Cela faisait des années que Stiles n'avait pas touché le moindre crochet et pourtant, il se débrouillait en cet instant comme un chef. La culpabilité d'avoir fouillé dans les cartons de la famille de Derek ne s'en allait pas, mais elle s'atténuait doucement. Ces crochets qu'il avait trouvés, cette laine protégée dans des sacs… Elle piquait un peu, certes. Néanmoins, elle était utilisée, et ne risquait pas de continuer de moisir dans ce grenier à moitié abandonné. Là-haut, Stiles avait trouvé un matériel impressionnant, caché dans ces cartons : des crochets, des dizaines de pelotes de laine différentes, de la mousse de rembourrage, des aiguilles… Il y avait de tout. Un vrai paradis pour le crocheteur qu'il avait été par le passé.

Stiles avait la chance d'être ouvert d'esprit et de nature curieuse. Sa dextérité, presque innée, avait été grandement améliorée par les conseils de sa mère, du temps où elle était en vie. C'était elle qui lui avait tout appris, qui lui avait donné le goût de faire les choses et Stiles s'était retrouvé fasciné par la rapidité d'exécution de celle qui lui avait donné la vie. Ainsi, il avait voulu s'y mettre… Avant de s'arrêter lorsqu'elle avait poussé son dernier souffle. Sans elle, continuer n'avait pas de sens. A quoi bon s'obstiner à faire une activité qu'il ne pouvait plus partager avec elle ? Et pourtant, le voilà qui crochetait un petit quelque chose pour se remettre dans le bain, juste parce que… Juste parce qu'il avait dans l'idée de faire un cadeau à quelqu'un qui n'en aurait probablement rien à faire. Ce n'était même pas grave car Stiles ressentait l'envie et le besoin de le faire. Que l'ancien alpha puisse n'accorder aucune importance au cadeau qu'il lui ferait n'était pas un problème. Si le véritable Derek lui demandait la raison pour laquelle il lui offrait quelque chose, Stiles lui répondrait sans doute qu'il l'avait aidé à… A quoi, au final ? S'en sortir ? Mieux vivre sa vie durant cette période aussi sombre qu'incertaine ? Un peu de tout ça. L'hyperactif voyait déjà le loup de naissance se moquer de lui mais… Ce n'était pas grave.

Concentré sur le projet qu'il crochetait avec une rapidité et une dextérité inouïe, Stiles n'entendit pas la porte de la chambre s'ouvrir et ne remarqua pas la silhouette qui se tenait, figée, à quelques mètres de lui. Là, il fit une maille en l'air pour passer au rang suivant et continua le tout sans que son regard ne dérive. S'il avait été un loup, le choc et la confusion l'auraient tout de suite alerté.

Mais Derek se rappela à lui sans le vouloir.

- Stiles, qu'est-ce que tu… Où as-tu trouvé ça ?

L'interpelé sursauta légèrement. La voix de son hallucination était blanche, comme si… Ah, il avait fait une erreur. Défaisant trois mailles avant de recommencer correctement, il répondit ceci :

- Dans le grenier. Ça traînait.

S'il avait peur de la réaction de sa potentielle hallucination ? Un peu, mais pas tant que ça.

- Mais qu'est-ce que tu… T'as fouillé ?!

- Potentiellement un peu… Baragouina-t-il sans cesser d'avancer son ouvrage. Mais c'était pour la bonne cause.

Stiles l'entendit pousser un profond soupir et enfin, il se décida à faire une pause. Il leva la tête et croisa le regard de Derek. Un mélange de colère, de confusion et de… De beaucoup de choses. Difficile à démêler les émotions les unes des autres. En soi, Stiles savait qu'il n'avait pas à avoir peur de lui et ce, pour plusieurs raisons, mais dans un sens… Oui, il savait ce qu'il avait fait et n'en était pas fier.

Derek fit un pas dans sa direction, l'air vraiment… Pas commode.

- Et je peux savoir quelle est ta définition de bonne cause ? Demanda-t-il d'un ton qui semblait menaçant.

