Ce texte a été écrit dans le cadre de l'ASPIC Angst du Discord Potterfictions. Pour nous rejoindre, ça se passe dans mon profil !

Ce texte devait faire moins de 10'000 mots selon le compteur d'AO3 (celui de FFNet compte plus strictement) et comprendre trois tropes angsty qui m'ont été imposés par les autres participants du challenge. Les trois tropes sont listés à la fin du texte.

Un grand merci à Lune qui a assuré la bêta de ce texte.

Bonne lecture !


L'abruti

Scorpius ne dormirait plus très longtemps.

Déjà, la douleur. Le corps jeté sur l'accoudoir, les muscles disloqués de son bras s'apprêtaient à lui rendre au centuple l'inconfort de son sommeil. Une crampe vicieuse se saisit de toute sa partie gauche. Il ouvrit des yeux paniqués, se gava d'oxygène, glapit de douleur, puis secoua tout son corps pour fuir il ne savait quoi. Désormais bien réveillé, Scorpius malaxait machinalement les muscles de son bras. Il cligna, un rien ahuri.

Ah oui, le fauteuil. Il s'était endormi dans un fauteuil.

Le monde grésillait contre son cerveau, il peinait à se souvenir de ce qui l'avait mené là. Il se serait levé aussitôt, si une horde de fourmis ne lui dévorait pas les jambes. Il fallait prendre son temps. Laisser les sens revenir à lui, inspirer. La nuit avait été idiote.

Le feu ronflait dans la cheminée et, sur sa table de nuit, se trouvait une petite fiole en verre. Bon sang, que c'était bien foutu, l'hiver à Poudlard ! C'était sa saison préférée. On trouvait des philtres de chaleur le matin, on laissait brûler le feu éternellement et, dehors, la neige consumait les arbres… Il faisait blanc, froid, et tout était beau.

Les quatre lits étaient déserts. Le sien, d'abord, qu'il avait abandonné en pleine nuit pour aller se confesser auprès de Rose. Les deux sur sa droite, ensuite, et celui d'Albus qu'il avait trouvé vide en rentrant de sa balade nocturne. Il avait voulu attendre, tout lui dire… et il s'était endormi. Albus n'avait sans doute pas osé le réveiller, ce matin.

Il n'osait jamais le toucher de trop, Albus. Même avant, quand ils étaient encore proches, il n'osait pas. Comme s'il s'imaginait qu'il allait lui brûler les doigts, ou une connerie du genre. Il lui arrivait parfois de s'éveiller avec un livre en travers du visage, juste parce qu'Albus n'avait pas osé le lui retirer avant de s'endormir.

Scorpius s'habilla sans perdre une seconde. Il avait un truc à annoncer à Albus, un truc du genre colossal, qu'il aurait dû lui dire il y a des jours ! Un truc qui méritait qu'on gâche sa nuit pour lui.

Il enfilait encore son pull en descendant les escaliers vers la salle commune, déserte. À cette heure, on était en train de chaparder un dernier verre de jus de citrouille, ou de préparer à la hâte ses affaires après un réveil tardif.

Scorpius pesta. Il aurait à peine le temps de manger avant de se retrouver coincé dans la salle de Binns. Qui était le malade mental qui lui avait donné le droit d'enseigner dès huit heures ?

— Monsieur Malefoy !

Il fit volte-face. McGonagall avançait vers lui d'un pas raide, le visage grave. Ses talons battaient si fort le pavé du couloir qu'ils emportaient dans leur sillage la joyeuse clameur d'avant les cours. Scorpius voulut lui demander si elle les avait amplifiés par magie. Sans même lui adresser un regard, elle le gratifia d'un "suivez-moi" faiblard, et continua du même pas. Merlin, qu'avait-il encore fait ?

Il lui emboîta le pas, et peina aussitôt à la suivre. Dire que son propre père avait été son élève ! À se demander s'il existait un sort pour conserver aussi bien une telle bestiole du jurassique. Elle avait dans sa démarche l'énergie de fendre en deux une foule qui s'écartait bien dix mètres avant qu'elle n'arrive, et lui en était réduit à trottiner comme un pauvre première année. Elle lui faisait même un petit peu peur.

Lorsqu'ils atteignirent le haut du colimaçon, Scorpius déglutit. Dans le bureau, on avait aligné les suspects habituels. Rose et Lily, habillées pour les cours, et James, fidèle à lui-même : le col de pyjama ouvert qui laissait voir ses fines clavicules ; le visage un peu cerné et décoiffé, l'air trop bien pour l'assistance ; les lèvres étirées en un long bâillement de protestation.

Scorpius s'apprêtait à saluer tout le monde, mais McGonagall l'empêcha :

— Asseyez-vous, Scorpius.

James cilla. Si la directrice les appelait par leurs prénoms, la situation était grave. Ils allaient se faire défoncer. Pire : ils allaient se faire défoncer et il savait même pas pourquoi. Ça l'irritait prodigieusement. Okay, ils étaient souvent en train de faire des conneries, mais en principe il s'en souvenait, non ?

Scorpius vint s'asseoir d'un pas intimidé.

— James, Lily, vos parents sont en route.

Il y avait un problème.

Elle avait dit ça avec l'évidence grave que les adultes ont pour parler des problèmes. Cela suffit à le réveiller entièrement.

Du coin de l'œil, il vit Scorpius chercher Rose du regard, puis Lily, les sourcils froncés par l'incompréhension. Son visage se fendit d'un coup d'une inquiétude tranchante.

Au milieu du silence, James entendait une angoisse sourde enfler dans son ventre. Le bureau, aux pierres verdies par les siècles de chamailleries, aurait dû interdire la possibilité même du silence. Et pourtant, entre ces murs qui avaient tout entendu, il paraissait soudain impossible de parler. Lily osa la première prononcer quelque chose, d'abord tout bas, puis on l'entendit mieux :

— Où est Albus, Professeur ?

James plongea vers elle deux yeux opaques. Elle tourna la tête. Le crainte dans son regard hurlait quelque chose qu'il ne comprenait pas. Peu importe, la détresse de sa petite sœur était suffisante. Il n'avait pas besoin de comprendre pour se laisser contaminer.

C'était quelque chose de grave qui impliquait Albus et que McGonagall ne voulait pas leur dire.

— Madame ? Professeur ? appela James d'une voix plus forte.

Stoïque, McGonagall avait les yeux rivés sur la porte d'entrée. Le cœur toujours étrangement noué, James s'aperçut soudain que les yeux de la vieille dame tremblaient d'une lueur qu'il n'avait jamais vue.

Madame ? perça la voix de Rose.

Incapable de l'ignorer, la directrice lui fit face mais ne dit toujours rien. Autour de la table, ils s'entre-étouffait de leurs regards, comme si, par leur simple existence, ils ajoutaient à leurs gorges exsangues toujours plus de cordes, de foulards et de mains aux doigts blanchis. Seul Scorpius paraissait encore croire à la possibilité d'une explication raisonnable. Merlin, il avait besoin qu'on lui fasse des phrases, cet imbécile !

— Où est Albus ? demanda-t-il d'une voix qu'il voulait ferme.

— Ce n'est pas moi qui…

— Où est Albus ? interrompit-il encore.

C'était pas possible. Il n'y avait qu'une raison qui expliquait la réticence de McGonagall, une seule raison pour laquelle elle tournait autour du pot. Mais Merlin, non. Il n'accepterait pas. Il préférait crever raide mort que d'imaginer.

— Vos parents…

S'il vous plaît ! implora James en la faisant sursauter.

Il y eut des pleurs. La voix de James s'était brisée. Rose était pâle et Scorpius serrait si fort son poing que l'ongle de son pouce déchirait sa paume.

— James… Ce n'est pas à moi de…

Les pleurs de Lily redoublaient et James se sentait incapable de la consoler. Scorpius baissa le regard sur son poing. Il le releva au niveau de ses yeux et constata, immobile et avec l'attention saisie d'un incrédule, le sang qui en coulait goutte à goutte. Une larme s'échappa du visage de la directrice et s'écrasa sur le bureau.

