Chapitre 40
Sam vérifia une dernière fois qu'ils ne laissaient rien derrière eux. Debout devant son sac, posé sur le comptoir du coin cuisine, il tira la glissière pour le fermer complètement et soupira en silence, la poitrine soulevée par une pointe d'appréhension. Les cheveux peignés et plaqués derrière les oreilles, une chemise à carreaux verts et gris passée sur un t-shirt blanc dont on ne voyait que le col en V et un jean propre pour couvrir la partie inférieure de son corps, le jeune homme savait que l'heure était venue. Il plongea une main dans la poche de son pantalon pour toucher le fusain de Thot, et une autre dans celle de sa chemise d'où il tira un billet de cinquante dollars.
Qu'il alla déposer dans le cendrier, près du téléviseur, en guise de pourboire pour la femme de ménage.
- C'est bon ? lui demanda son frère en sortant de la salle de bains, lui aussi apprêté, cheveux en ordre et vêtements propres sur le dos. On peut y aller ?
Une certaine gravité affectait ses traits, ce qui ne fut pas pour tranquilliser Sam.
- Ouais, dit-il en inspirant profondément.
- Ok, répondit l'autre sans s'appesantir sur les motifs de leur inquiétude. J'ai fait le plein de flotte, je te laisse gérer le GPS. Allez, qu'on en finisse avec ça.
La porte de la chambre à peine refermée derrière eux, un vent frais mais sec vint leur fouetter le visage. L'Impala n'avait pas bougé et la couche de poussière qui en ternissait la robe arracha une grimace à Dean. Il était encore tôt, mais le ciel déjà bleu annonçait une journée sans nuages, une fois que le soleil levant, qui colorait l'horizon d'une palette de teintes chaudes, aurait dissipé ceux qui flottaient timidement comme des rubans de coton.
Il n'y avait pas un bruit, sinon celui du vent qui faisait bruire le feuillage des quelques arbres qui perçaient les plaques de bitume craquelé alentour.
La bourgade, de jour, offrait un aspect bien différent : comme coincée entre passé et présent, telle une piètre oasis de modernité aux façades délavées par le soleil, elle vivotait dans une atmosphère de western, affichant à qui savait les voir les témoignages chamarrés et pittoresques d'un passé plus glorieux à jamais révolu.
Les Winchester jetèrent leurs sacs sur la banquette arrière, puis grimpèrent en voiture. Dean au volant, Sam côté passager. Comme toujours. Aucun ne prit l'initiative, ni ne pressa l'autre. Ils restèrent un temps indéfini, posés là, à fixer quelque point au lointain, de l'autre côté de la route où passa un camion, puis Dean, d'une voix rauque, finit par briser le silence.
- De quel côté ? s'enquit-il en tournant la tête vers Sam.
- Démarre, je t'indiquerai le chemin.
L'air sombre, il réactiva l'écran de son téléphone où clignotait la petite flèche bleue qui marquait leur position et garda les yeux baissés, gérant comme il le put le stress qui montait peu à peu. L'enjeu était fort : soit Chaos était tout proche, soit ils reviendraient à la case départ.
- Hey, héla doucement son frère. Ça va ? T'es avec moi ?
Un peu surpris par la question, Sam tourna vivement la tête.
- Bien sûr, affirma-t-il avec conviction, soucieux de ne surtout pas en faire douter Dean. Tu peux compter sur moi.
L'aîné des Winchester acquiesça d'un battement de paupière, certain de la volonté de Sam, et en forçant un bref sourire entendu il voulut lui rappeler les bons moments passés pour alléger le poids qui pesait sur son cœur :
- C'est juste pour savoir si t'as reposé les pieds sur terre. Après la nuit de dingue qu'on a passée...
- Ouais, renifla Sam d'un sourire gêné en baissant la tête. Je sais pas ce qui m'a pris. Quand je repense à tout ce que je t'ai dit... ou à la façon dont je me suis comporté... T'as dû te dire que j'étais possédé.
- Oh, t'excuse pas, y'a pas de mal, rassura Dean d'un regard pétillant. J'ai pris un sacré pied, si t'en doutes. Je dis pas que j'aurai la force de faire ça tous les soirs, mais je suis pas près de l'oublier, cette nuit.
