Note de l'auteur : Cette histoire n'est pas un crossover à proprement parler, puisque l'action se déroule entièrement dans le contexte du Hobbit (très majoritairement les films, quoique le livre me serve parfois de support pour en casser le rythme soutenu et faire un peu d'exposition). Les autres univers utilisés sont, par ordre décroissant d'importance, ceux de Game of Thrones, How to Train Your Dragon, The Witcher, le Monde de Narnia et Harry Potter (ce dernier par simple emploi de rares sortilèges). Une solide connaissance de ces œuvres n'est absolument pas nécessaire ; vous pouvez tout aussi bien partager avec la compagnie de Thorin la sensation d'exotisme provoquée par sa rencontre avec mon O.C. Je recommande cependant vivement d'avoir vu la série GoT au moins une fois, pour appuyer l'émotion de certaines scènes, et d'avoir les films du Hobbit bien en tête car je ne vais pas les réécrire intégralement. Les ellipses feront ainsi souvent appel à vos souvenirs des films. Un tel mélange de sources soulève bien sûr de nombreuses questions, apparentes incohérences, mais cette fanfiction ne pourra répondre qu'à une poignée d'entre elles, par souci de fluidité narrative et de logique des personnages. Je vous éclairerai du mieux que je le pourrai au cas par cas, mais je ne peux que vous inviter à chercher vos propres explications, ou à suspendre votre incrédulité si ça vous défrise. Quant au fanart qui illustre cette fanfiction, il s'agit d'un cadeau de Meeren_Create (retrouvez-la sur Instagram, Tiktok ou Etsy). Sur ce, je vous souhaite une agréable lecture.
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La Flamme d'Erebor
La compagnie s'installait, Thorin ayant décidé de passer la nuit dans cette grotte, au moins jusqu'à ce que la tempête se calme. La roche avait cessé de vibrer, signe que les géants en avaient terminé avec leur combat, mais il demeurait infiniment trop périlleux de voyager sous un tel déluge. Les nains étaient fourbus, trempés. Ils avaient faim, froid, et la belle frayeur qu'ils venaient de se faire en avait rendu plus d'un irritable. Ils ne songeaient plus qu'à prendre un peu de repos, un grommellement s'élevant parfois parmi les murmures.
De garde près de l'entrée, Bofur fut le premier à les entendre. Des pas. Il fit taire ses camarades d'un geste, son roi le rejoignant aussitôt, la main sur la poignée de son épée.
-Gandalf ? Proposa Bilbon, plein d'espoir.
La tension qui régnait répondait assez clairement à la question ; personne n'y croyait. Mais quelle que soit la créature qui approchait, elle n'avançait pas sans difficultés, dérapant et s'immobilisant souvent. Elle était loin d'être discrète et pourtant tous sursautèrent lorsque leur parvint une voix étouffée par la pluie.
-Excusez-moi ! Vous resterait-il un peu de place ?
Si les nains échangèrent des regards interrogateurs, méfiants, ils se détendirent tout de même, rassurés par ce timbre humain ou elfique.
-Les mains en évidence ! Ordonna Thorin.
Et bientôt apparut un jeune homme auquel le hobbit n'aurait pas donné plus de vingt ans. Il était vêtu dans les tons bruns, verts et blanc cassé. De longues bandes de tissu élimé s'enroulaient autour de ses bras et de ses jambes. De vieilles ceintures enserraient sa taille, par-dessus les drapés d'une tunique épaisse. Ses cheveux bruns filaient sous de larges écharpes entassées sur ses épaules. Le semi-homme était frappé par la pâleur de sa peau -elle avait un quelque chose de lumineux- et la couleur de ses yeux ; un violet étincelant tenant de la pierre précieuse.
Un sourire hésitant étira ses lèvres roses et le cambrioleur se surprit à apprécier l'harmonie de ses traits, la douceur qui se dégageait de lui. Les nains ne semblaient pas tous aussi sensibles que lui à la beauté de l'étranger. Certains le fixaient d'un air tout à fait ahuri, d'autres avaient simplement haussé un sourcil.
-Balin, fouille-le, fit alors le roi.
Son ton était sec, mais il avait presque lâché son épée. Quoique prudent, il ne considérait déjà plus le garçon comme une menace. Le vieux nain s'exécuta avec un regard d'excuse pour le nouveau venu qui se laissa faire. Le silence était terriblement gênant. Heureusement, la fouille fut rapide ; l'humain n'avait rien qu'un tube de cuir fermé, porté en carquois, et une dague en bois, le tout arborant des runes inconnues à la compagnie.
-Elles empêchent l'eau de s'infiltrer, le feu de brûler…, expliqua le jeune homme avec un accent tantôt sifflant, surtout roucoulant. Vous pouvez l'ouvrir ; il ne s'agit que de parchemins, du nécessaire pour dessiner ou peindre. Quant à la dague, elle est supposée pouvoir se transformer en épée, mais elle ne fonctionne plus depuis un moment. D'où ma présence.
Il fixa Thorin et Dwalin, de loin les plus soupçonneux du groupe.
-Je viens de loin au Nord ; j'ignore tout de ce pays et je me suis perdu. Ma dague me faisant défaut, vous pensez bien que, ayant aperçu votre troupe, j'ai cherché à vous rejoindre.
C'était peut-être la vérité, c'était peut-être un mensonge. La compagnie était visiblement partagée mais nul ne pipait mot. Davantage embarrassé qu'inquiet, l'étranger jeta un œil au ciel zébré d'éclairs, à l'eau qui dégouttait de ses habits…
-S'il vous plaît ? Tenta-t-il avec un sourire que Bilbon trouva charmant.
Tous les yeux se tournèrent vers le roi, le seul dont l'opinion avait valeur de décision. Celui-ci balaya la grotte du regard, jaugea longuement le garçon puis, au grand soulagement du hobbit, se présenta ;
-Thorin Écu-de-Chêne.
Cela fut le signal du départ pour le reste de la troupe, chacun donnant son nom, jusqu'à Balin qui lui rendit ses biens et enfin au semi-homme qui lui tendit la main.
-Bilbon Sacquet.
-Lily.
Le cambrioleur tiqua. Voilà qui était très… féminin. Un doute s'insinua dans son esprit, compte tenu de l'aspect androgyne du personnage, mais ce dernier, certainement habitué à reconnaître ledit doute chez ses interlocuteurs, ajouta avec un brin d'amusement ;
-Je suis bien un homme.
Tous ne tardèrent pas à s'en retourner à leurs bagages et couvertures, les premiers ronflements résonnant après seulement quelques minutes. Bofur faisait toujours le guet mais Thorin gardait un œil vigilant sur l'étranger. Le tolérer n'était pas lui faire confiance et s'il réservait son interrogatoire, c'était par égard pour le sommeil de ses hommes. Personne ici n'était dupe ; entre ses charmes et ses runes, il était largement permis de questionner sa nature humaine.
Lily s'était recroquevillé dans un coin, son précieux « carquois » dans les bras, et sa tête était lentement retombée contre la paroi. Il paraissait s'être réellement endormi, ce qui allait dans le sens du secours qu'il prétendait avoir vu en cette compagnie et du crédit qu'il accordait à ces nains qu'il venait de rencontrer.
S'il finit par y avoir du mouvement, ce fut le fait de Bilbon. Le roi se borna à écouter la conversation qui s'engagea avec Bofur, ne voyant aucun intérêt à convaincre le hobbit de rester ; le cambrioleur se montrait enfin lucide quant à son utilité au sein de cette troupe et à ses chances de survivre à cette quête qui n'était certes pas la sienne.
Thorin estimait qu'il ne leur restait plus qu'à se délivrer du nouveau poids mort qui leur avait échu ce soir-là aussitôt que l'occasion se présenterait quand l'attaque survint.
[… … …]
Lily était sonné. Le décor tournait, au mieux tanguait autour de lui. Il s'était réveillé au moment où le sol s'était ouvert sous leurs pieds, engloutissant le groupe tout entier. Il avait eu la chance d'atterrir au sommet de la pyramide des corps et de n'être ainsi pas broyé par la masse des nains, mais cela signifiait aussi qu'il était le premier sur lequel leurs assaillants avaient bondi pour le rouer de coups et le dépouiller de ses armes.
Il avait néanmoins compris malgré ses oreilles bourdonnantes qu'il avait très mal choisi son escorte, les têtes qui la composaient étant mises à prix. Lorsque le monde se fut enfin stabilisé, l'artiste observa attentivement son environnement et les créatures qui le peuplaient.
Indéniablement vicieuses, vivant en nombre et affectionnant les embuscades, autant de caractéristiques qu'elles partageaient avec les nekkers. Les ogroïdes qui le cernaient actuellement étaient cependant plus grands et un peu moins laids. Plus important, ils avaient bâti une cité et savaient parler.
-Que sont ces choses, au juste ? Chuchota Lily à l'adresse de son plus proche voisin.
Glóin leva vers lui des yeux emplis de la rage que lui inspirait leur situation.
-De quel genre de trou faut-il sortir pour ignorer ce qu'est un gobelin ? Grogna-t-il.
