas venu de songer à en sortir. Pensée qui, sitôt matérialisée dans son esprit, le saisit de frayeur car elle ne lui était jusqu'ici jamais apparue avec autant d'évidence. Il prenait conscience que si elle devait se concrétiser - issue qui, en cet instant de froide clairvoyance, lui paraissait incontournable - cela mettrait de fait un terme à cet égarement insensé dans lequel ils avaient commencé à se complaire. Et les conséquences d'un retour à la normale, à supposer que l'hypothèse soit crédible, lui semblaient aussi incertaines qu'angoissantes.
Une chose était claire, en tout cas : l'irruption fracassante des Érotes dans le bunker et la profonde division qui les avait affectés, Sam et lui, avaient sans doute été la paire de gifles qui avait suspendu ce rêve improbable qui confinait au délire. Toute la question était de savoir si elle en avait aussi provoqué la fin, et cela, pour ce qui le concernait, Dean, empêtré dans un torrent de contradictions, n'avait pas la réponse. Il était évidemment d'autant plus ignorant de ce que pouvait à présent en penser Sam lui-même, et l'explication qu'ils allaient devoir avoir, cette explication qu'il sentait venir comme un orage annoncé par la brusque levée du vent, ne se bornerait pas à régler froidement leurs comptes quant à leurs divergences de vue.
C'était ce qui l'inquiétait plus que tout.
Parvenu non loin de l'Impala, il plongea la main dans sa poche pour en sortir ses clés. Il plaça la clé de contact entre ses doigts, et au moment où il releva la tête pour parcourir les derniers mètres qui le séparaient du bolide à la robe de jais il s'arrêta net, interloqué. Il resta là quelques secondes à fixer avec réserve la silhouette reconnaissable entre mille postée à l'avant du véhicule, puis d'un soupir silencieux il finit par lancer, comme une vraie question plutôt qu'un reproche :
- Qu'est-ce que tu fais là ?
D'un signe de tête, Castiel le salua avant de prononcer de sa voix rauque :
- Content de te voir, Dean.
Bien que ce dernier ne le montrât pas vraiment, le sentiment était partagé. Dean puisa un réconfort salutaire dans la présence inattendue de son ami qu'il dévisagea un moment, et en relevant ensuite brièvement le menton il enjoignit :
- Monte tes fesses dans la bagnole, reste pas planté là. On se les gèle, ici.
L'ange, sans réagir immédiatement, fixa son regard sur un point lointain et attendit d'entendre s'ouvrir la portière conducteur avant de lentement rejoindre celle du passager. Il monta à bord à son tour, mais ne parla pas tout de suite. Dean non plus. Tous deux se tinrent simplement l'un à côté de l'autre pendant un long moment, dans le silence le plus total, jusqu'à ce que Dean confiât d'un ton las et prudent :
- J'avais presque abandonné l'idée de te revoir un jour... Ça va ?
Castiel, dont les lèvres esquissèrent un infime sourire, prit le temps de sa réponse. Dean l'entendit même soupirer, ce qui l'étonna.
- Je vais bien, fit l'ange, laconique.
Il marqua une pause, le regard fixé devant lui à travers le pare-brise. Et puis il dit :
- Il était important que je puisse te parler. Je suis venu au bunker tout à l'heure, mais...
- Sam me l'a dit, coupa Dean, taciturne.
- En lui parlant, reprit Castiel après avoir brièvement tourné les yeux vers son ami, j'ai compris que certaines choses s'étaient passées et que ce n'était peut-être pas le meilleur moment pour t'expliquer. Mais... il fallait que je te dise pourquoi je ne suis pas venu quand tu m'as appelé, que je...
- Cass, Cass, arrête, pria Dean d'une voix lourde.
L'ange se tut et tourna la tête vers lui, qui regardait les compteurs du tableau de bord sans les voir. Son air abattu, résigné, contrastait avec la fureur qui avait animé ses derniers échanges avec Castiel, qui l'écouta bientôt reprendre :
- Ecoute, tu... T'as pas à m'expliquer. J'ai réfléchi à la façon dont je t'ai parlé, au téléphone, et... j'avais pas à te dire tout ça, t'es pas là pour répondre au doigt et à l'œil dès que je te sonne. Y'a longtemps que je veux te le dire, mais depuis que tout ça a commencé, j'ai conscience que j'ai été invivable. Alors... essaie de pas trop m'en vouloir, ok ? T'en fais déjà bien plus que ce que tu devrais, avec nous, je suis désolé si j'ai déconné.
