Chapitre 33

Le petit-déjeuner, qui avait eu le temps de bien refroidir, fut finalement moins savoureux qu'escompté mais les frères Winchester étaient sortis de la salle de bains tellement comblés que même les œufs brûlés auraient fait leur affaire.

Ils garderaient de leur étreinte, quoique brève, un souvenir extraordinaire, et de fait, la conviction qu'elle n'aurait pas été si intense s'il n'y avait eu ce schisme entre eux lorsqu'il avait fallu prendre position face au sort de Pothos.

Ils avaient férocement joui à l'unisson, puis lentement repris leur souffle en se disant l'intensité de leur orgasme. Ils avaient alors pris tout leur temps pour sortir de la douche, peut-être parce qu'ils s'y trouvaient trop bien, en prenant d'abord soin de se rincer longuement l'un l'autre en saisissant la moindre occasion de se répandre en caresses, avant d'enfin se sécher et se rhabiller, chaque geste ponctué d'un baiser. Comme sur un nuage, les deux frères avaient ensuite lentement rejoint la cuisine pour manger, Sam ayant bien à l'esprit que quitter le lieu de leurs ébats inciterait son aîné à suspendre ces marques d'affection, conformément à sa doctrine. Peu importait. Il savait quels étaient les sentiments profonds de Dean et c'était l'essentiel. Ils avaient vite déménagé dans la bibliothèque dans le but d'échapper à la persistance de l'odeur de brûlé, et avaient profité de leur repas. Presque comme si de rien n'était. Presque. Tandis qu'ils se restauraient, ils étaient revenus sur ce qui s'était passé, s'étaient assurés que leurs excès n'avaient pas été mal reçus, avaient évoqué - beaucoup plus pudiquement - la violence des émotions qui les avaient saisis, la puissance du désir et du plaisir qui avaient suivi, s'étaient confié combien ils s'étaient sentis proches et heureux l'un contre l'autre. Ils avaient ri. Plaisanté. Et le sentiment d'être désormais de nouveau plus liés que jamais réchauffait leurs cœurs comme si un soleil de printemps avait choisi d'y élire domicile.
C'était une bouffée d'oxygène. Une embellie salutaire, source de force et d'espoir, dans les circonstances incertaines et difficiles qui s'annonçaient.

Dean avait cuisiné, Sam fit la vaisselle. Et tout en séchant la dernière assiette, il se dit qu'en fin de compte, il valait sans doute mieux que son frère n'ait rien entendu à propos de sa confession sur le dieu du Désir, la nuit dernière. Sam en avait peut-être douté, l'espace d'une seconde, à la faveur d'un moment de faiblesse, mais après ce qu'ils venaient de vivre sous la douche il avait l'absolue certitude que Dean était le seul au monde capable d'éveiller chez lui un tel feu. En repensant à leur jouissance, dont ses reins irradiaient encore de l'écho vivace, le cadet des Winchester fut heureux qu'elle ait eu lieu en cet endroit précis, de cette manière, car c'était sous cette même douche que tout avait véritablement commencé, deux semaines plus tôt. La boucle était bouclée, mais cette fois, ils avaient apporté à leurs ébats une conclusion bien différente.

Il allait s'atteler à essayer de neutraliser l'odeur des œufs brûlés quand son frère, qui l'avait quitté depuis une dizaine de minutes, l'interpella. Dean réapparut dans l'encadrement de la porte de la cuisine et en accrochant une main sur le chambranle, il héla :
- Dis, t'as pas vu mon téléphone ? Impossible de remettre la main dessus.
- Non, répondit simplement Sam après une seconde en lui adressant un regard de franche innocence. Pas vu... Tu as vérifié dans ta chambre ?
- C'est le premier endroit où j'ai regardé, répliqua-t-il d'un air un brin contrarié. Je sais pas où je l'ai laissé.
- Tu vas le retrouver, y'a pas de raison. Il peut pas être loin, tu l'avais hier et t'es pas sorti.
- Tu peux me biper ? Je le retrouverai plus vite à l'oreille.
