Chapitre 38
- Black Rock ?
Sam, assis devant son ordinateur, les cheveux exhalant encore l'odeur du shampooing, hocha la tête. La technologie moderne aidant, il n'avait eu aucune difficulté à localiser l'endroit indiqué par les coordonnées GPS.
- Ouais, confirma-t-il à son frère, penché sur son épaule. Au beau milieu du désert. À des dizaines de kilomètres du premier bled.
Le cadet avait l'air sombre. Si l'information était juste, elle fournissait sans doute un indice du plan fomenté par le Ciel.
- T'avais raison, prononça-t-il. Ils veulent l'atomiser. C'est pour ça qu'ils ont choisi un lieu aussi perdu.
Sam adressa à Dean un regard entre espoir et désarroi. Ce dernier sembla déconcerté, mais sans doute moins par les conclusions de son cadet que par sa propension à prendre les dires du démon pour argent comptant.
- On n'en sait rien, tempéra-t-il en fixant Sam d'un air de raison. Hey, j'ai dit ça comme ça... Attends, t'as vu d'où vient l'info ?
Sa réticence à la considérer fiable crevait les yeux, ce qui n'étonna guère son frère, qui pivota sur sa chaise pour mieux le regarder en face.
- Les démons mentent et manipulent, ok, mais ça ne veut pas dire qu'elle t'a forcément dit des conneries, suggéra-t-il. Je te rappelle que c'est un démon, qui nous a mis sur la piste de Gloucester.
Désormais debout à un mètre, Dean soupira en secouant la tête.
- Qu'est-ce qu'elle a dit, exactement ? reprit le puîné.
- Mais rien, s'agaça son frère.
- Elle t'a filé le papier, et c'est tout ?
- Nan, je te l'ai déjà dit trois fois, elle m'a servi ses salades sur Rowena qui nous demande de nous tenir à carreaux mais que ça arrangerait pas mal de ces enflures qu'on se salisse les mains à leur place, même si on n'a qu'une chance sur mille. Ils veulent attendre que d'autres fassent le ménage pendant qu'ils restent planqués, exactement ce qu'on ne fait pas !
Il soupira de nouveau et fit lentement un tour sur lui-même en se frottant la mâchoire.
- J'ai l'impression que dans un sens ou dans l'autre, on se fait blouser, Sammy. D'abord Cass qui nous flanque au placard, et maintenant Rowena qui nous dit de rester à l'écart... si c'est vrai... Ça pue. De plus en plus.
- On navigue à vue, ça c'est sûr, admit Sam en se levant. Mais depuis le début, en fait. Si t'as un meilleur plan, je t'écoute, Dean.
Le premier-né vit les yeux de son frère qui le fixaient avec ferveur. Et, détestant cela, il lui demanda :
- T'es en train de me dire que tu veux aller voir ? C'est ça ? Tu veux qu'on traverse le pays d'est en ouest et qu'on aille se paumer au milieu de nulle part au cas où le larbin de la Reine des Enfers nous a pas pris pour des cons ? Histoire de vérifier que le joujou du faux prof sert à autre chose que dessiner une marelle ?
Et en disant cela, il repassa dans sa tête les solutions alternatives qu'ils avaient déjà envisagées et toutes écartées.
- Ecoute, glissa Sam, bras ballants. Je vois pas ce qu'on peut faire d'autre... C'est soit ça, soit on fait ce qu'ils disent. Cass et Rowena. On arrête. On laisse faire.
Cette solution non plus, n'emporta pas l'adhésion de Dean. Et pourtant, en observant son frère d'yeux pensifs, songeant avant tout au risque que courait ce dernier, comme si lui-même n'était pas concerné, il eut vraiment l'envie de déposer les armes.
- J'en sais rien, Sam...
Face au trouble de son aîné, dont il interpréta mal l'origine, le cadet se rapprocha et lui dit :
- Ce que je veux, je crois que c'est la même chose que toi... Ça me plait pas, mais ce qui compte c'est que le problème de Chaos soit réglé, et je pense vraiment que Thot nous a donné de quoi y contribuer. J'ai pas envie d'avoir fait tout ça pour rien, et surtout, j'ai pas envie de me dire qu'on aurait pu agir si demain, les choses dérapent.