-Et quelles chances avons-nous de nous tirer d'affaire sans avoir à engager le combat ? S'enquit l'artiste sans se laisser intimider.
Il n'obtint aucune réponse du nain transpirant de fureur mais un autre, Dori, lui tapota discrètement la cuisse, aussi Lily se pencha-t-il vers celui qui s'exprima alors d'une voix chevrotante, l'angoisse se mêlant à l'indignation ;
-Aucune. Tout simplement aucune.
-Dans ce cas…, conclut l'artiste, nous n'avons rien à perdre.
Sur ces mots, il se redressa, dépassant les plus grands de la compagnie de peut-être quinze ou vingt centimètres, et interpella le roi gobelin.
-Pardonnez-moi,Votre… Votre Malfaisance, mais m'accorderiez-vous l'honneur de vous soumettre quelque… proposition ?
Le mastodonte, interrompu dans ses railleries et menaces, fixa l'importun avec hostilité. La curiosité l'emporta toutefois tandis que réapparaissait son affreux rictus.
-Approche et parle. Si ce n'est pas digne d'intérêt, tu mourras en premier.
Lily obéit, sortant du groupe puis passant devant Écu-de-Chêne. La plupart des nains pensaient qu'il avait perdu l'esprit, quelques autres, comme leur chef, qu'il voulait essayer de marchander sa vie sans se soucier du sort général ; cela se lisait sur les visages, autant que l'échec auquel ils le vouaient tous.
L'artiste faisait de prodigieux efforts pour conserver ce masque d'assurance. En vérité, son appréhension était telle qu'il en avait la nausée. Il devait rapidement en terminer avec ce petit numéro s'il espérait prendre de vitesse sa panique croissante grâce à l'adrénaline d'un combat.
Pour ce faire, il avait besoin des armes entassées entre le roi gobelin et lui.
-Voyez-vous, il se trouve que je suis peintre et, puisqu'il n'est pas donné à n'importe qui d'admirer votre… personne, je me demandais si vous me permettriez de faire votre portrait.
Un silence.
Puis un rugissement.
La cité riait à gorge déployée.
Le vacarme couvrit les cliquetis que produisirent les armes des nains tandis que Lily dégageait celle dont la facture lui semblait elfique et qu'il avait vue à la ceinture de Thorin. Les mouvements de sa jambe finirent par être remarqués, mais trop tard. D'un coup de talon, la lame émergea du fourreau et, d'un coup de pied, fila vers Écu-de-Chêne.
L'artiste s'était vivement ramassé sur lui-même afin d'esquiver un revers du mastodonte qui l'aurait envoyé droit dans le vide ; il ne s'attendait certes pas aux hurlements de terreur que poussèrent alors les gobelins. Un cercle se forma autour de Thorin qui brandissait son épée, celle-ci rayonnant d'une intense lumière bleue.
-Aux armes ! Crièrent simultanément Écu-de-Chêne et Lily, tous deux avec une autorité comparable.
L'artiste récupéra sa dague et son carquois, les nains se ruant sur leurs armes puis sus à l'ennemi. Ils entreprirent de se tailler un chemin dans le mur de chair, ce dernier commençant à riposter sous les beuglements du monstrueux souverain.
-De la part de Fíli ! Annonça soudain Bofur en tendant deux longs couteaux à Lily.
-Fort aimable !
L'artiste se fit aussitôt un devoir de montrer ce qu'il valait aux dépens de leurs assaillants. Notant que l'archer, Kíli, se débrouillait très bien, il se rabattit instinctivement sur la protection de l'autre maillon faible en pareil terrain ; Ori, le frondeur.
Lily n'était pas à son aise dans ces étroits passages creusés à même la roche, sur ces ponts branlants, au milieu des ces échafaudages. Les nains fonçaient dans le tas et improvisaient quand l'artiste n'était pas libre de danser comme il l'entendait, cherchant un rythme qui ne venait pas dans cet environnement qui le contrariait trop souvent. Forcé à rester à l'arrière et à repousser les attaques perpétrées dans un certain périmètre, il avait l'impression de se battre en cage.
La frustration disputait la part belle à la crainte de ne jamais trouver la sortie de ces galeries. Ils avançaient obstinément dans ce labyrinthe, au risque de s'épuiser ou de finir dans une impasse ; cela n'avait rien d'encourageant.
Un éclair blanc-bleuté.
Les gobelins furent à nouveau momentanément épouvantés.
-Par ici !
La troupe s'orienta immédiatement vers le vieillard qui se démenait avec autant d'énergie que les plus jeunes guerriers et avec toute l'expérience accumulée au fil des ans. Ils venaient de se rejoindre lorsque le roi gobelin surgit, leur coupant la route, son imposante massue prête à faucher ceux qui ne s'arrêteraient pas à temps, poussés par la foule vociférante de ses sujets que vomissait chaque tunnel, chaque structure.
Lily bondit et, à mi-distance, prit appui sur le nain le plus corpulent du lot afin d'effectuer un second saut. La face ricanante du mastodonte se leva vers l'acrobate dont les lames s'enfoncèrent dans son crâne avant même que l'idée de parer ne lui soit venue. L'artiste écrasa un pied entre ses yeux pour arracher ses couteaux à l'os et se réceptionna souplement derrière le vieillard après un salto.
Le corps du roi gobelin bascula.
Et la plateforme qui les supportait s'effondra.
[… … …]
-Tu es aussi peintre que je suis imberbe ! S'emporta Glóin, un doigt accusateur pointé sur Lily.
-Je manie le pinceau et la lame, en quoi est-ce si scandaleux ?
-Tu t'es bien gardé de nous le dire !
-J'ai été capturé et presque tué avec vous ! Si quelqu'un ici a des raisons de se plaindre, c'est moi !
-Et qu'est-ce que tu faisais dans les parages ? Intervint froidement Thorin. Les montagnes sont vastes, mais le hasard aura voulu que tu tombes sur cette compagnie… Tu avoueras que c'est suspect.
-Il y avait des géants ! Des géants ! Je voulais les observer, les voir d'assez près pour en faire des dessins détaillés ! J'étais là pour eux mais, comme je vous l'ai déjà dit, une troupe armée susceptible de me guider et de me protéger quelque temps était une aubaine !
-Oui, parce que ta dague magique t'a lâché, « peintre », s'en mêla Dwalin. Tu as sûrement une explication pour ça aussi…
L'artiste faillit répliquer sur le même ton courroucé mais se calma subitement quand, son regard revenant à Écu-de-Chêne, ses pensées se tournèrent vers sa surprenante épée. Les couteaux prêtés par Fíli coincés dans ses ceintures, il croisa les bras et afficha un sourire insolent.
-D'aucuns se demanderaient aussi ce que font des nains avec des armes elfiques.
-Il croit peut-être que ça le concerne, le sale petit fouineur ?! S'insurgea Glóin.
-Non, précisément. Vous voyez où je veux en venir ou je vous en fais un tableau ?
A cet instant, Glóin aurait argumenté de façon plus… percutante, si le vieillard n'avait pas posé la main sur son épaule.
-Nous… ne dirons ni ne ferons rien que nous pourrions regretter. J'ai moi-même quelques questions mais nous avons d'autres priorités. Les orques ne renonceront pas à la traque et nous n'avons plus de poneys. Avons-nous vraiment du temps à perdre à enquêter les uns sur les autres ?
Glóin fulminait dans sa barbe. Ils étaient quatre à regarder Lily de travers, mais les autres avaient surtout l'air soulagés que personne n'ait eu à dégainer. Thorin se résolut alors à adresser un hochement de tête au vieillard qui ouvrit la marche, la compagnie lui emboîtant le pas. L'artiste, en queue de peloton avec Bilbon, entreprit de lui faire la conversation.
-Je suis content que vous soyez en vie.
-Oui, je… je suis plutôt content aussi.
Lily rit, le semi-homme sourit et, tout doucement, la discussion prit forme, s'enracina tant et si bien que Fíli et Kíli se décidèrent à les rejoindre. Ori, un peu plus en avant, tendait l'oreille sans encore oser quitter ses aînés. Le hobbit racontait ses aventures à l'artiste, lui décrivant les elfes, les orques, les trolls, Fondcombe et la Comté, évoquant les termes du contrat qu'il avait signé et les objectifs de cette compagnie.
-De quoi parlez-vous ? S'informa l'archer une fois à leur hauteur.
Le cambrioleur résuma l'échange et, dès qu'il eut terminé, Lily gratifia Fíli d'un sourire reconnaissant.
-Je n'ai pas encore eu l'occasion de vous remercier pour les lames. C'était une délicate attention ! S'amusa-t-il. Et je vous la revaudrai si je le peux.
-Oh, ça ! Il n'y a pas de quoi. J'en emporte toujours plus qu'il n'en faut ! Tu me les rendras quand nos chemins se sépareront.
-Eh bien, à ce sujet…, fit l'artiste en parcourant la troupe des yeux, s'attardant sur Écu-de-Chêne avant de revenir à son héritier. Je pensais que vous pourriez avoir besoin de mes services.
Les frères pouffèrent.
