Mercredi 13 décembre 2023

CHAPITRE SEPT: DIVE – ED SHEERAN

"So don't call me baby

Unless you mean it

Don't tell me you need me

If you don't believe it

So let me know the truth

Before I dive right into you"

Il fallut presque une semaine avant que Sam ne se décide à aborder le sujet pour lequel il avait fait le voyage jusqu'ici. Dean avait presque fini par se convaincre que son frère avait simplement oublié pourquoi il avait réservé un avion alors qu'il était en pleines révisions – et il n'était pas certain de vouloir le lui rappeler. Pendant ces deux jours, Dean avait traîné Sam jusqu'au repère de la Team Free Will qui avait été ravie de le revoir et Sam avait convaincu Dean de se rendre à l'immense bibliothèque qu'il y'avait au centre de la ville. Ils y'avaient passé des heures au grand désarroi de l'aîné qui, malgré tout, était attendri par les étoiles qu'il voyait danser dans les yeux de son cadet à la simple vue des bouquins. Ils avaient évoqué des souvenirs d'enfance avant de parler d'avenir, Sam essayant de convaincre son frère de réfléchir à ce qu'il voulait vraiment faire – parce qu'il savait très bien que «serveur n'a jamais été ton premier choix de carrière et non Dean, laisse-moi finir», qu'il savait aussi pourquoi il l'avait fait, en était reconnaissant mais ne voulait pas que son frère passe à côté de sa vie pour lui offrir la sienne. Ce à quoi Dean avait répondu par un «La ferme.» révélateur.

Ce soir-là, après un dîner frugal, les deux frères s'étaient installés dans le canapé de l'aîné dont les pensées vagabondaient vers ce matin-là où il s'était réveillé, Castiel entre ses bras, à mille lieues de l'émission obscure qu'avait trouvée Sam. Il se retenait depuis une bonne demi-heure de prendre son téléphone qui avait vibré plusieurs fois successives. Mais il ne voulait pas discuter avec Cass devant son frère, au risque de lui rappeler la raison de sa venue. Il ne commenterait pas non plus la raison pour laquelle son cerveau avait associé n'importe quelle vibration avec Castiel. Plus le temps passait et moins il était certain de vouloir aborder le sujet de ses sentiments avec son cadet. Sans doute parce que cela les rendrait plus réels. Ils étaient très bien enfermés au fin fond de l'esprit de Dean. Tant qu'il ne les mentionnait pas, ils n'existaient pas, pas vraiment et le risque d'être rejeté était quasi-nul.

Alors que l'émission continuait de défiler sous ses yeux inattentifs, une nouvelle vibration le fit se tendre inconsciemment. Au même moment, Sam se leva du canapé.

– Je vais aux toilettes, annonça-t-il et Dean hocha la tête en prétendant être passionné par l'écran. Il n'était pas certain d'avoir convaincu Sam mais au moins ce dernier s'abstint de tout commentaire.

À peine Sam eut-il disparu qu'il dégainait son portable et se jetait littéralement sur la notification.

Ven 8/12 – 20h34 – Reçu – Deeeeeeeeeeaaaaan

Ven 8/12 – 20h34 – Reçu – Je m'ennuie…

Ven 8/12 – 20h34 – Reçu – Et j'aime bien t'écrire quand je m'ennuie

Ven 8/12 – 20h35 – Reçu – Enfin, pas que quand je m'ennuiz. En fait, j'aime tecrire tout le tzmps

Ven 8/12 – 21h07 – Reçu – Pouquoi tu rzponds pas?

Dean fronça les sourcils. Est-ce que Cass…

Ven 8/12 – 21h09 – Envoyé – Est-ce que t'es bourré?

Dean fixa son écran en attendant la réponse de Cass parce que l'hypothèse qu'il venait d'émettre était hautement improbable. «Castiel» et «bourré» ne pouvaient pas se retrouver dans la même phrase. Encore moins à une heure aussi peu tardive de la soirée. Ça n'était pas tant qu'il n'imaginait pas Cass capable de s'amuser un peu, c'était surtout qu'il était certain que le doctorant resterait toujours raisonnable. Il ne boirait jamais plus que sa limite, sauf peut-être, s'il y'était forcé par un pari stupide et attaqué sur son courage ou une autre de ses qualités s'il refusait… Un coup qu'il imaginer sans mal monté par Meg.

Ven 8/12 – 21h09 – Reçu – Non.

Ven 8/12 – 21h09 – Reçu – Oui?

Ven 8/12 – 21h10 – Reçu – Je ssais pas

Dean resta pantois, incapable de répondre. Il avait du mal à se figurer son ami assez alcoolisé pour être incohérent à ce point. Au point de ne pas être capable de témoigner de son état.

Ven 8/12 – 21h10 – Envoyé – Est-ce que ça va?

Ven 8/12 – 21h10 – Reçu – Oui

Ven 8/12 – 21h10 – Reçu – Pourquoi?

Dean se mordit la lèvre. Évaluer l'état de Castiel à distance allait vite devenir compliqué.

Ven 8/12 – 21h11 – Envoyé – Non, c'est pas ce que je voulais dire, Cass.

Ven 8/12 – 21h11 – Envoyé – Est-ce que tu te sens nauséeux? Est-ce que tu as la tête qui tourne? Est-ce que tu respires bien?