Dean haussa les sourcils d'un air grave, puis hocha une fois la tête. En dépit de son sentiment d'être au pied du mur, coincé entre le marteau et l'enclume, il n'entrevoyait aucun autre moyen d'action suffisamment clairement pour s'opposer plus fermement à poursuivre sur la voie qu'ils avaient commencé à suivre. Et puis, il n'eut ni le désir ni la force de braver une fois de plus l'avis de Sam.
- Ok, acquiesça-t-il alors d'un air quelque peu résigné. Ok. Faisons comme si on n'avait pas toutes les raisons de prendre l'info de cette pourriture de démon avec des pincettes et allons jeter un œil. Mais juste un œil. Si on trouve rien...
- T'inquiète, souffla Sam d'un rictus rassurant. J'ai pas l'intention de nous lancer dans la traversée du désert.
Dean eut un mouvement de tête et faillit presque sourire.
- Bon, proposa-t-il enfin. Qu'est-ce qu'on a sur cet endroit ?
Ils passèrent près d'une heure à compiler les données accessibles et à préparer leur périple. Pour leur point de chute, l'état des lieux fut rapidement dressé : High Rock Canyon, dans la partie nord-ouest du désert Black Rock, à proximité des frontières de l'Oregon et de la Californie. Un point quelconque, perdu dans la nature dont les deux bourgs les moins lointains, à des dizaines de kilomètres à l'est et à l'ouest, n'atteignaient pas au cumul une population à quatre chiffres. Ils étudièrent rapidement l'itinéraire pour établir le trajet le plus direct. En abordant la question de l'opportunité d'un retour au bunker, qui fut finalement écarté. Le détour aurait été trop grand, pour un intérêt minime, leur repaire n'ayant rien de déterminant à offrir pour la réussite de leur entreprise. Et, s'il fallait en croire le démon, le temps était compté avant que les anges passent à l'action.
Ils décidèrent ainsi de partir directement, calculant une arrivée fort tard le lendemain soir, s'ils allaient bon train, qu'ils se relayaient et que l'Impala tenait le choc, ce qui ne fit même pas débat. Dean alla prendre une douche, Sam s'occupa des provisions pour le voyage, et après une collation sur le pouce ils se mirent en route, sans la moindre idée de ce qui les attendait vraiment au bout du chemin.
Les premières heures leur parurent aussi longues que monotones, mais le soir tomba paradoxalement plus vite qu'ils ne s'y étaient attendus. Alors qu'ils étaient restés silencieux, presque muets depuis leur départ pour ce voyage qui allait compter parmi les plus longs de leur vie de chasseurs, la baisse de luminosité sembla les réveiller un peu. Un panneau des plus originaux, qui indiquait la direction de Saint-Louis, attira l'attention de Sam dont les yeux s'étaient usés sur son téléphone à tenter d'optimiser le temps de route, et son regard glissa pudiquement vers Dean, à la place conducteur, qui donnait l'air de ne faire plus qu'un avec le siège et le volant. Sam vit combien son frère était tendu et soucieux, et cela lui fit mal après la douce parenthèse de leurs ébats où il lui était apparu si libre et léger. Presque heureux.
- Dean, l'interpella-t-il à mi-voix, l'air inquiet. Ça va ?
L'aîné de la fratrie lui adressa un bref regard en prenant une inspiration silencieuse. Il répondit un instant plus tard, en fixant son regard sur la route plus fréquentée qu'espéré :
- Ça va. Le trafic me met les nerfs en pelote. Manquerait plus qu'on se farcisse les bouchons comme deux banlieusards.
Là n'était pas la véritable raison de son traças, mais Sam fit comme si.
- Saint-Louis n'est pas loin, c'est normal... Au pire, on peut essayer de contourner par la 270 et repiquer plus haut... Attends, je vérifie si ça roule. J'aurais dû y penser avant, c'est pas la ville où on a les meilleurs souvenirs.
Il activa l'écran de son téléphone, écarta deux doigts pour dézoomer sur la carte en tâche de fond qui les suivait en temps réel, et examina leurs options en repensant à leur affrontement, il y avait une éternité, avec le polymorphe qui leur avait attiré bien des ennuis, surtout à Dean. Ce dernier soupira sans se faire entendre, sensible aux efforts de son frère mais agacé par leur futilité.
- Laisse tomber, intima-t-il. On verra bien.
Il soupira encore, pensant garder pour lui ce signe de lassitude, mais Sam n'en rata rien.