— On… On a ramené son corps à la surface du lac. Ce matin, articula-t-elle entre deux inspirations sifflantes. C'est le peuple de l'eau qui… enfin, il était trop tard…

Il y eut un sanglot. Ou un cri, peu importe, un cri déraisonnable et grotesque. Scorpius éclata de rire.

Il voulut arrêter. Il voulut que tout cesse. Mais ce cri, cette phrase… L'image fragile du corps d'Albus, trempé, bleui par la glace, rejeté fracassé sur les galets du lac…

À travers ses yeux bouffés par les larmes, le monde se disloquait en taches de lumière. Son corps était secoué par le rire, sa gorge serrée étranglait tous ses mots. Les muscles lardés de crampes, les membres tordus par la nouvelle, il peinait à ouvrir la mâchoire. Alors ses dents s'entrechoquaient, ses doigts serrés dans ses paumes déchiraient un peu plus sa peau, ses pieds se refermaient sur leurs semelles au point d'en éclater les coutures.

Il riait tant que l'air n'entrait plus. Son torse lui faisait si mal, Merlin, si mal, le rire consumait ses entrailles dans une terreur que rien n'expliquait. Il riait tant qu'il en ignorait son prénom, ses paupières fermées ne voulaient plus voir et son nez dégoulinait sans respirer. On avait refermé sur lui les frontières d'un monde infernal, une malice qui lui ôtait tout sens commun. Il riait, riait encore, riait à en crever.

Il était au sol. Ou bien était-ce le froid d'une serviette humide qu'il sentait contre sa joue ? Cela ne changeait rien. Tout son corps n'était plus que désir d'enfer.

Le torse comprimé, rongé par la douleur, le cerveau abruti, dévoré, son rire devint plus noir et tout cessa.


Il faisait froid, l'hiver, dans le parc. Il faisait froid et ça lui faisait mal. Lorsque Scorpius ouvrit les yeux, le soleil brillait dans le ciel. Le monde était bleu en haut et blanc en bas et tout s'acharnait à l'éblouir. Il n'avait plus envie de rire.

Lorsqu'il porta la main à son torse, elle ne trouva que de la neige. Son cœur, sa gorge, ses poumons, tout était douloureux. Rien ne fonctionnait. Il inspirait à peine, sa gorge était nouée à s'en arracher la cage thoracique.

Sa main nue épousseta la neige qui l'avait recouvert. Elle n'était pas froide et cela ne l'inquiéta pas. Les flocons s'accrochaient sur sa peau et ne fondaient pas, ils faisaient briller sa main au soleil.

Il se releva et aussitôt, sa jambe céda. Son ventre se tordit et tout le contenu de son estomac se déversa sur sa main.

C'était chaud et froid en même temps, ça puait et sa main ne brillait plus. Des larmes perçaient ses yeux et l'empêchaient de voir. Tout son corps le lacérait de l'intérieur.

Scorpius essaya une fois de plus de se relever, sa jambe parut tenir bon cette fois. Il portrait encore son pull de ce matin, trempé par la neige qui tombait désormais à gros flocons. Il n'avait aucune idée de comment il avait fini évanoui dans le parc.

Il avait si froid, Merlin… Il saisit sa baguette, la pointa sur lui et murmura :

Exustio.

Sa propre voix était celle d'un autre. Son corps ne se réchauffait pas.

Exustio. Tergeo.

Ses doigts étaient crispés sur sa baguette. Rien.

Exustio… lâcha-t-il dans un murmure bourré de sanglots.

Rien.

Alors, le corps à l'agonie, il se laissa tomber à genoux dans la neige, y plongea le bras et le nettoya d'une flopée de gestes fébriles. Les larmes dévalaient ses joues comme des ruisseaux froids tandis qu'il souillait la neige. Il ne cessa que lorsqu'il fut incapable de serrer le poing. Il se releva, le corps toujours en feu, et marcha d'un pas lourd vers le château.

L'horloge sonna dix heures. C'était un jeudi. Il se dirigea machinalement vers le troisième étage.

Le monde était indéchiffrable. Le cerveau encore engourdi par le froid, incapable de réfléchir, il compta ce qu'il savait. Il savait qu'il avait mal, en lui, loin en-dedans. Il savait qu'il avait froid, il grelottait sans cesse et peinait à bouger ses bras. Il savait enfin qu'il devrait être en classe de sortilèges à cette heure. Il allait se faire disputer.

Ses jambes le portaient surprenamment bien. Elles le guidaient dans le château sans qu'il n'ait à y réfléchir. Tant mieux, car il ne voyait rien. Ses cils étaient collés les uns aux autres et la lumière l'éblouissait. Il plongea sa main dans sa poche et grogna en ne rencontrant que du vide. Le philtre de chaleur de ce matin aurait été bien utile, s'il ne l'avait pas bêtement oublié…

— Scorpius ! Par les cieux, où étiez-vous donc ?

Il voulut grogner qu'il n'en savait rien, mais il ne comprit pas les mots qui sortirent de sa bouche.

— Merlin, mais dans quel état êtes-vous ? Et où alliez-vous comme ça ? Madame la Directrice est morte d'inquiétude.

À nouveau, il dit quelque chose qu'il ne comprit pas.

— Attendez, je vais vous réchauffer. Exustio.

Il tremblait encore.

— Eh bien ? Exustio.

Rien.

— Oh nom d'un scroutt ! Suivez-moi et… Bon sang, mais votre main est glacée !

La chaleur soudaine qui entoura sa main lui fit un bien fou. On le traîna sans ménagement le long des couloirs, il trébucha sur les marches d'escaliers, attendit sur le colimaçon rotatif et soudain il était de nouveau dans le bureau de la directrice.

Ses yeux recouvraient peu à peu leur fonction. Il reconnut la directrice, quelques professeurs, mais aussi les parents d'Albus, James, Rose et Lily, massés dans un coin comme une bête à dix bras.

— Scorpius !

On se jeta sur lui.

— On était si inquiets !

La voix était faiblarde, mais la présence chaude, maternelle. Pas sa mère, une autre. Le câlin était d'une infinie tristesse, mais il dura longtemps, si longtemps…

Il repoussa les bras qui l'enserraient. Il n'avait pas besoin de bras, il avait besoin de chaleur. Une chaleur qu'il connaissait, qui le rassurerait.

Scorpius s'approcha du père d'Albus jusqu'à être pratiquement collé à lui. Il trouvait sa présence plus chaude que celle de sa mère, qui le laissait toujours aussi froid. La chaleur de Harry était d'un tel réconfort qu'il hésitait à se blottir contre lui pour en profiter un peu mieux…

— Euh, hum… bafouilla Harry. Comment tu te sens, Scorpius ?

Il aurait voulu dire qu'il était bien, là, groupé avec les autres, mais il n'en avait pas la force. Il resta simplement ici, contre Harry, bercé par le soulagement.

— Tu es trempé, attends. Exustio.

Rien.

— Je voulais vous prévenir, madame la Directrice. J'ai été incapable de le réchauffer ou le sécher. Il semble totalement imperméable à la magie.

On s'approcha. Quelqu'un voulut lui saisir le menton pour le forcer à lever les yeux. Il protesta en grognant, mais se laissa faire.

— Scorpius ? As-tu essayé de te sécher seul ?

McGonagall. Il pouvait distinguer ses traits tirés et vieillis. Scorpius lui donnait deux mois à vivre, à ce train-là, trois avec de la chance.

Il parvint à hocher la tête.

— Cela n'a rien fait ?

Il secoua la tête.

La directrice eut un murmure inquiet. Elle claqua des doigts, puis Scorpius sentit soudain une serviette lui sécher les cheveux. Quelqu'un marmonna un autre sort et ses habits séchèrent immédiatement, mais personne ne parvint à le réchauffer. Tous les charmes effleuraient son corps sans jamais le toucher. Alors on l'entoura d'une couverture, on l'assit sur une chaise, on lui servit un bon thé brûlant. Harry en profita pour prendre un peu de distance.

Peu à peu, le froid quittait son esprit. Il voyait un peu mieux et parvenait à réfléchir. Il découvrit pour la première fois leurs visages. Il sentit les larmes revenir dans ses yeux.