Dean se mordit la lèvre, ses entrailles tordues par un mélange d'inquiétude et de malaise. Inquiétude parce que Cass était peut-être dans un sale état et malaise parce qu'une partie de lui se doutait qu'il surréagissait peut-être un peu. Ça n'empêchait pas qu'il soit prêt à foncer jusqu'à sa voiture si nécessaire. Et à maudire sur dix générations quiconque avait eu l'idée stupide de faire boire Castiel ce soir, au risque de le mettre en danger. Et il n'était pas excessif, merci bien! Cette pensée eut le mérite de reléguer la partie honteuse de son cerveau bien au fond de ce dernier.

Ven 8/12 – 21h11 – Reçu – Je vais bizn, Dean. Ne t'inquiète pas.

Ven 8/12 – 21h11 – Envoyé – T'es torché, bien sûr que je m'inquiète, Cass.

Ven 8/12 – 21h11 – Envoyé – J'ai aucune envie que tu me fasses un coma éthylique.

Ven 8/12 – 21h12 – Reçu – Je ne pourrrais paq t'ecrirz si j'avais fait un coma zthylique

Dean sourit malgré lui. Le nœud dans son estomac qu'il n'avait pas eu conscience d'avoir jusqu'alors se desserra quelque peu. Castiel planait sans doute mais c'était moins inquiétant que ce qu'il avait imaginé. Il était incohérent, certes, mais pas assez pour que sa santé soit en jeu.

Ven 8/12 – 21h12 – Envoyé – Un point pour toi.

Ven 8/12 – 21h12 – Reçu – Eh, Dean ! Je crois que j'ai gagné le jeu!

De mieux en mieux. Est-ce que Castiel avait fait un jeu d'alcool? Meg était définitivement derrière tout ça.

Ven 8/12 – 21h13 – Envoyé – Quel jeu? Qu'est-ce que tu as fait?

Ven 8/12 – 21h13 – Reçu – Tu sais que Gabriel est venu me vpir?

Ven 8/12 – 21h13 – Reçu – Il a proposé un jeu.

Ven 8/12 – 21h13 – Reçu – Quand on perdait, on devait bpire un shot.

Ven 8/12 – 21h14 – Reçu – Le dzrnizr à etre encore debout a gagné. Gabriel est parti se coucher. Danss mon lit. Je criis qu'iil a oublie qu'il esr pas chee lui. Du coup j'ai gagnz?

Ven 8/12 – 21h14 – Reçu – Non?

Dean ne put s'empêcher d'émettre un rire étouffé. Il trouvait déjà Cass adorable en temps normal. Mais un Castiel bourré l'était encore plus. Il gardait toujours un peu de son sérieux habituel mais avec une certaine touche enfantine qui – et Dean ne l'avouerait jamais à haute voix – le faisait littéralement fondre. S'il n'était déjà pas complètement perdu, ce soir aurait signé sa mort.

Ven 8/12 – 21h14 – Envoyé – Félicitations, Cass. Tu as gagné une gueule de bois pour demain matin.

Ven 8/12 – 21h14 – Envoyé – Au fait, pense à me rappeler de dire quelques mots à ton frère le jour où je le rencontrerais.

Ven 8/12 – 21h15 – Reçu – Tu veux lui dire quii?

Ven 8/12 – 21h15 – Envoyé – J'hésite encore. Le remercier pour ce moment d'anthologie ou le frapper pour abuser ainsi de l'innocence de son petit frère.

Dean se mordit la lèvre. Il devrait parfois songer sérieusement à tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.

Ven 8/12 – 21h15 – Envoyé – Oups. Je devrais probablement supprimer ce message en espérant que tu ne te souviennes pas que je l'ai écrit.

Ven 8/12 – 21h16 – Reçu – Pourquoi?

Ven 8/12 – 21h16 – Envoyé – Tu ne risques pas d'aimer ça quand tu seras sobre, Cass.

Ven 8/12 – 21h16 – Reçu – Je trouve ça mignon, Dean.

Ven 8/12 – 21h16 – Reçu – Que tu t'inquiètes pour moi.

Dean sentit ses joues s'échauffer. Visiblement, Cass n'était pas assez torché pour oublier comment lire en lui sans effort, ce qui n'arrangeait en rien le premier, tout comme cette étonnante sincérité. Castiel semblait dire la moindre chose qui lui passait par la tête sous l'influence de l'alcool. Ce qui rendait cette conversation dangereuse, songea Dean. Il n'avait aucune envie d'apprendre quelque chose sur son ami si celui-ci n'aurait pas voulu qu'il le sache dans son état normal. Il devrait trouver un moyen de faire cesser cette discussion au plus vite, avant que Cass le regrette.

Ven 8/12 – 21h17 – Reçu – Mais du coup, comme Gzbriel dort, je m'ennuie. Et je n'arrivz pas a dormir

Ven 8/12 – 21h17 – Reçu – Et j'ai pense à toi.

Ven 8/12 – 21h17 – Reçu – Alors je t'ai ecrit.

Ven 8/12 – 21h17 – Reçu – Tu en as mis du temps à repondrz.

De nouveau, Dean sentit la chaleur envahir ses joues. Il était partagé entre l'envie de savoir pourquoi Cass pensait à lui dans ce moment-là et surtout de quelle façon il pensait à lui et celle de ne pas du tout vouloir savoir.

Ven 8/12 – 21h18 – Envoyé – Sam m'a séquestré devant la télé pour regarder une émission à la con. Je sais même pas de quoi ça parle.

Ven 8/12 – 21h18 – Envoyé – Bref, c'est pour ça que je te répondais pas.