- Dean, répéta-t-il alors gravement. Si ça ne va pas, on peut s'arrêter et discuter... Si tu le sens pas, je...
- Sam, arrête, pria-t-il sans force. S'il te plaît.
Le cadet ne dit plus rien, scellant ses lèvres sans quitter son frère des yeux.
- On a pris notre décision, alors on va s'y tenir, plaida Dean dont les cernes se firent plus visibles sous la lumière intermittente des phares environnants. Mais... Pas savoir dans quoi on met les pieds, ni si tout ce qu'on a fait jusqu'ici a seulement un sens... Je me sens pas bien avec ça. Et je te parle même pas des dix états qu'on va traverser parce qu'un démon nous a gribouillé quatre chiffres sur un papelard. J'sais pas, j'ai un mauvais pressentiment.
Sam chercha ses mots. De ceux qui ne nieraient pas la réalité des failles de leur plan, qui sauraient réconforter son frère et qui ne mettraient pas trop en évidence ses propres questionnements. Équation ardue, qu'il résolut comme il put.
- On en a vu d'autres... On sait qu'il n'y a rien de facile, mais on est tous les deux. Quoi qu'on trouve là-bas, on saura gérer.
Il trouva sa tirade si médiocre qu'il préféra ne rien ajouter. Dean aurait pourtant aimé y croire autant que lui, mais un détail, auquel il s'en voulait d'accorder de l'importance, parasitait ses pensées,
- J'espère que t'as raison, formula-t-il après un instant. C'est juste que... j'espère surtout qu'on ne fait pas ça pour de mauvaises raisons, tu comprends ?
Dean regardait droit devant lui, mais même sans le voir, il sut que les yeux de son frère, muet, étaient tournés vers lui.
- Non, fit alors tomber Sam comme un couperet. Je suis pas sûr de te suivre... De quelles mauvaises raisons est-ce que tu parles ?
L'aîné des Winchester sentit une pointe d'anxiété le piquer à l'endroit du cœur. Mais, ce sentiment de lassitude qui l'avait envahi de nouveau, comme si sa rencontre avec le démon avait fait resurgir la prédominance des aspects les plus désespérants de leur vie, semblait avoir aussi partiellement anesthésié ses scrupules à évoquer un sujet qui, pour Sam, était inexistant.
- Désolé, Sam, soupira-t-il encore. Je voulais pas t'en parler parce que... je sais que ça en vaut pas la peine ; que ça a pas d'importance. Mais... J'ai des excuses à te faire. J'ai pas été tout à fait honnête avec toi.
Sam, soudain inquiet, sentit s'humidifier les pores de sa peau. Dans le même temps, le rythme de ses battements de cœur forcit, et en retenant quelque peu son souffle il s'enquit :
- À quel sujet ? Du démon ?
Dean aurait préféré que ce fût le cas.
- Non. Pas le démon. Les Érotes.
Et en posant sur son cadet un regard repentant, il avoua :
- Je te parle de Pothos. L'autre soir, quand tu m'as trouvé dans ton lit, que tu as cru qu'il était revenu... T'as pensé que je dormais mais j'étais réveillé. J'ai entendu ce que tu as dit.
Le regard de plomb de Sam aurait conduit Dean à reporter les yeux devant lui même s'il n'avait pas été au volant. Sam qui, semblant se figer un instant, toute pensée paralysée, sentit tout à coup le chaud le gagner et son cœur s'emballer, au point de devoir tourner la tête vers l'extérieur, l'air épouvanté, une main venant machinalement couvrir son menton. Il avait presque oublié cet instant d'égarement où, dans un moment de faiblesse, si heureux de retrouver les trop chastes bras de son frère, il lui avait avoué sa honte. Il avait cru cette confession perdue dans l'air ; captée par personne. Et découvrir que, depuis trois jours, Dean avait indubitablement chaque mot en tête, lui serra affreusement le ventre et la gorge.
- Pourquoi t'as fait semblant de dormir ? laissa-t-il monter dans l'habitacle, d'une voix moribonde, au bout d'un temps indéfini. Pourquoi t'as rien dit ?
- J'ai pas su quoi te dire, répondit son aîné longtemps après, l'air démuni. C'était plus facile de faire comme si j'avais rien entendu... Je me disais que si c'était vraiment important, tu m'en reparlerais le lendemain... T'as rien dit, je... J'ai pensé que c'était pas un sujet.
