CHAPITRE 27 : Promet-moi

D'une seule main, Zoro retira délicatement ses katanas de sa ceinture afin de les posés sur le lit, puis il ôta une manche de son yukata, transféra le paquet emmitouflé sur son bras dénudé, pour réitérer le même geste, et enfin se dévêtir du vêtement humide. Ses pieds le conduisirent vers l'un des fauteuils dans un coin de la chambre où il s'installa avec une tranquillité qu'il était très loin de ressentir, et perdit son regard dans la solitude de la pièce. Les minutes défilèrent en silence, pendant que l'obscurité de la fin de journée les enveloppaient petit à petit.

En face de lui, un petit berceau avec des couvertures aux rebords en dentelles, dont un voile transparent retombait au niveau de la tête, avait été installé puis aménagé par Nami. Un douloureux rappel de ces moments d'insouciances, durant lesquels Zoro avait toujours cru que tout se passerait bien. Un lit vide, et qui était destiné à le rester. Une manifestation de leurs espoirs, la représentation d'une nouvelle vie à trois (s'il on puit dire), le symbole de leur union… voué à demeurer tel quel, uniquement occupé par la poussière et les quelques peluches qui avaient été placées à l'intérieur.

Pendant plusieurs minutes, Zoro les passa à détailler le berceau, car il ne trouvait pas la force de baisser les yeux. Le poids, ridiculement léger sur son bras, pesait plus lourd que tous ses haltères réunis.

Après des mois d'attente, à se demander si ce serait une fille ou un garçon, à imaginer à qui, il ou elle ressemblerait… aurait-il les cheveux de sa maman ? Les yeux de son papa ? Le sourire radieux de Nami ? La réponse était enfin là, dans ses bras… mais il n'avait pas le courage de la regarder.

Pas quand il devait lui dire aurevoir. Comment pouvait-il accepter cela ?! C'était tout bonnement impossible. A l'infirmerie, la seule vue de cette petite touffe vert amande avait suffi à lui retourner l'estomac.

Pourtant, il avait fait la promesse à Nami et il ferait tout son possible pour l'accomplir.

Zoro ferma l'œil et inspira profondément avant de pencher la tête. Très délicatement, il écarta la couverture pour dégager le visage de la petite, et son cœur se serra.

Flash-Back

- Promets-moi.

Sa paupière se fendit légèrement, laissant apparaitre une pupille sombre, qui darda aussitôt la personne qui venait de le tirer de sa sieste avec une demande plus qu'énigmatique. Ce n'était pas souvent qu'il s'installait dans la bibliothèque pour piquer un somme. En général, il préférait le faire sur le pont, à l'extérieur, avec le vent qui balayait ses cheveux et le soleil qui caressait sa peau. Cependant, il semblerait qu'ils soient en approche d'une île automnale, avec un temps pour le moins exécrable. L'air était frais et l'humidité vous collait à la peau de façon désagréable. De ce fait, il avait battu en retraite dans un coin tranquille, et quoi de plus tranquille que la bibliothèque lorsque Nami travaillait sur ses cartes ?

Sans parler du fait qu'il appréciait de la voir aussi concentrée, penchée sur son bureau avec ses lunettes sur le nez. Il se laissait bercer par le chant du papier sous sa plume et humait l'odeur de l'encre, mélangé au parfum de la jeune femme. La seule condition était qu'il devait sagement rester dans son coin, et ne la déranger sous aucun prétexte.

Cependant, le principe ne semblait apparemment pas s'appliquer pour Nami.

La plume était immobile dans sa main, et la cartographe fixait un point sur son bureau. Avec le rafraichissement de l'air, elle avait troqué ses tenues légères pour un pull à col roulé beige et une robe à bretelle du style salopette de couleur marron, ainsi que des bottes montantes. Ses cheveux, attachés en queue de cheval, ne faisaient qu'amplifier son look de jeune fille studieuse, en plus de ses lunettes. Parfois, dans des moments comme celui-ci, Zoro réalisait à quel point il avait de la chance. Son regard glissa vers le léger arrondi qui commençait à pointer au niveau de son ventre et étirait sa petite robe en velours côtelé. Une esquisse de sourire flotta sur ses lèvres. Oui, pas de doute, il était un homme chanceux. Dommage qu'elle soit intransigeante sur le fait de ne pas être dérangée, car Zoro avait bien une ou deux petites idées de comment mettre à profit son bureau.

Ses pensées prirent rapidement un chemin dangereux, qui lui firent oublier que la jeune femme l'avait interrompu dans sa sieste.

- Est-ce que tu m'écoutes, au moins ?!

Aussitôt, l'aura paisible et captivante de la vision de sa compagne en pleine concentration, se transforma en confrontation avec une sorcière. S'il devait aller à l'affrontement, autant jouer le tout pour le tout, maintenant qu'il était réveillé.

