Hello tout le monde !
Depuis le temps, vous allez me dire ! Les vacances ont fait du bien, et m'ont donné envie d'explorer mes dossiers et mes fanfics en cours. J'ai réussi à retrouver dans mes arhives secondaires une version plus avancée que celle dont je disposais dans mes archives principales. J'ai relu ce que j'avais écris jusque là, que je peux donc vous partager.
Ne soyez pas surpris de retrouver des personnages familiers, y compris des OC. C'est normal, c'est un Univers Alternatif indépendant situé dans le multivers "Archétype". En revanche, leur rôle, leur âge et leur histoire peuvent différer, c'est normal. Je les ai adaptées au contexte particulier d'Esprits du Passé.
Comme d'ordinaire, je reste à votre écoute. N'hésitez pas à laisser un commentaire ou à me contacter par MP !
Bonne lecture,
Lenia41
Chapitre 1 — L'Aube de l'Égide
Académie des Mages, Londres, Angleterre. 2004, un mois plus tard.
Les mages furent secoués par l'aube sanglante qui suivit la longue nuit de la Guerre du Graal. Meurtri par une blessure inexpliquée, la Sainte Coupe s'était vidée de ses flots obscurs. Larmes du Ciel ou de l'Enfer, son sang maudit s'était déversé sur ce monde en de furieuses averses de mana.
Les flammes qui rongeaient Fuyuki finirent par s'éteindre sous le voile de pluie drue qui s'abattit sur la ville, ne laissant dans son sillage que la cendre, la suie et les corps inertes des victimes du quartier où les derniers affrontements avaient fait rage. Les travaux de reconstruction reprirent dans les jours qui suivirent, comme pour effacer un maximum de traces de ces terribles confrontations.
Le monde des humains était défiguré à jamais et désormais, ne serait jamais plus tel qu'il avait été. Ils ne seraient, en effet, plus jamais les seuls êtres conscients et civilisés qui peupleraient ces terres.
Partout sur la surface du globe, des figures légendaires émergèrent des ombres du passé et de l'oubli. Libérées de leurs chaînes, des Âmes Héroïques confuses se mirent en quête d'un sens à leur existence nouvelle, délivrées de leur asservissement aux mages et à la Sainte Coupe brisée.
Karim Salar avait toujours été un modeste professeur de l'Académie des mages de Londres. Irakien âgé de vingt-cinq ans, il avait obtenu sa citoyenneté britannique il y a quelques années déjà et menait une vie tranquille auprès de sa femme et de ses enfants qui avaient émigré avec lui. Appréciant cette existence humble et sans histoire, balancée entre ses conférences, ses colloques et ses expéditions archéologiques à travers le monde, il ne s'était ainsi intéressé que d'un œil distant aux confrontations autour de la Guerre du Graal qui avait fait rage sur les lointaines terres du Japon.
Ses conséquences en revanche le préoccupaient davantage, inquiet de la préservation des sites archéologiques susceptibles d'être contestés entre les mages, les non-mages et les anciens Servants. Le professeur était aussi soucieux pour les populations locales, piégées au milieu de violents combats, qui sortaient encore affaiblies d'une longue série de guerres civiles et religieuses.
La télévision, la radiophonie et Internet ne faisaient qu'exacerber plus encore ces brûlantes tensions.
La silhouette charpentée et légèrement ronde de l'un des plus grands archéologues et spécialistes des civilisations magiques du Moyen-Orient était debout alors qu'il donnait son cours en amphithéâtre. Ses épais cheveux noirs un peu décoiffés, son visage carré et sec avec une courte barbe au menton, arborait une sévérité démentie par ses yeux bruns pétillants de malice et d'intelligence et par son franc sourire posé. Plutôt que de suivre le code vestimentaire prôné par de nombreux enseignants de l'Académie, Karim appréciait les pantalons amples comme les sarouels et les chemises confortables, agrémentées d'une veste courte dotée de nombreuses poches ici et là.
Il racontait avec passion les racines des civilisations magiques anciennes des régions arabes lorsque les portes à double-battants de l'amphithéâtre s'ouvrirent dans un grand fracas des plus sonores.
Les étudiants sursautèrent et de vives protestations commencèrent à gronder dans les bancs.
Accompagnée par deux mages de haute et solide carrure, une jeune femme blonde qui ne devait pas être bien plus âgée que lui s'avança sur le pas des escaliers menant vers le cœur de l'amphithéâtre.
- Professeur Karim Salar ? Demanda de sa voix froide et égale la nouvelle venue.
- C'est bien moi, répondit l'enseignant avec calme.
- Au nom du Conseil des Mages, je vais vous demander de bien vouloir nous accompagner.
