Chapitre 35
Sam et Dean s'infiltrèrent dans le campus sans difficulté, et rejoindre le bâtiment où se trouvait le bureau de Hansen ne leur prit que quelques minutes. Silencieux, en jeans, boots et blousons sombres, ils profitèrent de la nuit sans lune et des nombreuses zones de pénombre, à l'écart des allées où ils purent deviner la présence tardive de quelque étudiant en chemin vers son dortoir, pour aborder sans être vus la façade de l'édifice près duquel appliques et lampadaires dispensaient une lumière pâle. Par chance, les fenêtres de Hansen donnaient sur les jardins arrière, à l'opposé des esplanades et des chemins où le risque d'être repéré était plus grand. Discrets comme des chats, ils longèrent les murs sans un bruit et, rendus sous les vitres du bureau qu'il leur fut aisé d'atteindre puisque la pièce se trouvait au rez-de-chaussée, ils mirent en pratique leur art de l'intrusion pour y pénétrer sans même rayer un carreau.
Cally avait enfin donné de ses nouvelles. La chasse à laquelle elle avait pris part lui avait valu une jambe cassée, mais sa sœur et elle étaient sauves, hormis cet os brisé. Elle avait révélé que c'était justement grâce à sa cadette, étudiante du professeur Hansen, qu'elle avait pensé à lui comme un possible informateur suite à la requête de Dean. Bill Prax avait abondé, alors elle avait orienté les Winchester vers Bloomington. Au cas où. Elle avait paru déçue du peu de progrès des deux frères, qui l'avaient néanmoins remerciée de leur avoir poussé le renseignement. Et ils s'étaient promis de se retrouver autour d'un verre, dès que l'occasion se présenterait.
S'appuyant sur les dires de sa sœur, qui avait eu loisir d'étudier les parutions de Hansen en marge des cours, Cally avait tout de même fourni quelques détails qui avaient perturbé les deux hommes. Sam avait alors passé près de deux heures à fouiller l'Internet et y avait déniché quelques éléments troublants qui lui avaient échappé lors de ses premières recherches. Publication d'un long article sur l'Apocalypse : mai deux mille huit. Thèse sur la chute du Paradis: année deux mille quatorze. Évocation de la Némésis de Dieu : deux mille quinze. Sam et Dean s'en étaient trouvés secoués, car comment expliquer que les écrits de Hansen aient ainsi si bien collé au déroulement de certaines des plus graves crises qu'ils aient traversées ? La réelle identité de cet homme, dont ils avaient eu le vague sentiment qu'il ne disait pas tout, s'était faite plus incertaine que jamais. Et, s'étant mis à croire qu'il existait peut-être finalement une véritable chance d'avancer dans leur quête, ce fut parés de la ferme intention de découvrir le fin mot de l'histoire qu'ils s'introduisirent dans son bureau, lampe torche à la main.
Sitôt entrés dans la pièce plongée dans le noir, ils tirèrent les rideaux et éclairèrent du bout du poing. L'endroit n'avait pas changé depuis leur première visite, et offrait toujours son lot impressionnant d'ouvrages et d'objets de toutes sortes soigneusement rangés sur pratiquement toute la surface des quatre murs. Guidés par Hansen, au matin, ils n'avaient pas vraiment eu loisir de s'attarder sur les possessions du professeur, dont certaines avaient pourtant paru insolites, mais ils comptaient bien combler cette lacune sans perdre un seul instant, convaincus que c'était dans l'analyse des effets personnels de l'érudit qu'ils en apprendraient le plus sur lui.
- Je prends le bureau, chuchota Sam en allumant la lampe qui y trônait.
Son frère le laissa fouiller le meuble et après être allé s'assurer que la porte était bien fermée, commença immédiatement à balayer les murs, passant au faisceau de sa lampe la collection hétéroclite qui s'étalait. Il y avait surtout des livres, mais Dean identifia également des parchemins, donc certains semblaient sans âge. Des statuettes, de toutes formes et tailles. Des armes, comme cette dague de cuivre pluriséculaire. Des calices, des vases canopes. Et même des bijoux, à demi dissimulés dans le fatras agencé des étagères. Le chasseur émit un sifflement impressionné car si de prime abord, la plupart de ces objets pouvaient sembler quelconques, voire n'être que de pâles imitations, il constata rapidement que bon nombre d'entre eux, les moins mis en avant, étaient plus authentiques qu'ils en avaient l'air. Il fut d'ailleurs vite persuadé qu'un inventaire précis aurait demandé des jours, même au plus initié, et ne sachant bientôt plus où poser les yeux il s'extasia :
- Regarde-moi ça... C'est une vraie caverne d'Ali Baba... Même quand l'archéologie est ton dada, combien de temps il faut pour rassembler autant de trucs ? Et... comment ?
