CHAPITRE 18

Plus rien n'est sous contrôle

Comme si j'allumais la lumière

Et que les sorciers prenaient vie

Comme si je plongeais sous la terre

Parmi les esprits maudits

Là où je retrouve ceux qui savent comme moi

Se démasquer oublier les lois

Se démasquer, danser sans efforts

Se libérer et lancer leur sort

Mais c'est là que ma mémoire s'oublie

Insomnies, Colt


« DRACO LUCIUS MALFOY »

Le cri strident et déformé résonna dans la Grande Salle, rebondissant contre les hautes voûtes avec fracas, et détournant tous les élèves de leurs courriers. Une beuglante fumait à la table des Serpentard. Harry chercha Draco du regard : malgré son dos droit et son expression lisse, la tension se lisait sur ses mains tremblantes.

« COMMENT AS-TU PU TE COMPORTER AVEC AUTANT DE DÉDAIN POUR TA FAMILLE ? NOUS SOMMES EXTRÊMEMENT DÉÇUS DE TON ATTITUDE. UN SEUL NOUVEL ÉCART DE CONDUITE, ET TON PÈRE ET MOI TE PLACERONT A DURMSTRANG, SANS AUCUNE HÉSITATION ! CESSE IMMÉDIATEMENT CETTE ALLIANCE STÉRILE ET OBÉIS À TON PÈRE. »

Un bruit de fourchette, quelques toussotements. Un épais silence semblait étrangler les habitants du château, et même Peeves retenait son rire.

La lettre rouge-vif cracha la fin de son contenu sur le visage de son destinataire. Draco était livide, les traits tendus, mais l'étonnement frappa Harry quand il vit que c'était la colère, et non la peur, qui brûlait dans les yeux du Serpentard.

« Alors ? Tu penses toujours qu'il fait semblant ? murmura Harry à son meilleur ami, attablé à ses côtés.

— Harry. C'est de Malfoy qu'on parle ! » Abasourdit, Ron claqua ses doigts devant ses yeux. « Malfoy. Réveille-toi vieux ! »

Harry l'ignora, absorbé par ce qu'il se passait à l'autre bout de la Grande Salle. A sa table, Draco bannit les restes de cendre de l'odieuse lettre, et balaya la salle d'un air suffisant qui se ternit quelque peu à la vue des professeurs. Harry ne parvenait pas à interpréter l'expression de Snape, mais il repéra le sourire affable de Dumbledore, que Draco évita. Puis, son petit ami croisa enfin son regard.

Il n'avait pas fallu plus de quelques jours pour que les rumeurs se chuchotent d'oreille en oreille au sein de l'école, puis s'en échappent. Et Harry ne savait pas qui avait susurré quoi à Lord et Lady Malfoy, mais il était près à parier que ce n'était pas loin de la vérité. Drapés dans la discrétion du sort de Draco, les quelques élèves proches d'eux pendant le bal n'avaient pas manqué d'imagination pour expliquer ce qu'il s'était passé derrière le nuage opaque de magie. Il se disait dans les couloirs que Malfoy lui aurait jeté un Imperium, que Harry fraterniserait avec l'ennemi, que les deux adolescents se seraient battus ou qu'ils vivraient un amour impossible caché de tous. Ils s'étaient mis d'accord pour n'admettre ni démentir aucune rumeur, se contenant pour l'instant d'échanger des mots courtois en public, à la grande consternation de Ron qui ne comprenait pas comment Harry pouvait soudain apprécier Malfoy.

« Tu es certain de ne pas vouloir aller à l'infirmerie ? plaida t-il en secouant sa main devant Harry, l'obligeant à quitter Draco des yeux.

— Ron, je t'ai déjà expliqué que—

— Tu devrais parler à Sniffle. »

Un petit rire sec s'échappa de la gorge de Harry, et il reconcentra son attention sur la table des Serpentard.

« Ah oui, parce que Sniffle n'est certainement pas le mieux placé pour comprendre ce que vit Malfoy… »

Bravant les airs hostiles de quelques Serpentard, Draco avait réussi à s'entourer d'un groupe assez conséquent de camarades. Blaise Zabini — ce qui était attendu —, Daphné et Astoria Greengrass, mais aussi Brigid Montgomery, élève de sixième année aux cheveux blonds et à la mine défensive, l'insigne de préfète épinglé fièrement à ses robes. A ses côtés, sa sœur Isadora — grâce à qui Nott s'était pris une retenue pour injure suprémaciste —, Tracey Davis, une discrète élève de cinquième année, et le poursuiveur Adrian Pucey. De l'autre côté de la table, Milicent Bulstrode semblait retenue contre son gré par Pansy Parkinson, qui fusillait Draco de ses yeux rougis par ce qui semblait être un sentiment de trahison.

« Peut-être qu'une alliance entre les maisons serait bénéfique à tout le monde, souvenez-vous de ce qu'a dit le Choixpeau en début d'année…

— Hermione, je sais que t'as bon cœur et que tu crois vraiment à l'entente entre maisons mais on parle de Malfoy ! Eh oh, est-ce que je suis le seul encore sain d'esprit ? Ginny ?

— Je dois admettre que je vous suis plus très bien là », répondit la jeune sorcière. « On parle toujours de celui qui insulte ma famille tous les deux jours ? »

Hermione poussa un petit soupir et prit un nouveau biscuit qu'elle émietta en petits morceaux pour le partager avec Ron.

« Je ne suis pas naïve, ni idiote. » Elle fronçait les sourcils et se mâchait la lèvre. « Mais c'est une opportunité. La majorité des Sang-Pur de Serpentard sont formatés à courir droit dans les robes de Voldemort. Alors… alors si on peut participer à éviter ça, ne serait-ce que pour quelques-uns… et oui, on parle bien de Malfoy. Mais si Harry dit vrai— » Harry ouvrit la bouche pour protester. « Laisse-moi finir Harry. Si Malfoy a vraiment refusé de prendre la Marque… alors il peut donner l'exemple. »

Dean leva les yeux au ciel et Seamus eu un grognement peu convaincu.

« Je ne crois pas qu'on puisse faire confiance à un Serpentard, désolé », maugréa Neville en croisant les bras.

En son fort intérieur, Harry pria toutes les divinités qu'il connaissait de lui donner de la force.

« J'ai toujours eu raison à propos de Malfoy », soupira t-il avec frustration.

A sa gauche, Ginny hum-huma et posa ses mains sur la table, chipant un bout de biscuit à son frère.

« Qu'on se comprenne bien, si je pouvais réduire en charpie le balais de Malfoy, et son petit minois au passage, je me gênerais pas », affirma Ginny. « Mais chaque Mangemort de moins peut vraiment faire la différence.

— Attends attends, qui te dis que ceux-là » Ron pointa du doigt le petit groupe entourant Draco « auront envie de se battre avec nous ?

— Oh oh, 'nous' ? on se croit déjà dans l'Ordre, Ronnie ? » se moqua George.

Ron défendit l'idée de venger leur père, le débat échauffa les esprits et le reste de la Grande Salle n'était pas en reste. La beuglante des Malfoy resta sur toutes les lèvres de nombreux jours, durant lesquels Harry fit de son mieux pour persuader ses camarades de laisser une chance aux Serpentard. Draco, de son côté, semblait déterminé à éviter Dumbledore.

C'est une semaine plus tard que Harry le surpris à se frayer un chemin dans les quartiers de Snape.

Aucun entraînement n'était prévu ce soir-là, mais Harry avait pris l'habitude de retourner voir son professeur quand il voulait se mettre au calme, loin du dortoir. Parfois, le château le laissait entrer même en l'absence du professeur. Et quand Snape le découvrait assis contre la cheminée ou affalé sur le canapé mais ne montrait aucune surprise, vaquant simplement à ses occupations après une petite remarque narquoise, Harry ne pouvait empêcher une douce chaleur de se répandre dans sa poitrine.

Mais ce soir-là, c'était Draco qui poussa la porte du Maître des Potions. Sous sa cape, Harry pressa le pas aussi discrètement qu'il le put, et se glissa dans l'embrasure de la lourde porte, juste avant qu'elle ne se referme.

« Je n'ai reçu aucune lettre de Père, Severus, aucune !