Sam rougit. Et Dean le trouva si attendrissant qu'il ne put s'empêcher de passer une main derrière sa tête pour l'attirer à lui et planter sur ses lèvres un baiser de pure affection.
Sans imaginer que le fait que ce geste soit si spontané, sincère et authentique, fut ce qui toucha le plus son cadet.
- Allez, c'est parti ! annonça bientôt Dean qui mit le contact après une profonde inspiration. On va enfin en avoir le cœur net et voir où nous a envoyés ce démon.
Sam l'espéra autant qu'il le redouta. Et les yeux pudiquement posés sur son frère, il s'en voulut de l'avoir incité à venir jusqu'ici en dépit de ses réticences, car il savait que Dean l'avait en grande partie fait pour lui. Mais l'heure n'était plus aux reculades.
Ils laissèrent ainsi définitivement derrière eux le Royal Inn et les moments intenses qu'ils y avaient passés, et partirent vers le nord-ouest le long de petites routes goudronnées qui coupaient à travers des champs qu'ils s'étonnèrent de trouver si verts. Au loin, l'horizon était tracé par la ligne grisâtre des montagnes, qui se détachaient parfaitement du ciel de plus en plus bleu. Elles semblaient onduler sur une distance vertigineuse comme des vagues figées par le temps, brillant sous le feu du soleil montant, et leurs silhouettes inaccessibles paraissaient ceindre sans fin cet environnement sauvage et aride d'où on ne s'échappait pas. Auraient-ils à aller jusque-là ? Sam vérifia encore son téléphone et estima que leur point d'arrivée n'était pas si éloigné. Il le regretta presque. Car si les anges avaient décidé de déclencher la fureur du Ciel, quelques dizaines de kilomètres de plus ne seraient pas de trop pour assurer de meilleures chances de préservation à ce qui pouvait l'être.
- Prends par-là, indiqua-t-il à son frère en désignant un tournant après un bosquet d'arbres à demi-secs.
Dean s'exécuta. Et balayant les environs désolés en abordant la portion de la nouvelle route déjà plus sablonneuse, il se fendit de ce commentaire faussement détendu :
- Adieu le vert et la civilisation, Sammy. L'aventure commence.
Ils n'en étaient pas à leur première traversée du désert, mais celle-ci prenait une saveur particulière. Plus l'Impala avala les hectomètres, plus ils s'enfoncèrent dans les paysages mornes aux couleurs de plus en plus uniformes, ocre et gris, et plus se renforcèrent leurs incertitudes et leur anxiété.
Les routes noir de bitume les accompagnèrent encore un peu, mais ne résistèrent pas longtemps. Bien vite, leur succédèrent les chemins poussiéreux, puis après eux, les sentiers caillouteux, et le silence se fit de plus en plus tonitruant sous la clarté d'un ciel infini qui les laissa seuls au monde. Ils traversèrent des étendues desséchées où seuls avaient la force de pousser des cactus et autres plantes biscornues d'aspect peu amène. La luminosité s'accentua, ainsi que la chaleur. Le vent ne soufflait plus et les nuages s'en étaient allés sous des latitudes plus clémentes. Environ deux heures après leur départ, Lovelock leur parut loin. Ils n'étaient pourtant pas rendus. La distance qu'il leur restait à parcourir n'était pas négligeable, mais ils n'auraient pas refusé s'arrêter là, s'ils l'avaient pu, tant était forte leur impression d'avoir déjà atteint le milieu de nulle part.
Ils ne comptèrent plus les collines de sable et de roc entre lesquelles ils se frayèrent un chemin sans dévier de leur cap. Ni les embardées pour esquiver un rocher. Les deux frères se sentirent souvent écrasés par les formes fantomatiques des sommets érodés, de l'ombre desquels ils s'évadaient chaque fois pour mieux y retomber, entre deux passages sous le soleil qui montait de plus en plus haut dans le ciel incroyablement bleu. Dean avait eu beau faire le plein à l'aube, il surveillait en permanence le niveau de la jauge de carburant, car une panne sèche lui apparaissait de plus en plus sûrement être une promesse de mort, en dépit des températures qui prévoyaient heureusement, en ce début de printemps, de rester à peu près raisonnables. Mais la distance avec toute trace de civilisation, la désolation croissante à mesure qu'ils s'enfonçaient dans le désert et la nature intrinsèquement inhospitalière de l'environnement, lui firent souvent murmurer quelque mot d'encouragement - et d'excuse - à son bolide qu'il avait mal de maltraiter.