Sam hocha la tête et sortit son téléphone de sa poche. Deux gestes du pouce plus tard, il composa le numéro. Sans qu'aucune sonnerie, même lointaine, ne perçât le silence.
- T'as appelé ? s'enquit Dean au bout d'un instant avec une pointe d'agacement.
Sam brandit l'appareil pour lui montrer la fenêtre d'appel qui tentait bel et bien d'établir la liaison avec lui. Dean eut beau tendre l'oreille, il n'entendit rien du tout et eut une moue fâchée.
- Aussitôt que je le retrouve je me le colle à la glu, maugréa-t-il. Bon, j'y retourne.
Il partit en pestant, mais non sans jeter un coup d'œil complice à son cadet avant de disparaître.
- Je viens t'aider dans une minute, fit celui-ci en parlant plus fort pour être entendu jusque dans le couloir. Fouille dans tes poches !
Sam ricana gaiement en sachant, sans avoir besoin de le voir, que son frère était en train de plonger les mains dans son jean.
- Continue de faire sonner ! gronda Dean.
Basculé sur messagerie, Sam raccrocha et réitéra l'appel, tenté pendant une seconde de l'asticoter un peu plus en lui suggérant qu'il était peut-être sur mode silencieux.

Il refit l'exercice trois fois, sans que Dean ne décroche. Rejoignant le couloir, le cadet des Winchester apostropha son frère mais n'obtint pas plus de réponse. Sam songea que Dean était trop loin pour l'entendre et qu'il avait peut-être même pu rejoindre le garage. Il lança donc un autre appel téléphonique, puis s'arrêta là le temps d'aller noyer quelques cuillères de bicarbonate de soude dans de l'eau citronnée. Ce ne fut qu'ensuite qu'il partit enfin au secours de son aîné, lequel demeurait sourd à tous ses appels, tant physiques que technologiques.
Il remonta vers la chambre de Dean, qui était vide, atteignit l'intersection du corridor qui menait à sa propre chambre, mais avant de s'y diriger en bifurquant à droite, il alla tout près passer une tête dans la bibliothèque en appelant verbalement son frère, absent là aussi. Sam emprunta alors le couloir qu'il parcourait matin et soir, quand il vit soudain Dean apparaître à l'autre bout, le pas lent, la tête penchée sur ses deux mains. Les contours sombres de l'objet qu'il tenait entre ses doigts, d'où s'élevait une lueur caractéristique, ne firent guère de doute sur sa nature, et Sam lança à la cantonade en allant le rejoindre :
- Ça y est, tu l'as retrouvé ?
Dean leva les yeux d'un air distrait et les reposa sur l'écran deux secondes après.
- Hein ? Oui, oui, fit-il d'une voix perplexe et clairement tendue. Il était... sous le lavabo de la salle de bains, il a dû glisser quand j'ai ramassé mes fringues...
Sam arriva près de lui et l'observa d'un air suspicieux. Son front se barra d'un pli soucieux comme il prit conscience qu'il s'était manifestement passé quelque chose, et une pointe au creux de l'estomac il en demanda compte.
- Qu'est-ce qui y a ? Un appel important ?
Il n'osa évoquer à voix haute ce qu'il imagina et attendit que son frère lui fournisse les détails. Ce dernier releva alors les yeux, l'air troublé, pour rectifier :
- Oui, enfin... J'en sais rien. J'ai manqué l'appel mais elle a envoyé un message. Cally.
- Cally ? répéta Sam qui eut besoin d'une seconde pour la remettre. La chasseuse dont tu m'as parlé ?
- Ouais, dans l'Indiana, rappela Dean en fixant à nouveau son téléphone. Je sais pas, je... Ça a sûrement rien à voir, enfin je veux dire...
Il regarda Sam d'un air ébaubi et lui montra l'écran, qui affichait le message de leur sœur d'armes.
- Regarde.

