Salut à tous et à toutes,
Ça fait longtemps que je n'ai pas pu passer faire un petit coucou et autre La bonne nouvelle, c'est que je suis passée en thèse en Psychologie La mauvaise, c'est que j'ai moins de temps pour écrire et lire globalement Ceci dit, je n'arrête pas pour autant (cette histoire me plaît beaucoup trop pour l'arrêter même dans ces conditions 3 Thresh est beaucoup trop inspirant :D) Je remercie toutes celles et ceux qui prennent toujours le temps de lire mes digressions et également ce travail J'essaye de vous le rendre en mettant toujours autant de passion, même si ça prend plus de temps en regard de ma vie professionnelle
On ne change pas certaines bonnes habitudes toutefois : il y'a toujours un avertissement pour la violence des scènes que contient cette histoire.
Note par rapport au Lore actuel de Lol : Un auteur a publié le livre Ruination (dont on m'a parlé en commentaire et que j'ai dévoré ) Cela étant, étant donné que j'ai commencé à écrire avant d'avoir ce livre sous la main, il y'a bien entendu certaines différences, même si il y'a des points communs dans le caractère de Thresh et d'autres petites subtilités
N'hésitez pas à me faire part de votre vis et ressenti Je ne présume pas de quand sortira le chapitre 8, mais je suis dessus (j'ai écrit un petit tiers disons :))
Prenez soin de vous ! À bientôt !
Yoshirifi
Chapitre 7 : Une ame brisée
Au fur et à mesure de ses progrès, Thresh se rendait de lui-même dans le lieu de son entraînement. Il appréciait ce coin de tranquillité, permettant de s'exercer à loisir, indépendamment de la présence de Diméthyde.
De plus en plus, le garçon parvenait à contrôler sentiments et intentions, qu'ils soient contradictoires ou non. Il ne se lassait pas de contempler les fluctuations dangereuses émanant des mélanges antithétiques. D'aucuns pourraient percevoir uniquement leurs difformités. Lui, voyait ces tracés et leurs reflets comme la parfaite ambivalence de la folie que recelait la vie. Sans l'une des deux faces, ce monde serait vide d'intérêt, voire vide de sens simplement. La confrontation amène à l'évolution et au changement, mais il permet également d'intégrer la préciosité d'un instant qui ne se répétera jamais. Peut-on dire que le temps est autant un ennemi que l'Homme lui-même ?
Le symbole devant ses yeux était empli d'une profonde mélancolie et d'une joie immense. Deux sentiments entrelaçant passé et présent. Au fur et à mesure de l'amélioration de sa maîtrise sur ses émotions, le brun se questionnait de plus en plus souvent sur les répercussions que cela aurait sur un être vivant. Serait-ce suffisant pour tuer quelqu'un ou cela n'impliquerait-il que de la douleur ? L'âme pouvait-elle subir autant de dégâts que son enveloppe, en recevant ce genre de sévices ? Combien de temps pouvait-il maintenir ce type de rune sur un être vivant ?
Tant d'interrogations qui ne faisaient que solliciter vivement sa curiosité et l'allégresse de découvrir la réponse, autant que la frustration de ne pas le savoir encore. Une séance pratique serait sans doute nécessaire, loin des yeux prudes du Sanctuaire et de ses résidents hypocrites.
Ses pensées dérivèrent légèrement sur le souvenir de l'étranglement d'Aiyri. Ses gigotements inutiles, ses plaintes suffoquées, sa posture totalement soumise aux moindres volontés de son assaillant. Il n'y avait eu aucune peur, aucune souffrance, aucun doute sur les raisons de son existence à cet instant. Juste l'infime délectation de maîtriser entièrement la vie qu'il possédait entre ses mains. Comme si ce fut la première fois qu'il pouvait réellement dompter son destin, à l'image d'un être tout puissant.
Le plaisir qu'il avait éprouvé, était-il à la hauteur de la souffrance infligée ?
Cette dernière interrogation fit naître un rictus discret. Sa poitrine se soulevait de façon ralentie, comme s'il savourait chaque seconde du ressenti associé. Le symbole magique en l'air qui jusque-là émanait de façon timide, se fit soudainement brûlant et inonda la pièce d'une teinte verte.
- Il me semblait pourtant d'avoir dit d'être précautionneux avec l'utilisation de ces runes, intervint une voix dans son dos.
Le garçon brima sa réaction et sa surprise. Il dût se faire violence pour refréner les pensées ainsi que l'avidité d'obtenir immédiatement les réponses à ses questions. La confrontation avec Diméthyde attendrait. L'orphelin avait d'autre dessein pour lui. L'expérience lui serait nécessaire pour avoir les connaissances indispensables à la déchéance de son maître avec précision et méticulosité.
Pendant que l'apprenti atténuait progressivement l'intensité de l'énergie insufflée dans la rune, une image s'imposa à lui, derechef. Ruth suppliant pour son ami se tordant de douleur, lui étant totalement subordonné. Son faciès tiré, sa respiration se faisant si difficile que chaque goulée d'air déchirait ses entrailles. Son corps ne lui appartenant plus, accompagné de prières afin d'arrêter cette aliénation.
- Il semble que tu aies trouvé une certaine motivation, constata Diméthyde en s'approchant.
Thresh finit de retirer totalement l'énergie de son âme de la rune, qui disparut dans la foulée. Il haletait légèrement, tandis que le grisonnant le détaillait avec intérêt.
- Une motivation qui semble te mettre dans tous tes états, apparemment, rigola-t'il.
- Je m'applique seulement à exceller dans ce que je fais, objecta flegmatiquement le cadet en s'imposant parallèlement le maîtrise de son souffle.
- Je sais que tu es un élève appliqué, Thresh. Ta mère serait fière, dit-il avec une risette morose.
Le plus jeune fronça légèrement les sourcils. Il se demanda si l'intention derrière ces propos étaient seulement une façon d'étudier ses réactions et sa propension à la vengeance ; ou simplement si le doyen avait effectivement connaissance de choses sur sa mère et que cela lui rappelait sa place d'élève au sein de leur relation. Son interlocuteur le jaugea, avant d'ajouter simplement :
- Elle était très intelligente, elle aussi.
- Si c'était réellement le cas, elle ne serait pas morte, émit froidement plus jeune.
- A sa décharge, je pense qu'elle plaçait beaucoup d'espoir dans ce monde … précisa le doyen, conservant toujours cette peine dans la voix.
Thresh pouvait sentir les relents de la morsure de ce stupide sentiment lui lacérer encore le cœur. Cependant, contrairement à sa mère, il n'aurait pas raison de lui.
- … surtout depuis ta naissance, finit amèrement son interlocuteur.
Le garçon scruta le plus âgé, légèrement dubitatif. Diméthyde lui sourit gentiment.
- Vous insinuez que je suis responsable de sa mort ? Reformula Thresh, avec autant de calme qu'il le put.
- Objectivement, c'est le cas, mais je ne t'apprends rien. Tu sais aussi bien que moi, pourquoi ils ont cherché à vous tuer, ajouta simplement le doyen d'un regard entendu.
Non, effectivement, Thresh ne l'ignorait pas. Toutefois, le fait de l'entendre de la bouche de quelqu'un d'autre, le fit davantage souffrir qu'il n'aurait pu le croire. Il modéra la colère qui montait en lui et garda à l'esprit que Diméthyde cherchait probablement à sonder son appétence pour la vengeance. A moins que ce ne soit pour le monter contre le meurtrier de sa mère et attiser cette flamme déjà présente. Néanmoins, si son maître l'avait suffisamment connue pour savoir à quoi elle ressemblait, le garçon se demanda quelle fut la nature de leur relation.
- Uniquement parce que nous partageons le même sang, dit impassiblement l'orphelin.
- En effet. Tu sais, les rivalités fratricides entre les familles aristocratiques des Îles sont courantes. Le meurtre et le chantage sont des moyens usités, malheureusement, expliqua son interlocuteur avec une contrition exagérée.
Dans les souvenirs de sa mise à mort échouée, Thresh se remémora parfaitement que son géniteur avait évoqué l'idée d'un chantage. Il avait déjà sondé plusieurs fois cette option en pensant que, peut-être, une autre famille influente avait pu être informée de sa naissance et faire chanter celle de son père. A moins, que sa mère escomptait plus de reconnaissance pour son fils.
Cependant, l'interrogation qui le taraudait actuellement, était de savoir si Diméthyde feignait l'ignorance à propos de celui-ci ou non. Avant même que l'orphelin ne formule une question, son enseignant poursuivit :
- Je sais que la famille de ton père subissait des pressions par un autre parti, à cause de vous deux. Dès que je l'ai appris, j'ai tenté d'empêcher que cela ne prenne des proportions dramatiques, mais ... Je suis arrivé trop tard pour ta mère. Ensuite, j'ai essayé de chercher vos corps pour mettre en lumière ce qu'il s'était passé. C'est là que je t'ai trouvé, finit-il en posant sa main sur la tête de son apprenti.
- Vous sembliez la connaître... Constata Thresh, avec plus de peine qu'il n'aurait voulu transmettre.
- Tu te demandes quelle type de relation nous avions, je présume, devina aisément le doyen. Rien qui ne sorte de la bienséance, rassure-toi. Cependant, j'ai toujours eu beaucoup de considération pour elle. D'abord en tant qu'apprentie. Puis, pour le courage dont elle a fait preuve en reniant ses origines nobles, lorsqu'elle est tombée enceinte. Tu as le même air sérieux, quand tu réalises tes tracés runiques ... J'ai l'impression de la revoir parfois à travers toi, même si c'était il y'a déjà douze ans. Toutefois, elle a toujours été déterminée quel que soit le but qu'elle s'était fixée. D'ailleurs, sa famille a longtemps refusé qu'elle apprenne les arts runiques, généralement réservés aux garçons. Elle a dû feinter pour pouvoir venir ici, avant de faire céder son clan, raconta le grisonnant, un air doux sur son visage marqué par les années.
- Vous sembliez tenir à elle … Vous m'en voulez d'avoir causé sa mort ? Questionna péniblement le cadet.
- Son souvenir est toujours très présent dans ma mémoire, mais non, je ne t'en veux pas, Thresh. Je sais qu'elle aurait voulu que je te protège. Je me rappellerai toujours du premier regard qu'elle a posé sur toi. Je ne l'ai jamais vu si comblée qu'en cet instant, partagea avec douceur Diméthyde.
- Vous étiez présent à ma naissance ? S'enquit avec surprise l'apprenti.
- Je l'ai aidée à accoucher, car tout cela devait se faire dans la plus grande discrétion. C'est aussi ce qui a permis d'éviter que tu reçoives la marque des Îles. Elle souhaitait te protéger de l'influence de sa famille ou de celle de ton père, afin que tu puisses être plus libre qu'elle ne le fut, révéla son vis-à-vis avec cette même mélancolie.
Thresh considéra les dires du doyen. Il ignorait quelle proportion était véridique ou non dans cette histoire. L'orphelin savait que son maître lui dissimulait des choses et qu'il ne pouvait lui faire confiance. De toute façon, il ne pouvait compter que sur lui-même, il le savait. Son vis-à-vis poursuivit, malgré son mutisme :
- Suis-moi, Thresh.
Thresh observa le soleil se lever. Il se tourna vers les deux mortels, dormant encore tranquillement. Du moins, en apparence. Lucian avait conservé la prise sur ses pistolets, malgré la décontraction de ses traits.
Le geôlier des Îles se redressa et s'approcha de lui. Il se posta à quelques centimètres, avant de s'accroupir et de l'observer plus en avant. Sa respiration semblait paisible. Le tortionnaire eut un petit sourire en songeant qu'avec une telle proximité, seule l'inconscience permettait au gamin d'être aussi détendu en sa présence. A dire vrai, il appréciait particulièrement sentir la marque de son emprise se dessiner sur le comportement de son jouet. Dans ce sens, la raison principale pour lui laisser autant de repos était, qu'il serait davantage amusant de le tourmenter dans ces conditions. L'ancien spectre le forcerait à être alerte à tel point qu'il fera des insomnies, en temps voulu.
Le regard ambre descendit sur la gorge brune et les quelques parcelles de peau visible au dessus-de l'habit des Sentinelles. Puis, il jaugea les runes séparant le maître de l'asservi. Son rictus s'élargit. Le tracé s'avérait relativement maladroit, malgré le fait qu'il éprouvait le rayonnement répulsif envers lui. Comme si, l'énergie avait été insufflée avec une telle intensité que cela menaçait de ruiner l'ensemble à la moindre brise, tel un château de cartes.
Quelque part, cela ne l'étonnait pas de Lucian et de sa façon d'être. C'était comme voir une partie de son âme exposée devant ses yeux. Aussi agaçante et irritante, qu'attractive et singulière.