Pendant un moment, Castiel ne se manifesta plus. Dean était partagé entre la brusque envie de l'appeler, simplement pour vérifier qu'il allait bien et celle d'abandonner la discussion où elle s'était arrêtée parce qu'il était simplement plus probable que Cass se soit endormi. Il hésita si longtemps qu'il n'eut pas le temps de se décider pour l'une ou l'autre des solutions.

L'écran de son téléphone venait de se rallumer.

Ven 8/12 – 21h23 – Reçu – Est-ce qu'il est aussi beau que toi?

Ven 8/12 – 21h23 – Reçu – Ton frère?

Dean sentit son estomac se tordre et la rougeur élire à nouveau domicile sur ses joues. Castiel ne l'avait jamais ouvertement complimenté sur son physique. Bien que ses regards ne parlent pour lui, il n'avait jamais rien dit qui laisserait sous-entendre qu'il n'était pas indifférent à son charme. Et même s'il était à moitié inconscient de ses paroles, il semblait sincère. Et Dean ne put s'empêcher de sourire comme un idiot, son cœur battant un peu trop vite pour que cela soit entièrement naturel. Et puis… cette longue hésitation avant de poser la question… était-ce parce que Castiel était encore assez cohérent pour se douter qu'elle était un peu étrange ? Il se souvint alors que le doctorant avait en fait déjà la réponse à celle-ci puisqu'il avait rencontré Sam à la librairie. C'est ce qu'il s'apprêtait à écrire quand son portable lui fut brutalement arraché des mains. Dean se redressa d'un bond pour voir Sam, un sourire victorieux aux lèvres, son bien entre les mains.

– Eh! fit-il en s'approchant de son cadet qui leva les bras pour l'empêcher de récupérer l'objet.

Saleté d'élan géant, songea Dean en se jetant sur son frère pour récupérer ce qui lui appartenait. Il avait été tellement plongé dans sa conversation qu'il n'avait pas vu Sam revenir. Il ne savait même pas depuis quand il l'observait taper frénétiquement sur son téléphone.

– Hey! C'est ma vie privée, Sam! siffla-t-il tandis qu'ils butaient contre la table de la cuisine à force d'avoir reculé.

Sam ricana pour toute réponse en tenant toujours le portable hors de portée de son aîné.

– Sam! geignit ce dernier.

– Oh non, tu t'en tireras pas à si bon compte! J'ai pas attendu dix minutes planté dans le couloir pour ne pas savoir ce qui te passionne tant.

Sam lui adressa un regard suspicieux tandis que son nez se fronçait dans une expression faussement dégoûtée.

– J'espère que c'est pas du sexting.

Dean détourna le regard, les joues en feu. Même bourré, Cass n'irait pas jusque-là. Du moins l'espérait-il. Pour sa dignité. Il secoua la tête. La probabilité était de toutes façons très faible. Sam finit par regarder l'écran du téléphone en le tenant toujours hors de portée de son frère et à mesure qu'il lisait les lignes écrites par Cass, un grand sourire étira ses lèvres. Dean détestait ce sourire.

– Je vais te laisser répondre à ça.

Et sans plus de cérémonie, Sam remit le portable entre les mains de son frère et s'enfuit dans le salon rejoindre le canapé et son émission. Dean n'était pas certain de vouloir savoir ce qui mettait son frère d'humeur aussi moqueuse. Et ce qui l'avait convaincu de lui rendre son téléphone sans faire trop de vague. Ça ne l'empêcha pas de maudire Sam sur dix générations.

Ven 8/12 – 21h24 – Reçu Je t'ai déjà dit que tu étais beau, Dean?

Ven 8/12 – 21h26 – Reçu – Dean?

Pendant un moment, Dean resta immobile. Son cœur battait la chamade et il sentait son bas-ventre se serrer dans une agréable sensation de chaleur. Qu'était-il censé répondre à ça? Parce qu'une part de lui voulait saisir sa chance et répondre au flirt de Cass mais une autre ne cessait de se répéter que c'était mal. Que ça serait abuser de la faiblesse temporaire du doctorant. Une autre, qu'il aimait beaucoup moins, lui disait que Cass parlait ainsi parce qu'il n'était pas dans son état normal et il ne voulait certainement pas montrer que ces mots-là ne le laissaient pas insensible.

Avec un soupir, Dean opta pour une solution entre les deux.

Ven 8/12 – 21h30 – Envoyé – Cass, on ferait mieux de reprendre cette discussion plus tard. Tu es bourré. Tu ne sais peut-être même pas ce que tu dis et tu vas le regretter. Ni toi ni moi ne voulons que les choses se passent de cette façon.

Ven 8/12 – 21h31 – Reçu – Mais je suis sérieux, Dean.

Un sourire étira ses lèvres, malgré lui.

Ven 8/12 – 21h31 – Reçu – Repose-toi, Cass. Je te promets de reprendre cette conversation demain. Crois-moi, tu préfèreras avoir décuvé pour ça.

Dean refusa de regarder la réponse de Castiel. Dans tous les cas, même s'il se faisait insistant, le jeune homme avait pris sa décision. Il ne pouvait pas faire ça à Cass. Il savait que cela gâcherait tout. Il n'était même pas certain que cela ne soit pas déjà le cas. Quand Castiel relirait leur échange demain matin, il serait sans doute trop gêné pour vouloir lui reparler. Tant pis, Dean l'y forcerait. Il ne le laisserait pas tomber, pas comme ça. Il voulait croire qu'ils étaient amis et une amitié ne se brisait pas pour quelque chose d'aussi stupide que des mots envoyés sous l'influence de l'alcool. Il sentit son portable vibrer alors qu'il rejoignait le canapé mais l'ignora. Il s'installa près de son frère et fit comme si de rien n'était en se forçant à se concentrer sur l'écran de la télévision mais c'était peine perdue. Ses pensées revenaient constamment à Castiel. Et il sentait le regard de Sam sur lui. Il l'ignora aussi.