« Contact confirmé. Prof. Gérald Hansen, UI Bloomington. Expert en mythologie et cultures anciennes. Dit avoir des preuves qu'on est entré dans une «période de grand changement qui va rebattre les cartes et que sans réaction, le chaos déferlera sur le monde». En gros. De quel chaos il parle, j'en sais rien. C'est plutôt votre rayon. Si ça se trouve, c'est encore un maniaque du changement climatique. Mais Prax, que tu connais sûrement, le dit plus que fiable. Si tu penses que ça peut t'aider... Appelle-moi. Ou je te rappelle quand je pourrai. Gaffe à vous, les Winchester. La vermine rôde toujours. »

Dean avait vu blêmir Sam à la lecture du message, et le plus jeune des deux hommes, en prenant l'appareil, se mit à le serrer si fort que les jointures de ses doigts en devinrent blanches, elles aussi. Un mot, un seul, y avait suffi. Le même qui avait à moitié assommé Dean la première fois qu'il avait lu le texto. Ses yeux sondèrent ceux de son frère quand ils vinrent l'interroger.
- Coïncidence ? questionna le premier-né sur un ton qui suggérait qu'il avait déjà décidé de ne pas négliger la piste.
Sam secoua la tête, relut le message une fois de plus, et davantage encore, puis pris entre l'espoir d'avancer et la crainte de trop en demander, il mesura, prudent :
- Même si Bill connaît ce gars... on ne peut rien en conclure... Elle a peut-être raison, ce chaos dont il est question ça peut être n'importe quoi. Quelle chance il y a pour qu'il s'agisse de cette chose, et surtout, comment ce type serait au courant ?
Dean soutint le regard sceptique de son frère sans ciller. Et, répliquant avec aplomb par un trait d'ironie :
- Rien de plus simple que d'aller lui poser la question... T'as pas envie de reprendre le chemin des cours, frangin ?

L'idée n'avait pas longtemps fait débat. Bien sûr, suivre pareille piste sur la base d'un mot simple et banal qui pouvait avoir mille significations, constituait une gageure que les frères Winchester avaient eu un peu de mal à ignorer. Mais, les appels qu'ils avaient lancés depuis hier, sur et sous terre, demeuraient désespérément sourds. Même s'ils avaient une chance infime de faire bonne pioche, et puisqu'ils ne pouvaient se tourner vers le Ciel qui pensait œuvrer pour leur bien en les écartant de la bataille, étaient-ils prêts à laisser passer leur chance ? Ils avaient tenté de rappeler Cally : sans succès. Avaient alors recherché des informations sur l'homme que la chasseuse avait mentionné, pour découvrir qu'il semblait détenir un sacré pédigrée. Par le passé, ils s'étaient raccrochés à des espoirs plus minces que celui-ci. Et ils n'avaient définitivement pas souhaité négliger cette voie.

Alors, bien que partagés et moyennement convaincus, Sam au premier chef, ils avaient hâtivement préparé leur départ et lancé l'Impala plein est, s'en remettant à leur bonne fortune.

- Toujours rien ? se renseigna Dean en allant bon train sous un ciel nuageux.
- Messagerie, rapporta Sam. J'espère qu'elle va bien...
Il jeta l'appareil sur la planche de bord et poussa un soupir stressé. Bill Prax, que Sam connaissait en effet de l'époque où il avait pris la tête de la coalition des chasseurs, avait été plus facile à joindre et avait confirmé la connaissance étonnamment étendue que le professeur Hansen possédait sur le monde du surnaturel. Il avait aussi indiqué que Cally, qui avait approché Hansen sur ses conseils, devait rejoindre sa sœur pour une chasse dans le Nord de l'Etat. Les frères Winchester ne pouvaient qu'espérer que les choses n'avaient pas mal tourné.
- Tu sais ce que c'est, pondéra Dean. Dur de décrocher le téléphone avec une machette dans la main... Ça va aller, on la captera plus tard.
Il regarda son frère à la dérobée et, afin de le détourner de ses pensées, lui demanda :
- Bon, t'as trouvé autre chose, sur le prof ? Comment on la joue ?
