Hello tout le monde !
Voici la suite de la fic, un chapitre qui sort tout juste du four, qui continue de placer le contexte et d'amener des petits concepts qui lui seront propres (et que je ne reprendrai pas dans les fics "canoniques" de Fate/Archetype. J'espère que la lecture vous plaira, n'hésitez pas à me contacter ou à laisser un commentaire.
Lenia 41
Chapitre 2 — Destinées Enchaînées
Désert, Al-Muthanna, Irak. 2004. Un mois plus tard.
Qu'il lui semblait bien loin, le temps de l'ignorance et des jours paisibles !
Laissant derrière eux les jardins chatoyants qui entouraient la bâtisse encore naissante de l'Égide à Londres, ils se trouvaient désormais sous la morsure du soleil et la poussière brûlante du désert.
Karim n'avait rien contre son pays natal, qui avait toujours une place particulière dans son cœur. Bien que défigurée et affaiblie par des décennies de conflits, la terre de ses ancêtres était riche en histoire, en culture et en savoirs magiques. Le cœur de la contrée battait encore sous ses ruines.
Si ses étudiants avaient pu le voir présentement, alors qu'il était supposé se trouver en année sabbatique, il est possible qu'ils aient eu du mal à le reconnaître de loin. L'enseignant avait dû en effet suivre un entraînement draconien, tant physique que magique, pour être au niveau des autres membres de la curieuse et éclectique équipe à laquelle il s'était retrouvé mêlé dès le premier jour.
Enkidu faisait preuve d'une très bonne volonté. Son enthousiasme au combat l'avait d'abord assez décontenancé, ainsi que la férocité dont l'Esprit pouvait faire preuve face à des comparses coriaces. Même sa précédente expérience traumatisante, quand des extrémistes avaient mené une attaque terroriste sur le chantier de fouilles de Warka quelques années plus tôt dont il avait été le seul survivant de l'expédition, pâlissait face à l'abattoir vers lequel on les envoyait très joyeusement.
« N'hésite pas à m'utiliser aussi impitoyablement que tu l'estimes nécessaire. »
Leur point de vue différait néanmoins sur ce point. Il comprenait l'opinion de Lancer — à la lumière de la façon dont ce dernier se considérait — mais il n'était lui-même pas assez inhumain pour le traiter comme une vulgaire arme. La chose était d'autant plus mal aisée quand il considérait l'immense curiosité intellectuelle de l'Esprit de classe Divine selon la nouvelle classification. Enkidu était plutôt introverti et réservé de nature, d'un grand calme et confiant en ses capacités. Cette apparence paisible dissimulait son tempérament implacable et impitoyable en combattant.
Non, il ne pouvait décidément pas se résoudre à considérer son allié comme un simple outil.
Le professeur fut rappelé à l'ordre alors qu'une gigantesque lance dorée venait de le frôler de quelques millimètres. Secouant sa tête, Karim se focalisa à nouveau sur l'instant présent et sur la situation épineuse qui était la leur.
En tant que dernier arrivé et en sa qualité de civil, Salar n'avait pas encore les réflexes de ses pairs.
Posant une main au sol, l'archéologue combina une essence d'air avec une essence de terre pour créer autour de lui et de l'autre humain près de lui un épais voile de sable et de roche. Cela aveuglerait leur opposant quelques instants, peut-être, mais toute distraction était bonne à prendre face au monstre qui les confrontait. Car il n'y avait pas d'autres mots pour qualifier leur opposant.
— Karim-san, je vais tenter une percée pour aider Saber. Pourriez-vous couvrir mes arrières ?
— Je t'ai déjà dit que « Karim » suffisait, Shirou. Je peux t'arranger une diversion, si tu veux. Tu ne veux pas récupérer un peu et que je prenne le relais ? Lui proposa Salar en remarquant sa fatigue.
Un jeune homme de dix ans son cadet le regardait sur sa gauche. Ses cheveux roux coupés courts étaient en désordres et ses yeux bruns résolus. Un bon gars, courageux et parfois trop téméraire. Shirou Emiya, l'un des rares Masters qui avaient survécu à la Guerre du Graal de Fuyuki. Karim espérait sincèrement que ses intentions, louables, mais intrépides, ne le fassent pas périr trop jeune.
— Non, sensei ! Evelyn serait hors d'elle et nous devons tenir jusqu'au retour de Rin. Vous êtes notre carte maîtresse et l'un de nos deux jokers si rien ne passe comme prévu, déclina le jeune japonais.
— Comme tu le sens, concéda Karim à contrecœur. Je te préviens, si j'estime que tu es trop blessé, Evelyn ou pas, je viendrai te chercher par la peau du cou s'il le faut. Nous sommes d'accord ?
Emiya était l'un des membres avec lesquels il s'entendait le mieux et qui se rapprochaient le plus de sa propre situation. Plutôt aimable et chaleureux, il était très facile à apprécier pour l'enseignant. Cela continuait autant de l'étonner que de l'amuser de le voir en si bonne amitié avec une autre survivante de la précédente Guerre du Graal, Rin Tohsaka. Dotée d'un caractère trempé, d'une arrogance propre aux plus talentueux et d'une patience parfois assez fine, la Japonaise de dix-sept ans était le deuxième membre la plus jeune de l'équipe ainsi que l'un de leurs plus grands atouts.
Ne perdant pas de temps à chercher de négocier avec lui, Emiya entérina leur accord d'un signe de tête et conjura à l'aide de ses aptitudes en Transe deux courtes épées, l'une blanche et l'autre noire.
Karim focalisa une petite partie de son mana pour générer plusieurs créatures et golems issus du vent et de la terre, façonnant ainsi des manticores, des sphinx et autres entités de son bestiaire étendu, qui s'élancèrent tout droit vers la terrifiante silhouette en armure dorée qui les toisait depuis les cieux.
Ils finiraient probablement vite embrochés ou détruits, mais ils feraient une bonne chair à canon.
Il ne fut guère surpris d'entendre son oreillette crépiter quelques instants plus tard et une voix féminine mécontente le contacter avec un soupçon d'accent français dans son anglais parfait.
— Salar, vous me recevez ? Vous pouvez me dire ce que fabrique Emiya à jouer aux héros ? Je croyais vous avoir bien dit de rester couverts le temps qu'une opportunité se présente.
— Ici Salar. Le gamin va aider son équipière. Ne vous inquiétez pas, j'irai le chercher si ça dégénère, répondit Karim avec calme et mécontentement. Après tout, je ne suis pas le plus exposé de l'équipe.
- Idiots will always be idiots, pesta D'Elvaren. Plus ils sont jeunes, plus c'est vrai… enfin. Je vais le couvrir. Vous, vous arrêtez de dilapider votre magie de la sorte et vous allez soutenir Lancer.
— Sauf votre respect, j'aimerais bien pouvoir le faire. Ce serait plus simple si je pouvais faire une sortie, mes options sont limitées à une telle distance, maugréa Karim en grommelant.
— Et bien qu'attendez-vous ? Demandez-lui ! répliqua sèchement l'ex-militaire. Il doit bien y avoir quelque chose à faire sans faire de vous une cible vivante toute trouvée pour l'Orgueil incarné.
Les militaires étaient tous les mêmes, supposa Karim en s'efforçant de ne pas perdre son sang-froid et lui pousser la gueulante qu'il brûlait de lui hurler. Evelyn n'était pas une mauvaise bougresse. Elle n'avait pas un mauvais fond, juste une discipline et des manières militaires bien enracinés ainsi qu'un caractère bien trempé de Française. En dépit de leur très mauvais départ, leur relation orageuse s'était sensiblement améliorée au cours du mois d'entraînement intensif qui avait précédé.
Cela étant dit, elle n'avait pas foncièrement tort. Sa suggestion indirecte méritait d'être vérifiée.
Le professeur décida de créer deux barrières de protection pour anticiper et l'avertir de tout rapprochement de sa position avant de s'agenouiller. Lors de la formation accélérée, on lui avait vaguement parlé de l'existence d'un lien psychique plus ou moins développé selon les équipes et le temps de combat ensemble. Théoriquement, bien qu'ils fussent à leurs débuts, cela devrait être dans l'ordre du possible pour Lancer et lui. Après, il ne serait fixé qu'une fois qu'il aurait essayé l'astuce.
Une histoire de focaliser ses pensées de manière cohérente et de s'y concentrer suffisamment…
Il devrait donc faire confiance à ses barrières pour le protéger le temps qu'il trouve l'astuce et puisse retenir la sensation, et en déduire la manière de faire pour que ce soit plus facile par la suite. Prenant de profondes inspirations, Salar chercha à faire assez le vide en lui sans pour autant se déconnecter de la réalité. Il n'était pas fou à ce point-là et tenait à garder sa tête bien sur les épaules.
« Enkidu ? Tu m'entends ? »
C'était encore bien vague pour lui, un peu comme lancer une bouteille à la mer. La situation lui semblait encore un peu extraordinaire et inédite, il essayait de se l'approprier au plus vite. Après plusieurs minutes assez anxiogènes à lutter contre la tentation d'aller vérifier en entendant les explosions et autres pétarades du combat brûlant qui prenait place quelques mètres plus loin.