— Scorpius ? Votre situation est préoccupante. Je crois qu'il vaut mieux que vous dormiez à l'infirmerie cette nuit.

— Tu es sûre, Minerva ? Au Square, avec nous, il ne sera pas seul. Si Malefoy est d'accord…

— Trop dangereux, Harry.

Elle se tourna vers lui.

— Scorpius, votre corps rejette la magie. Celle de Poudlard ou de l'appartement des Potter tuerait un moldu. Nous devons savoir si elle est dangereuse pour vous. Miss Shelby va vous garder en observation cette nuit.

— Et si…

La voix de Scorpius était rauque et grave. Il ne parvint pas à finir sa question.

— Alors tu devras rejoindre une chambre antimagique de Sainte-Mangouste jusqu'à ce que tu sois soigné. Ne t'en fais pas, tout ira bien.

— Merlin…

Il s'interrompit. Son regard venait de dériver vers la bassine de pierre grise qui brillait dans un coin. Son contenu lui rappelaient un souvenir, comme une impression de déjà vu… La petite fiole en verre ! Pas un philtre de chaleur, un souvenir !

— Al !

— Quoi ? fit soudain le père d'Albus, presque avec espoir.

— Je…

Il hésitait. Ce souvenir ne pouvait venir que d'Albus. Mais s'il en parlait ici, tout le monde saurait et voudrait voir son souvenir. Celui que son ami lui avait destiné, avant de mourir, pour lui seul ! Et malgré ce qui s'était cassé entre eux… Merlin, avait-il seulement envie de voir ce souvenir ?

Il n'avait pas le choix. On ne trouvait pas des pensines à tous les coins de rue et, cette nuit, il serait soit à l'infirmerie, soit à Sainte-Mangouste. Son torse lui faisait si mal, Merlin… La douleur rongeait toute sa perception, jusqu'à son moral. Il avait si peu envie de lutter.

— Professeur… Il y a une fiole, sur ma table de nuit. Pouvez-vous la faire apporter ?

Un geste de baguette plus tard, la fiole de verre était dans les mains de McGonagall.

— Un souvenir ? demanda-t-elle en observant le contenu d'un œil intrigué.

Scorpius hocha la tête, la boule au ventre. Personne n'était dupe. Le désespoir indicible de deux parents ne pouvait respecter ce qui lui était destiné. Harry demanda aussitôt :

— D'Albus ?

Il ne répondit rien. D'un seul coup, Harry lui faisait face et le toisait d'un regard fébrile.

— Un souvenir d'Albus ?

— Je… Je crois. Oui.

Harry fut vif comme l'éclair. Il arracha la fiole des mains de McGonagall et déversa son contenu dans la pensine. Il n'eut rien besoin de dire, rien besoin d'ordonner. Tous savaient qu'il étanchait une soif de voyeur, mais aucun n'exprimait sa gêne. Rien n'aurait pu empêcher Harry et Ginny de plonger. Bientôt, toute la famille Potter se penchait sur la pensine et y était soudain aspirée.

— Attendez !

Scorpius se releva d'un bond qui lui transperça les entrailles. Il retomba aussitôt sur ses genoux.

— Aïe, putain…

— Viens.

Rose lui prit l'épaule et l'aida à franchir les deux mètres qui le séparaient du récipient de pierre. Ils se penchèrent au-dessus comme un seul être et, tandis que Rose était aspirée d'un seul coup, le nez de Scorpius parut s'enflammer au contact du liquide.

Il eut un cri de douleur, voulut reculer, et s'effondra au sol à nouveau. Ses mains essayèrent de chasser de son nez un feu qui n'y était pas. McGonagall se précipita auprès de lui et marmonna une formule qui l'apaisa légèrement.

Il parvint peu à peu à contenir ses gémissements, pour mieux laisser place à une quinte de toux qui n'en finissait plus. Il toussa et toussa encore, jusqu'à ce que sa gorge soit en feu et que ses entrailles vomissent de l'air.

— Qu'est-ce que j'ai, Professeur ? demanda-t-il en s'essuyant la bouche, les larmes aux coins des yeux.

— Je l'ignore, monsieur Malefoy. Mais votre état est préoccupant.

"Préoccupant…" Autant dire qu'il allait crever dans la nuit !

La pensine cracha soudain cinq langues argentées qui déposèrent au sol Ginny, Harry, Lily, James et Rose. Scorpius, fébrile, scrutait chacune de leurs réactions. Que venaient-ils de voir ? James avait les poings serrés à s'en faire blanchir les phalanges. Ginny était pâle comme la mort et ses yeux brillaient de vertige. Lily avait des larmes qui coulaient le long de ses joues et Harry, enfin, exsudait de colère. Il ne lui adressa pas même un regard, il marcha juste fébrilement vers la sortie. Ginny et Lily lui emboîtèrent le pas, mais James fit un détour pour s'approcher de lui.

Il retenait ses mots. Les muscles de sa mâchoire se contractaient, ses lèvres tremblaient. Finalement, il leva le poing et le maintint en l'air, comme s'il pesait la possibilité de le frapper. Scorpius se protégea le visage de ses deux bras et se roula en boule au sol.

— T'es qu'une merde, Malefoy.

— Potter !

— Désolé, Professeur, cracha-t-il.

Il tourna les talons et rejoignit le reste de sa famille en quelques enjambées.

Rose voulait dire quelque chose. Cela se voyait. Ses lèvres s'ouvraient et se fermaient machinalement, sans que rien ne sorte, elle voulait parler, elle ne trouvait rien.

Rose trouvait toujours quelque chose. Il lui fallut encore quelques secondes.

— Ne… t'inquiète, Scorp. Ca va s'arranger. Laisse-leur du temps.

Elle sortit à son tour.


L'infirmerie était grande et silencieuse. Le plafond, trop haut, était peint d'un blanc d'hôpital à peine égayé par la charpente. À droite comme à gauche se trouvaient une quinzaine de lits alignés, vides. Lui seul était là. Seul.

On entendait au loin le cliquetis cruel de la tour de l'horloge. Chaque oscillation du balancier occupait plusieurs secondes. Toc. Toc.

Il était crucifié sur son lit par la douleur, mais ce n'était pas juste celle de son corps. C'était la douleur d'une prise de conscience, qui tenait en un seul mot. Seul. Comment pouvait-il être seul ? Albus était toujours là. Il brillait en lui comme une étoile isolée qui ne s'éteignait jamais. Il riait du monde avec lui, il pleurait des larmes qui étaient aussi les siennes.

Chaque cliquètement enfonçait un peu plus Scorpius dans son matelas. Toc. Chaque souffle exilait le plafond un peu plus haut. Sa rencontre avec Albus avait été comme une explosion. Il avait l'impression de se réveiller, hagard, après que le souffle lui ait passé dessus. Tout était dévasté et il était seul. Leur amitié avait été une déflagration.

C'était une explosion qui n'aurait jamais dû prendre fin. Il aurait dû être emporté encore et encore dans son souffle, toujours plus loin. Il aurait voulu que ça le porte jusqu'à la fin de sa vie, Albus à ses côtés. La douleur était encore si vive, Merlin… il aurait tout donné pour qu'elle cesse.

Toc. Le mécanisme de l'horloge s'échinait à lui rappeler qu'il se mentait à lui-même. Toc. Cela faisait plusieurs semaines qu'il avait tout ruiné.

Une chouette au plumage noir et aux yeux verts tapa du bec contre la fenêtre. Scorpius aurait voulu lui ouvrir, mais il vomirait sitôt debout. Il avait la sensation d'être poignardé sans cesse dans tout le corps, cela le clouait au lit.

La chouette avait une noix dans la bouche. Petite, minuscule, pourtant l'oiseau ne semblait pas résolu à l'avaler. Un bref instant, Scorpius se demanda si le cerneau de cette noix était aussi triste que lui, seul dans son royaume, allongé sur son lit. Merlin, rien ne pouvait être plus triste que lui.

— Il se prénomme Mors.

Scorpius fixa des yeux le fantôme qui venait de surgir du sol. Une femme d'une vingtaine d'années, les longs cheveux aux épaules, la voix douce et le regard vaporeux.