Pendant deux minutes. Puis avec un soupir, il se tourna vers son cadet.

– Vas-y, crache le morceau.

– Est-ce qu'on va enfin parler de Castiel?

Dean détourna aussitôt la tête et baissa les yeux. Il aurait été fou de croire s'en tirer à si bon compte. Il aurait peut-être dû prétendre être fatigué et partir se coucher pour éviter cette conversation. Il n'était pas certain d'être prêt à aborder le sujet. Surtout après ce qu'il venait de se passer. Il avait toujours détesté parler sentiments. Mais n'était-ce pas pour cela qu'il avait contacté Sam de prime abord? Dean soupira de nouveau.

– Ok. De toutes façons tu me lâcheras pas tant que j'aurais pas dit ce que tu veux entendre.

Sam le contempla un instant.

– Donc tu es conscient… de tes sentiments pour lui?

Dean roula des yeux pour masquer à quel point la conversation le troublait.

– Je me suis dit que je pourrais m'accommoder d'une vie domestique avec lui, Sam. Je pense que c'est plutôt clair, là, non?

Sam se mordit la lèvre.

– Je veux dire… tu es sûr que tu ne t'emballes pas? Tu le connais depuis trois semaines, Dean.

Dean secoua la tête. Pour se donner contenance, il prit une gorgée de bière.

– J'ai jamais ressenti ça avant, Sam. Tu me connais. Les histoires d'un soir et ensuite je disparaissais. Jamais d'attaches. Ça n'allait jamais plus loin. Cass, c'est différent. Et depuis le début. Tu sais…je l'ai vu à travers la vitre du resto ce soir-là. Il se recoiffait.

Dean sourit.

– Il était tellement nerveux… J'ai cru qu'il attendait une fille. Je me suis dit qu'elle avait beaucoup de chance sur le moment, je veux dire… Même de loin, je le trouvais… je sais pas, Sam. Y'avait un truc. Et je sais que c'est con mais c'était juste impossible de pas le… ressentir. Mais tout ça, c'était rien comparé au moment où je l'ai vu, vraiment vu. J'ai eu l'impression… En fait je sais pas trop ce qu'il s'est passé dans ma tête. Y'avait juste comme un message d'erreur et j'étais incapable de fonctionner normalement. Tu sais que j'étais au bar ce jour-là? C'est Jo qui m'a forcé à y aller. Elle m'a dit un truc qui ressemblait à «Ta mâchoire va tomber si tu continues de le regarder comme ça. Va lui parler où je m'en charge.» Et tu la connais, tu sais qu'elle en est capable. Donc, je suis allé l'accueillir lui et sa famille mais j'étais paralysé. Incapable de lui dire quoi que ce soit, de faire comme d'habitude. Je te raconte pas comment j'étais nerveux… Putain, je sais pas si ça m'est déjà arrivé ce genre de truc… Le pire c'est que j'étais même pas sûr qu'il soit effectivement du même bord et il était toujours aussi nerveux. Il rougissait dès que j'étais dans les parages et je ne sais pas si c'est parce qu'il avait remarqué mon intérêt à son égard et que ça le mettait mal à l'aise ou qu'il n'était pas insensible lui non plus… ou qu'il avait juste peur que ça l'expose. J'étais complètement paumé ce soir-là. Je savais plus comment faire, tout ça parce qu'il m'a regardé. Plusieurs fois. C'est Jo encore qui m'a poussé à lui filer mon numéro. Enfin, elle a menacé d'aller le lui demander elle-même en précisant que j'étais trop lâche pour le faire moi-même, un truc dans le genre. Ce que je veux dire, c'est que j'ai jamais été comme ça, Sam. Et je crois que j'ai jamais si peu dormi que cette nuit-là.

Sam posa une main sur son épaule, son sourire toujours épinglé sur ses lèvres. Dean se demanda ce qui était le plus fort en cet instant. Le soutien de son frère ou son envie de se moquer.

– Quand il m'a envoyé un message le lendemain… j'étais tellement heureux. J'y croyais pas vraiment et j'avais tellement peur de faire un faux pas...

Cette fois, Sam ne put s'empêcher d'éclater de rire et Dean se rembrunit, baissant la tête pour masquer la rougeur de ses joues. Le pire étant qu'il savait exactement comment il sonnait et qu'il se trouvait franchement ridicule.

– Oh, ta gueule, hein.

Le rire de Sam redoubla.

Bitch.

Jerk, répondit Sam entre deux éclats de rire.

Il y'eut un instant de silence. Dean se mordit la lèvre mais se lança néanmoins.

– Est-ce que tu ressens tout ça pour Jess?

Sam ne répondit pas immédiatement, comme pour prendre le temps de trouver la bonne chose à dire.

– Ca m'a pris plus de temps qu'à toi mais… oui. Le sentiment est familier.

Ils échangèrent un sourire. Mais celui de Dean était quelque peu triste.

– Alors c'est plus grave que ce que je croyais, marmonna-t-il.

– Oh oui, tu es très malade, Dean…

L'intéressé souleva un sourcil, dubitatif.

– Ah et qu'est-ce que j'ai, Docteur? interrogea-t-il sur un ton grinçant.