- Pas vraiment…, répondit-il avec nonchalance.

Les bras croisés derrière sa tête, en guise d'appui, Zoro observa l'orage s'amonceler devant lui et il ne put s'empêcher de sourire.

- En fait, j'étais plutôt en train de me dire que le bureau était à la hauteur idéale.

La jeune femme fronça les sourcils, perplexe face à cette information.

- Te voilà devenu un expert en mobilier, maintenant ? Et vas-y, éclaire-moi, en quoi est-il à la « hauteur idéale » ?

Ravi qu'elle ait mordu à l'hameçon au lieu de le sermonner, cela l'encouragea à poursuivre sa petite improvisation. Il se leva, laissant ses sabres contre la banquette, et s'approcha du bureau. Pendant quelques secondes, Zoro fit mine de l'examiner, sous le regard inquisiteur de la jolie rousse. Il passa sa main sur la surface en bois, attrapa les rebords et testa la solidité des pieds tout en le faisant bouger. Puis il le contourna pour se placer à côté de Nami qui l'observait, les sourcils froncés et une expression qui disait « mais qu'est-ce qu'il lui prend ?! ». Il réitéra les mêmes gestes de ce côté-ci, pour faire le plaisant constat que le bureau n'était pas branlant, mais la navigatrice commença à perdre patience. Il devait se dépêcher ! Par précaution pour ce qu'il s'apprêtait à faire, Zoro reboucha le pot contenant l'encre et poussa la carte qu'elle était en train de dessiner.

- Hey ! Bas les pattes ! J'ai pas fini avec…

Il ne lui laissa pas le temps de finir, et attrapa le poignet qui tentait de remettre ses affaires en ordre, puis enroula un bras autour de sa taille. Il la souleva aisément malgré ses exclamations indignées, et la posa sur le bureau avant de se placer entre ses jambes. La lumière se fit très vite dans l'esprit de Nami avec cette nouvelle position. Cependant, elle ne put s'empêcher de lui poser la question :

- Qu'est-ce que tu fais ?!

- Ça…

Zoro se pencha et captura ses lèvres déjà entrouvertes. Au début, la jeune femme se laissa faire, répondant même au baiser, mais rapidement, elle le repoussa et lui lança un regard incendiaire.

- Zoro ! Je t'ai dit de ne pas me déranger quand je dessinais une carte !

- Hum-hum… sauf que c'est toi qui m'as dérangé pendant que je dormais, et je ne t'ai pas vu en train de dessiner…

Il ponctua sa réplique en l'embrassant de nouveau. Ses mains remontèrent le long de ses mollets, pour les saisir fermement et les placer sur ses hanches. Nami avait beau le réprimander, elle resserra ses jambes autour de sa taille et l'attrapa par le col pour l'embrasser tout aussi ardemment.

La température grimpa très vite en flèche, mais tout à coup, la jeune femme s'écarta et colla son front à celui de son amant. Elle tint sa tête en ses mains et caressa ses cheveux du bouts des doigts. Comprenant qu'elle avait besoin d'un instant, Zoro se laissa faire et patienta.

- Promets-moi.

Encore cette phrase.

- Pour te promettre quelque chose, il faudrait déjà que je sache ce que c'est ? rétorqua-t-il très pragmatique.

Nami soupira, mais il devina un petit rictus amusé.

- Promets-moi que s'il m'arrive quoique ce soit pendant l'accouchem…

- Tout se passera bien, coupa-t-il net d'un ton ferme.

Elle se recula pour plonger son regard dans le sien, avec une expression très sérieuse cette fois-ci.

- C'est quelque chose que ni toi, ni moi, ne pouvons contrôler, Zoro. Et j'ai besoin que tu…

- Nami, gronda l'épéiste.

- J'ai besoin que tu me promettes, que si jamais il fallait choisir entre la vie du bébé ou la mienne, de choisir celle du bébé.

Cela lui fit l'effet d'une vraie douche froide, et toute trace d'excitation s'estompa. L'expression du bretteur se durcit et il pinça les lèvres. Il refusait cette éventualité.

- Pas besoin, parce que tout se passera bien !

Les mains qui tenaient son visage, s'agrippèrent plus fermement et le regard de Nami se fit plus sévère.

- Sois un peu réaliste. Je sais que ce n'est pas plaisant d'en parler, mais les risques sont réels ! Si cela devait se produire, ce ne sera pas à Luffy, ce ne sera pas au capitaine de prendre la décision, mais à toi ! Parce ce qu'il s'agit de ton enfant, et du mien.

- Cet équipage a besoin de toi, Nami ! trancha-t-il en haussant le ton.