Sam lui jeta un coup d'œil, prit une respiration puis répondit après avoir rectifié sa position sur la banquette :
- D'après Bill, même s'il en connaît un rayon sur l'envers du décor, ses connaissances sont théoriques. Étonnamment justes, mais théoriques. Enfin, à voir, mais... faisons comme si.
- Ok, du coup, on l'approche sous couverture. On lui fait le coup du reportage pour le journal du coin ?
- C'est crédible, jugea Sam sans entrain. Il a publié quelques bouquins, ça nous donne une raison d'avoir entendu parler de lui.
- Dis, ce serait pas plus simple de lui parler franco ? Puisqu'il a l'air calé, qu'est-ce qu'on risque à lui demander clairement s'il sait quelque chose sur Chaos ?
- Je sais pas... Qu'il nous prenne pour des dingues et ne nous dise pas un mot ? Il vaut mieux qu'on s'en tienne à la combine habituelle.
Dean ne discuta pas davantage. Il ne sentait pas son frère des plus partants et n'eut pas envie de plomber davantage sa maigre motivation.
- Tu as repéré d'autres trucs utiles à savoir sur son compte ? demande-t-il.
- Quelques trucs, mais pas forcément utiles, fit Sam en ramassant son téléphone qu'il consulta de nouveau. Apparemment, il est archéologue à ses heures.
- Sérieux ? Du genre Indiana Jones ? Tu crois qu'il nous filerait l'Arche d'alliance pour atomiser Chaos ?
- On va l'ajouter aux questions à lui poser, brocarda le cadet pour poursuivre sur le ton de la dérision. D'après certains messages sur le forum où échangent ses étudiants, il a aussi l'air d'être dans le collimateur de la présidente de l'université.
- Pour quelle raison ?
- Des speechs pas très académiques, à priori. Depuis quelques mois, il semble ne plus conduire tous ses cours avec le même recul.
Dean pencha l'oreille, attendant la suite que son frère tarda à livrer.
- La cosmogonie, en particulier celle de la Grèce antique, prend pas mal de place, on dirait. Et certains se plaignent qu'il semble accorder un crédit particulier à cette version de la création de l'univers.
- La version où Chaos fait son show, c'est ça ?
- C'est ça.
Sam, qui porta le regard sur l'extérieur, n'en dit pas davantage, gardant pour lui les pensées contradictoires que ces éléments lui inspiraient. Dean ne fut pas plus prolixe, et le fait que son frère n'ait pas considéré ce détail comme présentant une utilité potentielle, lui en dit long sur les réserves qu'il nourrissait à l'égard de cette piste. L'aîné des Winchester, qui n'était pas loin de penser la même chose, sentit alors la banquette rebondir quand Sam se redressa de nouveau vivement. Sam qui soupira, irrité :
- Ce qu'on fait... est dérisoire.
Dean, désabusé, lui laissa le temps de venir. Mais, face au silence qui retomba aussi sec, il relança :
- De quoi tu parles ?
- De nous, lancés dans un trajet de mille bornes pour cuisiner un prof d'université qui a eu la bonne idée de parler du « chaos », en espérant que ça va nous aider à... À quoi, d'ailleurs ? Comprendre ce qui se passe avec cette chose ? Ce qu'elle est vraiment ? Comment la débusquer et la détruire ?
Gardant les yeux sur la route, Dean n'afficha pas vraiment de réaction. Sam secoua la tête face à cette validation tacite de ses réserves, et d'ajouter, frustré :
- Je sais pas si c'est une bonne idée, on ferait peut-être mieux de faire demi-tour. On a sûrement bien plus de chances d'obtenir quelque chose en retournant voir Rowena.
Dean tiqua en poussant un soupir silencieux.
- Ecoute, commença-t-il en s'évertuant à rester calme et factuel. Si Rowena sait quelque chose, elle le fera savoir. Ça sert à rien de continuer à regarder de ce côté. On emploiera mieux notre temps à aller vérifier si ce Hansen a quelque chose à nous apprendre. Hum ?
- Ouais, abonda Sam un peu à contrecœur. On verra, je préfère ne pas trop anticiper.