- Quelle misère, maugréa Dean qui désespérait de voir s'étendre à perte de vue les mêmes étendues sablonneuses criblées de la même végétation rachitique. Cette enflure nous a envoyés au fond du cul du monde... Si on crève ici, on retrouvera pas nos os avant au moins trois cents ans !
Sam, un pli soucieux lui barrant le front, fit le même triste constat en contemplant de son côté de portière un paysage identique. Il voulait croire à la version du démon selon laquelle plus d'un résident de l'Enfer voyait d'un bon œil que son frère et lui montent en première ligne face à Chaos, mais il n'était plus du tout certain d'avoir fait le bon choix. Et le bruit permanent du moteur, couplé aux cahots incessants qui mettaient les suspensions du véhicule à rude épreuve, lui avait flanqué la migraine.
- Encore combien de temps ? demanda Dean après avoir tiré quelques gorgées d'eau de sa gourde.
- Il reste une vingtaine de kilomètres, fit Sam en allumant l'écran. Dix-neuf cinq, exactement.
Il balaya les environs du regard puis requit :
- Arrête-toi deux minutes. J'ai besoin d'une pause.
Dean le visa d'un œil interrogatif, puis souffla sans bruit et pressa la pédale de frein. La voiture s'arrêta quelques mètres plus loin, et Sam en sortit, pendant que son frère posa le coude contre la vitre pour enfouir le front dans sa main.
- Vingt bornes, ragea-t-il dans sa barbe. Putain de démon de mes deux...
Dans le rétroviseur, il vit son cadet s'éloigner de quelques mètres jusqu'à un buisson de broussailles et ouvrir sa braguette. Il songea que ce n'était pas une mauvaise idée. Sa propre vessie se rappela à son bon souvenir et Dean sortit à son tour sous le soleil au zénith qui lui fit plisser les yeux. Malgré la puissance de l'ensoleillement, la relative tiédeur de l'air, comparativement à la température de l'habitacle qui avait eu le temps de chauffer, fut la bienvenue, ce qui ne l'empêcha pas de retirer sa chemise pourpre pour ne garder que son maillot kaki. Vu depuis l'extérieur, le paysage paraissait encore plus vaste et majestueux. La dimension d'infini des steppes nimbées d'un brouillard de chaleur était aussi absolue que le sentiment de solitude qui en émanait, et en essayant de porter son regard aussi loin qu'il put distinguer quelque chose, Dean ne réussit qu'à se donner le vertige, écrasé par la démesure de ces terres âpres façonnées par les éléments. Il remarqua alors l'épaisseur de la couche de poussière qui avait fait changer de couleur l'Impala et pesta. Tentant vainement de rendre à l'aile un peu de son éclat habituel, en ne parvenant qu'à se roussir la main.
- Désolé, bébé, se lamenta-t-il en se penchant sur le capot comme si la voiture pouvait le comprendre. Je te jure que quand tout ça sera fini, je t'offrirai le lustrage le plus luxueux qu'une beauté comme toi puisse rêver.
Il épousseta sa main sur sa cuisse, pivota à cent quatre-vingts degrés pour ne surtout pas éclabousser la carrosserie, et déboutonna son jean pour se soulager à son tour.
- Hey, alerta-t-il peu après, téléphone au poing, en voyant son frère revenir vers l'Impala. J'ai pas de réseau, tu captes, toi ?
- Non, plus depuis un moment, répondit Sam en rejoignant l'aile droite du véhicule.
- Hein ? se récria Dean en le fixant d'yeux ronds. Et pour le GPS, on fait comment ?
- Pas besoin, le plan est accessible hors réseau, expliqua calmement le puîné.
- Ah... Ah bon ?
- La technologie, Dean, lui lança Sam en esquissant un début de sourire. Je te montrerai.
L'aîné ne renchérit pas pour ne pas faire davantage étalage de son inculture. Sam l'imita en se débarrassant de sa chemise et ils reprirent la route. Ou plutôt, continuèrent-ils de la tracer dans la terre et les cailloux.