Le Garde aux Chaînes approcha son index des relents lumineux, percevant le picotement progressif lié à la protection à son égard. Au fur et à mesure des secondes, cette proximité s'avérait de plus en plus aversive. Pourtant, il demeura fixe, éprouvant cette sensation contradictoire avec vigueur.
Un instant, il ferma les yeux et prit une profonde respiration, certains souvenirs affluents. En rouvrant les paupières, un éclat cruel scintilla dans ses yeux, alors qu'il avança davantage ses doigts. La douleur était si insignifiante en comparaison de l'avidité que lui procurait l'idée de se rapprocher de son jouet. De semer en lui les graines de la folie et de la paranoïa. De lui faire comprendre que, quel que soit l'endroit, nulle protection, nulle rune, nul artefact ne saurait le sauvegarder de la volonté du tortionnaire.
Ce dernier pressentit l'éclatement progressif de certaines parties de la rune, persévérant dans son acte. La frénésie de ces parties de chasse s'empara de lui, tandis que les relents lumineux s'amoindrirent. Finalement, avec force, l'ancien garde des artefacts annihila ce qu'il resta de la rune, à l'image des âmes qu'il avait pu torturer durant ce dernier millénaire. Le symbole s'évanouit, tout comme ce qui le maintenait loin de l'objet de sa convoitise.
Ses doigts s'approchèrent de Lucian, toujours inconscient. Son expression sadique se renforça, tandis qu'il songea aux possibilités que lui offrait une telle situation. Il serait aisé de chercher de quoi l'étreindre et de provoquer chez lui suffisamment de surprise pour qu'il lui tire dessus par réflexe, avant de tomber dans un piège. Aussi aisé que de prendre la lame en sa possession et lui laisser une trace indélébile sur la partie de son choix. De le marquer comme sien, d'une façon que même la Sentinelle ne pourrait enlever.
Thresh saisit l'arme et effleura la joue du mortel. Avec dextérité, il fit glisser la dague sans entailler la chair. Pour toute réponse, Lucian émit un petit grognement et un froncement de sourcil. Cette réaction amusa le tortionnaire, qui posa la pointe de la dague contre la carotide du cadet. Un simple mouvement et le sang jaillirait.
Concernant le gamin, cela aurait été trop simple de se contenter de terminer ce geste. Le pendant psychologique avait sa préférence, du fait de la durée des tourments associés. Une fois brisé, le brun aurait le loisir de le faire crier, de lui faire implorer sa pitié. De plus, manipuler Senna serait d'autant plus aisé, si son amant était de la partie. Thresh tempéra quelque peu son désir envers le plaisir immédiat qui se proposait à lui, afin de le savourer plus longuement le moment venu.
Méticuleusement, son arme remonta sur l'une des attaches de l'habit de la Sentinelle. D'un mouvement vif et précis, il trancha cette dernière et observa l'endormi se réveiller en sursaut.
Lucian ouvrit instantanément les paupières et braqua immédiatement ses armes sur lui. Le spectre se contenta de lui sourire, avant de se relever et de s'éloigner. Il pouvait encore entendre la respiration précipité du gamin, lorsqu'il avait été confronté à la réalité. A lui. Son sentiment de satisfaction le ravit au plus haut point, alors que son jouet commença à grommeler.
Un instant, Thresh se demanda s'il avait noté la disparition des runes. Bien vite, il constata que la priorité de Lucian avait été de s'assurer de l'état de Jayna. Cet élément le contraignit légèrement, alors que le spectre considéra le chasseur d'ombres. Quelle inconscience ... Soit, il lui ferait remarquer plus tard.
L'albinos entendit l'inflexion endormie de sa prisonnière retentir, alors qu'elle commençait à échanger avec son protecteur. D'un coup, Lucian se leva et vint à sa rencontre :
- On peut savoir ce que tu fichais ! S'énerva-t'il directement.
Thresh lui répondit simplement par son air suffisant et ravi.
- Faut vraiment être dérangé pour regarder quelqu'un dormir comme ça, enchaîna le Démacien avec rage.
- Ou intéressé par son âme, répliqua avec malice le tortionnaire.
- Parce qu'évidemment, tu la sens quand je dors ... Dédaigna le cadet.
- Pas exactement, fit énigmatiquement le plus âgé.
Lucian sourcilla, réfléchissant probablement au sens caché de ses mots.
Au moment où il s'apprêtait à lui répondre, Jayna le héla. Aussitôt, ce dernier se retourna pour constater qu'elle se tenait sur ses deux pieds. La brune paraissait avoir retrouvé assez de force pour demeurer éveiller plus de quelques minutes. Au bout de quelques pas, Lucian la détailla, compatissant. Il s'approcha d'elle et lui émit avec gentillesse :
- Je vais te porter jusqu'à la ville. Une fois que l'on aura trouvé un moyen de locomotion, ce sera plus facile.
- Mais … Lucian, je peux me débrouiller, je t'assure. Je ne vous ralentirais pas! S'exclama l'apprentie.
- Il vaut mieux que tu … Commença doucement la Sentinelle.
Thresh s'approcha discrètement du duo. Furtivement, il se plaça derrière l'humaine et appuya à la base de son cou avec force. La jeune femme papillonna du regard, avant de s'écrouler dans les bras de son mentor. Le tireur la soutint, avant d'adresser un regard haineux à sa Némésis.
- Cela nous évitera d'attendre que tu saches faire preuve de persuasion, fit le natif des Îles Bénies. Tu devrais me remercier d'être aussi prévenant, se moqua-t-il.
- Bien sûr ... et bientôt je le ferais aussi parce que tu es altruiste et d'une abnégation sans égale …, ironisa le tireur, en installant l'apprentie sur son dos.
- Que de mots savants, dans la bouche de quelqu'un aussi irréfléchi, railla le tortionnaire.
- Avec un jugement aussi fiable que le tien, je suppose que je devrais me sentir blessé, riposta fougueusement le tireur.
Le sourire de Thresh s'élargit. Au fur et à mesure de leurs échanges, le gamin commençait à prendre intentionnellement part aux joutes verbales avec une certaine implication.
- Ferais-tu référence, au moment où tu étais agenouillé et tenu en joug ou bien, lorsque tu as récupéré Jayna, après avoir tabassé un autre humain, allant presque jusqu'à le tuer ? A moins, que tu n'évoques l'instant où ton épaule ne t'appartenait plus … A dire vrai, il y'a tant d'instants où ta faiblesse et ta souffrance furent tangibles, que les énumérer nous prendrait trop de temps, se délecta le sadique.
- De la faiblesse? Tu veux dire, comme lorsque Gwen allait te tuer, alors que tu t'es à moitié écroulé sur la plage, riposta la Sentinelle, tout en se mettant en marche.
- Il faut bien que tu te rendes utile exceptionnellement. Déjà que tes talents se limitent à l'emploi de ces armes. Il est certain qu'on ne peut pas en dire autant de tes capacités d'utilisation des runes, s'amusa l'ancien disciple de Diméthyde, en lui emboîtant le pas.
- Je ne la connaissais pas ! Mais ... Au moins, je suis en capacité d'en tracer, moi.
- Quand on constate le résultat, je ne sais pas si on peut dire que tu réussis particulièrement, fit Thresh en songeant à ce qu'il avait observé plus tôt.
Lucian sourcilla et le considéra dubitativement.
- Sur le navire, elle a correctement fonctionné, lança avec assurance le chasseur d'ombres.
- Nous nous rappelons très bien pour quelle raison, à ce propos, souligna avec dérision le brun.
- Je n'ai pas fait d'erreurs sur celles que j'ai réalisées autour de Jayna et moi, non plus. Autrement, tu aurais pris un malin plaisir à inventer je ne sais quoi encore, formula avec résolution, Lucian.
- Qui te dit que ce n'est pas déjà le cas ? Confia le tortionnaire, avec un air agrée.
- Tu serais bien trop satisfait de toi-même pour le dissimuler et attendre aussi longtemps que ce que tu as préparé, agisse, répliqua le tireur avec fougue.
- Ne projetterais-tu pas ton impulsivité sur moi, par hasard ? Lança sur un ton narquois le geôlier des Îles.
- Non. Seulement, tu es loin d'être aussi patient que tu le prétends quand tu as tes élans de folie, dit simplement le benjamin.
- C'est très poétique, dis-moi. Ceci étant, tu pourras interroger Senna sur la question. Je suis sûr qu'elle t'en parlera avec joie, rappela cruellement le plus âgé.
- Je n'ai pas dit que tu ne savais pas l'être. Tu te forces à l'être, c'est tout, déclara son interlocuteur plus calmement, comme refusant de s'emporter.
- Cocasse comme vision des choses, constata avec intérêt l'albinos.
- Tout comme ta manie de tout contrôler, même dans ta façon d'interagir avec le monde, poursuivit le mentor de Jayna.
- Hum ... parce que du haut de tes trente ou quarante années, le monde te paraît être une succession de hasards, c'est cela ? Amena l'aîné, en faisant le lien avec d'anciens propos tenus par la Sentinelle.
- Pas seulement, mais une grande partie de ce que l'on devient ne dépend pas de nous, précisa avec franchise son vis-à-vis.
- Un moyen de se déresponsabiliser lorsqu'on est faible, je suppose, argua l'ancien spectre.
- Non. C'est uniquement une façon de ne pas se contenter de survivre, mais de vivre dans un monde qui nous dépasse, renchérit Lucian en lui accordant un regard.
Thresh pouvait sentir la sincérité du gamin à travers ces mots.
- As-tu réellement l'impression de vivre, depuis que je t'ai pris Senna ? Demanda sérieusement et avec une curiosité piquée au vif le tortionnaire.
- As-tu réellement l'impression de tout contrôler, avec l'existence de Viego ? Rétorqua du tac-au-tac le tireur.
Thresh le considéra avec un intérêt, alors que le duo se fixa quelques secondes. Puis, la Sentinelle observa à nouveau le chemin, reprenant son idée avec sérieux :
- Je pense que l'on a chacun nos raisons de nous battre et de voir les choses. Peut-être que la folie est une réponse appropriée dans ton monde. Dans le mien, ce n'est pas ce qui permet d'avancer, signifia le mortel.
- Je ne suis pas sûr que tu saisisse réellement l'environnement dans lequel tu évolue, gamin. Et puis … Laissa volontairement en suspend Thresh.
- Et puis quoi ? S'irrita aussitôt son interlocuteur.
- Tu as évoqué, de ton plein gré, aspirer à tuer Viego, exposa le manipulateur aguerri.
- Et alors ? Questionna le mortel, ne semblant pas comprendre le dessein des paroles du garde des artefacts.
- Je ne pense pas qu'un humain sain d'esprit croirait pouvoir réussir avec autant d'aplomb, expliqua avec amusement le geôlier des Îles.
L'ombre d'un sourire se dessina sur le visage du cadet, ce qui n'échappa pas à son aîné.
- Non, il ne s'agit pas folie, mais de justice, contrebalança avec zèle l'humain.
- Intéressant. Ainsi, tu serais le bras vengeur du monde contre Viego et les Îles ? S'intéressa le natif du lieu éponyme.
- J'ai dit justice, pas vengeance, grommela le tireur.
- Même concept, avec un point de vue différent, objecta avec logique Thresh.
- Comment ça ? S'enquit Lucian.
- La justice est une forme de vengeance normalisée collectivement, au détriment de son autre forme individuelle, expliqua sans détour l'ancien spectre.
- Donc, elle n'existerait pas ? Conclut dubitativement le cadet.
- Non. Ce n'est qu'une création de l'esprit pour rendre obéissant les foules, à l'aide d'une illusion de protection, ajouta le plus âgé.
- Alors, il existe quoi dans ton monde à toi, à part la souffrance, la vengeance, la folie et la solitude ? Sonda amèrement le chasseur d'ombres.
- La même réalité que dans le tien, Lucian, répondit naturellement Thresh.
- Peut-être, mais pas le même regard dessus, se défendit son vis-à-vis.
- Certes. En tant qu'humains, vous vous bercez d'illusions. Votre mortalité biaise ce que vous percevez, même lorsque les événements se déroulent sous vos yeux. Alors vous invoquez les Dieux, les diables, le temps, le hasard, pour expliquer une réalité simple: le monde est à l'image de ceux qui le compose, attesta sérieusement le geôlier des Îles.
- Je suppose que c'est plus facile de se dire ça quand on torture des gens pendant un millénaire, éluda amèrement le benjamin.
- Contrairement à vous, je ne blâme personne pour mes agissements. De plus, je savoure le plaisir de ces instants, là où vous rechignez à reconnaître le vôtre dans la cruauté de vos actes, releva avec mépris le tortionnaire.