La jeune femme descendait avec aplomb vers le centre de l'amphithéâtre plein à craquer, ignorant superbement tant les regards appuyés de certains étudiants ou les sifflements de désapprobation. Karim pouvait comprendre ses élèves, les examens de fin de session s'approchaient à grands pas et ils ne pouvaient pas souffrir du moindre retard s'ils voulaient les préparer en toute sérénité.
Constatant le sourcil dubitatif que l'enseignant avait haussé à son approche, l'inconnue extirpa de l'une des poches de sa veste un badge pour prouver son autorité. Le badge, authentique, arborait tant les couleurs des Services de Renseignement de la section des mages d'Angleterre que les armoiries de la nouvelle organisation fondée par le gouvernement. Que venait-faire ici l'Égide ?
Suspicieux, Karim croisa les bras sur son torse et posa un regard calme mais ferme sur cette agente.
- Loin de moi l'idée de défier la volonté du Conseil, mais je m'interroge madame. Il me reste une quinzaine de minutes de cours et mes étudiants auront ce sujet à l'examen. Cela peut-il attendre la fin du cours, je vous prie ? Je vous suivrai très volontiers dès que j'aurai fini ma matière du jour.
- Je comprends votre préoccupation pour vos étudiants, répondit l'agent impassible en jetant un bref coup d'œil à l'assemblée, mais je ne peux vous l'accorder. Vous devez nous suivre sur le champ. Je vous estime suffisamment raisonnable pour compter sur votre coopération, professeur Salar.
Le ton de la jeune femme, derrière sa politesse impeccable, dissimulait une fermeté implacable. Une main de fer dans un gant de velours… impressionnant pour quelqu'un d'aussi jeune. Karim remarquait bien la présence de trois autres mages qui gardaient les portes de sortie de la salle. L'archéologue dévisagea son interlocutrice quelques minutes avant de répliquer avec lassitude.
- Je ne comprends pas votre précipitation, mais je présume que je n'ai pas le choix.
- Vous présumez bien. Il est dans tout votre intérêt d'obtempérer, au vu de l'excellence de votre dossier pédagogique et de votre carrière prometteuse entre les murs de cette vieille institution.
La situation ne lui plaisait guère. Bien qu'il n'eusse rien à se reprocher envers la loi et le gouvernement de son pays d'adoption, Karim ne goûtait pas du tout à des procédés aussi cavaliers. Après un léger soupir, l'enseignant mit fin aux bavardages et aux protestations étudiants d'un geste de la main avant de se tourner vers les jeunes auditeurs de son cours pour leur adresser la parole.
- Le cours est terminé. Je vous enverrai le support de cours, les lectures à parcourir et les passages que vous devrez traduire pour le prochain cours. Bonne journée à vous et à la semaine prochaine !
Remarquant les regards soucieux de son petit groupe de doctorants, Karim lui fit signe d'un regard qu'il ne pouvait pas s'attarder et tout en les rassurant, que leurs questions attendraient son retour. Le professeur se tourna ensuite vers l'agente, affable mais sans masquer son léger mécontentement.
- Allons en salle des professeurs récupérer mes affaires sans tarder, au vu de votre empressement.
- Tant que vous ne vous attardez pas. Nous courrons après le temps, en effet, commenta l'inconnue.
Ce fut sous bonne escorte qu'il quitta la salle de cours. La rigidité et le silence de ses accompagnateurs ne rassuraient pas beaucoup Karim, son interlocutrice n'étant que peu loquace.
Ils avaient l'air de professionnels, voire de militaires. Dans quel pétrin s'était-il fourré, cette fois ?
Quartier-Général de l'Égide, Londres, Angleterre. 2004. Vingt minutes plus tard.
Le silence de plomb lui semblait de plus en plus oppressant, d'autant plus que Karim n'avait aucune idée de l'endroit où le conduisaient ses 'interlocuteurs'. S'ils ne prononçaient pas un seul mot, l'irakien-britannique pouvait percevoir sans mal le poids de leur vigilance sur ses faits et gestes, comme une chape de plomb ou une épée de Damoclès placées juste au-dessus de sa pauvre tête.
Les curieux personnages avaient insisté au détour d'un couloir pour qu'il porte un bandeau sur ses yeux. Hanté par les souvenirs d'une expédition à Uruk ayant mal tourné avant la Guerre de Fuyuki, au cours de laquelle il avait failli périr enseveli sous des ruines démolies par une roquette, le professeur Salar avait émis ses réserves. Des protestations qui, bien entendu, ne furent pas écoutées.
Malhabile ainsi aveuglé, il était tenu et guidé par la poigne de fer de la jeune femme dont il ignorait tout jusqu'au nom, puisqu'elle n'avait pas même pris la peine de se présenter un minimum.