Jusqu'où pénétrèrent-ils ainsi dans le désert ? Si les coordonnées GPS étaient plus que précises, le chemin qu'ils parcoururent sembla n'avoir aucun réalité concrète tant ils finirent désorientés. Malgré le confort du véhicule - de plus en plus relatif pour plus d'une raison - l'impression de devoir arracher chaque mètre à ce panorama lunaire rendit la progression de plus en plus pénible. Partout où ils posaient le regard, ce n'était que relief tourmenté, végétation dépouillée, partout, à trois cent soixante degrés et aussi loin que leurs yeux pouvaient voir. Vers quoi se dirigeaient-ils réellement ? À quoi devraient-ils s'attendre au bout du chemin ? Ces questions ne cessèrent plus de tourner dans leurs têtes en se mêlant dans un tourbillon cacophonique à leurs doutes, plus forts que jamais, d'avoir eu raison de venir jusqu'ici, et à la fin, Dean, qui ne fit plus que tenir le volant plutôt que conduire réellement, la tête ailleurs, faillit ne pas entendre son frère l'interpeller.
- Stop, Dean, arrête-toi !
Rappelé à la réalité, l'aîné pila soudain, mais l'à-coup fut limité compte tenu de la faible allure de la voiture. Il croisa le regard grave de son frère qui lui annonça :
- C'est bon, c'est... je crois que c'est là.
Sam sortit le premier, sans hâte, suivi de près par Dean qui inspira un grand coup en étirant son dos et en cherchant d'emblée à localiser leur objectif. Le paysage n'avait pas changé ; sable, poussière, rochers, broussailles, et le soleil. Ce soleil implacable qui lui fit mal aux yeux, à défaut de le cuire encore. Ils étaient plus seuls que s'ils avaient été les deux derniers hommes vivants sur terre, égarés au milieu d'une plaine nue et quasi morte, où le seul point un tant soit peu notable était un monticule de pierre de quatre ou cinq mètres de haut, à quelques foulées de distance face à eux, éventré par une large crevasse qui l'avait coupé en deux.
- C'est... ça ? défia Dean, sceptique, en braquant les yeux sur le sommet de la fracture.
De prime abord, ce n'était qu'un rocher perdu au milieu du désert, comme ils en avaient passé des dizaines depuis leur incursion. Une formation de grès rouge qu'un touriste aurait pris plaisir à escalader par un côté ou par un autre, et dont la particularité tenait peut-être à sa fracture rectiligne tapissée de plantes grasses.
- Un troll des montagnes a dû lui flanquer un coup de hache, lança l'aîné de la fratrie en considérant les deux moitiés du bloc qui se faisaient face.
Sam ne répondit rien. Troublé, voire déçu par ce qu'il voyait se dresser devant eux, il vérifia les coordonnées. Deux fois. Elles semblaient exactes, et il n'y avait rien d'autre à voir, si l'on exceptait un cactus tordu sur le côté et les cailloux que fit rouler un lézard en détalant le long d'une des parois. Le chasseur sentit une bouffée de colère le gagner, mais la réprima très vite. S'ils avaient été joués, il était encore trop tôt pour l'affirmer, et en se ressaisissant il décida d'aller voir de plus près de quoi il était exactement question.
- Sam ? héla Dean en le voyant s'élancer d'un pas déterminé.
Son cadet choisissant de l'ignorer, il se contenta de lui emboîter le pas. Au bout d'une vingtaine de pas, ils arrivèrent au pied de la concrétion et, en veillant à ne pas se tordre le pied sur le tapis de débris rocheux à demi enfouis dans le sol irrégulier, Dean alla d'instinct tester la dureté de la pierre, y cognant du poing en un geste aussi futile que douloureux.
- C'est du grès, moralisa son frère en le voyant grimacer.
- Ouais, ça me fait une belle jambe ! répliqua-t-il d'un air mécontent. Putain, mais... Si c'est un caillou qu'on est venus voir, on avait ce qui faut chez nous !
À nouveau, Sam ne lui opposa que son silence. Il fronça les sourcils en levant le nez vers le point le plus haut, puis suivit du regard les contours du rocher, d'un côté puis de l'autre. Sans rien voir de particulier. Excédé, Dean lui laissa l'examen statique et passa pour sa part la vitesse supérieure : il se déplaça de quelques pas sur sa gauche, atteignit l'entrée de la crevasse, pas plus large d'un mètre, entre les deux moitiés du bloc, et enjamba un agrégat de cactus pour aller l'explorer.