Bon ce n'était pas encore ça. Il pouvait sentir, par le lien, la présence de Lancer, mais c'était trop confus pour être cristallisé en mots intelligibles. Le mage pouvait sentir l'Esprit être concentré sur le combat, dans une calme furie. Il le sentait exalté de se battre, ce qui l'avait surpris en apprenant l'identité de la menace en question. Si lui avait été peu rassuré de l'apprendre, Lancer avait été ravi.
Gilgamesh, le Roi des Héros, ni plus ni moins. L'un des finalistes invaincus de la Guerre de Fuyuki.
Enkidu n'avait pas l'air dérangé pour le moins du monde. Lorsqu'il s'en était enquis auprès de lui, Lancer lui avait confié d'une humeur joyeuse que ce ne fût pas une bonne confrontation et un désaccord qui nuiraient à leur amitié vieille de plusieurs millénaires avec l'Esprit de classe Archer.
Éberlué, Karim en avait eu la preuve directe en voyant l'entrain des deux Esprits à l'idée de se confronter. Le redoutable Archer avait été plus ennuyé par l'implication des humains et des autres Esprits, comme s'ils n'étaient que des vermines qui le détournaient du seul adversaire digne de lui.
En tout cas le plan d'Evelyn avait très bien fonctionné sur ce point. Elle l'avait bien anticipé.
Il sentit quelque chose frôler délicatement son esprit, comme pour attirer son attention.
« Ne t'inquiète pas. C'est un combat très excitant et on ne me casse pas aussi facilement. »
La voix paisible, à la sérénité presque inhumaine, lui était familière depuis ces dernières semaines. Il n'arrivait pas encore à lui retourner une réponse claire, ce qui le frustrait quelque peu. Lancer semblait néanmoins comprendre l'essentiel et lui répondit entre deux passes d'armes musclées.
« C'est toujours exaltant de me battre contre lui, il ne m'ennuie jamais ! Il est plus puissant qu'à mon souvenir, par ailleurs. Il serait bien que l'autre mage arrive, nous allons devenir sérieux. Je te protégerai, mais je ne garantirai pas l'intégrité des autres et des alentours si nous en arrivons là. »
C'était mauvais signe. D'un côté Karim était un peu plus rassuré de savoir que son équipier assurait aussi ses arrières, de l'autre il ne tenait pas à avoir sur la conscience les morts des autres mages et, pire encore, des civils des environs qui n'avaient rien demandé à qui que ce soit. Remerciant Enkidu d'une pensée pour l'information et lui demandant de lui faire signe s'il avait besoin d'un soutien plus actif, le mage irakien enclencha le micro de son kit de communication sur le canal privé.
— D'Elvaren, ici Salar. Lancer s'en sort bien, mais il sent que l'adversaire est plus coriace que par le passé. Si on continue à ce rythme, ça va devenir sérieux et je ne donne alors pas cher de notre peau.
— Cela confirme mes observations, répondit aussitôt la militaire. Merci Salar, je vais dire à Saber et à Emiya de se rapprocher de ma Lancer. Je vais renforcer mon soutien offensif à distance. Rin m'a contactée, elle sera là dans quelques minutes avec Archer, ils ont fini par débusquer l'Atout. En attendant, gardez le contact avec Lancer et si ça dérape, je compte sur vous pour faire ce qu'il faut.
« L'Atout » … même lui ignorait tout de sa nature, D'Elvaren ne s'en était ouverte qu'à Rin qui avait gardé un silence absolu sur cette information, qui motivait sa mission indépendante additionnelle. Archer et elle étaient leurs meilleurs éléments pour les actions furtives, rapides et adaptatives. De même, Shirou et Saber devaient connaître des tactiques que Rin, Archer, Lancer et lui ignoraient, tout comme il n'y avait qu'Evelyn et lui qui savaient ce qu'elle entendait par « faire ce qu'il faut ».
C'était la raison principale qui motivait la militaire à le garder le plus éloigné possible de la joute, afin qu'il préserve son mana et son intégrité pour la dernière partie, très délicate, de l'opération. Cela ne voulait pas dire pour autant que c'était au goût de Karim, bien au contraire.
Il n'avait pas été surpris d'apprendre que le Déluge n'était pas survenu sans remous. L'irruption soudaine des anciens Servants, désormais appelés Esprits, sur les terres et dans le quotidien des mages et non-mages avait été une révolution difficile à digérer pour certains. Des solutions étaient en cours de négociation entre les deux bords, l'Égide naissante agissant en médiatrice, et c'était elles qui justifiaient l'importance de leur mission. Puisque nul Esprit indépendant ne pouvait intervenir au risque de déclencher une guerre, c'était à eux de s'occuper des cas… plus difficiles.
L'ancien roi d'Uruk et Roi des Héros, l'Archer Gilgamesh, faisait partie de ces Esprits qui ne voulaient pas négocier avec eux, quitte à recourir à la force pour arriver à ses fins. L'ennui était qu'il était de puissance quasi divine sur la nouvelle échelle de classification, qu'il était expérimenté avec au moins deux guerres du Graal connues à son actif et qu'il savait se battre sans avoir d'appui.
L'emmerdeur de patron avait été très clair : s'ils parvenaient à ramener à la raison, au besoin par des négociations musclées, l'Esprit récalcitrant, cela faciliterait grandement les discussions à venir.
De Clare s'en frottait les mains, puisqu'il n'avait pas à mettre les mains dans le cambouis…
Une mise en garde de ses barrières lui sauva la vie puisque l'irakien eut le temps de se reculer et d'ériger un bouclier de vent pour détourner quelques armes projetées dans sa direction. La force de l'impact fut telle qu'elle obligea Salar à reculer de quelques mètres et à poser un genou à terre.
— C'est ici que tu te terrais, mongrel. Je vais t'écraser comme l'insignifiante vermine que tu es.
Le regard cramoisi de l'entité n'était pas foncièrement mauvais. Il semblait en revanche consumé par l'arrogance et l'agacement entremêlés tandis qu'autres cercles d'or apparaissaient autour de lui.
Un instant Karim eut l'impression d'y voir briller un éclat ocre étranger, sans pouvoir le confirmer. Quelque chose dans sa présence semblait altérer son aura, sans qu'il ne sache de quoi il s'agissait.
Dans un sifflement déchirant, une salve de tirs énergétiques de pure magie perfora les airs à l'Est afin de s'abattre furieusement sur le souverain guerrier, plus énervé qu'inquiet. Esquivant l'averse de magie, il se contenta d'un geste de la main pour apparaître des chaînes similaires à celle de Lancer, qu'il projeta dans un claquement de doigts vers le lieu dont provenaient les tirs concentrés.
Evelyn !
Karim allait se précipiter à son aide quand d'autres chaînes frappèrent le sol devant lui, lui barrant efficacement la route. Quand la poussière se dissipa, l'inquiétude du professeur recula d'un cran en constatant que lesdites chaînes s'étaient placées en travers de la route d'autres puissants maillons dont les embouts tranchants étaient pointés vers à peine quelques centimètres plus loin de son torse.
La gracieuse et féline silhouette de Lancer atterrit à ses côtés, ses yeux alertes et son sourire féroce.
— Il retient encore sa force, mais cela ne saurait durer longtemps.
— Qu'est-ce que cela doit être quand il se bat sérieusement, lança Salar avec respect et une grimace.
Les marques qui étaient profondément tracées dans sa chair étaient autant de preuves du contrat qui l'associait à Enkidu, bien que Salar ait parfois du mal à cerner ce qui les rendait compatibles.
— Bien qu'il soit égal à lui-même, quelque chose trouble sa présence, ajouta l'Esprit imperturbable.
— Je te crois sur parole. Tu le connais mieux que nous après tout, concéda volontiers le mage.
— Quels sont tes ordres, Karim ? Lui demanda Lancer en gardant ses yeux tournés vers Archer.
— Je ne pense pas que les consignes aient changées depuis le briefing, répondit le concerné en essayant de plaisanter avant de répondre avec plus de sérieux. Evelyn disait…
— Ses ordres ne m'importent pas, le coupa son équipier d'un ton serein et ferme. Ce sont tes instructions que je veux connaître. Tu es le seul qui peut m'utiliser, et ce comme bon te semble.
Karim ne sût que lui répondre sur le moment, un peu dépassé par une situation de plus en plus inédite. Il avait été vite clair que s'il avait un bon talent d'observation et une solide capacité d'adaptation, il n'était pas habitué à se battre en groupe voire à combattre tout court. De leur équipe, il était donc le plus novice en termes de tactiques et de stratégies, surtout contre de tels Esprits. Lui toujours si confiant dans son métier, il ne s'était pas senti assez légitime pour contester cette vérité.
Il voyait clairement au loin Saber qui, de son épée fabuleuse entourée d'une aura dorée, tâchait de tenir Archer en respect alors qu'il s'acharnait de nouveau sur cette femme qu'il n'avait pu séduire. Shirou faisait également de son mieux avec sa Transe pour la soutenir et contrer les assauts du roi.
Il n'aimait pas rester en retrait, surtout quand de jeunes gens de dix-sept ans, qui auraient pu ou pourraient être ses étudiants, se mettaient en danger de la sorte. Il ne voulait pas rester en arrière de la sorte. Frustré par sa propre impuissance, le professeur serra ses poings tendus et prit vite sa décision.