Du coin de l'œil, son frère l'observa un instant dans l'espoir de le voir faire preuve d'un peu d'optimisme mais le sentit plombé par une bonne dose de morosité. Il lui tapota alors le genou affectueusement, et tenta de le remotiver par ces mots :
- Haut les cœurs, Sam. Faute de mieux, on fait ce qu'on peut pour rester dans le jeu au cas où on pourrait peser sur la partie, mais ce qui compte c'est que Chaos soit mis sur la touche. Et oublie pas que Castiel est à la manœuvre de son côté. Si ça se trouve, tout sera terminé avant qu'on arrive à Indianapolis.
Le frêle rictus qui dérida un peu les traits de Sam eut au moins le mérite de démontrer son désir d'essayer de se contenter du peu qu'ils avaient, sans préjuger des chances que le plan des anges, au demeurant inconnu, avait de réussir. Il modifia de nouveau quelque peu sa position, et répondit :
- Peut-être, oui. Espérons. Après tout, t'as raison, essayons de nous concentrer sur ce qui est à notre main.
Il ouvrit la boîte à gants et Dean le vit fouiller dans l'éventail impressionnant de fausses cartes de toutes natures dont ils abusaient pour dissimuler leur véritable identité lorsqu'ils enquêtaient.
- Pas besoin de faire ça maintenant, prêcha-t-il. On arrivera trop tard pour voir le prof aujourd'hui, on aura le temps de peaufiner les détails ce soir.
Sam adhéra à sa vision et délaissa la panoplie. Il referma la trappe, puis étira son dos. Enfin, il baissa le regard, l'air songeur. Dean hésita près d'une minute, rythmée par le seul bruit du moteur les propulsant le long de la route déserte, avant de s'enquérir :
- Ça va ?
L'interpellation tira Sam de ses pensées et le jeune homme tourna lestement la tête vers son frère.
- Hum ? Ça va, oui. Et toi ?
La question de Dean n'était pas dénuée d'arrière-pensée. Il se sentit un peu gêné aux entournures de l'expliciter, mais n'en reprit pas moins :
- Ouais, ouais... Ça va. En fait, si je te demande ça c'est parce que... je te vois gigoter sur ton siège depuis tout à l'heure ; ça va, t'es à ton aise ? T'as besoin de pisser ?
Haussant les sourcils, Sam répondit avec un léger sourire poli :
- Non, merci. Ça va, et ma vessie aussi.
- Ok, ok, renvoya l'aîné d'un air apparemment si détendu que ses mains se crispèrent sur le volant. Mais si tu veux qu'on s'arrête pour te dégourdir les jambes, pas de souci, hein ? On finit par avoir le cul endolori, à rester assis.
Les sourcils de Sam allèrent empiéter sur son front de plus belle. Dean se para alors d'un masque d'impassibilité digne d'une représentation théâtrale quand il tendit le cou en braquant ses yeux droit devant lui, l'air guindé, mais le rouge à ses oreilles cria tout le contraire et son cadet, qui souffla un ricanement, ne put s'empêcher de s'en amuser.
- C'est mon postérieur qui t'inquiète ? titilla-t-il d'un sourire piquant.
Dean, feignant l'indifférence, ne lui concéda pas même un regard. Sa mine compassée ne fit qu'affermir le sourire de Sam qui le visa d'un œil narquois, sans plus le lâcher.
- C'est juste que... j'ai l'impression que j'y suis peut-être allé... un peu fort, par moments, ce matin, verbalisa finalement l'aîné des deux hommes d'une voix rauque. Mais, si tu me dis que ça va... ok. Parfait.
Il se racla la gorge comme pour tenter d'évacuer ce qu'il pouvait d'embarras tout en se grattant le front. Sam patienta quelques secondes avant de répondre d'un air serein :
- Si ça m'avait déplu ou été désagréable, j'aurais su te le dire, ok ? Arrête de t'inquiéter après coup chaque fois qu'on baise, je suis pas en sucre. Tu as agi exactement de la manière dont je voulais que tu agisses, alors t'en fais pas. Et si je ressens quelque chose en ce moment, c'est sûrement pas de la douleur.
