Chapitre 30 : Les enfants de l'avenir

Le bateau de Bonney était déjà en vue lorsque Law arriva au port. Malgré sa fatigue et la douleur qui le tiraillait, il utilisa sa sphère pour se téléporter sur le pont.

- Capitaine Trafalgar ! l'interpella presque aussitôt un pirate boitillant au bras ruissellement de sang. Venez vite, s'il vous plaît ! Jewelry a besoin de soins de toute urgence !

Law lui emboîta immédiatement et fut rapidement introduit dans l'infirmerie. Son amie était allongée sur la table de soins, son bras droit pendant dans le vide tandis que le gauche était agrippé à son ventre rond. Une profonde balafre barrait sa joue, accentuant la grimace de souffrance qui tordait ses traits. Perdue dans la douleur, la jeune femme ne sembla même pas remarquer sa présence. Law utilisa son fruit du démon pour diagnostiquer l'état général de sa future patiente. Son état était critique. S'il n'agissait pas très rapidement, elle et son bébé mourraient.

- Jewel, tu m'entends ? demanda-t-il en se plaçant dans son champ de vision.

- Law... je suis désolée... souffla-t-elle, sa tête dodelinant de droit à gauche alors qu'elle peinait à rester consciente. Je...

- Je sais, murmura-t-il en commençant à s'affairer autour d'elle.

- Je suis désolée... répéta-t-elle.

Ses yeux roulèrent en arrière. Law se pencha vers elle, tapotant ses joues pour la maintenir éveillée.

- Jewelry, écoute-moi. Il va falloir que je sorte le bébé de ton ventre. Est-ce que tu comprends ?

- Sauve-le, ordonna-t-elle avant de sombrer dans l'inconscience.

- Je vous sauverais tous les deux.

Alors qu'elle sombrait, Law se mit à fouiller les tiroirs à la recherche d'ustensiles tandis que se diffusait en lui l'excitation qui l'accompagnait lors de ses opérations compliquées. Il l'accueillit avec bonheur, car cela lui permettrait d'éviter de penser qu'il tenait à la personne qu'il allait ouvrir en deux, à sa fille aux mains de son ennemi juré et à son amant parti risquer sa vie pour la sauver. Il avait besoin de rester totalement concentré sur l'acte chirurgical.

- C'est parti, murmura-t-il en déployant sa sphère chirurgicale.

Une dizaine de minutes plus tard, Law avait extirpé le bébé de l'abdomen de son amie. Il le confia au subordonné de Bonney qui l'avait assisté, plus épouvanté qu'autre chose, en lui donnant des instructions pour apporter les premiers soins au nouveau-né. Lui devait à présent s'occuper de sauver la maman. Ce serait bien plus compliqué.

Lyra poussa un soupir de soulagement. Elle connaissait suffisamment les émotions de son père pour comprendre que celui-ci était en pleine opération. Vu son inquiétude et sa détermination, il venait sans doute de rejoindre Bonney. La pirate et les siens s'étaient battus de toutes leurs forces pour la protéger. Elle savait que certains pirates étaient morts, et elle ne supporterait pas de perdre aussi Bonney. Elle essuya les larmes qui maculaient son visage et serra les dents en se reconcentrant sur sa tâche.

Heureusement pour elle, les pirates qui l'avaient enlevée n'avaient pas jugé bon de la fouiller en profondeur et étaient passés à côté de son bracelet armé. Elle avait tourné un moment pour trouver une échappatoire à la pièce où on l'avait enfermée et en était venue à la conclusion que la fenêtre avec ses bureaux épais, mais bien rouillés était sa meilleure chance de fuite. Elle avait donc entrepris d'essayer de dessouder le métal de la pierre avec sa lame pour pouvoir le déplacer et passer au travers. Cela prendrait du temps, mais c'était cela ou rien.

Elle ne savait pas qui était la femme qui avait mené l'attaque contre le navire de Bonney, mais elle n'avait aucun doute sur le commanditaire. Ses parents étaient là quelque part, elle le savait. Elle devait être forte et tout faire pour les rejoindre. Elle était maligne et suffisamment petite pour passer inaperçue si elle se débrouillait bien.