— Il faut l'éloigner de Shirou et Saber, ils sont mal en point. Il faut qu'ils se replient vers Lancer. Il faut laisser du temps à Evelyn pour récupérer. Enkidu, on doit focaliser son attention sur nous.
— Compris. Confirmes-tu l'autorisation de le confronter sans la moindre retenue ?
Il aurait préféré pouvoir consulter Evelyn ou Shirou dessus, mais la première ne répondait pas sur le canal commun et le second était bien trop affairé à se battre contre Archer. Il assumerait son choix.
Le professeur se contenta de confirmer ses propos d'un acquiescement de tête, muet, mais clair.
— Très bien. Dans ce cas, bats-toi avec moi.
Surpris, Karim détourna son attention du Roi des Héros qui les attendait de pied ferme et qui tenait encore bon face aux assauts inlassables de son farouche combattant, le Roi des Chevaliers.
Comme le jour où ils avaient scellé leur pacte, Enkidu lui tendait une main en geste d'invite. Son bras droit commençait alors à le tirailler assez désagréablement.
Dès lors que leurs paumes se touchèrent, il eut l'impression qu'un feu lui embrasait le bras.
Une aura doré crût et devint vite aveuglante, tandis que les sillons enflammés de magie traçant le sceau de leur pacte se ruaient en ruisseaux vers le reste de son corps depuis ses circuits magiques. Il avait l'impression que d'innombrables chaînes s'étaient refermées sur lui et voulaient le meurtrir. S'efforçant de rester conscient, les chaînes eurent raison de sa volonté et l'arrachèrent à sa prise avant de l'emporter tout droit vers un large pilier de lumière dont l'éclat se mêlait à ses circuits.
Il lui sembla que la voix de l'Esprit était un peu plus grave avant que l'inconscience ne le saisisse.
« Combattons comme bon nous semble. Nous n'avons plus besoin de faire preuve de retenue ».
« Evelyn ? Evelyn, est-ce que tu m'entends ? »
« Oui, Jeanne. Rien de cassé, reste où tu es. J'arrive ».
La voix douce, mais inquiète de la Pucelle extirpa d'Elvaren des ténèbres qui avaient recouvert son cerveau. Bien que Lancer et elle aient développé assez rapidement une aptitude certaine à la communication télépathique, l'exercice n'était pas évident quand l'esprit était quelque peu sonné.
L'ex-commandante de la division spécialisée des mages de l'armée britannique écarta tant bien que mal les décombres de roche qui s'étaient effondrés sur elle. Certains étaient plus lourds que d'autres, mais la militaire avait encore assez de mana disponible pour puiser dans le Renforcement. Cet art auquel elle excellait lui avait été d'une très grande utilité au cours des opérations armées auxquelles elle avait participé, lui conférant une force physique, une rapidité et des sens accrus sur un plus ou moins long laps de temps selon l'intensité du Renforcement désiré, temporairement.
Ces mêlées, d'une forme tout à fait nouvelle pour elle, avaient requis qu'elle adapte ses tactiques habituelles de combat, n'étant plus seule et faisant face à des entités bien plus puissantes qu'elle.
Si la Française et Britannique s'était portée volontaire, elle n'aimait pas ces combats entre titans.
Certains étaient de bien meilleure compagnie que d'autres. Son équipière depuis deux mois en était un excellent exemple. Sa propre froideur n'avait pas tenu face à la bonté de l'Esprit. Quand elles avaient été présentées l'une à l'autre dans une entrevue dont on ne l'avait pas avisée auparavant, la soldate l'avait trouvée assez vite attachante et chaleureuse, pleine de bonne volonté et de résolution.
Et Evelyn devait bien l'admettre, elles avaient des aptitudes complémentaires au combat.
« Juste le temps de m'extraire. Ça va, de ton côté ? »
« Plusieurs imprévus, mais aucune perte ! Tu as besoin d'aide ? »
« Je m'en sors, merci. Tu m'expliqueras cela… Qu'en est-il de Rin ? »
« Pas encore présente. Avec ton aide, je peux tenir bon jusqu'à son arrivée »
« Prends tout le mana dont tu as besoin. Merci, Jeanne, je vous rejoins au plus vite »
L'autre fou furieux avait repéré sa position après tout, elle n'avait aucune raison de s'éterniser dans un perchoir aussi instable. Un coup d'œil lui suffit pour voir que son fusil lourd modifié pour la concentration de la magie était trop endommagé pour être utilisé sans risque de défaillance. C'était un outil utile pour des mages qui avaient des circuits magiques endommagés ou peu coopératifs.
Elle avait d'autres outils qui pourraient avoir la même fonctionnalité, bien que moins puissante. Inspectant du regard son équipement, il lui restait ses lentilles de contact augmentées, deux pistolets lourds, une épée renforcée et son couteau de dernier recours. Son oreillette et son talkie-walkie avaient cependant été réduits en miettes, elle ne pourrait donc plus gérer à distance leur tactique.
Foutredieu, qu'est-ce qu'elle avait mal au crâne… cela promettait une belle concussion à venir.
Pourquoi lui avaient-ils donné la direction d'une équipe de bleus avec des caractères affirmés ?
Néanmoins, il était de son devoir d'assurer la réussite de cette mission cruciale. Les deux plus jeunes avaient l'expérience de la précédente Guerre du Graal, bien que prompts à la témérité. Le plus âgé d'entre eux était inexpérimenté, mais il était observateur, coopératif et s'adaptait assez vite. Avec une Saber, un Archer et deux Lancer, les Esprits avaient des aptitudes assez diversifiées.
Evelyn respecterait la parole qu'elle s'était donnée, à savoir tous les ramener en vie au « bercail ».
La militaire pouvait percevoir la présence de la Pucelle tant qu'elles n'étaient pas trop éloignées, cela l'aidait pour s'orienter et trouver le chemin le plus rapide et le plus sûr pour les rejoindre.
Emiya était en un piteux état, Saber se portait un petit peu mieux que son équipier mage. Jeanne, à son grand soulagement, semblait bien se porter également et restait debout pour assurer la défense.
— Beau boulot Emiya, Artoria. Soyez juste plus prudents à l'avenir. Comment allez-vous ?
— Je vais bien, Evelyn-san, répondit avec un sourire rassurant le rouquin. Ce n'est que des égratignures.
— Il ne lui arrivera rien tant que je serais debout, répliqua Saber. Je peux encore me battre.
— Excellent, commenta Evelyn. Je vais m'occuper de vos blessures, asseyez-vous et restez en place.
Joignant le geste à la parole, la militaire s'accroupit à la hauteur du jeune homme lorsque ce dernier fut assis avant de l'ausculter du regard. Il n'avait pas menti, ses plaies étaient nombreuses, mais semblaient peu profondes et n'avaient pas atteint des zones à risque. Il avait été très exposé, aussi.
Repoussant les mèches blondes qui avaient échappé à son chignon dans la mêlée, D'Elvaren se pencha sur le jeune japonais. Elle s'était renseignée sur le Roi des Chevaliers et sur lui. Elle avait connaissance de leur lien avec le fourreau de la mythique épée Excalibur. Avalon avait été rendue à Artoria, si bien qu'en retour de la puissance accrue de Saber, l'ancien Master de celle-ci ne bénéficiait plus de ses effets curatifs miraculeux. Quelqu'un devait donc s'occuper des blessés.
Si Evelyn ne disposait pas d'un potentiel hors du commun pour la magie, qui était plutôt assez passable, elle avait quelques talents qui pourraient avoir leur utilité et qu'elle devrait approfondir.
Fermant les yeux, elle focalisa un peu de son énergie pour faire appel à un arcane de magie blanche en murmurant quelques mots en ancienne langue latine. Sa main droite frôla les plaies sans les toucher, entourée par un doux éclat qui semblait les panser et les refermer plutôt rapidement.
La guérison était l'une des rares capacités héritées des D'Elvaren qui se soient exprimée chez elle. Evelyn n'avait pas leur talent pour la pyromancie, ce qui lui avait valu d'être écartée de la famille.
Ceci était cependant une histoire pour un autre jour, elle n'avait pas le temps d'être mélancolique.
Tout en reprenant son souffle sous l'œil vigilant de Lancer et de Saber, la Française se tourna vers le Roi des Chevaliers, une question muette aux lèvres. Artoria déclina d'un signe négatif de la tête.
— Je vous remercie, mais ce ne sera pas nécessaire, Evelyn. Je n'ai besoin que de Shirou et d'Avalon.
— D'accord. Reprenez votre souffle quelques minutes. Vous avez eu des nouvelles de Salar et de Lancer ? Mon talkie-walkie est en miettes, demanda D'Elvaren avec le plus de calme possible.
— Aucune, répondit Shirou désolé. Le mien est cassé, mais je peux le réparer si on me laisse quelques minutes. Je n'ai rien entendu de Karim-san depuis qu'Archer s'est focalisé sur Saber et moi.
— Lancer est toujours en train de se battre, releva Saber. Cela doit être pour ça qu'Archer ne nous a pas attaqués depuis. Ils sont trop loin cependant pour distinguer ce qu'il se passe exactement.