Cette irrévérence surprenait le chercheur, surtout de la part d'une ressortissante et mage britannique.
Des frissons lui échappèrent lorsqu'il sentit la magie crépiter autour de lui, à l'instar d'une petite décharge d'électricité statique. Ils avaient traversé une barrière, dont il pouvait sentir la puissance. Par Anu, où diable étaient-ils en train de le trimballer aveugle et tenu sous étroite surveillance ?
Il avait beau être d'une grande patience, celle-ci commençait à s'effriter de plus en plus.
Comme si elle venait de sentir son impatience grandissante, la voix neutre de l'agente lui parvint.
- Encore un peu de patience, professeur. On y est presque.
- Avec tout le respect que je vous dois, madame, commença l'irakien avec un certain agacement.
- Restez coopératif et tout se passera bien, le coupa avec sécheresse la grande inconnue du jour.
- Voilà qui est bien, ironisa Karim. On vous a déjà dit que vous aviez le don de rassurer les autres ?
- Non et c'est très bien ainsi. Rassurer autrui ne fait pas vraiment partie de mes prérogatives, sir.
Et c'est qu'elle avait un humour pince-sans-rire, la bougresse ! L'humeur de l'enseignant-chercheur ne s'améliora guère avec ce constat. Il avait presque le sentiment d'être accompagné par un robot.
Il devait donc reposer sur ses autres sens pour s'orienter minimalement. Il entendit le sol dallé de l'Académie laisser la place au crissement du gravier. Il pouvait sentir l'air tiède de l'extérieur caresser sa peau, lui indiquant qu'il devait se trouver quelque part à l'extérieur. Ils changèrent plusieurs fois de direction, avant qu'on ne lui fasse monter une série de petites marches de pierre.
On l'arrêta un moment, avant qu'ils ne s'avancent de quelques pas. Un tintement sonore et caractéristique l'informa qu'ils se trouvaient dans un ascenseur, qui les emmenait en hauteur.
Encore quelques mètres parcourus dans le noir le plus complet, ce qui le rendait un peu nerveux. Les terroristes qui avaient cherché à les massacrer l'un après l'autre à Uruk avaient procédé de la sorte pour l'entraver. S'il ne pensait pas ses 'gardiens' hostiles à son égard, le chercheur n'avait aucune garantie sur la nature de leurs intentions à son propos. Leurs méthodes étaient agaçantes.
Quelque chose titillait tant sa curiosité que son inquiétude. Il pouvait le sentir, la magie semblait plus concentrée au sein des lieux où on l'emmenait que dans les couloirs de l'Académie des mages.
Il fut immobilisé avec sécheresse avant d'être contraint à s'asseoir dans un fauteuil. Bousculé par la manœuvre, on lui ôta brusquement le bandeau qui recouvrait ses yeux, si bien que l'archéologue fut aveuglé par une source de lumière proche et soudaine pendant quelques instants. Irrité par cette nouvelle preuve d'un manque de manières, le professeur grommela des jurons en langue arabe.
Une voix masculine, qui le surprit par sa chaleur et son timbre bas, se fit bientôt entendre.
- Bonjour professeur Salar. Veuillez pardonner à mes collègues leur brusquerie, ils ne pensaient pas à mal. Leurs seules préoccupations étaient de vous transférer ici et de veiller à votre sécurité.
- Directeur, reprit la femme avec gravité. Cette mission accomplie, pouvons-nous nous retirer ?
- Permission à moitié accordée, agent Blackbird. Vos homologues peuvent disposer dès maintenant mais j'aurai bientôt besoin de vous. Allez donc retrouver votre équipière, qui vous attend dans la salle d'à côté. Elle vous apprécie beaucoup d'ailleurs, détendez-vous donc un peu à ses côtés.
- Yes sir. Une remarque cependant, sir. Baisser ma garde est contraire à tout ce que l'on m'a appris.
- Il vous faudra alors désapprendre ce qu'on vous a appris, dans ce cas particulier. Rompez, agent.
Karim ne put s'empêcher de ressentir une certaine satisfaction en constatant les joues légèrement rosies de la jeune femme autoritaire. La mâchoire de cette dernière était serrée mais elle ne fit aucun commentaire et se contenta de s'esquisser un salut militaire avant de partir sans demander son reste.
Son sourire un brin narquois reprit plus de sérieux en sentant un regard perçant qui l'observait. Salar tourna sa tête dans sa direction, les traits posés mais inquisiteurs. Une silhouette se tenait légèrement à l'écart. Son visage était caché dans la pénombre, qui ne laissait voir qu'une longue toge blanche, des pieds nus à la peau claire. La voix masculine interrompit ses observations.