— Bonsoir à toi aussi, Draco. »

La voix traînante de Snape ne refroidit pas le jeune Serpentard, qui s'assit sur le fauteuil en croisant les jambes. Son apparent flegme ne cachait rien de son agitation. Snape fronça les sourcils en l'observant, enroula ses doigts autour de sa baguette et fit voleter deux verres et une bouteille de vin d'ortie jusqu'à sa table basse. A son aise, Draco débarrassa le bois des parchemins et livres qui traînaient là, et se servit un verre. Harry tiqua, mais n'osa bouger un muscle.

« Ton père est en colère.

— Ma mère est en colère. Mon père… mon père fait le mort.

— Ton père est furieux. Il a honte et se débat pour ne pas subir les foudres du Seigneur des Ténèbres, comme tu t'en doutes. »

Draco enfouit sa tête entre ses mains, et se frotta les cheveux avec force, réprimant à peine un gémissement d'angoisse.

« Je ne veux pas y retourner », souffla-t-il d'une voix étouffée par ses paumes. « Je ne peux pas y retourner Severus. Il… il sera là bas, je ne peux pas… rien qu'imaginer son visage, je…

— La potion, est-elle prête ? » l'interrompu Snape d'une voix neutre.

Draco écarta les doigts de ses yeux et fronça les sourcils.

« Comment ça ? J'ai le temps—

— Je ne tolérerai aucune insouciance, Draco » dit Snape de sa voix traînante et sombre. « Tu ne peux pas savoir de quoi demain sera fait. Prends de l'avance, prends toujours de l'avance. Tu dois être très prudent. Je te rappelle qu'à cause de ta petite scène avec Potter, tu n'as plus de protection.

— Qu'est-ce ça a avoir avec… » Draco cacha à nouveau son visage. Sa jambe droite se mis à tressauter. « D'accord. D'accord », capitula-t-il. Il laissa planer un petit silence, seulement dérangé par les crépitements du feu. « Dumbledore me harcèle, je ne vais pas réussir à le fuir longtemps.

— Le Directeur cherche à savoir s'il peut te recruter. Il en est évidement hors de question. Tant que tu es au château, tu es sous ma responsabilité, et le professeur Dumbledore le sait très bien.

— Mais est-ce que ça pourrait t'alléger ? S'il avait un nouvel espion ? »

Harry connaissait trop bien Draco pour ne pas voir la crainte dans son regard et le désir de fuir. Snape ne prit pas la peine de répondre et se servit lui-même un verre. Il fit tournoyer le vin clair et ne prit la parole qu'après de longues minutes durant lesquelles Draco murmurait à voix basse sans que Harry ne puisse l'entendre.

« D'autres élèves se sont rangés à tes côtés. Si tu les traite avec égards, ils pourront t'être fidèles.

— Blaise m'est fidèle, dit Draco en haussant la voix.

— Zabini n'est fidèle à personne. Il ira là où il pourra rester en sécurité tout en s'assurant un avenir. » Snape prit une gorgée de vin et croisa les jambes. « Ne le traite pas comme Crabbe ou Goyle. Voyons... Les Montgomery ont toujours revendiqué leur refus de joindre le Seigneur des Ténèbres, ça, ça ne changera pas. Et leur cousin peut être un précieux allié pour adoucir l'image des Serpentard auprès des autres maisons, il soutiendra sa famille. »

Harry se creusa la tête. Montgomery… oui, il semblait bien qu'il y en avait un autre à Serdaigle. Un grand blondinet en quatrième année, il l'avait déjà entendu frimer à propos de l'élevage d'Abraxan de sa famille.

« Et Adrian pourrait convaincre quelques sixième année… Il veut tenter les pré-sélections des Faucons de Falmouth, il n'a aucun intérêt à rejoindre les rangs de Vous-Savez-Qui. » Assis trop près de l'âtre, Draco défit sa cravate et le premier bouton de sa robe, mais ne toucha pas à sa chemise, malgré la sueur qui mouillait son col. Snape hocha la tête et fixa longuement les manches de Draco, qui croisa les bras dans une attitude défensive.

« Les sortilèges dont t'as parlé Lupin, as-tu commencé à les travailler ? » L'adolescent détourna le regard. « Obéis, c'est important. »

Draco secoua la tête avec un rictus et vida son verre d'une traite. Il le percuta violemment sur la table basse et foudroya son directeur de maison avant de se lever. Harry eu à peine le temps de se pousser du chemin avant que Draco ne quitte l'appartement — non sans rugir contre la porte qui était ensorcelée pour ne jamais claquer—.

« Eh bien, voilà une visite des plus agréables », ironisa Snape en reprenant sa baguette. « Montre-toi. » Harry refréna un sursaut. « J'ai vu tes chaussures. Tu devrais penser à les changer d'ailleurs, elles sont dans un état déplorable. »

Harry grimaça et retira sa cape d'invisibilité, la pliant soigneusement dans sa besace avant d'affronter le Potionniste, qui rangea sa baguette dans son étui après avoir étudié son visage quelques instants.

« Je suis trop au fait de tes mauvaises habitudes pour essayer de te discipliner sur ce point, soupira-t-il. Néanmoins, je retire dix points à Gryffondor pour ton irrespect à l'égard de ton camarade.

— Irrespect ?

— Vous avez beau partager une… relation… Monsieur Malfoy a le droit à ses secrets. Depuis combien de temps es-tu là ? »

Harry eu le bon sens de paraître penaud, et fixa ses chaussures rongées par l'usage. Les prochaines seraient sûrement les dernières basket de Dudley. Pas les fluorescentes, avec un peu de chance.

« Je suis entré en même temps que Draco. Professeur. »

L'homme le fixa longuement, comme pour vérifier qu'aucune trace de mensonge ne traînait dans son regard, puis l'invita d'un geste à s'asseoir. Harry préféra les tomettes du parvis de la cheminée, au fauteuil qu'avait occupé Draco.

« Avec le grabuge que vous avez provoqué, les événements prennent un tour inattendu... Que penses-tu de l'attitude de Draco ?

— Je pense qu'il sait ce qu'il fait. Et Hermione s'est mise en tête de créer une alliance entre les maisons, pour renforcer les liens contre V—Vous-Savez-Qui. »

Harry redressa d'un mouvement de baguette une des bûches brûlantes qui menaçait de s'échapper du foyer. Quelques étincelles voletèrent des braises et il en écrasa une entre ses doigts, profitant de la petite brûlure pour convoquer un Vörðr. La boule de magie n'était pas plus grosse qu'une bille, mais elle flotta dans ses mains et virevolta autour du feu, semblant y trouver de l'énergie.

« Dumbledore va le protéger, hein ?

— Laisse les adultes gérer la situation. »

Harry s'apprêta à rouspéter et argumenter en faveur de toutes les choses qu'il devait déjà gérer du haut de ses quinze ans, mais Snape le prit de cours.

« Comment avancent tes leçons avec Lupin ? » demanda Snape, les lèvres plissées par une moue de mépris que Harry ne manqua pas de remarquer. Le Vörðr disparu dans son dos. Harry posa sa tête dans le creux de sa main et sentit ses épaules se détendre sous l'action de son invocation. Il toucha distraitement le bracelet que lui avait offert Charlie, gravé du sigil de son Vörðr.

« Assez bien, répondit Harry en contenant son agacement, il m'aide à comprendre un peu mieux la pratique, et… Sirius aussi. Il pense qu'il y a des liens entre le Voyage et la magie d'Animagus, vous savez.

— Superbe, toute la ménagerie est prête à t'aider », railla Snape en s'enfonçant dans son fauteuil.

Les doigts de Harry se resserrèrent sur son menton, et son Vörðr s'attarda au dessus des muscles de ses trapèzes.

« Vous pourriez parler un peu mieux de lui. Remus est le meilleur professeur de défense qu'on ait jamais eu, dit-il du bout des lèvres.

— Qu'il soit un bon enseignant, je n'en ai aucun doute. Qu'il ait sa place dans une école, c'est un énième sujet de désaccord que j'entretiens avec le Directeur... Comment il a pu faire accepter au bureau de Poudlard le retour de Lupin, ça, c'est un mystère, ajouta-t-il en sirotant son vin.