— D'accord, murmura Scorpius. Mors.

Une nouvelle quinte de toux sèche lui vrilla l'estomac.

— Vous avez l'air mal en point.

— Merlin… vivement que je crève.

Elle s'avança encore, jusqu'à son chevet. Elle le toisa tant qu'elle le rendit fébrile. Son regard était teinté d'un air étrange comme… du mépris. Ou de l'indifférence ? Peu importe. Bientôt, ses yeux redevinrent légers, comme s'ils observaient quelque chose à travers lui.

— Je vais mourir, hein ? demanda Scorpius, la voix aiguë, emplie d'un curieux espoir.

— Je l'ignore.

— Mais vous êtes bien, euh… morte, vous, pas vrai ?

Elle le fixa de nouveau.

— Oui.

Ses yeux le mettaient mal à l'aise. C'était bien de l'indifférence qu'il y voyait, une indifférence rivée sur lui et avec laquelle elle le narguait. Comme si elle était insensible à son sort.

— Eh bien voilà ! lança-t-il, agité, comme si cela expliquait tout.

La Dame grise détourna le regard. Elle flotta là, sans rien dire, dans un silence qui lui fit perdre patience.

— Je, euh… Vous voulez quoi ?

— D'ordinaire, ils luttent.

— Hein ?

— Les vivants, ils luttent. Je me souviens avoir lutté, moi. Je n'ai pas accepté la mort, j'étais même en colère qu'on me tue. J'en souris, aujourd'hui.

— Qu'est-ce que vous en savez que je suis pas en colère ? grogna Scorpius, agacé par les insinuations.

— Vous êtes en colère ?

— C'est pas vos affaires.

Le fantôme le rendait nerveux. Si nerveux qu'il lui donnait envie de s'éloigner, quitter son lit et se terrer dans un coin. Il l'aurait fait s'il ne craignait pas de vomir une énième fois.

— Pourtant, vous avez envie que je m'y intéresse.

— Non… Oui ! Bordel, à quoi ça sert d'avoir l'éternité tout seul ? Hein ? Vous avez été heureuse, vous ? Sans ami, sans personne à aimer ?

— Ce n'est pas si difficile. Il suffit de se détacher.

— Mais je veux pas ! Ça veut dire sans personne, pour toujours ! C'est trop horrible !

Sa voix resta solide, mais il craignait que des larmes le trahissent.

— Un seul, bordel, un seul, sur toute la putain de planète. Le seul, putain, Albus, le seul. Et il meurt, y se bute. Merlin…

Sa voix s'était brisée. Il s'essuya les yeux d'un geste rageur, puis s'écria :

— Évidemment que je veux crever !

— Rien ne vous retient.

Scorpius hoqueta.

— Je pensais que vous, vous me retiendriez.

— Ah ?

— Oui. Ce n'est pas noble, la mort.

Pour la première fois, la Dame grise eut un fin sourire. Son regard lui passait toujours au travers cependant, et cela rendait son sourire d'autant plus inquiétant.

— Vous êtes… vivant, au fond. Presque touchant.

— Arrêtez de dire ça…

— Vous croyez plus noble d'endurer votre sort, au lieu de vous insurger ? Au lieu d'agir, quitte à ne pas survivre ? Mais se tuer est un choix, endurer est une indulgence.

Scorpius avait le cœur battant, il était frustré par cette discussion. La Dame grise ne savait rien de lui, pourtant elle paraissait lire dans sa tête. Il devait la surprendre, il devait reprendre le contrôle !

— Je suis capable de choisir, grogna-t-il.

— Je le pense aussi.

— Mais vous pensez que je ne vais pas le faire, c'est ça ?

— Ce n'est pas ce que j'ai dit.

— Vous le pensez trop fort, bougonna Scorpius.

— Je ne pense rien. Pour les vivants, mourir n'est pas anodin. Ce ne sont que les morts qui savent que ce n'est rien de plus que dormir.

— Je vais le faire, vous savez.

— Si vous le dites.

— Je vais le faire !

— Je vous crois.

Il y eut un silence. Une question lui dévorait l'esprit, mais il ne savait pas comment il allait la poser.

— C'est vraiment comme dormir ?

— Oui. Aussi simple qu'une potion de sommeil, dit-elle en levant soudain les yeux.

Scorpius suivit son regard et tomba sur l'armoire de l'infirmerie. Était-il capable de l'atteindre ? Il se sentait un peu mieux, parler lui faisait du bien. Et puis Shelby ne l'avait pas hospitalisé. Elle disait qu'il répondait bien au traitement, qu'il allait mieux. Merde, il n'avait pas envie d'aller mieux.

Il repoussa ses couvertures et s'assit sur le bord de son lit en grimaçant. Cet effort suffit à lui donner un teint verdâtre inquiétant. Il se mordit la langue pour ne pas vomir puis se hissa sur ses jambes. Enfin, il boitilla jusqu'au meuble.

Il ouvrit le premier placard, qui était rempli de toutes sortes de potions. Pris dans une frénésie folle, enivré par le contrôle soudain qu'il avait sur ses membres, il commença à avaler un par un le contenu des fioles devant lui, jusqu'à vider entièrement une étagère. Chaque fois qu'il finissait une bouteille, il la jetait derrière lui et se délectait du fracas délicieux de verre brisé, alors que déjà se pressait contre ses lèvres le goulot suivant.

— Vous voyez ! s'écria-t-il lorsque, incapable d'avaler une goutte de liquide en plus, son estomac força une pause.

— Ça ne vous tuera pas.

— Je… Quoi ?

— La magie n'a plus d'effet sur vous. De plus…

Elle désigna de la main le placard désormais à moitié vide.

— Tout ce qu'il y a ici est inoffensif. La seule chose que les vivants craignent plus que la mort, ce sont les vivants qui veulent mourir.

— Je… putain.

Scorpius se sentait épuisé. Il ouvrit sans conviction le second placard qui débordait de livres et de grimoires, puis soupira.

Il s'apprêtait à refermer la porte lorsque son regard fut attiré par une pochette en cuir coincée entre deux épais volumes. Il la retira, l'ouvrit, et son regard s'éclaira lorsqu'il tomba sur un assortiment de scalpels de diverses tailles, tranchants comme des rasoirs.

Il se tourna vers la Dame grise, qui l'observait toujours de son regard vaporeux. Il jurait y lire une insulte à sa propre volonté d'en finir. Il déglutit, puis retira le scalpel qui lui paraissait le plus tranchant. Le métal était froid et léger dans sa main. Il passa son pouce sur sa lame, elle parut assez affûtée pour trancher au-delà de la chair.

— On rêve, quand on est mort ? demanda-t-il encore à voix basse.

— Encore faut-il que le sommeil de la mort puisse faire rêver…

— En admettant…

— Non. On ne rêve pas.

Scorpius serra encore la main. Ses doigts blanchirent, son poing trembla. Son entaille de ce matin, dans sa paume, se mit à perler de sang.

— Les nuits où je rêve pas, j'ai pas l'impression de vivre.

— Quand on est mort, on n'a pas l'impression de vivre.

— Il peut pas n'y avoir rien, après la mort. Ce serait tellement… Tellement décevant !

— Il n'y a rien. Une dispersion dans la nuit, c'est tout.

Mors tapa soudain du bec. Scorpius sursauta. Il observa le sang dans sa main et la lame acérée du scalpel. Son cœur battait, son torse hurlait qu'il n'était qu'un lâche. Et c'était vrai. Sa main tremblante laissa tomber le scalpel au sol, tandis que des larmes silencieuses coulaient de ses yeux. Lorsqu'il voulut retourner vers son lit, la Dame grise et Mors avaient disparu.

Il ne dormit pas vraiment. Il entra dans un genre de cycle où il somnolait quelques instants, avant que la douleur ou une nausée ne le réveille, puis il pleurait un peu avant de perdre de nouveau connaissance.

Après trois heures de ce petit ballet, la porte de l'infirmerie s'ouvrit avec fracas. James s'approchait à grandes enjambées, la baguette dégainée et pointée sur lui. Par réflexe, Scorpius se précipita hors de son lit et s'effondra au sol en criant.