Le Thousand Sunny, le Polar Tang ainsi qu'un nombre impressionnant de bateaux de la Marine avaient accosté peu de temps auparavant. Elle n'en doutait pas, les combats avaient déjà débuté. Une explosion retentit quelque part sur sa droite. Elle sursauta et manqua de se couper alors que son couteau ripait sur le métal. Elle mordit la lèvre et redoubla d'efforts. Elle devait s'activer.

Outre celles de Law, un tourbillon d'émotions pulsait en elle. Elle pouvait clairement identifié les émotions de Luffy, mais il y avait d'autres qui tournoyaient, sans qu'elle puisse déduire de qui elle venait. Toutes se ressemblaient. Haine, colère, douleur, exaltation, détermination... Elles n'étaient pas constantes, surgissant par flash dans son esprit, mais avec une violence qui la perturbait.

- Concentre-toi, se répétait-elle en s'activement. Tu peux faire abstraction de tout ça. Tu dois t'échapper.

Finalement, alors que son front ruissellait de sueur et que son niveau d'adrénaline était au plus haut maintenant que les bruits de combats et de destruction étaient devenus continus, elle finit par ranger son couteau. Elle prit une grande inspiration pour calmer les battements de son cœur et se hissa sur le rebord de la fenêtre. Elle s'accrocha comme elle put à l'encadrement et balança son pied droit dans le barreau fragilisé. Elle s'y reprit plusieurs fois, en y mettant toutes ses forces, et finit par réussir. Le métal se rompit et le barreau partit vers l'extérieur.

Elle ne prit cependant pas le temps de se réjouir de son exploit et, se contorsionnant, rentrant le ventre et vidant au maximum ses poumons, elle parvient à passer de l'autre côté. Veillant à rester bien accrochée, elle jeta un coup d'œil au vide en dessous d'elle. Il y avait plusieurs rebords de quelques centimètres, ainsi que des anfractuosités. Elle avait batifolé des centaines de fois dans les cordages, cette fois-ci ne différerait pas. Elle pouvait descendre.

Tel un petit singe, elle commença son long chemin vers le sol. Elle sauta, s'accrochait, glissait, recommençait. Chaque seconde comptait et elle savait qu'un petit manque d'élan ou un élan un peu trop important pouvait entraîner sa mort. En tant normal, elle aurait pris le temps de calculer ses sauts, mais l'adrénaline la poussait à la vitesse.

Soudain on la saisit par le bras et la tira violemment en arrière.

- Où tu crois aller comme ça, toi ? demanda une voix bourrue.

L'homme qui venait de la saisir était massif, à l'instar de Jean-Bart. La malveillance qui emplissait son cœur la fit frissonner de terreur : qu'elle soit une enfant ou pas, il prendrait un plaisir certain à la tuer dès que Doflamingo lui en laisserait l'occasion et, en attendant, n'hésiterait pas à la faire souffrir autant que possible.

- Lâche-moi ! piailla Lyra en commençant à se débattre.

Si seulement cette brute n'avait pas enfermé son bracelet-poignard dans sa grosse main, elle aurait pu s'en servir. Plus elle s'agitait, plus elle sentait l'agacement et le désir de meurtre grandire en lui.

- Arrête de te débattre, gronda le gaillard en la secouant.

Lyra décida d'y aller avec les armes à sa disposition et planta ses dents dans l'avant-bras de l'homme. Celui-ci rugit et se mit à la secouer encore plus fort, mais elle refusa de le lâcher. Sa mâchoire fut rapidement douloureuse, mais cela ne l'encouragea qu'à raffermir sa prise.

- Sale garce !

L'homme ignora la douleur et tenta de la saisir de sa deuxième main. Lyra profitant de ce mouvement pour balancer son corps en avant et asséner au coup de pieds joints dans le visage à sa portée.

Cette fois, l'homme la relâcha et, et la jeune fille commença à chuter à grande vitesse vers le sol. Un hurlement de terreur resta bloqué dans sa gorge alors qu'elle voyait la terre – et sa mort – se rapprocher à grande vitesse. Non. Si elle se débrouillait bien, elle pouvait s'en sortir vivante. Elle ne pouvait pas mourir maintenant. Pas alors qu'elle venait de s'échapper et courait rejoindre ses parents. Ses deux parents.