— Hm, et ben moi je suis content qu'il ait pu revenir, insista Harry d'un ton buté. C'est injuste qu'il ait dû démissionner, il n'avait rien fait de mal. »

Snape reposa son verre d'un mouvement sec, manquant presque de le faire déborder. Ce n'était plus le mépris qui déformait ses traits, mais la colère, et Harry sentit ses jambes se contracter, comme prêt à détaler dans le couloir. Son Vörðr tira un peu plus d'énergie du feu déjà mourant, mais ce n'était pas suffisant pour apaiser son malaise.

« Rien fait de mal ? » siffla Snape en le dévisageant d'un air où se disputait la colère et l'exaspération. « Dis-moi, quel degré de bêtise ou de négligence es-tu prêt à tolérer chez tes amis ?

— Remus n'est pas—

— Tous les mois, Lupin s'enferme dans son bureau, maté par la potion. Mais s'il oublie de la prendre, ne serait-ce qu'une journée durant la semaine qui précède la pleine lune, alors nous avons une bête assoiffée de sang qui coure dans un château rempli de victimes idéales. Je sais et je comprends que tu apprécies Lupin, mais je ne peux pas respecter cette arrogance de sa part et du Directeur. Il y a suffisamment de dangers dans cette école pour ne pas en rajouter d'inutiles. Par Merlin, ne me demande pas de faire semblant de trouver cette situation normale ! » Harry ouvrit la bouche mais Snape le fit taire d'un geste de la main. « Il y a deux ans, Lupin a OUBLIÉ sa potion tue-loup ! Dans une école ! C'est moi qui ait brassé sa potion durant toute cette année scolaire, et je la brasse encore aujourd'hui ! Je ne fais strictement rien payer à Lupin, mais je ne suis pas son secrétaire, c'est à lui de maîtriser sa condition et de ne pas mettre en danger des élèves. Si je n'étais pas intervenu cette nuit où vous avez crapahuté dans le parc à la recherche d'un fugitif, tu serais mordu ou mort à l'heure qu'il est, Harry ! »

— Mais Remus n'a pas fait exprès !

— TU SERAIS MORT », vociféra Snape.

Dans un élan de magie incontrôlée, le verre de vin explosa et son contenu se déversa sur la longue table basse. La respiration de Harry s'accéléra, et s'il bouillonnait du besoin de soutenir l'ami de son père, il ne trouva pas les mots pour le défendre. Le visage inhabituellement rouge, le Maître des Potions planta ses iris dans les siens, comme des griffes agrippées à son esprit.

« Laisse-moi te raconter une petite histoire sur ton père et ses amis. » Harry secoua frénétiquement la tête, comme englué sur le sol, mais Snape ne s'interrompit pas. « Il était une fois deux princes qui vivaient dans un château. Il était riches, puissants, et très sûrs d'eux. Ils avaient chacun un laquais pour les servir. L'un était un autre Sang-Pur, de petite condition, fils d'une mère veuve aux mauvaises finances, et l'autre, un Sang-Mêlé dont le père avait insulté une très mauvaise personne, ce qui eu de très douloureuses conséquences. »

Captivé par le timbre lugubre de son professeur, Harry déglutit et ne détourna pas les yeux du puis sans fond de son terrible regard. La haine marquait les traits de l'homme perdu dans ses souvenirs.

« Ces conséquences ne restèrent pas secrètes très longtemps. Le petit Remus avait une santé fragile, et puis il devait souvent se rendre au Pays de Galles pour voir sa mère malade, et parfois il était caché plusieurs jours à l'infirmerie, soi-disant affligé d'éclabouille, ou encore de dragoncelle. Mais souvent, on pouvait entendre les gloussements de ses amis dans les couloirs, au beau milieu de la nuit, quand il n'était pas sensé être là… Certains ont commencé à se poser des questions. Les deux princes avaient beaucoup de passe-temps. Mais leur préféré, tu le connais déjà. »

Lui revint de plein fouet l'image du sourire vicieux de Sirius, ensorcelant Snape sous les yeux amusés de son père, occupé à tenter de séduire Lily Evans. L'odeur du vin renversé lui emplit les narines, et l'estomac de Harry se contracta.

« Les laquais, eux, ne disaient jamais rien. Ils ne risqueraient pas la protection des princes, et puis, ils leur faisaient confiance. C'était leurs amis. » Snape eu un sourire amer, et Harry pouvait presque sentir son souffle chaud, de la bile dans la voix. « Mais le prince Black se lassa de son jouet. Et comme tout enfant gâté, il préférait le casser plutôt que de le laisser tranquille. Alors, il eu l'idée de mener ce cher Servilus sur une piste. Servilus était bien trop stupide pour se méfier, Servilus » il crachait ce nom « voulait à tout prix savoir où se cachaient les princes et ses laquais si souvent, il voulait connaître leur secret !

— Arrêtez, souffla Harry d'une voix à peine audible.

— Un soir de pleine lune, le prince Black mena Servilus à la baguette, loin, loin dans le parc du château, jusqu'à un tunnel caché par un arbre cogneur. Mais Servilus n'avait aucune idée de ce qui l'attendait au bout du tunnel. »

Harry imaginait très bien le Snape de seize ans, avide d'enfin découvrir le secret des Maraudeurs, d'avoir un levier sur eux, se salir les coudes en rampant dans le passage terreux qui menait à la cabane hurlante, pour découvrir une odeur musquée et un grognement sourd, et une pair d'yeux brillant dans le noir.

« Heureusement que James Potter était là pour jouer les héros, n'est-ce pas ? Félicité par Dumbledore pour sa bravoure d'affronter ses amis et sauver un pauvre Serpentard qui l'avait après tout bien cherché, en fouissant son grand nez là où il ne le devait pas. A bien y réfléchir, Black n'est qu'un jeune garçon torturé et impulsif, une petite retenue et n'en parlons plus. » Le ton de Snape suintait d'ironie.

Harry pouvait presque voir un Dumbledore tapoter son épaule avec sympathie patriarche.

« C'est… c'est tellement stupide. Sur tous les points… » Harry contemplait, bouche bée, la figure longiligne et austère de son professeur. « Remus aurait pu devenir un meurtrier sans le vouloir, vous seriez mort, Sirius aurait finit à Azkaban…

— Oh non, ricana Snape. Black n'aurait jamais mis un pied à Azkaban, pas sous la protection de ses parents. Lupin, par contre… »

Snape secoua la tête, nettoya la table d'un coup de baguette, puis se leva pour chercher quelque chose dans le tiroir de son secrétaire. Derrière lui, épinglé au mur qui cachait la cuisine, Harry remarqua le calendrier lunaire qu'il n'avait pas remarqué jusque là. Au dessus d'un socle de bois sombre aux dessins noueux, flottait une lune miniature. Elle pivota en suivant la marche de Snape, montrant sa face rayonnante, à peine masquée par un fin croissant d'ombre.

Le corps parcouru d'un frisson, Harry détourna le regard et attira à lui la couverture au tartan bleu posé sur le canapé. Il s'enveloppa dans l'épais tissu de laine.

Il savait que Sirius était… instable.

Il savait qu'il avait pu se montrer cruel, humiliant, comme son père.

Il savait aussi qu'il avait changé, qu'il n'était plus cet adolescent débordant d'énergie violente.

Vraiment ?

La façon dont il hurlait sur Kreattur lui revint en mémoire.

Harry serra les mains sur la couverture, et sentit dans son dos le Vörðr devenir aussi petit qu'une tête d'épingle, puis, disparaître.

Dans la cheminée, le feu s'était éteint.

« Rien ne va bien très longtemps avec Sirius », avait dit Remus dans la salle sur demande.

Ses doigts caressèrent le tissu bleuté, se remémorant la douce fourrure de Sniffle et son souffle paisible.

« Alors… alors Remus n'aurait pas dû être scolarisé à Poudlard, selon vous ? Aucun élève mordu, ou, je sais pas, hybride comme ils disent, ne devrait venir à Poudlard ? »

Snape tiqua, et referma doucement le tiroir avant de se tourner vers lui. Ses yeux d'encre reflétaient une tristesse qui fit écho à la sienne.