Ce fut Sam qui, cette fois, le suivit.
L'un derrière l'autre, ils s'engagèrent le long du passage qui traçait une ligne presque droite entre les deux énormes rocs, et la relative fraîcheur qu'ils y trouvèrent fut le premier élément à attirer leur attention. À ce stade, il n'y en eut pratiquement pas d'autre, sauf à considérer que l'étroitesse du sillon, surtout au sol où elle ne dépassait pas les quarante centimètres, était digne d'intérêt. Le monticule brisé, du fait de la proximité de ses deux moitiés, maintenait son cœur à l'ombre, où la surface réduite de son sol conservait en outre, selon toute évidence, une certaine proportion d'humidité. Sans pouvoir éviter d'en écraser certaines, les deux frères eurent en effet la surprise, au final, de découvrir un tapis de fleurs jaunes comme entremêlées dans un maillage de ronces, ainsi que de petits arbustes aux tiges claires garnies de feuilles ovales d'un vert tendre au bout desquelles avaient éclos d'autres fleurs, d'un rosé clair, celles-ci. Par endroits, cette couche de verdure inattendue recouvrait tout, remontant même sur les parois à hauteur de genou, mais ce n'était rien d'autre que des plantes.
Une quinzaine de mètres plus loin, au prix parfois d'une contorsion ou deux en raison de l'irrégularité de la cassure, les Winchester en virent le bout. Et, comme ils y étaient entrés, ils ressortirent tout naturellement de l'anfractuosité, débouchant de l'autre côté de la butte brisée. Se confrontant alors au même panorama aride et sans fin qui les avaient accompagnés, sans rien voir de nouveau hormis d'autres formations rocheuses plus ou moins accidentées qui crevaient le sol à diverses distances, et l'horizon gris-bleu des montagnes qui semblaient reculer à mesure qu'ils avançaient vers elles.
- Putain ! hurla tout à coup Dean, sa voix résonnant dans l'immensité des lieux. Je savais qu'elle s'était foutu de nous... J'en étais sûr !
Sam, une fois encore, resta muet. Des sentiments contradictoires se disputaient la nature de sa réaction, et il ne comprenait pas quel intérêt les démons auraient eu à les lancer ainsi sur une fausse piste. Son apathie parut contrarier Dean qui, le souffle court, lui jeta un regard droit en prononçant, dépité :
- Qu'est-ce qu'on fout ici, Sammy ? Hein ?
Le puîné ne répondit pas davantage que les fois précédentes. Ses mâchoires se crispèrent en tendant sa peau, et il secoua la tête imperceptiblement, poings serrés.
- Y'a quelque chose qui cloche, livra-t-il tout à coup d'un ton sans réplique. C'est pas normal. On refait un tour.
Sans attendre ni l'aval ni le refus de son frère, il revint sur ses pas, pénétrant dans la crevasse par le côté d'où ils venaient d'en sortir. Dean le suivit d'un regard incrédule jusqu'à le voir disparaître au détour d'un décrochement, et soupira, aussi las qu'en colère.
Alors, puisqu'il avait déjà traversé l'éminence de part en part, et que Sam se chargeait de réitérer l'opération, Dean fit contre mauvaise fortune bon cœur et opta pour en faire le tour. Il partit par la droite, épongeant d'abord son cou avec le col de son t-shirt, et se mit à marcher. Les premiers mètres lui parurent ridicules, les suivants carrément grotesques. Il eut beau tenter d'y mettre du sien, de ne pas considérer leurs efforts définitivement inutiles en dépit des apparences, il ne trouva rien, rien que des cailloux, du sable et de l'herbe sèche. Lorsque, ayant couvert la moitié du périmètre, il revint de l'autre côté de la fissure aux fleurs, il s'attendit à retrouver Sam. Mais, du bruit plus profondément dans la crevasse lui indiqua que son cadet s'y trouvait toujours.
- Du nouveau, là-dedans ? s'écria-t-il en passant une tête dans la fracture.