-Le peintre souhaite-t-il immortaliser la reconquête d'Erebor ou en admirer l'or ? Se moqua Kíli.
-Un peu des deux, admit Lily. Je voyage justement pour de tels plaisirs ; rendre compte des arts et de la puissance d'un peuple, recueillir des témoignages, sauvegarder des noms, des visages… Mais j'ai surtout cru comprendre que le principal obstacle sur votre route était un dragon. Or, et c'est là que ça devient vraiment intéressant pour vous, l'archipel où j'ai grandi en est infesté. Ils sont certes très différents de Smaug, si les descriptions dont nous disposons du Magnifique sont exactes, néanmoins mes connaissances en la matière pourraient vous être fort utiles.
Les princes, de même que Bilbon, dévisagèrent l'artiste. Son expression guillerette laissait supposer qu'il se fichait d'eux, pourtant il s'était exprimé avec une certaine gravité réfutant cette hypothèse.
-En quoi sont-ils différents ? Le questionna cependant bientôt le hobbit, s'étant au préalable raclé la gorge, afin de dissiper le malaise.
Visiblement ravi d'être pris au sérieux, Lily se lança aussitôt dans un long exposé sur les divers dragons qui peuplaient les « Rives », comme était appelé l'ensemble de ces cent soixante-dix-huit îles inconnues en la Terre du Milieu. Le sujet passionnait indubitablement l'artiste, prodigue en détails qui ne pouvaient décemment pas être une invention, encore moins une plaisanterie et, finalement intrigués, pour ne pas dire enthousiastes, les frères ajoutèrent leurs interrogations à celles de leur cambrioleur. Ori, quant à lui, ralentit l'allure jusqu'à ce qu'ils l'aient rattrapé.
A la tête du groupe, Balin reporta son attention sur Thorin après un énième regard en arrière.
-Les jeunes semblent sympathiser, annonça-t-il gaiement.
-Fantastique…, gronda Écu-de-Chêne. Voilà qu'un prétendu peintre, tout aussi prétendument humain, sorti de nulle part, charme une partie de mes hommes…
-Vrai ! Renchérit Dwalin. Quel genre d'idiot resterait en nous sachant poursuivis ? C'est un espion des elfes, peut-être même un voleur !
-Ou encore un garçon qui se confiera plus volontiers lorsque vous vous montrerez un peu plus amicaux à son égard, avança Gandalf dans un soupir.
[… … …]
Si la chaleur ne le dérangeait pas, la fumée, elle, malmenait ses yeux et ses poumons. Un cran au-dessus de Bombur, Lily tirait ce dernier par les vêtements, s'efforçant d'alléger le poids que devait supporter la maigre branche sur laquelle le nain s'était réfugié. Les wargs avaient renoncé à prendre les arbres d'assaut, mais ceux-ci penchaient de plus en plus vers le vide ; si la compagnie ne se jetait pas dans les flammes pour affronter les orques, une chute mortelle l'attendait. Ori pendait déjà au bras de Dori, lui-même agrippé à l'extrémité du bâton de Gandalf. Et Thorin n'avait rien trouvé de mieux à faire que d'engager seul le combat.
Ils étaient tous trop occupés à ne pas tomber ou à retenir un camarade pour prêter main-forte au roi. Les troncs, fragilisés par l'incendie, menaçaient de rompre chaque fois qu'un nain tentait de se précipiter. Ils n'avaient pas d'autre choix que d'agir avec précaution… donc de regarder Écu-de-Chêne se faire massacrer. Certains nains étaient paralysés à la vue de leur chef tenu en échec par Azog et sa monture, le reste des orques se repaissant du spectacle. D'autres, n'y tenant plus, commencèrent à s'agiter malgré les risques qu'ils faisaient courir à ceux qui ne s'extirperaient pas des arbres à temps.
Lorsqu'ils purent enfin rejoindre la mêlée, non sans que Bilbon leur ait fait gagner de précieuses secondes en empêchant l'exécution du roi, Dori lâcha prise et la branche qui soutenait Bombur céda. L'artiste se rattrapa in extremis au bord de la falaise, l'arbre sur lequel le magicien se tenait encore ne résistant plus que par quelques racines. Lily tourna des yeux embués vers le vide… pour voir deux grands aigles secourir ses camarades. Une vague de soulagement et d'émerveillement lui tira un éclat de rire.
L'artiste se hissa ensuite sur la terre ferme et courut à Thorin, qui ne s'était pas relevé ni ne faisait mine de remuer. Il eut toutefois à peine le temps de prendre le pouls du nain et de remettre Orcrist au fourreau qu'un rapace fondit sur eux. Il les libéra au-dessus d'un de ses congénères, arrachant ce faisant un court cri d'horreur à Lily qui se vit laisser échapper Écu-de-Chêne. Il s'en ressaisit cependant aisément et le garda par la suite fermement serré contre lui.
-Comment va-t-il ?!
C'était Dwalin, dont l'aigle suivait de près celui du roi.
-Il est en vie ! Cria en retour l'artiste. Aucune blessure ne saigne suffisamment pour être repérable malgré ses vêtements, mais son bras gauche m'inquiète !
-C'est-à-dire ?!
-Je pense que l'épaule est démise, et la mâchoire du warg s'est avérée assez puissante, ou ses crocs assez longs, pour broyer le bouclier ; le gantelet est dans un sale état !
-Rien de tout ça ne le ferait s'évanouir ! Qu'y a-t-il d'autre ?!
Le nain s'énervait, Lily s'angoissait.
-Que voulez-vous que je fasse depuis le dos d'un aigle ?! Il aura pris un mauvais coup à la tête et je-… !
-Tout va bien, mon garçon ! L'interrompit Balin, se voulant rassurant. Tiens-le bien et nous verrons effectivement tout cela une fois à terre !
Le calme revenu au sein de la troupe, du moins chacun taisant ses craintes, le trajet put s'effectuer en silence. L'aube pointait lorsque les rapaces déposèrent leurs passagers, l'artiste s'écartant de Thorin alors que Gandalf s'agenouillait près de lui. Le hobbit s'approcha de Lily, se préoccupant d'une tache de sang sur ses écharpes ; déjà sèche, elle indiquait qu'Écu-de-Chêne avait bel et bien été rudement atteint à l'arrière du crâne mais que l'écoulement s'était rapidement tari. Une brève incantation du magicien permit d'ailleurs au nain de reprendre conscience, Óin commençant l'inspection des blessures du roi aussitôt que celui-ci eut réglé ses comptes avec le semi-homme. Tandis que le guérisseur exerçait ses talents sur un Thorin récalcitrant car estimant devoir reprendre immédiatement la route, l'artiste rit gentiment du cambrioleur ;
-Vous deux avez décidément une relation aléatoire…
-Il vient d'admettre avoir eu tort à mon sujet, rétorqua fièrement Bilbon. Tu n'y es pas encore.
-J'ai rejoint cette compagnie depuis moins longtemps et je n'ai pas eu à signer une décharge.
-Un contrat, rectifia le hobbit. Je serai payé.
-Cette pensée vous donnera sûrement du courage quand le feu de Smaug vous chatouillera la nuque.
Le semi-homme frémit, se raidit.
-D'accord, c'était principalement une décharge et nous n'en parlerons plus !
Lily gloussa, satisfait tant de sa plaisanterie que de la réaction du cambrioleur, et tous deux patientèrent jusqu'à ce qu'Óin ait achevé ses soins. Eut alors lieu un débat houleux opposant Gandalf à Écu-de-Chêne, l'un prônant le repos, l'autre la marche forcée.
-Ils en sont parfaitement capables ! Affirma le roi, entre autres arguments.
La voix du magicien enfla subitement, sa taille augmenta jusqu'à écraser la troupe, et la lumière alentour vacilla.
-Cette compagnie chemine depuis hier soir ! Vous avez besoin de dormir, de manger à votre faim ! Il vous faut un toit, un gardien ! Seul un imbécile refuserait un gîte quand tant de périls le guettent encore ! Attendrez-vous de voir vos guerriers épuisés au point de ne plus pouvoir lever leurs armes ? Le temps ne presse pas tant qu'il vous faille faire un tel pari !
Quoique Bilbon et les nains aient déjà assisté à ce… phénomène ? Sortilège ? Ils n'en furent pas moins impressionnés. L'artiste, quant à lui, écarquilla les yeux et porta les mains à sa gorge, chancelant. Heureusement, l'aura de Gandalf se rétracta avant qu'il n'en soit réduit à mettre un genou à terre et il reprit bruyamment sa respiration. Le magicien fut sur lui en une seconde, crispé sur son bâton, l'air soucieux.
-Toutes mes excuses. Peut-être y ai-je été… un peu fort.
-Y… croyez-vous… vraiment ? Haleta Lily.
-… Non.
-Tant mieux…, fit l'artiste en s'appuyant sur le hobbit. Parce que ça… vient de moi.
Gandalf eut la bonté de garder ses questions pour plus tard, aussi la compagnie en fit-elle autant et tous suivirent le magicien jusqu'à la demeure d'un certain Beorn. Leur hôte était absent car, d'après Gandalf, ayant repéré les orques et entrepris de chasser ceux s'étant trop approchés de son domaine.