« Aucun sorcier ne devrait être privé d'éducation et de baguette, si ça répond à ta question. » L'indécision et le doute traversèrent un instant le visage de son professeur. « Mais la cabane hurlante ? Un bureau dont la protection n'est pas vérifiée ? Je pense que si l'on veut une réelle cohabitation, juste et sans danger, alors il faut y mettre les moyens. Mais le directeur a beaucoup à faire, et est trop confiant. »

La petite lune enchantée tourna à nouveau sur elle-même, s'accrochant au regard de Harry. Le faible halo bleuté qu'elle dégageait rayonnait sur le mur. Les runes gravées sur le socle luisaient et indiquaient un lugubre décompte.

Une bûche apparut dans l'âtre avec un petit craquement typique d'une magie elfique, et s'embrasa d'un coup. La lumière des flammes courra sur le visage de Snape, pâlit par la fatigue. L'homme passa une main sur son visage comme pour y effacer les traces de son évident regret à en avoir trop dit. D'un geste, il désigna son secrétaire.

« Il y a plus important... Le collier des Brísingar… J'ai tenté différentes analyses et je pense aujourd'hui mieux comprendre sa nature, même s'il reste sur bien des points un mystère… »

Harry jeta un coup d'œil au meuble dans lequel Snape avait caché l'horcruxe. Les sorts de protection devaient être puissants, car contrairement au grenier de Grimmaurd, il ne percevait aucunement la présence de l'objet à travers le bois. Il s'autorisa à repousser ses questions et son effroi quant 'quasi meurtre' de Sirius bien au fond de son esprit et prit une grande inspiration.

« Comment ça fonctionne, un horcruxe, au juste ? » demanda-t-il en cherchant un peu de chaleur contre la pierre de l'âtre.

Snape plaça ses index contre son menton et son nez aquilin, dans une posture réflexive. Il n'était pas drapé de ses lourdes robes, ayant apparemment préféré une chemise noire et un pantalon en lin confortable. Ses mains étaient constellées de tâches d'encre, et quelques mèches de cheveux s'échappaient de son chignon qui semblait avoir été attaché à la va-vite. Il était pâle, mais parvenait à réfréner son coup de sang en lui. A bien y regarder, si la haine avait disparu de ses traits, l'inquiétude plissait maintenant son front.

« Un horcruxe est un acte qui repousse les limites de la magie. » Les yeux perdus dans le vague, Snape pressa un peu plus ses doigts contre son visage, comme pour taire une vérité trop terrible. « Je t'ai dit qu'il s'agissait d'un morceau d'âme déchiré et placé dans un objet ou… un être vivant. »

Harry déglutit.

« Mais, quand vous parlez d'âme, vous parlez de quel corps, l'Ánd ?

— Oui… oui il s'agit bien de l'Ánd », ajouta-t-il d'un ton absent. Puis, ses yeux noirs se braquèrent sur ceux de Harry. « Qu'est-ce que tu ressens, quand tu voyages ? »

Pour Harry, le Voyage de l'Hamr était un processus difficilement descriptible. La sensation de tiraillement du transplanage, comme une pince électrique étirant son nombril, était très différente. Et pourtant, il s'agissait bien de mouvement dans l'espace. Mais son corps n'était en rien affecté lorsque son esprit — son Hamr — en sortait. Sans son corps, son esprit voletait à la recherche d'un autre, à l'aveugle.

Combien de nuits avait-il tâtonné dans l'obscurité, à la recherche des murs de son placard, de ses limites, de sa couverture égarée ou de la porte ? Naviguant dans les ombres opaques de la maison, sans faire aucun bruit, sans allumer aucune lumière. Il se souvenait de ses sens, il se souvenait de la sensation de les étendre l'espace, à la recherche d'autres repères que ceux que pouvaient lui donner ses yeux. La peur de trébucher à chaque instant, le sentiment d'un corps qui s'étire, se déforme, se ratatine. Et enfin, le soulagement de reconnaître le monde et ses frontières, à travers ses doigts.

C'était un peu comme ça. Mais, au lieu d'ensuite se réfugier dans son petit matelas : plonger dans quelqu'un d'autre. Avec abandon et acceptation absolue. Comme lorsque les cils de Draco épousaient ses joues et qu'ils respiraient le même air. Voyager, c'était s'installer dans le corps de quelqu'un, voir à travers ses yeux, sentir à travers son nez, toucher à travers sa peau.

Son cœur battait fort dans sa poitrine quand Harry releva le regard vers son professeur, qui hocha la tête, l'air pensif.

« Exactement. Et ce n'est que ton Hamr, parfois un peu de ton Hugr. Mais c'est déjà une expérience intime. T'imagines-tu pouvoir scinder cette conscience en deux ? Te perdre dans un animal, le laisser te mordre l'esprit et le déchirer ? »

La sensation d'un fil coupé, d'une corde de violon qui claque, chamboula Harry.

« Ça serait horrible, ça serait…

— Imagine maintenant que l'on parle de ton âme, de ton Ánd. De ce qui fait ton humanité. Penses-tu pouvoir l'abîmer volontairement ? »

Harry tressaillit. Le souvenir des compagnons de Mensah s'imposa à lui. Leurs corps de vampires, mouvants comme des ombres, vivants mais… creux.

« Je ne comprends pas comment Voldemort— » Snape fronça les sourcils et ses doigts se contractèrent contre l'arête de son nez. Harry s'excusa d'un geste de la main. « — a pu faire ça plusieurs fois… combien de fois, d'ailleurs ? Vous me l'avez pas dit.

— Parce que je n'ai aucune certitude. » Snape déplia ses bras et se mis à compter sur ses doigts. « Le journal, le collier, je soupçonne très sérieusement son serpent — Nagini—, et…

— Et moi, ajouta Harry avec précipitation, comme si le dire le débarrassait déjà un peu de son fardeau.

— Et toi », confirma Snape.

L'homme évita son regard et se pencha pour attraper le verre de Draco, encore à moitié rempli. Il prit une gorgée de vin puis roula les manches de sa chemise. Sur sa peau qui ne voyait jamais le soleil, le serpent d'encre glissait lentement dans les orbites du crâne aux contours rougeâtres.

« Il y en a davantage. Le professeur Dumbledore est venu me voir pour demander mon expertise à propos d'un maléfice… une bague… il s'agissait d'un horcruxe. J'ai reconnu la signature du Seigneur des Ténèbres dans la malédiction qui la protégeait.

— Dumbledore ? Il a détruit un horcruxe ? » demanda Harry en serrant un genou contre sa poitrine.

L'homme poussa un profond soupir, et se resservit en vin, faisant craquer son fauteuil sous lui. Harry fronça les sourcils et claqua la langue. Snape releva les yeux, puis les replongea dans son verre, les épaules basses.

« Les horcruxes sont très difficiles à détruire », poursuivit-il en reposant sa boisson sur la table sans y tremper à nouveau les lèvres. « D'après mes recherches, peu de sortilèges, de potions ou de maléfices peuvent en venir à bout. Le feudeymon semble un choix tout indiqué, mais rien n'y résiste, c'est bien le problème. C'est une conjuration très délicate à maîtriser. J'ai pensé à des poisons, mais je doute que cela fonctionne sur un objet, même s'il contient une âme.

— Détruire l'objet ne suffit pas ?

— Un objet habité par un horcruxe n'est plus un objet normal. »

Snape le dévisagea longuement, l'air sombre. Il secoua imperceptiblement la tête et se saisit à nouveau de son verre. Harry fronça les sourcils mais tint cette fois sa langue, malgré sa tension interne. Il ne savait pas comment l'alcool pouvait influencer l'humeur déjà orageuse du professeur.

« Je ne sais pas combien de fois il est possible de sectionner son âme, mais en considérant la puissance du Seigneur des Ténèbres et son apparence dégradée… le journal, le collier, Nagini, quelque chose qui peut arriver par accident, et pourtant... La nuit où le Seigneur des Ténèbres est venu à Godric's Hollow » Snape gratta pensivement sa Marque, « il s'apprêtait à mettre fin à ta vie et à ce qu'elle représentait, à écraser la prophétie dans l'œuf, pas à créer un horcruxe... Mais quoi qu'il en soit, nous pouvons imaginer qu'il en existe a minima cinq, dont deux ont déjà été détruits. »

Pop !