Les yeux repentants de Dean croisèrent un instant les siens, et sans un mot, avec un peu de surprise, il accepta sans réserve les excuses du chasseur, sensible à cette marque d'amitié et de respect. Il laissa passer quelques instants, percevant sans les pointer la détresse et les doutes de l'aîné des Winchester, mais sans se sentir dédouané de ses obligations morales malgré le fait que Dean ait fait amende honorable.
- Tu es mon ami le plus proche, Dean. Il est de mon devoir d'être à vos cotés, et je veux m'excuser de ne pas l'avoir été au moment où tu semblais en avoir le plus besoin.
Le souvenir du désarroi qu'il avait ressenti lorsque, confronté à la réapparition des Érotes, joindre Castiel avait relevé de la gageure pour au final n'avoir obtenu de sa part qu'une fin de non recevoir, ne constitua pas pour Dean le moment le plus agréable de la journée. Il avait toutefois fini par digérer, et tenta de le prouver en plaisantant de façon un peu forcée :
- M'égosiller à t'appeler pour finalement réussir à t'avoir au téléphone... En y repensant, c'est un peu comique. Je comprends pas que tu continues à te servir de ce truc. A quoi ça te sert, maintenant que t'as récupéré tes ailes ?
- L'habitude, sans doute, répliqua-t-il en dodelinant mollement. C'était impossible pour moi de vous rejoindre au moment où tu m'as appelé, mais je savais que vous ne couriez pas un danger vital. Je t'ai appelé dès que j'ai pu pour te le dire.
« Pour tenter de me calmer et de me dissuader de déconner encore plus », faillit dire Dean. Mais il garda cela pour lui. Il n'en voulait pas à Castiel de lui avoir alors donné un os à ronger, ni même d'avoir été réticent à répondre aux mille questions qu'il lui avait posées, et ironisant sur un ton doux-amer, il jeta d'un demi-sourire :
- Vous avez du réseau, au Paradis ?
- J'étais sur Terre, à ce moment-là, précisa l'ange qui réagit à sa mesure à la boutade.
Dean opina du chef. En remettant en place les éléments dont il disposait, il comprit tout seul pourquoi.
- Tu terminais... de conclure le deal avec Éros ? C'est ça ?
Castiel le visa d'un air étonné, même si chez lui, cela se limita à froncer un sourcil. Voyant bien qu'il avait vu juste, et que sa perspicacité n'avait pas manqué de le surprendre, Dean ajouta en regardant son camarade :
- Tu m'en as parlé toi-même. Même s'il a fallu que j'insiste pas mal. Pour quelle autre raison t'aurais été empêché de te ramener au moment précis où ils se sont pointés, si c'était pas parce que tu étais occupé avec le dernier de la bande ?
Castiel marqua le coup par un début de moue épatée. Dean ne sut s'il devait s'en enorgueillir ou s'en offenser, question qu'il oublia dès que l'ange rétorqua :
- Tu as à moitié raison. J'ai rejoint Éros, en effet, mais le marché était déjà conclu. J'en ai parlé avec Sam, il ne te l'a pas dit ?
- Non, dut-il admettre avec regret, l'œil sombre. Sam et moi... on n'a pas beaucoup parlé.
L'air désolé de son ami, qui fit tristement écho à l'amertume qu'il avait perçue chez Sam plus tôt au bunker, affligea sincèrement Castiel.
- J'en suis navré, dit-il. J'ai cru remarquer que les récents événements ont laissé des traces.
- T'y es pour rien, marmonna Dean, en ne songeant qu'à ses propres torts.
Castiel ne sut que lui dire pour soulager son affliction. Il garda le silence un instant, puis, n'ayant d'emprise que sur la poursuite de ses explications, il reprit.
- Je... J'ai compris qu'ils ne disaient pas tout, dès que je les ai confrontés après l'incident avec... Sam, et la conque. Plusieurs signes sont ensuite remontés jusqu'au Paradis et je suis retourné les interroger. Ils n'ont pas pu nier qu'ils étaient pourchassés par Chaos, et face à ça il a fallu évaluer rapidement la gravité de la situation.
- Tu veux dire... par rapport à Jack ? s'enquit Dean qui connaissait déjà la réponse.
- Chaos est... une entité bestiale, fermée à toute raison, et dont l'unique but est de croître, exposa Castiel d'un air soucieux. Échappée d'un temps oublié, étrangère aux règles de ce monde. Pour l'instant, elle est trop faible pour représenter une menace pour Jack. Mais, si elle accumule assez de puissance... C'est pour ça qu'elle pourchasse les Érotes, car ils comptent parmi les moins puissants de leur espèce et sont en ça des proies faciles. Elle le sent d'instinct, et ils ne sont que le début.
Dean tiqua en silence. Il était ravi d'apprendre que les dieux de l'Amour figuraient dans le bas du tableau, mais ce n'était pas exactement l'impression qu'il avait eue.