- Tiens donc, il vous intrigue semblerait-il. Cela change aux précédents visiteurs.
La silhouette en retrait ne répondit pas, restant immobile et tapissée dans les ombres. Elle inspirait à Karim des sentiments assez contradictoires : la curiosité d'une part, la méfiance d'autre part, et quelque chose que le professeur avait du mal à bien définir et à bien distinguer. Le chercheur porta son attention vers l'homme qui avait pris la parole, assez étonné par celui que ses yeux aperçurent.
L'homme n'était pas très grand. Ses cheveux blonds étaient clairsemés de mèches blanches, en particulier au niveau de ses tempes. Il ne semblait pas très âgé pourtant au vu de la rareté des rides sillonnant sur son visage ovale. Ses traits fins et altiers surprirent un peu le professeur, qui s'était attendu à se retrouver face à un solide militaire. Il était cependant bien revêtu d'une tenue d'officier bleu-marine, à l'épaule bardée de distinctions. La particularité qui marqua le plus le chercheur étaient les bandages qui recouvraient la moitié gauche de son visage et dépassaient de ses manches. Ses yeux bruns étaient en revanche alertes et perçants comme l'œil d'un oiseau de proie.
C'est alors qu'il remarqua que l'individu était assis non pas sur un siège, mais un fauteuil roulant.
- Professeur Salar, un plaisir de faire votre connaissance. Je suis le Directeur Edward de Clare, officier dirigeant l'organisme en charge des interventions liées aux Esprits, l'Égide, où nous sommes.
- C'est un honneur de vous rencontrer milord, même si j'ignore ce qui me vaut ce plaisir. Je ne suis pas un mage d'excellence, simplement un professeur et un chercheur parmi d'autres.
- Ne soyez donc pas si modeste, monsieur Salar. J'ai eu tout le loisir de parcourir votre dossier, qui a retenu l'attention de nos bureaux et m'a encouragé à vous convier à une entrevue au plus vite. En toute honnêteté, j'étais surpris qu'un civil comme vous retienne son attention, agréablement surpris.
- Son attention ? Demanda Karim en fronçant légèrement des sourcils d'intrigue et de méfiance.
- Chaque chose en son temps, professeur. J'aurai quelques questions à vous poser, à commencer par votre vision concernant les Esprits. Vous n'ignorez pas leur existence, j'imagine ?
- Sans vouloir vous offenser milord, cela serait difficile après avoir été témoin du Déluge. Quant aux Esprits… je n'ai pas eu l'occasion d'en rencontrer personnellement. Je conçois bien leur existence, et j'ai connaissance des terres que l'on souhaite leur réserver pour éviter tout conflit.
- Quelle est votre opinion à leur propos ? Demanda le Directeur en gardant des traits affables.
- Je n'ai ni adoration ni animosité à leur égard. Je respecte leur existence en leur qualité d'entités douées de conscience et d'âme qui leur sont propres, en bien des points nos égaux. Je ne suis cependant pas assez candide pour croire en la possibilité d'une cohabitation entre mortels et spirituels, par crainte des dérives que cela pourrait occasionner. Une coexistence distincte me paraît plus sage pour que les deux mondes puissent vivre sereinement, par des décisions consensuelles.
Il ne fallait pas être un génie pour parvenir à cette conclusion, selon Karim. Toute personne dotée d'un semblant de bon sens verrait le péril tant de l'éloignement complet des deux mondes que les dangers d'un trop grand rapprochement. Salar n'était pas un expert sur la question des Esprits, bien qu'il fût assez versé dans les légendes du Moyen-Orient et notamment leurs civilisations anciennes. N'ayant rien à cacher, le professeur avait préféré jouer cartes sur table avec son interlocuteur. Ces limiers du gouvernement étaient de toute façon dressés à distinguer les mensonges de la vérité. Aussi l'archéologue n'était pas trop inquiet et conservait une attitude calme, patiente et intriguée.
- Intéressant. Vous avez anticipé ma question, aussi passerai-je à la suivante. Vous n'êtes donc pas opposé à la perspective d'un travail collaboratif entre leur société et la nôtre ? Reprit l'officier.
- Je n'y vois pas de mal, tant que des règles sont définies et respectées par les deux côtés. En toute humilité, la voie de la collaboration est plus sage que le recours à la force et à la ruse en considérant notre état de mortels et nos limites en tant que mages à la lumière de leurs aptitudes spécifiques.
- Prudent et lucide. Je conçois mieux désormais comment vous avez survécu à l'attentat de Warka.
- Qu'est-ce que vous entendez…
- Reprenons, si vous voulez bien, le coupa De Clare d'une voix aimable mais empreinte de fermeté.