Après guère loin de vingt-quatre heures de marche ponctuées de course et de combats, la troupe s'effondra.
[… … …]
Le soleil était déjà à son zénith lorsque la compagnie émergea. Bombur fut le premier à repérer la table, vide à leur arrivée, désormais bien garnie, et à aller s'y empiffrer. Lily gémit quand son confortable oreiller lui fit défaut et, dans un demi-sommeil, roula sur la paille, se tournant et se lovant contre l'autre nain à ses côtés. Ori ouvrit de grands yeux, tétanisé, bientôt cramoisi. Des ricanements accueillirent sa réaction ; Fíli et Kíli, tout juste debout, se moquaient de lui devant un Óin plus intéressé par la remise en état de son cornet acoustique que par les imbécilités des jeunes.
Il fallut un moment pour que toute la troupe soit parfaitement réveillée et attablée. Tandis que Gandalf brillait par son absence, Balin assistait avec une clair réprobation aux messes basses de Thorin et Dwalin. Ceux-ci jetaient des regards agacés en direction de l'artiste. Les assiettes commençaient à se vider lorsque Dwalin abattit son poing sur la table et tonna ;
-Ça suffit ! Arrête de nous prendre pour des idiots ! Tu crois peut-être que nous n'avons pas remarqué tes sourcils et tes cils blancs ? Tu te bats comme un elfe et tu ne ressembles même pas à un humain !
Le silence tomba dans la salle comme un coup de massue. A l'instar des autres, Lily était figé dans le mouvement, pour sa part une tartine de miel suspendue devant la bouche. D'abord interdit face à pareille humeur, il fit bientôt la moue.
-Et il vous fallait hurler ? Riposta-t-il calmement, bien qu'avec un certain mépris.
L'artiste se leva tandis que le malaise s'installait. Balin avait posé une main sur l'épaule de son frère afin de l'empêcher d'aller étrangler « ce misérable petit insolent ».
-Voyez-vous, fit Lily en passant ses doigts dans ses mèches brunes, je viens véritablement de loin, et j'ai parcouru de nombreuses terres. Même quand on peut se défendre ou fuir, il n'est jamais plaisant d'être poursuivi par des villageois furieux ou traqué par une milice déterminée à avoir votre peau. Par précaution, je cache donc mes cheveux et mes oreilles jusqu'à savoir quelles espèces, quelles populations je peux rencontrer et quelles relations elles entretiennent. Figurez-vous que mes cils et sourcils n'attirent pas tellement l'attention au sein d'une foule ou dans la pénombre. Alors, non, je ne vous prends pas pour des idiots…
Avait-il attendu pour ménager son effet ou avait-il éprouvé des difficultés à défaire quelque attache ? En tout cas, ce ne fut qu'à cet instant qu'il lança perruque et filet à la figure de Dwalin avant de plaquer à son tour les mains sur la table. De longues boucles immaculées cascadaient à présent sur ses épaules, dans son dos, jusqu'à ses genoux. Certaines tombèrent entre les assiettes, parmi les miettes de pain et les morceaux de fruit. Impossible de ne pas se faire la réflexion que ses oreilles étaient plus longues et plus fines qu'elles auraient dû l'être.
-Mais j'ai vu assez d'elfes, de nains, de dopplers et de magiciens, en somme de non-humains, brûlés, empalés, écartelés, en un mot suppliciés pour faire preuve d'un minimum de prudence !
Sur ces mots, il quitta la salle en claquant furieusement la porte. Son discours avait apporté plus de questions que de réponses et l'appétit se mit à manquer. Le roi ne tarda cependant pas à prendre la parole.
-Maître Sacquet, allez-y.
-Que… Quoi ? Non. Non, non, non, non. Je n'irai pas m'excuser à votre place.
-Ne soyez pas ridicule. Si des nains sont exécutés quelque part, je veux savoir où et par qui. Cet elfe vous aime bien ; allez tirer ça au clair.
Le hobbit tiqua, l'air de dire « Ai-je bien entendu ? ».
-Thorin…, osa enfin Fíli. Nous l'avons blessé…
L'héritier avait diplomatiquement glissé là un « nous » qui fit bondir d'indignation le semi-homme.
- « Nous » ? Non. Non je décline toute responsabilité là-dedans. Vous lui devez des excuses, dit-il à l'adresse d'Écu-de-Chêne et de Dwalin, et si vous voulez des détails sur ce qui s'annonce être une horrible histoire, demandez-les lui vous-même !
Il fallut malgré tout une bonne heure à Thorin pour ravaler son orgueil et son inimitié envers les elfes, non sans que ses neveux et son cambrioleur aient vigoureusement plaidé la cause du soi-disant dragonologue. Il sortit donc et trouva l'artiste entre les racines d'un arbre, ses jambes à demi-repliées soutenant un parchemin étrangement rigide. Peut-être ces runes luisant dans un angle au dos en étaient-elles la cause. Quoi qu'il en soit, force était de constater que le contenu du carquois correspondait à la description qu'en avait fait son propriétaire.
-Certains d'entre nous craignaient que tu ne nous aies quittés, déclara le roi.
-Une chance que vous ne soyez pas tous dotés d'un affreux caractère, lui retourna Lily avant de passer un doigt sur l'angle enruné tout en murmurant quelques mots que le nain ne comprit pas.
Il put alors rouler le parchemin qu'il garda néanmoins dans une main et leva les yeux vers Écu-de-Chêne.
-Que voulez-vous ?
Thorin s'adossa au tronc et croisa les bras, regardant vers la maison.
-Il y en a qui pensent que tu as ta place dans cette compagnie.
-Ce qui ne vous enchante pas.
-Mes neveux t'apprécient. Eux… et d'autres.
-Ce qui vous enchante encore moins.
-Ils estiment que Dwalin et moi nous sommes montrés trop sévères avec toi…
-Ce qui ne vous plaît pas du tout.
L'amusement perceptible dans la voix de l'artiste lui fit froncer les sourcils. Il considéra son interlocuteur qu'il découvrit en train de lui sourire, aussi le roi voulut-il hausser le ton. L'elfe le prit toutefois de court, enterrant ce faisant la méprise ;
-Je comprends vos réserves. Je douterais, moi aussi, de cet étranger se mêlant aux miens quand nombreux sont ceux désirant notre perte, au mieux notre échec. Vous ne songez qu'à protéger vos hommes, d'autant plus farouchement que les enjeux sont colossaux.
-Dans ce cas, à quoi rimait cette scène ? S'enquit le nain, nettement moins sur la défensive.
Le sourire de Lily se fana, et il soupira. Nez bas, il cueillit une fleur et la fit tourner entre ses doigts. Ses propos auraient pu être amers, mais ils furent simplement tristes.
-Tout inconnu que je suis, n'aurais-je pas été mieux reçu si j'avais été un nain ? Vous n'aimez pas les elfes. J'ignore pourquoi et peut-être avez-vous d'excellentes raisons. Je ne l'ai pas pris personnellement. C'est seulement que je sais que le rejet de l'autre peut aller jusqu'à sa négation complète. Et ce n'est pas beau à voir.
Écu-de-Chêne laissa le silence planer quelques secondes avant de demander ;
-S'agit-il de ce dont tu parlais dans la grande salle ?
-… Oui. Mais vous n'avez rien à craindre pour votre peuple. C'était il y a longtemps, sur un autre continent. Le roi à l'origine de ces atrocités a été tué et, privé de son principal soutien sous la domination d'un empire beaucoup plus tolérant, le culte qui avait fait sa vocation de cette « purification » a fini par s'écrouler.
Il sourit de nouveau à Thorin, quoique faiblement.
-Tout est rentré dans l'ordre.
[… … …]
Gandalf était revenu, accompagné de leur hôte. Celui-ci avait accepté de leur prêter des montures afin que les orques ne les rattrapent pas avant qu'ils n'aient atteint la forêt. Le magicien étant cependant réapparu tardivement, il fut convenu qu'ils attendraient l'aube pour repartir. L'artiste avait passé l'après-midi à dessiner, cachant systématiquement son œuvre lorsqu'on l'approchait. Au dîner, il permit néanmoins à la compagnie de regarder ses rapides esquisses de Beorn, tout auréolé de fierté quand fusèrent les compliments. Dans la foulée, il dégaina un parchemin vierge sur lequel il écrivit les noms des nains avant de passer le matériel à Dori.
-Vous avez assurément votre propre alphabet ; j'aimerais pouvoir mettre vos noms sous vos portraits dans votre langue, expliqua l'elfe.
Dori s'employait donc à la traduction en khuzdul quand Balin tendit à Lily un tout autre document.
-Toutes mes excuses, fit le vieux nain, c'est un peu sommaire. Impossible d'en dresser un plus complet en aussi peu de temps…
L'artiste saisit et parcourut le contrat avec une joie manifeste mais ne signa pas immédiatement ensuite. L'expression inchangée, de fait inadaptée à des négociations, il annonça ;
-Concernant le paiement… vos richesse ne m'intéressent pas. Enfin, pas d'un point de vue fortune. Je veux dire… Je suis peintre ! Erebor et tout ce qui s'y trouve n'aura jamais autant de valeur pour moi que crayonné ! Or, si je me fie à ce que j'en ai appris depuis que je marche avec vous, coucher tout ceci sur mes parchemins prendra des mois. Au bas mot.