Stiles baissa un instant les yeux sur son projet… Et constata qu'il avait fait une nouvelle erreur. Il soupira et défit le rang qui posait problème sans réellement se préoccuper de l'air un tantinet hargneux de sa potentielle hallucination.

- Trouver une idée, finit-il par articuler.

- Trouver une idée ? Répéta le loup.

- Ouais, une idée. C'est difficile de glaner des infos sur toi, sur… Le vrai toi, continua l'hyperactif en reprenant son ouvrage.

Il gérait la chose d'une main de maître et ses seules erreurs étaient dues à la conversation, qui le déconcentrait un peu. Les yeux de Derek furent attirés par ses mains manipulant fil et crochet avec une dextérité qui dépassait l'entendement. Il était en colère, oui. Et en même temps, la surprise l'empêchait d'exploser réellement, parce que… Voir un jeune homme crocheter n'était pas un spectacle des plus courants. De plus, il s'agissait de Stiles, un hyperactif qui ne cessait d'enquêter, de fourrer son nez partout où il ne le fallait pas, et Derek se rendit compte en cet instant qu'il ne le connaissait pas vraiment. Néanmoins, la méfiance en lui ne s'éteignait pas.

- Et pourquoi tu cherchais des infos sur moi ? Demanda-t-il, le ton sec.

- Sois pas comme ça, fit l'hyperactif. Je sais que c'est pas bien, mais comment tu voulais que je fasse ? Si je t'avais demandé ta permission, tu m'aurais dit non.

Et en soi, c'était on ne peut plus normal. Sans que Derek n'ait le temps de répliquer, Stiles continua :

- Personne ne sait ce que tu aimes et au fond, personne dans la meute n'a réellement essayé de te connaître. Alors oui, je te confirme que c'est débile et que j'aurais pas dû faire ça, mais j'ai eu besoin d'aller checker ce qu'il y avait dans ton grenier, histoire de… Je sais pas, trouver une idée qui pourrait te faire plaisir… Enfin faire plaisir au vrai Derek.

- Tu voulais… Me faire un cadeau ?

La colère ne disparaissait pas, mais disons qu'elle diminuait. Si Stiles avait bien un don, c'était celui de le désarçonner. Il trouvait toujours le moyen de le surprendre, de dire ou faire la chose à laquelle il s'attendait le moins. Imprévisible était l'adjectif parfait pour le qualifier. Pour être honnête, la première intention de Derek en voyant l'un des crochets de sa mère – il l'avait reconnu instantanément – entre les mains de l'hyperactif avait été de lui passer un savon. Puis, rapidement, plusieurs choses étaient entrées en compte. Le choc de voir cet objet ailleurs que dans un carton. La confusion de ne pas savoir exactement comment Stiles avait pu entrer en possession de cet instrument délicat. La surprise de découvrir que Stiles semblait crocheter avec une aisance indéniable.

Et ce désir toujours plus fort de le voir retrouver des couleurs, un semblant de vie, l'envie de faire quelque chose. Le besoin de le voir faire autre chose que de se donner pour les autres. La santé était précieuse et la sienne continuait de l'inquiéter malgré tout. Stiles allait mieux, c'était indéniable, néanmoins… Derek n'avait pas l'intention de relâcher sa vigilance. Il lui laissait des moments seuls et profitait de cela pour s'occuper de la meute, mais ces temps de pause ne duraient jamais longtemps. En lui, l'instinct de son loup criait son désarroi, parce qu'il se sentait incapable de laisser son protégé seul trop longtemps. Il pouvait se faire du mal, se surmener en découvrant autre chose à faire et… Explorer d'un peu trop près ces choses qu'il devait laisser au passé.

Alors oui, Derek était en colère de découvrir qu'il avait fouillé dans les dernières affaires de sa famille, entassées dans le grenier et en même temps… Il se savait d'ores et déjà incapable de lui en vouloir parce que… Merde, il ne pensait pas à mal. Plus que ça : il voulait lui faire plaisir.

Et ce détail le clouait sur place.