- C'est aussi pour cette raison que le Paradis a décidé de faire front commun avec les Érotes, reprit l'ange. Pour éliminer le danger tant qu'il en est temps, avant qu'il ne devienne trop grand. C'est ce qui m'a tenu si occupé jusqu'ici.
- Et tu faisais quoi avec le blondinet, si le marché était déjà conclu ? fit Dean qui devinait que d'âpres débats avaient dû agiter les sphères célestes. Tu sablais le champagne ?
- Je lui ai proposé l'asile, répondit Castiel sans ciller. Chaos les avait retrouvés, et Pothos a failli périr. Je ne t'apprends rien. Il n'a pas eu d'autre choix que d'accepter.
Dean, choqué, braqua sur son ami des yeux ronds.
- Tu veux dire... que vous avez décidé d'abriter ces enflures au Paradis ?
- Moins la chose se nourrira, plus nous aurons de temps pour gérer la situation avant qu'elle devienne critique, essaya de justifier Castiel auprès de son ami visiblement irrité. Le Ciel reste un refuge sûr, pour le moment, c'était la décision la plus sage. Dean... ce sujet ne vous concerne pas.
- Vraiment ? lança-t-il d'un regard direct, presque du défi dans les yeux.
Castiel, qui ne fut pas sûr de saisir à quoi Dean faisait allusion, se contenta de noter :
- Sam et toi avez assez donné. C'est pour ça que j'essaie de ne pas vous impliquer. Vous avez fait pour moi, pour Jack et pour le Paradis bien plus que quiconque, vous méritez d'avoir la paix. Laissez-nous nous charger des conséquences.
Les conséquences de ce que Sam et lui avaient fait ? Dean ne releva pas, voyant là la confirmation de ce qu'il avait pressenti plus tôt, sans que Castiel ait semblé se rendre compte de ce qu'il lui avait révélé la nuit passée, lors de leurs échanges mouvementés au téléphone. Il ravala sa contrariété, accusant le coup sans broncher et bien qu'en désaccord avec la décision des anges il la comprenait, d'une certaine façon. Par ricochet, peut-être même comprenait-il mieux maintenant les motivations de Sam. En puis, il n'avait plus envie de se battre. De cracher sa fureur. Incontestablement, il subissait le contrecoup des deux derniers jours écoulés et, comme anesthésié, privé de la force de discuter, il lança bientôt :
- Pourquoi Jack ne lui balance pas un éclair, à ce truc ? Ce serait réglé...
« S'il l'avait fait, peut-être qu'on n'aurait jamais croisé la route des Érotes » songea-t-il aussitôt, avant de réaliser qu'il ne pouvait blâmer le Ciel chaque fois que les événements qui jalonnaient sa vie, cette vie qu'il avait acceptée, prenaient une tournure défavorable.
- Vous avez un dicton sur les voies du Seigneur, je crois, répondit simplement Castiel.
Dean eut un rire sec et bref en réaction au trait d'esprit de l'ange. Son vieil ami, tel qu'il l'avait connu dans une autre vie, n'était sans doute pas aussi loin qu'il le croyait, après tout.
- La situation est gérable, affirma Castiel de façon plus prosaïque. Ne t'inquiète pas.
Dean était loin de se sentir rassuré mais choisit de faire confiance. De ne pas harceler Castiel pour percer les mystères du Ciel, gageant que c'était de toute façon au-delà de sa compréhension. Il préféra se tenir un peu en retrait de tout cela. Au moins un temps.
- Je suis... épuisé, Cass. Vanné. Lessivé. J'aurais besoin... de vacances. Un mois à Tahiti, sur la plage, avec les vahinés.
Castiel le regarda avec bienveillance, un léger sourire aux lèvres.
- J'ai retrouvé mes ailes... Si tu veux, je te dépose...
Sa plaisanterie fit du bien à Dean, qui sourit de bon cœur. Peut-être que, dans d'autres circonstances, il n'aurait pas dit non. Mais il avait quelque chose de plus important à faire.
- Tu as encore cinq minutes ? demande-t-il en mettant la clé dans le contact, sans la tourner tout de suite. Ou tu dois partir ?
Au ton de sa voix, Castiel sut que Dean avait besoin de lui.
- J'ai tout le temps que tu voudras, lui assura-t-il.
Dean hocha la tête en signe de reconnaissance, et lança le moteur. Le vrombissement caractéristique de l'Impala se fit entendre, juste avant la résonance des vibrations à travers toute la carrosserie.
- Super, dit-il en semblant soulagé. Je te garde un peu avant moi sur le chemin du retour, alors. Le temps de te poser encore deux ou trois questions.