Si la situation n'était pas aussi dramatique qu'elle l'avait craint, elle n'était pas bonne pour autant.
Rétablir un moyen de communication était essentiel pour tenir Rin et leur Archer informés de la situation et pouvoir les soutenir à leur retour. Saber et Emiya étaient cependant leur seule force de frappe restante, vu que Lancer était occupé. Jeanne et elle devraient renforcer leur rôle défensif, et ne pourraient pas être un support offensif additionnel. Il fallait que Tohsaka et Archer ne tardent pas… et qu'elle s'assure que Salar était sur pied. Bien que formé en express, il restait un civil.
Le silence radio de ce dernier était inquiétant, elle espérait que ce ne serait qu'une avarie matérielle.
Evelyn n'était elle-même pas dans un très bon état, comme un regard soucieux de Jeanne le lui faisait remarquer, mais elle était l'officier coordinateur de leur équipe et ferait honneur à son devoir.
— Il faut se regrouper vu notre état, décida-t-elle. Saber et Emiya, vous allez créer une diversion à la première ouverture venue. Lancer et moi allons chercher Salar pour vous rejoindre ensuite. Jeanne, tu me confirmes que tu peux soutenir un temps les assauts d'Archer si on utilise l'étendard ?
— Je le peux en effet, acquiesça la Pucelle. Cela ne me dérange pas de dévoiler mon identité si cela me permet de tous vous défendre, Evelyn. Je vous protégerais, à mon corps défendant s'il le faut.
— Je te fais confiance. Emiya, pas d'imprudence ! Artoria, je compte sur vous pour vous en assurer.
Plus le combat se poursuivait, plus Evelyn avait le sentiment que la puissance de leur opposant était anormale. Aussi connu que fût son mythe, nombreux ses exploits et étendue sa puissance brute, elle surpassait complètement leurs attentes et leurs calculs basés sur les dernières Guerres du Graal. Quelque chose clochait, Jeanne en avait eu le même sentiment. Même en trois contre un…
Son équipière et elle ne s'attardèrent pas davantage, profitant de la poussière et du chaos engendré par la mêlée en cours pour se hâter vers les dernières coordonnées connues du professeur Salar.
Ses deux pistolets catalyseurs de magie en main, Evelyn se hâtait comme elle le pouvait. Ses sens accrus étaient en alerte, tandis que ses lunettes de visée l'aidaient à garder un œil sur la distance approximative des deux Esprits belligérants et sur leur seul tandem japonais encore présent. Une mauvaise surprise l'attendait de pied ferme une fois arrivée sur place.
Il n'y avait personne.
Il y avait bien des traces de la présence récente d'un mage, telles que des fragments de cristaux de magie utilisés. La position n'en restait pas moins désertée et fortement endommagée.
— On donne des consignes simples et ils ne sont même pas capables de s'y tenir, grommela la Française entre ses dents serrées. Où diable est-il ?
— Evelyn ? demanda Jeanne de sa voix douce et soucieuse.
— Je lui avais dit de garder ses distances surtout, continua de maugréer la militaire en inspectant la minuscule aspérité où le professeur s'était tenu caché à sa demande.
— Evelyn, il faut que tu voies cela.
Quiconque d'autre que la Demoiselle d'Orléans lui aurait ainsi adressé la parole avec une telle insistance aurait reçu en retour une réplique bien ressentie. Il était cependant rare que Jeanne insiste de la sorte pour attirer son attention sur autre chose, Evelyn supposa que cela devait être important.
L'officier se rapprocha de la Lancer légendaire et suivit son regard céleste posé sur un point précis.
Deux ensembles de chaînes claquèrent avec force l'un contre l'autre, dans un tintement sonore. Il n'était pas difficile de ressentir l'immense concentration magique qui y faisait rage. Au cœur de l'œil du cyclone de puissance brute, deux silhouettes humanoïdes se faisaient face en silence.
L'humeur du Roi des Héros ne semblait pas s'arranger au fil des minutes qui s'écoulaient. De ce qu'elle pouvait voir avec ses lentilles augmentées, son expression était partagée entre une grimace frustrée, de l'étonnement et un regard brûlant tant de contrariété que d'exaltation pour le combat.
Face à lui, une deuxième grande silhouette leur tournait le dos, drapée d'une sobre toge blanche dont les plis claquaient dans les rafales des auras dégagées par les deux Esprits de classe divine.
— Je n'ai pas souvenir que Lancer ait eu des cheveux noirs, commenta Evelyn avec perplexité.
— Il n'y a pas que cela, ajouta Jeanne les sourcils froncés. Son aura est… différente, également.
— Qu'est-ce que tu entends par là ? demanda le mage avec une curiosité mêlée d'inquiétude.
— La présence qu'il dégage. D'ordinaire, une force de la nature tranquille et contenue. Ici, c'est une force de la nature qui se déchaîne sans effusion, à peine guidée par une brise quasi imperceptible.
Evelyn avait un peu de mal à faire sens de ce que Jeanne essayait de lui expliquer, ne disposant pas de l'aptitude de l'Héroïne de la France pour ressentir les présences des mages et des autres Esprits. L'essentiel qu'elle en déduisait, c'était que Salar avait disparu et que Lancer semblait être altéré.
Ils ne savaient pas grand-chose de cet allié inespéré qui était venu à l'Égide de sa propre initiative. La Française ne voulait pas mettre en doute le jugement du Directeur, mais l'avait-il sous-estimé ?
Elles se rapprochèrent lentement de leur position, tout en veillant à garder une distance de sécurité.
De plus près, Evelyn pouvait effectivement constater des différences assez marquées chez Enkidu, dont la longue chevelure d'ébène plutôt qu'émeraude n'était que la plus apparente de toutes.
La toge d'un blanc auparavant immaculé était pourvue d'extrémités noires sur les longues manches entourant ses bras, où se noyait en lignes et arabesques l'éclat du restant de la simple tenue. De même, un long et mince pendentif de tissu d'un vert éclatant entourait son cou jusqu'aux genoux. En outre, sa peau d'un blanc d'albâtre avait pris une teinte plus mate proche d'un brun doré.
Les yeux bleu-vert étaient restés les mêmes, arborant une lueur acérée emplie de calme assurance.
- Si c'est un combat que tu veux, je me battrai. Après tout, ce n'est pas que je déteste me battre.
La voix d'Enkidu était clairement plus grave que celle qu'ils connaissaient. Étirant ses membres et faisant craquer ses poings, l'Esprit reprit tout en esquivant avec aisance les assauts ciblés d'Archer.
— Ma puissance s'est accrue. Le mage… ? Non. C'est une amélioration différente. Intéressant.
De là où elle était, Evelyn ne pouvait pas entendre ce que l'Archer hostile invectivait à Enkidu. Il avait l' air bien moins content et amical qu'au début du combat, avant ces étranges modifications. Les bras croisés et le regard à la fois plus excité et courroucé, il avait ramené à lui les longues chaînes avec lesquelles il dévastait son environnement jusque lors et les fit disparaître. Leur redoutable cible faisait apparaître encore plus de cercles dorés autour de lui. L'augmentation de la concentration magique soudaine et constante n'était pas pour rassurer Evelyn, redoutant le pire.
Elle n'avait pas besoin d'entendre les paroles d'Archer ou de lire sur ses lèvres pour deviner ce qu'il était en train de fomenter. Il allait sortir l'un de ses Noble Phantasm, c'était très mauvais !
Sans plus attendre, Evelyn se précipita avec Jeanne dans son ombre vers Saber et Shirou qui s'étaient élancé vers Archer afin de l'affaiblir. Elle devait veiller sur le mage et l'Esprit restants !
La Fortune était dans leur camp, puisque le concerné prenait visiblement son temps, tant pour montrer l'étendue de sa puissance que dans l'optique d'en finir en moins de temps pour le dire.
Le japonais sembla surpris de la voir arriver sans Salar, aussi pressée. Saber semblait avoir remarqué la menace, car elle cherchait à concentrer son mana pour déclencher son Noble Phantasm dans l'espoir d'opposer une force contraire et équivalente à l'une des attaques finales d'Archer.
Jeanne lui fit signe d'attendre et se plaça entre la menace et eux. Puisant dans le mana d'Evelyn avec l'accord tacite de cette dernière, la Pucelle laissa sa lance inhabituelle prendre sa véritable forme qu'était l'étendard blanc fleurdelisé tandis que la magie se concentrait autour d'elle.
- « Gate of Babylon ».
La Demoiselle d'Orléans allait commencer à révéler son Noble Phantasm lorsqu'une foudre blanche s'abattit juste devant elle en révélant bientôt le drap d'une toge blanche et des cheveux noirs. Nullement inquiétée par les innombrables armes qui se précipitaient vers eux dans un halo doré aveuglant et annonciateur de mort, la voix grave et impassible se contenta de trois mots.
- « Age of Babylon ».
De gigantesques cercles dorés apparurent sous leurs pieds, tandis que d'innombrables armes de tout gabarit émergèrent du sol, à côté d'eux, de part et d'autre de la zone dont « Enkidu » était l'épicentre.