– Une maladie incurable, je le crains, répondit Sam en imitant la voix monocorde des vieux savants. Ça s'appelle le coup de foudre. Vous êtes irrémédiablement amoureux, Dean Winchester.

Dean rougit furieusement et se saisit d'un coussin qui traînait près de lui avant de l'envoyer en plein dans la tête de son frère qui éclata de nouveau de rire. Sam venait de confirmer ses craintes. Et il ne savait pas vraiment quoi en penser. Dean ignorait s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise chose.

Sam riait toujours. Peu de temps après, Dean le rejoignit parce que malgré tout, la situation pourrait être pire. Il avait le soutien de Sam et c'était tout ce qui comptait.

– Est-ce que tu vas lui dire?

Dean se mordit la lèvre.

– J'en sais rien. J'ai très envie de me taire. Parce que je n'aurais pas à affronter son refus.

– Mais si tu ne dis rien, tu risques de passer à côté d'une belle histoire.

Dean roula des yeux.

– Bordel Sammy, on est pas dans une comédie romantique.

Sam renvoya le coussin à son aîné qui l'évita en se baissant. L'objet s'échoua contre la bibliothèque sur laquelle tangua la photo des deux frères que Castiel avait examinée avec tant de soin une semaine plus tôt, déséquilibrée par l'impact.

– Je suis sérieux, Dean. Et puis… il a l'air plutôt intéressé de ce que j'ai vu.

Dean détourna le regard. Il savait très bien de quel genre de sourire le gratifiait son petit frère.

– Je préfère attendre pour l'instant.

Il y'eut un silence.

– Ok. Mais tu sais quoi? J'aimerai bien le rencontrer ton Castiel. Je veux dire, vraiment le rencontrer.

Dean lança à son frère une œillade suspicieuse. Sam leva une main et ferma les yeux d'un air solennel.

– Promis je ne vous enferme pas dans une pièce jusqu'à ce qu'il te saute dessus.

Dean haussa un sourcil. Sam soupira mais continua, sa main toujours en l'air.

– Et je ne ferai aucun sous-entendu qui pourrait indiquer à quel point tu es raide dingue de lui.

Dean prit soin de bien fusiller son cadet du regard.

– Et je t'interdis d'acheter du gui, Sam, c'est clair?

Son appartement était bien assez décoré, merci bien. Le sapin miniature qu'il avait déniché il y'a quelques jours était largement suffisant. La bouche de Sam se tordit dans un rictus que Dean ne fut pas capable de cataloguer mais il acquiesça.

– Je lui dirai à l'occas'.»

Sam lui serra l'épaule quelques secondes, avant de se reconcentrer sur l'émission. Une dizaine de minutes plus tard, Dean ressortit discrètement son portable.

Ven 8/12 – 21h33 – Reçu – D'accord.

Ven 8/12 – 21h33 – Reçu – Bonne nuit, Dean.

Ven 8/12 – 21h34 – Reçu *emoji coeur*

Dean sourit, le cœur battant. Il hésita un instant mais les mots de son frère tournaient trop fort et trop vite dans son esprit. Alors il se laissa le droit d'espérer.

Ven 8/12 – 22h06 – Envoyé – Bonne nuit, angel. *emoji coeur*


Castiel se réveilla avec le mal de tête le plus lancinant qu'il ait jamais connu. Il ne sut pas trop s'il avait gémi ou grogné en portant les mains à son crâne douloureux avant d'ouvrir les yeux. Il les referma aussitôt. La lumière du matin venait de lui agresser la rétine. Il replongea la tête dans son canapé – comment s'était-il endormi là déjà? – en continuant d'émettre des sons qui ne s'apparentaient à aucune syllabe d'aucune langue dont il avait connaissance. Peu à peu, des bribes de la veille lui revinrent et Castiel sentit la honte le submerger. Il se souvenait vaguement avoir pris son portable pour parler à Dean.

Et il avait peur, très peur de ce qu'il avait pu lui dire.

«Gabriel, je te renie, siffla-t-il entre ses dents, sa voix plus étouffée encore par le tissu du canapé.

Il entendit des pas et un rire se rapprocher et leva faiblement la tête. Il entrouvrit un œil. La lumière lui fit mal mais il observa tout de même la silhouette de son frère qui se découpait dans son champ de vision. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu'il lui tendait un verre d'eau et une aspirine. En pestant contre ses muscles endoloris, Castiel se redressa et se saisit du remède qu'il fourra aussitôt au fond de sa gorge avant de vider le verre d'eau.

– Ca, cher frangin, lui dit Gabriel d'une voix forte – trop forte – c'est le signe que tu ne sors définitivement pas assez.

– Tais-toi, grommela-t-il en se massant les tempes.

L'intéressé partit d'un grand rire.

– La gueule de bois te réussit vraiment pas, Cassie.

– Et c'est la faute à qui, hein?

Ça n'était pas comme si son frère aîné ignorait qu'il ne tenait absolument pas l'alcool. Gabriel rit de nouveau et rejoignit la cuisine. Sans le savoir, il venait de raviver une part de la mémoire de Castiel. Il était à peu près sûr que Dean lui avait parlé de quelque chose en rapport avec la gueule de bois hier soir.

Sachant qu'il le regretterait assurément, Castiel posa le verre sur la table du salon – encore envahie par les verres à shot – qu'il n'était même pas certain de posséder, non, décida-t-il une seconde plus tard, il n'en avait pas. C'était ça que dissimulait la fameuse poche en plastique de Gabriel – et saisit son téléphone. Il ouvrit l'onglet de messagerie et entreprit de relire sa conversation de la veille avec Dean.