Sam, occupé à essayer de forcer un tiroir, y renonça de crainte d'abîmer la serrure et de compromettre une nouvelle entrevue avec Hansen, qui aurait tôt fait de faire de lien avec leurs personnes. Il se rabattit sur les reliques à sa portée sur la table et estima, tout comme Dean, que de véritables trésors se fondaient dans la masse des pièces de piètre valeur. Profitant du clinquant ou de la taille de ces dernières pour se dissimuler d'autant mieux.
- C'est incompréhensible, qui est ce type ? fit Sam qui n'arrivait pas à songer à autre chose qu'à ses publications prophétiques.
Il jeta son dévolu sur la statuette d'un singe, peut-être un babouin, où il aperçut des glyphes presque effacés. Sur le mur, face à lui, Sam remarqua un masque d'oiseau au bec long et fin, dont la surface comme constituée de mille écailles reflétait le moindre rai de lumière.
- Une chose est sûre : pas un simple prof, s'avança Dean sans trop prendre de risques tout en éclairant de sa torche les yeux d'une tête de chat. Qu'est-ce que tu caches, Hansen ?
Ni lui ni Sam ne vit la porte s'entrebâiller sans même un cliquetis. La pleine lumière du plafonnier, alors, explosa et, tous poils hérissés, les frères se tendirent vers l'entrée pour voir Gérald Hansen posté là qui les toisait d'un regard perçant.
- Bonsoir, messieurs, prononça-t-il d'une voix lisse et froide comme la glace. Je n'ai pas souvenir que nous ayons convenu d'un autre rendez-vous.
Muets comme des carpes, tous leurs sens en alerte, les deux frères esquissèrent un geste simultané pour lentement réduire la distance qui les séparait. Sans quitter Hansen du regard une seule seconde, cherchant à déterminer s'il était armé, et quel niveau de danger il représentait. L'homme aux yeux bleus avança lui aussi lentement vers le centre de la pièce, surveillant les mouvements des deux autres, et au moment où Dean, qui s'était replié vers Sam, toujours près du bureau, ne fut plus qu'à quelques pas de celui-ci, l'aîné lança, sarcastique :
- Vous bossez rudement tard, professeur...
- Pas plus que vous, rétorqua Hansen. Est-ce dans l'intention de me voler, que vous êtes revenus? Je préfère vous avertir : vous aurez beaucoup de difficultés à sortir d'ici autrement que les mains vides.
Dean s'immobilisa. Ses bras s'écartèrent légèrement et il sembla faire barrage entre son frère et leur opposant.
- C'est une menace ? jeta le chasseur, sa lèvre supérieure se contractant en laissant paraître le blanc de ses dents.
- Un fait, rétorqua l'homme au teint mat. Ni plus, ni moins.
Il paraissait impassible, sûr de lui et inébranlable. Soit il avait la conviction d'être face à deux individus qui n'attenteraient pas à sa vie, soit il savait qu'ils ne pouvaient pas lui faire le moindre mal.
- Vous avez une sacrée collection, fit remarquer Sam sur le ton de la méfiance extrême et de la défiance. Ce n'est peut-être qu'une impression, mais certaines pièces ne sont-elles pas un peu au-dessus des moyens d'un professeur d'université ?
La question n'avait pas la moindre importance mais servit à montrer à l'intéressé qu'ils n'étaient pas dupes des secrets qu'il protégeait, indubitablement.
- Je ne pense pas que ces éléments vous soient d'une grande utilité dans la rédaction de votre article, riposta-t-il sur un ton qui oscillait entre calme et fermeté. À moins que vous ne soyez pas vraiment journalistes ?
- Bingo, coco, cracha Dean pour qui la mascarade avait assez duré. On est agents du fisc.
- Allons, cessons ce petit jeu, pria Hansen d'une voix lasse.
Et il montra les deux sièges devant son grand bureau de bois, vers lequel il marcha, provoquant immédiatement un mouvement opposé chez les Winchester qui en profitèrent pour se rapprocher davantage l'un de l'autre.
- Asseyez-vous, réclama-t-il. Je sais pourquoi vous êtes là. Reprenons notre conversation de ce matin et tâchons d'être francs, cette fois.
Il prit place dans son fauteuil et attendit que les deux frères répondent à son invitation. Pendant les longues secondes durant lesquelles ils jaugèrent les intentions de leur interlocuteur, ils cherchèrent le meilleur moyen de gérer cet imprévu qui les fit s'interroger de plus belle sur l'identité réelle de cet homme qui venait de déclarer connaître la raison de leur présence. Si tel était le cas, il connaissait de facto leur identité, voire même leurs noms. Était-il le Bobby de Prax? Ou tout autre chose ? Pour le découvrir, Sam et Dean, après s'être consultés du regard, acceptèrent de se soumettre à l'injonction de leur hôte et prirent place, lentement, face à lui.