Un tableau de fromage, accompagné de pain frais, de deux jus d'œillet et de poires coupées en tranches, apparut sur la table basse. D'un geste, Snape l'invita à manger, et sous le regard soutenu de Harry, consentit à se nourrir également.

« Le chournal, ché avec le venin de bachilic qu'il s'est détruit », l'informa Harry avant de se lécher les doigts. Snape eu un rictus écœuré, puis se figea tout à coup.

« Répète ça ?

— Le Basilic. Volde… Volderien » se reprit-il, arrachant presque un sourire moqueur à Snape, « parlait dans ma tête, et j'étais blessé, j'ai pas réfléchit. J'ai essayé d'arracher des pages mais ça faisait rien. Alors… je, heu, j'ai poignardé le journal avec le croc du basilic qui m'avait touché. »

Les yeux du Potionniste s'écarquillèrent. Il reprit d'une voix lente :

« Tu as… détruis le journal du Seigneur des Ténèbres, avec du venin de Basilic—

— Hm hm, acquiesça Harry en sirotant son jus.

— d'un croc qui t'avais blessé ?

— Oui, mais Fumseck m'a guérit ! » compléta-t-il d'un ton faussement enjoué. Il faisait de son mieux pour enterrer la boule qui lui serrait le ventre.

Snape se leva brusquement et Harry l'observa fouiller sur son bureau jusqu'à en sortir un carnet et un stylo plume. Harry haussa un sourcil devant l'objet inattendu.

« C'est pratique », se justifia le Mangemort d'un geste impatient de la main. Il se mis à griffonner. « Qu'est-ce que tu as fais de la dent ?

— Aucune idée, j'ai dû la jeter par terre.

La jeter par… Merlin… » siffla Snape en levant les yeux au ciel. Il murmura quelque chose à propos de venin, de potion, de chambre des secrets et de larmes de fichu oiseau, et Harry se contenta de terminer sa boisson.

Dans un coin de sa tête, Harry convoquait ses barrières mentales afin de calmer les battements rapides de son cœur. Mais les hautes haies de bruyère ne fonctionnaient plus aussi bien qu'avant. Le labyrinthe était devenu trop froid. Il se reconnaissait toujours dans ses ronces acérées et ses ombres protectrices, mais ce décors ne hantait plus ses rêves. Il n'avait plus rêvé depuis longtemps d'ailleurs. Plus de rêves précis. Ni même de visions.

A quand remontait sa dernière vision ?

Il ne craignait plus ses moments presque quotidiens d'absence qui les avaient remplacées. Comme lorsqu'il tâtonnait dans la nuit à Privet Drive, Harry s'était habitué à ce sentiment d'étrangeté. Et au fil des nuits, il apprivoisait de nouveaux repères. A ses réveils, il se sentait bien, et c'était tout ce qu'il avait besoin pour savoir que Voldemort n'avait rien à voir dans ce phénomène.

Quand sa cicatrice brûlait, Harry s'effaçait dans des sensations duveteuses, une douce chaleur, et du humus sous les griffes. Parfois, des formes dansantes semblaient l'attirer plus profondément sous la terre.

Des griffes ?

Harry plissa les yeux et se frotta la cicatrice, l'esprit confus.

Il repensa à la grotte aux dimensions extravagantes qui avait abrité le basilic et les secrets de Salazar Serpentard.

« Professeur… qu'est-ce qu'il se serait passé si Fumseck n'avait pas été là ?

— Tu aurais disparu dans les tréfonds du château et emporté la majorité de mes problèmes avec toi, ironisa Snape.

Harry leva les yeux au ciel.

« Et l'horcruxe ? » insista-t-il.

Un tic fit tressauter la bouche du professeur, qui referma son carnet d'un coup sec et le replaça dans son bureau, non sans placer de sérieux sortilèges sur la serrure du tiroir. Puis il resta là, à parcourir du regard les étagères tordues par les ouvrages et artefacts étranges. Dans ses bibliothèques, les livres semblaient s'être accumulés ces derniers mois, et de quelques-uns émanaient une aura moite de magie noire.

« Professeur. Comment est-ce qu'on peut détruire un horcruxe sans détruire… l'objet… dans lequel il vit ? »

L'homme passa une main sur son front, et entreprit d'enrouler quelques parchemins entassés ça et là, les yeux cachés par les longues mèches qui encadraient son visage. Le silence s'étira, et Harry releva les yeux vers le dessus de la cheminée. Sous sa cloche de verre, les branches du petit magnoliia de sa mère bourgeonnaient.

« J'y travaille », répondit enfin Snape.


« Mon père a été tué par un serpent, Harry, j'espère que tu sais ce que tu fais », siffla Ginny.

A ses côtés, Hermione étouffa un son de gorge exaspéré et leva les yeux vers le plafond de la bibliothèque, comme dans une prière muette que Harry partageait.

Après de longues négociations, la majorité de ses amis avaient reconnu l'intérêt de tendre la main aux Serpentard dissidents, mais non sans doutes et suspicions. Harry en ressentait une frustration teintée d'un certain malaise. Il ne le reconnaîtrait certainement pas à voix haute, mais il percevait bien l'ironie à être celui qui devait prendre la défense de Draco Malfoy et ses camarades.

A quelques mètres d'eux, les Serpentard en question bachotaient leurs B.U.S.E, entourés de montagnes de manuels scolaires. Le silence régnait à leur table, rompu par des bâillements ou le claquement sec de la main de l'aînée Montgomery sur le bras de Zabini, l'empêchant de corner les pages de son livre.

Harry reporta son attention sur Draco, qui semblait absorbé par un ouvrage de potions. En plissant les yeux, il put en déduire que Pouvoirs des chaudrons : enchantement des ingrédients, n'était pas un livre au programme. La pâle lumière de fin d'hiver s'accrochait à l'arrière de ses cheveux, mais l'ombre de Greengrass lui protégeait le visage.

« Évidemment qu'il faut rester prudent, et attendre qu'ils fassent leurs preuves », concéda Hermione en replaçant son sac sur son épaule, la posture droite dans l'encadrement de la porte. « Si Malfoy se permet — même une seule fois — d'insulter mes parents, je lâche l'éponge et je les laisse se débrouiller.

— Tu m'autorises à lui en coller une s'il fait ça ? demanda Ron en fixant la table des Serpentard.

— Avec plaisir, si je n'ai pas le temps de m'en charger moi-même avant. »

Ron lança un regard goguenard au reste de leur petit groupe, et Harry le vit resserrer sa main sur celle de la sorcière.

« Z'avez entendu ? J'aurais le droit de lui en coller une », répéta t-il avec un large sourire.

Harry, qui était resté silencieux jusque là, tâchait de faire taire la petite voix qui lui répétait que c'était une gigantesque connerie. Mme Pince toussota et les enjoins d'un mouvement sec de menton à trouver une place où s'asseoir. Harry prit une grande inspiration et fit quelques pas dans la bibliothèque, dépassant les tables majoritairement occupées par les cinquième et septième année, s'arrêtant à l'allée croulant sous les ouvrages de Potions.

Draco, Zabini, et les aînées Greengrass et Montgomery levèrent la tête vers lui. Greengrass lui accorda à peine un regard avant de reprendre le fil de sa lecture, Zabini le toisa de haut en bas avec une moue appréciatrice qui le mis mal à l'aise, et l'air réservé de Montgomery cachait mal sa nervosité. Draco, lui, retira son sac de la chaise à sa droite. L'acier de ses yeux gris était rivé sur lui et semblaient le défier de ne pas s'asseoir là.

« Hm, salut », débuta Harry après s'être raclé la gorge. Il sentait derrière lui la présence de Ron, Hermione et Ginny, et espérait que leur visage était le plus avenant possible. Ou… neutre. Enfin, pas agressif, au moins.

Montgomery lorgna sur les insignes de préfet épinglés aux robes d'Hermione et Ron, et sembla prendre une décision.

« Brigid Montgomery, sixième année. Vous pouvez vous asseoir là, il nous reste des places », dit-elle en déplaçant quelques uns de ses livres au centre de la table.

