Stiles passa les portes du manoir avec une lourdeur non feinte. Il laissa les sacs de viande à l'entrée, fatigué de les traîner sans arrêt jusqu'à la pièce à vivre. Chaque jour s'enchaînait et se ressemblait trop, ce qui faisait que l'hyperactif perdait peu à peu sa motivation à gérer tout ça. La fatigue n'aidait en rien. Stiles dormait peu, très peu. La plupart des moments où il s'endormait, il lui arrivait de faire des cauchemars. C'était varié : un coup, le Nogitsune le possédait à nouveau, une autre fois, Donovan cherchait à le tuer, la fois d'après, il découvrait que les membres de la meute garderaient leur forme animale… C'était le pire scénario possible et qui pourtant semblait se confirmer, au vu de l'absence de nouvelles de la part de Deaton. L'adolescent secoua la tête et se força à penser à autre chose. Il ne fallait pas tomber dans le pessimisme ou bien il ne ferait plus rien de ses journées. Un grand loup au pelage ébène se frotta joyeusement contre ses jambes et Stiles esquissa un léger sourire. Doucement, il s'accroupit et caressa la tête de l'animal.

- Hey Scotty…

Son entrain du début avait fait ses valises, son énergie aussi. Le loup le regarda de ses yeux foncés, l'air étonné. L'avantage avec Scott c'est que, quelle que soit sa forme, l'alpha était toujours aussi expressif.

- Tout va bien mon grand, t'inquiète pas.

Le loup baissa l'une de ses deux oreilles, comme s'il n'était pas vraiment convaincu. Pourtant, ce n'était pas un mensonge ou du moins, pas complètement : en soi, ça allait, Stiles était simplement fatigué, n'est-ce pas ? Pour le rassurer, Stiles sourit en effectuant de petites gratouilles derrière ses grandes oreilles. Et Scott se laissa berner, parce qu'il plaçait en Stiles une confiance énorme, aveugle, à tel point que, parfois, il n'écoutait pas ses battements de cœur. Quelle erreur. L'hyperactif, rusé depuis toujours profitait de cette faille sans aucun scrupule. Pour lui, il était inutile d'inquiéter son meilleur ami avec de telles broutilles car en soi, il n'y avait rien à dire sur ce sujet.

Scott finit par se détourner et trottiner en secouant la queue. Il s'en allait retrouver les autres dans la pièce de vie du manoir, la plus grande et Stiles le suivit, puisque c'était ce qu'il devait faire de base. Prendre des nouvelles de ses petits loups, vérifier que tout était en ordre, leur distribuer la nourriture de manière équitable, jouer avec eux et, s'il avait le temps, faire un brin de ménage.

Comme toujours, c'était le bordel, à tel point que Stiles commençait un peu à douter des certitudes de Deaton. Le vétérinaire lui avait dit qu'il s'agissait toujours de ses amis, sous une forme un peu différente. Il lui avait dit qu'ils agiraient plus ou moins comme lorsqu'ils étaient sous forme humaine et qu'ils se rendaient compte des choses. Stiles constatait chaque jour que ce raisonnement était bancal. L'hyperactif était plutôt d'avis que sa meute agissait avec les instincts de leur côté animal – proéminent, pour le coup. Leur conscience de ce qui les entourait était altérée et ils ne semblaient pas réellement accorder de cas à tous les efforts de Stiles qui s'efforçait de tout maintenir en ordre. La seule chose dont il était certain, c'était le fait qu'ils comprenaient ce qu'il disait. Certains des loups se jouaient d'ailleurs gentiment de lui de temps à autre. L'autre jour, Stiles avait dit à Malia, dans la même pièce que lui à ce moment-là, de ne pas toucher aux produits d'entretien qu'il avait posé là et dont il se servirait un peu plus tard. Il avait fait bien attention de les placer en hauteur, sauf que Malia était une coyote plutôt futée. Et la vilaine avait amené les produits dehors, bien en vue, juste pour embêter Stiles. Et pour couronner le tout, car il fallait bien mettre une cerise sur le gâteau, la fille de Peter avait percé le plastique, si bien que Stiles avait dû se démerder pour en enlever le maximum et en racheter. Mais bon, il l'avait simplement engueulée pour la forme, parce qu'il ne pouvait pas faire grand-chose de plus. Qui était-il pour obliger des créatures surnaturelles à lui obéir ? Rien, juste un humain à leur service, un humain qui les aimait trop pour son bien.