Il avait au majeur gauche, une chevalière ornée d'une pierre rouge étincelante. Ses mains croisées devant son menton, les coudes plantées sur la table, la rendirent plus que visible. Ses yeux si bleus qu'ils en paraissaient presque fluorescents, détaillèrent un long moment les deux hommes qui campèrent sur leurs positions d'extrême prudence, prêts à dégainer. Un sentiment déplaisant d'être scrutés, décortiqués, les saisit d'un net malaise.
- Ok, professeur Jones, lâcha alors Dean pour tenter d'échapper à sa sensation d'inconfort. Causons.
Hansen l'observa d'un air attentiste jusqu'à tendre brièvement les doigts vers lui, sans décroiser les mains.
- Je vous en prie, fit-il. Dites-moi la raison de votre présence. La vraie raison.
L'impression de ne rien maîtriser ne mit guère les deux frères à l'aise. Ils avaient besoin de muscler leur jeu, et avant tout, de savoir à qui ils avaient affaire.
- Vous voulez parler franchement alors faisons-le, imposa Sam. Vous savez déjà pourquoi nous sommes là, vous venez de le dire. Et si c'est vrai, c'est que vous n'avez pas été plus honnêtes que nous sur votre identité.
- Je suis tel que vous me voyez, contredit Hansen. Un conteur. Un transmetteur de savoir. Mais je côtoie ceux de votre espèce depuis bien assez longtemps pour savoir que vous ressembler est la meilleure assurance que cela perdure.
Un frisson glacé parcourut l'échine des Winchester qui eurent soudain le sentiment que la nature de Hansen, ou quel que fût son véritable nom, était beaucoup plus éloignée que ce qu'ils avaient pu croire. Dean exécuta mentalement le geste exact qu'il devait faire pour se saisir de son arme, et réagit, un rictus acerbe sur les lèvres :
- Notre espèce ? Les chasseurs... ou les humains ?
Après les mots qu'avaient prononcés l'homme aux yeux bleus, la question parut tout à fait légitime à Sam et Dean qui purent presque sentir sur leur peau moite se refermer des mâchoires d'acier, et se dévoiler n'avait désormais plus d'importance. Peut-être fut-ce même le meilleur moyen de faire comprendre à leur opposant qu'ils étaient prêts à agir comme les chasseurs qu'ils étaient.
- Je n'ai pour les humains aucune espèce d'aversion, affirma-t-il calmement en calant le dos dans son dossier. Quant à vos confrères, je leur fournis les informations dont ils ont besoin pour pacifier un peu ce monde. La tâche est vaste, vous ne me contredirez pas.
Les deux frères le regardaient fixement, résolument hostiles, en alerte maximale. La crainte de découvrir à qui ils avaient réellement affaire, alors qu'ils n'étaient venus consulter qu'un professeur d'université, leur serrait la gorge.
- Qui êtes-vous vraiment ? insista Sam sans desserrer les dents.
Alors, le poids des années, celui des siècles, et même des millénaires, parut soudain voûter les épaules de Hansen. Très légèrement, sa tête pencha vers l'avant, comme s'il versait un regard sur ses souvenirs. Sans doute à cause de l'éclairage, l'éclat azuréen de ses yeux parut pâlir, le blanc dans ses cheveux se faire plus fort, et les rides sur son visage se creuser plus profondément. Il joignit les mains sur son ventre et, après avoir semblé peser sa décision, révéla :
- Bien des noms m'ont été donnés au fil du temps. Plus qu'il ne m'en revient, à vrai dire. J'étais... Djehuty. A'an. La Voix de Râ. Le Scribe de Maât.
Sam ne vacilla pas. Extérieurement, en tous les cas. Dean, lui, pâlit même sans faire le lien entre ces dénominations, car il craignit d'avoir compris de quoi il était question.
- Connais pas, cracha-t-il sur un ton lapidaire.
Hansen le regarda sans expression pendant un court instant, puis narra :
- Je parcourais les sables du désert alors que vos ancêtres découvraient à peine les vertus des rives fertiles de Nînw. J'ai pris l'ibis pour emblème, et j'ai accompagné les hommes pour les instruire sur les réalités de ce monde, leur enseigner la voie de leur survie contre les caprices de mes semblables et les dangers qui rôdent depuis la nuit des temps. Quand les miens ont commencé à décliner, disparaissant de la surface du globe à mesure que vous en faisiez la conquête, on me confondait alors avec Mercure. Au moment où j'ai décidé qu'il était temps pour moi de m'effacer à mon tour, on me connaissait sous le nom de Thot.