- Donc, tu es meilleur que nous parce que tu reconnais être taré et aimer ça ? C'est sûr que c'est une façon de voir les choses ! S'indigna spontanément l'humain.
- Il y a une multitude de raisons qui justifie ma supériorité. Cependant, celle-là vous serait atteignable, si vous vous donniez la peine de le faire, exposa le Garde aux Chaînes.
- Si nous sommes tous des déchets inférieurs, hypocrites et faibles, pourquoi ne te lasses-tu pas ? S'irrita Lucian.
Pour autant, l'inflexion de sa voix laissait entrevoir autre chose. Une certaine curiosité envers son ennemi. Ce fait amusa Thresh autant qu'il l'agréa. Aussi, celui-ci répondit:
- Il arrive parfois que certains aient plus d'intérêt.
- C'est pour cela que tu agis différemment avec moi ? S'enquit avec surprise le tireur.
- En aucun cas lorsque tu poses des questions aussi idiotes, répliqua avec exaspération le natif des Îles Bénies.
Lucian claqua sa langue contre son palais et secoua la tête. Le petit avait voulu une conversation, soit. Lui donner ce qu'il voulait afin de mieux l'appâter, voilà ce qu'était en réalité cette discussion dans l'esprit du Garde aux Chaînes.
Le gamin était certes différent, mais son regard sur le monde était animé d'une croyance intangible; raison pour laquelle Jayna vivait encore et que Senna n'était plus sa prisonnière. Il voulait sauver tout le monde, autant que possible. Avec le rapt de sa compagne, le mortel avait appris à parfois contourner ce sentiment, comme il avait pu le faire sur le navire. Toutefois, son intention première demeurait prisonnière de cette croyance, au vu de ses dires et de ses actes.
Le tortionnaire savait que pour briser son esprit, il devait s'attaquer à ce point. Quel meilleur moyen de le faire, que de se fondre facticement à ses attentes. En somme, le laisser s'approcher, pour mieux le briser.
Pour autant, quelque chose dérangea Thresh dans leur façon de discuter. Quand bien même son dessein était clair, il n'était pas désagréable d'échanger avec lui, en dehors du délice de le tourmenter psychologiquement. Du moins, quand le chasseur d'ombres faisait l'effort de réfléchir. Au contraire, le plus âgé se surprit à apprécier le dynamisme de leur conversation, dès que l'occasion se présentait.
- Je ne t'ai pourtant pas complimenté, releva le mortel, alors que le silence s'était installé depuis plusieurs minutes
- Contrairement à toi, je réfléchis, se moqua l'ancien spectre.
- Non, tu cherches à contrôler, nuance, ajusta avec précision le plus jeune.
- Ce qui nécessite de réfléchir. Ceci dit, cela pourrait expliquer pourquoi tu préfères penser que les choses sont hors de ton contrôle, railla l'albinos.
Lucian soupira, tandis que son vis-à-vis l'observa du coin de l'œil avec intérêt. Soudain, la brune remua légèrement, attirant l'attention du duo d'ennemies.
- Tout va bien, Jayna, rassura son homologue.
- Hum … Fit difficilement la brune.
- Encore une petite heure et nous arriverons en ville. En attendant, repose-toi, indiqua gentiment le Démacien.
- En même temps … laissa en suspens Thresh.
Il s'attira le regard interrogateur de son jouet, qui reprit la parole quelques secondes plus tard:
- C'est reparti pour que tu fasses l'enfant ? Reprocha avec agacement Lucian.
- Il semble que tu ne saches pas ce qu'est réellement un enfant. Peut-être est-ce en lien avec le fait que tu n'en aies pas, et que ce sera difficile avec Senna, lança le tortionnaire tout sourire.
Lucian le toisa avec violence. La réaction du mortel le ravit au plus haut point, étant donné que le sujet semblait être particulièrement sensible.
- Parce que toi si, peut-être ? Quel père tu aurais été … Non, enfaîte ne dit rien … Je ne préfère même pas le concevoir, se rebiffa le benjamin.
- De toute façon, nous savons à quel point tu en es incapable d'être imaginatif. Cela ne devrait donc pas être un souci, renchérit cruellement le brun.
Il est vrai que si le sujet avait été abordé de façon assez naturelle, la curiosité de Thresh avait été sollicitée. Il se demandait si ce phantasme provenait davantage de Lucian ou de son ancienne prisonnière.
De ce qu'il avait pu entrevoir de Senna durant ces sept années, l'héritage qu'elle souhaitait laisser n'était pas de nature charnelle. De son côté, même s'il n'avait pas pu observer aussi méticuleusement la progression de Lucian, celui-ci s'était laissé consumer par sa haine envers le geôlier de son amante durant ce même laps de temps. Deux situations peu propices pour envisager ce genre de désir. A moins que ce ne soit un rêve qu'ils aient caressé avant la capture de sa compagne. Cet élément rappelant ce que le mortel avait perdu à ce moment, mais également pour l'avenir. Quelque chose dont le tortionnaire pouvait se vanter de l'avoir privé.
Thresh éprouva sans peine, l'ambiance ayant retrouvé son habituelle tension meurtrière entre eux. Afin de le faire jongler entre ses ressentis, le manipulateur aguerri poursuivit de lui-même :
- A moins que d'avoir une blessée avec nous, qui plus est, relativement jeune, ne participe à solliciter l'empathie des habitants. De ce fait, cela nous permettrait de les berner plus aisément et de trouver prestement ce qu'il nous faut, informa le geôlier des Îles.
- Ça ne reviendrait pas à exposer une faiblesse ? Rétorqua de mauvaise grâce la Sentinelle.
- Seulement de la feindre, puisque Jayna semble déjà plus alerte, dit-il en jetant un coup d'œil à la jeune fille. De plus, je suis sûre qu'elle saura donner son maximum, afin de ne pas nous gêner, n'est-ce pas ?
La jeune fille sembla resserrer sa prise sur les épaules de son porteur, en détournant la tête.
- Thresh, réprimanda le tireur.
- Je ne fais que motiver les troupes, s'amusa -t'-il.
- Et s'ils nous attaquent ? Demanda de mauvaise grâce le Démacien.
- Je suppose qu'il faudra nous défendre, certifia le tortionnaire avec un petit sourire.
- Tss c'est ce que tu souhaites réellement, avoue, blâma sans ménagement le benjamin.
- Disons que ce serait l'occasion de prendre du bon temps avec eux, se projeta avec délectation l'ancien spectre.
- Je confirme que nous demeurons tous les mêmes, pas seulement les humains … dénigra le cadet.
L'ancien spectre observa le mortel qui s'appropriait volontairement ses mots pour en parer sa réalité. Chose, que Thresh apprécia particulièrement. Sentir l'influence de son regard, trouver un écho dans celui de son jeune interlocuteur.
- De prime à bord, cela nous permettrait surtout d'avancer. En particulier, si les humains ne sont pas tous cupides et malveillants, comme tu le suggérais, nuança le brun.
- Je rêve ou tu es en train de faire un pari ? Se formalisa le mortel.
- Je me contente seulement d'éprouver tes dires, répondit simplement l'aîné.
Le tireur le considéra longuement en silence, les sourcils froncés. Thresh lui rendit un faciès dénué de toutes moqueries, le regardant naturellement, en apparence. Dans un cas comme dans l'autre, l'ancien disciple de Diméthyde trouvait un intérêt. Peut-on vraiment appeler ça un pari ? S'il aimait sentir l'emprise qu'il pouvait avoir sur la vision de Lucian, il pressentait que la réciproque devait être vraie. Tout du moins, c'est ce que l'albinos avait relevé entre le gamin et sa protégée, jusque-là. Même si le concernant, il ne s'agissait que d'une duperie envers son jouet.
Sur le chemin, ils entendirent des hennissements. Le duo se jeta un regard entendu. Lucian reposa Jayna sur ses pieds et les deux acolytes de circonstances s'approchèrent discrètement de la source du bruit.
- Oh, oh … Doucement, résonna une voix d'homme.
Une calèche se trouvait sur le chemin, une de ses roues embourbées. Un homme d'âge mûr tentait de calmer un des chevaux, pendant que deux jeunes hommes d'une quinzaine d'années inspectaient les dégâts sur l'attelage. Diverses fourrures étaient disposées sur à l'avant. Une dépouille de daim et de quelques lapins trônaient à l'arrière.
Lucian s'apprêtait à s'avancer, tandis que Thresh le retint par le bras. Comme à son habitude, le tireur se débattit et lui lança un regard noir. Son vis-à vis lui fit un signe de tête en indiquant un enfant, avant de le lâcher. Celui-là même qu'ils avaient rencontré la veille.
L'air suffisant et triomphant du plus âgé était si prononcé, que le chasseur d'ombres se renfrogna. Le compagnon de Senna avait dû saisir sans peine le message implicite. Il signala à Lucian de s'éloigner légèrement, afin de communiquer oralement. Le chasseur d'ombres commença, irrité :
- Oui, oui, je sais. Tu l'avais dit ...
- Il n'y a rien d'étonnant à ce que les gens des environs vivent de la chasse. Pourtant tu es censé connaître le coin ... blâma l'ancien immortel.
- Je me rends rarement à Kumangra. Encore plus rarement par cette voie-là, se justifia fougueusement le benjamin.
- Dans ce cas, ... Nous n'avons plus qu'à tous les tuer grâce à ta brillante intervention d'hier, se réjouit le tortionnaire.
- Hors de question ! Répliqua d'un murmure vif le mortel.
- Nous perdons du temps. Que valent quelques vies face à la menace que représente Viego? Souleva avec gravité le brun.
- Elles ont toutes de l'importance ! S'exclama le tireur, avec cette même impulsivité.
Avant même que le duo d'ennemies ne finissent leur querelle, Jayna s'était avancée vers l'autre groupe. Lucian se crispa et tenta de la rejoindre. C'était sans compter son sempiternel ennemi, qui le retint derechef, en lui chuchotant :
- Attends. Observe.
A première vue, l'idée semblait déplaire à son jouet. Ils s'approchèrent discrètement, afin de disposer d'une vision claire de la scène. Toutefois, le gamin commença à gesticuler intempestivement, le bras maintenu par sa Némésis. Voyant que la prise demeurait, le mortel grogna, non sans une certaine impétuosité :
- Lâche moi !
- Non. Autrement, nous allons encore te voir foncer sans réfléchir, répondit froidement l'ancien spectre, en durcissant son regard.
- Thresh …, commença le tireur avec un air menaçant.
- Tais-toi et regarde, coupa l'albinos, en lui faisant un signe de tête.
Le natif des Îles Bénies détourna son regard vers Jayna et l'autre groupe de mortel, pendant que Lucian le toisait. Après quelques secondes, la Sentinelle reprit la parole :
- J'ai une autre idée...
Son interlocuteur lui accorda de nouveau son attention.
- Puisque tu n'as pas encore ce que tu veux pour défaire Viego et qu'il te faudra un moyen de pression sur Senna... énonça amèrement le tireur.
Le chasseur d'ombres dégaina son arme et l'appuya contre la poitrine de son ennemi. Aussitôt, il tira sur Thresh. Légèrement surpris, l'ancien spectre perçut que le monde physique s'évanouissait au fur et à mesure. Un instant, il regarda sa proie dans les yeux, avant de sentir son emprise sur lui se relâcher. La souffrance revenait, ainsi que la Mort. Le geôlier des Îles Obscures s'écroula. De nouveau, entre les mains de la magie de la Ruine.
Lorsque Thresh revint à lui, il discerna presque instinctivement les âmes à proximité. Naturellement, le Garde aux Chaînes se redressa instantanément et s'approcha. Le tintement métallique associé à sa démarche imposa le silence. Subséquemment, les mortels de l'autre groupe écarquillèrent les yeux, en le voyant. Lucian et Jayna furent plus mesurés dans leurs réactions, même si l'on percevait aisément la tension dans leurs postures.
- Qu'est-ce que … commença l'un des jeunes hommes, bouche bée.
Parcourant la scène, son attention finit par se poser sur son jouet. Ce dernier lui rendait un regard haineux et déterminé.
- Courrez, je le retiens, déclara froidement la Sentinelle.
Thresh sourit en songeant à cette idée.
- Tu penses pouvoir les sauver, c'est amusant, lança le fantôme de son inflexion démente et sépulcrale.
- Maintenant ! Cria le tireur en s'avançant vers son ennemi, armes au poing.
Les étrangers s'exécutèrent, laissant leur butin à l'abandon. Le cliquetis des chaînes résonna, tandis que Lucian tira. L'une de ses balles atteignit sa cible et le spectre éprouva la douleur familière en lien avec les armes du gamin. Cependant, le détenteur de la lanterne ne nota aucun changement qui permettrait de maintenir plus longtemps cette forme. Soit, cela dépend donc de la quantité d'énergie lorsqu'il avait forme humaine. Le manipulateur en déduisit donc qu'il demeurait sensible aux pistolets de son jouet à cet instant.