Sans plus de cérémonie, les diverses lames vinrent s'entrechoquer avec les armes infinies que faisait pleuvoir sur eux Gilgamesh. Le choc des deux Noble Phantasm fut tel que Jeanne vint la protéger et que Saber se précipita pour couvrir Emiya en miroir, projetés sur plusieurs mètres de là.
Sonnée, Evelyn se redressa lentement avec l'aide de la Pucelle. Du coin de l'œil, elle vit que Saber aidait également Emiya à se remettre debout, tous deux saufs et pas plus amochés qu'auparavant.
Il n'y avait plus de traces des lames innombrables, sinon les cratères de leur impact autour d'eux.
— Merci Lancer ! Est-ce que tu te portes bien ? Entendit-elle Jeanne demander à l'Esprit.
— Lancer, murmura Evelyn en essayant de focaliser son esprit, où est… tu sais où est Salar ?
L'Esprit concerné ne leur fit pas même la grâce de répondre, un froid sourire aux lèvres. Se contentant de les observer quelques instants d'un bref coup d'œil de ses yeux clairs et tranchants comme la glace, Enkidu reporta très rapidement son regard vers la silhouette régale de Gilgamesh. Il n'avait d'yeux que pour lui, remarqua Evelyn. Pourquoi être venu les aider, dans ce cas-là ?
- Pas mal, Gilgamesh ! Ton tranchant ne s'est pas émoussé avec les millénaires, au contraire.
L'Esprit ne les écoutait pas et elle doutait qu'il se préoccupât véritablement d'eux, ce qui lui donnait un peu froid dans le dos. Où était donc le professeur qui, à l'opposé, se souciait du bien être des membres de leur équipe ? Quelque chose dans la voix grave de Lancer l'interpellait, pourtant.
— Il serait temps d'être un peu plus sérieux. Il n'y a qu'une seule question que je me pose…
La personnalité soudaine de Lancer était inédite et ne correspondait pas au tempérament décrit par les légendes le mentionnant, pas plus qu'aux tests psychologiques qui lui avaient été soumis. Le sourire si tranquille de l'Esprit était affûté et tranchant comme la lame d'une épée de belle facture. Cela ne rassurait pas Evelyn de constater que cet « Enkidu » prenait plaisir à cette mêlée destructrice.
L'instinct de la militaire la mettait sur ses gardes, comme si elle faisait face à une bête sauvage.
- Où est-ce que je vais bien pouvoir te découper, maintenant ?
Sans leur prêter davantage attention, Enkidu était reparti dans de souples et rapides foulées confronter le Roi des Héros de sa propre initiative, sans la moindre preuve d'esprit d'équipe. Ça ne ressemblait clairement pas à une attitude qu'aurait soutenue le professeur Salar, s'il avait été là. Au vu du niveau de magie déployé par ce Lancer en cet instant, il était inconcevable que l'archéologue ait perdu la vie. Était-il inconscient, sans défense et piégé quelque part dans cette confusion ?
- Tu n'as rien perdu en visée en tout cas. Continuons, l'amusement ne fait que commencer !
Il n'y avait clairement que Salar qui pourrait faire entendre raison à l'Esprit, ou tout moins était-il le seul à qui Lancer daignerait tendre une oreille pour l'écouter. Il lui avait suffi de comparer les interactions d'Enkidu avec eux et de les comparer avec son attitude envers l'archéologue au cours du mois d'entraînement accéléré pour craindre cette possibilité. C'était un allié de circonstance.
Il y avait plus inquiétant. En dépit des blessures qu'ils avaient réussies avec peine à lui infliger, le roi Gilgamesh ne fatiguait pas. Sa force brute restait intacte et son mana semblait inépuisable. Pire, l'arrivée de cet Enkidu semblait l'exciter davantage et l'inciter à être encore plus dévastateur.
Evelyn ne savait plus s'il valait mieux de le confronter lorsqu'il était de mauvaise humeur ou au contraire de bonne humeur. Les deux cas de figure étaient aussi destructeurs l'un que l'autre.
Si elle n'entendit pas ce que répliqua Archer à Lancer avec un mauvais sourire et une lueur amusée dans son regard rouge sang, ce dernier semblait de plus en plus teinté par un éclat ocre très froid. Maintenant qu'elle y prêtait son attention, même son armure d'or pur s'était légèrement assombrie.
Était-ce l'anomalie que craignait le Bureau ? Cette anomalie dont elle ignorait absolument tout ?
Des chaînes vinrent saisir Enkidu aux bras et aux jambes pour l'empêcher de se mouvoir davantage. L'être ne semblait être particulièrement inquiet pour autant, ses traits restés impassibles.
D'une voix forte et autoritaire, l'Archer belliqueux fit apparaître d'un cercle d'or une étrange épée.
— Je parle d'une genèse. Les éléments fusionnent, s'unissent et façonnent l'étoile tissant la création.
— Rangée dans le souffle des étoiles. Un torrent de vie éclatante, enchaîna sans plus attendre Saber.
— Protège mes frères et mes sœurs, mon étendard, commença aussitôt à incanter Jeanne.
Sa pointe tronquée de forme arrondie, sa lame noire était gravée de caractères runes brillants qui couraient, littéralement, le long du corps de l'épée au-dessus d'une poignée d'or ouvragée.
— Rendez-lui hommage par la mort. « Enuma Elish » !
— L'Épée de la Victoire Promise. « Excalibur » !
— Dieu est ici avec moi. « Luminosité Éternelle » !
Un éclat rouge incendiaire se mit à danser sur la lame d'Archer, comme des torrents de pure magie qui se précipitèrent droit vers eux à l'instar d'un raz de marée de flammes dévastatrices. Quelques secondes après leur création, une gigantesque épée auréolée de lumière entre ses mains, Saber abattit cette lame gorgée de magie en direction de la vague dans l'espoir d'en dissiper la puissance.
En dépit de ses efforts, plusieurs vagues enflammées transpercèrent Enkidu et se ruèrent vers eux.
Dans sa foulée, Jeanne déploya son étendard qu'elle brandit vers le ciel. Une éclaircie échappa au brouillard causé par la magie pour les envelopper dans une lueur chaleureuse et apaisante, puissante et tranquille. La Pucelle en ficha l'une des extrémités au sol, l'enserrant entre ses mains gantées. La barrière magique défensive était si puissante qu'elle aveugla les deux mages et les trois Esprits. Sa radiance indéfectible dispersa les dernières vagues de magie destructrice envoyées par Archer.
Leurs deux Noble Phantasm réunis avaient fini par avoir raison de celui du Roi des Héros.
La première vision qui s'offrit aux yeux d'Evelyn lui glaça le sang qui coulait dans ses veines.
Bien que certaines plaques d'armure d'Archer fussent cabossées et éraflées par l'échange de coups, il était encore debout et jetait un regard perçant sur la silhouette enchaînée… partiellement.
Enkidu était immobile et enchaîné au poignet et à la cheville gauche. En revanche, son torse n'était plus que trou béant et tout son côté droit semblait avoir été littéralement réduit en poussière.
Evelyn allait se résoudre à employer leur dernière carte, en raison de la disparition de Salar et de la précarité de leur situation, lorsqu'un rire se glissa entre les lèvres de l'Esprit grandement mutilé.
— Splendide, mais insuffisant. Je serais une piètre arme si je me retrouvai brisé aussi vite.
Ce qu'il restait du corps de l'Esprit se dissipa en poussière. La nuée se réunit plus loin et se modela jusqu'à prendre la forme d'un être humanoïde ainsi que les traits du fameux Lancer. Le sourire à la fois féroce et amusé qui errait sur ses lèvres ne ressemblait pas à ceux qu'ils lui connaissaient. Sous leurs regards muets, son corps et ses vêtements s'étaient recomposés sans laisser le moindre accroc.
Posant un genou à terre et une main au sol, la terre sous ses pieds fut entourée par un cercle d'or qui recouvrait un second cercle vert émeraude. Les yeux bleu-vert de l'entité étaient rivés sur Archer.
— J'éveillerai le souffle de la Terre, car je marche aux côtés des Humains. Par conséquent… Enfant des Hommes, enchaînons les dieux. « Enuma Elish ».
Le même Noble Phantasm qu'Archer ? Non… Evelyn réalisa bien vite que si ce dernier avait le même nom que le premier, les deux magies de haut niveau étaient bel et bien distinctes.
Bondissant dans les cieux avec une célérité et une force inattendue de la part d'une silhouette aussi délicate, Enkidu fut enveloppé par une aura dorée intense. Le pilier de lumière quasi divine s'élança dans le ciel, avant que sa pointe en forme de gigantesque lance ne s'abatte à grande vitesse sur Archer. Une explosion lumineuse aveugla les autres personnes présentes sur les lieux, les lentilles de contact augmentées d'Evelyn distinguant des chaînes éclatantes du pilier rayonnant qui vinrent fondre sur le Roi des Héros et l'enserrer fermement de toute part pour l'immobiliser.
Ces chaînes ne se dissipèrent pas lorsque Lancer reprit son apparence plus humanoïde sans quitter des yeux sa cible. L'Esprit semblait avoir le souffle plus court et le teint un peu plus pâle. Nul doute que le Noble Phantasm avait dû drainer une grande partie du mana dont disposait le combattant.