Le regard dans le vague, Dean réprima un haut-le-cœur, quand Sam, blême, darda les yeux sur celui qui leur faisait face. Le jeune homme avait les mâchoires si serrées que ses dents lui faisaient mal, mais si son instinct lui criait de bondir, il en fut empêché pour une raison qu'il ne comprit qu'à demi. Peut-être l'espoir déraisonnable que la foi de leur frère chasseur en cet individu soit fondée. Ou la crainte de laisser passer une chance d'obtenir la réponse à leurs questions.
- Thot, cracha Sam comme un raclement de gorge. Le dieu égyptien.
Dean grimaça de dégoût et de colère, furieux de s'être jetés eux-mêmes dans la gueule du loup. Son cœur s'emballa, son cerveau fonctionnant à toute vitesse pour trouver une porte de sortie, mais le stoïcisme de son cadet l'amena à différer sa réaction tout en maximisant sa vigilance.
- Je sais que ce que vous êtes vous pousse à craindre et à haïr ce que je suis, s'entendirent-ils dire. Mais vous pouvez être assurés que vous n'avez rien à redouter de ma part. Je n'ai aucune intention de vous faire le moindre mal et, j'espère que de votre côté, vous résisterez à l'envie de me sauter à la gorge.
Suintant d'une sueur âcre, les Winchester eurent presque envie de rire. Ils ne savaient rien sur les pouvoirs de cet être, mais s'il était bien ce qu'il prétendait être alors ils seraient de toute façon bien en peine d'improviser un moyen de lui tenir la dragée haute.
- Nous ne sommes pas des assassins, défendit Sam avec une tension extrême des traits et de la voix. Mais on ne vous craint pas sans raison, et si quoi que ce soit représente une menace pour les gens dehors, on agira sans hésiter.
- Ce n'est pas moi qui vous en ferai le reproche, affirma Hansen, ou plutôt Thot, qui comprit le message. Sans quoi, ceux de vos collègues qui se tournent vers moi n'auraient pas eu l'occasion de le faire deux fois.
Même s'ils se sentirent trompés et abusés de découvrir que plus d'un des leurs s'en remettait presque aveuglément à un représentant de leurs plus dangereux adversaires, Sam et Dean furent contraints de se rendre à l'évidence : Bill Prax, entre autres, était toujours vivant et les indications du professeur n'y étaient sans doute pas pour rien. À la défiance que leur inspirait Thot, s'ajouta pour les Winchester la perplexité de ses actions manifestes contre-nature, même s'ils n'étaient pas à leur première expérience d'un ennemi ancestral ayant supposément choisi de rejoindre leurs intérêts.
- On est censés croire à la sincérité de ta grande bienveillance alors que tu les entourloupes depuis... Depuis combien de temps, déjà, Sam ? persifla Dean, révolté, en mitraillant leur antagoniste avec une intense animosité.
- Plusieurs années, attesta le cadet, blême, sur la base des dires de Prax.
- Votre réaction démontre que personne n'aurait rien eu à gagner si j'avais dévoilé mon identité, martela-t-il. Ni eux, ni moi.
- Tandis que là c'est win-win ? se récria Dean.
Il se leva brusquement et s'insurgea :
- Ça suffit, je resterai pas une minute de plus à écouter ces conneries. On se casse, et si t'es aussi inoffensif que tu le dis, tu verras pas d'objection à ce que je balance le scoop de ton imposture sitôt que je serai dehors.
Sam, qui n'en pensait pas moins, se tendit encore en anticipant la réponse de Thot à cette défiance. Mais le dieu de la sagesse sembla ne pas avoir volé son titre, et après s'être contenté de considérer Dean avec un calme égal, il asséna d'une voix ferme et posée en fichant son regard insondable dans les yeux du chasseur :
- Si c'est là ta priorité, fais ce que tu as à faire. Je ne t'en empêcherai pas, Dean Winchester. Mais la raison de votre venue, à ton frère et toi, me parait autrement plus urgente.
En ces quelques mots, par ce regard, Gérald Hansen avait terminé de disparaître pour laisser le dieu Thot reprendre toute sa place, et le changement, aussi subtil que saisissant, figea les deux frères pour qui découvrir que leurs noms lui étaient connus ne fut pas le plus déstabilisant. Une peur diffuse les prit alors ; celle de voir leur opposant leur faire grief de ce fauve qu'ils avaient contribué à relâcher, tandis que même dans la manière dont il quitta son siège pour à son tour se dresser sur ses pieds, le professeur d'âge mûr n'exista plus. Thot apparut, noble et grand, déterminé, charismatique, et Dean ne put s'empêcher de reculer d'un pas tandis que Sam se leva lentement lui aussi pour mieux parer à toute éventualité.
- N'ayez pas l'air si surpris, clama la créature sans âge. Évidemment, que je sais qui vous êtes. Je sais aussi que si vous m'avez questionné sur Chaos c'est parce que vous êtes informés de sa résurgence, et même si mes connaissances sont vastes je ne suis pas omniscient au point de savoir comment vous en avez eu vent.
