Ecrit pour Satanders sur le thème "Voix inquiétante" et "Baiser de fantôme"
L'épave est à la dérive. Si jamais elle a contenu quelque chose de récupérable, cela a moisi depuis longtemps. En être trop près, alors que le soir tombe, est dangereux.
Bien sûr, Edward donne l'ordre de s'en rapprocher.
"Pourquoi ?" demande Izzy.
Edward a un sourire qui menace de se craqueler pour laisser jaillir son excitation démesurée. "J'ai entendu une voix qui m'appelait. Il y a quelque chose sur cette épave."
"Que disait-elle ?"
Edward a un sourire de triomphe d'avoir poussé Izzy à l'interroger sur ses intérêts. Toujours, même quand Izzy ne le suit qu'en grinçant des dents. "Elle avait des secrets pour moi, mais je n'ai pas entendu les détails. C'est pour cela que j'y vais."
Izzy se prépare à maintenir le navire à bonne distance, pour récupérer son Capitaine après sa petite expédition nocturne superflue. Mais Edward le regarde dans les yeux, et ordonne "Tu viens avec moi."
Et malgré l'absurdité de cette décision, Izzy ne peut pas refuser, pas même objecter. Il devrait parler du risque que l'équipage superstitieux les laisse juste là, mais qui est-il pour contester la popularité de Barbe-Noire ?
Les navires sont amarrés comme pour le plus simple et le plus effrayant des abordages, les planches jetées. Izzy et Edward traversent d'un pas sûr. Le bateau n'a pas été entretenu depuis ce qui semble une éternité ; c'est un petit miracle qu'il soit encore à flot. Izzy analyse la possibilité d'un piège, mais non, même Edward ne pourrait si bien déguiser un vaisseau habité.
Des coquillages et des algues vertes ont grimpé le long de la coque et empoisonnent le pont. Izzy fronce le nez. Il aime la mer, comme un pirate se doit, mais seulement la surface. Ce qui se cache sous les eaux noires et lourdes, aussi profond que des sentiments enfouis, ne se manifeste qu'au moment de la noyade, ou de funérailles marines.
Edward déambule sur le pont, son pas nonchalant mais assuré, rayonnant à en pétrifier Izzy sur place s'il l'observait pleinement au lieu de voler des regards en coin. Il se penche, tend l'oreille.
"Que disent-il ?" Izzy ne croit pas aux fantômes, mais il peut parfaitement être en colère contre eux.
"Nous sommes tous mortels, Izzy," répond Edward comme si on le lui révélait pour la première fois.
"Je sais cela," grogne Izzy. Mais ce n'est pas la même chose que de vraiment le réaliser, qu'un jour Edward mourra aussi. Et les ombres sur le pont lui envoient ce message directement dans le cœur. Izzy espère mourir avant lui, dans longtemps de préférence.
Izzy ne croit pas aux fantômes, mais il peut les craindre quand même.
Edward pousse un cri ravi et tend l'oreille, écoute les révélations de quelque chose qui lui semble fascinant et qui ignore Izzy autant qu'Izzy l'ignore. Edward répond à son fantôme, semble débattre. Izzy fait semblant de ne pas entendre. Izzy reconstitue avec une parfaite clarté que le capitaine, s'il existe seulement, lui dit avoir été pris dans une zone de calme plat si cruelle que l'équipage menaçait de mourir d'ennui avant de mourir de soif. Que quand une brume sombre s'est ouverte, menaçant des les aspirer, eh bien, c'était moins terrible que ne pas bouger du tout.
"J'aurais fait la même chose !" s'exclama Edward, et Izzy sait qu'il est sincère. Heureusement que le royaume des morts n'existe pas - il n'existe pas, n'est-ce pas ? - parce qu'Izzy ne pourrait pas l'arrêter.
La voix fantôme a le bon sens d'essayer de le décourager, de lui affirmer que passer par le onde des morts leur prendra leurs corps et leurs âmes, ne laissera rien d'eux, et Edward élude cette fin d'un geste distrait.
"Tu n'est pas rien pour moi !" dit-il, à cet esprit qu'il ne connaît pas, et qui semble être nulle part et partout. Il saute sur le plat-bord, y marche avec un équilibre remarquable, malgré le risque de finir dans l'eau à tout moment. Puis il s'immobilise, songeur.
Les eaux noires sont les marques de la nuit qui tombe, pense Izzy très fort. Il n'y a rien ici qui vient du royaume des morts, rien. Si les fantômes existaient, Izzy a tellement tué qu'il serait hanté depuis longtemps.
Edward se retourne vers Izzy. "Il est parti," dit-il.
"Pas trop tôt."
Edward a un sourire satisfait qui semble venir de trop loin. "Il m'a embrassé. C'est la première fois qu'un fantôme m'embrasse."
Izzy n'a pas voulu se demander si le fantôme existait vraiment, si Edward l'imaginait, ou s'il faisait juste semblant, en un de ses jeux que son esprit crée quand le vrai monde refuse de le défier assez. Il n'a pas besoin de répondre à cette question pour bouillir de jalousie.
"Il ne devrait pas se le permettre," répond-il automatiquement.
Edward le scrute, comme si Izzy était soudainement devenu un de ces mystères qu'il aime explorer, plutôt que son fidèle second qu'il connaît par coeur. Izzy a envie de baisser les yeux, alors il les lève d'autant plus fièrement, comme un défi.
"Vraiment ?" demande Edward. "C'est tout ce que tu en retiens ?"
Je t'embrasserai quand je serai mort, murmure l'océan dans le coeur d'Izzy, comme une vague quand je serai un fantôme, si c'est ce que tu veux. Trop irrépressible pour ne pas atteindre son coeur, trop profonde pour monter à ses lèvres comme une volée de sarcasme.
La mer est très noire autour d'eux, maintenant. Izzy sait parfaitement ce qui se trouve à la surface - leur bâteau, où ils vont enfin revenir, après la petite tocade d'Edward. Une épace, qui n'a pas encore sombré pour des raisons certainement explicables.
Ce qui se trouve au fond, ou dans les brumes et les ombres, est la dernière chose qu'il a envie de voir.