Miné par la souffrance dans tout son corps, il se terra contre sa table de chevet en rampant. James referma son poing sur le col de son pyjama et le tira violemment sur ses pieds. La douleur explosa, il criait de plus belle tandis que James l'entraînait hors de l'infirmerie.

— Tu me fais mal ! s'écriait-il, étranglé.

— Ferme ta gueule et avance.

— James !

Scorpius se noyait dans la peur et la peine. Il se débattait tant qu'il pouvait, mais il ne faisait pas le poids face à James, de deux ans son aîné. Sa main s'était solidement refermée sur lui, il n'avait d'autre choix que de le suivre et supporter le supplice.

— Arrête !

— Ferme-la bon sang !

En se débattant comme un diable, Scorpius finit par griffer le visage de James. Avec un cri de rage, il le jeta au sol puis lui enfonça sa baguette dans la gorge.

— Tu fermes ta gueule, Scorpius, putain !

Ses yeux étaient humides d'incompréhension. Ça le rongeait plus encore que la tristesse.

— Tu… Tu peux pas me faire mal ! La magie m-me fait rien, bafouilla-t-il, téméraire.

James serra les doigts autour de sa baguette et envoya son poing dans sa tempe. Ce ne fut pas si douloureux, mais bien assez violent pour terroriser Scorpius au-delà des mots. James n'avait jamais été cruel avec lui. Dans chaque coup, dans chaque insulte, il avait l'impression de perdre un peu plus son grand frère par procuration. Il ignorait combien de sévices son cœur endurerait encore.

— Soit tu me suis en silence, soit je te frappe.

Les larmes coulaient cette fois drues sur les joues de Scorpius, qui hocha doucement la tête. James se remit à marcher. Scorpius se releva en titubant et le suivit d'un pas lourd, il hoquetait et pleurnichait comme un gamin.

— Tu l'as buté, Scorpius. Tu l'as buté, Merlin.

Scorpius fut pris d'un sanglot.

— Tu oses chialer comme une victime alors que t'as buté mon frère ! hurla-t-il à son visage.

James s'essuya les yeux d'un revers de manche et reprit sa course.

— J'ai… J'ai pas…

Scorpius s'étouffait, suffoquait dans ses propres pleurs.

— Les rumeurs, Scorpius… articula James, lui aussi entre deux larmes. Et toi, putain, toi, t'as été si con ! Tu croyais vraiment que t'avais une chance avec moi ? Quelle connerie putain…

Il s'arrêta et se couvrit le visage de ses deux mains. Les sanglots de James étaient incontrôlables. Scorpius l'écouta sans même en souffrir. Cela faisait bien longtemps que son cœur était en morceaux. Il mourrait d'envie de consoler James, tout comme il aurait tué pour que James le console et prenne soin de lui… Il ne pouvait pas avoir plus mal qu'en cet instant. Alors il écoutait et plongeait à chaque mot un peu plus dans un enfer dont il ne sortirait pas.

— Albus t'aimait, Scorp. Il t'aimait pour de vrai. Il me l'a dit.

C'était faux. James ne pouvait pas savoir que c'était faux… Mais Scorpius, lui, savait depuis le jour où Albus l'avait repoussé. Son cœur n'avait plus jamais fonctionné comme avant.

— Il t'aimait, et toi tu l'as jeté comme une merde, parce que tu m'aimais moi. Scorpius, j'en peux plus, Merlin… Je veux que ça s'arrête.

Scorpius voulait lui dire qu'il se trompait. Qu'il ne l'aimait pas lui, qu'il aimait Albus. Que c'était Albus qui l'avait rejeté et pas l'inverse. Mais à quoi bon ? Il avait trop mal, trop mal partout, et James ne pourrait plus jamais voir la vérité. Comment lui en vouloir ? On lui avait arraché son petit frère.

Ils arrivèrent devant la gargouille de la Tour du directeur. James lui balança le mot de passe puis le traîna encore dans les escaliers rotatifs.

— J'me contrefous de ce que t'as. Tu peux bien crever dans la pensine si ça te chante. Mais tu vas voir ce souvenir. Mon petit frère l'a gardé pour toi, alors tu vas le regarder. Tu vas le regarder, et tu vas en chier comme il en a chié.

— Mais je peux pas…

— C'est ma magie. Pas la tienne. Ca marche avec les moldus, ça marchera avec toi.

Ils arrivèrent devant la bassine de pierre. Sans même lui laisser le temps de prendre son souffle, James plongea dans le liquide en le tenant toujours par le col. Cette fois, Scorpius se sentit bel et bien basculer dans le vide.

Dès qu'ils arrivèrent dans le souvenir, Scorpius voulut crier. Il avait l'impression que son corps était percé de part et d'autre par des traits de magie. Il savait qu'il ne pourrait rester ici plus de quelques minutes sans qu'elle ne le dévore. Mais il ne prit pas la peine de gémir ou de se plier en deux, car la scène devant lui était plus douloureuse encore.

— Al…

Ils étaient dans la moiteur fébrile du dortoir de Serpentard, entre leurs quatre rideaux. Tous les deux dans le lit d'Albus, sous les draps, blottis l'un contre l'autre. Leurs torses étaient nus parmi les oreillers. Scorpius, endormi, couvrait de son corps la frêle silhouette d'Albus, recroquevillée sur elle-même. Les yeux grands ouverts, il était pensif.

Albus se redressa dans le lit. Scorpius revint à lui. Il cligna des yeux, s'étira, et sourit.

Il se souvenait de cet épisode. C'était là que tout avait commencé. Dans la moiteur adolescente de leur dortoir, dans la douceur d'une nuit à deux.

Durant l'été, les deux garçons avaient subi un changement puissant, inextricable. Au fond de leur âme, la joie puérile de se revoir s'était teintée de quelque chose de plus intense encore. Un besoin pressant, les envies d'une bête profonde en eux et qui les fit agir différemment. Ils étaient proches, avant, pour sûr ! Mais désormais, une force invisible les poussait dans les bras l'un de l'autre. Le besoin impérieux de toucher, de sentir, de s'enivrer… Des pensées désincarnées lui ordonnaient de glisser son nez dans son cou. Des muscles puissants les enserraient l'un contre l'autre. Leurs mains devaient curieuses, il devait se retenir de glisser ses doigts sur ses bras, son ventre, ses cuisses.

Alors, à l'occasion d'un match gagné par l'équipe de James, célébré par les cocktails clandestins des cousins d'Albus, ils avaient un peu bu.

Ce soir-là, un marionnettiste saoul guidait leurs corps fébriles. Ils ne parvinrent pas à s'embrasser tant ils riaient. Alors ils se câlinèrent, se caressèrent et, de façon prévisible, ne surent s'arrêter à temps.

— Salut, toi, glissa le Scorpius du souvenir, avec un petit sourire.

— Hmm.

Albus se tenait contre la tête de lit, les genoux recroquevillés contre son torse nu. La couverture cachait toujours ses jambes, mais on le devinait fébrile.

Scorpius s'étira une fois de plus, puis se passa la main sur le visage.

— Du coup, euh… t'as aimé ? glissa-t-il en échouant à paraître détaché.

— Pas trop trop, je crois.

— Ah bon ?

— J'étais pas sûr. Hier… Je crois que c'était une connerie.

— Quoi ?

Scorpius ne comprenait pas. Bien sûr que non, c'était pas une connerie. Rien aussi bon que faire l'amour avec son meilleur ami ne pouvait être une connerie !

Albus parut s'agacer de son incompréhension. Il relâcha ses jambes et quitta le lit.

— C'était une erreur, hier. J'suis désolé, Scorp, mais il faut plus faire ça.

Scorpius se jeta sur lui et lui enserra les hanches pour l'empêcher de partir.

— Mais attends !

Il le força à se rasseoir sur le bord du matelas.

— Parle-moi, Al ! Te barre pas comme une furie ! Qu'est-ce qui t'a pas plu ?

— Je sais pas ! Je crois que j'suis pas gay.

— C'est ça. Tu dors nu avec moi toute la nuit mais t'es pas gay.

— Tais-toi.

— Tu me branles, tu me suces, tu me laisses te faire pareil mais t'es pas gay.