Karim commençait à être de plus en plus confus quant à la raison d'être de cet 'entretien' qui ressemblait beaucoup à un interrogatoire en bonne et due forme. Le professeur irakien s'efforçait de rester poli et de ne pas perdre patience, mais ses interlocuteurs mettaient cette dernière à rude épreuve. Passant par quelques questions d'ordre personnel, ils en vinrent aux expéditions qu'il avait pu réaliser au cours de ses études puis de ses recherches universitaires. Salar fut surpris qu'ils aillent jusqu'à le tester sur ses connaissances en mythologies orientales, notamment sumérienne.
Un bruissement de tissu rompit le silence qui s'était temporairement posé sur la pièce.
Suivant le regard perçant de l'officier, le professeur tourna la tête vers sa gauche et resta muet.
La silhouette jusque lors plongée dans l'ombre se révéla à la lumière. Un être androgyne à la taille élancée, drapée de blanc et aux pieds nus s'avançait vers lui. Sa peau claire soulignait l'éclat émeraude de sa longue et raide chevelure, encadrant deux yeux d'un bleu-vert paisible et attentif. Sans un mot elle glissa, telle une danseuse à la grâce infinie, jusqu'à la hauteur du chercheur. L'inconnue s'accroupit juste assez pour pouvoir plonger son regard bleu lagon droit dans le sien.
Karim se serait d'ordinaire offusqué d'être fixé de la sorte sans la moindre raison valable. Pourtant, il ne sentait pas de contrariété sur l'instant. Une sagesse et une sérénité sans fin se dégageaient de ces yeux si paisibles et expressifs, comme si l'être cherchait à lire jusqu'au fin fond de son âme. Le chercheur eut l'intuition soudaine qu'il ne se trouvait pas face à un être humain tel que lui-même.
Cette entité n'était ni mage ni mortelle.
L'entité dégageait une présence, une autorité et une force à la fois grondante, sauvage et tranquille. L'aura semblait chercher à le cerner et à percevoir son propre mana et sa nature la plus profonde.
L'instinct primaire aurait dû le faire se sentir en danger. Et pourtant, il ne se sentait pas menacé.
Une voix sereine et cristalline, à la politesse surprenante, échappa aux lèvres de l'entité.
- Bonjour Karim. C'est un plaisir de vous rencontrer, mon Vrai Nom est Enkidu. J'ai décidé de suivre le chemin des humains. J'ai répondu à leur appel à l'aide afin de me battre à leurs côtés.
- Bonjour Enkidu, le plaisir est réciproque bien que je m'admette surpris par la situation.
'Enkidu', ni plus ni moins ? Le professeur était stupéfait. En fin connaisseur de la légende de l'Épopée de Gilgamesh et de ses légendes sumériennes, il ne pouvait pas ignorer cette figure héroïque. Comment ne pas connaître le nom et les récits associés à cette entité exceptionnelle presque divine, qui avait réussi le triple exploit d'être le seul ami du tyrannique Roi d'Uruk qu'elle avait rendu meilleur, de s'être soustrait à l'autorité des Dieux et d'être l'égal du Roi des Héros au combat ? Lui qui était d'ordinaire très à l'aise à l'oral voire bavard sur ses sujets de prédilection se retrouvait actuellement sans mot, littéralement étonné par cette rencontre qui lui semblait assez surréaliste. Sans se vexer de sa remarque, l'Âme Héroïque se tourna vers l'officier de l'Égide.
- Il est intéressant. Je pense que cet homme pourrait être capable de bien me manier en combat.
- C'est une excellente nouvelle, répliqua avec satisfaction De Clare. Si cela vous convient, Lancer, nous pourrions évaluer sa compatibilité magique avec vous et envisager de le prendre avec nous.
- Veuillez m'excuser, les interrompit Salar avant de poursuivre, j'ai peur d'avoir mal compris. Vous évoquez un combat, or je ne suis ni un soldat ni un mage d'excellence. Je ne suis qu'un professeur, un archéologue et un érudit curieux, voyez-vous. Je crains de ne pas être le choix plus avisé.
- N'ayez crainte professeur, répondit avec la même sérénité l'Esprit. Vous pourrez m'utiliser comme bon vous semble, je suivrai vos indications. Vous verrez que je ne me brise pas aussi facilement.
Le soi-disant Directeur de l'Égide s'éloigna de son bureau et fit rouler son fauteuil roulant jusqu'à la table où ils se trouvaient. La contournant, il se plaça sur la droite du chercheur et posa une main cordiale mais ferme sur son épaule, un sourire d'apparence affable mais implacable comme l'acier.
- Ne soyez pas si modeste. Votre science en thaumaturgie et en magie élémentaire n'est plus à prouver. Nous ne vous contraindrons pas à rejoindre notre cause, monsieur Salar. Permettez-moi seulement de vous donner quelques éléments qui vous éclaireront sur les raisons de notre requête.