- Je veux que notre bébé vive, Zoro ! Des navigateurs, il y en a plein dans ce monde ! Mais la vie de notre enfant est unique…

- Tout comme la tienne…

Elle ferma les yeux pour refouler ses larmes et ses lèvres se mirent à trembler. Ce fut Zoro qui colla son front au sien cette fois-ci. Les évènements prenaient une tournure bien plus sérieuse qu'il n'aurait cru. Imaginer sa vie sans Nami lui était intolérable.

- S'il te plait… promet de respecter ma volonté et de faire de la vie de cet enfant, une priorité. De tout faire pour la protéger.

Une boule se forma dans sa gorge et menaça de l'étrangler. Un relent de bile lui fila la nausée pour ce qu'il s'apprêtait à dire, mais il se força à mettre ses émotions de côté.

- D'accord… je te promet de choisir notre bébé et de veiller sur lui, dit-il solennellement.

Parce qu'une promesse, facile ou non, se faisait sans vaciller. Même si elle lui donnait l'impression de boire de l'acide. C'était important pour Nami, et si telle était sa volonté, alors il la respecterait, quoiqu'il puisse ressentir.

En retour, elle l'embrassa tendrement puis l'enlaça lorsque Zoro enfouit son visage dans son cou pour se laisser bercer par son parfum aux notes d'agrumes ainsi que le palpitement rassurant de son pouls.

Fin du Flash-back

Sa tête était minuscule. Elle pouvait loger dans sa paume de main. Ses petits cheveux formaient des boucles, collées sur son petit crâne. Au milieu de sa frimousse toute ronde, des sourcils clairs, pas tout à fait formés surlignaient deux yeux clos, légèrement bouffis. Elle avait un nez rabougri et une petite bouche rose, mais derrière ces petites imperfections, se dessinaient les traits Nami. Elle parfaite. Imparfaitement parfaite.

Ce qu'il espérait tant et qu'il redoutait encore plus, était là, sous ses yeux. Tout doucement, il leva sa main et effleura le duvet de ses cheveux verts amande du bout des doigts. Sa fille. Leur fille. Toute sa vie, il avait été convaincu que les liens du sang n'avaient que peu d'importance, ce n'était pas ce qui faisait une famille, et il en était toujours certain (des exemples, il en avait plein avec leur équipage), mais il ne pouvait nier ce puissant sentiment d'attachement à la vue de ce petit être qu'ils avaient créé tous les deux. Lui qui avait toujours été plus fort pour la destruction, avait réussi à créer quelque chose de magnifique, d'innocent. Il ne pourrait pas être plus heureux.

Mais elle était vouée à s'éteindre bien trop tôt, et il ne pourrait pas être plus malheureux.

Sans ce léger souffle qui s'échappait de ses petites narines, Zoro l'aurait déjà cru morte. Elle ne montrait aucune réaction. Pourtant, il aimerait tellement qu'elle ouvre les yeux.

- Hey…, croassa-t-il à cause de l'émotion.

Ses doigts caressèrent le contour de son visage, ses sourcils, son nez, ses joues, son menton. Sa peau était toute douce, mais un peu fraiche à cause la température ambiante qui avait nettement chutée. Zoro ne pouvait se permettre de trainer plus, chaque seconde était déterminante. Avec une infinie précaution, il sortit la petite de son cocon en tissu, notant au passage à quel point ses bras et ses jambes étaient fins, puis la posa directement sur son torse nu. Il veilla à ce que sa tête, qui était placée juste au-dessus son cœur, soit bien tournée sur le côté afin qu'elle ne s'étouffe pas et se dépêcha de glisser son haramaki par-dessus son corps frêle pour la maintenir au chaud contre lui. Pour lui assurer un maximum de chaleur, il posa sa main sur sa ceinture ventrale, où il put sentir la légère respiration de sa fille.

Pendant un instant, il se familiarisa avec l'idée qu'il tenait son enfant contre lui, peau contre peau. Rien ne garantissait que cela fonctionne, mais il n'abandonnerait pas, car il était convaincu que c'était la meilleure solution. Il avait assuré à Chopper qu'elle ne mourrait pas seule, et pour cela, il devait tout faire pour lui montrer qu'il était là pour elle.

Parler n'était pas un exercice qu'il affectionnait plus que ça, et à cet instant, il n'était pas certain de ce qu'il devait dire. Au lieu de quoi, une autre idée lui vint et Zoro laissa sa tête partir en arrière pour s'appuyer contre le dossier du fauteuil, puis ferma l'œil. Un léger son remonta de sa poitrine, une douce mélodie fredonnée par un timbre rauque s'éleva dans la chambre.

- Akino yuuhini teru yama momiji *…

Derrière ses paupières closent, un fragment de souvenir ressurgit. Une voix claire et cristalline, étrangement familière, lui dictait ces paroles.