Il mit un genou à terre, gagné par une faiblesse soudaine. Sa voix si calme semblait assez surprise.
— Eh bien… serais-je à court de mana ?
Les traits clairement étonnés, « Enkidu » sembla se rappeler de leur présence uniquement à cet instant et se tourna vers eux. Ses longs cheveux noirs semblaient se raccourcir lentement et ses traits se troubler, tandis que ses yeux bleu-vert de plus en plus embrumés étaient rivés sur l'officier.
- Je vais devoir m'éteindre un moment. Vous savez ce qu'il reste à faire… Evelyn.
La voix grave devenait étrange, comme si elle se scindait en deux timbres bien distincts. De même, le sourire féroce de l'entité s'adoucissait de plus en plus, presque apaisé, alors que ses cheveux étaient revenus à la hauteur de la taille et reprenaient de leur éclat vert habituel. Une aura doré ternie enveloppa l'Esprit quelques minutes à l'instar d'un cocon évanescent avant de se dissiper.
Lorsqu'elle fut dispersée, elle révéla la présence de deux silhouettes inanimées plus familières.
— Karim-san ! s'écria Shirou en se précipitant vers lui, le visage clairement inquiet.
Saber interloquée s'approcha avec prudence de la silhouette inanimée d'Enkidu, qui semblait parfaitement inconscient, tout en gardant à l'œil Gilgamesh qui semblait particulièrement furibond. Evelyn mit quelques secondes à emboîter le pas de Jeanne qui s'empressait de rejoindre le chevet d'Enkidu pour inspecter son état, encore interloquée par le cours imprévu pris par les événements.
Le professeur Salar, réapparu de nulle part, n'était pas particulièrement dans un état beau à voir.
Sa veste était trouée de toute part, ainsi que son pantalon de tissu. Sa chemise avait été réduite en lambeaux ternis de sang séché, tandis que de nombreuses blessures parsemaient ses bras, ses jambes et son torse. À vue d'œil, il s'agissait tant de brûlures, de coupures que d'éraflures assez profondes.
Elle essayait de faire sens d'une situation assez insensée de prime abord, mais le temps manquait.
S'accroupissant à sa hauteur, elle vérifia son pouls tout d'abord puis pressa sa main dans la sienne.
— Salar, vous m'entendez ? Si vous m'entendez, faites-le-moi savoir. Levez une main, serrez vos doigts, clignez des yeux, mais faites quelque chose.
Après quelques secondes où elle hésita à lui asséner une gifle contrôlée pour vérifier son état de conscience dans un dernier test, elle entendit le chercheur laisser échapper un souffle difficile puis des respirations d'abord saccadées, qu'il s'efforçait clairement de calmer de son mieux. Voyant qu'il cherchait à se relever malgré son état, elle le soutint et le maintint en position semi-assise.
— Bon retour parmi les vivants, ajoute-t-elle avec une trace d'humour. Vous avez fait bon voyage ?
— Officier, murmura le chercheur d'une voix faible en ouvrant des yeux encore ternes, Archer…
— On va s'en occuper, confirma-t-elle. Vous avez fait le plus gros du travail, reposez-vous un peu. Je vais lancer le rituel, vous me rejoignez si vous récupérez assez de forces. Emiya, vous allez m'aider le temps que Tohsaka daigne arriver. Ne perdons pas de temps tant qu'il est paralysé de la sorte.
Salar voulut protester, mais elle le rallongea sans autre forme de procès, et il ne put pas se relever seul pour le moment. Il ne le pourrait sans doute pas pour les prochaines heures, de toute façon. Elle aurait beaucoup de questions à lui poser, mais la confusion qu'il exprimait était déjà un éclaircissement préliminaire qui lui irait. Elle préleva quelques gouttes de son sang, avec son aval.
Il n'était plus en danger pour quiconque et ne représentait plus de danger pour lui-même.
Traçant aussi vite qu'elle le pût un sceau autour de l'Esprit immobilisé, en mêlant son propre sang et celui de Salar, elle commençait à chanter les paroles latines lorsqu'elle entendit l'entêté de professeur s'obstiner à l'accompagner et à joindre le peu de magie qu'il lui restait au rituel.
À moitié mort, il était résolu à n'en faire qu'à sa tête visiblement. Elle l'engueulerait… plus tard.
Elle put sentir Emiya canaliser une partie de ses forces magiques dans le rituel, pour compenser une partie du mana qu'avait perdu Salar au cours de l'affrontement. Elle lui en était reconnaissante.
Le rituel d'entrave spirituelle que le Directeur leur avait transmis, à Salar et elle, était particulièrement complexe et remarquablement gourmand en énergie magique. C'était la seule solution magique prête dans le temps imparti dont les mages disposaient pour enrayer la menace.
— Pour un mongrel, il n'a pas trop ralenti Enkidu. Ordinaire, mais pas forcément inintéressant. Comme il m'a bien amusé, je lui accorderai une mort honorable.
Fichtre, l'Esprit en avait encore sous l'accélérateur ! Evelyn n'était que trop consciente du temps qui s'effritait de plus en plus et du fait que le rituel la paralysait totalement. S'il venait à s'extirper de ses chaînes et s'échapper, la mission serait un cuisant échec et ils y perdraient la vie. Jeanne et Artoria pourraient sans doute leur accorder un peu de temps, peut-être une paire de minutes.
Evelyn s'efforça de l'ignorer pour se concentrer sur l'incantation dont elle était la chef d'orchestre.
— Vous en revanche… vous n'avez aucune chance de vous en sortir. Grondez tant que vous le pouvez, pauvres fous, trop idiots pour fuir alors que vous le devriez tant que vous le pouvez encore.
Saber se retenait clairement de se jeter sur lui et trancher dans le vif pour lui faire ressentir son avis, mais la proximité du jeune Emiya l'aidait sans doute à garder la tête froide un peu plus longtemps. Jeanne ne semblait pas faire cas de ses provocations, son visage empreint d'une calme résolution.
Hélas, le temps n'était visiblement pas de leur côté. Peu à peu, les chaînes dorées s'estompèrent.
Se retenant de pester entre ses dents et s'accrochant à son dernier embrun d'espoir, Evelyn s'efforça d'ignorer le sourire mauvais d'Archer qui se redressait et de se focaliser sur l'incantation du rituel.
Tout semblait perdu lorsqu'une salve de tirs rouges de magie s'abattit sur le Roi d'Uruk, et qu'une silhouette masculine drapée de rouge vint asséner un crochet du droit ressenti sur l'Esprit hostile.
— Eh bien, vous avez commencé sans moi ? Je suis vexée que vous ne m'ayez pas attendue, lança une voix de jeune femme avec un zeste de contrariété et d'arrogance.
— Désolé, une mauvaise habitude. Il ne retiendra jamais la leçon, ajouta une voix masculine lasse.
Evelyn ne put retenir le sourire satisfait qui se tissa sur ses lèvres et la lueur soulagée de son regard. Pas trop tôt… sans cesser de chanter la longue incantation, elle vit Rin Tohsaka les rejoindre avec des foulées assurées, avec ses longs cheveux noirs et ses yeux azurés brillants de fierté. Revêtue d'un haut rouge assorti à une courte jupe noire, la jeune femme semblait plutôt en bonne forme. Sans surprise elle remarqua également l'arrivée du dernier Esprit de leur équipe, l'équipier de classe Archer dont le Véritable Nom restait un mystère complet, probablement connu de la seule Rin. Ses cheveux blancs coupés courts tranchant avec sa peau mate, l'ancien Servant portait un long manteau rouge par-dessus une armure de cuir noire, un long pantalon et des bottes de la même couleur. Après un court salut à Saber, il posa ses yeux bruns sévères et critiques sur son ennemi de longue date.
— Vous avez pris cher, commenta Rin en s'arrêtant. Un coup de main de ma part ne sera pas de trop.
La gamine avait de la chance qu'Evelyn soit accaparée par le rituel, elle ne s'en serait pas tirée à si bon compte sinon. Une gueulante et un sermon en bonne et due forme auraient été de rigueur. Tohsaka dut malgré tout le voir dans le regard noir qu'elle lui adressa, haussant des épaules.
— Je sais, ça a été plus long que prévu. Le gamin n'était pas coopératif. On a dû faire tout un détour, et même utiliser le dernier recours. Vous n'imaginez pas le temps perdu pour acheter l'aide de cette personne. Ç'a été plutôt… persuasif. On s'occupe de ce cas désespéré et je vous raconte le tout. Archer, je compte sur toi pour garder à l'œil le phénomène le temps que tout soit prêt.
Le Roi des Héros fit alors preuve d'un regain d'énergie inattendu et se redressa avec une vitesse qui surprit les trois Esprits qui le gardaient à l'œil, qui se mirent aussitôt en garde pour l'intercepter. Il n'eut cependant pas le temps de conjurer quoique ce soit avant d'être de nouveau figé sur place.