- Et maintenant t'as changé d'avis ? décocha Sam d'un ton rude sans réussir à braquer les yeux sur son frère. Pourquoi tu m'en reparles maintenant ? Tu crois que j'espère le retrouver là-bas ? Que c'est ce qui motive ma décision de suivre la piste ? Que j'attends de le revoir pour qu'on puisse enfin s'envoyer en l'air ?
C'était presque en criant qu'il avait prononcé sa dernière phrase, et il le regretta à la seconde où ses tympans cessèrent de vrombir. Il vit Dean, passif, essuyer sans broncher le coup de tonnerre puis se défendre sans force :
- Je pense pas ça du tout. J'ai aucun doute sur tes motivations, c'est pas le problème, Sam. Mais je sais aussi qu'on paie les pots cassés chaque fois qu'on a affaire à ces enflures. Et que si ce que t'as ressenti est du même acabit que ce qu'on a ressenti quand il nous a Touchés...
- Ça n'a rien à voir, cracha froidement Sam dont la vexation était aussi grande que la colère.
- T'en es sûr ? osa défier son frère d'un coup d'œil soucieux. Si quelque chose s'est passé quand tu l'as touché, c'est...
- Il ne s'est rien passé ! tempêta Sam qui, au comble de l'humiliation, rejetait en bloc toute conséquence au geste miséricordieux qu'il avait eu à l'endroit du dieu du Désir. Tu te rends compte que... Que t'es en train d'insinuer que mes choix sont influencés par ce... truc ridicule que j'ai ressenti rien qu'une minute ? Tu réalises à quel point c'est insultant ?!
Mortifié, il soupira de révolte en passant à travers la vitre de sa portière un regard où parurent monter des larmes indignées.
- Je regrette tellement de te l'avoir dit, putain..., se blâma-t-il. Pourquoi est-ce qu'il a fallu que j'ouvre ma gueule...
Dans chacun des mots qu'avait prononcés son cadet, Dean perçut sa honte immense, ses regrets infinis et se révolte absolue. Comme autant de notes accordées. Et parce qu'à ses oreilles, elles composaient la partition de la douleur de Sam mieux que des noires et des blanches couchées sur le papier, le premier-né sentit ses yeux le piquer et sa gorge se serrer.
- Je te demande pardon, Sammy, fit-il en ayant du mal à contenir son émotion. J'aurais pas dû te dire ça. Je sais que tu peux pas les encadrer plus que moi, je... Je voulais juste m'assurer que... Que ça allait.
Sam en voulut à son frère, abominablement. Le temps d'un battement de cœur. Puis lui revint en mémoire ce malaise qu'il avait ressenti plus tôt, au son de ses propres mots, alors qu'il avait semblé vanté les qualités de Pothos. Cela lui semblait si irréel... Mais comment reprocher à Dean de s'interroger sur son ressenti profond, après ce qu'il lui avait dit par deux fois, quand lui-même se troublait de l'ambiguïté de ses propos ? Révolté contre l'aberration de ses réactions, Sam donna un coup sec et violent contre la garniture de porte qui fit sursauter son frère, et qui crut l'entendre grogner :
- Ce n'est pas juste...
Dean serra les lèvres et se flagella mentalement d'avoir été trop franc. Il aurait voulu revenir deux minutes en arrière et ne pas poser la question fatidique, mais en dépit de tous les aléas temporels et dimensionnels qui avaient émaillé leurs années passées, il n'avait présentement aucun moyen de réaliser son souhait. Profondément navré, il ne put que dire, dans une parfaite banalité :
- Je suis désolé, Sam. Je sais que c'est injuste de t'avoir demandé ça. J'aurais jamais dû.
Une injustice, Dean en voyait une autre. Celle qui les avait frappés tous deux, obligés de subir le tsunami qu'avait provoqué la prise de conscience des sentiments latents qui habitaient leurs cœurs. Elle leur avait été imposée, sans avertissement ni voie de sortie, et le souvenir des souffrances qu'elle avait entraînées restait vif. Mais il ne lui aurait servi à rien de rappeler cet état de fait. Sam, néanmoins, avait tout autre chose en tête, et en faisant tout son possible pour dompter sa fureur, il maugréa :
- C'est pas de ça que je te parle... C'est pas toi. C'est moi. Je te tombe dessus parce que t'appuies là où ça fait mal mais tu le mérites pas. Si nos places étaient inversées, et que tu m'avais dit ce que je t'ai dit l'autre soir... je me poserais exactement les mêmes questions que toi. Je trouve même que tu le prends trop bien.