Alors qu'il chercha à analyser la prochaine cible du tireur sur son corps, Thresh fit un autre pas. Tout à coup, des runes s'illuminèrent autour de lui, l'entourant d'un écran blanc. Il reconnut sans peine des symboles de protection. Usés de cette façon, cela ressemblait davantage à un sort d'emprisonnement, bien que ce genre de runes existaient également. Il supposa que les connaissances de Jayna n'étaient pas assez étendues ou sa maîtrise encore imparfaite.
- On va attendre sagement là, le temps que j'ai un peu moins envie de te coller une ribambelle de balles dans la tête, conclut avec autant de contenance que possible le chasseur d'ombres, en baissant ses armes.
- Hum ... je suppose que c'est à Jayna que je dois cette idée. Ce n'est pas toi qui aurait su tracer convenablement ce genre de runes, lança acerbement l'apparition.
- Peu importe. Le résultat étant que tu ne bouges pas et que les autres humains demeurent en vie, lui répondit avec le même ton le mortel.
Derrière lui, les hennissements se firent violents. Lucian se détourna de son ennemi et s'approcha des animaux, dans l'espoir de les calmer.
Le tir de son jouet avait été peu chargé, cette fois. Conséquemment, sa transformation serait sans nul doute de courte durée. Probablement que le gamin avait émis la même conjecture que le tortionnaire, du fait de son explication sur le fonctionnement des fers. Plus la perturbation est importante, plus le temps de la dissiper permettait de pouvoir disposer de sa forme spectrale. Son cadet arrivait donc à se servir de sa tête, par moment.
Cette idée fit sourire le spectre et il s'intéressa alors à Jayna. La jeune femme semblait concentrer et évitait de croiser son regard. C'était une bonne idée d'essayer de jouer la montre dans leurs situations, le manipulateur l'admettait. Cela étant dit, les réserves magiques de la brune n'étaient pas sans limite non plus. Les tester pourraient être divertissant et comme l'apparition avait quelques minutes devant lui...
- Serais-je ton prisonnier, chère Jayna, s'amusa Thresh.
La jeune fille ne répondit pas. Son tortionnaire enchaîna :
- Je me rappelle que tu étais plus vivace, lorsque tu te trouvais au bout de mon crochet. Est-ce le souvenir de ta mère qui te manque tant, que cela t'impose ce mutisme ? Je pourrais te la rappeler en l'évoquant avec toi. A moins, que sa présence ne permettrait d'émouvantes retrouvailles, émit avec démence le bourreau.
Immédiatement, les yeux bruns de Jayna se relevèrent vers lui, à la fois terrifiés et tristes. Profitant de sa baisse de concentration dans le maintien des runes, Thresh instilla doucement son essence jusqu'à la bordure du bouclier. La sombre énergie lécha son homologue nacrée, comme tentant de la happer. La quantité qu'avait libérée le spectre était infime, mais nécessaire pour que Jayna soit forcée de se focaliser sur ce qu'il faisait. Ainsi, son bourreau s'assurait que sa victime soit fortement réceptive quels que soient ses actes.
Maintenant qu'il avait son attention, le spectre tendit sa main au-dessus de sa lanterne. La luminosité macabre de cette dernière redoubla d'intensité. Le Garde aux Chaînes arracha l'âme d'une défunte, qui se retrouva allongée, face contre le sol.
En une fraction de secondes, elle fit volte-face et cria, en reculant sur ses mains. L'asservie frôla alors la barrière lumineuse et émit un gémissement. Elle se tourna vers l'obstacle l'empêchant de s'écarter de la menace et se mit à chercher frénétiquement une issue. Ses yeux finirent par se poser sur sa fille, alors qu'une grimace de soulagement dissipa quelques peu la terreur sur ses traits. Devant la probable inaction de son messie improvisée, le fantôme s'abandonna de nouveau à la panique :
- Jayna … Jayna, je t'en prie, aide moi, supplia-t'elle.
- Maman … Je … Je ne peux pas le libérer. Pardonne-moi, parvint à marmonner l'apprentie, entre deux sanglots.
Pendant ce temps, Thresh se délecta du spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Lucian, alerté par le bruit, se retourna et s'approcha à vive allure de l'apprentie.
- Arrête ça, Thresh ! Le menaça-t'il de son arme.
- Souhaites-tu qu'elle cesse de geindre ? Il me semblait que c'était pourtant la partie la plus récréative. Toutefois, on peut également arranger cela, jubila avec cruauté le tortionnaire.
Expéditivement, l'immortel prit son crochet fantomatique et transperça la gorge de l'âme captive. L'assaillie grimaça, mais aucun son ne sortit lorsqu'elle ouvrit la bouche. Elle gesticula, tentant de s'extraire de la griffe spectrale de son bourreau. Lucian ouvrit le feu.
Aussitôt, sa Némesis, tira vivement sur son arme de prédilection et attrapa l'âme de pleine main, se servant d'elle comme d'un pavois. Il retira son crochet d'un coup sec, tandis qu'une des balles de lumière du tireur toucha l'âme asservie au niveau de l'abdomen. La mère de Jayna hurla, avant que ses cris ne se muent en pleurnichement.
- Vous n'êtes pas les seuls à disposer de boucliers, même si je pense que les miens sont plus durables, constata triomphalement l'apparition. En revanche, je crois que tu as dérangé des retrouvailles émouvantes, fit-il à Lucian, volontairement plus mesuré dans son inflexion.
Le compagnon de Senna le toisa avec une haine sans fond, avant de saisir le visage de la brune, se postant devant elle.
- Tu vas tenir le coup Jayna. Je sais que tu es forte. Concentre-toi uniquement sur les runes, d'accord? Je vais me charger de diminuer sa présence.
La jeune fille acquiesça, des larmes perlant ses joues. Le chasseur d'ombres mit ses paumes sur ses oreilles. Il s'assura également que son corps fasse barrage à ce que les yeux de sa benjamine pouvaient percevoir.
- Amusant. Imagines-tu que si elle n'entend et ne voit pas, cela rendra les choses moins tangibles, Lucian ? Il me semblait pourtant que tu étais bien placé pour savoir à quel point cette pensée est fausse, rappela avec suffisance et sadisme l'apparition.
- La ferme, Thresh, se rebiffa impétueusement le tireur, toujours dos à lui.
- Tempères tes inquiétudes, ce n'est pas moi que tu entendras le plus, savoura le Garde aux Chaînes, notant la tension dans les épaules de son jouet. Alors, reprenons, s'adressa t-il à l'attention de sa compagne de cellule provisoire. Votre fille ne semble pas vous vouer une affection inconditionnelle. Il n'y a donc que moi, que vos hurlements ravissent et qui vous prête de l'intérêt. Triste sort que celui d'être déshérité par sa propre engeance, conclut avec ravissement l'immortel.
Soudain, les cris redoublèrent, alors même que l'âme de sa victime se jeta volontairement contre les parois lumineuses.
- Jayna! Je t'en prie …! Ne me laisse pas avec lui! Pitié! Pitié … ! Conjura -t' elle, oscillant entre le désespoir et la colère.
Thresh l'appuya vigoureusement du pied contre la barrière lumineuse. En parallèle, il en profita pour augmenter l'intensité avec laquelle sa propre énergie agressait celle de la barrière. L'apprentie émit un gémissement à son tour, paraissant inquiéter le gamin. Enchanté par ce signal d'affaiblissement, le tortionnaire poursuivit parallèlement son œuvre sur la génitrice. Il la laissa retomber au sol, avant de s'accroupir et de la tourner sur le dos.
Sans crier gare, l'apparition plongea son crochet à travers l'épaule gauche de sa proie, transperçant l'un des points centraux de l'âme. Puis, il effleura du revers de la main le ventre de sa victime, sous lequel résidait son point vital, avant de remonter vers l'épaule droite. D'une lenteur délicieuse, le bourreau enfonça l'un de ses doigts à la rencontre de son homologue droit. Il prit tout de même en considération le fait de ne pas morceler d'un coup franc sa proie, préférant lui faire ressentir un délitement progressif.
De plus, en lui imposant autant de pression sur deux endroits fondamentaux à l'intégrité de son essence, il était certain que l'un d'eux céderait. Une âme est toujours encline à se protéger contre une décomposition de ses parties, autant que cela lui est possible. Les hurlements se décuplèrent, en même temps que sa captive tentait de sauvegarder les deux cibles.
Puis, vint le moment du choix.
Tout du moins, du dilemme forcé par le fonctionnement instinctif de l'âme. L'énergie se redirigea sous le crochet, dont la force était constante et plus importante. Thresh sentit la lutte faiblir face à l'intrusion de ses doigts. A ce moment, il poursuivit son geste avec force et lenteur, séparant totalement une partie de l'essence du reste.
Le cri qui s'en suivit fut extatique.
Le Garde aux Chaînes se concentra uniquement sur ce bruit, renforçant le profond sentiment d'extase qui l'habitait. Au fil des secondes, la magie noire parcourant son être se mêla à la partie laissée à l'abandon, la corrompant.
Parallèlement, l'énergie viciée redoubla d'intensité contre les parois lumineuses. Première cible de cette attaque et dernier rempart contre la folie de son tortionnaire, Jayna gémit fortement. La jeune femme tomba à genoux, accompagnée dans son mouvement par Lucian. Elle haletait fortement.
De son côté, l'immortel perçut les prémices de la dissipation de son apparence. Il ramena son jouet brisé en deux au sein de son artefact lumineux. Tant que Jayna serait dans les parages, la laisser partir serait bien regrettable. Sans compter que le Garde aux Chaînes ne renonçait jamais à une âme. Un instant, il scruta Lucian et songea à Senna. Soit, il ne renonçait pas temporairement à une âme, sans dessein.
Le spectre n'eut qu'à forcer légèrement pour que les dernières résistances de la fine barrière rutilante ne cède, alors que son aura verte s'évanouissait. L'albinos concentra ce qu'il resta de magie impie dans sa main droite et fit un pas vers les humains. Lucian était toujours de dos, agenouillé aux côtés de Jayna. Sans nul doute avait-il voulu éviter de voir ce spectacle, afin de ne pas tirer à tort et à travers. Impétueux et inconscient petit mortel.
Thresh se pencha, conjurant l'énergie restante quelques secondes encore, quitte à ressentir une souffrance presque insoutenable. Finalement, il posa sa main spectrale sur le dos de Lucian. Pendant une fraction de secondes, le Garde aux Chaînes sentit la vivacité de l'âme du petit sous ses doigts. La sensation manqua de lui couper le souffle, si cela lui avait été utile.
Cette âme était décidément bien particulière, comme son propriétaire. Le spectre millénaire sourit, à la fois en proie à une joie incommensurable et à une certaine mélancolie.
Le tireur tendit les épaules immédiatement, dès ce contact. Alors que les derniers relents de la magie antique de la Ruine se dissipèrent, le Demacien s'écarta vivement, en dégainant son pistolet.
A cet instant, il croisa le regard de sa Némésis, accroupit face à lui, un sourire sadique sur le visage. Pour la première fois depuis le rapt de Senna, le tortionnaire vit traverser dans les prunelles de son jouet, un éclat de peur à son encontre. Il se contenta de le fixer intensément, ramenant sa main sur ses genoux. Seule la respiration saccadée de l'apprentie, ponctuait le silence ambiant. L'air haineux de Lucian reprit presque instantanément le dessus, tandis qu'il resserrait sa prise contre la brune.
- C'est bon Jayna, c'est fini, conclut le chasseur d'ombre.
- Pour le moment, renchérit le tortionnaire en se redressant, tout sourire.
- Tu peux te lever ? Demanda Lucian à la jeune fille, après avoir adressé un regard noir au tortionnaire.
Satisfait, ce dernier s'approcha de la calèche et contempla les dégâts. Cela ne paraissait pas irréparable. La roue s'était simplement délogée et était déviée de son axe d'origine. Après quoi, le brun jeta un coup d'œil au contenu. Il s'agissait essentiellement de corps de lapins et de quelques fourrures d'animaux diverses. L'ancien spectre laissa glisser sa main contre le bois, avant de s'approcher des chevaux. Il plaça sa paume sur l'encolure de l'un d'entre d'eux, bruns avec quelques taches blanches. Celui-ci hennit violemment, captant l'attention de Lucian.
- Qu'est-ce que tu fabriques encore ? Grommela la Sentinelle.
Le tireur s'éloigna de la jeune femme, encore agenouillée et dont la respiration commençait à peine à se tempérer. Il vint à la rencontre de Thresh, qui s'écarta des animaux.
