Chapitre 20 : Rattraper le temps perdu
Le Polar Tang était reparti dans les profondeurs de l'océan. Depuis, Luffy ne cessait de passer et repasser sa dernière conversation avec Law dans son esprit, toujours tenu par ce mauvais pressentiment. Entre cette menace qui planait et le départ de Lyra, il n'avait tout simplement pas le moral. D'ailleurs, il n'était pas le seul.
- Elle te manque aussi, hein ? demanda Luffy à Loki.
Le petit garçon hocha la tête. Luffy lui adressa un sourire triste. Le petit garçon avait beaucoup d'amis sur l'île, mais, en quelques jours, Lyra semblait être devenue plus proche de lui que n'importe qui.
- J'aimerais bien que tu sois aussi triste quand c'est moi qui pars, le taquina-t-il, mais je suppose que je ne peux pas rivaliser face à l'amour.
- L'amour ? répéta l'enfant avec une grimace. Qu'est-ce que tu racontes ? Je l'aime pas ! De toute façon je suis trop petit pour aimer une fille ! Et puis les filles c'est nul !
- Bien sûr, bien sûr, rit Luffy en lui ébouriffant les cheveux.
- Tu repars quand ? demanda Loki, détournant sciemment la conversation vers un sujet moins dangereux.
- Tu en as déjà marre de moi ?
Le garçonnet leva les yeux au ciel.
- On ne va pas tarder. Tu connaîtras bientôt ça aussi : l'appel de la mer !
Deux jours plus tard en effet, ce fut au tour du Thousand Sunny d'appareiller. Il avait été décidé d'un commun accord de rejoindre Grande Line, où ils se laisseraient porter par le vent et leurs envies.
- Au fait, Luffy, il y avait quoi dans la boîte que Law t'a donnée ? demanda Usopp, curieux, quelque temps après leur départ.
- La boîte ?
Les Chapeaux de Paille échangèrent un regard désabusé.
- Ah oui ! La boîte ! finit par comprendre Luffy.
Avant leur départ, Law lui avait remis un petit coffre au petit capitaine en lui indiquant que cela l'occuperait si l'absence de Lyra lui pesait trop. Surpris par cette attention, Luffy l'avait entraîné dans une étreinte qui avait très vite dégénérée, et avait complètement oublié le présent.
- Aucune idée, je ne l'ai pas ouverte. Elle est où d'ailleurs ?
- Dans la bibliothèque, l'informa l'archéologue.
Elle avait veillé à la faire porter à bord par un Sanji transi d'amour.
- Heureusement que tu es là, Robin, la félicita Nami.
- Je vais aller voir.
Le jeune homme s'en alla immédiatement et trouva rapidement le coffre dans cette pièce où il mettait rarement les pieds. Il s'installa au bureau et l'ouvrit. Il y trouva un épais volume ainsi qu'une multitude de pages ordonnées. Il fixa le tout avec circonspection. Il n'avait jamais aimé lire et tout le monde le savait. Pourquoi lui avait-il donné ceci ? Curieux, il prit néanmoins l'ouvrage et le feuilleta. Rapidement, un grand sourire naquit sur ses lèvres : il s'agissait d'un album photo dédié à Law et à sa fille.
Les premières avaient été prises avant la naissance de Lyra. Il y avait une série de clichés montrant Law torse nu, de face et de profil, laissant voir l'évolution de son corps au cours de sa grossesse. Étant donné le caractère intime des moments photographiés, il était pratiquement certain que c'était Bepo qui s'était improvisé photographe. Au fur et à mesure que les semaines passaient, le ventre de Law s'arrondissait, jusqu'à devenir très proéminent et lui donnant une allure un peu comique. Dans le même temps, l'état physique de Law s'était un peu dégradé. Il avait maigri durant les premiers mois et son teint avait pâli. Heureusement, vers le quatrième mois, il semblait avoir repris un peu d'aplomb et seuls ses cernes noires demeuraient encore plus prononcées qu'à l'ordinaire.