-Et donc ? Quelle rétribution demandes-tu exactement ? L'interrogea le roi, depuis l'autre bout de la table.
-Un droit de résidence.
Dori dérapa dans sa rédaction. Glóin cracha le contenu de sa chope sur Nori. De manière générale, les nains se crispèrent et Bilbon se tassa.
-Temporaire, évidemment, ajouta l'elfe, borné dans son ravissement.
Écu-de-Chêne ne réagissait pas, ce qui était peut-être plus effrayant que les veines saillant au cou d'un Dwalin près d'imploser.
-C'est d'accord, décida Thorin d'une voix glaciale. A condition que ta contribution s'avère d'une valeur inestimable.
Lily éclata de rire.
-Rien que ça ! Eh bien, nous avons un marché !
Sur un geste de son roi, Balin rectifia le contrat et l'artiste y apposa sa signature.
- « Illyrhïs des Rives », lut le vieux nain.
- « Lily » n'est qu'un diminutif, précisa l'elfe. Vous pouvez utiliser l'un ou l'autre, peu m'importe.
Gandalf, qui avait assisté à la scène depuis le pas de la porte, fumant sa pipe, avança alors.
-Eh bien… Lorsque Bilbon me racontait que vous aviez pris la peine de discuter avec notre nouvel ami, je n'imaginais pas un tel dénouement possible. Je suis agréablement surpris par votre décision, Thorin. Toutefois, j'aimerais de mon côté éclaircir quelques points avec notre…
-Dragonologue ! Compléta l'artiste en brandissant son contrat. C'est déjà un peu plus noble que cambrioleur, ajouta-t-il avec un clin d'œil à l'attention du hobbit.
Et il se leva de table, s'éloignant dans les jardins avec le magicien. Les nains commencèrent à manger tout en s'interrogeant sur la pertinence de l'accord passé. Mais le roi tint sa position ; il y avait de grandes chances pour que le rôle de l'elfe ne soit pas déterminant et que sa récompense puisse lui être légitimement refusée. Dans le cas contraire… admettre son mérite serait peu de chose comparé à la reconquête d'un royaume.
-De là à lui céder un droit de résidence, grogna Dwalin. Thorin… Tu n'envisages pas sérieusement de laisser un elfe habiter la Montagne ?…
-C'est pourtant écrit et signé ; je ne reviendrai pas sur ce qui a été convenu.
Bon gré mal gré, même les plus réticents s'inclinèrent devant la volonté de leur chef, et les conversation abordèrent peu à peu d'autres sujets que les mystères qui entouraient Illyrhïs. Celui-ci revint avec Gandalf en fin de repas, mais délaissa la compagnie au profit du Changeur de Peau, avec lequel il s'entretint longuement.
Lorsque la troupe se coucha, l'artiste se cala contre Bombur qui, contrairement à la nuit précédente, n'était pas assez fatigué pour ne rien remarquer.
-Et si tu allais te coller à quelqu'un d'autre ? Proposa-t-il en le repoussant.
-Mais vous êtes le plus douillet ! Protesta l'elfe avec une sincérité désarmante.
Il s'en fallut de peu que le nain ne rougisse, flatté qu'il était.
-C'est vrai que je sais manger…, dit-il presque pensivement en tapotant son ventre. Et pour une fois qu'un elfe a un peu de goût…
-Du goût ? S'esclaffa Fíli. Si je retirais cette armure…
-Tu n'aurais toujours aucun moelleux à offrir à une délicate petite tête elfique, rétorqua Bombur.
-Il n'empêche qu'on saurait alors s'il a vraiment du goût.
-Non mais vous ne vous entendez pas parler ! S'énerva Dwalin.
-Je vais vomir, commenta Glóin.
-Qui est malade ? S'inquiéta Óin en réajustant son cornet.
Kíli prit parti pour son frère, tous deux raillant l'embonpoint d'un Bombur loin de lâcher l'affaire. Les voyant très occupés à se disputer et n'étant pas certain du poids de sa « délicate petite tête elfique » dans cette histoire, Lily s'éclipsa et se réfugia auprès du semi-homme.
-Je crains que mes propos aient été mal interprétés…, chuchota-t-il en s'allongeant.
Bilbon, qui avait dû bouger pour lui faire un peu de place, posa sa tête sur son bras replié, face à l'artiste.
-Je pense plutôt que les nains saisiraient n'importe quel prétexte pour se chamailler et se vanter.
-C'est vrai qu'il y en a toujours un pour rouspéter.
-Oui. Ils sont d'un naturel bougon, à quelques exceptions.
Ainsi devisèrent-ils un moment sur le ton de la confidence, gloussant parfois comme des adolescentes, jusqu'à ce qu'Écu-de-Chêne, dos à l'elfe, les interrompent de sa voix grave ;
-Soit vous la bouclez, soit je vous assomme.
Il haussa soudain le ton.
-Ce qui vaut pour tout le monde ici ! Fermez-la !
Tous obéirent, même Illyrhïs qui finit par s'endormir contre le hobbit. Cependant, au cours de la nuit, son sommeil l'emporta vers le nain, bien que sa cotte de mailles et sa ceinture le firent souvent remuer. Au bout d'un moment, cela réveilla Thorin qui voulut le renvoyer au semi-homme. Il fit volte-face pour secouer l'importun dont la tête échoua sur son torse avant qu'il n'ait pu le toucher. Le roi se figea, ayant quelques peines à réaliser. Mais… non. Non. Ça n'allait pas être possible.
[… … …]
Les chevaux de Beorn étaient trop grands pour les nains et le hobbit, mais ils étaient dociles et suivaient instinctivement celui que montait le magicien. Lily fermait la marche, Bifur d'un côté, Bofur de l'autre. Ce dernier s'intéressait beaucoup aux voyages de l'elfe.
-Si tu viens de si loin que ça, l'interrogea-t-il après un moment, comment se fait-il que tu parles aussi bien la langue commune ?
-Oh, très simplement ! Elle est assez proche de celle de ma mère. A cela s'ajoute les variantes auxquelles j'ai été confronté en d'autres pays et tadam ! Même si je n'arrive pas à me défaire de mon accent.
-Trois fois rien, assura poliment Bofur. Mais comment peux-tu parcourir de telles distances seul ? Un navire ne se manœuvre pas sans un minimum de mains, et tu es le premier à nous faire parvenir des nouvelles de ces autres… mondes ! Pour moi ça ressemble vraiment d'autres mondes !
-Ah, ah ! C'est une impression que j'ai dans chaque nouvelle contrée. Mais qui vous dit que j'ai besoin d'un bateau ?
L'artiste ponctua sa réponse d'un clin d'œil et refusa d'en dire davantage, riant des théories qu'élaborait le nain. Celui-ci n'était pourtant pas toujours très loin de la vérité.
Fidèle à ses ambitions d'exploration, d'apprentissage et de sauvegarde, Illyrhïs voulait tout savoir de la Terre du Milieu et écoutait avec une flagrante fascination les récits concernant le peuple de Durin que Bofur lui contait entre deux salves de questions. Sa grande expressivité enchantait le nain qui donnait un peu plus de détails à chaque histoire sans toutefois jamais parvenir à satisfaire l'avidité de son auditoire.
De temps à autre, Bifur y allait d'un commentaire en khuzdul, que son cousin traduisait, et Lily en profitait pour se renseigner sur cette langue ou leurs runes. Les nains n'étaient guère habitués, et c'était là un euphémisme, à ce qu'un elfe fasse montre d'un tel enthousiasme à leur égard, aussi un léger malaise était-il parfois perceptible chez eux.
Ainsi le trio en vint-il tout naturellement à évoquer les raisons de l'inimitié, historique ou plus personnelle, entre leurs deux espèces. Si le refus des elfes sylvestres d'engager le combat contre Smaug parut à l'artiste tout aussi compréhensible que la rancœur de Thorin, il fut cependant atterré de découvrir l'histoire du Nauglamír.
-Vos ancêtres se sont entre-tués pour un collier il y a des milliers d'années et vous vous méprisez mutuellement depuis lors ?!
Son exclamation mêla le reste de la compagnie à la conversation, à commencer par Gandalf.
-Les massacres initiaux furent l'œuvre de Glaurung ; les richesses longtemps couvées par un dragon sont maudites. Ensuite… Ensuite, d'aucuns estimeraient la furieuse rivalité perpétuée excessive.
-Ah ! Vous me rassurez ! Pendant un instant, j'ai cru être le seul à trouver un tel héritage complètement stupide !
-Vous vous êtes vraiment battus pour un collier ? Demanda Bilbon, incrédule.
-Personne n'a requis votre opinion en la matière, répliqua le roi. Ni à l'un, ni à l'autre.
-Veuillez m'excuser, Votre Altesse, mais il y en a ici qui me regardent de travers pour une boucherie pluri-millénaire à laquelle je n'ai même pas participé !