- Koimo usuimo kazu aru nakani,

Matsuwo irodoru kaedeya tsutaha,

Yamano fumotono susomoyou…,

Quelqu'un était penché au-dessus de lui, mais l'environnement était flou et il ne discernait pas son visage. La seule chose qu'il savait, c'était qu'il s'agissait d'une femme, avec de longs cheveux verts, car il les voyait flotter au grès du vent. Elle semblait lui chanter cette chanson, et il ne saurait dire pourquoi, mais elle l'apaisait.

- Tanono nagareni chiri uku momiji,

Namini yurarete hanrete yotte,

Akaya kiirono iro samazamani,

Mizuni uenimo oru nishiki…

Le silence revint, inéluctable, uniquement perturbé par le clapotis de la pluie sur le bois.

- Il y a quelques jours, j'ai fait ce rêve étrange… une femme chantait cette chanson mais je suis incapable de me rappeler son visage. Et depuis, je n'arrête pas de l'entendre dans ma tête, dès que je ferme les yeux… je crois qu'il s'agit d'un souvenir de ma mère. C'est bizarre, parce que je ne me rappelle pas avoir connu mes parents…

Ces derniers étaient décédés quand il n'était encore qu'un petit garçon. Leurs noms devaient figurés sur l'une des nombreuses tombes que comptait le cimetière du village des Shimotsuki, mais il n'avait jamais ressenti le besoin de se recueillir sur celle-ci. Contrairement à celle de Kuina. Le souvenir de la douleur de sa perte, résidait encore dans son cœur et son âme, et il refusait de revivre une telle sensation. Il avait réussi à surmonter cela grâce à leur passion commune et leur rêve similaire, cela lui avait donné une raison de continuer à se battre. Mais si sa fille mourait aujourd'hui, à quoi se raccrocherait-il ? Zoro n'était même plus certain que son objectif d'être le meilleur épéiste du monde suffise à le motiver. Qu'est-ce qu'ils avaient fait ?

Il ouvrit l'œil et baissa la tête vers la petite touffe de cheveux qui dépassait de son haramaki.

Les regrets n'avaient pas lieu d'être, d'ailleurs il n'en n'éprouvait pour ainsi dire, aucun. Du moins, pour le moment, et tout ce qui comptait c'était elle. Elle et son petit cœur qui battait fébrilement contre le sien, son corps tout léger, qui se réchauffait lentement grâce à son contact. La main qui était posée sur elle fit de petits cercles.

- Tu dois te demander où es ta maman, et pourquoi c'est moi, ton papa, et pas elle qui te tient dans ses bras ?

Zoro détailla les deux petits poings, si petits, si maigrelets, qui étaient de chaque côté de la tête du bébé. De sa main libre, il en attrapa un et l'ouvrit délicatement pour révéler cinq minuscules doigts. Aucune résistance. A croire qu'elle n'en n'avait pas la force, ou bien pas la volonté.

- Je comprends que tu ais peur… C'est normal d'avoir peur. Tout ça, c'est nouveau pour toi, et tu découvres la vie de manière brutale. Malheureusement, la violence existe, et les dangers sont nombreux. Je me doute que tu trouves ce monde effrayant, car il l'est d'une certaine manière. Par moment, moi aussi il m'arrive d'avoir peur, tu sais ? confia Zoro tout doucement.

Il ne le montrait jamais, mais même lui n'était pas infaillible fasse à la peur. Il l'avait maintes fois éprouvé en rejoignant l'équipage de Luffy.

- Je n'ai jamais vraiment crain pour ma vie ou pour celles des autres, car je pensais toujours être le plus fort, que je pouvais les protéger. Mais parfois, on a beau être fort, faire du mieux qu'on peut, il y a des choses qu'on ne control pas, et la peur de perdre ceux qu'on aime devient réelle.

Jamais il ne l'avait autant ressenti que depuis qu'il avait rencontré Nami. Zoro s'efforçait de mettre ce sentiment de côté, mais il s'accrochait à ses tripes et les broyaient lors des moments de doutes. Comme à cet instant, comme lorsqu'ils avaient posé le pied sur cette île de malheur, comme lorsqu'il avait entendu Nami hurler. L'impuissance, l'inutilité alimentait cette peur.

- C'est vrai. J'ai… j'ai peur… car je ne veux pas te perdre, souffla douloureusement l'épéiste. Mais je refuse d'abandonner. Je veux croire que tu vas y arriver, parce que même si tu es terrifiée, sache que je suis là. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour te protéger, tu n'es pas seule.

Il dut marquer une pause pour laisser le temps à sa gorge de se desserrer.