— Ferme-la, siffla Al d'une voix acide. J'voulais pas faire ça.

Le Scorpius du souvenir et le Scorpius réel ressentirent le coup de poing comme un seul homme. Les émotions de cette soirée étaient encore vives. Il prit conscience que jamais il n'avait demandé ce dont Albus avait envie. Pourtant, cela lui avait paru tellement évident… Tellement sous-entendu ! Avec le doute vint l'impression tranchante d'être abject, incapable même de connaître son unique ami. La culpabilité enfla en lui comme un geyser et fit soudain éclater en morceaux la certitude qu'Albus était amoureux de lui.

— Tu voulais pas ? Mais… Mais t'as rien dit !

— Mais j'sais pas Scorp, j'étais bourré ! Toi tu savais ce que tu voulais ? Moi j'pigeais rien !

— Tu voulais pas ?

— J'sais pas ! C'est le bordel dans ma tête. Tout ce que je sais c'est que j'ai pas dormi, et que j'aurais préféré que hier arrive jamais.

Scorpius avait le torse en flamme. Sa poitrine battait un marteau sourd, une lame acérée qui tournait et retournait en lui. Ses yeux se firent humides sous le poids de ce qu'il avait fait.

— Tu m'as même pas embrassé… murmura Scorpius.

— Évidemment… Même bourré je savais ce que ça voulait dire de t'embrasser.

— J'veux tellement t'embrasser, Albus.

— J'embrasse pas les forceurs.

Ces mots l'avaient trucidé sur place. Même le Scorpius réel pleurait encore de revoir cette scène qu'il avait enterré au fond de son esprit. James avait le visage impassible.

— J't'ai pas forcé… Dis pas ça, Al, j'ai pas fait ça !

— Je… Désolé. J'pense que je t'aime pas comme ça, Scorp.

— Mais t'aimes qui, alors ? Hein ?

— Comment ça ?

Le déchirement était si intense qu'il avait rompu quelque chose. Il explosa avec la même brusquerie que le sommet d'un volcan et laissa dévaler la déferlante de rage dans ses nerfs.

— J'sais pas, t'as l'air de croire que je suis amoureux de toi comme une foutue princesse ! Juste au cas où tu l'aies oublié, moi aussi j'étais bourré hier !

— Qu'est-ce que tu racontes ? Tu dis n'importe quoi.

— Je t'aime pas non plus, Al ! Voilà ! J'aime un garçon, oui, parce que moi j'assume d'être gay. Tu veux savoir qui ? J'crois que la réponse va pas te plaire.

Scorpius revit comme à travers un épais rideau la façon dont la tête d'Albus s'affaissa entre ses épaules. La façon dont il ramena ses poings contre son ventre, hors de sa vue. Le fin tremblement de sa voix quand il demanda, empli d'une fausse assurance :

— Qui ?

Et il revit l'éclair de méchanceté qui traversa ses yeux, la volonté de déverser sa souffrance sur un autre, l'extrême jalousie qui lui fit dire :

— James.

Albus se tourna vers lui d'un seul coup. Ses yeux battus sondèrent ceux, calculateurs et froids, de Scorpius. Il finit par lancer, peu convaincu :

— Moi aussi j'aime quelqu'un d'autre.

— Qui ?

— C'est pas tes affaires.

Ce ne fut que lorsque le souvenir se dissipa que Scorpius prit conscience de son état. Sa vue était grossière, tachée, et son souffle court. Chaque bouffée emplissait ses poumons d'un air aussi épais que l'encre dans laquelle se dissolvait la scène. Cela compressait son torse et fléchissait ses jambes si bien qu'elles ne le supportèrent plus. Il se laissa tomber au sol et prit son visage entre ses mains. Son souffle entrait et sortait de ses poumons sans que l'air n'ait le moindre effet. Son cerveau vrillait, tournait, il avait si mal…

— T'es pitoyable.

La magie perçait son corps de part en part avec une telle violence que ses propres souvenirs commencèrent à lui échapper. Dans un tourbillon indéchiffrable, deux scènes se superposaient l'une à l'autre. Les éléments ne devinrent jamais nets, les nébuleuses d'encre se mêlaient et allaient, les sons se mélangeaient. Scorpius voulait vomir, mais le monde magique insensible à sa détresse ne le laissait pas faire.

— Qu'est-ce que tu fous ? gronda James en voyant son souvenir parasiter celui de son frère.

Quatre personnages s'entassaient. Scorpius et Rose d'un côté parlaient à Albus et James de l'autre. Leurs corps saccadés se transperçaient comme des spectres. Scorpius pleurait, rongé par la jalousie. Albus pleurait, rongé par la douleur. Rose avait son air le plus effrayant et James paraissait avoir été déraciné du lit.

— Il s'est passé quoi ? semblèrent dire Rose et James d'une seule voix.

— Il m'aime pas.

— Il me déteste.

Les voix d'Albus et Scorpius se mélangeaient, on ne distinguait plus qui disait quoi.

— C'est vrai que tu l'as forcé ? tonna la voix de Rose.

— Mais la nuit a dû être bonne, quand même, glissa James d'une voix suave.

— Jamais !

— Même pas !

Scorpius ne comprenait plus qui parlait. Tout était confus, tordu. Même sans cela, il savait parfaitement quel souvenir il était en train de revivre. C'était celui de sa plus haute trahison. De comment, en une phrase emplie de colère, il avait ruiné la vie de son unique ami. Il comprenait quel était le souvenir d'Albus. Celui où il réalisait que Scorpius avait tout gâché au-delà du réparable.

Il détourna les yeux en entendant la colère jalouse de sa voix prendre peu à peu le contrôle de sa raison.

— Pourquoi ? s'étonna James

— Al, bon sang ! cria encore Rose. Pourquoi toute la tour croit que tu l'as forcé, alors ?

— Merlin, j'en sais rien ! J'en sais foutrement rien ! J'aurais jamais fait ça !

— Je sais pas pourquoi ! C'était nul, nul de chez nul, on était bourrés et… et…

Scorpius mit ses mains sur ses yeux. Il voulut hurler à son souvenir de se taire. Ne plus parler. Ne pas dire les mots. Ne pas céder à cette facilité abjecte, celle qui détruirait tout, à jamais.

— Et quoi ? poussa James, l'air inquiet.

— On va tirer ça au clair, mais reste planqué aujourd'hui… Les gryffondors risquent de pas te pardonner.

— J'avais pas envie, James. Je lui ai dit non, mais il voulait tellement…

— J'avais pas envie, Rose. J'ai pas osé lui dire non, il voulait tellement…

— Il t'a forcé ? lancèrent James et Rose en chœur, accusateurs.

Scorpius entendit très distinctement sa propre sentence.

— Oui. Je voulais pas.

Mais il découvrit plus distinctement encore la réponse d'Albus.

— Pas vraiment… J'suis autant fautif que lui.

Merlin. C'était la pire chose qui pouvait lui arriver. Il l'innocentait.

Alors que lui avait accusé son unique ami du pire crime pour éviter de se confronter à ses sentiments bafoués, Albus l'avait innocenté. Albus l'avait compris, il l'avait aimé comme un ami devait le faire.

Albus était si parfait.

— C'est grave, Albus. J'espère vraiment que tout est faux. Vraiment.

— Merde, c'est grave, Scorpius. Je rigole pas. Il s'est passé quoi précisément ?

— Tout est faux, putain ! Jamais je lui ferais ça, c'est du délire !

— C'est vague. J'me souviens être monté me coucher en marchant pas droit. J'me suis endormi dans un fauteuil du dortoir et j'me suis réveillé dans son lit, avec lui sur moi.

— Putain, marmonna James.

— Ca s'appelle un viol, Albus ! explosa Rose.

Les sanglots du souvenir d'Albus redoublèrent. Ils coulaient dans les oreilles de Scorpius comme une huile infecte.

— J'ai pas fait ça ! répétait-il, encore et encore. Je ferai jamais ça ! C'est ce qu'il croit, James ? Il m'a même pas regardé ce matin.

— C'est ce que croit toute la tour de Gryffondor, Al ! gronda Rose.