Plus les mois passaient, plus d'autres photographies apparaissaient, cette fois prises par les autres membres d'équipage. On y voyait Law dans différentes des situations qui le firent sourire. Il y avait des scènes de la vie de tous les jours, comme un Law peinant à monter les escaliers, un Law affalé sur un sofa et visiblement incapable de se lever, un Shachi en panique devant un Law qui semblait refuser de manger ce qu'il lui avait préparé, et pleins d'autres. Sur la plupart, le regard de Law promettait mille et une douleur au photographe. Cela était contrebalancé par l'air doux et inquiet de Bepo qui semblait avoir été très présent durant toute cette période. C'était sans doute grâce à lui si l'équipage n'avait eu à déplorer aucune perte humaine.
Puis, la première photographie de Lyra apparut. Toute petite, toute rose, avec une petite touffe de cheveux sombres, elle dormait dans les bras d'un Law qui semblait prêt à s'écrouler de fatigue. Celui-ci la regardait avec un amour si visible que le cœur de Luffy s'en émut.
- J'aurais aimé être là, murmura-t-il à l'image.
Il regarda les autres avec le même pincement au cœur. Au fur et à mesure que les pages se tournaient, Lyra grandissait. De bambin incapable de se débrouiller seul, elle passa à une enfant explorant le Polar Tang à quatre pattes, puis sur ses deux jambes. Souvent, elle était photographiée assise sur les genoux de Law ou agrippée à son manteau pendant que celui-ci vaquait à ses occupations, mais d'autres membres de l'équipage apparaissaient avec elle.
- Et moi je ne savais pas que tu existais, souffla-t-il en refermant l'album.
Il décida l'aller prendre l'air pour effacer la tristesse qui le tenait. Il reprendrait la consultation plus tard.
- Tu en tires une tête, lui fit remarquer Franky, qui bricolait sur le pont du Sunny. Qu'est-ce qui se passe ?
- C'est le coffre qui te perturbe ? demanda Chopper, inquiet pour son ami. Oh ! Ne me dis pas que Law n'y a pas mis l'un de ces cœurs qu'il vole avec son fruit du démon !
- Non, pas du tout. C'est un très beau cadeau, répondit Luffy en se recomposant un sourire. Je n'ai pas tout regardé, mais il y a au moins un album photo.
- De Lyra ?
- On peut les voir ? ajouta Brook qui, passant par là, avait entendu la conversation.
- Oui, on veut les voir ! s'exclama Chopper avec enthousiasme.
Luffy approuva, ravi. Sa mélancolie venait de s'envoler devant cet entrain collectif. En revanche, il devrait sélectionner les photographies qu'il partagerait. Il redoutait la réaction de Law s'il apprenait qu'il en avait partagé certaines.
La discussion qui suivit sur les photos dériva et, de fil en aiguille, les heures passèrent à toute vitesse. Bientôt, ce fut l'heure du dîner. Puis, Luffy retourna feuilleter l'album et tria les photos qu'il montrerait le lendemain à ses amis. C'est le cœur léger et des images joyeuses pleins la tête qu'il s'endormit.
La journée suivante fut entièrement consacrée au passage en revue des photos. Il y avait beaucoup de clichés et tous passaient plusieurs minutes à les observer et à les commenter, avec plus ou moins de taquineries. Ils partageaient leurs propres souvenirs d'enfance, faisaient des suppositions sur les pensées qui avaient traversé l'esprit de Lyra ou de Law lors des instants immortalisés. La plupart des propositions étaient farfelues et débouchèrent sur plusieurs fous rires dignes des plus grands. C'était un moment de complicité comme ils en partageaient beaucoup, mais, ainsi tous réunis dans la salle principale du Sunny pour découvrir la vie l'enfant de leur capitaine, celui-ci était tout particulier.
- Luffy ? l'appela Zoro en fin d'après-midi, les tirant momentanément de leur activité.
Il était sorti vérifier le cap et s'assurer que tout allait bien.
- Ta fille veut te parler à l'escargophone.