- Tu verras, il y a plein de choses merveilleuses à découvrir, comme des paysages grandioses, des aventures extraordinaires… et il y a aussi tant de gens que tu dois rencontrer, qui sont prêts à t'aimer, avec qui tu pourras rire, pleurer, t'amuser, et sur qui tu pourras compter quoi qu'il arrive. Bien sûr, il y a ta maman, car même si elle n'est pas présente, elle se bat de toutes ses forces pour pouvoir être auprès de toi. Tu découvriras à quel point c'est une femme incroyable, avec une grande force de caractère. Elle peut se montrer facilement pénible par moment, surtout lorsqu'il s'agit d'argent, et parfois elle est bien plus terrifiante que moi, mais c'est une personne avec un grand cœur… Un seul sourire d'elle suffit à te redonner du courage, te donnes envie de te surpasser, de donner le meilleur de toi-même…

Bon sang ! Ce qu'il paraissait niais en disant cela. Parler de ses sentiments n'était vraiment pas son fort, et il se sentait vraiment idiot. Pourtant, Zoro voulait que sa fille comprenne à quel point il admirait Nami, et ce qu'elle représentait pour lui.

- Parfois, il m'arrive de penser que si Luffy n'avait pas insisté pour qu'elle soit notre navigatrice, je n'aurais jamais rien connu de tout ceci… peut-être que ma vie serait plus simple… mais une chose est certaine, nous ne serions pas là où nous en sommes aujourd'hui… c'est grâce à ses talents que nous sommes arrivés aussi loin.

Si ça n'avait tenu qu'à lui, Nami serait restée une petite chapardeuse à East Blue, sous le joug d'Arlong, condamné à une vie de désillusions, de sacrifices et de solitude. Oui, sans Luffy, sans sa ténacité et sa foi en autrui, elle serait toujours condamnée à être le fantôme d'elle-même, et par moment, cela lui tordait les tripes. Nami était trop bornée, trop fière, mais surtout sa confiance en l'être humain avait été brisée dès son plus jeune âge, et il avait fallu qu'elle soit au pied du mur pour enfin oser demander de l'aide. Zoro serra les dents en repensant aux coups de couteau qui s'enfonçaient de façon répétitive dans la chaire de son épaule, que la détresse et le désespoir faisait s'affaisser.

- Même dans le ventre de ta maman, tu n'as pas pu manquer Luffy, et son rire contagieux. Un gars complètement dingue qui a la capacité incroyable de rassembler les gens, de les rallier autour de lui, de leur donner le sourire et l'espoir. Tu apprendras qu'avec lui, aucun jour ne ressemblera à aucun autre, et il fera son possible pour t'aider à réaliser tes rêves. C'est aussi grâce à lui que tu es là, car c'est grâce à lui qu'on s'est rencontré ta maman et moi.

Peut-être qu'un jour, il devrait songer à le remercier. Beaucoup de choses avaient été rendu possible grâce à ce gamin sortit de nulle part.

- Ensuite, il y a Ussop, notre tireur d'élite et compteur émérite. Tu ne trouveras personnes qui ne raconte mieux des histoires que lui ! Ses talents de narrateur captivent des foules entières, et parfois, aussi abracadabrantesques qu'elles paraissent, on découvre qu'elles se réalisent. Tous les jours, il brave ses peurs pour accomplir son rêve, celui de devenir un grand guerrier des mers.

Un sourire se fraya sur ses lèvres malgré lui, en imaginant une petite fille assise en tailleur, la tête callée entre ses mains à écouter Ussop avec de grands yeux émerveillés.

- Tu verras, il qui te raconteras pleins d'histoires fantastiques à toi aussi, je suis certain que comme Chopper, tu vas les adorer. Tu as déjà rencontré Chopper, c'est le médecin de bord. Je suis sûr que tu vas l'adorer car il ressemble à une peluche, et il a une fourrure toute douce. Beaucoup le confonde avec un Tanuki, mais en réalité c'est un renne qui a mangé un fruit du démon.

Il marqua une pause, et son sourire s'agrandit alors qu'il revoyait toutes les fois où le petit renne s'était énervé lorsqu'on le confondait avec un raton laveur. Zoro imaginait sans mal une petite fille aux longs cheveux verts courir après Chopper en riant, avant que la réalité ne le rattrape et ne lui rappelle que ce futur n'existerait peut-être jamais. Pourtant, il refusa de sombrer dans le désespoir, pas tant qu'elle respirait encore. Et puis il ne lui avait pas présenté tout l'équipage…

Un peu comme Luffy, ce sont des fruits qui te donnent des supers pouvoirs. Ils ne sont pas les seuls à en avoir mangé. Il y a également Robin. C'est l'une des personnes les plus intelligentes que je connaisse, avec ta maman bien sûr. Avec elle, tu apprendras plein de choses sur l'histoire et si tu aimes lire, elle te prêtera volontiers ses centaines de livres qui sont dans la bibliothèque.

Avec Nami pour mère et Robin pour tante, Zoro ne doutait pas une seconde que leur fille serait aussi maligne et intelligente qu'elle. Tout ce qu'il espérait, c'était que l'archéologue ne lui raconte pas d'histoires glauques dont elle avait le secret.