Le sentiment palpable de profonde satisfaction qui avait réchauffé la voix de Sam eut un effet positif sur Dean qui se sentit tout à la fois rassuré et conforté dans sa valeur. Il se trouva ridicule d'éprouver une fierté puérile pour sa performance, surtout au regard du partenaire Ô combien improbable auprès duquel il s'était illustré mais, toute honte bue, cela ne l'empêcha pas de changer à son tour de position sur le siège, tendant le dos et roulant des épaules dans une posture affirmée qui consterna son frère autant qu'elle le ravit.
- Sam, osa-t-il au bout d'un instant, l'air cabot. J'suis en train de me dire que... vu qu'on a jusqu'à demain, on peut ptet se prendre un hôtel sympa pour la nuit, en arrivant ?
Le regard malicieux et entendu dont il couva son frère amena celui-ci à considérer sa proposition avec un intérêt circonspect.
- Et dire non à nos motels bas de gamme ? ironisa Sam. En quel honneur ?
Dean chercha ses mots en tâchant de faire bonne figure même s'il avait espéré un peu plus d'enthousiasme de la part de son cadet.
- Bah... Je me disais que... si t'avais envie de passer le temps, bien sûr, alors... on aurait ptet pu...
Les mouvements de tête secs et nerveux par lesquels l'aîné de la fratrie choisit de faire passer le message fit glousser le puîné.
- Je te fais marcher, se plut à lui dire ce dernier. J'ai très bien compris, pas besoin d'un dessin.
Dean estima qu'il s'agissait probablement d'un oui mais garda pour lui son incertitude. Très vie levée par Sam, qu'il entendit marmonner :
- Apparemment on a du pain sur la planche, ce soir...

Les Winchester arrivèrent à Bloomington après vingt-trois heures, dans la nuit claire. Sur le chemin, ils avaient pu joindre l'université et se faire confirmer la présence de Gérald Hansen sur le campus le lendemain, même s'ils n'avaient pas réussi à décrocher de rendez-vous. Ils essaieraient autrement. Ils avaient également contacté les hôtels et après qu'on leur avait assuré la disponibilité d'une chambre, avaient choisi de descendre au Graduate Bloomington, un hôtel sur cinq niveaux à la longue façade de briques rouges et de verre, situé à quelques centaines de mètres de l'université. Ils découvrirent un établissement d'excellente facture, au thème vintage faisant la part belle aux boiseries et, dès qu'il eut franchi les portes à tambour, Dean visa l'imposante gravure qui trônait au centre du mur derrière la réception, au fond, et qui mettait à l'honneur l'équipe de basket des Hoosiers du début des années cinquante. Foulant du pied le dallage blanc et noir en balayant d'un large regard le vaste espace que les appliques au plafond éclairaient d'une lumière chaude, le chasseur marcha jusqu'à la réception, Sam étant resté en arrière pour tenter une nouvelle fois de joindre Cally. Dean posa la main sur le bois verni de la réception, et fut accueilli par une jeune femme menue au chignon impeccable.
- Bienvenue au Graduate, monsieur. Comment puis-je vous aider ?
- Bonsoir, miss, dit-il d'un air que même les événements du moment ne purent totalement dépouiller de ses réflexes de séducteur. J'ai appelé tout à l'heure, pour une chambre. Est-ce à vous que j'ai eu le plaisir de parler ?
- Oui, absolument, confirma-t-elle aimablement. Vous souhaitiez une chambre pour la nuit, c'est bien cela ? Pour deux personnes ?
- Vous avez une excellente mémoire, fit-il d'un clin d'œil.
- Vous avez appelé il y a trente minutes, le souvenir est encore frais, recadra-t-elle d'un sourire net. C'est pour vous et... le grand monsieur qui arrive ?
Comme son regard se porta par-dessus l'épaule de Dean, celui-ci jeta un œil dans son dos et vit son frère qui passait les portes, son sac sur l'épaule.