- Pas étonnant qu'ils soient effrayés, s'ils parviennent à sentir ce que tu es, constata amèrement le chasseur d'ombres. Au final, c'est une bonne chose qu'il y'ait cette calèche puisque tu ne peux pas monter. Cela aurait rendu les choses plus compliqués.
- Si on cherche réellement la rapidité, il pourrait être judicieux de ne pas s'encombrer du support. Je pourrais tout à fait suivre, dans un tintement métallique familier, suggéra avec causticité le manipulateur aux prunelles ambre.
- Bien sûr ! Après la scène que tu viens de nous faire, ironisa avec fougue le cadet.
- Au final, nous avons tous les deux obtenus ce que nous voulions en partie, n'est-ce pas ? Réjouis-toi d'une association si fructueuse. En plus, nous pouvons être sûr que les chevaux courront à toute allure, insista avec malice son interlocuteur.
- Tu veux nous chasser et tu appelles ça une solution ? Je ne suis pas stupide, Thresh, se rebiffa le compagnon de Senna.
- C'est une proposition, voyons. Sois certain qu'avec une âme aussi vivace que la tienne, je ne perdrais pas mon chemin, ajouta avec une teinte d'amusement et de gravité le spectre millénaire.
D'abord mal à l'aise, le tireur soupira. Thresh se délectait des tourments de son jouet, d'autant plus après ce bref contact. Il présumait que cet instant devait hanter les pensées du gamin.
Pour autant, une part de l'ancien spectre savait également que ses mots reflétaient la stricte vérité. C'était sans doute ce qui embarrassait le benjamin. Lui faire comprendre sans détour, qu'il saurait reconnaître son âme où qu'il aille. Une sorte d'attention dont se passerait sans doute le gamin, connaissant les exploits de son ennemi sur ses victimes.
Il était cocasse de constater que le mortel lui avait naguère demandé s'il agissait différemment avec lui, mais était troublé lorsqu'il avait un élément de réponse.
- Viens plutôt m'aider à remettre cette chose en état, éluda le tireur, en s'éloignant.
- Tu me présentes rapidement ton dos ... Je me demande ce que je dois en conclure, le taquina-t'il.
Lucian se contenta de se retourner en le toisant, et vint se placer d'un côté de la roue. Avec nonchalance, son coéquipier de circonstances s'installa en face, un sourire narquois. Le combattant à la peau halée expira fortement, en détournant son attention sur ses mains.
- Prêt ? Demanda-t'il
- Toujours, en ce qui te concerne, sous-entendit avec moquerie le tortionnaire.
- Je vais t'en coller une, Thresh, s'énerva le plus jeune.
- Veille à ne pas te tourner lorsque j'esquiverais, railla son interlocuteur.
- Rhaa mais …, fulmina le tireur, avant de commencer à soulever presque seul leur moyen de locomotion fougueusement.
Le natif des Îles Bénies adjoignit légèrement sa force et ré-axa la roue. Un son métallique retentit. La calèche se rehaussa, de nouveau fonctionnelle sur ses quatre roues. Le tireur jeta un coup d'œil à la nourriture, avant de se retourner vers l'apprentie. Il épaula la jeune fille et la guida jusqu'à la calèche.
- Nous allons poursuivre notre route. On fera un arrêt avant Piltower pour se nourrir, déclara le compagnon de Senna.
- Très bien, consentit la cadette.
Le tireur lui tendit la flasque, que l'apprentie déclina gentiment.
- Il faut que tu boives, pria son mentor.
- Toi aussi, protesta sa vis-à-vis.
Son aîné eut un regard insistant, mais la jeune fille semblait également camper sur ses positions. L'ancien spectre intervint:
- Petite, Gwen ne sera pas toujours dans le coin pour venir te sauver. La magie est exigeante autant pour l'esprit, que pour le corps. A moins que tu ne comptes uniquement sur Lucian pour te sauver, quelle que soit la situation.
La brune le considéra rapidement. Elle s'apprêta à dire quelque chose, mais s'abstint. A la place, elle tendit la main vers Lucian. Ce dernier soupira en jetant un coup d'œil à son partenaire de circonstances, avant d'accéder à la requête silencieuse de son acolyte. L'humaine prit quelques gorgée et rendit l'objet à son propriétaire. Puis, elle commença à se faire une place à l'arrière de la calèche.
- Jayna, tu devrais monter à l'avant avec moi, conseilla calmement la Sentinelle.
- Ça va aller, Lucian. De plus, il faut que quelqu'un couvre tes arrières, sous-entendit la jeune femme, en observant Thresh.
- Il est vrai que cela a été probant, naguère. En même temps, venant de quelqu'un qui laisse l'âme de sa mère se fragmenter devant elle, j'ignore si l'on peut s'attendre à mieux, persifla le plus âgé.
Lucian initia un mouvement visant à le frapper, quand Jayna posa doucement sa main sur son avant-bras.
- Il n'a pas tort, Lucian. Ceci dit, cela signifie que je peux également progresser, n'est-ce pas Thresh ? Lança avec détermination l'humaine.
- Ou régresser, lui lança-t'il narquoisement.
- Dans un cas comme dans l'autre, j'aurais l'opportunité d'essayer de m'améliorer, jusqu'à réussir, persévéra la jeune fille.
- C'est navrant d'être aussi stupidement optimiste, se moqua le manipulateur.
- Je dirai déterminée, mais j'ai cru comprendre que tu avais une certaine vision du monde, lui répondit simplement la jeune sur le même ton.
Thresh détailla la petite. Elle conversait avec lui comme s'il s'agissait d'une discussion banale et qu'il ne venait pas de torturer sa mère. Certes, le brun ne l'avait pas encore brisée, mais son esprit admettait des chemins de pensées assez extrêmes. C'est ce qui devait l'empêcher de perdre totalement la raison face à son tortionnaire.
La jeune femme monta à l'arrière de leur moyen de locomotion en première. Elle le fixa, comme si elle s'attendait naturellement à ce que l'ancien spectre la rejoigne.
- Bon je pense qu'on a assez perdu de temps, indiqua Lucian en allant s'installer à l'avant.
Amusé, le spectre millénaire grimpa aux côtés de l'humaine et l'observa. Celle-ci lui rendit son regard, avant de contempler le paysage derrière lui. Lucian tira sur les rennes et les chevaux se mirent en marche. De son côté, Thresh se laissa porter par les ballottements du moyen de locomotion, lui rappelant certains souvenirs.
Diméthyde et Thresh arrivèrent devant le monastère. Ils descendirent de leurs montures. L'orphelin attacha les longes, reliées aux licols des chevaux à un rondin, à proximité de l'entrée. Le grisonnant s'était avancé devant l'imposante porte en bois. Un heurtoir sombre trônait, seul élément garnissant la simplicité de l'ouverture. La pierre dont était faite le bâtiment était loin d'avoir la noblesse du marbre que l'on trouvait à Hélia. Sa teinte arborait des nuances grisâtres, parsemée de mousse et de lierre par endroit.
Le mentor signala avec assurance leurs présences, une fois son disciple à ses côtés. Quelques secondes plus tard, un homme vêtu d'une houle marron vint à leur rencontre. L'inconnu jaugea les arrivants, puis Diméthyde se présenta :
- Maître Russel m'a demandé de venir vous voir expressément du Sanctuaire.
- Vous êtes Sir Diméthyde je présume, et ce jeune homme est …
- Mon disciple, Thresh, coupa immédiatement l'Hélien.
Le moine l'étudia quelques instants, tandis que le garçon observait les rides profondément gravées dans sa chair. Son regard ambre s'arrêta un instant sur la tâche de vin ornant la joue droite de leur hôte.
- Bien, je vous en prie, dit le résident du monastère, en s'effaçant du passage.
Le duo pénétra dans le bâtiment. Leur interlocuteur referma la porte dans un sinistre grincement. Une fois le moine à leur hauteur, Diméthyde l'interpella à nouveau :
- Mon disciple peut-il attendre ici ? Questionna le grisonnant.
- Bien sûr. Tant que le calme et que nos prières ne sont pas perturbés, répondit avec neutralité le plus âgé.
- Ne vous en faîtes pas. Ce jeune homme sait se faire très discret, au besoin, précisa le mentor de Thresh avec un sous-entendu qui n'échappa pas à ce dernier.
Diméthyde s'orienta vers son apprenti, s'adressant à lui pour la première fois de la conversation.
- Je ne serais pas long.
Thresh arrêta de leur emboîter le pas et se contenta de regarder le doyen s'éloigner. Il détailla l'environnement. En dépit de l'ancienneté du bâtiment, aucune fissure notable n'était à noter. L'air embaumant le hall recelait d'un étrange mélange de renfermé, d'humidité et de plantes. La luminosité tamisée du lieu contribuait à lui rendre un aspect sobre et lugubre.
Le brun parcourut l'endroit, jusqu'à ce que la lumière du jour éclaire un couloir donnant sur l'extérieur. Il perçut une voix, bien que ses propos ne furent pas compréhensibles. Curieux, l'orphelin se dirigea vers la source de ce bruit.
Thresh découvrit un garçon légèrement plus vieux que lui, vêtu d'un habit brun similaire à leur hôte. Une pelle reposait sur le sol, tandis que l'adolescent semblait converser avec une présence invisible. Le disciple de Diméthyde eut dû mal à discerner les traits de profil de son visage, dissimulés en partie par des cheveux bruns. L'orphelin s'approcha précautionneusement de lui, intrigué par l'apparence et l'activité de cet inconnu.
Soudain, l'observé parût noter sa présence. Il tourna légèrement la tête vers lui, mais demeura immobile, comme s'il écoutait une tierce personne tout en observant le nouveau venu. Puis, saisissant sa pelle, il alla à la rencontre du plus jeune.
L'adolescent n'était pas si grand, mais avait des épaules imposantes pour son âge. Une cicatrice ornait le côté gauche de ses lèvres. Pourtant, ses yeux bruns n'étaient nullement inquisiteur. Il en ressortait plutôt une sorte de bienveillance, même à l'égard d'un étranger.
- Je ne souhaitais pas vous déranger, commença Thresh.
- Ce n'était pas le cas, ne t'en fais pas. Tu sembles perdu et chaque âme a besoin d'un guide, lui répondit-il avec gentillesse.
- J'attendais seulement que mon maître revienne, et je vous ai entendu. Vous sembliez converser avec quelqu'un, précisa avec perplexité le plus petit.
- Je vois. Dans un sens, on peut dire ça, je suppose, lança énigmatiquement son vis-à-vis.
- Comment cela ? Questionna le cadet, prenant sur lui de ne pas laisser sa curiosité échapper à son contrôle.
- La Mort n'est pas une fin. Cependant, elle peut devenir un chemin escarpé à arpenter, pour certains. Dans ces moments-là, une présence peut être réconfortante et apaisante pour aider à retrouver sa voie.
- Vous discutez avec les défunts ? Essaya prudemment Thresh.
Son vis-à vis sembla craindre la réaction de l'orphelin. Ce dernier ajouta, son intérêt piqué au vif :
- Quelle est la nature de vos échanges ?
D'abord étonné, son interlocuteur sourit avec mélancolie.
- Bien souvent, il ne s'agit de rien de plus qu'une oreille attentive. Devenir un exécutoire à leurs souvenirs. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la Mort n'est pas forcément signe d'amertume. Toutefois, nous restons méfiants par nature envers ce que nous ignorons, attesta péniblement l'adolescent.
- C'est le motif de votre rejet par les autres moines ? Déduisit Thresh, recoupant les dires et les implicites des propos de son interlocuteur.
A nouveau, la surprise se lit sur le visage de son vis-à-vis, avant de laisser transparaître une sinistre expression.
- J'imagine qu'il est plus facile de craindre, que de comprendre. Je n'ai pas vraiment l'habitude que quelqu'un s'intéresse à ce que je suis en capacité de voir. Lorsque les frères m'ont conduit aux sources des Eaux de la Vie à Hélia, je pensais que les choses pourraient être différentes... expliqua t-il en agrippant la fiole autour de son cou, le regard lointain.
- Hélia n'est sûrement pas bénie par la bienveillance, convint le plus jeune avec flegme.
Le balafré porta à nouveau ses yeux foncés sur son cadet, à la fois étonné par ses propos et semblant soulagé qu'un autre partage une vue de la réalité proche de la sienne.
- Comment te nommes-tu ? Demanda t'il avec intérêt.
- Thresh, et vous ? Répondit simplement l'orphelin, tout autant intéressé de la réponse.
- Yorick. Je crois voir que tu viens du Sanctuaire, dit son homologue en désignant de la tête ses habits.
- En effet, confirma le disciple de Diméthyde.
