Chapitre 2 : Pour une poignée de drachmes


Cela faisait plusieurs mois que Milo n'avait pas mis les pieds dans l'unique débit de boisson avec accompagnatrices des quartiers "civils" du Sanctuaire. Mais s'il devait y retourner ce jour-là, c'était pour payer Hélène, qui avait quitté son temple de manière si précipitée, après son échec auprès de Shaka, qu'il n'avait pas eu le temps de lui remettre des drachmes promises.

A cette heure de la soirée, le Dionysos était plein. Le chevalier d'or se dirigea d'instinct vers le comptoir, tenu par une grande femme aux cheveux noir bleu. Il ne s'assit pas, mais se contenta de la héler et de poser un coude sur le bar.

Quand elle l'eut vu, la femme brune s'enquit de le rejoindre de son côté.

« Bonsoir, toi... » fit-elle en posant son plateau. « Ça fait longtemps qu'on ne t'avait pas vu ici. »

« J'étais occupé. »

S'il était pressé, elle allait se renseigner par la formule consacrée : « C'est pour manger ou pour baiser ? »

« Ni l'un ni l'autre, ma belle. Je suis venu voir Hélène. »

« Et tu fais comment pour tenir, sans vouloir faire l'indiscrète ? Le Chevalier d'or des Poissons est enfin parvenu à te mettre dans son lit ? »

Ses questions furent accueillies par un rire. Elle lui versa un verre d'ouzo.

« Ça, c'est gratuit pour l'un de nos héros. Et pour tes haut-faits accomplis dans l'Hadès, je t'offre une nuit gratuite avec la fille de ton choix. »

« C'est une offre généreuse », répondit Milo en vidant son verre d'un trait. « Mais pour l'instant, je dois juste parler à Hélène. La dernière fois que je l'ai vue, c'était au marché. »

« Malheureusement, elle n'habite plus là. »

« Ah bon ? J'avais cru comprendre qu'elle était revenue ici après la chute de Saga ? »

« Oui, quelques temps... Mais elle n'avait plus de clients, alors elle a dû déménager. »

« Plus de clients ? »

« Personne ne veut passer après Saga, et elle n'accepte que le haut du panier. »

« Elle n'a vraiment pas de chance... »

« Ne t'en fais pas pour elle. Elle a de quoi voir venir si elle vend ses colliers. »

« Tu me donnes son adresse ? »

« Tu passeras ce mois-ci alors ? »

« Oui Alikè, je te le promets... »

« Tu sais », ajouta l'autre fièrement, « nous aussi on veut participer à l'effort de guerre... »

Elle tendit le bout de papier sur laquelle elle avait inscrit la nouvelle adresse de la courtisane. Milo la prit et la regarda : c'était celle d'un quartier miteux d'Athènes.


Une fois revenu de son premier rendez-vous et de la cruelle déception qu'avait été ce dernier, Shaka s'était lavé pendant une bonne demi-heure, puis il avait entrepris de nettoyer lui-même la grande salle de son temple, profitant de la chaleur de l'après-midi pour accomplir cette tâche.

Quand il en eut effectué la moitié, frottant le marbre blanc avec une énergie qui ressemblait à celle du désespoir, il ne regretta pas de s'être coupé les cheveux aussi court. Les mèches de sa frange s'étaient collées sur son front et ses tempes à cause de la sueur, et il avait renversé de l'eau sur les trois quarts de ses vêtements.

Mais ce qui le fit s'arrêter ne fut pas seulement la nécessité de se sécher. Il percevait des bribes de conversation, des fragments de voix venus de personnes s'approchant de son temple. Mais ce n'était pas des gardes. Il y avait un homme et une femme. Et ils ne conversaient pas normalement. Il y avait quelque chose qui s'exhalait de chacun de leur mot, de chacune de leur intonation. Il n'arrivait pas à dire ce que c'était exactement, mais il n'aimait pas ça. Auparavant, cela le laissait indifférent. Mais maintenant, cela l'irritait, et même faisait naître dans sa poitrine un sentiment de dégoût.

"Dis donc, t'en as de la chance d'être guide touristique dans un parc aussi grand... D'un autre côté ça ne m'étonne pas, tu as toujours eu du bagout."

"N'oublie pas mes connaissances historiques. C'est essentiel pour un guide."

La voix de l'homme, il la connaissait déjà, en fait. Il se serait bien passé de le voir...

"Shaka !"

L'ancien ascète se redressa, et les toisa de ses yeux bleus brillants, debout au milieu de la stoa du temple de la Vierge, à moitié trempé, un seau d'eau à ses pieds.

"Masque de Mort. Qui est cette femme ?"

La dite femme le regardait comme on regarde une apparition.

"C'est Sophia-Laurène, ma cousine grecque. Sophia, je te présente Shaka. L'ancien moine indien dont je t'ai parlé."

"Il est vraiment indien ?"

"Oui. Son père ne fut pas très regardant le jour de l'accouchement."

"Quel..."

"Cesse tes allusions déplacées !" intima Shaka. "Je suis métisse. Et alors ?"

Deathmask murmura dans le cou de sa "cousine" : "Alors, beau gosse non ?"