- Exact, attesta-t-il. Vous avez des king-size, j'espère.
- Rassurez-vous, monsieur, promit-elle dans un gloussement. Vous n'aurez pas les pieds qui dépassent.
La réceptionniste se pencha sur son ordinateur et procéda aux vérifications d'usage.
- Nous avons une chambre qui devrait vous convenir, reprit-elle. Avec deux grands lits et une très confortable salle de bains. Ou, si vous préférez, deux chambres séparées. Le tarif n'est pas beaucoup plus élevé.
Dean s'apprêta à répondre quand, soudain, lui revinrent en mémoire des souvenirs analogues. Combien de fois les avait-on crus en couple ? Combien de fois, au cours des années passées à sillonner les routes, s'étaient-ils vus proposer de partager d'office une même chambre, voire un même lit ? Autant de fois qu'ils avaient dû reprendre leurs hôtes pour les détromper, sans doute réussissant alors plus ou moins à les convaincre, ceux qui peut-être, avaient su entrevoir bien avant eux l'évidence. L'ironie de la situation inspira un léger sourire à l'aîné des Winchester qui ne s'était jamais vu rectifier dans le sens opposé, l'interprétation qui était faite de leur duo. Il songea un instant à laisser faire. Prêt à accepter la chambre aux deux lits, après avoir même envisagé de considérer les chambres séparées, bien que cette configuration allât à l'encontre de leurs divers besoins du moment.
Et puis, pour la toute première fois, un sourire tranquille peint sur les lèvres, il décida en fin de compte de réclamer :
- Merci, mais une chambre fera l'affaire. Et avec un seul lit, si c'est possible.
La jeune femme eut besoin d'une demi-seconde pour apprécier la situation sous cette nouvelle perspective et parut un peu gênée.
- Je vous prie de m'excuser, monsieur. Je n'avais pas compris, je... Bien sûr, une chambre, un seul lit. Rien de plus simple.
- King-size, le lit, rappela Dean d'une mine satisfaite et le cœur léger.
Elle rougit.

Les formalités accomplies, les deux frères suivirent leur hôtesse jusqu'à la chambre et, en en franchissant le seuil, ne regrettèrent pas leurs presque deux-cents dollars. Du parquet anthracite au plafond clair, des murs au papier-peint sobre et rétro jusqu'aux larges fenêtres drapées de rideaux aux motifs contrastés et géométriques, la décoration et l'impression de propreté firent forte impression, même si Dean se serait volontiers passé des lampes de chevet aux imprimés fleuris. Une chauffeuse dans un coin, près de la baie vitrée qui donnait sur un petit balcon meublé, un téléviseur posé sur une console face à la tête de lit en bois couleur miel qui montait jusqu'au plafond en intégrant tiroirs et placards... Et ce lit ! Aussi haut qu'une table. Immense et épais. Doté de deux paires d'énormes oreillers, de traversins et d'une courtepointe aux tons clairs qui donnait simplement envie de se blottir dessous.
La première chose que fit Dean une fois qu'ils se retrouvèrent seuls, fut d'aller s'y jeter.
- Aaaah..., expira-t-il en extase, bras en croix. Je crois bien... que je vais dormir comme un bébé.
Sam, près de la porte, avança lentement vers l'intérieur de la pièce en observant la vaste couche avec un intérêt curieux.
- Un seul lit ? s'étonna-t-il non sans saveur.
Il soupçonna son frère d'y être pour quelque chose mais, peu envieux de s'en plaindre, se contenta de l'entendre dire, sa tête presque enfouie dans le creux des oreillers :
- T'as vu ça ? Pour une fois qu'ils ont le compas dans l'œil...
Dean avait eu beau tenter de faire montre de désinvolture, Sam le sentit affligé, sans doute rattrapé par tout un tas d'idées pesantes dont il n'essaya même pas de faire l'inventaire. Le cadet des Winchester s'employa plutôt à lui faciliter les choses, et en s'approchant du lit il alla dans son sens en s'efforçant de plaisanter malgré la fatigue et l'inquiétude :
- Où est le tabouret pour grimper là-dessus ?