Ses yeux pourpres furieux dardèrent aussitôt l'origine des chaînes, sur une grande ombre…
Qui laissa bientôt place à un gamin aux cheveux courts et aux yeux contrariés et résolus. Un Esprit Héroïque certes, mais un simple enfant revêtu d'une veste blanche et d'un haut indigo, par-dessus un pantalon kaki et des baskets. Ses mains tenaient les chaînes qui paralysaient à ce point Archer.
— Comment est-ce possible ? Personne ne peut me vaincre, en dehors de lui ou de moi-même, siffla le Roi d'Uruk avec une fureur à peine contenue et en se débattant contre les chaînes qui le tenaient.
— P'têt ben que oui, p'têt ben que non… Mais dans tous les cas, tu ne le sauras jamais ! rétorqua l'insolent gamin sans le moindre sourire et sans faire d'effort pour masquer sa désapprobation.
Le regard carmin de l'enfant était rivé droit sur les yeux pourpres d'Archer, brûlants de résolution et de colère. Ce môme… c'était cet Esprit à forme d'enfant que la Pucelle avait identifié dans les propos de ses voix. Le pari risqué qu'Evelyn avait pris de sa propre initiative… ce pari avait porté ses fruits. En dépit de sa petite silhouette juvénile, il tenait d'une poigne ferme les chaînes plus fines qui maintenaient le Roi des Héros immobile. Il leur créait une ouverture, ils l'utiliseraient.
En chœur, Karim et elle chantèrent avec force et conviction les derniers versets du rituel d'entrave.
Dans le meilleur des cas, le rituel devrait le sceller et ils pourraient enfin l'isoler. Dans le pire des cas… il devrait l'affaiblir assez pour que des Esprits vétérans puissent l'écarter définitivement.
Beaucoup trop d'hypothétique et de conditionnel dans les explications de son supérieur… cela avait interpellé Evelyn au cours de leur entretien pré briefing. Maintenant, cela l'inquiétait beaucoup. Elle s'était bien gardée de dire ces précisions et imprécisions aux autres, pour ne pas semer le doute.
Ses frères et sœurs d'armes militaires auraient dit qu'ils avaient été jetés droit dans un casse-pipe.
Le tyran d'or n'était pas décidé à se laisser enfermer sagement. Il se débattait comme un beau diable. Evelyn ne pouvait que remarquer l'énergie dont il disposait encore, en dépit des liens du rituel qui commençaient à vampiriser ses forces. Le petit gamin luttait farouchement pour le garder à terre.
Écrasée par l'épuisement alors qu'ils chantaient la dernière phrase de l'incantation, la Française ressentit dans le même instant un inavouable soulagement. Ce cauchemar serait bientôt derrière eux.
Le cercle et les arabesques ornées de caractères latins brillèrent d'un éclat bleuté intense alors que des liens opalins en surgirent et vint envelopper les lèvres, les membres supérieurs et inférieurs de l'entité pour l'empêcher de se mouvoir davantage et de faire appel à ses aptitudes spirituelles.
Le démon fait homme n'était pas décidé à reconnaître sa défaite et à se rendre. Son aura dorée voulut apparaître autour de lui pour lutter contre les liens du rituel et les chaînes de leur Atout, des chaînes se matérialisant à moitié sans réussir à obtenir de la tangibilité. Evelyn s'alarma en voyant Salar laisser échapper un gémissement étouffé de douleur, elle-même serrant les dents pour taire sa propre souffrance croissante. Bien qu'ils fussent moins affectés en tant qu'adjuvants du rituel, Emiya et Tohsaka n'étaient plus épargnés qu'eux par l'absorption soudainement accrue d'énergie magique.
Saber, Archer et Lancer s'apprêtaient à reprendre les armes pour achever l'ennemi trop dangereux. Evelyn, qui s'efforçait de rester debout sur ses jambes tremblantes sans perdre sa concentration sur le rituel, se rendit compte que quelque chose ne collait pas. Le rituel prenait bien trop de temps.
Le taux de concentration magique qui n'avait eu de cesse de grimper pour lutter contre le rituel d'entrave était saisi par des fluctuations de plus en plus marquées. Que se passait-il, par tous les…
Un éclat doré aveuglant l'obligea à détourner le regard, meurtrissant ses fragiles yeux d'azur.
Aveuglés par l'éclat d'or pur, les huit membres de la Division 1 de l'Égide ne pouvaient plus voir.
Ils ne virent pas des ombres se détacher de la silhouette de l'Archer qui leur était hostile, qui était fermement maintenu par le plus jeune Esprit qui s'opposait à lui, ses cheveux blonds ébouriffés.
Maintenant qu'il le tenait entre les mailles de ses chaînes, il ne comptait pas le laisser s'échapper.
Deux paires d'yeux pourpres se confrontaient, l'une brûlante de rage, l'autre froide de colère.
Il n'aidait pas ces mages par bonté d'âme. Il était tranquille et peinard, à voyager comme il aimait le faire depuis qu'il avait été amené dans ce monde après l'implosion du Graal lors du dernier confit. L'un de ces mages et son associé étaient alors venus l'embêter. Ces mongrels avaient même osé recourir au chantage en impliquant la diabolique déesse dans leur simulacre de négociations.
Ce n'était que par collusion d'intérêts que l'Esprit avait accepté, à contrecœur, de leur donner un coup de main face à un ennemi commun. Après tout, il ne pouvait pas plus le supporter qu'eux.
Il représentait tout ce contre quoi il se battait et tout ce que l'enfant n'avait pas envie de devenir.
— Tiens-toi tranquille « Goldie » ! Tu ne crois pas que tu en as déjà assez fait comme ça ?
Si Archer ne pouvait pas lui répondre avec la chaîne qui lui entravait la bouche, le regard de son opposant était très éloquent. L'envie de meurtre que Gil ressentît à son égard était réciproque.
Il avait d'abord été très dubitatif sur l'efficacité du rituel que les mages voulaient utiliser pour restreindre le Roi des Héros. Oh, il ne doutait pas que ce sortilège puisse être efficace sur les Esprits Élémentaires ou les Esprits Nobles, mais il n'était pas convaincu pour les Esprits Légendaires. Alors ne parlons même pas du cas des Esprits Divins ou même des quasi-divins tels que « Goldie » !
Il aimait bien d'ordinaire avoir raison. Cela arrivait assez souvent bien sûr, mais il n'aimait pas beaucoup que ce soit le cas dans des situations comme celles-là. Les mages étaient finis, sans lui.
S'il était plutôt aimable et affable de nature d'ordinaire, il n'aimait pas se faire marcher sur les pieds et comptait bien les dissuader de recommencer de recourir à des méthodes aussi irrespectueuses.
Ses yeux cessèrent de foudroyer du regard son opposant pour se baisser, inquiets, vers les ombres qui environnaient toujours plus Archer. Il pouvait constater de subtils changements chez ce dernier, sur le plan physique et dans sa présence terrifiante, qui ne le rassuraient pas beaucoup. L'armure dorée rutilante dont il se targuait tant commençait à se ternir, morceau par morceau.
C'est alors qu'une partie des ombres se scindèrent nettement de l'Esprit comme si elles s'arrachaient de lui, amenuisant encore plus promptement les forces spirituelles de ce dernier.
Telle une nuée d'encre, elles coupèrent le dernier embrun qui les reliait à l'Esprit Héroïque avant de se ciseler de leur propre chef en une silhouette humanoïde dont les traits se précisèrent peu à peu.
Comme reflétée dans un miroir, la haute taille d'Archer fut conservée par l'apparition encore nébuleuse. Des cheveux blonds et assez courts émergèrent bientôt de la nuée ténébreuse, avant d'être suivis par les habits et l'apparence plus précise de l'individu qui se révélait petit à petit.
Les épaules recouvertes par une courte veste à col bleu-marine liserée de doré, la nuque de l'homme était dissimulée par un large collier d'or. Les manches de la veste étaient ouvertes, laissant voir un tatouage violet présent sur les deux épaules. Le bas de son corps était recouvert d'un ample sarouel rouge liseré de bleu marine qui était entrouvert du genou jusqu'au bas des tibias. Des sandales en or et indigo recouvraient ses pieds. Enfin, son avant-bras gauche portait un bracelet bleu d'azur tandis que ses avant-bras et main gauche étaient protégés par un gantelet noir doté de plaques d'or.
Les traits de l'enfant se déformèrent en grimace. Ah non, ça n'allait pas du tout le faire tout cela. Il n'avait pas besoin d'un second « Goldie » dans ce bas monde, c'en était déjà deux de trop !
— Bon, de quoi s'agit-il cette fois ? Je suis très occupé, alors ne me faites pas perdre mon temps, demanda une voix grave qui ne faisait aucun effort pour dissimuler son ennui.
Gil allait puiser dangereusement dans ses propres forces pour générer d'autres chaînes lorsque l'inconnu ouvrit les yeux, révélant des iris pourpres similaires aux siens. Froid et autoritaire, le regard de l'homme se posa tour à tour sur « Goldie » et sur l'enfant, avant de se poser sur ce dernier.
— Ah, c'est toi gamin. Qu'est-ce qui t'amène ici ? Tu n'avais pas l'air de vouloir une mort précoce.
Bien que méfiant et conscient du rapport de force en sa défaveur, le jeune Gil soutint le regard sévère et impassible du nouvel arrivant. Il ressemblait à celui qu'il détestait, tout en étant différent. Mais… si « Goldie » était là — et impossible de se méprendre — qui était ce type qui le connaissait ?