Étant donné que son interlocuteur était déjà allé au Sanctuaire, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il reconnaisse les attributs vestimentaire de ce lieu. Cependant, au vu de son attitude envers la fiole, l'eau contenue semblait particulière, ce qui intrigua l'orphelin. Thresh avait déjà vu ce mot dans plusieurs ouvrages anciens. L'évocation de ces Eaux était toujours floue. Rien ne précisait une quelconque véracité sur leur existence. Au début, il avait songé à une appellation métaphorique pour désigner l'indispensable ressource du même nom. Toutefois, selon les propos de son vis-à-vis, cela semblait bien plus qu'une image littéraire. Tandis que de multiples interrogations le taraudaient, Yorick interrompit sa réflexion :
- Tu sembles bien jeune. Pourtant, on peut sentir que la vie ne t'a pas épargné, toi non plus, releva le balafré, sa voix à nouveau maussade.
Thresh sourcilla, incitant son interlocuteur à préciser sa pensée.
- L'être avec qui je parlais, percevait les abysses entourant ton âme, indiqua le balafré, comme navré du destin qu'avait été celui de son congénère.
L'idée que quelqu'un éprouve de la pitié pour ce qu'il avait pu vivre, le révulsa. Pour autant, le garçon aux prunelles ocre ne manifesta explicitement aucun élément de ce ressenti. Au lieu de ça, quelque chose le rendait perplexe dans les dires de l'adolescent :
- Les abysses ?
- La colère, la tristesse, la rancœur, le dégoût … des émotions très fortes qui entourent et noient ton essence, jusqu'à la transformer. C'est comme cela, qu'elle m'a décrit ce qu'elle voyait, expliqua Yorick, laissant entrevoir une réelle souffrance à avoir connaissance de ce fait.
A cet instant, Thresh avait l'impression que son interlocuteur partageait véritablement ce que l'apparition lui avait évoqué. Comme s'il était le réceptacle vivant de ce que la défunte ne pouvait plus exprimer tangiblement, en dehors de ses murmures larmoyant à cette oreille compatissante.
- Tu parais en souffrir, comme si tu pouvais le ressentir, toi aussi, fit Thresh avec autant de contrôle qu'il put.
- C'est juste que … les défunts semblent s'apaiser, mais les vivants paraissent tourmenter par ma présence, constata maussadement l'adolescent.
- Effectivement, c'est assez paradoxal, concéda l'orphelin.
-Parfois, je me prends à rêver d'un lieu accueillant. Cependant, la réalité me rattrape à la lueur du jour. J'ai l'impression que les ténèbres résident dans la lumière, et non dans l'obscurité, exposa péniblement Yorick.
- Vous voyez juste le monde tel qu'il est, indiqua froidement le plus jeune.
- Tu penses qu'il nous consume du fait de ne pas suivre une route de lumière ? Questionna dubitativement son interlocuteur.
- A moins d'inverser la course du soleil, émit vivement le disciple de Diméthyde.
Yorick le regarda interdit, tandis que Thresh avait senti cette impulsion qu'il n'avait su contenir. A ce moment, la voix du doyen résonna :
- Thresh ! Nous avons fini, viens, enjoignit le grisonnant.
L'appelé fit un signe de tête pour signifier qu'il avait entendu.
- Ravi d'avoir fait votre connaissance, fit Thresh à Yorick qui semblait songeur.
Au moment où le cadet se retourna, l'adolescent attrapa son poignet avec force. Thresh fit volte-face, contemplant l'air inquiétant du balafré. Comme possédé, celui-ci força l'orphelin à s'approcher de lui, avant de murmurer :
- C'est de tes mains que tu forgeras ta geôle.
Diméthyde accourra hâtivement en voyant l'action et se posta à côté du jeune moine :
- Lâchez-le immédiatement, dit-il en apposant sa prise sur celle de Yorick, l'air menaçant.
L'adolescent lâcha aussitôt Thresh. Il fronça les sourcils en secouant la tête, comme s'il n'avait pas été totalement maître de ses gestes.
- On s'en va, somma fermement Diméthyde à l'intention de son disciple.
Thresh le suivit, légèrement abasourdi, repensant aux paroles de l'adolescent. Progressivement, son air perplexe fut immergé par un éclat de folie. Un rictus apparut sur son visage, dissimulé par la pénombre des lieux.
Si son destin était de forger une prison de ses mains, alors il s'assurerait de ne pas s'y enfermer seul.
La forêt se faisait de moins en moins dense, les arbres semblant subir des conditions de vie toujours plus difficiles. La pauvreté de la région se faisait également sentir au travers des chemins plus ou moins abruptes qu'empruntait le trio.
Depuis plusieurs heures maintenant, ils avançaient en direction de Piltower. Tout du moins, de l'arrêt obligatoire que présentait Zaun, avant de pouvoir traverser le détroit. L'ancien spectre examina avec attention la nature environnante, n'ayant eu d'autres contacts avec le continent que lors des Nuits de l'horreur se succédant depuis plus d'un millénaire. De plus, le lieu prenait un tout autre aspect, lorsqu'il venait. Les réminiscences des âmes qu'il avait arrachées s'invitèrent dans son esprit, le ravissant.
Soudain, il perçut la jeune fille qui enserra son ventre, l'air gêné. Elle releva ses yeux bruns vers lui, tandis que l'air narquois du manipulateur ne fit qu'amplifier le trouble de l'humaine. Thresh détourna son attention vers son jouet. Il s'apprêta à lever la voix, lorsque la mortelle fit un geste vers lui, en se redressant légèrement.
La calèche effectua un mouvement brusque à cet instant. Déstabilisant l'apprentie, celle-ci se rattrapa tant bien que mal. Au même moment, Thresh poussa légèrement du pied, le genou d'appui de Jayna.
La mortelle s'écroula à côté de lui, sans grâce. Ses coudes heurtèrent l'appui en bois, tandis qu'elle attrapa l'avant bras de son tortionnaire. La jeune femme lui jeta un coup d'œil réprobateur. Thresh la saisit alors par la gorge, la rapprochant de lui. De son côté, elle maintint sa prise, la bouche légèrement entre-ouverte, sa gorge étant comprimée. Ayant paru noté les mouvements à l'arrière, le tireur arrêta les chevaux avant de maugréer:
- C'est si difficile pour toi, de rester calme pendant plus de deux heures …
Soudain, le compagnon de Senna pivota et nota la prise sur la gorge de l'apprentie. Immédiatement, son inflexion se fit plus menaçante:
- Lâche-là tout de suite, Thresh !
- Elle a perdu l'équilibre, je me suis contenté de la rattraper, railla l'ancien spectre.
- Par la gorge? Ironisa le mortel.
- C'était pour l'aider à se redresser, voyons Lucian, précisa avec facétie le manipulateur aguerri, son regard toujours planté dans celui de sa proie.
A ces mots, il lâcha la jeune femme en donnant une petite impulsion en avant, qui, de son côté, le tenait toujours. Elle toussa et persista à le fixer:
- Comptes-tu t'accrocher longtemps? Un désir masochiste d'avoir d'autre moignons t'habiterait-il? Proposa avec une frénésie tangible le geôlier des Îles.
Thresh entraperçut une nitescence de peur traverser les prunelles chocolats, mais la mortelle demeura mutique. Il savait exactement ce que la gamine attendait de lui, mais sa façon de faire était amusante.
- Jayna, il t'a fait quelque chose ? Demanda Lucian, visiblement intrigué par le contact prolongé entre les deux autres membres de leur trio.
- Je croyais que tu avais pu déjà contempler ce que j'avais fait, rigola Thresh.
- Toi, ferme-là, fit-il à l'intention du tortionnaire de Jayna.
- Tout va bien Lucian, ne t'en fais pas, émit l'apprentie sans détourner le regard des prunelles ocres.
La jeune femme resserra sa prise sur l'avant-bras de l'ancien spectre, qui la regardait avec la même expression malicieuse.
- Ne perdons pas de temps, tenta-t'-elle de rassurer son aîné.
A cet instant, son ventre gargouilla de plus belle. Lucian parut comprendre les tenants de la réaction de sa cadette, qui préférait s'oublier au profit de sa quête. Aussi, le tireur s'exprima avec une culpabilité tangible :
- Excuse-moi. C'est vrai que tu n'as pas mangé grand-chose, depuis quelques jours. Je …
Thresh émit un petit rire suffisant, tandis que la mortelle le lâcha.
- Heureusement que tu te soucies de son sort, gamin, se délecta le tortionnaire.
Le tireur ne releva pas, mais Thresh sentait aisément la souffrance de son jouet associée à cet oubli.
- On va faire un arrêt, Jayna. Nous en avons tous les deux besoins. De plus, ça serait dommage de gâcher autant de nourriture, attesta gentiment le tireur.
- D'accord, céda la brune en détournant les yeux.
Lucian descendit et guida les chevaux vers un coin de verdure, afin qu'ils puissent également profiter de cette pause. Une fois attachés, le chasseur d'ombres se dirigea vers l'arrière du support. Il aida Jayna à descendre et attrapa quelques dépouilles de lapins qu'il déposa sur le sol. S'asseyant dans l'herbe le tireur entreprit de préparer la viande, tandis que la plus jeune alluma un feu.
L'ancien spectre les rejoignit et étudia les mouvements de son binôme de circonstances. Il fallut très peu de temps à ce dernier pour s'irriter de l'intérêt de l'immortel sur ses actions :
- Quoi?! Tu as encore un mot à ajouter, ou peut-être que cela te rappelle d'autres moments qu'un taré comme toi aime!
Le tortionnaire s'accroupit face à lui, un rictus parant ses traits aristocratiques.
- Si tel était le cas, tu aurais beaucoup à apprendre, ajouta le Garde aux Chaînes, une nuance de démence dans son inflexion.
- J'imagine ... Eh bien, ô grand sage de toutes les connaissances des dégénérés sadiques, enseigne-nous tes savoirs en matière de dépeçage de lapin, persifla le Démacien.
- Hum ... Je pourrais aussi te montrer sur un humain, ce serait davantage récréatif, poursuivit Thresh sur le même ton, en plantant ses prunelles orbes dans celles de son interlocuteur.
Immédiatement, Lucian reprit son sérieux et lui adressa un regard noir. L'ancien spectre le scruta avec un air triomphant. De son côté, la brune aillant déjà réussi sa mission, prépara rapidement une seconde dépouille et une branche en guise de support pour la cuisson.
Quelques instants après, elle s'approcha de son mentor et lui tendit une petite lame. Le chasseur d'ombres soupira et la remercia d'un signe de tête. Toutefois, quelque chose parut le déranger:
- Vous comptez me regarder faire, tous les deux ?
- Tu sembles pourtant apprécier être au centre de l'attention. Surtout lorsqu'il s'agit de faire un caprice durant l'exécution de mes plans, rappela avec une pointe d'agacement l'ancien garde des artefacts.
- Tes plans? C'est vrai qu'ils ont été couvert de succès contre ce fou** archer, se gaussa le mortel.
- Lucian, je sais que ta vision est si réduite que le monde te semble uniquement paré de couleurs chatoyantes. Cependant, même avec un sens de l'observation comme le tien, tu devrais te rendre compte que tu es encore en mesure d'ouvrir la bouche pour déblatérer des âneries, railla l'aîné.
- Je ne suis sûrement pas en vie grâce à toi! Se rebiffa vivement le compagnon de Senna.
- Hum, j'ai souvenir d'une certaine supplique, au milieu de l'océan. Peut-être peux tu te proposer pour nous la rappeler ? Poursuivit l'ancien spectre sur la même inflexion.
- Parce que tu as fait couler la barque! S'emporta le chasseur d'ombres.
- De ton point de vue. Toutefois, cela ne change pas la véracité de mes propos. Tu me dois la vie, gamin, conclut victorieusement le geôlier des Îles.
- N'importe quoi ! Dans ce cas, tu me la dois contre Gwen ! Rétorqua expéditivement le tireur.
- Insinuerais-tu que tu m'as sauvé? Senna serait si fière de toi, ricana le tortionnaire.
A cet instant, Lucian lâcha la dépouille et catalysa son âme vers le geôlier. Thresh se contenta de le pousser de la main, afin de décaler son accélération à l'aide de la célérité du mouvement. Le tireur se réceptionna sur les mains, face contre terre.
- Tu es si prévisible, gamin, réprimanda l'ancien spectre. C'est sans doute pour cela que Senna est morte.
Le chasseur d'ombres se redressa vivement, fusillant du regard son ennemi. Sa main s'approcha d'une des armes en pierre-relique. Ses iris étaient flamboyant de rage, comme si le reste n'existait plus. Puis, son poing se serra fortement, avant qu'il ne se détourne. L'arrêt de cette réaction si impulsive, intrigua le plus âgé, autant qu'il s'en délecta. Que pouvait il y avoir de plus important que sa vengeance, au moment où il était confronté consciemment aux conséquences de ses actes? Le chasseur d'ombres aurait-il d'autres petits secrets à lui dissimuler ?