Même les quatre yeux verts des deux frères furent en mal de soutenir l'intensité des deux prunelles azur, implacables et pénétrantes comme deux lames de glace. Pourtant, il n'émanait de Thot toujours aucune hostilité, aucune velléité de violence. Il se tenait là, tel le flanc abrupt mais accessible d'une montagne millénaire, prêt à partager ses ressources avec ceux qui auraient le courage d'y prétendre.
- Je sais pas de quoi tu parles, brava Dean, conscient de la futilité de son déni.
Thot se déplaça, lentement, passant devant le bureau, au niveau des sièges, au même rythme que Sam et Dean s'en éloignèrent d'autant pour se placer côte à côte.
- Je vais vous dire ce que je crois, posa le dieu. Je crois que vous vous êtes trouvés au contact de l'un des miens et que c'est par lui - ou elle - que vous avez appris l'existence de Chaos. Cherchant à vous prémunir du danger qu'il représente, vous vous êtes mis en quête des informations qui vous font défaut, et intrigués par la coïncidence, avez décidé de venir m'interroger sur les écrits que j'ai produits récemment sur le sujet. Est-ce juste ?
Leur expression sombre, mêlant réticence et perplexité, répondit pour eux. Les deux frères échangèrent un bref regard, au terme duquel Sam eut un aveu implicite.
- Cette chose qui vous chasse... à quel point elle est dangereuse pour nous ?
Thot baissa les yeux quelques secondes, accordant toute sa valeur à cette question. Et en s'appuyant sur le bord du bureau, il eut un geste d'apaisement envers les Winchester en acceptant de partager avec eux les éléments qu'il détenait.
- Chaos a besoin de notre essence pour croître, car lui-même est d'essence divine, livra-t-il gravement. Mes étudiants le qualifient parfois de... prototype. L'analogie est valable. Il peut nous sentir, remonter notre piste, et à la manière de tout prédateur il opte pour la proie la plus facile. Pour gagner en force et passer à la suivante.
Sam et Dean se remémorèrent les dires de Castiel et des Érotes. En redoutant la suite.
- L'espèce humaine n'intéresse pas Chaos, affirma Thot. Mais s'il croît suffisamment, les ravages qu'il pourrait causer seraient d'ampleur cataclysmique.
- Pourquoi ? cracha Sam qui rejetait cette idée, même s'il connaissait déjà la réponse. Pourquoi il ferait ça ?
- Mais parce que c'est sa nature, avança Thot d'un air d'évidence. Je vous répète ce que je vous ai dit plus tôt : ce monde, par tout ce que l'Homme l'a abimé, fournit un terrain idéal au Primordial pour œuvrer selon sa programmation. Il n'existe que pour grandir et s'étendre, sans raison logique, ni dessein arrêté.
- Un cancer, grogna Dean, effaré.
- Avec non pas la simple destruction pour finalité, nuança la divinité, mais le remodelage complet de l'existant. Une étape à laquelle ni les hommes, ni les dieux ne survivraient. C'est une menace qui doit être enrayée.
- Comment ? vibra Sam d'un regard ardent, prêt à tout pour contrecarrer cette énième fin du monde. Comment on s'en débarrasse ?
- Chaos ne peut être détruit, prévint le dieu de la sagesse. Il ne doit pas être détruit.
- Pour quelle raison ? défia Dean. Pourquoi laisser courir cet holocauste sur pattes ?
- Parce que sa disparition entraînerait une modification des équilibres qui pourrait aboutir à faire émerger quelque chose de pire encore, mit en garde Thot en semblant renoncer à voir les deux humains comprendre tout à fait. Et quand bien même aurions-nous la volonté d'essayer de le détruire... il n'a pas de faiblesse. C'est une entité entre deux dimensions, intangible, malléable, protéiforme. L'unique solution est de le confiner à nouveau. Il faut le renvoyer dans sa geôle. Le plus vite possible.
Un glaçon parut parcourir l'échine des Winchester qui se figurèrent un ennemi pire encore que ce qu'ils avaient imaginé. Si telle était la vérité - et malgré leur désir de ne pas y croire, le doute leur fut difficile à considérer - la situation était alarmante.
- Mais comment ? répéta Sam qui semblait bouillir de ne savoir comment agir. Par quel moyen est-ce qu'on peut l'enfermer ?
- En commençant par l'empêcher d'atteindre la masse critique, assena Thot d'un regard direct. En le privant de sa source de nourriture. Des dieux qu'il consomme. C'est l'objet des écrits que je diffuse et des propos que je porte : avertir les miens. Répéter le message d'alerte, pour transmettre à chacun, partout, la consigne suivante : Restez cachés. C'est notre seul moyen de le ralentir.
