Chapitre 2 : La vie continue
Résumé : de retour au Centre, Mlle Parker est déprimée, Sydney tente de la réconforter. Elle a du mal à se remettre de la mort de son ami. Elle cherche alors par tous les moyens de savoir ce qu'est advenu le corps du défunt.
Le Centre, Blue Cove, Delaware
Le Centre, situé dans un endroit isolé de Blue Cove, entouré par de vastes champs de verdure, était un lieu aussi mystérieux que ses étranges occupants. Le bâtiment émergea de l'horizon telle une forteresse moderne et si intimidante. Ses murs de béton s'élevèrent verticalement, donnant l'impression qu'ils pourraient presque atteindre le ciel. Alors que sous leurs regards perçant et bien souvent trompeurs, quoique néanmoins vigilants, des hommes, de grande taille, habillés d'un costume sombre, portant le nom de Nettoyeurs circulaient librement et régulièrement dans les couloirs tandis que des caméras de sécurité de hautes technologies se dissimuler dans tous les coins, surveillant, de ce fait, chacun de ses employés, chacun de ses pensionnaires, chaque faits et geste, chaque paroles prononcées. C'était pire que la prison d'Alcatraz, selon les dires d'une certaine Mlle Parker. Quant à la porte principale, par-là où on entrait, mais où on en ressortait jamais vivant, était assez bien gardée. Le Centre encadré de piliers et d'une énorme étendue d'eau, le lac de la ville, et à proximité, on pouvait y voir de nombreux véhicules, des Berlines noires, aux vitres teintées, prêts à transporter des cobayes vers des destinations inconnues. À l'intérieur, le Centre était un labyrinthe de niveaux et de portes interminables, mornes et impersonnels, peints dans des tons grisâtre absorbant la lumière. Les néons blafards au plafond jetaient à peine sa lueur. Des employés fidèles à leur poste et impeccables, se déplaçaient dans les allées, leurs visages dépourvus d'expression, comme s'ils avaient renoncé, un jour, à toute émotion. Au cœur de cette organisation, se trouvait le laboratoire de simulation, une salle d'expérimentation où Jarod, le caméléon-humain, accomplissait ses œuvres sous la direction, non, sous les ordres de son mentor Sydney, un psychiatre en charge de son éducation depuis son enlèvement. Cette salle était remplie d'équipements high-tech de moniteurs, de projecteurs holographiques, et bien sûr d'une chaise centrale où Jarod prenait place pour devenir qui il voulait être : avocat, médecin, cambrioleur, pompier, gigolo et bien plus encore !
Mlle Parker, justement, s'arrêta devant cette pièce. La jeune femme secoua pensivement la tête. Non, mais à quoi s'attendait-elle ? À le revoir ici-même ? Elle poussa un long soupir. Tout lui paraissait fade, superficiel, insignifiant. C'était là, où durant son enfance, elle venait observer le caméléon effectuer chacune de ses simulations. Mlle Parker plaqua ses doigts sur la fine paroi de verre, fermant un bref instant ses paupières, comme s'il était de nouveau à ses côtés. Tout à coup, elle sentit une main réconfortante se m poser sur son épaule. Il était près d'elle. Non, c'était Sydney, lui aussi, était triste voire déprimé, où du moins c'était ce qu'affichait son air abattu. Elle n'était plus sûre de rien, car par moments, il lui semblait que le psychiatre lui cachait des informations. Non pas qu'il se sentait responsable du drame, mais de son comportement assez suspicieux à son égard. Étonné qu'elle soit alors venue jusqu'ici, il l'interrogea. Elle lui souriait légèrement. C'était le seul endroit, mis à part le cimetière où elle pouvait encore ressentir sa présence tout autour d'elle. Sydney, en bon ami, lui assura de son soutien et de son affection. Il serait toujours là pour elle en cas de besoin et en toute circonstance. Elle sourit. Et malgré cette amitié sincère qui s'était tissée entre eux au fil des années et d'une relation de confiance qui s'était établie entre elle et le Docteur Freud, comme elle se plaisait à le surnommer, la jeune femme, perplexe, le soupçonna d'en savoir bien plus qu'il ne voulait le dire. Elle se tourna vers lui, l'examinant et cherchant le moindre petit indice qui pourrait la conforter dans son délire. Celui où Jarod, son ami, serait encore vivant !
« Ce matin, je me suis rendu au cimetière. Je n'arrive toujours pas à croire qu'il soit mort. Et vous, Sydney, le croyez-vous réellement ? elle attendait une réponse franche de sa part.
- Parker, vous vous faites du mal. Je… Vous ne devriez pas y retourner, il se détourna d'elle.
- Sydney… J'ai beau essayer, je vous jure, de me persuader que j'ai tort, mais il y a quelque chose qui m'échappe dans toute cette histoire. Je veux parler de son corps. Où est son corps ? Comment est-ce possible qu'il ait disparu de cette manière ? Les Nettoyeurs étaient là, tout le monde était là. Vous y étiez vous aussi ! Et vous avez vu ce qui s'est passé. Ça n'a aucun sens. Non, elle se couvrit le visage dans ses mains. Ça n'en a aucun.
