Deuxième texte. Il reprend une grosse partie du bouquin du point de vue de Liu Qingge (MON HOMME MA BATAILLE).
Pas de TW particuliers à priori.
Bonne lecture !
Tu ne pensais pas qu'il changerait de la sorte, un jour. Tu ne pensais pas que cette rage et ce mépris qui rongeaient tes entrailles allaient prendre cette tournure. Tu ne pensais pas que la situation allait dégénérer de cette façon, et pourtant te voilà à attendre patiemment devant la maison au milieu des bambous, un éventail serré tendrement entre tes phalanges. Tu es prêt à lui rendre, comme tu l'as fait des milliers de fois ces deux dernières années - ou peut-être plus encore. Toi qui ne quittait jamais ton pic, tu te retrouvais à faire les cent pas entre les plantes et les élèves de Shen Qingqiu qui s'excitaient à chaque vue de leur shizun bien aimé ; et tu pouvais presque envier ces enfants qui n'avaient pas encore conscience des choses, des adolescents qui pouvaient s'accrocher aux manches de leur professeur sans honte. Qui pouvaient le regarder comme la chose la plus précieuse qui existait sans avoir à s'en cacher, sans avoir un honneur à maintenir - mais parfois, tu te demandes, "mais quel honneur ?" alors que tu rêves de tes lèvres sur -
Tu pensais alors aux nombreuses formes d'épées qui existaient. De leur utilisation, dépendant du contexte, dépendant du combat.
Pour ses yeux, tu aurais pu jeter toutes tes épées, tu aurais pu abandonner ton pic entier, tu aurais pu laisser les combats de côté à tout jamais.
OoO
Son élève préféré était porté disparu depuis longtemps, et c'était comme s'il était mort depuis. Il égarait toujours ses éventails, mais tu étais plus hésitant à les lui ramener ; tu le coupais dans un deuil qu'il ne pouvait pas se résoudre à faire, et tu n'avais jamais été très doué pour consoler qui que ce soit. C'est finalement ta sœur, exaspérée sans doute de te voir dans cette détresse, qui te poussa à l'action. Tu te souviens de ta main posée sur son dos, avec une maladroite tendresse ; tu te souviens de ses yeux verts, si verts, trop verts, plantés dans les tiens. Ses yeux embués de grosses larmes ; et tu te souviens finalement de son corps écrasé contre le tien et des sanglots qui s'étaient échappés de sa gorge à un rythme désespéré.
Tu avais cru mourir, ce jour-là. Tu aurais voulu te battre pour détruire cette peine, tu aurais voulu fracasser cette tristesse qui rendait ses bras si fébriles, tu aurais voulu que tes connaissances en épées et en stratégie militaire t'aident, d'une façon ou d'une autre, à effacer ces larmes. Mais il n'y avait rien de tout ça que tu aurais pu faire - alors tu l'avais simplement serré contre toi, jusqu'à ce qu'il s'endorme d'épuisement.
Tu pouvais sentir que cet élève avait été un brasier immense, et maintenant qu'il n'en restait qu'une fumée épaisse, Shen Qingqiu était en train de s'étouffer sans même s'en rendre vraiment compte - ou peut-être qu'il se laissait mourir volontairement ?
L'idée te déchirait le cœur.
OoO
Il était mort.
Il était mort et tu n'avais pas été là. Il était mort et tu n'avais rien pu faire. Il était mort pour sauver son disciple et tu n'avais rien pu faire pour éviter ça. Il était mort, il était mort, il était mort et cette idée était en train de détruire les quelques neurones qui fonctionnaient encore dans ton crâne. Il était mort, et tu n'avais pas été là pour ses derniers instants, tu n'avais pas été là pour lui dire que tout irait bien, tu n'avais pas été là pour lui mentir en lui promettant de le ramener sain et sauf dans sa maison au milieu des bambous.
Tu n'avais pas été là, et quel monstre tu étais pour ça.
A défaut, tu te battais désormais pour récupérer le corps bien aimé ; et tes muscles se tordaient et se déchiraient sous l'effort, ton cœur s'éclatait sous la défaite que tu n'avais pas goûtée depuis tes jeunes années. Pourtant tu continuais ; et même si tu savais que c'était un combat perdu d'avance, tu continuais. Et même si ça n'avait pas de sens, tu continuais ; même seul, tu continuerais parce que tu devais le ramener chez lui. C'était ton devoir. Alors malgré tes os cassés et tes tendons arrachés qui peinaient à guérir, tu t'acharnais. Et tu étais prêt à continuer, tu étais prêt à tout pour récupérer cette dépouille et lui offrir une stèle décente, tu étais prêt à n'importe quoi puis à partir t'enfermer en réclusion pour le reste de ta vie.
Ce n'était pas si mal, n'est-ce pas ?
OoO
Le savoir en vie te suffisait. Le savoir heureux, c'était tout ce qui comptait. Mais malgré toutes ces années, tu ne pouvais pas t'empêcher d'imaginer un monde autre ; une version différente, où il aurait été entre tes bras. Où tu aurais pu le serrer matin et soir. Où tu aurais pu déposer ses lèvres sur les tiennes, sans avoir à penser aux formes de tes nombreuses épées pour ne pas te sentir partir plus loin. Tu aurais rêvé d'une réalité divergente où ça n'aurait été que lui et toi, pour une éternité ou deux. Mais en le voyant sourire avec cet autre enfoiré, en le voyant être aussi simplement heureux comme il n'avait pas su l'être ces dernières années, tu compris très vite que tes rêves étaient morts.
Et peut-être que c'était terrible. Sans doute que c'était triste, et tu sentais ton cœur se démolir, parce que c'était dur de passer à autre chose. C'était abominable d'avoir à l'oublier, lui que tu avais aimé si longtemps et si fort ; mais il y a des choses qu'on a pas le choix de faire, même si les rêves nous mènent la vie dure.
Oui, il y a vraiment des rêves qui nous mènent la vie dure.