Alors qu'il finissait de distribuer la nourriture de manière équitable, Stiles retint un soupir en voyant l'état de la pièce. Du boulot, il en avait. Pourtant, il ne fit rien d'autre que ce qu'il faisait d'habitude : parler pour ne rien dire et endormir possiblement les loups et la coyote. Et puis de toute façon, quel intérêt ? Ils ne pouvaient pas se poser de questions à son sujet. En plus de n'en avoir rien à faire, Stiles supputait qu'ils avaient assez à gérer avec leur nouvelle condition animale. Il savait bien qu'ils en apprenaient tous les jours sur leurs conditions animales et que ce n'était pas forcément une mince affaire. Leurs sens étaient encore plus décuplés qu'avant, leur vision, assez différente et leur corps… C'était autre chose qu'ils apprenaient à maîtriser, tout en cohabitant avec leur animal. Stiles ne pouvait pas se mettre à leur place alors il ne pouvait pas vraiment leur en vouloir. Il n'en avait pas le droit. Alors, il se laissa simplement tomber sur le canapé, sortant son téléphone pour s'occuper. C'était son repos à lui, il avait droit à quelques minutes de répit durant lesquelles il pouvait se permettre de flâner, surfer innocemment sur internet. Manquer de s'endormir, aussi. Ses yeux papillonnaient sans arrêt alors qu'il tentait de se concentrer sur les posts qu'il faisait défiler. C'était dur de résister à la fatigue qui l'étreignait avec tant de puissance. Il dormait trop peu et ce temps était souvent perturbé par une multitude de cauchemars qui ne l'aidaient pas vraiment à récupérer. Alors oui, il avait envie de dormir. Un peu trop. Mais il ne devait pas se laisser aller, pas maintenant. Ce soir, quand il rentrerait à la maison.

Un grognement tout près de lui se fit entendre, si bien que Stiles sursauta. Le rythme de son cœur s'accéléra, si bien qu'il resta plus ou moins alerte, en un sens réveillé. Le loup noir de Derek le toisait de ses yeux cyan, assis face au canapé, face à Stiles. Ce dernier se redressa, l'observa un instant avant de détourner très légèrement le regard.

- Tu as besoin de quelque chose ? Demanda Stiles, l'air un tantinet absent.

Le loup secoua la tête de droite à gauche et ce, plusieurs fois pour que l'adolescent comprenne. Il grogna à nouveau, plus doucement cette fois. Stiles le regarda, perdu, puis eut l'air de réfléchir. Il finit par se lever lourdement et soupira.

- T'as raison, il faut que je m'active un peu, laissa-t-il tomber.

Pour la première fois, le loup de Derek fut expressif. Il avait l'air… Perplexe, décontenancé, comme si la réponse que lui avait donnée l'adolescent n'était pas du tout celle qu'il attendait. Loin de se préoccuper de la réaction du loup, Stiles se dirigea vers la cuisine, décidant de préparer à l'avance le repas du soir pour son père et lui. Quelque chose de simple à faire et qu'il pourrait faire réchauffer. Il ouvrit le frigo du manoir, préalablement rempli par ses soins ces derniers jours. Et c'est ainsi que Stiles se retrouva à faire des pâtes à la carbonara pendant que sa meute mangeait de la viande crue dans la pièce d'à côté. Cela prit du temps mais une fois qu'il eut terminé, l'adolescent rassembla le tout dans un gros tupperware qu'il mit au frigo. C'était prêt pour ce soir. Il nettoya et rangea rapidement la cuisine avant de retourner dans la pièce à vivre. D'un air plus ou moins autoritaire, il mit les loups dehors pour qu'ils s'amusent et s'attela assez rapidement à sa session de ménage. D'ordinaire, il les faisait sortir plus tard mais là, il avait du boulot.

Il était midi et Stiles ne pensa pas à se préparer un petit quelque chose.

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Stiles eut un mal fou à se lever ce matin-là. Il fallait dire que ses nuits étaient vraiment courtes ces derniers temps et que sa meute lui donnait chaque jour une charge de travail titanesque. Préparer chaque repas à l'avance pour son père ne l'aidait pas non plus à se reposer, c'était même l'inverse. Néanmoins, Stiles savait que s'il ne s'en occupait pas, le shérif commanderait directement quelque chose au fast-food du coin et ce, à chaque fois. Stiles tenait, comme toujours, à ce qu'il mange bien et mettait un point d'honneur à cela.

Stiles repoussa la couette et frissonna instantanément : il avait froid. Sans attendre, il enfila un gilet et se frictionna les bras pour tenter de se réchauffer, sans que cela fonctionne vraiment. Devant sa tartine de Nutella, Stiles manqua de s'endormir.

Ainsi, sa journée commença.

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- Non Isaac, pas tout de suite.