Et plus il la faisait défiler sous ses yeux, plus il se sentait se liquéfier de honte. Plus jamais il ne reparlerait à Dean, c'était certain. Sauf s'il voulait mourir d'embarras. Il avait dit des choses… pas qu'il ne les pensait pas mais il ne voulait pas…

Pas comme ça. C'était exactement ce que Dean lui avait dit. Et Dean… il avait été si prévenant. Il aurait pu profiter de la situation mais il avait fait tout le contraire. Il l'avait contraint à se taire. Était-ce pour l'empêcher de se couvrir un peu plus de honte ou parce qu'il ne voulait pas entendre ces mots-là?

Bonne nuit, angel.

Le cœur de Castiel lui donnait l'impression de vouloir s'échapper de sa poitrine. Ce surnom ne pouvait pas être anodin, n'est-ce pas? Ou bien Dean se moquait-il de lui? Il n'était pas comme ça, Castiel en était certain. Alors pourquoi cette dernière salutation la veille au soir?

Il sursauta quand son portable vibra de nouveau.

Sam 9/12 – 11h47 – Reçu – Tu comptes me faire la tête encore longtemps, Cass?

Sam 9/12 – 11h47 – Reçu – Je sais que tu lis mes messages.

Sam 9/12 – 11h47 – Reçu – Et tu as probablement relu notre conversation d'hier.

Castiel resta figé devant son écran. Il ne voulait pas répondre. Il ne devait pas répondre. Et il voulait lui répondre en même temps. Désespérément. Était-ce des restes de l'alcool qu'il avait bu la veille qui le rendaient si incohérent ?

Sam 9/12 – 11h49 – Reçu – Allez, Cass, réponds.

Sam 9/12 – 11h49 – Reçu – S'il te plaît.

Ce dernier message eut raison de l'abstinence de Castiel. Tant pis. Dean semblait prêt à lui parler. Et puis il lui avait promis une conversation. Il ne voulait pas fuir loin de lui et de ses paroles embarrassantes. Castiel laissa échapper un soupir et envoya rapidement sa réponse, de peur de se rétracter à nouveau.

Sam 9/12 – 11h51 – Envoyé – Je ne te fais pas la tête.

Sam 9/12 – 11h51 – Envoyé – Je n'aurais juste jamais dû te dire toutes ces choses. Je suis désolé, Dean.

Castiel se mordit la lèvre inférieure en attendant la réponse de Dean.

Sam 9/12 – 11h52 – Reçu – Parce que tu ne les pensais pas?

Le jeune homme se demanda si la voix de Dean aurait sonné déçue s'ils avaient été face à face. Cette pensée lui rappela à quel point ses rendez-vous avec le jeune homme lui manquaient. À quel point, tout simplement, il lui manquait. Son estomac se noua. Avait-il tout gâché? Il s'empressa de répondre.

Sam 9/12 – 11h53 – Envoyé – Non.

Et il détestait tellement lui mentir… Mais il avait si peur… Et pourtant... Dean méritait de connaître la vérité. De toutes façons, si les choses étaient déjà fichues, le lui dire ne changerait rien. Et puis peut-être, peut-être s'il était chanceux, que Dean espérait qu'il pense vraiment tout ce qu'il avait dit.

Sam 9/12 – 11h53 – Envoyé – Si…

Sam 9/12 – 11h53 – Envoyé – Je ne voulais vraiment pas te les dire dans ces conditions, c'est tout.

Castiel sentit une goutte de sang perler sur sa lèvre inférieure qu'il n'avait pas cessé de mordre, trop nerveux pour s'en rendre compte.

Sam 9/12 – 11h54 – Reçu – Je ne t'en veux pas, tu sais.

Sam 9/12 – 11h54 – Reçu – Et puis… tu étais peut-être trop bourré pour t'en rendre compte, mais j'étais assez réceptif à ce que tu m'as dit.

Sam 9/12 – 11h54 – Reçu – Et j'étais sobre, MOI.

Castiel piqua un fard. Son cœur voulait de nouveau s'échapper de sa cage thoracique. Et peut-être était-ce sa gueule de bois mais il avait l'impression d'entendre le sang pulser à ses tempes. Est-ce que Dean essayait vraiment de lui faire comprendre…

Sam 9/12 – 11h55 – Envoyé – Ce n'est pas très fairplay, Dean.

Sam 9/12 – 11h55 – Reçu – Oh, allez quoi. Avoue que c'est plutôt marrant.

Castiel secoua la tête, désabusé. Mais quelque part dans ses entrailles, son stress s'évaporait. Dean était comme avant. En fait, son comportement n'avait pas changé une seconde. Castiel était simplement trop sous tension pour s'en être aperçu plus tôt.

Sam 9/12 – 11h56 – Envoyé – Pour toi, sans doute. Pour moi, c'est juste très embarrassant.

Sam 9/12 – 11h56 – Reçu – *smiley qui pleure de rire*

Sam 9/12 – 11h56 – Envoyé – Ce n'est VRAIMENT PAS drôle, Dean.

Même si un sourire étirait ses lèvres. Une question lui vint soudain à l'esprit.

Sam 9/12 – 11h57 – Envoyé – Dean? Est-ce qu'on est… bien? Je veux dire… Rien n'a changé, si?

Sam 9/12 – 11h57 – Reçu – Cass, t'as rien gâché. Je ne vais pas renoncer à notre amitié parce que ton frère t'a forcé à boire.