- On a également deux membres un peu farfelus. Un cyborg qui adore le cola, les chemises à fleurs et trainer en slip. Mais Franky est un charpentier hors pair ! C'est lui qui a construit le Thousand Sunny où l'on se trouve. Demande-lui n'importe quoi et il se fera un plaisir de te le réaliser. D'ailleurs, il t'a fabriqué ce berceau qui est dans le coin là-bas, sur les conseils de ta maman, car sinon, tu te serais retrouvée avec des propulseurs et des rayons lasers partout. Le deuxième membre un peu étrange, c'est Brook, le musicien de l'équipage. C'est un squelette, tout ce qu'il y a de plus vivant, bien qu'il soit mort il y a des années, avec un humour bien à lui. Lui aussi a mangé un fruit du démon. Je sais, c'est un peu confus dit comme cela, mais ne t'en fais pas, tu comprendras quand tu le verras. Dès qu'on lui annoncé ta venue, il s'est aussitôt mis à composer des berceuses et des comptines pour toi.

Certaines lui étaient restées en tête pendant des heures, c'était horrible !

- Heureusement qu'il y a aussi des personnes plus posées comme Jinbe. C'est un type balèze ! Tu verrais, il est capable de trouer un mur avec de simples gouttelettes d'eau ! Avant de nous rejoindre, il faisait partie des Grands Corsaires, comme celui que je me suis juré de battre, Mihawk… mais ils n'ont rien d'autre en commun. Jinbe est bien plus sympa que lui. Tu sais ce qu'il m'a confié ? Qu'il serait très heureux de t'apprendre à nager et pourquoi pas, quelques techniques de karaté des Homme-poissons afin que tu saches te défendre.

Son petit corps se soulevait à intervalle régulier sous la paume de sa main, mais il ne détectait toujours aucune réaction. Cependant, il ne savait pas à quelle réaction il devait s'attendre, son seul réconfort était qu'elle respirait. Pour combien de temps encore ? souffla cette petite voix pernicieuse dans sa tête, qui fit vaciller sa lueur d'espoir. Zoro donnerait n'importe quoi pour que tout ce qu'il venait de lui décrire, se réalise. Tous les membres de l'équipage attendaient cette enfant avec impatience depuis des mois, chacun planifiait à sa manière, les activités qu'ils pourraient faire avec elle. Seul l'un d'entre eux ne s'était pas trop manifesté à ce sujet, mais Zoro ne lui en tenait pas rigueur. Il pouvait comprendre pourquoi.

- Et puis il y a un dernier membre dont il faut que je te parle. C'est un peu particulier… lui et moi on ne s'entend pas toujours très bien. On se chamaille le plus clair de notre temps, pour tout et n'importe quoi… il prétend qu'il est meilleur que moi, alors qu'on sait tous les deux que c'est faux. Comment le quatrième pourrait être plus fort que le deuxième ?

Titiller l'égo du cuistot avec leur nouvelles primes était devenu un de ses passe-temps préféré, surtout quand celui-ci devenait un peu trop pénible.

- Bref… il s'agit de notre cuisinier. Ses sourcils sont ridicules. Ils vrillent comme les spirales sur les coquilles des escargots. Et il ne peut pas s'empêcher de saigner du nez dès qu'il voit une jolie femme… sans parler du fait qu'il refuse de se battre contre une femme, car c'est contre ses principes… même si elle le menace ou qu'il est en danger. C'est agaçant de se dire qu'il préférerait mourir que de se défendre contre une femme…

Ses principes leur avaient causés pas mal de soucis par le passé. La vision de Sanji était diamétralement opposée à la sienne, qui partait du principe qu'homme ou femme, ils étaient tous égaux.

- Il a beaucoup d'autres défauts qui font qu'il m'énerve, mais ça me prendrait toute la nuit pour te les citer. Toutefois, malgré tout cela, c'est quelqu'un que je respecte énormément. Ne va pas lui répéter ce que je vais te dire, mais ses coups de pieds m'ont fait mal plus d'une fois. Oui, parce qu'en plus de ne pas frapper les femmes, il refuse de se battre avec ses mains ! Si si ! Je t'assure ! Mais c'est ce qui fait de lui un combattant redoutable !

Malgré tout ce qu'ils avaient pu se dire, malgré les piques, les insultes, les coups, Zoro admirait sincèrement Sanji. Son comportement pouvait être insupportable, surtout avec Nami, mais il n'en demeurait pas moins quelqu'un qu'il appréciait secrètement. Sans lui, la vie à bord serait bien trop calme, et leurs petites joutes lui manqueraient. C'était agréable d'avoir une personne capable d'encaisser ses coups et surtout d'en donner également en retour. Leur compétition les poussaient toujours à se dépasser, à donner le meilleur d'eux même. Alors quand il avait pris la décision, seul de son côté, de quitter l'équipage à cause de problème familiaux, Zoro l'avait mal pris. Il avait caché son sentiment de trahison et sa déception, derrière son animosité envers le blond.