Dean abaissa le menton, méditant sur la réalité des événements et les sentiments plus que contradictoires qu'ils lui inspiraient. À la lumière du danger extrême qui couvait, il aurait voulut faire taire cette voix en lui qui se réjouissait que les dieux aient trouvé leur maître, car il comprenait aussi bien que Sam que leur disparition précèderait alors de peu celle des hommes. Il restait en tous cas dérouté par la philosophie de Thot ; son projet de résistance passive. Son manque de combativité. Était-il sincère ? Ou bien, maintenant qu'il s'était dévoilé, tentait-il seulement de les convaincre qu'il ne constituait pas une menace digne d'être éliminée ? L'aîné des Winchester, qui réserva son jugement, brocarda alors :
- Et après, quelle est la suite du programme ? Attendre que Vulcain lui confectionne des menottes sur mesure ?
Sam, lui, pensa mieux comprendre qui était Thot, et sa fonction actuelle n'était pas si éloignée de celle qu'avait occupée, selon le mythe, le messager des dieux. Échappé du fond des âges, précepteur des hommes, il semblait s'être posté en vigie, avertissant les siens des grandes perturbations du monde dans le souci d'en préserver l'équilibre. Le plus jeune des deux frères trouva singulier qu'ils n'aient jamais entendu parler de lui, preuve qu'il avait appris à se fondre dans la masse à la perfection.
- Tous tes congénères lisent pas la même presse, reprit Dean d'un air affirmatif. Certains ont l'air de penser qu'il y a autre chose à faire que rester planqués, t'es au courant ?
Il ne croyait pas lui-même à une alternative crédible, surtout après avoir vu dans quel état Pothos était venu à eux. Il avait lui-même fustigé les dieux de l'Amour de n'avoir pas eu l'intelligence de se cacher, mais d'un autre côté, s'il existait un moyen de combattre activement le monstre plutôt que ne faire qu'essayer de l'empêcher de se renforcer, cela lui semblait valoir la peine d'en avoir le cœur net. Thot ne sembla pas surpris, et répondit par cette question :
- Je suppose que tu parles de ceux par qui vous est parvenue la nouvelle de la présence de Chaos ? De qui s'agit-il ?
Dean hésita à répondre et brava la divinité par un regard frontal, lèvres scellées.
- Les Érotes, divulgua alors Sam.
Son frère lui jeta un rude regard de travers auquel Sam répondit par une expression d'évidence : à quoi bon garder le secret ? Un voile de dépit passa sur le visage de Thot qui, à l'évocation de la Triade, soupira.
- Si prévisible... Ils ne comprennent rien, comme tant d'autres. Ils imaginent qu'en s'armant, ils pourront dominer Chaos, ou au moins devenir une proie trop grosse pour lui, mais c'est tout l'inverse, parce qu'à chaque fois que nous faisons usage de notre pouvoir c'est là qu'il nous sent le plus. Accroître nos forces ne nous aidera pas, il ne fera que renforcer l'attrait que nous représentons et nous seront engloutis bien avant de pouvoir résister au Primordial. Comme ceux avant nous.
Sam et Dean gardèrent pour eux que cela avait bien failli se produire. Ainsi, les dieux semblaient répartis en deux camps au moins : ceux qui refusaient de ployer le genou, occupés à consolider leurs forces pour résister à leur poursuivant, et ceux qui prenaient le parti de se dissimuler à ses yeux pour ne surtout pas lui donner ce qu'il semblait rechercher avec tant d'acharnement. Mais, ce qu'ils venaient d'entendre interpella fortement le cadet qui s'enquit avec angoisse :
- Il y en a déjà eu d'autres ? Chaos a déjà... absorbé des dieux ?
En repensant au corps desséché de Pothos, il n'avait pas trouvé de terme plus approprié. Thot se mit alors en mouvement, sous l'œil vigilant des deux hommes qui le suivirent du regard jusqu'à une étagère, contre le mur, lorsqu'il confia :
- C'est arrivé, oui. Pas suffisamment pour qu'il soit hors de contrôle mais chacun des miens qui tombe nous rapproche du point de bascule.
Sam, livide, accusa le coup, quand son frère, intériorisant plus efficacement son effroi, répliqua à l'endroit de la divinité :
- Et tout ce que t'as trouvé à faire, c'est prêcher la bonne parole, publier des papelards et rabâcher que la fin du monde est proche ?
- Pour qui en connaît le sens, moralisa Thot, le mot le plus insignifiant par le vecteur le plus banal a plus de poids que tu ne le penses. Et vos moyens de communication modernes sont très utiles pour amplifier la portée du message à l'attention de ceux qui sont capables de l'entendre. Ça a toujours très bien fonctionné, jusqu'ici, sois-en sûr.