-C'est important de respecter les traditions, argua crânement Glóin.
Une chance qu'ils aient quitté la demeure de Beorn, sans quoi Illyrhïs aurait balayé la table d'un revers rageur.
-Pourquoi vos absurdes traditions me retombent-elles dessus quand je suis le premier de ma race à fouler ces terres ?!
-Original ou pas, tu restes un elfe. Et ceux de chez toi devraient apprendre à garder leurs rejetons dans leur giron plutôt que de les envoyer gribouiller un monde qui ne veut peut-être pas d'eux.
-Oh, oh, oh… Mais je vais où je veux, ronchon rabougri. Et je vais me faire un devoir de le tuer, votre dragon ! Je vais gagner mon droit de résidence et je vais prendre tooouut mon temps pour « gribouiller » votre montagne. Vous me verrez matin, midi et soir. S'il le faut, je dessinerai chaque gemme. Une. Par. Une. jusqu'à ce que vous me suppliiez de partir !
Glóin était sur le point de dégainer sa hache et de sauter de cheval, Lily d'en faire autant avec ses lames, lorsque Fíli sauva la situation.
-Tu as un plan pour abattre Smaug ?
Cette question avait pour unique but de détourner les belligérants de leur querelle, mais l'elfe n'en vit pas moins tomber sur lui des regards au moins curieux, sinon inquisiteurs.
-Non. Je vais avoir besoin de l'observer d'abord. Mais s'il est aussi orgueilleux qu'à l'époque, il y a fort à parier que je puisse m'en servir contre lui.
-A l'époque ? Quelle époque ? S'enquit Écu-de-Chêne dans un froncement de sourcils.
L'artiste ne répondit pas tout de suite, l'air brusquement égaré quoique fixant Thorin. D'un geste, le magicien fit patienter les nains. Ayant enfin rassemblé ses souvenirs, choisi ses mots, Illyrhïs se ranima.
-C'est l'un des plus importants textes de mon peuple, l'un des rares à mentionner le monde extérieur. Nous en avons fait des chansons, d'admiration comme de lamentation.
Il se tut et attendit quelques instants, mais personne n'en profita pour changer de sujet. Alors il prit une profonde inspiration et narra « La Nuée ».
-Il est arrivé par le Sud, blessé, épuisé, bien plus grand que les dragons des Rives. Il s'est écrasé sur une île boisée et il n'a plus bougé durant cinq jours. Nous aurions pu l'achever dans son sommeil ou encore lorsque, toujours affaibli, il a incendié la forêt et dévoré toute chair à sa portée… mais les Rives ne sont pas nos terres. Ce sont celles des dragons et c'était à eux que revenait de décider si ce nouvel individu devait être chassé ou toléré. Pendant deux autres jours, il a dévasté les îles environnantes puis s'est rendormi. Après trois semaines de ce manège, il avait repris assez de forces pour conquérir tout l'archipel. Du moins l'absence de résistance jusque-là l'avait-elle conforté dans cette idée. Quand il est apparu que les ravages causés n'étaient pas l'œuvre d'un esprit désorienté mais ceux d'un cœur empli d'un irrépressible désir de destruction et de domination… La Ruche s'est soulevée.
Lily se mit à parler plus vite, emporté par le grandiose de cet événement auquel il n'avait pas eu la chance -et le malheur- d'assister.
-Les dragons des Rives vivent en clans dispersés, leur taille et leur hiérarchie variant selon les races. Certains sont des solitaires, par nature ou rejet. Mais tous obéissent à la reine ; un genre d'alpha qui ne se montre qu'en cas d'extrême nécessité. Celle des Rives était terriblement vieille… Ses cornes étaient brisées, ses griffes élimées. Sa cuirasse d'écailles n'était plus que chairs pelées et couturées de cicatrices. Il lui manquait nombre de crocs et elle était aveugle. Cependant elle pouvait encore voler et se reposer sur son odorat, ainsi que sur le blizzard qu'elle invoquait et la glace qu'elle crachait. Son rugissement a déclenché une avalanche qu'elle a nourrie et menée depuis son nid dans les entrailles du plus haut sommet de l'archipel, droit sur Smaug. Imaginez… Imaginez tout un environnement geler en quelques minutes puis disparaître dans une tempête de neige relevant presque de la colère divine !
Le semi-homme frissonna mais nul ne s'en aperçut, suspendus qu'ils étaient tous aux lèvres de l'elfe.
-Même si elle surclassait de loin tous les dragons des Rives, elle restait bien plus petite que son adversaire et, étant donné son état, un corps-à-corps n'était tout bonnement pas envisageable. Elle a donc mis la Ruche à contribution. La nuée formée par tous les spécimens capables de voler… Comprenez qu'il s'agissait de centaines de créatures guidées par un seul esprit ! Cette nuée a piqué sur Smaug. Les gras et lents mange-rocs faisaient pleuvoir sur lui des pierres qui, en se fracassant, libéraient leur cœur de lave. La première tête des bicéphales soufflait un gaz irrespirable que l'autre enflammait d'une étincelle. Les foudroyeurs lacéraient les cieux d'éclairs qu'ils canalisaient puis redirigeaient vers l'envahisseur. Les cauchemars se cramponnaient à lui, cherchant à arracher ses écailles. Les races les moins puissantes faisaient rempart de leurs corps contre le feu de Smaug, protégeant leur reine.
L'artiste ferma les yeux, les mains jointes sur le pommeau de sa selle, continuant plus doucement.
-Les chants funestes, dont les envoûtements attirent et paralysent leurs proies, avaient uni leurs voix et conçu une nouvelle mélodie visant à charmer l'ennemi sans perturber la Ruche. Smaug n'y succomba pas mais sa fureur, sa force et l'intensité de ses flammes s'en ressentirent. Sa volonté s'effritait. Et les furies nocturnes plongeaient depuis le ciel tonnant, produisant ce long sifflement annonciateur de leur attaque néanmoins trop vive pour être esquivée. Précis, ils visaient des points stratégiques. S'ils parvenaient à lui briser les ailes, c'en serait fini de lui. Toutefois, ses os résistaient, il se débattait et toute la Ruche, malgré les pertes, s'acharnait sous le commandement de la reine. Mon peuple observait l'affrontement, sachant que si la Ruche était défaite, tous seraient anéantis. Car même si nos défenses tenaient Smaug et ses flammes à l'écart, alors la famine guetterait faute de pouvoir chasser ou fuir.
Illyrhïs rouvrit les yeux, poursuivant avec une passion renouvelée ;
-Les témoignages rapportent que le chœur des chants funestes se distinguait parfaitement en dépit des rugissements des dragons, du blizzard et de l'orage. Ils décrivent les silhouettes de la nuée dans la tempête de neige, la foudre qui éclairait le combat sous les nuages noirs tourbillonnants. Le feu et la glace se heurtaient dans un fracas tel que la terre en tremblait, cernée de flots déchaînés. Les flammes gelaient ! La neige brûlait ! Soudain, Smaug rompit l'encerclement, s'extirpa du blizzard et, tout ensanglanté, la nuée aux trousses, s'envola, repartant d'où il était venu. Nous ignorons encore quel péril il avait fui qui l'avait ainsi conduit jusqu'à nos Rives mais, sans que nous ayons compris un mot de ce qu'il disait, son nom nous est apparu comme une évidence. Et nous nous souvenons de la ruine dont il nous a menacés, une ruine d'or et d'écarlate, sublime et terrifiante. Smaug le Magnifique, dont la gloire dévastatrice nous avait effleurés.
Évidemment, seuls le hobbit et les neveux du roi, ainsi qu'Ori dans une moindre mesure, avaient une idée de l'aspect des dragons des Rives, grâce à leur échange avec Lily entre l'épisode des gobelins et celui des aigles. Le reste de la troupe ne goûtait pas moins le récit, bien que tous laissés perplexes par le respect qu'ils décelaient chez l'elfe à l'endroit de Smaug. Ce fut le magicien qui relança la conversation.
-Hm… Je ne vois pas à quel moment Smaug aurait pu être si gravement blessé qu'il en ait été réduit à épuiser ses forces pour rejoindre tes Rives, sinon lors de la dernière guerre ayant opposé Morgoth aux Valar.
-En tout cas, il n'avait pas une égratignure lorsqu'il a attaqué Erebor, nota Écu-de-Chêne.
-Premièrement, cela s'est passé il y a plusieurs milliers d'années, dit l'artiste à Gandalf.
Celui-ci acquiesça pour lui-même ; cette information corroborait sa théorie.
-Secondement, ajouta Illyrhïs cette fois à l'adresse de Thorin, les écailles repoussent tant que la chair n'est pas atteinte en profondeur et que l'individu n'est pas trop âgé. Certaines races bénéficient même de mues régulières durant une large part de leur vie.
-Si seulement vous l'aviez tué quand il était à votre merci…, en conclut Dwalin.