De son côté, Stiles était dubitatif. Son Derek était en colère, comme il l'imaginait. Néanmoins, il ne lui passait pas le moindre savon. Ses aveux, bien qu'ils soient bel et bien réels, étaient un test. Cependant, il était tout sauf concluant, parce que… Merde, pourquoi n'était-il pas plus énervé que cela ? Là au moins, il aurait eu la preuve que le loup était potentiellement réel. Cette demi-réaction… Elle était tout sauf satisfaisante. Parce que même si l'hyperactif avait là, selon lui, une espèce de preuve supplémentaire de sa folie, un petit quelque chose en lui le poussait à continuer ses investigations.

- Ouais, répondit-il, prudemment. Ouais, je voulais te faire un cadeau. Ce crochet… J'imagine que c'était ta mère qui en faisait.

Derek se crispa et domina le mélange d'émotions qui menaçait de sortir. Il n'aimait pas parler de ses parents, de sa famille, de son passé. Il vivait avec sa culpabilité et savait que pour avancer, il n'avait pas d'autre choix que d'accepter ce qu'il s'était passé. Accepter, et se pardonner. La première étape avait déjà été franchie, mais pas la seconde.

- Ne parle pas d'elle, siffla-t-il entre ses dents.

Stiles se tendit tant le ton qu'avait employé Derek était menaçant. Pas contre lui directement. Peut-être que… Il hésita. Devait-il réellement aller plus loin ? Pouvait-il essayer d'avoir une réponse un peu plus claire, en essayant d'insister un peu ? Mais arriverait-il réellement à démêler ses doutes ? Même s'il ne s'agissait que d'une hallucination, l'hyperactif ne se voyait pas tenter, tenter, tenter. Il avait mal rien que de voir la peine et la colère s'inscrire sur ce visage déjà marqué par la vie. Derek était jeune et pourtant, il avait l'air sans âge de ceux qui en avaient trop vu. Ceux que l'on avait détruit.

- Tu veux que… J'arrête ? Demanda l'hyperactif en suspendant son action.

Il était craintif. Il n'avait pas réellement peur de ce que son hallucination potentielle pourrait lui faire. Il avait peur de la froisser, qu'importe son état. Bon, dans un sens, c'était déjà fait, mais peut-être pouvait-il limiter les dégâts. Face à lui, les orbes vert d'eau ne se désemplissaient pas de leur colère. Il y avait quelque chose d'autre et qu'il n'arrivait plus à identifier. C'était devenu trop sombre, trop flou. Si l'on ajoutait à cela qu'il n'était toujours pas en grande forme… Ses capacités d'analyse s'en trouvaient partiellement altérées.

Derek prit une inspiration, fit un nouveau pas en avant, avant de reculer. Il lâcha un soupir indescriptible.

- Non, fit-il d'une voix un peu plus claire.

Stiles ne reprit pas son ouvrage pour autant. Parce qu'il voyait fort bien que le loup se contenait. S'il était également un être lupin, l'hyperactif aurait pu sentir et démêler les émotions dans son odeur, quoique… Était-ce possible de faire cela avec une hallucination ? Des questions de ce genre, il s'en posait des tas et ce, sans arrêt. L'esprit était un domaine des plus mystérieux et difficiles à comprendre.

- Tu peux continuer d'utiliser… Tout ça, fit Derek en désignant tout le matériel d'un geste sec. Mais je ne veux plus que tu fouilles. Si je t'y reprends, je t'arracherai la gorge avec mes dents, tu m'entends ?

Son ton, loin de s'être radouci, était d'une fermeté et d'une froideur sans égales. Si Stiles ne subissait pas sa colère, il la sentait autant qu'il la voyait. N'osant pas reprendre son activité, il n'esquissa pas le moindre mouvement. Si Derek avait semblé, au départ, ne pas trop mal prendre la chose, fort était de constater que le fils du shérif s'était un peu trompé. Alors, Stiles hocha la tête, incapable de prononcer un mot, sentant toute sa culpabilité remonter à la surface. Oui, il avait voulu bien faire… Mais cela justifiait-il tout ?

Sans plus lui accorder le moindre regard, Derek sortit de la chambre.