- C'est également une personne incroyablement gentille. Bien plus que je ne le serais jamais… Il sera toujours prêt à donner à manger à quelqu'un qui meurt de faim, peu importe que ce soit un ami ou un ennemi. Encore un de ses principes… Mais… je sais que s'il m'arrivait quelque chose, je pourrais compter sur lui pour veiller sur l'équipage, sur ta maman et sur toi…

Oui, aussi pénible qu'il était, il avait une confiance aveugle en lui.

- Ah, et j'ai oublié de te dire que ça bouffe était correcte. Mieux vaut éviter de trop le flatter sinon il risque de prendre la grosse tête et de s'endormir sur ses lauriers, finit-il sur un ton un peu plus guilleret.

Cependant, un voile d'ombre obscurcit son visage tandis qu'il sentait la respiration de la petite s'amoindrir. C'était très subreptice, mais Zoro avait senti le ralentissement de son rythme cardiaque.

- J'aimerais vraiment que tu le rencontres…, admit-il doucement. Que tu les rencontres tous, car ils sont ta famille également. Ils sont tous un peu dingues, mais ce sont tes oncles et tante, et ils seront là pour toi quoiqu'il arrive… Je serais là pour toi.

Le petit tambourinement contre son torse diminua encore un peu plus. Les larmes commencèrent à monter et se logèrent dans sa gorge pour l'étreindre. Il baissa la tête pour déposer ses lèvres sur le sommet du crâne de la petite et humer son odeur. Zoro avait la sensation qu'on lui arrachait le cœur fibre par fibre, pour que chaque seconde qui passe soit plus douloureuse les unes que les autres. Un part de lui s'éteignait avec elle. Il aurait aimé hurler, frapper, trancher, lacérer… plutôt que de rester impuissant.

- Alors s'il te plait… n'abandonne pas. Bats-toi de toutes tes forces, même si tu as peur, même si tu es terrifiée. Tu n'es pas seule, je suis là avec toi et je le resterais aussi longtemps qu'il le faudra !

Malgré tous ses efforts pour les retenir, une larme perla au coin de son œil et roula sur sa joue.

- Je me battrais plus fort encore pour vous protéger toi et ta mère, car vous êtes ce que j'ai de plus cher en ce monde.

Dans la chambre, l'obscurité s'épaissit à mesure que la nuit s'installait, chassant l'espoir de voir poindre un nouveau jour. Zoro et la petite se fondirent dans les ombres, indiscernables et silencieux. Sa respiration toujours plus faible, à peine assez forte pour chatouiller la peau sur son torse. Au milieu de ce royaume monochrome, des sanglots étouffés firent échos aux chuintements de la pluie à l'extérieur.

La cigarette, coincée entre ses lèvres, faisait acte de présence. Aucune fumée ne s'en échappait, aucun petit cercle incandescent ne venait consumer le papier et le tabac qu'il renfermait. Comment aurait-elle pu ? La pluie lui avait fauché le bref éclat de vie que Sanji avait voulu lui insuffler, et désormais, elle pendait, imbibée jusqu'à la moelle, telle une éponge. Le briquet doré était encore dans le creux de sa main, elle-même posée au sol, vague vestige d'une tentative avortée.

Tentative sans conviction. Le geste avait été effectué par habitude, pour maintenir une certaine constance, un semblant de normalité, de réconfort, mais qui était voué à l'échec avant même d'être initié.

L'eau imprégnait son costume, le froid remontait le long de ses cuisses et ses fesses. Normal quand on était assis par terre, sous la pluie. Sanji inclina la tête en arrière que le mur en bois derrière lui, arrêta. Son regard s'envola vers les nuages indissociables, d'où les cordelettes d'eau s'échappaient, pressées de les fuir pour venir mourir sur son visage.

Pourquoi pleuvait-il presque toujours dans des moments comme celui-ci ?

La découverte du vrai visage de Pudding… la mort de sa mère… son enterrement…

Est-ce que le ciel partageait leur peine ? Ou bien était-ce une force supérieure ? Mais dans ce cas, pourquoi avoir créé une vie si c'était pour la reprendre aussitôt née ? Quel sens avait tout ceci ?

Tout autant de questions qui restaient en suspens, à laquelle il aurait peut-être un jour la réponse, lorsque lui aussi passerait de l'autre côté. Pour l'heure, il était condamné à rester là, à regarde la pluie tombée, à sentir le froid lui engourdir le corps avec l'espoir que cela atténuerait le trou béant qui croissait dans sa poitrine à chaque fois que ses oreilles percevaient les sanglots derrière ce mur contre lequel il était assis.