Karim avait affaire à un habile orateur, il pouvait déjà en être certain. L'homme n'était certainement pas arrivé à son poster et à conserver ce dernier sans quelque talent oral et sans assez de roublardise. La tournure était d'ailleurs fort bien choisie, maniant la flatterie avec le juste dosage pour toucher son ego, ainsi qu'une apparente déférence pour attiser sa curiosité et temporiser son agacement.
- Je vous en remercie, reprit De Clare avec une légère révérence. Je me permets d'insister monsieur, car notre pays court un grand danger à l'heure actuelle. Un péril si menaçant que sa Majesté a accepté de considérer des dispositifs innovants et peu orthodoxe pour réussir à la contrecarrer.
Sa Majesté ? Un argument d'autorité assez puissant, au vu de la situation de délégataire de son autorité dont jouissait son interlocuteur. Karim aurait volontiers bondi sur ses pieds et quitté la salle en claquant la porte derrière lui face à l'arrogance du personnage sans le regard curieux de l'Esprit qui restait rivé sur lui. L'Âme Héroïque avait été d'une politesse exemplaire, il devait le respecter. Karim décida de garder le silence, ses yeux méfiants posés sur le militaire qui poursuivit.
- Connaissez-vous la nature des missions qui ont été conférées à l'Égide, monsieur ?
- J'en doute, au vu du goût pour le secret dont raffole votre organisation.
- Nous sommes à la fois des médiateurs et des gardiens vis à vis des Esprits, continua le militaire au calme imperturbable - Ou Servants, comme on les appelait avant le Déluge à l'époque des Guerres du Graal. Sachez que d'importantes négociations sont actuellement en cours de discussion entre les émissaires de Son Altesse et les envoyés des royaumes constitués par ces Esprits. Certains sont enclins à trouver une entente qui bénéficie aux deux partis. D'autres… sont bien plus belliqueux.
- Une fois de plus, je ne vois pas quelle est la place d'un professeur sur des conflits. Sans vouloir vexer Enkidu, je doute d'être autre chose que des chaînes qui entraveraient vos opérations.
- Des chaînes, c'est précisément ce dont nous avons besoin, rétorqua l'officier en ignorant le reste de ses propos et en posant ses mains sur la table. Et ces chaînes, monsieur Salar, Enkidu ne saurait en produire d'assez solides pour cette menace sans l'aide d'un mage. Nous avons besoin d'un élément perturbateur pour ébranler le rapport de force entre cet ennemi et Lancer ci-présent.
Le fait que le militaire ne fasse même plus l'effort de cacher son désespoir et sa frustration inquiétaient assez l'enseignant-chercheur. Il semblait tellement sûr de sa victoire qu'il agissait comme un aigle guettant des hauteurs sa proie, cherchant à l'acculer avant de fondre sur elle.
Il n'aimait pas beaucoup les implications des propos de l'interlocuteur. Si son intuition était avérée, les pièces de l'Égide voulaient se frotter à une menace particulièrement dangereuse, voire mortelle. Aussi se replia-t-il dans le silence et se mit à chercher une réponse polie pour décliner l'offre. L'officier de Clare ne semblait cependant pas décidé à s'incliner de sitôt et poursuivit son propos.
- Nous avons convoqué de nombreux profils potentiels avant vous, professeur. Des militaires, des mages d'excellence et même de rares Masters survivants de précédentes Guerres. Des profils que nous pensions, tout comme vous, plus adaptés aux rudes épreuves qui nous attendent… sans succès. Peu ont retenu l'attention de Lancer, et aucun d'entre eux ne s'est révélé compatible avec lui.
Le militaire se révélait être un aussi détestable personnage à ses yeux qu'un très bon orateur. Il savait chercher à identifier les cordes sensibles sur lesquelles appuyer, par exemple la culpabilité. Il se plaisait à sélectionner tous ses arguments et à les balayer d'un revers de main à l'aide de contre-arguments ressentis. Se plaçant devant lui, De Clare le fixait du regard et conclut d'une voix ferme.
- Vous n'avez pas le monopole de la raison, monsieur Salar. Vous avez le potentiel d'aider votre pays d'accueil, de sortir des sentiers battus et de protéger votre famille. Réfléchissez-y bien.
La pièce d'apparence austère mais confortable lui semblait se draper des airs d'un piège où on l'aurait acculé. Les mots de l'officier résonnaient dans son esprit comme autant de fils invisibles qui se resserraient sur ses bras et sur ses jambes, comme des vérités qu'il serait difficile de réfuter. Le bougre de serviteur de l'État venait de le placer, en connaissance de cause, en une position délicate.