Albut lâcha une plainte déchirante.

— Pourquoi Scorp a dit ça putain, je ferai jamais ça…

Le souvenir se brouilla à nouveau dans des tourbillons noir d'encre. Les deux scènes se décomposaient. James, toujours droit, stoïque, immobile de douleur en revoyant son petit frère, murmura :

— Je voulais que tu saches.

Mais tandis que les murs se dissolvaient, une voix persistait. Scorpius entendit son propre souvenir répéter ces mots qu'il avait eu, il y a quelques semaines :

— C'est… c'est toi que j'aime, James. C'est toi que je veux embrasser, pas lui.

— Oh, Scorp, euh… C'est super sympa ! Enfin, euh… t'es… T'es pas… T'es un peu jeune pour moi.

— Attends… fit le souvenir de Scorp.

— Non, je… je dois y aller. Je vais gérer Al et tirer tout ça au clair, et euh… à plus !

Il s'enfuit. On ne le voyait plus, le souvenir se dissolvait toujours un peu plus mais on entendait ses pas qui s'effaçaient.

Une dernière bourrasque emporta les derniers instants du souvenir, tandis que la voix murmurée de Scorpius raisonna avec une clarté de verre :

— T'as les mêmes lèvres que lui…

— Quoi ?

James s'était tourné d'un seul coup vers lui. Inutile de mentir, il avait aussitôt compris.

— Tu voulais m'embrasser parce que je lui ressemble ?

Scorpius ne répondit rien. Il avait toujours les mains plaquées sur son visage.

— Tu m'aimais pas du tout…

À nouveau, il ne répondit rien.

— T'es vraiment la pire des merdes.

Les traits se reconstituèrent à nouveau. Scorpius s'était fermé, plus aucun souvenir ne s'échappait de lui. Ils se retrouvèrent à flotter dans les airs, aux côtés d'un Albus juché sur un balai, lors d'une nuit de pleine lune. Il allait à mi-allure, au-dessus du lac, et parlait avec le fantôme d'une belle jeune femme au visage triste. La Dame grise.

— Il n'y a rien, après, disait-elle. C'est étrange de croire qu'il y a quelque chose.

— Rien de rien ? Pff… La mort me fait pas peur, mais rien c'est décevant !

— Vous n'avez pas peur de la mort ? C'est rare pour un vivant.

— J'en ai bien moins peur que du merdier d'en bas, murmura Albus.

La voix douce d'Albus parlait de sa propre mort. Voir se mélanger l'amour, la douceur, la gentillesse et la mort instillait une horreur crue dans les veines de Scorpius.

Albus tourna soudain son visage vers la Dame grise, un grand sourire aux lèvres.

— Je vous imagine très belle, lorsque vous étiez en vie, vous savez ? Belle et gentille, avec des amis ! J'suis sûr que vous avez pas eu peur.

— J'étais terrifiée. Le vide terrifierait le plus courageux des vivants.

— Ouais, mais vous, vous savez que c'est rien. Vous devriez pas essayer de m'empêcher.

— Votre ami vous cherche, on le murmure partout. Vous ne voulez pas le retrouver ?

Albus secoua la tête, résolu.

— Puis-je vous poser une question indiscrète ?

— Oui, bien sûr.

— Vous savez ce qu'est une vie heureuse. Vous en aviez une, avant. Alors pourquoi croyez-vous qu'elle est perdue pour toujours ?

— Parce qu'elle pourra jamais revenir comme avant. Dans le futur, je serai jamais aussi heureux que pendant ces trois ans, parce que je saurais toujours ce que j'ai perdu. Si le meilleur moment de ma vie est derrière moi, autant arrêter là. C'est simple au fond.

— Rien n'est simple.

— Si. Je me laisse tomber. Je meurs. Tout est tellement simple…

Il y eut un long silence. Pour la première fois, la Dame grise parut triste pour quelqu'un d'autre.

— Alors… demanda Albus. Vous le ferez ?

Elle soupira.

— Oui.

Albus, les yeux brillants, sortit sa baguette et une fiole volée en cours de potion.

— Merci, ma Dame.

Sans trembler, sa baguette alla à sa tempe puis déposa un souvenir dans la fiole. Puis un autre et, tandis qu'il amenait la baguette à sa tempe pour la troisième fois, la scène se dissolut dans des tourbillons d'encre.

James semblait attendre que la pensine les libère, mais ce ne fut pas le cas.

Scorpius était en train de perdre la raison. Tout du moins le croyait-il. Son esprit était à chaque souvenir un peu moins là et plus il comprenait, moins il voulait comprendre. Il avait plongé dans un abysse qui ne devait jamais finir.

Une nouvelle scène se mit en place. Il faisait toujours nuit. À travers les fenêtres, on voyait la pleine lune briller haut dans le ciel. James observa, atterré, le portrait de la Grosse dame se dessiner devant lui. Il était en train de s'ouvrir et, sur le perron de la salle commune de Gryffondor, se tint soudain Rose, circonspecte. Elle croisa les bras.

— Tu veux quoi ?

— Je… Al est avec vous ? bafouilla le Scorpius du souvenir, sombre.

— Non. Il se sentait mieux aujourd'hui, il est retourné au dortoir. Tu l'as pas croisé ?

— Non. Peu importe. Je… J'ai merdé, Rose. J'suis désolé. Sincèrement. Je voulais pas que ça prenne une telle ampleur.

— C'est tout ?

— Hein ? Euh… ben oui.

— Ben oui ? Ben oui ? Putain Scorpius, t'es vraiment un crevard hein. Tu te rends compte de ce qu'il traverse ? À cause de toi ? Toute l'école croit que c'est un putain de violeur, tout ça parce que tu assumes pas de te faire jeter !

— J'ai merdé, ok, mais c'est pas trop tard, si ?

— Mais bien sûr que c'est trop tard !

— Je peux encore m'excuser non ? Recoller les morceaux avec Al. Lui expliquer que j'ai été con !

— Scorpius, ça fait trois semaines que tout Poudlard lui crache à la gueule ! À cause de toi ! Il te pardonnera peut-être un jour, mais fais pas comme si c'était pas grave ! T'as pas été con, t'as été bien pire !

— J'suis désolé Rose ! J'ai été lâche et idiot. J'ai eu peur de ce que je ressentais, j'ai eu peur d'avoir pété un truc ! J'ai pété un truc…

— Mais c'est pas à moi qu'faut dire ça !

— Je… Merde, t'as raison. Je… Merci, Rose, merci !

Il tourna les talons et se mit à dévaler les escaliers. Son esprit s'était perdu entre la tour de Gryffondor et le cachot de Serpentard. Il courait si vite, sautait les marches, qu'il s'étonnait que ses pieds le rattrapent encore. Chacune des cent mille marches qu'il enjamba plongeait son esprit un peu plus loin vers Albus. Il le retrouverait ! Il lui dirait ! Ils se pardonneraient ! Scorpius ne s'était jamais senti aussi mauvais et lâche que depuis qu'il avait perdu son ami. Cela prendrait des mois, des années s'il le fallait ! Il récupérerait le garçon qu'il aimait.

Il entra dans la salle commune comme une furie, monta l'escalier vers son dortoir, puis se rua vers le lit d'Albus.

Les rideaux étaient ouverts. Le lit était vide.

— Merde…

Scorpius fit quelques temps les cent pas devant le lit. Albus devait être allé aux toilettes, voilà tout. Il serait là dans quelques minutes. Il n'avait qu'à l'attendre sagement.

Il s'assit dans un fauteuil et attendit. Une minute, puis deux, puis dix. L'anxiété de ces dernières semaines l'avait épuisé. La chaleur douce du feu, le crépitement des braises, l'odeur de ce chez-lui… Ses yeux se fermaient lentement, clignèrent une dernière fois. Sa tête glissa sur le côté de son épaule. Lorsqu'un elfe de maison apparut pour déposer une fiole sur sa table de nuit, Scorpius dormait déjà.

Tout s'évanouit. Cette fois-ci, la pensine les laissa remonter à la surface. James avait les yeux grands ouverts, mais Scorpius avait depuis longtemps perdu le sens du monde.