Lily, sans essayer de défendre son peuple, détourna le regard et, l'air misérable, murmura ;
-Je sais. Je suis désolé…
[… … …]
Cette forêt était malade, gravement atteinte et pourtant puissante. Elle n'était pas si différente d'un animal affamé, tapi dans l'obscurité, à ceci près qu'elle était à la fois la bête, la faim et les ténèbres. A la lumière de la discussion qu'ils avaient eue chez Beorn, le magicien lui avait vivement déconseillé de s'y rendre, mais comment l'elfe aurait-il pu abandonner la compagnie alors même que Thorin venait de l'y accepter ? Sa fierté et son désir d'aider les nains allaient cependant peut-être bien lui coûter la vie.
Il avait froid… tout en ayant conscience de la chaleur suffocante des lieux. Chaque inspiration était comme boire la tasse, chaque expiration comme une remontée acide. Il se sentait épié, et ces yeux invisibles étaient autant de mains qui couraient sur son corps, dont il n'arrivait pas à se libérer du contact. Les troncs ondulaient, les racines rampaient… Il n'avait pas la force de regarder vers les feuillages. Et ce silence… Ce silence qui lui faisait battre le cœur dans le crâne, si douloureusement qu'il s'en voyait devenir fou !
Soudain, il réalisa qu'il était seul, à genoux. Il n'y avait trace ni des nains, ni du sentier. Une vague de terreur le submergea. Sans pouvoir se relever, incapable en vérité de faire le moindre geste, il tenta d'appeler au secours.
-Fíli ? Kíli ?
Sa voix chevrotait.
-Bofur ? B… B…
Il bafouilla, gémit puis se mit à pleurer.
-Quelqu'un ?… Y a-t-il quelqu'un ?…
Paralysé, épouvanté, l'hystérie l'emporta et il hurla. Combien de temps ? Impossible de le savoir. Un choc le fit toutefois taire et l'artiste, halluciné, se retrouva couché, la lèvre inférieure éclatée.
-On l'a perdu il y a des heures ! Comment est-il arrivé devant nous ?!
-Parce qu'on tourne en rond !
-Il manque encore Bilbon…
Illyrhïs, tant à cause de l'étourdissement que de ses larmes, était entouré de formes troubles, de taches aux nuances plus ou moins distinctes. Il ne reconnaissait pas non plus les voix.
-Tu peux te redresser ?
-…
-Est-ce que tu-…
-Ça suffit ! On n'a pas le temps !
On le souleva sans ménagement et sa tête tomba sur une épaisse fourrure. Un bras dans son dos, un autre sous ses genoux, et un filet de sang qui coulait depuis sa lèvre, gouttant sur ses écharpes ; c'était là un tableau pitoyable.
-Il faut quitter cette maudite forêt avant qu'elle ne nous mette tous dans cet état !
A partir de là, Lily n'eut plus conscience que de la force de l'étreinte qui le soutenait et de l'impression qu'il avait que les yeux invisibles ne pouvaient l'y traquer. Son soulagement fut tel qu'il perdit bientôt connaissance et ne revint à lui qu'après en avoir été délogé.
Il eut à peine le temps de comprendre qu'il était prisonnier d'un cocon que des mains déchirèrent celui-ci. Bifur l'extirpa du piège et cria en khuzdul, pointant les feuillages du doigt. L'elfe, horrifié, y découvrit des araignées géantes. Cependant, son esprit était encore trop engourdi pour qu'il songe ne serait-ce qu'à dégainer. Les nains, pourtant, entendaient vendre chèrement leur peau et la sienne. Lorsqu'une de leurs assaillantes essayait de se rabattre sur l'unique proie parfaitement immobile, il y en avait toujours un pour détourner son attention ou même s'interposer directement.
C'est alors qu'elle vint à lui… une fureur tout à fait extérieure. Une volonté qui n'admettait aucune rivale. L'artiste se leva, des étincelles d'énergie crépitant autour de lui. Nori eut le bon réflexe de s'écarter aussitôt et Illyrhïs se planta à l'extrémité du champ de bataille.
-De la part de mon frère ! Cria-t-il à l'adresse des monstres.
Et il tendit brutalement les bras devant lui, mains grandes ouvertes.
L'onde de choc secoua la terre, arracha les branches basses et brisa les troncs les plus proches. Les arbres s'affaissèrent sans non plus s'effondrer, retenus dans leurs hauteurs par la voûte emmêlée et les nombreuses toiles. Quant aux araignées qui avaient fait face à Lily, certaines prirent la fuite en traînant des pattes cassées, mais les renforts elfiques les rattrapèrent aisément et les éliminèrent. Deux autres, qui avaient subi l'attaque de plein fouet, gisaient tels des pantins désarticulés à quelques mètres du point d'impact, sous une pluie de feuilles mortes.
L'artiste n'eut guère le temps de se réjouir ; une effroyable douleur s'empara de tout son corps et il s'écroula. Il se réveilla, ignorant où et quand, courbaturé et grimaçant, mais sa tête reposant sur une vieille cape. Il porta une main à sa lèvre gonflée et se mit à gratter à l'aveugle le sang séché sur son menton. Nori ne tarda pas à se pencher sur lui.
-Attends, attends. Tiens, dit-il en l'aidant à s'asseoir avant de lui passer une écuelle d'eau.
Illyrhïs but un peu avant de se débarbouiller tandis que le nain devançait ses interrogations.
-Nous sommes prisonniers du roi Thranduil. Ses négociations avec Thorin ont mal tourné et on croupit là depuis deux jours. Tu as faim ? Il me reste de leur foutue verdure…
[… … …]
-Notre libération vous aurait coûté une poignée de perles-…
-De gemmes, corrigea Balin.
-… et vous avez refusé ?! Vous avez de la chance de ne pas être dans la même cellule que moi, parce que Sa Majesté mériterait de s'en prendre une !
A défaut de pouvoir étrangler Écu-de-Chêne, Lily était pendu aux barreaux de sa geôle.
-A ta place, je ne la ramènerais pas ! Riposta Glóin. Parce que tu as été un sacré boulet dans la forêt, et c'est Thorin qui t'a porté !
-D'ailleurs ce sont sûrement tes beuglements qui ont attiré les araignées, renchérit Dwalin. Et puis j'ai deux ou trois questions à te poser concernant ta magie !
-Oui, eh bien étant donné la façon dont vous me parlez, vous allez attendre les réponses un moment !
-Par Mahal ! La prochaine fois je cognerai assez fort pour te déchausser les dents !
- « La prochaine fois » ?! Ce n'est quand même pas vous qui m'avez ouvert la lèvre ?!
-Si ! Ça a même été mon premier plaisir depuis le début de cette quête !
-Oh ! Vous n'êtes qu'une brute !
S'ensuivit un concert de reproches et de provocations, certains tentant d'apaiser la querelle, d'autres l'envenimant. Elle perdura jusqu'à l'arrivée de gardes menés par celui que Nori présenta à l'artiste comme étant le prince Legolas.
-Il semble que le magicien a recouvré ses esprits… Le roi veut te parler. Je te déconseille de nous donner la plus mince raison de dégainer.
Les deux elfes se toisèrent, le blond avec méfiance, l'autre avec mépris.
-Tss. Épargnez-moi vos menaces. Si j'étais un sujet d'inquiétude, je serais pieds et poings liés à l'écart du reste de vos prisonniers, sous constante surveillance.
-Nous nous sommes montrés charitables par égard pour ton sang elfe et ton jeune âge, mais nos dispositions pourraient bien changer. Alors fais attention au ton que tu emploies.
-Pour votre gouverne, sachez que je vais sur mes deux cent soixante-dix ans ! Et je m'étonne que vous osiez parler de charité quand vous capturez et refusez sa libération à une troupe qui ne faisait que passer !
-Si tu projettes de plaider la cause de ces nains, je t'invite à mesurer tes propos ; mon père pourrait estimer inutile de vous garder tous en vie.
Par la suite guidé sous bonne escorte jusqu'au maître des lieux, Illyrhïs se retrouva transpercé par un regard glacial. Plusieurs gardes, dont leur capitaine et le prince, se tenaient prêts à intervenir, épées au clair, flèches encochées. Thranduil tournait lentement autour de cet elfe aux curieuses oreilles, plus âgé que ses traits et sa petite taille ne le suggéraient s'il se fiait à ce que son fils venait de lui rapporter. Dans les yeux de ce roi, Lily se sentit comme une bête de foire examinée. Pouvait-on l'exposer ou valait-il mieux la cacher ?
-Mes hommes ont trouvé sur toi un contrat… Quel genre d'elfe, si c'est bien ce que tu es, s'acoquine avec des nains, souhaite vivre parmi eux ? Expert en dragons… Où donc Écu-de-Chêne a-t-il été dénicher pareil fabulateur ? Vous devez être aussi désespérés l'un que l'autre pour vous satisfaire d'une alliance, de conditions aussi discutables…
Sa dispute avec Dwalin avait déjà bien échauffé l'artiste, aussi ne supporta-t-il pas le dégoût à peine dissimulé dans la voix de Thranduil. Sa rage enfla néanmoins dans un silence buté auquel le roi elfe se heurta jusqu'à, perdant patience, se pencher sur Illyrhïs.
-C'est l'éternité que tu vas passer dans mes cachots, si tu t'obstines à me défier. Tes amis nains vont vieillir, mourir, pourrir… Leur compagnie te sera alors moins agréable mais il sera trop tard pour m'implorer.