Hermione lui offrit un sourire pincé, et prit la chaise à côté d'elle, tirant Ron par la manche afin qu'il prenne place en face, à côté de Greengrass. Ginny jeta un dernier regard tendu à Harry et s'assit à côté de Zabini. Harry se plaça face à elle, à côté de Draco.

Draco n'avait pas quitté Harry des yeux et l'observa s'installer et sortir parchemins et plume de son sac. Harry haussa un sourcil, le priant silencieusement de cesser de le fixer. Le Serpentard s'autorisa un petit sourire en coin et fit glisser son encrier vers lui. Harry le remercia d'un signe de tête, et focalisa son attention sur un livre de sortilèges que lui avait prêté Snape, annoté de plusieurs petits griffonnages rédigés d'une écriture serrée. Sectumsempra, pour les ennemis, disait l'un d'eux.

Bruits de grattement de plume sur parchemin, de pages tournées et de soupirs comblèrent le silence tendu. Du coin de l'œil, il vit que Ginny échangeait des regards anxieux avec son frère. La cascade brune des cheveux de Greengrass camouflait son visage. Zabini observait chacun d'entre eux tour à tour, une expression amusée ourlant ses lèvres. C'est Montgomery qui osa à nouveau rompre le silence.

« C'est une plume à correction d'orthographe que tu as là ? Ça m'aurait sauvé la vie pendant mes B.U.S.E… ou est-ce que tu l'as trouvée ? »

Ron eu un petit mouvement de recul et claqua sa langue contre son palais avant de refermer la bouche, ne sachant que dire.

« Heu, c'est mes frères qui—

— Ron ! siffla Hermione avec agacement. Elles ne sont pas autorisées pendant les examens, et je trouve que c'est une très mauvaise habitude de se reposer sur ce genre de plumes. »

Draco glissa sa main sous la table et serra le genou de Harry, qui se tendit lui-aussi.

« N'empêche, c'est de la magie assez avancée. De quels frères tu parles ? Enfin, je veux dire, hm, il y en a beaucoup et… La préfète s'empourpra et se pinça les lèvres, l'air affolé.

— Ouais, il y en a beaucoup comme tu dis. Fred et George, les jumeaux.

— Mais ils sont encore à Poudlard… c'est vraiment eux qui ont fait ça ? L'admiration se lisait sur son visage, et Ron se redressa, une expression fière se dessinant sur ses traits.

— Hm hm », acquiesça t-il, sa main tachetée se glissant dans ses cheveux roux. « Ils vont monter une boutique de farces et attrapes, après leurs ASPIC. Ils sont vraiment doués en sortilèges et en potions. »

Zabini ricana.

« Je me souviens de leurs boîtes à Flemme, pas mal, je dois dire, dit-il en passant son élégante main noire dans ses cheveux courts.

— Oh, je pensais que c'était William qui était bon en sortilèges, ajouta Montgomery avec une moue pensive, comme si elle cherchait à se rappeler de l'aîné Weasley.

— Bill est bon en tout, ajouta Ginny sèchement.

— Bill a eu douze BUSE. Douze. » Ron poussa un soupir et posa sa tête dans ses mains avant de se redresser, l'air de se rappeler qu'il était entouré de serpents. « Et Charlie dresse des dragons en Roumanie », ajouta-t-il d'un ton défiant.

Harry attrapa la main de Draco et entrelaça leurs doigts sous la table. Il le sentit ralentir sa respiration, et tourner une page de son livre de sa main gauche, mais il n'avait pas l'air de prêter beaucoup d'attention à sa lecture.

Même Greengrass releva les yeux de son parchemin à la mention des dragons, l'air étonné.

« Je croyais qu'il travaillait au ministère.

— Ça c'est Perceval, la corrigea Zabini. Quoi ? Je sais ce que font les gens après Poudlard, moi ! »

Draco étouffa un petit rire narquois. D'après ce qu'il lui avait raconté de son camarade, Zabini était toujours très au fait des potins de la société sorcière, et se projetait dans une carrière de politicien. Mais Draco avait aussi confié à Harry que Zabini était plus passionné par la collection de conquêtes que par la collection de lois.

Harry offrit un sourire complice à Draco, qui fut surpris par Hermione. Ses yeux intelligents l'observèrent un peu trop longuement.

« Qu'est-ce que tu révises ? » demanda Montgomery à Hermione, mettant fin à la description du palmarès de la famille Weasley, et au regard pensif de sa meilleur amie.

Harry détailla l'autre sorcière. Il n'avait jamais vraiment remarqué la préfète, plutôt discrète et studieuse. C'était plutôt de sa petite sœur qu'on entendait parfois les coups d'éclats et les traits d'esprit dans les couloirs. De petites tâches de rousseur constellaient le visage déjà adulte de Brigid, et ses yeux bruns cherchaient ceux d'Hermione.

« Oh, hm, je dois rendre septante centimètres sur les lois de la grammaire numérale. Mais j'ai dû chercher des informations sur les liens avec les maléfices et les briseurs de sorts, et… j'ai pris un peu de retard.

— Ah, je n'ai pas pris cette option, j'ai préféré les Soins aux créatures magiques. En fait, j'aimerais bien reprendre une partie de l'élevage familial. Enfin, ce qui m'intéresse c'est surtout l'étude des gênes, nos lignées commencent à perdre un peu en robustesse, à force de consanguinité », dit-elle d'une voix presque enjouée, les doigts déplaçant sa tresse blonde sur son épaule.

Curieuse, Hermione lui demanda des précisions, et un échange passionné entre les deux jeunes femmes à propos de l'apport des sciences génétiques aux théorisations magiques réunit les autres élèves à travers un soupir collectif qui mis tout le monde d'accord.

Draco lâcha sa main pour étirer ses bras devant lui, mais son pied trouva une petite place confortable derrière le tibia de Harry, qui sentit enfin ses muscles se détendre.

Ce n'était peut-être pas une connerie si grande que ça, finalement.

Ron, pour la première fois depuis longtemps, faisait preuve d'une studiosité à en faire pâlir Hermione, pendant qu'Hermione et Montgomery débâtaient avec passion. Zabini laissa traîner son regard des deux sorcières jusqu'à Greengrass. Elle lui lança une grimace exaspérée qui cachait mal un sourire railleur. Ginny se racla la gorge et pesta à propos de son devoir de Métamorphose, ce qui ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd.

« C'est la loi de Gamp qui te pose problème ? Fais voir ça, Weasley », dit Zabini, tendant la paume de sa main. Ginny haussa les épaules et lui confia son parchemin, puis croisa les bras et se balança sur sa chaise, le jaugeant du regard.

Leur drôle de regroupement passa une heure assez calme, au grand étonnement de Harry. Les échanges restaient assez tendus et réservés, excepté pour les deux préfètes, mais Harry avait bon espoir que les choses s'améliorent peu à peu.

Quand le soleil déclina au point de sonner presque l'heure du dîner, les Gryffondor et Serpentard se séparèrent avec la proposition timide de Montgomery d'à nouveau travailler ensemble. Draco s'éternisa à la table, prenant tout son temps pour ranger ses affaires dans son sac au cuir vernis. Il était clair qu'il souhaitait un moment seul avec Harry, mais Hermione toussota et jeta un regard appuyé à Draco.

« On se retrouve plus tard », murmura-t-il à l'oreille de Harry, observant d'un air prudent l'expression fermée de Hermione.

Harry acquiesça, puis le blond les laissa seuls. Hermione croisa les bras et pris place en face de Harry, mais son expression s'adoucit et elle fuit son regard, ne sachant visiblement comment débuter.

« Vas-y, pose ta question. »

Au ton récalcitrant de Harry, Hermione le regarda enfin dans les yeux. En se balançant sur sa chaise, Harry la défia du regard et se blottit dans sa cape. Hermione ouvrit la bouche, la referma, puis leva les yeux au ciel et se redressa, les mains aplaties sur la table d'étude.

« Harry… tu… enfin… » Ce n'était pas dans les habitudes d'Hermione d'être si peu éloquente. Elle prit une grande inspiration et s'humecta les lèvres. « Tu nous as dis que tu étais avec quelqu'un… est-ce que c'est lui ? » Elle fit un signe de tête vers la porte de la bibliothèque et sa bouche forma le nom Mal-foy.