Dean lui laissa le temps de se calmer, content malgré tout de voir son frère sembler revenir à de meilleurs sentiments. Mais il refusa que Sam fût trop dur envers lui-même, car à ses yeux, il n'avait pas le moindre reproche à se faire. Alors, comme il le vit s'enferrer de nouveau dans le silence, l'aîné des deux hommes déclara :
- T'as écouté ton cœur, Sam. T'as fait preuve de générosité parce que t'es comme ça. Et je suis heureux que tu le sois. Avec le recul... je me dis que c'était la meilleure chose à faire. Heureusement que t'étais là, parce que moi j'en n'aurais pas été capable.
La bouche enfouie dans sa main, coude collé à la vitre, Sam tourna lentement les yeux vers son frère dont le regard était braqué sur la route.
- Tu le penses vraiment ? lui demanda-t-il bientôt timidement.
Dean haussa les épaules avant de répondre, sans déplacer son regard :
- Ça m'aurait pas dérangé qu'il y reste, j'aurais pas pleuré sur son sort. Mais j'aurais eu le plaisir de le voir crever, et après ? Ça aurait rien changé pour nous, sauf à nous causer encore plus de problèmes. Ça m'a juste... mis en colère, quand tu m'as dit que tu te sentais un peu déboussolé. En colère contre lui. Si tu l'avais pas aidé, au moins t'aurais rien ressenti de tout ça.
Sam aurait sauté au cou de Dean s'il n'avait pas été au volant. Ému par sa compassion et sa sollicitude, il eut envie de pleurer et se détesta de l'avoir si âprement houspillé.
- S'il te plaît, ne m'en veux pas, implora-t-il.
- De quoi ? l'épaula son ainé d'un léger sourire tendre. De t'être repris une claque pour avoir jouer le saint-Benard ? Ou pour m'avoir soufflé dans les bronches ?
- Option B, dit-il en sentant son cœur s'alléger d'un poids insupportable quand les yeux de Dean croisèrent les siens.
- J'ai rien à te reprocher, assura ce dernier. Loin de là. Et c'est juste que je m'inquiète, p'tit frère ; je veux surtout pas que tu fasses les frais de tout ça plus qu'on l'a déjà fait.
Combien Dean se souciait de lui, encore plus que d'habitude, apparut à Sam avec tellement d'évidence que la honte de l'avoir si rudement malmené l'emporta sur celle d'avoir trop parlé trois soirs plus tôt. À moins qu'il ait bien fait. La réaction tout en pudeur de son frère lui rendit force et, finalement, il éprouva du soulagement à ne plus se sentir devoir taire ce trouble qui l'avait visité. Il posa alors la main sur l'épaule de Dean dans un geste de pure affection et de repentance, puis en lui adressant un bref regard, l'aîné lui frictionna la cuisse avec énergie, un sourire complice leur permettant de se réunir.
Pendant un instant, ils en restèrent là. Dean ne posa aucune autre question, et Sam se demanda s'il était utile d'ajouter quoi que ce soit. Mais il voulut au moins rassurer son frère et, avec mesure, attesta d'un regard doux :
- J'ai les idées claires, Dean, je te jure que t'as pas à t'en faire. J'ai pas trop compris ce qui m'est arrivé à ce moment-là, mais...
- On n'est pas obligés d'en parler, l'interrompit son frère afin de lui épargner tout inconfort. Si tu vas bien c'est tout ce qui m'intéresse. Sauf si ça te fait du bien qu'on en parle.
Sam y réfléchit une seconde. Il ne fut pas sûr d'avoir très envie de poursuivre sur le sujet, mais eut l'impression d'en avoir besoin. Et de le devoir à Dean, quitte à l'indisposer.
- On n'en a jamais vraiment rediscuté, releva-t-il d'une voix lourde. Sauf un peu l'autre soir, mais... Tu m'as pas vraiment posé de questions.
Dean temporisa une seconde, puis mit en avant :
- Tu lui as donné une main, il a pris le bras. Rien d'étonnant, vu le personnage. J'en étais resté là, j'ai pas vu l'intérêt de te demander les détails. Mais je me doutais pas... ou plutôt, j'avais même pas envie de penser qu'il pouvait y avoir autre chose.