Salar flairait les ennuis qui grondaient au large. Il n'aimait pas trop les sensations fortes superflues, bien qu'il fût curieux et qu'il appréciait en effet d'explorer de nouveaux horizons et domaines. L'évocation de sa femme et de ses trois enfants ne le rassurait guère sur les moyens qu'étaient prêts à déployer les dirigeants de cet étrange service de l'état pour obtenir sa coopération. Il était inquiet. Il pouvait difficilement avoir la conscience tranquille en refusant de les protéger du danger, peu importe la nature de ce dernier. Il pensa, par dérivation, aux étudiants et étudiantes qu'il supervisait.
Son regard sombre glissa vers l'Esprit qui attendait en silence. Les traits de ce dernier restaient aimables et réservés, bien que le regard de l'entité restât plongé sur lui, ses yeux très expectatifs.
Il y avait une vérité cependant que ni sa mauvaise foi ni sa méfiance ne pouvaient ignorer.
Un lien, obscur et ténu, le connectait à l'entité légendaire qui attendait avec patience sa décision.
Inspirant profondément, Salar secoua la tête avant de passer une main sur son visage. Il avait un mauvais pressentiment avec toute cette histoire, mais il ne pouvait guère reculer désormais.
Accordant un léger acquiescement de la tête à l'Esprit, il porta un regard tranchant sur l'officier après avoir consulté très rapidement la montre à gousset qui ne le quittait jamais en déplacement.
- Vous m'avez déjà mis très en retard pour mes cours. Je ne suis plus à une heure près, je suppose.
- Excellent ! Il restera une dernière petite formalité à faire, et je vous présenterai à la fine équipe.
Il n'aimait pas beaucoup en revanche le petit sourire satisfait de l'officier, conscient de sa victoire. Son arrogance tranchait avec le sourire plus doux et le regard d'Enkidu qui le remerciait en silence.
Karim espérait seulement qu'il ne regretterait pas le choix qu'il venait de faire en cet instant.
Une 'petite formalité', qu'il disait…
Karim n'y avait pas accordé le moindre crédit au vu de la propension aux euphémismes de ce Directeur. Ce dernier avait fait signe à Enkidu d'un regard, lequel s'était empressé de faire signe à l'irakien de le suivre. L'Esprit Héroïque sumérien intriguait Salar sur bien des points, bien que le professeur gardât ses questions pour un moment plus propice par politesse et respect.
Enkidu… une figure à la fois énigmatique, transcendante et chaînon décisif du destin de Gilgamesh.
L'enseignant devait l'admettre, il se sentait à la fois honoré et excité de cette rencontre impromptue, lui qui avait tant étudié les textes, artefacts et littératures associés à ce folklore issu de ses racines. Il avait noté l'usage archaïque de la classe selon la classification désuète des Guerres du Graal, répartie en sept principales catégories : Saber, Archer, Lancer, Caster, Assassin, Rider, et Assassin.
Était-ce l'expression d'une mélancolie pour un héritage perdu, une habitude dure à perdre ou bien encore une préoccupation de l'anonymat autour de ces légendes vivantes d'un tout autre âge ?
Comme s'il se doutait de sa curiosité, l'être aux longs cheveux verts s'était tourné vers lui et lui avait accordé un sourire qui aurait pu sembler amusé. Il l'emmenait plus loin des bâtiments, en directions d'un petit bois adjacent bien plus tranquille et moins fréquenté que la cour de l'Égide.
Karim se sentait plus serein dans un espace naturel. C'était aussi l'une des raisons qui faisaient qu'il aimait son métier d'archéologue mage, il appréciait de pouvoir s'évader un temps de la vie urbaine, de sa précipitation, de ses égarements et du mode de vie affolé de ceux qui l'expérimentaient. Le calme des bois était une bien plus douce mélodie à ses oreilles que la cacophonie des grandes villes.
D'une grâce presque éthérée, la silhouette délicate de l'Esprit s'arrêta et se tourna vers le mage. Ses yeux ondins étaient plongés dans les siens, sereins, avant qu'il n'incline légèrement sa tête.
- Je suis Enkidu, de classe Lancer. Je pense que votre présence spirituelle est compatible avec ma propre magie. Je suis disposé à être votre arme, Karim. Si tel est votre souhait, il ne tient qu'à vous que nous scellions un contrat pour formaliser notre accord et commencer à nous battre côte à côte.
Karim avait du mal à considérer la forme élancée qui lui faisait face comme une force combattante, bien qu'il sache qu'il ne fallait pas juger un livre à sa seule couverture. Il pouvait d'ailleurs sentir la grande puissance spirituelle de l'entité, dont la force brute et la pureté semblaient presque divines.