Sam ne répondit pas. Dean eut un soupir déconfit et se remit en marche pour achever un tour complet, espérant qu'au moins, son frère n'aurait pas l'idée de retourner jusqu'à la dernière pierre, sans quoi ils seraient encore là le mois prochain. Il contourna ainsi l'autre moitié de la structure rocheuse, s'arrêtant à un moment pour lever la tête au bruit de ce qu'il prit pour le cri d'un rapace dans le ciel, et pressa le pas, peu envieux de donner l'air de pouvoir servir de repas aux vautours. Puis, revenu à son point de départ, devant le côté de la fissure d'où il en était sorti tout à l'heure avec Sam, il énonça l'évidence.
- Y'a rien du tout, Sam ! cria-t-il pour être sûr d'être entendu, bras ballants. C'est du vent !
Il ne fut même plus étonné que son frère ne lui fît pas l'honneur d'un commentaire. Il marmonna quelque chose de désobligeant à son endroit, mais trouva bientôt plus intriguant de ne rien entendre du tout. Ni la voix de Sam, ni aucun son qui aurait trahi sa présence à l'intérieur du rocher.
Et, par réflexe, il se mit en alerte.
- Sam ? appela-t-il tous ses sens en éveil en passant de nouveau la tête dans la crevasse, une main sur la paroi.
Toujours pas de réponse. Ni aucun autre bruit. Cette fois, Dean commença à prendre peur.
- Sam ? répéta-t-il en pénétrant plus franchement dans le passage. Sammy !
Mais le silence, ce silence qu'il ne supportait plus, s'obstina à le narguer une énième fois. Il cria encore le nom de son frère et s'engouffra dans la faille, qu'il traversa au pas de course.
- Sammy ! Sam ! T'es où !
Son frère n'était nulle part. Il s'était comme volatilisé, et Dean se sentit gagné par la panique. Rompu à ces accès de stress, il en assura un semblant de contrôle et se hâta d'atteindre l'autre extrémité de la fracture, d'où Sam avait dû ressortir, maintenant. Oui. À la réflexion, il était sûr que son cadet était arrivé de l'autre côté, et qu'il allait le retrouver près de l'Impala, sans doute la gourde au bec. Dean ressortit au grand jour sous le soleil ardent mais si la voiture était bien là, aucune trace de Sam. Le chasseur s'arrêta, désemparé. Et les poings serrés derrière la tête, il inspira longuement avant de relâcher :
- Saaaaam !
Les idées les plus folles lui passèrent pas la tête. Un piège des démons, un monstre tapi, ou Chaos lui-même... Dean essaya de rester rationnel mais son frère avait disparu et son cœur cognait à tout rompre. Il voulut appeler du renfort mais ne sut ni qui, ni comment. Il était complètement seul. Perdu au milieu du désert qui avait englouti son cadet. Puis il se rappela que Castiel avait retrouvé ses ailes, et alla pour hurler son nom.
Ce fut à ce moment qu'il perçut clairement la voix de Sam.
- Dean ! Par ici !
L'aîné des deux hommes bondit comme un cabri en direction de la fissure où il se précipita en manquant s'étaler face contre terre quand son pied se prit dans les cactus. C'était de là que provenait la voix de son frère, nette et forte bien qu'un peu étouffée, et il s'engouffra dans l'étroit passage sans compter les égratignures ni les ecchymoses, de peur que son cadet fût en danger.
- Sam ! Bouge pas, j'arrive !
Il avança dans la roche, ses yeux inondés de soleil d'abord gênés par la baisse de luminosité dans la faille, mais n'en progressa pas moins rapidement, pris pas l'urgence de rejoindre son frère. Il ne le vit pas les cinq premiers mètres. Ni les cinq suivants. Et l'appela encore alors qu'au moment où la sortie du passage fut en vue, il lui restait toujours invisible.
Et puis soudain, Dean freina des quatre fers : un parterre de fleurs jaunes se mit à s'agiter, et la tête de Sam en émergea.
- Putain, mais... où t'es tombé ! s'écria Dean.
Il s'empressa de poser un genou à terre tout près de son frère qui sortit les bras et les épaules. Sam avait des épines dans les cheveux, de la terre sur le visage, mais quand Dean voulut l'aider à s'extirper du trou où il avait manifestement glissé, il l'arrêta.
- Non, attends, y'a un truc. On n'y voit rien mais on dirait... un tunnel.
Le premier-né sursauta du regard.
- Un tunnel ? T'es sûr que c'est pas un terrier de coyote ?