Le sourire de Luffy s'agrandit au-delà du possible et il fila, délaissant immédiatement ses compagnons.
- Lyra ! Je suis trop content que tu m'appelles ! déclara-t-il avec enthousiasme. Il y a pas de problèmes au moins ? ajouta-t-il, soudain inquiet.
- Non, je voulais juste parler avec toi.
Aucune réponse n'aurait pu faire plus plaisir au petit capitaine.
- Tu sais ce qu'on a fait aujourd'hui ? On a regardé plein de photos de toi !
Les deux parents discutèrent un long moment jusqu'à ce qu'une nouvelle voix n'apparaisse du côté du Polar Tang.
- Lyra, il va falloir raccrocher, l'informa Law. Bonsoir Luffy, ajouta-t-il à l'attention de son homologue.
- Salut Law, répondit-il immédiatement, heureux de l'entendre.
Sa fille lui manquait, mais Law aussi. Et si Lyra l'appelait pour discuter de tout et de rien, il doutait que Law fasse de même.
- Tout va comme tu veux ?
- Rien à signaler de particulier, répondit Law sans s'étendre plus.
- Papa, on pourra rappeler Luffy un autre jour ? demanda Lyra avec espoir.
- Autant que tu veux, mon cœur.
Quelques instants plus tard, ils raccrochèrent.
Presque immédiatement à sa sortie, Luffy fut happé par Robin et Chopper qui lui demandèrent des nouvelles de leur petite protégée, puis entraîné pour le repas du soir.
- C'est vraiment une bonne journée, se réjouit-il en découvrant que Sanji avait préparé l'un de ses plats préférés.
C'est gonflé comme un ballon et totalement repu qu'il décida de retourner ensuite à la bibliothèque pour étudier le contenu de la caisse qui lui était encore inconnu. Délaissant l'album, il prit un paquet de pages couvertes d'une fine écriture qui devait sans doute être celle de Law.
- Ce sont... des lettres ? s'étonna-t-il.
Elles lui étaient toutes adressées. Dans les quatre premières, toutes inachevées, Law semblait avoir voulu lui annoncer sa grossesse. Puis, il devait avoir renoncé à cette idée, car les suivantes étaient des lettres bien plus complètes, décrivant les grandes avancées de la vie de sa fille, pour le tenir informer, comme s'il était déjà informé de son existence. De temps à autre, il y avait un portrait de sa fille, dessiné avec une précision sidérante.
- Tu as écrit tout ça pour moi... murmura Luffy, touché.
Il sourit et reprit la première. Il voulait en graver chaque mot dans sa mémoire.
- Luffy ?
Le capitaine releva la tête et cilla plusieurs fois en voyant Sanji, frais et habillé.
- Tu es encore debout ? demanda-t-il.
Le cuisinier haussa un sourcil.
- C'est le matin. L'heure de manger précisément. On s'inquiétait de ne pas te voir, d'où ma présence.
- C'est déjà le matin ? s'étonna Luffy.
- Ne me dis pas que tu as passé toute la nuit sur ces papiers, je ne te croirais pas, ricana Sanji. Qu'est-ce que c'est au juste ?
- Des lettres, que Law ne m'a jamais envoyées. Il me raconte tout ce qu'il y a savoir sur la vie de Lyra. Quand elle a été malade, quand elle a fait ses dents, quand elle fait ses premiers pas, qu'elle a dit ses premiers mots, quand elle a dit pour la première fois à Bepo qu'elle ne voulait pas de ses calins et provoqué une crise de larmes...
Il rit, les yeux brillants.
- Il y en a des feuilles et des feuilles. J'ai l'impression d'y être !
- Ça aurait été mieux si tu avais pu les recevoir ou mieux y assister en direct, ne put s'empêcher de faire remarquer le blond.
Le sourire de Luffy se flétrit légèrement et il se détourna pour fixer de nouveau son attention sur la correspondance à sens unique.