— Tu n'as pas l'air d'apprécier ces mages et pourtant tu leur viens en aide, reprit le miroir de « Goldie » comme s'il n'avait pas entendu ses pensées. C'est une situation plutôt intéressante.
— Je n'aurai jamais la paix tant que lui sera dans les parages, répliqua Gil avec aplomb. Il attirera encore plus de problèmes et s'il continue comme ça, les choses vont vraiment mal se terminer.
— Et cela te donne une chance de ne plus être dans son ombre, rétorqua l'autre, amusé. Tu sembles t'être attaqué à plus que tu ne pouvais mordre, petit. As-tu les yeux plus gros que le ventre ?
— Je n'ai pas le choix et je ne tiens pas à devoir réparer les pots cassés par ses ambitions démesurées.
— Pas plus que de n'être jeté en pâture à Ishtar, railla l'Esprit. Je te pardonne, tu es encore un enfant.
Piqué au vif, le jeune Gil avait serré sa mâchoire et son regard rouge crépitait de colère indignée. Avant qu'il ne puisse lui asséner des mots ressentis, l'autre leva une main pour le faire taire.
— Gamin, je me sens d'humeur magnanime et je suis prêt à défendre la paix. Surtout si c'est pour qu'on me foute la paix, lança l'Esprit plus âgé avant de se tourner vers Archer. Maintiens-le bien.
Une tablette d'argile concentrée en magie apparut dans un cercle d'or avant de tomber sur la paume tendue de sa main droite. L'objet scintilla bientôt d'une lueur dorée, des graphèmes anciens dansant dans les airs autour de l'artefact et du gantelet porté par l'Esprit Héroïque. Il se dégageait une aura d'autorité plus grande encore que celle d'Archer, bien que sa puissance spirituelle fût moindre que celle de l'Esprit que Gil honnissait. Qui était cet autre lui qu'il n'avait jamais vu dans ses visions ?
Ce n'était pas le bon moment pour se poser des questions, décida l'enfant résigné. Il ne tenait pas plus que cela à devoir faire face à deux versions plus âgées de lui-même en même temps, alors tant que cet autre ne ferait pas de bêtises, il n'avait aucune raison de ne pas coopérer… pour le moment.
Archer continuait de se débattre entre les mailles de son filet de fines chaînes dorées liserées d'azur, requérant toute l'attention et une grande part de l'énergie du plus jeune Esprit pour l'entraver. Les liens magiques engendrés par les mages étaient de plus en plus ténus, si bien que le jeune Gil devait redoubler d'efforts pour maintenir le chien enragé à terre, alors qu'il se débattait avec plus de force.
— Ils appellent ça de la magie ? Pitoyable, mais je ne m'attendais pas à mieux. Ouvrez grand vos yeux, mongrels ! Voici ce qu'est de la vraie magie ! Clama son alter-ego, tendant une main vers Goldie.
Un sceau doré de magie runique apparut sur ses pieds, avant que le torrent d'énergie spirituelle ne s'abatte sur les liens du rituel commencé par les humains, auxquels échappèrent des plaines de douleur. Ces créatures étaient tellement fragiles, songea Kid Gil concentré à garder Goldie immobilisé. D'une manière ou d'une autre, son alter-ego moins taré était parvenu à outrepasser l'autorité des mages sur leur propre rituel et à le réécrire en partie avec ses propres runes, afin d'en renforcer l'efficacité. Goldie se débattit avec encore plus de rage, ses yeux pourpres virant peu à peu à un or inhabituel tandis que son armure d'or se ternissait de noir et de pourpre, ses plaques semblaient se réarranger.
— C'est maintenant ou jamais, gamin.
Kid canalisa toute la magie dont il était capable dans les chaînes qui liaient sa version plus âgée de classe Archer, dont la corruption se nourrissait de sa colère croissante, observant que son alter-ego plus sensé en faisait de même. Leurs forces conjointes vinrent renforcer celles déclinantes des mages. L'ennemi de son ennemi serait son allié pour l'heure. Le rituel initié par les mages n'était pas mauvais en soit, juste insuffisamment puissant. Ils s'étaient attaqués à plus gros qu'il ne pouvait terrasser. Ces mages n'apprendraient jamais, visiblement. Sur ce point, ils étaient autant des idiots que Goldie. Les traits crispés par l'effort, l'enfant royal enserra dans ses chaînes sa version adulte corrompue tandis que des runes dorées s'inscrivaient autour de leur cible, dans un cercle magique puis se propageant sur la peau du Roi des Héros enragé. Ainsi enserré par la puissance des runes anciennes, bâillonné par les incantations des mages et de ses loyales chaînes, Goldie ne pouvait plus faire le moindre geste et prononcer le moindre mot. Nul doute que cet Alter-Ego mystérieux en était à l'origine, et sans doute devait-il être de classe Caster de ce que le jeune Archer avait pu observer jusque lors. Le cercle runique se mua alors en deux portes qui s'ouvrirent en grand sous leur ennemi commun, révélant d'épaisses et insondables abysses. L'enfant comprit aussitôt le plan de son allié impromptu, et renforça sa prise. Ce n'était pas une solution pérenne, mais ils gagneraient un petit peu de temps.
— Enfin, c'était le mieux qu'ils puissent faire aussi peu préparés et avec des alliés aussi faibles.
Leurs efforts conjoints leur permirent de stabiliser et renforcer le rituel lancé par les mages, de projeter le Servant dont l'essence spirituelle même était en train d'être rongée par une étrange corruption, droit à travers les portes et de refermer ces dernières sur leur cible. « Elle » n'allait sans doute pas être contente de devoir gérer l'énergumène qu'ils lui avaient envoyé, mais il n'arriverait pas à remonter tout de suite des tréfonds des abîmes les plus profondes des enfers où ils l'avaient envoyé.
Deux paires d'yeux carmins se posèrent sur les mages, qui étaient réduits à être affalés au sol, à bout de forces. Les Âmes Héroïques qui les accompagnaient tenaient à peine de bout, s'interposant entre les humains et eux. L'Égide, hein… Ils faisaient en cet instant un bien piètre bouclier à ses yeux. S'ils étaient réduits à cet état, ils n'étaient pas au bout de leurs peines. Le jeune Gil tourna ses yeux sur le mage aux cheveux noirs et au manteau rouge et déclara à son attention d'une voix ferme et agacée.
— Ne comptez pas plus sur mon aide. J'ai rempli ma part du marché, à vous de faire du ménage.
Il ne lui accorda pas plus d'attention, se contentant de garder un œil sur le Servant de classe Archer qui s'était interposé entre eux malgré le piteux état dans lequel il se trouvait. Du coin de l'œil, il vit l'Alter-Ego de Goldie s'approcher d'un homme plus âgé, dédaignant tout à fait la jeune femme blonde qui essayait de se remettre debout, aidée par l'Âme Héroïque à la lance qui se trouvait à ses côtés. Son regard était insondable alors qu'il dévisageait l'homme avant de saisir ce dernier par le col et de le soulever avec aisance jusqu'à ce que le regard d'ébène du mortel croise celui de l'Âme Héroïque.
— Toi, l'assistant. Enkidu semble t'estimer, alors tu dois être le moins idiot du lot. Je sais que tu m'entends. Par égard envers un vieil ami, je vous laisse la vie sauve aujourd'hui. S'ils tiennent à leur vie, qu'ils ne remettent jamais les pieds ici. Je ne serai pas toujours aussi magnanime.
Caster baissa sa prise et relâcha le mage sans grand ménagement, le laissant s'affaler au sol, vidé de ses forces. Le jeune Gil préféra garder ses distances, tant envers l'étrange Servant qu'envers les mages tandis que le premier concluait ses propos d'une voix à la fois tranchante et emplie de gravité.
Que vous le vouliez ou non, c'est un monde nouveau qui s'amorce. Vous ne pourrez pas l'empêcher. Rentrez-vous ça dans la tête, adaptez-vous ou bien vous périrez, mongrels.
Le jeune Gil vit d'autres mages approcher des lieux, tous moins forts que ceux qui étaient affalés ici. Il croisa bien les regards tantôt méfiants, tantôt hostiles de certains d'entre eux, mais les ignora. Il ne voulait pas leur consacrer plus de son attention, et estimait déjà avoir perdu bien assez de temps. Il eût à peine le temps de s'éloigner de quelques pas qu'une main gantée vint l'attraper par le bras.
— Tu viens avec moi, toi.
— J'ai d'autres choses à faire. Protesta le jeune Gil avec aplomb, sans réussir à se libérer.
— Et moi j'ai à te parler. Moins tu me feras perdre de temps, plus vite ce sera fait.
Les yeux sombres du professeur Salar observaient en silence la scène, sans pouvoir la comprendre. Ses paupières papillonnèrent alors que les renforts d'appui approchaient. L'instant d'après, les deux silhouettes qui avaient fait disparaître l'Âme Héroïque enragée disparurent dans un vif éclat doré.
L'archéologue arriva alors au bout de ses forces et se laissa attraper par les bras de l'inconscience.