Sa rage s'était évanouie depuis bien longtemps. A la place, il se sentait vide. Désespéré. Inutile. Nul. Son père biologique l'avait finalement bien cerné. Cette réalisation n'arrivait même plus à le faire pleurer. Les larmes, il n'en n'avait plus à verser. De toute façon, de quel droit pouvait-il pleurer ? Après tout ce qu'il avait fait ? Après tout ce qu'il avait dit ? Après tout ce qu'il avait pensé ?! Il n'avait rien compris, et ce, depuis le début. Il s'était fourvoyé sur toute la ligne. Un peu comme avec Pudding.

La seule chose dont il avait le droit, c'était de subir et d'écouter la peine, déchirer le cœur de son ami, sans pouvoir prétendre la partager.

Pas une miette. Sanji n'avait pas loupé une miette de ce qu'avait avoué Zoro. Ça ne lui était pas destiné, et il n'aurait certainement jamais dû l'entendre, mais il n'avait pu se résoudre à partir. Désormais, les mots étaient ancrés dans son esprit, mais le pire c'était sa voix. Cette intonation… il ne l'avait encore jamais entendu chez son rival, d'ailleurs jamais il ne l'en aurait cru capable. Zoro était fort. Il ne flanchait jamais. Quand tout le reste partait en vrille, même lors des moments les plus difficiles, l'épéiste ne vacillait pas. Il était leur roc. A tous. Voilà pourquoi il était le second de Luffy.

Alors pourquoi sa voix était-elle brisée ?

Il ne l'avait vu pleurer qu'une seule fois, lorsque Mihawk lui avait botté les fesses avec une aisance ridicule et déconcertante. Zoro s'était effondré, mais malgré cela, malgré les larmes, il gardait cette force, cette rage de vaincre, cette volonté indéfectible de surmonter l'adversité.

L'homme derrière ce mur, n'était plus que l'ombre de lui-même. Blessé, abattu, impuissant. Mais quoi de plus normal. Il ne s'agissait plus seulement de lui, cela ne dépendait pas de sa volonté. C'était le sort de personnes qui lui étaient chères qui était en jeu, la vie de son enfant, la chair de sa chair, qui s'arrachait lentement sous ses yeux.

Comment se faisait-il que Sanji ne l'ait pas vu avant ?

A cause de ta jalousie et de ton égoïsme, susurra une voix perfide d'un alter-égo invisible, une partie sombre de lui-même. Il avait été obnubilé par le bien-être de Nami, trop captivé par l'essence même de sa beauté, et il s'était persuadé qu'à cause de cette admiration sans limite, cela aurait fait de lui un meilleur parti. A aucun moment, il n'avait pris en considération ce que pouvait éprouver le bretteur.

Aujourd'hui, tout cela lui revenait en pleine figure, une claque monumentale qui venait de l'assommer et lui donnait le vertige. Voilà pourquoi il restait assis, à regarder le ciel, qui pleurait à sa place et inondait son visage de larmes dénuées de sel.

Eventuellement, quand les reniflements cessèrent de l'autre côté du mur et que le silence se prolongea, Sanji se redressa. Ses jambes si fortes, ses armes de prédilections, flageolèrent d'être restées si longtemps engourdies. Le briquet rejoignit le fond de sa poche et il jeta le cadavre de sa cigarette d'une pichenette par-dessus bord. L'attraction terrestre semblait s'être alourdie et pesait sur tout son corps, mais il devait en faire abstraction. Quelqu'un avait besoin de lui. Zoro comptait sur lui.

A suivre...


Pardon pour l'attente, au moment de publié je me suis rendue compte qu'il y avait une partie qui ne me convenait, du coup, j'ai dû la réécrire. La scène de Sanji qui écoute à l'extérieur est un clin d'œil à celle dans Whole Cake Island, je la trouvais très poignante dans l'animé, et là le pauvre il se prend encore une claque. Enfin, il en avait bien besoin. En tout cas, on s'approche de la fin, il ne reste plus beaucoup de chapitres après celui-ci.

Pour la petite chanson que fredonne Zoro, il s'agit d'un chant traditionnel japonais que j'ai déniché sur internet, je vous mets la traduction :

Couchez de soleil sur les montagnes, les arbres d'automne flamboient

Nuances brillantes de l'automne – rouge cramoisi, brun clair, jaune.

Les feuilles d'érables et de lierre ornant les grands pins

Les feuilles d'automne au soleil couchant, flottent sur les ruisseaux des montagnes

Chaque feuille d'une nuance d'automne – cramoisi, brun, jaune.

Les feuilles d'érables, en s'amassant près des rives et s'en allant

Tissent de si beaux brocarts sur leur passage.