Plus loin, d'autres élèves commençaient à ranger leurs plumes et manuels. Madame Pince triait des nouveaux arrivages de livres. Quelques étudiants studieux bachotaient encore, les traits tirés et de l'encre plein les doigts. Neville était avachit sur un fauteuil près de la cheminée de l'aile nord de la bibliothèque, occupé à lire Le journal du botaniste. Neville avait fermement refusé de se joindre à la 'rencontre pacifiste inter-maison', comme l'avait appelée Hermione, mais il leur lançait de discrets petits coups d'œil. L'attention de Harry revint sur son amie. Sur son visage, Harry pouvait lire le besoin de connaître la vérité, et la promesse de l'accepter, même si elle ne lui plairait pas.

Il hocha la tête.

La bouche d'Hermione se plissa dans une grimace qui pouvait s'apparenter à de la compassion — ou de la pitié —, puis elle se pencha pour enlacer Harry dans une étreinte presque étouffante, mais qui lui fit un bien fou. Enfin, il s'autorisa à vraiment respirer.

« C'est ok Harry, je serai toujours là pour toi », glissa-t-elle à son oreille. « Mais quand tu m'as dis que tu aimais quelqu'un qu'on n'appréciait pas, je t'avoue que je pensais plutôt à Astoria ou à McLaggen.

McLaggen ? s'indigna Harry.

— Et pourquoi pas ? Tu as bien choisi Malfoy ! » répondit-elle en levant les mains dans un geste incrédule.

Malgré lui, un petit gloussement s'échappa de la poitrine de Harry. A bien y réfléchir, d'un point de vue extérieur, c'était tout aussi absurde.

« Il essaie », dit-il avec un fin sourire. « Il essaie vraiment de devenir quelqu'un de bien. C'est… c'est compliqué à expliquer, mais je l'ai vu au Manoir, j'ai vu son expression quand il a refusé la Marque, je l'ai vu tenir tête à Voldemort.

— Mais Harry, c'est tout récent, peut-être que… »

Harry la fixa longuement, et vit la réalisation se matérialiser sur le visage de son amie.

« Oh Merlin, ce n'est pas récent, hein… depuis quand ?

— Depuis, hm, l'année passée ? »

Hermione ouvrit la bouche et souffla un rire incrédule. Puis, voyant que Harry était sérieux, son expression se referma et elle secoua la tête, replaçant une mèche de sa lourde chevelure derrière son oreille.

« Il faut m'aider Harry, je… j'essaie, j'essaie vraiment de comprendre, mais il faut m'aider. D'accord, il n'est pas désagréable à regarder, mais… qu'est-ce que tu lui trouves ? »

En son fort intérieur, Harry doutait que sa meilleure amie puisse un jour comprendre, et encore moins accepter, qu'il ait pu tomber amoureux du garçon qui l'avait tant de fois insultée de Sang-de-bourbe. Mais, devant le questionnement sincère d'Hermione, il était prêt à essayer.

Avec douceur, il prit les mains de la sorcière et la tira vers lui, l'invitant à s'asseoir à ses côtés. Elle se laissa tomber sur la chaise, et vérifia d'un mouvement léger mouvement de baguette que le sort de discrétion était toujours bien solide. Au loin, Neville semblait à présent réellement intéressé par son journal.

« Quand j'ai rencontré Hagrid pour la première fois, tout était nouveau, inconnu, j'ai… j'ai tout considéré comme normal, et j'ai fait confiance aux personnes gentilles avec moi. J'ai cru Hagrid quand il m'a expliqué que les mauvais sorciers venaient tous de Serpentard, j'ai cru Ron quand il m'a dit que les Malfoy étaient de mauvaises personnes, ou que les gens qui parlent Fourchelangue étaient forcément des mages noirs… mais j'ai aussi cru Dumbledore quand il m'a dit qu'on doit juger quelqu'un sur ses choix. »

Hermione l'écoutait attentivement. Harry lâcha sa main pour remonter ses lunettes, et tenta de mettre dans son regard tout ce qu'il ne savait pas dire.

« Draco a fait des choses complètement débiles, il a été insupportable, et insultant, et le souvenir de ton poing dans son visage est un des moments que je me rejoue le plus souvent dans la tête, et avec plaisir ! » Hermione gloussa, et Harry sentit ses muscles se détendre. Il inspira et déplia ses jambes contre les siennes. « Mais lui, il n'est pas arrivé à Poudlard comme toi et moi. C'est un Sang-Pur, élevé par une famille de Mangemorts, il… il a été élevé d'une certaine façon, et il a répété ce que son père lui avait appris.

— Sirius était différent de sa famille, lui, le contredit Hermione.

— Peut-être que Sirius n'aurait pas été si différent, s'il avait été à Serpentard.

— Et toi ? Tu as répété ce que t'avaient appris ton oncle et ta tante, toi ? Oh Harry, reprit-elle d'un ton désolé en voyant sa grimace à l'évocation des Dursley.

— C'est plus facile de ne pas ressembler à des gens qui ne t'aiment pas.

— Je suis désolée Harry, je ne voulais pas te faire penser à eux… »

Harry secoua la tête, acceptant ses excuses.

Est-ce que les parents de Draco aimaient leur fils ? Il était impossible de tenir le compte des paquets de friandises que sa mère lui avait envoyé durant leurs premières années à Poudlard. Harry se souvenait aussi des bribes de conversations passionnées que Draco avait tenu auprès de ses camarades sur la beauté de sa mère, du Manoir, de leurs paons albinos et leurs chevaux ailés, et de sa presque vénération lorsqu'il parlait de son père. Mais Harry revoyait aussi les yeux froids de Lucius, quand Draco se contorsionnait sous les Doloris de Voldemort. L'amour de son père coûtait cher, et Draco l'avait autant admiré qu'il avait craint sa colère et ses sévices. Mais il lui arrivait encore de parler avec nostalgie des soirées mondaines à la somptueuse décoration, ou de son habitude de lire sur un petit banc de pierre dans la roseraie du domaine, aux côtés de sa mère.

« Ce que je sais, reprit Harry, c'est que Draco a fait d'autres choix. Il aurait pu suivre son père, sa famille, obéir bien sagement. Mais il a refusé de prendre la Marque, il a affirmé son éloignement d'autres Serpentard, et… et il m'a choisi, moi. »

Une jeune élève s'approcha d'eux, à la recherche d'un livre, mais fronça les sourcils, visiblement perturbée par les vrombissements qui camouflaient leur conversation. Agacée, elle parti, et ils se retrouvèrent à nouveau seuls. Harry aurait pu se sentir à l'étroit, encadré par les immenses bibliothèques touchant presque le plafond. Mais sous le regard patient de Hermione, il se sentait apaisé.

« C'est toujours un sacré con tu sais, il peut être si… têtu, et pénible, et fier, confessa-t-il avec un petit rire. C'est toujours Malfoy ! Mais… »

Le sourire goguenard de Draco s'imposa à son esprit. Il pensa à ses accès d'agacement, où Draco pouvait médire sans fin sur ses camarades ou les professeurs, transformant les dramas d'étudiants en passionnantes histoires malicieuses, imitant Rita Skeeter à la perfection. Et Harry, l'écoutant durant des heures, les joues douloureuses à force de rire. Ses traits d'esprit, sa jalousie qui cachait mal son admiration. Draco voulait tout, il voulait que le monde accède à tous ses désirs, prévoyait mille futurs brillants qu'une seule vie ne pourrait pas réaliser. L'ambition des Serpentard se voyait là, dans sa gloutonnerie d'expériences, comme si la vie était une longue liste de rêves à cocher. Et puis, il y avait sa façon de renouer sa cravate et de l'observer de haut en bas, l'air appréciateur. « J'ai de la chance », il disait parfois, les joues rouges et les yeux brillants. Ou encore, leurs échanges enflammés sur le Quidditch. Aussi, Draco aimait quand Harry lui donnait quelques ordres et le tenait fort contre lui, quand ils étaient seuls. Harry, lui, aimait quand Draco appuyait sur son sternum, lui permettant de s'ancrer dans le présent. Mais ce que Harry préférait, c'était sa façon de sa blottir dans ses bras quand ils parlaient de l'avenir, le vrai cette fois.