La suite, Sam la connaissait : Dean n'avait pas su de quelle façon réagir en recueillant les confidences de son frère, et avait sans doute espéré que le problème n'en fût déjà plus un.
- De tout ce que j'ai pu trouver dans les bouquins à leur sujet... J'imaginais pas que leur contact serait si lourd de conséquences, évoqua Sam, accablé. On est comme... marqués ; reliés à eux d'une manière que je n'ai même pas envie de comprendre, et parce que c'est Pothos qui nous a Touchés, c'est avec lui que c'est le plus fort.
Il s'interrompit, affecté par cette réalité qui s'imposait encore plus fortement à lui à présent qu'il la verbalisait. Dean, mal à l'aise, le laissa reprendre à son rythme.
- En l'aidant, je n'ai fait que pousser ce... Ce lien à un niveau supérieur, reconnut le cadet. Je l'ai ressenti. Quand j'ai vu qu'il était là, j'ai essayé de le repousser, de me battre contre lui, mais quelque chose m'en a empêché. J'étais... comme paralysé. J'ai essayé de me dire que c'était par peur, mais ce n'est pas vrai... Il a... Il a essayé de... De me séduire, et... il m'a troublé. Mon corps... s'est dissocié de ma tête, j'ai... Je crois que j'ai vraiment été tenté de lui dire oui, pendant une seconde. Si t'étais pas arrivé...
Il eut un reniflement amer alors que son frère écoutait sans bouger, l'air consterné.
- J'ai ressenti ce truc que j'ai détesté, reprit Sam d'une voix douloureuse. Ça m'a rappelé ce que j'ai ressenti au tout début pour toi, ce désir tombé de nulle part auquel je comprenais rien, mais c'était complètement différent. Pour toi, c'était... l'expression d'une part de moi. La découverte d'une envie, et même... d'un besoin, mais la peur de tout foutre en l'air, et de te perdre.
Il fit une nouvelle pause, cherchant à mettre de l'ordre dans ses idées sans se laisser submerger par elles. Dean, profondément impacté par ce qu'il entendait, paraissait ailleurs même s'il ne s'était jamais senti aussi connecté à son frère.
- Tu crois... qu'il t'a hypnotisé, ou un truc du même genre ? demanda-t-il d'un ton transi.
Sam tressaillit au son de la voix de Dean, qui ne lâchait pas la route, et afficha un rictus affligé.
- Si c'est ça, alors on s'est hypnotisés l'un l'autre, livra-t-il à mi-voix. Ce que j'ai ressenti, je crois que lui aussi. Cette... attirance sans aucun sens. En y repensant je me sens tellement sale, putain... C'était une pulsion impossible â dominer, malgré toute ma rage envers lui. J'ai résisté, mais... j'ai pas réussi à faire autre chose que subir. C'était comme si je pouvais plus réagir normalement. Comme si j'étais sous l'emprise d'un dérèglement chimique.
Perturbé au possible, incapable de qualifier la nature de cette réaction qu'il abhorrait, il se tut, le regard vague et bas. Dean se trouva impuissant à lui apporter du réconfort, à lever cette culpabilité intense qu'il sentait chez lui, mais il essaya tout de même en théorisant peu après avec une précautionneuse délicatesse :
- C'était pas ta faute, Sam. T'as eu un moment de flottement parce que lui sauver la peau n'a pas été neutre, pour toi, contrairement à ce que son frère a essayé de nous faire avaler. Mais, je vois bien que t'es parfaitement lucide, là. Si j'avais su tout ça avant, je t'aurais même pas posé la question, encore désolé, j'ai été complètement con.
Il lui frictionna vivement l'épaule en le voyant éteint et, tentant de lui faire reprendre du poil de la bête :
- Allez, essaie de ne plus y penser, ok ? Pardon de t'avoir remis là-dedans. C'est derrière toi. Pas vrai ?
Il en avait à présent l'intime conviction mais voulut que son cadet puisse se l'entendre dire. Sam hocha la tête. Dean s'en contenta.
- Avec l'éloignement... et le temps... je suis sûr que ce que t'as ressenti finira par te faire ni chaud ni froid, ajouta-t-il en voulant en convaincre son frère et peut-être également s'en convaincre lui-même.