Sam s'impatienta d'une mimique agacée.
- Rejoins-moi, plutôt, intima-t-il. Ça a l'air profond. Mais avant, va chercher les sacs. Et prends nos vestes.
Le conduit, que Sam avait débusqué presque par hasard, en fouillant sous les plantes sans trop y croire, descendait en pente douce tout en s'élargissant. Dean avait récupéré leurs deux sacs à dos et, lampe torche au poing, ils se laissèrent lentement glisser le long de la pente de terre sèche, vers ce qui ressemblait à une caverne souterraine. Ils durent s'enfoncer de cinq ou six mètres sous le niveau du sol avant d'atteindre le fond de la grotte, et dès qu'ils eurent le pied assez sûr ils éclairèrent largement les lieux, pour en découvrir les étonnantes dimensions et leur nature évidente.
- Hé ben ! se pâma Dean après un sifflet admiratif en balayant l'endroit les yeux grands ouverts. Chapeau, Indy...
Sam constata tout autant que lui qu'ils n'étaient pas les premiers à poser le pied ici. La caverne, de forme oblongue, avait peu ou prou la taille d'un court de tennis et s'arrondissait en un dôme dont le point central culminait à près de quatre mètres. Là, des débris de poterie jonchaient le sol ; ici, des fibres végétales, peut-être à l'origine des paniers d'offrandes, s'étalaient sur une stèle plate. Et surtout, les parois de pierre nue étaient couvertes de sculptures et de dessins qui contaient l'histoire des hommes d'alors à travers plus d'un âge.
- Amérindien ? fit Dean en braquant sa torche sur un personnage étrange gravé au mur.
- Sans doute, abonda Sam d'un air sceptique. L'art rupestre n'était pas leur principale forme d'expression, mais il faut croire qu'au moins ici, c'était le cas.
- Ouais, grommela son frère en éclairant tour à tour les points les plus périphériques du site. Tu peux le dire... la vache, ça caille, ici.
Il prit sa veste fourrée en boule dans son sac et l'enfila, ce que Sam avait déjà fait.
- Tu crois que c'est ça qu'on était censés trouver ? s'interrogea Dean
- J'en sais rien, douta son frère après un instant. Je vois pas le lien avec Chaos ni en quoi ça nous aide... Y'a quoi, là-bas ?
Il pointa la lumière de sa torche vers le fond de la cavité, sur la droite. Une ombre singulière avait attiré son attention. Dean y braqua les yeux et, incapable de définir de quoi il était question, s'approcha. Sam, quelques pas derrière lui, suivit le mouvement, quand l'aîné se retourna le temps d'annoncer :
- Y'a un autre passage. Je vois pas où ça mène mais, on peut passer.
D'un simple regard, ils convinrent d'aller voir, conscients qu'ils ne pouvaient pas se contenter de gratter la surface. Et, Dean en tête, ils disparurent dans la galerie étroite qui obligea Sam à baisser la sienne.
Le boyau qu'ils traversèrent se prolongea bien plus loin qu'ils l'avaient imaginé, mais à aucun moment ils n'envisagèrent de rebrousser chemin tant que la voie restait praticable. Ils observèrent simplement une vigilance particulière quant aux éventuelles ramifications qui auraient eu tôt fait de les perdre dans quelque labyrinthe, mais exception faite d'un ou deux culs-de-sac rapidement identifiés, la piste demeura longiligne. Des gravures continuèrent d'orner ça et là les parois de pierre, où ils durent souvent prendre garde à ne pas se cogner en raison de l'étroitesse du boyau. Sans doute des prêtres d'un autre temps avaient-ils fait de cet endroit une place sacrée, et s'ils l'avaient pu ils auraient cherché à en comprendre l'origine. Ils marchèrent en file indienne pendant plus de dix minutes, se demandant bien où ils allaient déboucher, si toutefois il existait réellement une issue. C'était le cas. Et lorsqu'ils quittèrent enfin la galerie, ils débouchèrent dans un endroit qui les stupéfia.
- Regarde-moi ça ! s'extasia Sam en levant les yeux au ciel.
Le son de sa voix se réverbéra contre les parois vertigineuses. Cette fois, ce fut Dean qui resta mutique.