Shaka perçut les larges yeux gris de la femme qui le fixaient. Ils formaient comme de grandes amandes, étaient surmontés de paupières épaisses et de longs cils noirs, qui inclinaient leur courbure plus que de nécessaire. Ce demi-regard aux pupilles dilatées, qui le considérait avec quelque chose du fumeur d'opium, il le sentit alors descendre le long de son cou et glisser sur ses deux épaules, puis sur sa djellaba trempée à l'ouverture dénouée, puis sur sa ceinture et son pantalon.

Il tressauta, mal à l'aise.

La jeune femme baissa les yeux, avec un timide sourire satisfait.

Deathmask s'avança vers Shaka, puis lui dit à son tour, à l'oreille : "Elle te plaît ? Que dirais-tu d'un rendez-vous ce soir ?"

"Ne me dis pas que Milo t'a mis au courant !"

"T'inquiète pas, Tonton Deathmask sait garder un secret... Tu me connais quoi... Je suis une tombe !"

"S'il faut le faire", répondit dignement Shaka, "alors finissons-en tout de suite !"

"C'est qu'il est pressé le coquin !" ne put s'empêcher de dire le Cancer.

"Tais-toi."

"D'accord. Et toi Sophia, occupe-toi bien de lui. L'honneur de la Famille est en jeu."

Shaka se demanda ce qu'il voulait dire exactement par "famille", puis il se raidit encore davantage qu'il n'était possible, quand il sentit la main molle et petite de la femme se refermer sur la sienne, plus grande et mince.

« Je vous laisse, les amoureux ! » fut la dernière phrase que l'Italien prononça avant de rebrousser chemin.

Un silence de plusieurs minutes s'en suivit. On n'entendait plus que le souffle paisible de la visiteuse, qui contemplait l'ancien bonze avec un regard mystérieux. La voix de ce dernier finit par briser ce néant sonore.

« Souhaitez-vous une tasse de thé ? »

Les yeux de Sophia-Laurène s'écarquillèrent.


Hélène n'eut pas l'air particulièrement heureuse de revoir Milo. D'ailleurs elle paraissait presque déplacée dans la petite chambre moderne, assise sur son lit, vêtue de ses drapés antiques.

« Que fais-tu ici ? »

« A ton avis ? Je suis venu te payer. Tu es partie sans demander ton reste, ce midi. »

« Il n'y a rien à payer puisque je n'ai pas rempli mon contrat. »

« Tu as quand même fait la moitié, non ? Alors prends au moins cette part. »

Il déposa une liasse de billets sur la table de nuit, et en profita pour dire : « Alikè m'a dit que tu n'avais plus de clients. »

La courtisane replaça une mèche de ses cheveux.

« Ah ? »

« Tu ne devrais pas rester ici. Je suis sûre que tu trouveras quelqu'un pour subvenir à tes besoins. »

« Non… Tu l'as bien vu… Même un moine défroqué encore vierge ne veut pas de moi. Je suis devenue laide. Saga m'a rendue laide. »

Elle se mit à sangloter.

Milo s'assit à sa gauche et posa une main consolatrice sur son épaule.

« Ne dis pas ça… Tu es magnifique ! »

La jeune femme cessa de pleurer et tourna vers lui des yeux brillants emplis de pleurs.

« Tu le penses vraiment ? »

« Oui », répondit Milo, dont la tête se mit à s'incliner involontairement, telle Saori laissée seule avec Seiya au fond d'une crevasse.

« Tu me fais mal avec ton ongle. »

« Désolé », répondit Milo en retirant sa main.

La Belle Hélène se leva, et séchant ses larmes, se mit à arpenter la pièce en réfléchissant à haute voix.

« Et même si je n'avais pas dépéri… La chevalerie a été décimée. Presque tous les chevaliers d'argent sont morts. Quant aux chevaliers d'or… Il en reste très peu au Sanctuaire même. »

« Tu as pensé à sortir du monde de la chevalerie ? »

« Pour qui me prends-tu ? Une vulgaire prostituée ?! J'ai un honneur. Ce métier n'est digne que lorsqu'il est accompli avec des hommes qui se battent pour protéger la Terre ! »

Milo toussa, gêné. Puis après quelques instants de réflexion, il reprit : « Tu ne devrais pas t'avouer vaincue. Je suis sûre que tu retrouveras un chevalier d'or qui t'appréciera à ta juste valeur. »

« Si tu penses à Kanon, il n'est pas intéressé par les restes de son frère », répondit sèchement la courtisane.

« Je ne pensais pas à Kanon… Tu as essayé avec lui ? »

« Oui », avoua-t-elle.

Milo se leva, comme brusquement assombri.

« Bon. Il faut que je retourne au Sanctuaire. Quelque chose me dit qu'il ne faut pas que je laisse Shaka sans surveillance. »

« Quel numéro celui-là », commenta Hélène. « Je n'aurais jamais imaginé qu'un homme puisse avoir des rayons dorés autour de la tête tandis qu'on lui met un sein dans la main. »

« Je me demande si il est prêt », murmura le Scorpion.