A cette seconde, l'envie de le torturer se fit forte. Pour l'heure, il n'avait que très peu touché à l'intégrité physique de son jouet. Le reste ayant été de trop courte durée, bien que son emprise psychologique soit présente. Toutefois, le sadique s'interrogea sur la résistance de son jouet.
A quel moment serait-il susceptible de crier, avant d'avouer ? Se confesser d'avoir pu croire qu'il était possible de berner le maître en la matière. Supplier de retrouver sa chère et tendre, de la revoir, encore une fois. Réaliser que cela resterait possible uniquement dans le cas où son tortionnaire la reverrait, lui aussi. Puis, le briser en l'emprisonnant avec lui, de sorte que la seule chose qu'il le fasse tenir soit de ne jamais revoir Senna. Le cas échéant, cela signifierait qu'il assisterait à son calvaire, son âme emprisonnée et asservie au geôlier des Îles.
Décidément, l'idée de posséder cette âme insolente était bien plus qu'une option. Au contraire, cette volonté naissait d'une envie profonde. Celle de morceler cette entité si lumineuse en de minuscules fragments, dont l'éclat se ternirait par la réalité de l'instant dénuée des nuances de l'espoir. Cette lumière si agressive et si fougueuse. Elle ne devait pas exister. Du moins, pas dans un tel monde ...
Le tortionnaire visualisait les zones du gamin qu'il écorcherait en premier : ses paumes. Le simple fait de tenir ses armes se transformerait en supplice. N'est-ce pas ce que quelqu'un, prétendument se prenant pour un héros, endurerait volontiers pour les autres? Cette pensée le fit sourire. A quel point son jouet pensait-il en être un ?
Au bout de combien d'os broyés, de peau arrachée, de chair extirpée, le mortel se rendrait à l'évidence? Il ne peut sauver personne, pas même sa propre vie. Cette leçon, le tortionnaire la lui enseignerait avec ses armes spectrales.
Il le pourchasserait jusqu'à l'épuisement, sans relâche. Jusqu'à ce que sa mortalité ne se retourne contre lui. Que cette vivacité s'essouffle. Le spectre lui laisserait l'espoir de croire qu'il pourrait lui échapper, avant de l'acculer dans les ruines du Sanctuaire. Il l'attraperait à l'aide de son crochet, alors que le mortel se penserait hors d'atteinte. Il s'approcherait d'une lenteur conquérante du corps encore combatif. Le bruit des chaînes sera de plus en plus fort, comme l'emprise qu'il exercera. Un à un, il brisera ses convictions, autant que chacun des os de ses jambes. Les traits du mortel signeraient sa souffrance qu'il tenterait de contenir, au mieux.
Jusqu'à ce fameux point.
Celui où son corps se rompra, fragments après fragments, grâce à l'expertise du tortionnaire. Les cris retentissant aussi brièvement que la Vie. Les lambeaux de peau jonchant le sol. Le sang redonnant une teinte vive au lieu, dont la Mort était maîtresse. Du moins, pour l'instant. Les murs emprisonneraient les derniers hurlements du mortel, attestant de la naissance d'une existence dépendante à la sienne. Devenu gardien de la Vie et de la Mort de toutes ces proies.
Il ne leur fallait pas craindre Viego, le temps ou même la Mort. Seul, lui avait ce pouvoir. L'unique être supérieur que ces âmes avaient à considérer. L'entité singulière, régentant leurs destins, leurs tourments, leurs existences. Voilà ce que Thresh deviendrait également pour ce gamin.
Ses chaînes s'enserreraient lentement autour de son essence, la gardant prisonnière à ses côtés pour l'éternité. Un temps infini afin de le priver de ce qui le rendait si lumineux. Lentement, secondes après secondes, années après années, siècles après siècles, les ténèbres l'étreindraient. Son irritante présence disparaîtrait, autant que l'espoir et la croyance qui l'animèrent jadis.
Brusquement, le tortionnaire sentit une profonde haine l'habiter. Chose si inhabituelle depuis plusieurs siècles, d'avoir une cible si ostensible pour un sentiment si ... humain. Ce simple fait tempéra ses pulsions, tandis que la cible de cette émotion n'avait pas l'air d'avoir noté la menace qui avait temporairement pesé sur lui.
Pour autant, cela ne sembla pas avoir échappé à la plus jeune, qui fixa l'ancien spectre avec un terreur comparable à celui qu'elle avait eu, en revoyant sa mère sur les Îles Obscures. Thresh lui adressa un sourire joueur qu'elle prit soin d'ignorer, se concentrant sur son repas.
De son côté, Lucian poursuivait la préparation de son lapin, plutôt habilement malgré les apparences. Bien que l'on sentait que ses capacités avec ce genre d'arme n'équivalaient pas celles de ses pistolets, l'humain pourrait se révéler dangereux avec. Du moins, si ce type d'ustensile aurait pu se révéler être une menace pour son acolyte. Cette question lui rappela la surveillance qu'il avait à effectuer sur l'évolution de ses propres blessures. D'autant plus, avant de tirer les conclusions quant à ce qui était un danger pour lui, avec les fers aux poings.
Toutefois, il devait avouer que le côté récréatif de cette situation prenait parfois le pas sur d'autres sentiments plus objectivement pertinents. Comme le frisson de se sentir vivant. Il avait tant lutté pour ne plus craindre la mort, qu'il était ironique pour lui d'observer cet état de fait. Est-ce peut-être la raison pour laquelle Lucian lui inspirait autant une profonde haine, qu'une irrésistible fascination, A dire vrai, cela sonnait inconfortable qu'il puisse être influencé par un mortel. Qui plus est un humain impétueux, irréfléchi et stupide par moment. Cependant, Lucian savait être plus, quand la situation l'exigeait.
Finalement, l'objet de ses pensées redressa la tête vers lui, intrigué. Rapidement, le chasseur d'ombres fronça les sourcils, tentant sans doute de comprendre la raison de l'attention que lui portait le tortionnaire. Celui-ci lui rendit un regard amusé, contrastant avec la gravité de ces précédentes pensées.
- Tu n'as rien de mieux à faire que de m'observer? Grommela le chasseur d'ombres.
- Je me contente de répondre à tes aspirations à être au centre des attentions. Comme ce fut le cas sur le navire, par exemple, lui rappela avec outrecuidance l'ancien spectre.
- Je n'allais pas laisser cet endroit devenir ton deuxième repaire de sadique taré, rétorqua impulsivement Lucian.
- Dis celui qui a frappé jusqu'à l'inconscience, un homme à terre, renchérit l'ancien spectre.
- C'est une blague?! C'est toi qui dit ça?! S'emporta son interlocuteur.
- Voyons, tu sais bien que je préfère quand mes proies me fuient. Toutefois, je ne boude pas le plaisir qui se présente, quelle que soit la forme qu'il revêt, jubila le bourreau.
- Dans ce cas, j'espère que tu trouveras ça plaisant, quand je te tuerais, certifia avec une rage intense Lucian.
- Toujours et encore des promesses... Je suppose que Senna doit s'estimer heureuse d'avoir seulement attendu moins d'une décennie, railla le tortionnaire.
Le chasseur d'ombres le fusilla du regard, avant de reprendre froidement :
- Et toi, tu es ravi d'avoir attendu un millénaire pour te faire botter le c** par des humains ?
- Toujours et encore cette vision étriquée... Cela en dit long sur tes capacités de réflexion. Bizarrement, je ne suis pas étonné par tant de faiblesses chez toi, se gaussa le garde des artefacts.
- Tu vois donc des points où je suis fort, intéressant à savoir, répliqua du tac au tac le compagnon de Senna.
- Fort? Ah, ah. Moins faible seulement, gamin, nuança avec malice le plus âgé.
- Dans ce cas, que dire de la personne si faible qui a su libérer une âme de l'emprise de quelqu'un qui se croit tellement supérieur ? Je vais te dire ... C'est seulement signe que ton ego est démesuré, indiqua amèrement le mortel.
- L'est-il pour que tu t'en remette à moi afin d'élaborer des stratégies de sortie ? Ou que tu sois ostensiblement déçu lorsque tu ne comprends pas mes analyses? Pointa avec davantage de neutralité Thresh.
- Je ne t'attends pas pour me sortir d'une situation, certifia avec assurance le Démacien.
- Ma présence actuel en est la preuve, certainement, se moqua l'ancien disciple de Diméthyde.
- Tu veux dire ton absence des Îles qui t'arrange, en particulier concernant Viego ? Reformula explicitement Lucian.
Thresh eut un petit sourire en coin, face à la ténacité du petit. Ses prunelles le considéraient avec cette once de haine, mais également un certain égard. Un mélange assez interessant à constater, bien que son propriétaire semblait souhaiter ignorer ce pan.
Quelque part, Lucian était resté en partie le même grâce à cette croyance. Le fait qu'il lutte pour ne pas l'appliquer concernant sa Némésis lui fit particulièrement plaisir. D'autant que cela semblait coûter à son jouet, bien qu'inconsciemment. Sans compter, que ce fait le rendait davantage manipulable. A nouveau, Thresh songea à ce qu'il avait appris alors qu'il était mortel: les autres ne sont qu'un fardeau conduisant à la mort.
Devant le silence, Lucian perdit légèrement cette rutilance haineuse, qui se transforma en curiosité.
- Après les compliments, il suffit d'évoquer Viego pour te rendre muet? Je prends note, ajouta t'il avec une touche d'ironie.
- Le silence est une autre forme de dialogue, bien qu'il semble t'être inaccessible. Toutefois, mes inflexions doivent être apaisantes, pour que tu les réclames de la sorte, se moqua l'ancien spectre.
- Je n'ai pas besoin de tes mots, pour savoir ce que j'ai à faire. Contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas un gamin, protesta le cadet.
- Ce serait décevant de te réduire uniquement à cela. J'aurais davantage dit un jouet, poursuivit Thresh sur le ton de la moquerie.
- N'importe quoi ! Se rebiffa le Démacien.
- Pour autant, je relève que ton intérêt me concernant est plus important que de te sustenter, signala avec ravissement le tortionnaire.
- Tsss.
Le tireur fit bruyamment claquer sa langue. Il plaça sa nourriture au dessus de la source de chaleur, un air agacé sur le visage. Cette expression agréa le brun, alors qu'il s'appuya contre un tronc, les bras croisés. Un instant, les deux mortels s'observèrent, adoucissant respectivement leur traits. Ils mangèrent silencieusement, sous le regard attentif du geôlier des Îles. Ce tableau aurait pu sembler ironique. Pourtant, Thresh se surprit à l'apprécier.
La rune verdâtre se dissipa de nouveau. Le souffle court, Thresh observa l'air désormais vide de tout scintillement. Sa persévérance à essayer de mêler des éléments antithétiques prenait de plus en plus forme. Son esprit parvenait à supporter autant l'enchevêtrement de souvenirs et d'intentions toujours plus contradictoires, que son corps le coût de cette magie. D'autre part, son enveloppe corporelle ne présentait que rarement des signes plus graves qu'un saignement de nez. Ce qui l'étonna le plus, était la capacité de son âme a insufflé avec puissance la magie nécessaire. Il savait que sa maîtrise de lui-même était d'une aide précieuse.
Toutefois, la source originelle, à savoir ses origines, jouait en partie. Cet état de fait contribuait grandement à lui faire éprouver une profonde rage, mais également une certaine rancœur. D'abord, en ce que la Vie avait su lui faire découvrir. Ensuite, envers ce que les autres étaient et demeureraient toujours. Des intrus. Des nuisances uniquement destinés à être manipulés pour permettre la survie. S'il devait retenir un enseignement de ce que Diméthyde lui avait montré, c'était bien cela.
Seuls les plus forts peuvent changer et dominer les situations. Thresh comptait bien faire partie de ceux-là. De ne plus jamais être celui qui regarderait partir en cendre sa vie. D'être celui qui provoquerait l'incendie.
Une expression à la foie résolue et triste se dessina sur ses traits, tandis que le visage souriant de sa mère s'imposa à lui. Non. Il devait reléguer cette image à ce qu'elle était : un souvenir. Rien de plus. Simplement, une arme pour lui permettre de provoquer les émotions nécessaires à l'utilisation de magie puissante.
Le garçon se redressa, époussetant sa tenue, tout en récupérant les livres qu'il avait pris soin d'apporter. La bougie posée sur la petite table vacillait dangereusement, alors que du vent balaya la pièce. Si l'orphelin eut l'impression de discerner la présence du courant d'air à travers les ballottements des vagues et les oscillations de la flamme, il ne parut pouvoir en apprécier la fraîcheur. Il se contenta simplement de saisir le bougeoir et parti du lieu de son entraînement quotidien.