- Je sais. Et lui aussi. Il en parle dans quelques lettres. Au moins je sais qu'il a pensé à moi durant tout ce temps...
- On ne peut pas réécrire le passé, confirma Sanji à voix basse. Allez, viens manger. Tu nous raconteras tout.
Bientôt, cela devint une sorte de routine. Luffy lisait, regardait, observait tout ce que Law lui avait laissé concernant sa fille, et le lendemain, il le partageait avec son équipage. Tout le monde était heureux d'en apprendre plus sur la petite et comprenait certains pans de son comportement avec plus de clarté. Ils ne doutaient pas qu'ils la verraient d'un œil nouveau lors de leur prochaine rencontre. Ce serait aussi le cas pour Law, qui était omniprésent dans sa vie, mais cela avait surtout de l'importance pour Luffy qui découvrait une toute nouvelle facette de son amant. Il demeurait des zones ombres, des questions auxquelles les lettres ne répondaient pas, et Luffy se promit de demander des réponses à Law dès qu'il en aurait l'occasion.
Parfois, sa fille l'appelait en fin d'après-midi, et les deux discutaient longuement. Elle semblait s'être remise de la crise de jalousie faite sur l'île de Dawn, mais, de temps à autre, il la sentait encore un peu sur la défensive. Il s'employait alors à la rassurer comme il le pouvait, lui assurant qu'elle était le plus précieux trésor de Law et que jamais son père ne l'abandonnerait. Law devait sans doute faire de même le reste du temps, car, il le savait, un tel sentiment ne disparaîtrait pas du jour au lendemain. De son côté, il terminait chacun de ses appels en lui disant qu'il les aimait, elle et Law. Il lui demandait également des nouvelles de Law et avait même poussé sa chance jusqu'à lui demander de bien s'occuper de son père. La petite avait été ravie de cette demande et avait alors commencé à lui donner elle-même des nouvelles du capitaine.
Ses échanges avec celui-ci restaient en revanche très limités. Une salutation, un "comment vas-tu" qui servait plus à rassurer Luffy sur le fait que la menace qui planait sur sa famille ne l'approchait pas, puis un au revoir. Cela attristait un peu Luffy, mais il se consolait en se répétant que Law l'aimait. Après tout, le Chirurgien de la Mort n'était pas connu pour son sentimentalisme et son expressivité. Ils rattraperaient le temps perdu lorsqu'ils se retrouveraient face à face.
Cela durant environ trois semaines. Puis, tout bascula.
Luffy, Usopp et Chopper jouaient au ballon, Nami et Robin prenaient le soleil, Zoro faisait la sieste contre le mat et Franky travaillait sur une nouvelle machine dont tous ignoraient le but, le tout accompagné par une mélopée entraînante composée par Brook. Soudain, un frisson les parcourut des pieds à la tête, les faisant se redresser, alertes.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Chopper, ses sens animaux plus affûtés que ceux de ses camarades pressentant une catastrophe.
Soudain, Lyra chuta avec violence sur le pont du Sunny.
- Lyra ? s'exclama Luffy, les yeux écarquillés de surprise.
L'enfant regarda autour d'elle avant de se précipiter vers le bastingage.
- Papa ! hurla-t-elle. Papa !
Elle commença à l'escalader dans l'optique évidente de se jeter par-dessus bord.
- Lyra ! cria Luffy avec horreur.
Il balança son bras en avant et réussit de justesse à la rattraper avant qu'elle se saute dans le vide. Elle se débattit avec une force inouïe contre lui, donnant coups de coude et coups de pied dans tous les sens.
- Papa ! Papa ! Réponds-moi !
- Lyra, calme-toi, l'implora-t-il en luttant pour la maintenir contre lui.
- Papa ! reprit-elle de plus belle, de plus en plus en proie à la panique. Réponds-moi ! Qu'est-ce qu'il se passe ?! Papa !
Elle se tut un instant avant que ses yeux ne s'emplissent de larmes.
- Papa...
Sa voix s'étrangla dans sa gorge et ses membres se firent de chiffon.