Ses pensées durent transparaître sur son visage, car Hermione s'adoucit. Elle joignit à nouveau leurs mains, et un faible sourire égaya ses traits.

« Oh Harry, t'en pinces vraiment pour lui, hein ? Je te promets de lui donner une seconde chance, d'accord ? Je me ferai ma propre idée, mais s'il te rend heureux… Tu mérites quelqu'un de bien… J'espère que tu sais ce que tu fais. »

Parcouru d'une bouffée d'affection, Harry se pencha pour la prendre à nouveau dans ses bras, et inspirer le doux parfum dans le creux de son cou. Hermione pressa ses mains contre ses omoplates, et ils restèrent quelques instants ainsi, l'un contre l'autre.

« Bon, on va manger ? » lança la voix lointaine de Neville.

Hermione gloussa, et relâcha son étreinte. Elle annula le sort de discrétion.

« Je te suis, Harry nous rejoindra plus tard », répondit-elle avec un clin d'œil.

Harry sourit, et rejoignit en vitesse Draco dans la salle de bain des préfets, le cœur léger.


« Tu aurais vu sa tête…

— Arrêtes, il fait de son mieux ! » râla Harry, maîtrisant mal son sourire.

Draco se pencha vers lui, le corps rendu moite par l'air humide et brûlant de la pièce. Devant leurs deux corps nus, le feu mourant du caldarium nourrissait des vapeurs épaisses et étouffantes. Accolée à la salle de bain préfectorale, le petit sauna était si sombre qu'on en distinguait à peine les murs, mais les seules frontières qui intéressaient les deux sorciers étaient celles de leurs peaux collées l'une à l'autre.

« Mais son petit regard fier comme un coq, quand Blaise s'est mis à faire la liste des talents de toute la fratrie Weasley, c'était adorable », ironisa Draco, les lèvres appuyées contre sa clavicule. Harry soupira d'aise. Les yeux du blond luisaient, humides par l'air ambiant, et l'étincelle de désir qui s'y logeait n'était pas chassée par son rire.

« J'ai faim », dit-il d'une voix plaintive.

Harry haussa un sourcil suggestif, et se lova contre Draco, sa jambe glissant entre ses cuisses sveltes. Il remonta doucement sa course, et rencontra l'intimité de Draco enflée et désirable. Avec un grognement, celui-ci ondula son bassin et fit danser ses doigts contre son dos brûlant. Draco pétrit ses fesses avec un sourire et Harry gémit.

« J'ai mal à la tête », grogna Harry sans conviction. Gêné, il frotta sa cicatrice. Peut-être que l'extrême chaleur du caldarium n'était pas une bonne idée contre ses céphalées.

« Hm… fais-moi voir ? » susurra Draco en caressant sa joue. Harry plongea son regard dans celui de Draco, puis détourna le visage pour déposer quelques baisers dans son cou. Ses cheveux blonds le chatouillait. « HM. Je crois que vous êtes atteint d'un cas très sévère de déshydratation Monsieur Potter… » Draco porta à ses lèvres une coupe d'eau déjà tiède, et Harry bu avidement. « T'es beau… »

Les mots de Draco se versèrent dans ses oreilles comme du vin de miel, mais son mal de crâne se fit plus insistant encore. Eblouit par la soudaine douleur, il lâcha la coupe et se recroquevilla contre l'autre sorcier, les mains blanches enfoncées dans les côtes de Draco.

Harry leva la main sur son front, grattant à nouveau sa cicatrice, et Draco effleura les fines zébrures de l'éclair courant de son crâne à son arcade sourcilière.

« On dirait qu'elle est gonflée… » murmura Draco, un air inquiet agitant ses yeux d'argent. La flamme du désir s'éteint dans son regard, et il traça le contour de la boursoufflure qui se créait sous sa peau. Harry, l'esprit martelé par une pression qu'il ne connaissait que trop bien, enfouit son crâne dans la paume fraîche de Draco. Les doigts de son amant se glissèrent dans ses cheveux emmêlés. Doucement, il lui massa la tête et lui répéta de doux murmures familiers.

« Ferme ton esprit », dit Draco d'une voix calme. « Pense à ton labyrinthe. »

Draco savait une chose ou deux sur l'Occlumencie, mais Harry ne lui avait pas encore révélé que son bouclier ne fonctionnait plus très bien. Les paupières closes, Harry se concentra sur les hauts murs de buis, sans grand espoir. Il sentait son esprit être attiré par les émotions de Voldemort, comme un vortex puissant, comme un transplanage forcé, comme un portauloin dans un cimetière.

De l'anxiété, cette fois-ci. Qu'est-ce qui pouvait bien rendre Voldemort anxieux ?

« Harry, concentre-toi… »

La voix de Draco était plus basse qu'un murmure, et Harry se raccrocha aux doux fourmillements que lui procurait ses doigts. Il pressa un peu plus encore son crâne contre sa main, comme un chat à la recherche de caresses. Voldemort craignait qu'on lui ai pris quelque chose, qu'on ai abîmé… abîmé quoi ?

Les haies, Harry, les haies. Les ronces. Les feuilles. La nuit.

Une autre force semblait l'attirer loin de son corps tremblant et des mains de Draco. Quelque chose de bien plus préférable à la voix sifflante de Voldemort et son cœur froid. Il s'abandonna à cette autre sensation. Alors, son souffle douloureux s'apaisa, son cœur se mis à battre moins vite. Ou du moins, il ne les sentit plus très bien.

Très loin de sa conscience, le murmure inquiet de Draco semblait lui poser une question, mais Harry le fuit en même temps qu'il fuit l'anxiété de Voldemort. Il se laissa porter par une vague de chaleur, ballotté comme contre la poitrine d'une mère, transporté loin de son corps et des pierres du château.

Il rouvrit les yeux.

D'abord, il ne vit que l'obscurité. Mais ses autres sens lui répondirent. Une odeur terreuse et musquée le prit à la gorge, mais un autre parfum, plus doux, l'apaisa dans un instinct qu'il ne comprit pas tout de suite. Il avait chaud, blotti contre lui-même et contre d'autres petits corps duveteux. Quelque chose tirait sur son ventre et poussait de petits cris étouffés. Des petits souffles rapides vrombissaient à ses oreilles.

Puis, sa vue s'adapta au noir profond de sa tanière. Enfouis contre lui, trois renardeaux malaxaient son flanc de leurs petits pattes impatientes. Au fond de son cœur, il sentait un besoin étrange de les ramener contre lui, et de les tenir au chaud. Il faisait froid dehors. A l'entrée de la galerie qu'il n'avait pas creusée et qui sentait encore le blaireau, le vent hurlait et bousculait les délicats pétales des hépatiques qui fleurissaient contre la protection du vieux chêne. Blottit contre l'une de ses larges racines souterraine, Harry ouvrit sa longue gueule et bailla.

Doucement, il sentit comme un petit coup de museau dans son esprit, le rappelant à l'ordre. Ce n'était pas son corps. Mais il y était le bienvenu, comme toujours, s'il voulait bien prêter un peu de sa magie pour renforcer les petits.

En son fort intérieur, Harry tâcha de se concentrer, mais il se sentait las, comme pris dans une torpeur trop confortable. Comme un réveil cotonneux à l'infirmerie. Sauf que l'odeur qui lui remplissait la truffe n'était pas celle des potions, mais celle du lait, de la fourrure chaude et de l'humus du sous-bois.

L'homme-serpent est loin, détends-toi.

L'esprit ensommeillé de Harry trouva cette pensée très sage, et obéis, relaxant sa conscience dans l'enveloppe souple de la renarde.

Il se laissa bercer doucement pas les bruits de succion et de contentement des renardeaux, par le vent et le bruissement des branches nues. Au loin, il sentait des tendres mains lui caresser les tempes. Ici, une chouette hulula, et Harry s'endormit.

A l'abri dans la tanière, la renarde aux yeux d'or veillait sur ses petits et sur le garçon dont l'esprit se perdait souvent.