- J'ai dit que ça m'avait fait penser à nous, rebondit alors Sam en prenant soudain conscience de l'ambiguïté de ses propos et en s'effrayant de ce que son aîné risquait d'en conclure, mais ça n'a rien à voir, tu sais ? C'est le jour et la nuit... Ce que j'ai éprouvé pour toi quand tout ça a commencé... et que j'éprouve toujours... c'est quelque chose de vrai, et ça me fait du bien. C'est précieux à mes yeux, je ne veux surtout pas que tu penses que j'en souffre ou que je le regrette.
Sa déclaration ne laissa pas Dean indifférent, surtout maintenant, et le chasseur tenta inutilement de cacher son émotion.
- Hé, je sais, fit-il en la diluant dans une attitude nonchalante. Ça doit bien faire cinquante fois que tu me le dis.
Sam sourit de bon cœur en regardant ses pieds, l'air un peu gêné. Mais heureux qu'il n'y ait entre eux aucun malentendu.
- Et puis surtout, ajouta aussitôt l'aîné sur un ton plus sérieux, c'est exactement pareil pour moi.
Il échangea alors un profond regard avec Sam qui sentit ses yeux trembler et son cœur enfler démesurément dans sa poitrine. Il y accueillit toute la douceur, toute la bienveillance et tout l'amour que lui offrit Dean, et ce présent fut pour lui d'une valeur inestimable. Alors, d'une ferveur nourrie par sa certitude des sentiments qu'il nourrissait pour son frère et qui lui étaient parfaitement clairs, du moins le crut-il, il proclama :
- Je veux juste te dire que c'est toi que je veux, Dean. Rien que toi.
Il se moqua que celui-ci ressentît quelque embarras pour ce message. C'était ainsi : en cet instant plus que tout autre, Dean était le seul, homme, femme ou dieu, à habiter son cœur, et l'affirmer lui avait été aussi essentiel que remplir ses poumons d'air. Dean, les yeux songeurs, esquissa un sourire doux-amer, et préférant communier avec son frère par sa seule attitude - sa manière de garder le silence, de tourner brièvement la tête, de rester immobile - plutôt que par un surcroît de mots qui n'auraient pas été plus forts, il choisit de relancer, quelques instants plus tard :
- Tsss... Tu sais à quoi je suis en train de penser ?
Les yeux sur les lumières des véhicules qui roulaient devant eux dans la nuit, Sam esquissa un sourire sans joie malgré le plaisir réconfortant qu'il prit à plaisanter :
- Pour une gâterie pendant que tu conduis, tu choisis pas la route la moins fréquentée...
- Je repense à toutes les fois où on s'est retrouvés dans cette voiture, gros malin. Moi au volant, toi à côté... pendant toutes ces années, est-ce que tu t'es imaginé une seule fois qu'on aurait pu avoir une conversation pareille ?
- Pas une seconde, confirma Sam au bout d'un instant avec un soupçon de gravité, expirant sans bruit par le nez. On est là à parler de ce qu'on ressent l'un pour l'autre... De ce que ça nous fait faire ensemble, presque comme si c'était quelque chose de normal... Quand tu compares avec l'époque où tout ça nous était inconnu, ça fait un peu bizarre, c'est certain.
- C'est rien de le dire, abonda Dean.
Il sentit son cœur battre soudain plus fort. À la faveur de cette impression que l'instant serait peut-être bien choisi s'il voulait s'exprimer à cœur ouvert, et de sa tentation à le faire. Ses doigts se crispèrent autour du volant, et ses paumes le piquèrent d'une anxiété qui lui fut désagréable. Et il n'alla pas plus loin. Se convaincant que se livrer pleinement était peu opportun alors qu'ils roulaient tout droit vers un objectif incertain à l'enjeu potentiellement majeur... mais essentiellement retenu dans son élan par la crainte de laisser échapper quelque chose qu'il ne pourrait plus rattraper.
- En tout cas, y'a intérêt à ce que ce démon se soit pas foutu de nous, s'éleva-t-il sur un ton menaçant. Sinon, cette fois... c'est moi qui retourne voir Rowena pour qu'elle le passe au bûcher.
Sam amorça une ébauche de sourire qui se flétrit aussitôt. Et, songeant au messager des Enfers qui s'était apparemment lui-même attribué une seconde mission, il théorisa, l'air soucieux :
- C'est sûrement pas le moment de s'inquiéter de ça, mais... T'as pas l'impression qu'il se passe des trucs pas clairs, là en bas ? Rowena a l'air... contestée.