La nuit était déjà tombée depuis un certain temps, alors que seuls ses bruits de pas résonnaient le long des corridors. Un instant, Thresh songea à sa rencontre avec Yorick. Ses paroles résonnaient dans son esprit. « Les abysses entourant son âme. » Si cela n'avait été qu'une image, le brun ce serait simplement dit que son interlocuteur aurait pu le notifier à n'importe qui.
Cependant, le fait que l'adolescent lui expose avec autant d'aplomb que la vie ne s'arrêtait pas forcément à un trépas physique avait su intriguer sa curiosité. Notamment, en regard de cette histoire d'Eaux de la Vie. En effet, depuis lors, l'albinos avait repris ses recherches sur le sujet avec un autre regard. Parfois, il demeurait des heures dans la bibliothèque, le nez plongé dans les livres. Par moment, il laissait le temps de la réflexion à son esprit. De temps à autres, quand le sommeil ne le gagnait pas ou que l'agitation de ses pensées se faisait pressante, il se baladait dans les couloirs la nuit. Un soir comme celui-ci.
Thresh avait déjà fouillé une partie des souterrains du Sanctuaire d'Hélia, sans résultats. Logiquement, il présumait qu'un bassin devait se trouver sous terre, s'il résidait dans ce lieu. Pour autant, les nombreuses fois où le garçon avait exploré les souterrains, il était revenu bredouille. Il faut dire qu'il s'agissait d'un véritable labyrinthe. Sans nul doute, une des précautions nécessaires à la protection de quelque chose de précieux.
Le brun arriva devant un des escaliers menant à l'étage inférieur. Prudemment, il vérifia l'absence d'âme qui vivent, puis descendit.
Les ténèbres l'entouraient, seulement éclairés par la lumière oscillante de la bougie. De ce qu'il avait retenu, ce corridor menait à la partie ouest du Sanctuaire. Méthodiquement, il avait essayé les chemins, les uns après les autres. Il reprit donc son exploration aussi rigoureusement que précédemment. Il s'approcha d'un petit recoin, dans lequel il avait dissimulé une pelote reliée à une pierre assez conséquente, ainsi qu'une craie. Saisissant cette dernière et le fil, le brun débuta son excursion.
Le temps lui semblait figé, tant les couloirs se ressemblaient et qu'aucune ouverture ne l'informait de l'avancée du rythme circadien. Thresh regarda par-dessus son épaule. Peut-être devrait-il s'arrêter pour cette nuit ? Alors qu'il s'apprêta à rebrousser chemin, un frisson lui parcourut l'échine. Il orienta sa tête vers la direction perpendiculaire à la sienne. L'orphelin sourcilla, observant quelques instants le sinistre couloir. Après quoi, il décida de l'emprunter.
Après ce qui lui sembla de très longues minutes, il parvint devant une porte métallique imposante. Rapidement, une sensation dérangeante s'empara de lui. Un mélange de peur, de joie, de chagrin. Une touche de désespoir engloutissant ce qui l'approchait.
Le garçon secoua la tête, se focalisant sur le présent et l'objectivité des indices à sa disposition. Les inscriptions semblaient anciennes et dans une autre langue. Malgré ses capacités en la matière, il ne reconnut aucun caractère pouvant lui être compréhensible. Néanmoins, cela indiquait clairement que ce qu'il cherchait pourrait être dissimulé derrière cette porte.
Thresh s'agenouilla, déposant les livres et la bougie à ses côtés. Puis, il commença à tracer une rune de descellement. Il se doutait que des sorts plus puissants seraient sans doute nécessaire à l'ouverture tant convoité. Pour autant, le disciple de Diméthyde essaya déjà les sorts dont il disposait, avec ses connaissances actuelles.
A l'instant où le garçon insuffla l'énergie nécessaire à la rune, un effroi sans nom lui enserra la gorge. Il avait l'impression de ne plus parvenir à respirer. D'être figé, complètement immobile, à la merci du premier venu.
A nouveau, il eut le sentiment de sentir sa chair se séparer de son dos. D'entendre les rires des hommes, de voir la scène de la décapitation de sa mère encore et encore ... Comme si le temps n'avait plus d'influence, que l'espace demeurait tangiblement constant. Cette scène tournait, l'accaparait, l'emprisonnait. Il crut que son âme se morcelait.
A chaque fois, que la lame s'abattait sur le cou de sa mère.
A chaque fois, que sa tête tombait au sol, les yeux encore ouverts.
A chaque fois, que le fouet lacérait sa chair toujours plus profondément.
A chaque fois, que les rires se faisaient entendre.
A chaque fois, qu'une part de lui mourrait.
Ce qui aurait pu faire son humanité, son futur, son existence. Tout cela disparaissait, pour que l'obscurité s'insinue en lui, comme des abysses engouffrant la moindre parcelle lumineuse d'un monde. A cette seconde, il crut percevoir un murmure, comme un élément dénotant avec la scène qu'il revivait. Cette voix, semblait si lointaine, qu'il douta brièvement de sa présence.
Brusquement, les images et la sensation s'arrêtèrent. La réalité reprit le pas sur sa perception. La pièce était plongée dans l'obscurité. La rune s'était envolée, tandis qu'il posa ses mains contre le sol, baissant la tête. Son souffle, autant que son cœur, connaissaient des élans irréguliers.
Un instant, le brun s'étonna de ressentir une douleur au niveau de sa gorge. Il toussa, avant de comprendre que ses cris avaient été tangiblement présents, autant dans la réalité, que dans ce qu'il venait de vivre. Les larmes sur ses joues s'écrasaient contre le sol, alors qu'il se forçait à reprendre le contrôle de son ressenti.
D'un revers de la main, Thresh essuya les marques physiques de ce qu'il venait de se passer. Comme l'orphelin l'avait toujours fait, afin de survivre. Une des moralités qu'il avait retenue était que lorsque l'on cherchait à repousser quelque chose ou quelqu'un, cette personne avait un moyen de s'introduire ou de détruire ce qui était convoité. Il n'était pas sûr de ce qui était réellement derrière cette porte, bien que la démonstration présente pouvait lui faire penser à un sort de protection.
Étrangement, le fait de garder le secret les Eaux avec un tel sort lui agréait. C'était aussi distordu que le monde dans lequel il évoluait. Un exemple de la folie dont les Hommes étaient capables. Cette idée lui arracha un rictus, alors que lui-même songea à quelque chose.
Et si la solution résidait justement dans cette frénésie ? Puisque le monde ne voulait pas de lui, pourquoi ne pas le changer ? Pourquoi ne pas créer de ses mains, la place qui lui était due ? Pourquoi ne pas être, le monstre qui saurait ravir et prendre ? Pourquoi ne pas devenir, ce que les autres craignent ? Pourquoi ne pas devenir la peur ?
Pourquoi ne pas être l'interstice entre la Vie et la Mort?
A cette pensée, un rire aussi dément qu'incontrôlable résonna, alors que les larmes coulaient encore sur son visage. Il perçut quelque chose se briser en lui. Quelque chose que reliant son passé et son présent.
L'essence même de celui qu'il fut: son âme.
Subitement, quelque chose interpella le plus âgé. Une sensation familière qui était devenue une habitude millénaire. La Brume. L'ancien spectre pouvait la sentir à quelques kilomètres de là. Le duo d'humains parurent noter sa réaction et se relevèrent.
- Thresh, qu'est-ce qu'il se passe? Interrogea le Démacien.
- La Brume est proche, alerta-t'il simplement.
Immédiatement, Jayna et son mentor se tendirent. Le premier attrapa ses armes, alors que la seconde éteignit le feu, avant de se diriger vers leur moyen de locomotion. Thresh s'approcha d'eux.
- On peut savoir ce que tu comptes faire, Lucian? Posa rhétoriquement le Garde aux Chaînes.
- Je supposais que tu aurais pu le déduire, répliqua avec dérision l'appelé.
- Ce n'est pas le moment de remettre cela, les garçons ... Soupira Jayna.
- Tu penses être en mesure de confronter Viego? Tu en es loin, attesta Thresh en se plantant devant son interlocuteur.
- D'après qui ? La personne la plus détestable, manipulatrice et fourbe que je connaisse? Rétorqua vivement le chasseur d'ombres.
- En l'occurrence, je ne te mens pas. Ce n'est pas de ma faute si tu ignores la différence entre omission et mensonge, objecta froidement le tortionnaire.
- Oui, oui, joue sur les mots, comme tu sais bien faire ... Je n'ai pas de temps à perdre avec toi, fit Lucian en s'éloignant avec détermination.
- Donc tu vas foncer tête baissée, comme l'idiot que tu es? Enchaîna l'ancien spectre en le suivant.
- Je vais surtout aider les gens à qui appartenait cette charrette et tout ceux que je croiserais, expliqua sans peur la Sentinelle en lui rendant son regard.
- Que fais-tu de Senna et Jayna? Demanda avec une once d'agacement le tortionnaire.
Ignorant cette dernière remarque, Lucian s'adressa à l'apprentie:
- Prends la charrette, et dirige-toi vers Zaun. Nous nous retrouverons aux alentours.
- Non, Lucian! Je refuse de t'abandonner, s'opposa l'humaine.
- Jayna ... Soupira le Démacien.
- Moi aussi, je peux aider les habitants et ... commença avec espoir le cadette.
- Je refuse, coupa aussi net le tireur.
- Mais ... tenta Jayna, mal assurée.
- Monte ! Exigea le compagnon de Senna.
Une fois la benjamine aux commandes, Lucian lui adressa un regard grave. Après quoi, la petite tira sur les rennes faisant partir les chevaux au galop. Le tireur se retourna vers le tortionnaire.
- Reste bien sagement ici, puisque ta peur de Viego te rend incapable de te battre, méprisa Lucian.
Puis, le mortel se mit à courir en direction de l'orée des bois. « Peur de Viego ? Tu es bien loin du compte, gamin » s'amusa le tortionnaire. Il représentait une menace, certes. Cependant, ses déplacements étaient aisément prédictibles, tout comme son objectif. Ainsi, rien qui ne puisse être suffisamment contrôler pour représenter un danger de mort.
Par ailleurs, le fait que Lucian se jette directement au cœur du danger était, là encore, évident. D'autant plus, si cela permettait de libérer sa compagne du Mal qui la rongeait. Raison pour laquelle, le manipulateur l'avait directement averti. Il se doutait que le chasseur d'ombres ne pourrait résister à cette opportunité. Selon lui, le spectre avait suffisamment prévenu le mortel.
Pour autant, connaissant la tête brûlée qu'il lui servait d'acolyte de circonstances, le tortionnaire savait qu'il devrait éprouver ses dires. Quand bien même cet idiot avait déjà croisé le Roi Déchu. De plus, il devait se rendre compte que, malgré son acharnement et ses efforts, il ne pourrait sauver tout le monde de la Brume. C'était ainsi. Les héros n'existaient pas. Seuls des idiots persuadés de l'être, étaient tangibles.
Pour ce motif, le spectre observa, autant qu'il sentit, la Brume parvenir aux alentours de Kumangra. Il se contenta d'avancer tranquillement en parallèle, admirant le nuage se rapprocher des abords de la ville. Les cris s'élevèrent autant que le brouillard déversait des fantômes sur les vivants. La panique devint ostensible, même depuis ce point d'observation. Et Lucian, paniquera-t'il? Il se blâma mentalement d'un intérêt si futile. Bien entendu que l'idiotie de ce petit mortel impétueux le protégerait d'une telle émotion.
Néanmoins, en serait-il de même lorsqu'il se retrouvera rapidement seul, Pensera-t'il à ce fameux jour, où il fut esseulé, privé de son amante ? Cette perspective agréa le sadique, agrémentant sa figure d'un rictus en coin. Il serait amusant que sa dernière pensée avant de périr dans la Brume soit envers le tortionnaire. Néanmoins, se faisant, son âme risquerait d'être prise par autre que lui. Élément qui déplut au Garde aux Chaînes, plus qu'il n'oserait le prétendre.
Toutefois, il était hors de question de prendre le risque de s'exposer pour lui. Lucian avait beau l'intriguer, l'amuser voire être utile par moment, le mortel devrait lui prouver qu'il était estimable. Jusque-là, leur collaboration, bien que fructueuse, était surtout due aux prévisions et tactiques mises en place par l'aîné.
Son âme si agaçante et attirante fut elle, n'était pas irremplaçable, surtout quand on avait l'éternité devant soi. Il attendrait patiemment que la Brume poursuive son chemin. Pour autant, certaines de ses pensées demeurèrent axées sur la probabilité de la réussite du petit.
Le spectre poursuivit sa route au rythme de la mélodie des hurlements, la morsure lancinante de la solitude lui rappelant une vie oubliée.