- Je sais que cela défie toute explication logique, Parker. Mais je vous en prie, ne vous aventurez pas plus loin dans cette affaire. Les réponses que vous cherchez ne sont pas là. Il est inutile de prendre des risques inconsidérés.
- Non, Sydney ! Vous, vous savez quelque chose et vous refusez de m'en parler. Vous me mettez à l'écart. Je n'en peux plus, je veux savoir. Où est Jarod ?! s'écria-t-elle.
- Venez par là, Parker, Sydney la prit par le coude et l'entraîna à part. Son corps… Comment vous le dire... ? D'après les dernières informations que j'ai pu obtenir, le Centre aurait procédé à sa crémation.
- Je ne comprends pas Sydney… Pourquoi ?
- Pour être honnête, en réalité, on ignore qui en a donné l'ordre et pourquoi. Et Jarod n'en a jamais parlé. Il n'a jamais évoqué ce sujet.
- En êtes-vous certain ? Il est probable que ce ne soit pas lui.
- C'était bien son cadavre et ses empreintes. Parker, Jarod est mort ! Il vous faut l'accepter… Cela fait déjà plusieurs semaines… Je vous en prie, essayez d'oublier.
- Non. Je ne peux pas, Sydney. Je ne peux pas oublier que c'est à cause de moi qu'il est mort. Et qu'il ne reviendra plus jamais ! » elle s'écroula en pleurs dans les bras de Sydney.
Elle n'avait pas oublié ce soir-là. Et comment aurait-elle pu ? Jarod avait perdu la vie dans l'enceinte même du Centre. Un face-à-face qui avait mal tourné, le mettant en conflit direct avec Lyle, l'homme sans pouce, M. Raines que l'on appelait l'emphysémateux ou le siffleur ainsi que ses sbires. Tard, dans la nuit, Jarod, le caméléon, avait réussi à s'infiltrer dans le bâtiment, échappant aux Nettoyeurs et aux caméras de surveillance. Sa détermination à retrouver Mlle Parker était plus forte que jamais. Depuis leur dernière communication téléphonique, les semaines s'étaient écoulées sans nouvelles de la jeune femme, ce qui avait laissé Jarod dans un état d'inquiétude quasi incontrôlable. Il avait cette impression qu'un fossé était en train de se creuser entre eux, un éloignement qu'il ne pouvait accepter. Assise derrière son bureau, Mlle Parker était devenue totalement hystérique en voyant Jarod devant elle. Pourquoi avait-il fallu qu'il revienne là ? Était-il inconscient ? Il avait des révélations à lui faire, des révélations qui pourraient alors tout changer pour eux. Il s'agissait de ce que la vie pourrait leur offrir. Leur avenir, à tous les deux ! Mlle Parker, à ce moment-là, avait redouté cette conversation, elle savait que Jarod était sur le point de lui dévoiler une des vérités qu'elle préférait ne pas avoir à entendre. Elle le lui interdisait de les dire et lui ordonna de s'en aller. Il refusa, il voulait l'emmener avec lui, aussi loin qu'il lui était possible de fuir. Il voulait la sauver, et ce, de toutes les manières qu'ils soient. Il lui avait tendu l'une de ses mains attendant qu'elle la prenne. À cet instant, M. Raines suivi de Lyle et de quelques chiens de garde avaient fait irruption dans la pièce et sans crier gare. Toutes les alarmes du Centre avaient été déclenchées. Ce n'était pas une surprise pour le petit prodige. Quant à Mlle Parker paniquée, elle comprit rapidement que Jarod s'était fait repérer. Les regards hostiles de Lyle et de M. Raines étaient m braqués sur lui. Leur intrusion n'était pas fortuite. Ils avaient sans doute eu vent de l'infiltration de celui-ci et par chance, ils s'étaient précipités pour l'arrêter. Enfin, il était temps de mettre un terme à la capture du caméléon. C'est alors que Sydney et Broots le génie en informatique apparurent à leur tour. Jarod, sous les yeux de tous, fut traîné de force dans les couloirs par les Nettoyeurs, jetant des coups d'oeil suppliants à la demoiselle. Jarod était terrorisé, son pouls ralentissait tandis que ses membres tremblaient tant il était effrayé et l'espoir d'une aide qui pourrait lui permettre d'échapper ainsi à son destin funeste volait en éclat. Sydney et Broots, impuissants, observaient la scène devant eux, protestant avec véhémence contre la brutalité de la situation. Les cris de Jarod pénétrèrent le cœur de Mlle Parker. Elle se tenait immobile, tiraillée entre lui porter secours et entre son devoir envers le Centre et sa famille. Malgré la forte pression qu'exerçaient les Nettoyeurs sur le caméléon, ce dernier se défendit, les surprenant un par un, se débattant pour se libérer de l'emprise des mains qui le retenaient contre son gré. C'était une lutte acharnée qui se déroulait ici, un pur chaos, une bataille désespérée pour reprendre sa liberté. La confrontation avait atteint son paroxysme, Lyle sortit son arme de sa poche et fit feu, à trois reprises. Les coups avaient retenti dans le bâtiment et Jarod, qui courait pour sa vie, fut touché en plein dos. Il s'effondra sur le sol, inerte. L'ombre d'une tache rouge laissa encore la marque de sa mort. Et après cette tragédie, soudainement le corps de Jarod s'était évaporé dans la nature, volatilisé. Elle n'avait pas eu le temps de faire à son ami d'enfance, celui qu'elle aimait secrètement ses adieux. Et cette nuit-là, c'était la dernière fois qu'elle le voyait. Elle revint à la réalité.