Sitôt qu'il se retrouva sur ses pieds dans le bureau de la directrice, il s'effondra au sol. Sa tête rebondit contre le rebord de pierre de la pensine, puis contre le sol. Ce n'était même pas ce qui lui faisait le plus mal. Il se mit à tousser, tousser et tousser encore.

— Tu l'as tué.

Scorpius avait du mal à entendre James. Tous ses sens lui hurlaient dessus. Son corps était à bout, mis en pièces par la magie dévorante contre laquelle il avait cessé de lutter. Son teint était jaune et ses yeux se fermaient seuls. Il n'avait plus rien à vomir, mais il toussait tant qu'il crachait un liquide jaunâtre teinté de rouge. Ses bras ne le soutenaient plus, il était allongé contre le carrelage froid du bureau, le corps secoué de soubresauts.

— Tu ne m'aimais pas. Tu voulais juste qu'il souffre.

Sa respiration se fit sifflante entre ses lèvres. Au plafond, les tableaux s'agitaient. Les anciens directeurs allaient et venaient comme des mouches excitées par une ampoule. Il ne répondit rien.

— J'espère que tu vas crever ici, Malefoy.

James tourna les talons et sortit du bureau. La porte claqua à l'instant où Scorpius perdit connaissance.


Ce fut un "tac-tac" qui le réveilla. Répété. On aurait dit du bois sur du verre.

Scorpius revint à lui avec l'impression nette d'être le garçon le plus heureux du monde. Il entendait les cris des oiseaux, les plaintes des élèves et le raffut d'une école qui ne s'était pas arrêtée de vivre.

"Tac-tac."

Lorsqu'il ouvrit les yeux, il reconnut aussitôt le blanc joyeux du plafond. L'infirmerie. Elle s'était parée de belles couleurs, ce matin, et c'était sans doute pour y entrer que Mors tapotait son bec contre la vitre.

— Salut, toi, crut dire Scorpius.

Ce qui sortit de sa bouche fut un borborygme étrange qui l'amusa beaucoup. Il voulut rire, mais là encore son beau rire clair fut remplacé par l'inquiétant sifflement d'une voix craquelée de toute part.

— Tu lui ressembles ! voulut-il lui crier.

Ses lèvres ne bougèrent même pas. Tant pis. Il aurait dû être frustré, agacé même, mais le monde lui paraissait trop beau pour qu'il se laisse enterrer.

Scorpius n'avait plus mal. Il ne pouvait sentir ni ses bras ni ses jambes, toute douleur avait disparu. Ce simple constat étala un grand sourire sur ses lèvres. Qu'est-ce qu'il était agréable d'aller mieux lorsque l'on avait été au plus mal.

— N'essaye pas de parler.

Il tourna la tête et fut heureux de voir Harry, le père d'Albus. Il l'avait donc veillé ? Lui qui avait craint que toute la famille Potter le déteste après avoir vu le souvenir, il allait finalement mieux, au point que le père de son meilleur ami voulait lui pardonner !

— Je peux parler, articula péniblement Scorpius.

Cette fois les mots mâchonnés sortirent assez lentement pour être compréhensibles. Harry ne répondit rien, mais il s'approcha du lit et vint se mettre au chevet de Scorpius.

La tête de Harry était tellement haute au-dessus de la sienne qu'il ne put réprimer un rire. On aurait dit qu'elle se perdait au niveau du plafond, comme s'il parlait à une gigantesque asperge.

Harry observa son rire grotesque les sourcils froncés.

— Tu te sens comment ?

— Bien, m'sieur, grogna Scorpius.

Il était incapable de produire mieux que des grognements désarticulés, mais audibles.

— Tu te souviens de ce qu'il s'est passé hier ?

Oh, il se souvenait. Albus, la mort, tout ça… Il était heureux d'avoir réussi à faire son deuil. Il pouvait rire à nouveau, c'était bon signe. Alors, il hocha simplement la tête.

Harry soupira longuement. Scorpius lui trouva une petite mine, peut-être devrait-il lui aussi essayer de faire son deuil ? S'il le fallait, il voulait bien lui donner des conseils.

Il allait lui suggérer, lorsqu'il fut soudain frappé par la ressemblance du visage de Harry avec celui d'Albus. Son attention se fixa sur ses deux yeux verts brillants d'une tristesse que rien n'égalait. Puis son nez, puis sa bouche. Ses lèvres, surtout… Merlin, son esprit fut soudain obnubilé par le visage d'Albus. Avec lui vinrent les douceurs de leurs temps à deux, les rêveries sur un canapé de la salle commune, lorsque sa tête reposait sur sa cuisse, les errances d'une discussion qui chauffait son cœur d'une étrange manière…

C'était si loin, désormais, qu'on aurait dit un songe.

— Vous ressemblez à lui…

— Tes parents seront bientôt là, Scorpius.

— J'l'ai jamais embrassé…

Harry eut un léger mouvement de recul, étonné.

— Pardon ?

— 'Lbus. J'l'ai jamais embrassé…

— Scorpius, arrête de parler. S'il te plaît, tais-toi.

Scorpius eut un petit rire à nouveau. Comme un hoquet qui secoua son corps. Il voulut se redresser, mais ses muscles ne lui obéissaient pas.

— La magie de la pensine a abîmé ton corps. Plus rien ne marche, c'est grave, Scorpius. Tes parents arrivent.

— Ah ?

Harry se tut à nouveau. Scorpius, curieusement, trouvait l'idée de la mort agréable. Accueillante, chaude, douce… la mort ressemblait à une soirée avec Albus. Juste une énième expression de l'amitié. Mourir était peut-être ce que seul un vrai ami ferait par loyauté.

— C'est vrai, ce que dit James ?

Scorpius hocha la tête. Si vraiment il était au plus mal, le mensonge ne lui servirait plus à rien. C'était le mensonge qui était la cause de la mort d'Albus. Un assassin sadique, rien de moins.

Les lèvres de Harry se serrèrent, tremblotèrent même. Albus faisait cela aussi. Quand ses émotions étaient trop vives, son sourire s'affaissait et sa bouche tremblait avant que les sanglots n'explosent. Alors, Scorpius allait vers lui. Il lui prenait l'épaule, ou la main, et il la serrait. Il n'avait rien besoin de dire. Il n'osait rien dire, car systématiquement lorsque son instinct protecteur prenait le dessus, il craignait qu'une force inconsciente torde ses mots.

Il allait mourir. Il en était quasiment sûr. Alors à quoi bon retenir ces mots ? S'il y avait une chose qu'il désirait plus que tout au monde en cet instant, c'était ça.

— Vous pouvez m'embrasser ?

— Que… Quoi ?

— S'il vous plaît ! Juste une fois !

— Scorpius, je… Non !

— Embrassez-moi… s'il vous plaît…

— Mais… T'es mourant !

— C'est juste… Vous avez les mêmes lèvres que Albus…

Il y eut un silence. Le monde devenait sombre, comme lors d'une éclipse. Tout s'obscurcissait peu à peu. La lumière, les sons et les odeurs se teintèrent de noir.

— Je…

Scorpius ferma les yeux. Il écoutait toujours, mais il ne sentait plus rien. Seule la sensation distincte du goût persistait, comme dans un farouche effort pour ne pas mourir trop vite.

Il sentit soudain des lèvres contre les siennes. Une langue qui entra dans sa bouche et vint caresser fébrilement la sienne. C'était aussi brutal et maladroit que ce qu'aurait fait Albus. Cela dura quelques longues secondes.

Scorpius eut un sourire. Dans la pièce, plus rien ne bougeait. Mors veillait. Tout le reste était silencieux.


Merci de m'avoir lu ! J'espère que ça vous a plu !

Les trois tropes angsty étaient :

- Un adolescent pousse son meilleur ami au suicide en l'accusant de viol après avoir découvert qu'il était amoureux d'un autre ; il est pris de remords.
- Un personnage est atteint d'une maladie grave. On pense qu'il va s'en remettre, mais finalement il meurt.
- Un personnage veut se suicider mais n'en a pas le courage.

Laissez-moi un petit message d'encouragement, c'est toujours fortement apprécié et j'aime trop parler avec vous.

A très vite !