- Lyra !

Elle tourna la tête et aperçut Sanji volant dans les airs comme il gravissait un escalier. Il l'attrapa et la plaqua contre lui, stoppant sa chute. Aussitôt, elle se sentit enveloppée par une bulle de soulagement, sans vraiment savoir si elle venait d'elle ou de Sanji.

- Tu es blessée ? demanda celui-ci, le souffle court.

- Non, je vais bien, murmura l'enfant.

À toute vitesse, l'adulte entama une descente. Par-dessus son épaule, Lyra vit une trentaine d'hommes au sol qui lui courrait après, certains armés d'arme de jet. Elle détacha sa main du flanc de son protecteur et constata avec horreur qu'elle était couverte de sang.

- Je te laisse sur le toit et les entraîne après moi, annonça le blond en ignorant son regard de stupeur. Tu auras quelques secondes pour t'enfuir vers le nord.

- Mais et toi ?

Elle aurait tout donné pour qu'il reste avec elle et elle savait que lui aussi ressentait la même chose. Devoir la laisser derrière lui, fut-il pour éloigner ses adversaires, était une déchirure pour le cuisinier.

- Je m'en sortirai. Fonce.

Aussitôt dit, aussitôt fait. La fillette fut projetée dans les airs alors que le cuisinier atterrissait brutalement au sol. Elle se mit instinctivement en boule et parvint à se réceptionner sans trop de douleurs sur les tuiles du bâtiment. Glissant sous l'effet de la vitesse, elle peina à retrouver son équilibre et à reprendre sa course. Elle ne s'arrêta pourtant pas une seconde et se dirigea aussi vite que le lui permettaient ses jambes. Elle ne ralentit pas lorsque le vide se proposa à elle et bondit par-dessus. Elle se rattrapa de justesse et se hissa de nouveau sur les hauteurs avant de repartir en trombe.

Malheureusement, elle ne put rester dans les hauteurs bien longtemps. L'architecture des bâtiments n'était pas homogène et la distance entre les bâtiments devint beaucoup trop importante pour qu'elle puisse les franchir sans danger. À terre, elle redoubla de prudence. Ses sens en alerte, elle ne restait jamais immobile plus de quelques secondes, le temps de se cacher derrière un élément du bâti pour observer les alentours. Plusieurs fois, elle croisa des pirates alliés, ainsi qu'un nombre impressionnant de marines qui combattaient dans les rues des ennemis qu'elle ne connaissait pas. Elle ne s'arrêta pour aucun d'entre eux. Cela risquait autant de la faire repérer que de les distraire et donc de causer mort et blessures. Les quelques-uns qui l'aperçurent néanmoins semblèrent redoubler de forces dans leur combat ou pour attirer leurs adversaires un peu plus loin et lui ouvrir le passage.

Lorsqu'elle sera plus grande, elle en faisait la promesse, ce serait elle qui les protégerait tous. Elle serait suffisamment forte pour que rien de tel ne se produise plus jamais. Plus jamais les siens n'auraient à souffrir à cause d'un pirate sanguinaire, car elle s'occuperait de lui bien avant ; plus jamais les siens n'auraient à se battre pour la protéger ; plus jamais elle ne se retrouverait sans défense.

Bientôt, le paysage s'éclaircit et le vent commença à lui apporter les relents salés qu'elle aimait tant et qui, en cet instant, étaient synonymes de liberté et de sécurité.

C'est alors que son corps se figea. Elle voulait avancer, elle le souhaitait plus que tout au monde, mais en était incapable. Ses membres refusaient de se mouvoir, l'empêchant de faire un pas de plus. C'était comme si elle se retrouvait prisonnière de son propre corps. Une intense angoisse s'empara de Lyra. Que se passait-il ? Que lui arrivait-il ?

Sa tension grimpa encore d'un cran lorsque ses jambes la firent pivoter à cent quatre-vingts degrés.

- Non, non, non ! s'exclama-t-elle alors que ses pieds commencèrent à l'entraîner dans la direction inverse à celle qu'elle devait emprunter.

Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, mais elle devait trouver un moyen de se stopper. Qui sait où elle se dirigeait ?