La relative inquiétude qui rendait irrégulier le timbre de son frère n'échappa guère à Dean, qui considérait l'hypothèse avec plus de détachement.
- À quel moment ce qui se passe là-bas t'a paru clair ? rétorqua-t-il, essentiellement dans le but de détourner Sam de ces questions parasites, et peut-être pour se rassurer aussi. Ça a toujours été coups fourrés et poignards dans le dos, tu le sais bien...T'en fais pas trop pour elle. Elle a conquis le trône, elle saura bien le garder.
Sam acquiesça d'un bruit de gorge taciturne qui ne l'avoua qu'à demi-convaincu.
- Hey, reprit Dean. C'est un démon. Cherche pas à démêler le vrai du faux ni à tirer un truc de ce qu'il a dit. Si ça se trouve, sa seule raison de vouloir que Chaos retourne aux oubliettes c'est parce qu'il flippe qu'en défonçant tout il fasse le ménage dans le bordel permanent de la Fournaise.
Sam ne trouva pas l'idée aussi farfelue que Dean le pensait.
- Moins plus moins égale plus, hein ? supputa le cadet.
- Quoi ?
Le téléphone de Dean, posé sur la banquette entre eux deux, empêcha Sam d'essayer de traduire. La vibration caractéristique de la réception d'un message leur fit baisser les yeux.
- Regarde qui c'est, commanda l'aîné tout en doublant un pickup à la lenteur exaspérante.
Un même espoir semblait les animer, comme si une information, un indice ou un signe du Ciel pouvait arriver sans prévenir et les aider à mieux comprendre où ils mettaient les pieds. Sam s'empara du téléphone sans se faire beaucoup d'illusions et resta quelques instants à le consulter, l'air perplexe. Sans rien dire.
- C'est qui ? interrogea Dean. Pas Cass ?
- Non, confirma son frère après une seconde. Rien à voir. Une certaine Amanda.
- Amanda, répéta-t-il sans la remettre. Amanda qui ?
- À toi de me dire, fit Sam d'un air innocent. Apparemment, elle a passé un bon moment, l'autre soir, au bar...
Il fallut à Dean un certain temps avant de retourner mentalement au Sundowner Bar.
- Oh... Ah, oui, cette Amanda-là, dit-il en arrondissant les yeux d'un air un peu gêné.
Il jeta un coup d'œil furtif à son frère sans intention de faire durer l'échange, mais le regard clairement attentiste de Sam l'incita à reporter aussitôt et plus longuement les yeux sur son cadet.
- Quoi, c'est rien, protesta Dean sur un ton impatient. J'ai bu un verre avec cette nana... Et alors ?
- Non, rien, concéda Sam d'une moue humble.
Il baissa le regard, ne sachant s'il avait envie de sourire ou de faire la tête. Et il fut le premier surpris de sa réaction car il n'en cerna pas la cause.
- Le courant est bien passé ? s'entendit-il demander presque par mégarde. Tu comptes la revoir ? Elle a l'air d'attendre une réponse, en tout cas...
Il rougit alors, à ce point honteux de la futilité d'une telle question qu'il se serait battu. Elle induisit surtout un sentiment de jalousie qu'il estima réellement ne pas nourrir, et à propos duquel il ne voulait surtout pas instiller le doute dans l'esprit de son frère.
- Sam, t'en as d'autres, des questions à la con ? maronna celui-ci, passablement hérissé. Tu crois que c'est elle que j'ai en tête ? En ce moment ? C'est tout juste si je me suis souvenu d'elle !
Il reprit sèchement le téléphone des mains de son cadet et poussa un lourd soupir, excédé de s'entendre se justifier. Sam, lui, marmonna un mot d'excuse et ils s'en tinrent là. Il fallut plusieurs minutes avant que le dialogue se renoue. Chacun se sentant bête, et cherchant le moyen d'effacer le malaise palpable qu'avait déclenché ce simple message comme Dean en avait sûrement reçu des centaines.
Mais c'était avant. Avant cette tempête qui s'était abattue sur eux et qu'ils avaient fini par traverser en s'accommodant des bouleversements qu'elle avait provoqués.
Des bouleversements dont, ils en prenaient conscience, ils n'avaient probablement pas encore dressé l'exhaustif inventaire.