- C'est insuffisant, asséna Sam en faisant un pas en avant sous le regard alarmé de Dean. Même si assez d'entre vous arrivent à lui échapper, quel est le plan pour le neutraliser pour de bon ? Les anges semblent en avoir un et font cause commune avec les Érotes, est-ce que ça a une chance de marcher? Est-ce que vous comptez joindre vos forces aux leurs ?
- Sam..., glissa son frère en une discrète mise en garde.
Le puîné négligea son avertissement. Les yeux braqués sur Thot qu'il mettait face à ses responsabilités, il attendit qu'il reprît la parole.
- De quelle façon comptent-ils agir ? questionna l'intéressé.
À regret, et anticipant la réprimande, Sam avoua, lèvres serrées :
- On ne sait pas exactement.
Dean couvrit son frère d'un œil sombre mais garda le silence. Le dieu fut clair :
- Si leur intention est de s'appuyer sur le pouvoir des Érotes, cela échouera. La seule et unique solution est de renvoyer Chaos dans sa prison.
- Alors aidez-nous, plaida Sam d'un regard intense en faisant un pas de plus. C'est votre intérêt autant que le nôtre.
L'expression de Thot, sévère mais calme, démontra qu'il en convenait. Sa réponse ne fut cependant pas à la hauteur des espérances de Sam.
- Nous ne nous confronterons pas directement à Chaos. Nous n'avons pas pris le parti de nous cacher de lui pour commettre la folie de nous mettre à sa portée.
- Alors dis-nous comment faire pour l'enfermer ! cria le cadet des Winchester, les yeux en feu. Nous, on le fera !
Cette fois, Dean intervint. Il agrippa l'épaule de son frère et l'obligea à reculer d'un pas, ce que Sam ne fit qu'au bout d'une seconde, le regard toujours rivé sur Thot dans les yeux duquel passa une lueur.
- Quand vous vous êtes manifestés ce matin, je me suis demandé quelle était la raison de votre présence, confessa-t-il avec une curiosité réfléchie. À présent que je sais de quoi il retourne, je ne peux nier que moi et les miens aurions un intérêt évident à ce qu'un atout sur lequel Chaos n'a pas prise, intervienne pour éliminer la menace.
Les deux frères se sentirent scrutés, défiés, jugés comme devant un tribunal sur leur capacité à endosser le rôle. Thot ne s'en cachait même pas, mais que la question se posât conforta Sam à le revendiquer, peu importait s'il faisait le jeu des dieux.
- On en a vu d'autres, argua-t-il sèchement. Si tu es aussi bien informé que tu en as l'air, tu es au courant. Tout comme tu sais que c'est nous qui avons mis cette pagaille.
- En renversant le Créateur ? répliqua froidement la divinité. Nous ne serions pas là à disserter, si vous ne l'aviez pas fait.
Dean nota qu'ils partageaient la même vision mais n'y trouva guère à se consoler de leurs éternels déboires. Ni de la clairvoyance de cet ennemi potentiel dont il perçut toute la dangerosité.
- Ce qui veut dire que vous nous en devez une, intervint-il alors pour appuyer son cadet en dépit de toute sa réticence à traiter avec un dieu. On n'est pas venus pour faire la causette, ce qu'on cherche c'est comment renvoyer ce truc dans sa niche et réparer les dégâts avant qu'il soit trop tard. Tu connais un moyen, oui ou non ?
Pendant encore un instant qui sembla s'étirer plusieurs dizaines de secondes, Thot maintint sur les deux hommes, prostrés, un regard aussi lourd qu'une plaque de marbre. Hésitait-il ? Tentait-il de jauger leur valeur ? Ou ne faisait-il que s'amuser avec eux ? Enfin, il annonça :
- Il en existe bien un. Mais même si Chaos néglige les humains, le risque encouru est réel.
Sam et Dean partagèrent un même rictus ironique.
- Sans blague, tança ce dernier. Accouche, tu veux ?
Ils virent Thot qui, tout en les fixant indéfectiblement, tapota le bord de l'étagère de deux doigts battant la mesure de ses réflexions. Alors, les faisant sursauter, il se déplaça de quelques pas, vers une autre étagère encombrée d'une cohorte d'objets de taille moyenne, tout en énonçant :
- D'après nos légendes, le Créateur a conçu Chaos à l'origine puis l'a reclus lorsqu'il lui est devenu inutile. Pour cela, il l'a maintenu dans une prison dimensionnelle, scellée de sa main. En perdant son essence toute-puissante, les sceaux sont tombés, mais je crois qu'il est possible de les restaurer.
Le stress qui vrillait les tripes des Winchester monta d'un cran. Pris plus que jamais entre l'espoir d'une solution et la crainte de devoir déplacer des montagnes pour sa mise en œuvre, ils doutèrent, malgré leur ferme résolution.