Sam 9/12 – 11h57 – Reçu – Et puis en ce qui concerne un potentiel changement… c'est à toi de voir comment tu veux que les choses évoluent. Parce que c'est très clair en ce qui me concerne.

Castiel ne put empêcher son cœur de battre plus vite aux mots de Dean. Il voulait tellement croire qu'il les interprétait bien…

Sam 9/12 – 11h58 – Envoyé – Qu'est-ce que tu veux dire?

Sam 9/12 – 11h58 – Reçu – On n'aura pas cette conversation par SMS, Cass.

Sam 9/12 – 11h58 – Reçu – Ecoute, si tu veux absolument te faire pardonner ton «moment embarrassant», il y'a peut-être un truc. Et ça nous permettrait de régler tout ça.

Castiel fronça les sourcils.

Sam 9/12 – 11h59 – Envoyé – Et quoi donc?

Sam 9/12 – 11h59 – Reçu – Accepte un autre rendez-vous.

Cette fois, son cœur loupa un battement. Castiel était certain de n'avoir jamais tapé aussi vite une réponse que ce jour-là.

Sam 9/12 – 11h59 – Envoyé – Je crois que je peux faire ça. Quand?

Sam 9/12 – 11h59 – Reçu – Ce soir, si tu es libre.

Sam 9/12 – 12h00 – Envoyé – Ca peut s'arranger. Mais ça sera sans alcool si tu veux bien. je veux être sobre cette fois-ci.

Sam 9/12 – 12h00 – Reçu – Ok. *smiley qui pleure de rire*

Sam 9/12 – 12h00 – Envoyé – Et je t'invite.

Sam 9/12 – 12h00 – Reçu – Cass…

Sam 9/12 – 12h00 – Envoyé – C'est non négociable.

Sam 9/12 – 12h00 – Reçu – Ok, ok. D'accord. Tu m'invites. Et c'est sans alcool.

Sam 9/12 – 12h01 – Reçu – N'empêche que c'est dommage…

Sam 9/12 – 12h01 – Reçu – Parce que tu dis des choses VRAIMENT intéressantes quand tu es bourré. *smiley qui tire la langue*

Castiel rougit brusquement. Dean savait exactement où appuyer quand il s'agissait de flirter avec lui et s'il s'en sentait flatté, la présente situation le mettait toujours aussi mal à l'aise. Il préféra ignorer la remarquer et demander autre chose.

Sam 9/12 – 12h01 – Envoyé – Je ne veux pas t'imposer quoi que ce soit… On peut trouver autre chose si tu préfères.

Sam 9/12 – 12h02 – Reçu – C'est parfait, Cass.

Sam 9/12 – 12h02 – Envoyé – Très bien. Je t'enverrai l'adresse.

Castiel sentit soudain le dossier de son canapé s'affaisser et il eut tout juste le temps de mettre son portable en veille. Gabriel venait de s'y appuyer et l'observait avec un immense sourire aux lèvres.

– A qui est-ce que tu écris? demanda-t-il.

– Personne, répondit Castiel en détournant le regard, ses joues rougissant plus encore malgré lui.

– Ah ah! fit Gabriel d'un ton triomphant et Castiel maudit son rougissement incontrôlable qui ne manquait jamais une occasion de le trahir. Tu ne m'avais pas dit que tu avais une petite copine, Cassie.

Soudain le portable vibra et s'alluma de nouveau, affichant la réponse de Dean. Castiel retourna le téléphone pour empêcher Gabriel de voir quoi que ce soit. Il avait l'impression que son visage brûlait.

– «Dea», fit ce dernier avant de porter un index pensif à son menton. Hmm… Dea, Dea, Dea… Oh! Deanna, c'est ça?

Pour toute réponse, Castiel détourna encore le regard, coinçant son portable entre ses cuisses au cas où Dean ne se décide à lui envoyer un autre SMS. Il croisa ensuite ses bras sur sa poitrine et resta obstinément muet. Il ne pouvait décemment pas dire à son frère qu'il devrait enlever deux N et un A à son hypothèse. Il l'avait dit à Balthazar, mais il n'était pas encore prêt à le révéler au reste de la famille. Et puis Dean et lui n'étaient même pas... Il savait aussi que le silence ne l'aiderait à rien avec Gabriel. Ce dernier venait d'ailleurs de contourner le canapé pour lui faire face.

– Cassiiiiiie?

– Je n'ai pas de petite amie, Gabriel.

– Mais bien sûr! Et tu vas me dire que c'est un ami qui te fait rougir comme ça?

Pour toute réponse, Castiel fusilla son frère du regard avant de détourner les yeux. Considérant la conversation comme close, il se détourna et déverrouilla de nouveau son téléphone pour consulter le dernier message de Dean.

Sam 9/12 – 12h02 – Reçu – A ce soir, Cass.

Un sourire étira ses lèvres. Et tant pis si Gabriel le voyait. Il ne pouvait pas le retenir.

Sam 9/12 – 12h07 – Envoyé – A ce soir, Dean.

Quand il se retourna, Gabriel l'observait de nouveau avec son satané sourire. Castiel n'était pas d'un naturel violent. Mais parfois, il avait juste envie de faire disparaître ce fichu rictus du visage de son frère. À coups de poing.

– Tu la revois quand? demanda celui-ci d'un ton moqueur.

Castiel considéra l'idée de ne pas répondre. Parce que le faire serait avouer qu'il avait effectivement quelqu'un en ligne de mire et d'une part, il voulait garder cette relation pour lui pour le moment, et d'autre part, il n'avait aucune envie que Gabriel croie que Dean était une fille. S'il devait lui en parler, il voulait que ce soit de façon honnête. Pas en mentant pour mieux plaire à sa famille. Il préféra opter pour un entre-deux. Il secoua la tête, histoire de faire comprendre à son frère qu'il le fatiguait.