La voix de l'adolescent était lasse et son regard, éteint. Déjà seize heures et il n'en pouvait plus, il était amorphe. Pourtant, devant lui, Isaac trépignait d'impatience sous sa forme de loup gris. Il voulait jouer avec l'hyperactif. Il secouait sa queue gaiement, comme si le voir d'autant plus enjoué allait faire changer Stiles d'avis. Car après tout, Stiles ne refusait jamais de s'amuser avec lui.

- Dans… Dans une demi-heure, d'accord ? Proposa l'adolescent en esquissant un pâle sourire alors qu'il se frictionnait doucement les bras.

Il avait le cœur qui battait un peu vite et la fatigue s'abattait par vagues sur ses épaules voûtées. Même s'il n'en avait pas envie, il devait se reposer, il n'avait pas le choix. Juste rester assis, quelques minutes, un plaid sur les jambes. Le froid continuait de s'insinuer en lui de manière assez désagréable alors qu'il faisait beau, il n'y avait même pas un début de brise, sans oublier que le manoir avait été assez rénové pour être isolé. Stiles tremblait un peu aussi mais ça, ce n'était qu'un détail. Il n'avait juste pas assez mangé ce matin. A quatorze heures, il commençait à regretter de ne pas avoir pensé à se préparer un petit quelque chose ce midi.

Isaac baissa la tête en couinant, déçu. Stiles s'excusa encore et attrapa fébrilement un plaid dans un placard. Chaque pas était hésitant, Stiles devait se concentrer pour marcher droit. Il s'installa confortablement sur le canapé, étala la couverture en laine sur lui et resta là, à surfer sur son téléphone. Il aurait pu s'allonger, personne ne lui en voudrait : cependant, ce serait prendre le risque de s'endormir et ça, Stiles ne le voulait pas. Il avait encore des choses à faire ici, il devait juste laisser son corps se reposer, rien de plus. Juste… Juste quoi ? Stiles se perdait dans ses propres réflexions. Ses doigts tremblaient comme il faut, à tel point qu'il avait du mal à tenir son téléphone correctement. Il faudrait peut-être qu'il pense à manger quelque chose mais… Pas maintenant. S'il se relevait tout de suite, nul doute qu'il perdrait l'équilibre. Et pourtant…

Jackson et Malia arrivaient devant lui, quémandant à leur tour leur dose d'amusement et de dépense journalière tandis que Scott avançait timidement vers le canapé. Il restait en retrait, laissant ses deux amis sautiller pour faire comprendre leur demande. Lui, voulait simplement traîner avec Stiles.

Encore une fois, Stiles secoua la tête.

- Désolé les petites bêtes poilues, vous allez devoir attendre un peu. Faites pas cette tête, j'ai déjà dit non à Isaac.

La voix de Stiles était un peu faible et c'est sans doute ce fait qui commença à alerter Scott, enfin. Le loup releva une oreille et fit quelques pas en avant en glapissant pitoyablement. C'était la seule façon qu'il avait trouvée de manifester son inquiétude. Il avait un mauvais pressentiment. En regardant plus attentivement son ami hyperactif, l'alpha tendit instinctivement ses sens et c'est là qu'il remarqua des détails qui ne le rassurèrent pas le moins du monde, bien au contraire. Le cœur de Stiles battait vite, trop vite. Son visage ne laissait pas paraître grand-chose, si ce n'est la lassitude. Sa peau était juste un peu pâle mais à part ça, rien de bien marquant… Alors Scott se rapprocha, jusqu'à grimper sur le canapé et s'assoir à côté de Stiles. Presque par automatisme et sans un regard pour lui, l'humain se mit à exercer de lentes caresses, un peu trop hésitantes et tremblantes pour être naturelles. Scott glapit, essayant d'attirer l'attention de son meilleur ami. Les caresses, c'était bien sympa, mais il s'inquiétait et voulait savoir ce qui lui arrivait. Il avait des doutes sur sa santé depuis un moment. Néanmoins, c'était la première fois que Stiles se montrait faible de cette manière et même si Scott n'avait plus vraiment la notion du temps, il essayait de se repérer comme il le pouvait.