Enfin Lily répliqua, un orage dans la gorge.
-De bon cœur ou non, ces nains m'ont accordé leur aide et leur protection. Ils auraient pu me chasser, ou m'abandonner dans votre forêt… mais ils ont bien voulu de moi et en ont assumé les responsabilités.
Il termina en martelant ses mots.
-J'appartiens à cette compagnie et j'en partagerai le sort !
L'espace d'un instant, Thranduil ne laissa plus paraître aucune émotion, puis il lâcha un bref rire dédaigneux et reprit ses distances.
-Nous ne tirerons rien de cette anomalie ; Écu-de-Chêne en a déjà fait sa loyale attraction. Ramenez cet animal à son maître.
C'est ainsi que, non seulement l'artiste fut redescendu dans les cachots, mais il fut aussi jeté aux pieds de Thorin au lieu d'être renvoyé à Nori. Plus touché par les insultes du roi elfe qu'il n'était prêt à l'admettre, Illyrhïs réajusta ses vêtements, ses mains accusant un léger tremblement, tandis que les gardes s'éloignaient.
-As-tu pu conclure un marché ? S'enquit avidement Balin.
-Pourquoi est-ce qu'ils t'ont changé de cellule ? Voulut plutôt savoir Kíli.
Lily prit le temps de souffler, de se calmer avant de répondre. Pas trop longtemps non plus car, depuis la geôle d'en face, le vieux nain et son frère le fixaient.
-Navré, Balin. Tout ce qui intéressait notre hôte était que je lui livre une étude complète de ma personne -sans doute pour nourrir son sentiment de supériorité- mais j'ai refusé de lui révéler quoi que ce soit. J'imagine que le changement de codétenu est sa manière de se venger. Il espère peut-être me tuer d'ennui.
Son apparente nonchalance ne trompa ni Balin, ni Dwalin, encore moins leur chef, puisque tous trois pouvaient voir sa raideur. Il n'y avait pas tellement besoin de réfléchir pour comprendre ce qui s'était produit. Le mystère, en opposant sa dignité à l'arrogance, avait perdu en exotisme, se rapprochant de l'aberration. Dwalin se contenta de grogner, Écu-de-Chêne d'ignorer la pique qui lui était destinée, mais le vieux nain, qui n'arrivait pas à voir autre chose qu'un jeune elfe dans la mauvaise compagnie, se lissa tristement la barbe lorsque l'artiste se détourna d'eux et s'enfonça dans sa cellule.
[… … …]
Jour 3 d'incarcération
-Arrêtez-moi si je fais erreur mais… notre évasion repose sur la survie -supposée- de Bilbon et sa capacité à pister une patrouille elfe sans être repéré, puis à infiltrer le cœur du royaume, récupérer les clés de nos geôles pour enfin nous mener à la sortie, résuma tranquillement Illyrhïs.
Allongé, doigts entrecroisés sur son ventre et cheveux épars, il observait le plafond depuis… arf, peu importait.
-Sans vouloir jouer l'oiseau de mauvais augure… On n'aurait pas un plan B ? Juste au cas où le premier cafouillerait quelque part…
Il y eut deux ou trois raclements de gorge, quelqu'un toussota, et ce fut tout.
-Ouais… Eh bien c'est pas gagné.
Jour 5 d'incarcération
- « Une puce, un poux, assis sur un tabouret, jouaient aux cartes… »
-Tais-toi…, ordonna Thorin, sinistre.
-Si mes chansonnettes vous incommodent, je suis tout à fait ouvert à la discussion. Sachez d'ailleurs que vous aurez beau les fixer toujours plus intensément, ces barreaux ne s'écarteront pas plus qu'ils ne fondront.
-Tu peux te taire de ton plein gré ou je peux te bâillonner.
-Alors là, je demande à voir.
Jour 5 d'incarcération, bis
Écu-de-Chêne et Lily étaient presque aussi haletants l'un que l'autre, cependant le nain avait réussi à coucher l'artiste sur le ventre et pesait désormais de tout son poids sur son adversaire dont il tordait les bras dans le dos.
-Agile… mais pas assez endurant, commenta le roi.
Illyrhïs devait s'avouer vaincu même si, là encore, la faute en incombait au terrain.
-Je prendrai ma revanche quand j'aurai un peu plus d'espace… Nous en reparlerons alors.
Sur ces mots, il risqua un coup d'œil par-dessus son épaule et…
-Le roi sous la Montagne sait donc sourire… Me fera-t-il grâce du bâillon ?
-Seulement si tu promets de te taire.
Une seconde. Deux.
- « … la puce perdait. »
Jour 5 d'incarcération, conclusion
Lorsque les gardes apportèrent leur dîner aux nains, ils découvrirent l'elfe de la troupe bâillonné et attaché aux barreaux de sa cellule avec ses propres écharpes. Le tableau était si inattendu -un peu perturbant aussi- qu'on informa Legolas de l'incident.
-Voilà comment ta loyauté est récompensée, railla-t-il Lily en le faisant libérer de ses entraves.
Ce à quoi l'artiste rétorqua après avoir levé les yeux au ciel.
-Vous ne comprenez rien. Nous avons justement resserré les liens.
Le prince secoua la tête comme un chat qu'on aurait éclaboussé, mi-sidéré mi-indigné… et surtout muet. Thorin prit le relais depuis le fond de la geôle.
-Excuse-moi ?…
Impassible, Illyrhïs poursuivit à l'adresse de Legolas, tendant les mains à travers les barreaux.
-Vous voyez ? Je peux avoir ma part de salade, maintenant ?
Jour 8 d'incarcération
Chacun avait mis plus ou moins de temps à adopter le volume sonore adéquat afin de converser avec son camarade de cellule ou avec ceux des geôles les plus proches sans être entendu de tous les cachots mais, à présent, les journées s'écoulaient dans un silence entrecoupé de chuchotements.
-Mon frère ? S'étonna Lily. Comment savez-vous que-… Ah ! C'est vrai que je l'ai mentionné durant l'affrontement avec les araignées. Non, il ne viendra pas m'aider ; je l'avais quitté depuis déjà plusieurs semaines quand je vous ai rencontré. Il est effrayant -très effrayant- d'allure, pour commencer. Et puis il a un abominable caractère. Deux éléments qui ne feraient que compliquer mon intégration chez, eh bien… à peu près tout le monde. Mais il est scandaleusement puissant et nous cultivons un lien particulier grâce auquel mes pouvoirs ont pu ressurgir l'espace d'un instant. Évidemment, si j'avais pu réitérer l'exploit, et ce sans m'évanouir ensuite, nous serions tous loin d'ici.
L'artiste, assis en tailleur et visiblement frustré, appuya sa mine boudeuse dans la paume de sa main, tapotant son genou des doigts de l'autre.
-Est-ce qu'au moins tu sais ce qui étouffe ta magie ?
Écu-de-Chêne se tenait les bras croisés de l'autre côté de leur cellule, une jambe étendue, la seconde repliée. Illyrhïs soupira lourdement.
-Une plaisanterie de Mère Nature. Celle-là même qui est en cause dans l'arrêt précoce de mon processus de maturation et mon incapacité à tenir l'alcool. Elle me rend sensible aux forces, hm… spirituelles ? Qui parcourent le monde, et lorsque celles-ci sont néfastes… mes pouvoirs se montrent capricieux jusqu'à parfois totalement cesser de répondre. Dans les cas les plus extrêmes, le mal peut en venir à me ronger directement*.
Il considéra gravement le roi avant qu'un sourire ne vienne adoucir son expression.
-Vous m'avez soustrait à une mort infiniment plus atroce que d'être dévoré par ces araignées, et je ne crois pas vous avoir encore remercié pour ça.
Là-dessus, il inclina légèrement la tête, porta l'index, le majeur et l'annulaire de sa main droite à son front -il marqua une hésitation- puis à son cœur. Le pouls et la respiration de Thorin s'accélèrent. Il avait conscience de la solennité du moment sans bien sûr être capable de traduire ces gestes. Aussi demanda-t-il leur signification sans pour autant sembler s'émouvoir.
-Le front, c'est pour le respect, l'éclaira l'elfe. Le cœur… c'est pour l'allégeance.
Alors Écu-de-Chêne ne sut plus quoi penser. Il ouvrit la bouche mais la referma aussitôt. Des sentiments contradictoires le remuaient, s'affichant de façon heureusement illisible sur son visage. Face à ce tumulte, sa belle assurance déserta Lily qui détourna le regard en rougissant.
-En… Enfin si vous en voulez !
Le roi n'avait aucune solide raison d'accepter. Pas davantage de refuser. Il allait trancher quand, pour la troisième fois ce jour-là, Tauriel descendit dans les cachots, gagnant rapidement la geôle de Fíli et Kíli.
*On pourrait se demander comment Lily peut ne pas se trouver mal en présence de Bilbon, donc de l'Anneau.
N'oubliez pas que l'Unique est doté d'un pouvoir immense et d'une volonté propre.
Il sait se faire discret au besoin.