- Si tu prends assez d'élan, tu vas y arriver, répliqua Dean en décochant un sourire. En tout cas, la chambre a de la gueule, ça change des motels pourris. Et même du bunker.
Un changement salutaire, songea Sam. Et il se demanda dans quelle mesure cette échappée vers Bloomington n'était dictée que par l'espérance de s'armer d'une façon ou d'une autre contre Chaos.
Il s'étendit à son tour, découvrant le confort d'accueil du matelas et, allongé à la gauche de son frère sans que ce dernier n'ait besoin de se pousser pour lui faire la place tant l'espace était généreux, il statua :
- Ah ouais, dis-donc... Ça, c'est du matelas. Au fait... toujours pas de nouvelles de Cally.
- J'avais compris, à ta tête, glissa Dean au bout d'une seconde, la voix plus grave.
Ils restèrent ainsi côte à côte pendant quelques instants, immobiles et silencieux, plongés dans leur pensées, leurs rêveries, et profitant sans rien dire de la si douce présence de l'autre. Sam garda les yeux rivés sur les six bras du lustre en bois en s'imaginant les griffes d'un piège qui se refermerait sur Chaos, cristallisant là son espoir d'éradiquer cette menace avant qu'elle ne prenne une ampleur trop grande, s'il n'était pas déjà trop tard. Il pria pour que le professeur Gérald Hansen les aide à dissiper le brouillard, même s'il ne voyait guère comment il en aurait les moyens. Il choisit toutefois de rester positif. Et prit subitement conscience que Dean, la tête tournée vers la sienne, le regardait fixement. Avec une extrême douceur. Une infinie tendresse. Les yeux caressants et brillants.
- Quoi ? interrogea-t-il d'un sourire surpris en le visant en retour. Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Dean laissa un timide sourire éclore sur ses lèvres et haussa légèrement les épaules.
- Pour rien, assura-t-il d'une voix suave. Je suis content d'être là, avec toi. Qu'on soit tous les deux, ensemble.
Sam lui répondit d'une expression à l'avenant. Il releva la main pour la laisser tomber lentement sur la joue de son frère et répondre d'une caresse :
- On aurait pu souhaiter des circonstances meilleures, tu crois pas ?
- Je m'en fiche, protesta Dean en baisant la main de son cadet. L'essentiel c'est qu'on soit ensemble. Si on reste soudés, on surmontera tout ça comme tout le reste. Tu verras.
Son optimisme réchauffa le cœur de Sam qui l'avait connu bien plus sombre, au cours des jours passés.
- J'en suis sûr, jura-t-il. J'en ai jamais douté.
Dean tendit alors tout doucement le cou, entrouvrit les lèvres, et très lentement, vint effleurer celles de son frère qui l'accueillit en plein accord. Leurs bouches se caressèrent délicatement, leurs nez se chatouillèrent, et ce fut en prenant tout leur temps qu'ils se lièrent au travers d'un baiser étroit et profond dont ils ne cessèrent de repousser le terme.
- N'arrête pas, réclama Sam quand Dean rompit l'étreinte. Embrasse-moi encore...
Il repartit aussitôt à la conquête des lèvres de son frère qui accepta un court baiser avant de rétorquer, la joue de Sam dans le creux de la main :
- On n'avait pas dit qu'on avait du boulot, pour demain ?
- Demain, c'est demain, opposa fermement le cadet de la fratrie pour qui s'unir à son aîné devint l'unique priorité. Allez, viens.

Sam pivota alors sur le flanc pour se rapprocher de Dean qui s'abandonna de plein gré au désir de son frère. Avec félicité, il s'offrit à lui corps et âme, le laissant couvrir sa peau de baisers de plus en plus enflammés, de caresses de plus en plus audacieuses, et bientôt nus ils lièrent furieusement leurs corps pour s'aimer sans réserve, indifférents, au moins l'espace de quelque heures, à tout ce qui ne concernait pas uniquement et exclusivement leur faim de l'autre, inextinguible.