De son côté, Malia n'aimait pas qu'on lui refuse quoi que ce soit. Ayant passé une grande partie de sa vie sous cette forme, elle avait l'habitude de faire ce qu'elle voulait sans se soucier de l'avis de qui que ce soit. En ça, elle était un peu capricieuse et ce mauvais côté ressortait lorsqu'elle était complètement coyote. C'était une coyote sauvage et libre… Qui attrapa un bout de la couverture entre ses crocs et la tira d'un coup sec. La laine entra silencieusement en contact avec le sol et Stiles poussa un petit cri de surprise alors que le froid, qui ne l'avait jamais quitté, semblait soudainement augmenter en intensité. Mais il resta sur le canapé, n'en sortit pas. Et Malia vit rouge, parce qu'elle voulait faire ses exercices quotidiens. Elle avait envie de se distraire. Stiles ne voulait pas jouer avec elle ? Soit. Lui laissait-elle le choix ? Après tout, il ne faisait rien de ses journées, alors il pouvait bien la laisser s'amuser un peu ! Parce qu'elle ne se rendait pas compte de tout ce qu'il faisait pour elle, pour eux. Tout était toujours propre, entretenu, la nourriture ne manquait pas, le confort non plus. Elle ne voyait rien. Le grognement qu'elle poussa n'était pas anodin. C'était une menace.

Scott se hérissa et se redressa lentement, grognant à son tour. Malia y répondit et sa position était claire : les muscles bandés, elle semblait prête à sauter sur sa proie à tout moment. L'alpha fit luire ses yeux rouges et la bêta, ses yeux bleu électrique.

Stiles n'était pas assez en forme pour réagir intelligemment. Pour fuir ou bien user de son sarcasme. Il n'était pas bien, il avait froid, il… Il ne voulait pas qu'il y ait d'affrontement ou quelque chose de ce genre. Certes, il était épuisé et au bord de l'évanouissement, mais il devait éviter qu'un incident se produise. Alors, il posa une main rassurante sur le pelage doux mais hérissé de Scott pour essayer de le calmer, sans quitter Malia du regard. Il ne vit pas le loup noir aux yeux bleus le regarder fixement depuis l'entrée de la pièce, avec les autres qui étaient venus, attirés par les grognements de leurs congénères.

- Ok, ok, Malia, du calme. Je… C'est bon, j'arrive. Alors… Arrête, d'accord ? Tout va bien, je vais venir.

Stiles avait eu du mal à articuler certains mots, c'était difficile pour lui. L'air passait difficilement dans sa gorge nouée, ses yeux menaçaient de se fermer à tout moment et le froid le faisait trembler sans qu'il puisse y faire grand-chose. Cette fois, impossible de le cacher. Son cœur, lui, continuait de battre la chamade et ce, pour différentes raisons. La fatigue, le stress, la faiblesse… Stiles se redressa péniblement sur le canapé et dut s'aider de ses bras. Rien que ça, c'était un effort qui le mettait mal. Cependant, il ne pouvait pas se permettre d'arrêter maintenant. Il devait se lever. Il devait y arriver mais pas seulement pour calmer Malia : il fallait qu'il fasse bonne impression. L'on ne devait pas voir à quel point il était faible, mal en point parce qu'après tout, ce n'était pas vraiment important. Ce soir, il allait juste devoir rentrer plus tôt pour se reposer un minimum, tant pis pour les loups.

Scott perdit toute aura menaçante. Il glapit et voulut attraper le tissu de la manche de Stiles pour le retenir mais celui-ci avait déjà amorcé le mouvement et le sang du loup se glaça.

A peine debout, Stiles tituba et sembla peu sûr de ses appuis. Il porta aussitôt une main sur son visage et ses yeux à moitié ouverts. Sa tête tournait affreusement et son équilibre, plus que précaire, ne l'aidait pas le moins du monde à être stable sur ses pieds. Les tremblements de ses mains gagnèrent bien vite ses jambes. Il avait froid, si froid, et cette faiblesse semblait gagner toujours plus de terrain à chaque seconde qui passait. Des points lumineux dansaient devant ses yeux, tout était flou, il n'arrivait plus à discerner grand-chose. Les loups n'étaient plus que de vagues silhouettes mouvantes incertaines. Les oreilles de l'hyperactif ne fonctionnaient plus vraiment non plus, isolant graduellement son esprit de tout stimulus auditif. Stiles eut alors l'impression brève d'être dans une espèce de cocon isolé du monde extérieur. Voilà sa dernière pensée. C'était d'une rapidité progressive telle qu'il se sentit peu à peu partir, perdre connaissance, sans pour autant réussir à réfléchir à ce qu'il se passait. Son esprit aussi se déconnectait.

Il sentit ses jambes lâcher, ses genoux s'écraser lourdement sur le plancher alors que sa main ne cachait plus son visage si pâle : elle pendait misérablement, tout comme sa consœur. Alors même que le sol était dur, Stiles ne ressentit aucune douleur. Il pourrait lui arriver n'importe quoi qu'il ne ressentirait probablement pas grand-chose. C'est ainsi qu'enfin, il s'effondra complètement, tant physiquement que mentalement. Le corps de Stiles avait cédé.