- Je vous appellerai Enkidu alors, si vous me le permettez. Je ferai mon possible pour être digne de votre confiance. Vous évoquiez un contrat. Pourriez-vous m'en dire un peu plus ? Je crains que votre Directeur ait oublié de m'expliquer de quoi il retournait, et j'apprécie les choses bien faites.
La question pouvait sembler idiote mais Karim l'assumait. En magie, il y avait certaines choses qu'il ne fallait pas bâcler faute de connaissance du procédé. C'était vrai en alchimie, mais pas uniquement. L'Esprit prit le temps de le lui expliquer, de façon claire et concise. La procédure lui rappelait un peu celle des pactes tissés avec les esprits élémentaires ou bien par nécromancie.
Dire son vrai nom, sa nature et ce qu'on était prêt à 'offrir' en retour de ce que l'autre apporterait.
L'archéologue, bien que surpris par la consigne, traça autour d'eux un cercle magique dépourvu de tout motif, pourvu d'un cercle extérieur et d'un cercle concentrique à l'aide d'une fiole de mercure. Le cercle se mit bientôt à luire d'une douce lueur dorée, à l'éclat régulier mais assurément vivace.
Lancer s'avança alors dans le cercle et en atteignit le centre en même temps que le mage. Sous les yeux calmes de Karim, le halo doré du cercle commença à crépiter autour d'eux et à auréoler d'un faible éclat la silhouette de l'Esprit Héroïque qui, le premier, prit la parole d'une voix solennelle.
- Façonnées et Brisées par les Dieux, mes lames ont veillé sur les Hommes et les êtres de ce monde. Je, Enkidu, répond à ton appel. Enfant des Hommes, je te présente ce pacte. Si tu l'acceptes et tant qu'il durera, je marcherai à tes côtés et te prêterai assistance. Reforgées, mes chaînes seront l'Épée qui s'abattra sur nos ennemis et le Bouclier qui te gardera des périls que tu affronteras.
- Air, Terre, Feu, Eau et Éther. Forces régisseuses de ce monde, je me place sous votre autorité et vous place en qualité de témoins. Je, Karim Salar, mage élémentaire, accepte l'alliance d'Enkidu. Je lui conférerai l'assistance et l'énergie dont il aura besoin pour aussi longtemps que ce pacte durera.
Les yeux bleu-vert parcourus de nuances mordorées étaient rivés sur lui, les plis de la grande et robe blanche virevoltant quelque peu sous le souffle de la magie concentrée, en chœur avec les longs cheveux d'un vert profond de l'Esprit qui lui faisait face et posait ses attentes par rapport au pacte qu'il voulait nouer avec lui, un humble mage. L'entité présenta, solennelle, une main vers lui.
Calme et résolu, l'enseignant saisit la main tendue et la serra d'une poigne franche et confiante.
Dès cet instant, il vit des morphèmes sumériens se tracer entre le cercle intérieur et le cercle extérieur du sceau, tandis que des arabesques et graphèmes entremêlant des éléments du sceau magique de sa famille à d'autres auxquels il n'était pas familier se tissèrent dans le cercle intérieur.
Serrant sa mâchoire, Karim eut l'impression qu'une décharge brûlante jaillissait de leurs mains serrées pour se ruer sur son bras droit, galopant depuis son avant-bras jusqu'à la pointe de l'épaule.
Lorsqu'Enkidu relâcha sa prise sur sa main, le mage serra par réflexe son bras droit endolori. Il se sentait assez fatigué et étourdi pour être honnête, un mal de tête commençait à pointer le bout de son nez et il avait de plus en plus l'impression d'avoir des jambes en coton. Ça faisait longtemps…
Salar prit appui contre un arbre puis se laissa glisser avec douceur jusqu'au sol, dos contre le tronc.
— Est-ce que cela te dérangerait si l'on reste un petit peu ici ? Je ne dirais pas non à une sieste pour récupérer un peu avant de rejoindre les autres, demanda Salar à l'Esprit avec un sourire fatigué.
— Cela ne me dérange pas. Tu peux te reposer sans crainte, je monte la garde en attendant.
La voix sereine d'Enkidu le rassura un peu. Même s'il le connaissait encore peu, Karim avait l'impression que l'Âme Héroïque se sentait plus à l'aise ainsi dans les bois qu'en intérieur. L'officier allait rouspéter qu'ils prennent ainsi leur temps, mais cela ne déplaisait pas au professeur. Cela servirait de leçon au militaire qui jouait au chefaillon et s'était amusé à le mettre sous pression.
« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage », disait après tout un sage fablier.
Allongé sur l'herbe non loin de son allié, Karim ferma les yeux, un sourire amusé aux lèvres.