« Est-ce que tout va bien, Mlle Parker ?
- Dites-moi, Sydney, est-il possible que Jarod ait survécu à trois balles dans le dos ? elle s'essuya les joues mouillées, une chaleur intense lui monta aux yeux.
- Parker, c'est peu probable. Trois balles dans le dos, ce sont des blessures graves et sont généralement mortelles, même pour Jarod. Et il est impossible d'établir quoi que ce soit avec certitude.
- Mais est-ce possible ?
- Je comprends votre désir de le revoir, Mlle Parker, je ne suis pas insensible, mais soyons réalistes, répondit Sydney, tentant d'apaiser ses doutes. Jarod possédait des capacités exceptionnelles, mais trois balles... Cela aurait été presque miraculeux s'il avait survécu.
- Si quelqu'un pouvait survivre à une telle épreuve, ce serait lui, non ? elle secoua vigoureusement la tête. Non, non, je refuse cette éventualité, je...
- Jarod était unique, mais il avait ses limites, tout comme nous tous, l'interrompit-il. Et ce n'était qu'un être humain comme vous et moi. Ce qui s'est passé était terrible, mais nous devons faire face à la réalité.
- Comment a-t-il pu s'envoler aussi vite, Sydney ? Je n'ai pas pu lui dire au revoir. Depuis trois mois, je me rends sur une tombe vide, je ne sais même pas s'il… J'ai du mal à le dire.
- Je sais ce que vous éprouvez. Mais je sais aussi que Jarod est libre maintenant ou qu'il soit. Vous devriez rentrer chez vous. Tout est terminé !
- Où qu'il soit... Où qu'il soit ? Qu'est-ce que ça veut dire, Sydney ?
- Ça veut dire que… Désormais, Jarod peut reposer en paix.
- Pourquoi ne suis-je pas convaincue de ce que vous me dites ?
- Vous ne m'aviez jamais dit pourquoi Jarod était venu jusqu'ici.
- Il était venu pour moi… elle se perdit brièvement dans ses pensées. Il voulait que je puisse enfin quitter le Centre.
- Il voulait que vous le suiviez, n'est-ce pas ?
- Pas nécessairement. Sydney, il allait me dire quelque chose d'important. À ce moment-là… Tout a basculé et moi, je n'ai rien pu faire. Je ne me suis même pas opposé à Lyle !
- Quelque chose d'important ?
- Jarod voulait me parler de quelque chose d'essentiel à nos vies et j'ai refusé de l'écouter.
- Est-ce en lien avec vos sentiments à tous les deux ? il connaissait déjà sa réponse.
- C'était une des possibilités, effectivement, répondit-elle, la voix nostalgique. Jarod était sur le point de me dévoiler son cœur, ses sentiments, nos destins entrelacés... Il voulait que nous ayons une chance... Je n'aurai pas dû le rejeter comme je l'ai fait.
- Les opportunités paraissent toujours si fragiles lorsqu'on est si près du bonheur.
- Nous étions si près, oui, d'avoir la vie que l'on méritait, Sydney. Lyle est arrivé et a tout bouleversé. Jarod n'a pas pu finir, et nos destins sont restés suspendus à cette tragique seconde. C'est un fait, Jarod et moi sommes maudits.
- Ce qu'il essayait de vous dire, c'est que…
- Nous ne le saurons jamais, dit-elle, ses iris s'emplissaient de chagrin. La vie a pris un chemin différent, nos espoirs se sont envolés avec lui et moi, je suis morte, le jour où on l'a enterré, de nouvelles larmes jaillirent de ses yeux.
- Vous sentir coupable ne vous le ramènera pas. Parker, oubliez ce qu'il s'est passé ! Ne cherchez plus à savoir ce qu'est advenu de son corps et reprenez-vous !
- Non. Sydney, je n'abandonnerai pas. Et s'il y avait une infime chance pour qu'il soit encore en vie ?
- Pourtant, c'est ce que vous allez faire, il lui maintenait les épaules. Écoutez-moi, vous allez rentrer chez vous et laisser faire le temps.
- Alors vous pensez qu'il est vraiment mort ?
- Il ne reviendra pas. Il est temps de tourner la page. Définitivement !
- Sydney, le temps n'y changera rien, je suis déjà morte de l'intérieur. »
Alors que la fin de la matinée se poursuivait dans la tristesse et les regrets, la vie au sein du Centre reprenait son cours, mais pour Mlle Parker rien n'était terminé et elle n'allait sûrement pas renoncer aussi facilement. Non, elle voulait savoir, elle voulait des réponses !