- Si ça revient à dire que c'est Dieu 2.0 qui doit refermer le verrou..., commença Dean.
- Le Successeur ne prendra pas fait et cause, je le sais, coupa le dieu de la Sagesse. Là n'est de toute façon pas sa fonction. Peu importe. Car bien que dépouillé de sa Gloire, son prédécesseur peut encore être utile.
Quelque chose alors dérailla chez les deux frères. Un battement de cœur manqué. Une connexion cérébrale qui échoua. Pendant un court moment, ce fut comme si Thot s'était exprimé en égyptien. Et lorsqu'ils retrouvèrent peu ou prou leur présence d'esprit, l'effroi sur leurs visages fut patent.
- Quoi... ? s'étouffa Dean.
- C... Chuck ? s'étrangla son cadet.
- Qu'il soit démuni aujourd'hui est sans importance, enfonça Thot qui paraissait lire dans leurs cœurs comme dans un livre ouvert. Son sang reste son sang.
Sam et Dean étaient livides. Leur opposant se saisit alors d'un objet sombre, derrière un bocal, et immédiatement un son étrange retentit dans la pièce, comme un tintement ténu et lointain, qui répondit tel un écho au brusque vacillement de l'éclairage. L'abaissement de quelque sort de protection qui permettrait au professeur Hansen d'être assuré de n'être pas volé, à n'en pas douter. La main du dieu montra l'objet : il s'agissait d'un bâtonnet noir, sombre comme l'anthracite.
- Q...Quoi, balbutia l'aîné de la fratrie, son cœur battant encore la chamade. Du charbon ?
- Un fusain, rectifia-t-il. Celui que je confiais aux prêtres de la Haute-Égypte pour tracer les glyphes protecteurs au fronton des tombeaux de leurs pharaons.
Pour l'exemple, il l'abaissa juste devant lui d'un geste lent et rectiligne et l'air lui-même sembla rayé comme le verre sous l'action du diamant. Un fil lumineux orangé pareil à une traînée d'étincelles, aussi fin qu'un cheveu, griffa l'espace un court instant, puis s'évanouit sous l'œil interloqué des chasseurs.
- Imprégnez le fusain de quelques gouttes du sang du Créateur, tracez les glyphes adéquats et vous repasserez ses chaînes au Chaos. Les anges ne profaneront jamais le corps de leur Père, et les dieux n'approcheront pas le Primordial pour utiliser l'artefact. Dans de telles conditions, il semblerait tout bien considéré que vous soyez les parfaits auxiliaires pour cette mission.
Sam sentit ses intestins se nouer et eut l'impression d'étouffer. L'idée, terrifiante, de se trouver de nouveau confronté à Chuck, le désir de croire que ce morceau d'anthracite était la clé, la perspective d'un combat dont ils ne mesuraient pas l'issue, et même l'éventualité d'une perfide manipulation, tout s'entrechoquait dans sa tête, faisant battre ses tempes à la limite de sa tolérance. Désemparé, la sueur au front, il se tourna vers Dean qui sembla l'implorer de ne pas s'en remettre à lui, tant lui-même comptait sur son frère pour y voir clair. Sans formuler clairement sa réponse à la proposition de Thot, Sam reposa alors les yeux sur lui, et en déglutissant à grand peine il lança, conscient de la futilité de ses mots :
- On ne saurait même pas s'en servir... On ne connaît pas les glyphes dont tu parles.
- Cela n'a aucune importance, fit Thot d'un ersatz de sourire presque amusé. Au moment opportun le fusain parlera de lui-même. Il est à vous, si vous voulez vraiment tenter d'arrêter Chaos.
Dean n'apprécia ni le ton, ni l'expression maline du dieu qui, à cet instant, n'aurait pu renier sa parenté avec les pires représentants de son espèce. Mais ses yeux eurent tant de mal à se détacher du bâton noir... L'envie de s'en saisir, comme il saisirait leur chance de ne plus être condamnés à ne faire qu'attendre que la lutte ait lieu, fit cogner son cœur à tout rompre dans sa poitrine.
Seulement, subsistait une inconnue de taille.
- Dieu le Père n'est qu'un humain, maintenant, prononça-t-il du bout des lèvres. Même si on avait envie de t'écouter, on n'a aucune idée d'où il se trouve ni même s'il est encore vivant.
Il savait que cette problématique n'en était pas vraiment une, et qu'ils avaient dans leur manche plus d'un sort ou d'un médium pour cela. Thot leur épargna ce mal. Il avança lentement, ses yeux d'un bleu infini aussi pénétrants que ceux d'un chat dans la nuit.
- Pour cela non plus, vous n'avez rien à craindre, promit-il. Je peux vous aider à le retrouver.