La grotte qu'ils avaient quittée n'était rien comparée à celle où ils venaient de pénétrer. Il était à présent question d'un endroit résolument immense, un gouffre de roc et de sel bâti comme une cathédrale, face auquel les Winchester furent sans voix. L'espace, pour autant qu'ils purent en juger, présentait une forme ovoïde mais il était si vaste qu'il était difficile de le jurer. De surcroît, les parois étaient extrêmement irrégulières, barbelées de bas en haut par une superposition de concrétions calcaires comme si les griffes d'un monstre mythologique les avaient lacérées, et culminaient si haut, là où elles bruissaient d'un chuintement appartenant sans doute à des nuées de chauve-souris, qu'elles en donnaient le vertige. Cois, ils promenèrent le faisceau de leurs lampes sans trop savoir où le poser, mais n'en auraient presque pas eu besoin. Car, au plus haut sommet du plafond constellé de gigantesques stalactites, à plus de trente-cinq mètres de haut, béait une déchirure si large directement ouverte vers le ciel qu'elle laissait pleuvoir assez de lumière pour maintenir au sein des lieux un envoûtant clair-obscur. De l'eau coulait, quelque part. Et, directement sous la trouée lumineuse, trônant sur une surface aussi large que la bibliothèque du bunker, poussait un arbre torse haut comme un homme sur un tapis d'herbe et de mousse.
- Ça, c'est de la caverne, finit par ânonner Dean, bouche bée.
Devant eux, le sol de roche était suffisamment plat pour être praticable et, lentement, les deux frères s'avancèrent. D'un geste machinal, ils rangèrent leurs torches, de plus en plus inutiles à mesure qu'ils approchèrent du cœur des lieux inondé par la lumière solaire, et tandis que le bruit de leurs pas finit étouffé par la couche d'humus sous leurs pieds, ils levèrent les yeux, écrasés par la hauteur et la taille de l'ouverture.
- Incroyable, dit Sam, époustouflé. J'en connais plus d'un qui paierait cher pour explorer un endroit pareil...
Il supposa qu'ils se trouvaient à l'intérieur même d'un des monticules fracturés qu'ils avaient aperçus dehors et qui se dressaient bien au-dessus du niveau du sol. A ses côtés, Dean observa l'arbre qui avait réussi à pousser là, tout seul sur la mousse, sans pouvoir se retenir d'imaginer que ses branches noueuses revêtaient peut-être un pouvoir mystique.
- Il a dû s'en passer, des trucs, ici, supputa-t-il en tournant lentement sur lui-même, les yeux écarquillés.
Sam, tout aussi contemplatif que son frère, hocha la tête. Il faillit abonder en son sens, mais au moment où il alla pour répondre, il crut remarquer une forme familière, là-bas, dans la pénombre, près d'un pilier qu'avaient visiblement fini par former la rencontre d'une stalactite et d'une stalagmite. Il ne prit pas tout de suite conscience de la réalité de la forme où, dans cet environnement torturé entre ombre et lumière, chaque regard était confronté à mille extravagances de perspective, mais d'un seul coup il l'identifia. Juste le temps d'un claquement de doigts. Et son effroi fut immédiat, violent et total, alors qu'il sentit la chaleur de son corps le quitter en une seconde et jusqu'au dernier poil de son corps se hérisser sur sa peau.
- D... Dean, réussit-il à cracher, presque aphone.
- Hum ? réagit ce dernier, dos tourne et yeux perdus vers le ciel. L'acoustique doit être terrible, Sam... Je suis sûr qu'on pourrait faire un bœuf du tonnerre.
Sam recula, mécanique, et le heurta. Dean, interloqué, se retourna et, d'emblée, il comprit.
- Que faites-vous ici, Winchester... Répondez.
Le sang de l'aîné ne fit qu'un tour et il bondit toutes griffes dehors, se plaçant à la seconde en position de défense. Ses traits se déformèrent en une expression de dégoût mâtiné de rage, quand Sam sembla se durcir, comme si son corps se recouvrait d'une gangue de pierre.
L'affrontement était inutile, hors de propos, et en laissant Costume Noir pénétrer dans la lumière, ses yeux bleus vissés sur eux sans un battement de cil, ils réalisèrent qu'en choisissant de se fier une nouvelle fois aux dires d'un démon, ils n'avaient ironiquement rien trouvé de plus ni de moins que ce qui leur avait été promis.