– C'était simplement un ami qui m'a invité à sortir ce soir.

Le sourire de son frère s'agrandit si c'était possible. Castiel roula des yeux. Si l'aîné ne dit rien, il entreprit pourtant d'ébouriffer les cheveux déjà désordonnés de Castiel qui protesta en se contorsionnant pour lui échapper mais ce fut peine perdue, avant de se lever du canapé.

– Je suis content pour toi, petit frère.»

Castiel roula de nouveau des yeux pour faire bonne mesure mais décida de laisser couler pour cette fois. Gabriel pouvait bien croire ce qu'il voulait tant qu'il le gardait pour lui.


Dean gara l'Impala à quelques rues de l'adresse que lui avait envoyée Castiel. Il éteignit le moteur et les feux et attendit quelques secondes. Le silence dans l'habitacle était assourdissant. Il n'était pas vraiment prêt à sortir, pas encore. Il savait que quelques minutes ne le mettraient pas en retard et il en avait grandement besoin pour reprendre contenance.

Quoi qu'il se passerait ce soir, sa relation avec Castiel en serait changée. S'il avait de la chance, elle irait dans le sens qu'il désirait ardemment qu'elle aille. Dans d'autres cas… le meilleur scénario restait celui où ils s'en tenaient à une amitié purement platonique. Il lui faudrait du temps, mais Dean s'y ferait. Il préférait une amitié avec Cass plutôt que rien du tout. Le pire scénario était celui où Cass prenait peur ou ne ressentait pas la même chose que lui et décidait de cesser leur relation. Une partie de lui qu'il voulait croire rationnelle lui murmurait que c'était hautement improbable après ce qu'il s'était passé la veille mais Dean n'y pouvait rien. Il n'arrivait pas à croire à sa chance, au potentiel miracle, celui que Cass veuille bien de lui.

Dean secoua la tête et prit une grande inspiration. Castiel lui avait dit un jour qu'ils devaient cesser de se mettre la pression. Il allait respecter cet engagement, peu importait la valeur que revêtait cette soirée à ses yeux. Il abaissa le miroir et observa son reflet. En y contemplant son image, il eut l'impression que sa nervosité était aussi visible qu'un panneau en lettres lumineuses dans la nuit noire. Dean soupira et passa une main dans ses cheveux, les décoiffant au passage. Après un instant de réflexion, il déboutonna légèrement sa chemise blanche, lissa le tissu de son pantalon noir et secoua la tête.

«Tu es ridicule, Dean Winchester, s'admonesta-t-il.

Et en saisissant sa veste, Dean sortit les clefs du contact et quitta la voiture. Il était presque sûr qu'il serait capable de s'enfuir en prétextant une gastro fulgurante s'il ne le faisait pas maintenant. Il verrouilla le véhicule et s'éloigna de celui-ci à grands pas avant de rejoindre l'adresse que Castiel lui avait indiquée.

Il fit faire à son regard un rapide état des lieux. Il savait que Castiel l'avait invité dans un restaurant. Il n'eut pas le temps de s'interroger plus avant.

– Bonsoir Dean.

Il sursauta et se retourna pour faire face à Castiel. Ce dernier lui souriait d'un air à mi-chemin entre la timidité et une certaine tendresse, drapé dans son éternel trench coat. Dean lui sourit en retour et le détailla, comme à chaque fois qu'il le revoyait. Il ne se lasserait jamais de le regarder. Ses prunelles bleues, magnifiques, ses cheveux bruns en bataille, ses rides discrètes aux coins de ses yeux quand il souriait…

– Cass.

Leurs regards se croisèrent. Le cœur de Dean rata un battement. Pendant quelques secondes, il ne put détacher ses yeux de ceux de Cass. Ce fut ce dernier qui rompit l'instant, mais il sembla le regretter.

– Tu me suis?

Dean acquiesça et emboîta le pas à Castiel. Bientôt, ils marchaient côte à côte, en silence. Dean lança un regard en coin au doctorant. Il se demanda si lui aussi était nerveux. Ce qu'il attendait de cette soirée. Et puis ses interrogations furent soudain balayées quand il reconnut la rue dans laquelle ils s'engageaient. Dean haussa un sourcil.

– Cass, est-ce que tu m'emmènes où je pense que tu m'emmènes?

Un sourire se dessina sur les lèvres de Castiel. Dean sentit les battements de son cœur s'accélérer. Et c'était un simple sourire, c'était profondément idiot. Castiel ne répondit pas et se contenta de le guider toujours plus près du restaurant où Dean travaillait. Avant qu'ils ne l'atteignent, Dean saisit le poignet de Castiel et le fit se tourner vers lui.

– Je peux te demander pourquoi?

Castiel détourna les yeux et regarda le bout de ses pieds. Dean attendit, entravant toujours son bras.

– Je me disais… c'était sans doute idiot mais… c'est là que nous nous sommes rencontrés et je…

Dean sourit. Son cœur battait la chamade et il donnerait tout pour sentir le pouls de Cass à travers l'épaisseur du trench coat. Ce choix n'était pas anodin, il voulait y croire. Il serra un peu plus fort les doigts sur le poignet du doctorant qui releva la tête. Il sembla se détendre en voyant le sourire de Dean.

– J'espère juste que Jo ne travaille pas aujourd'hui, je vais en entendre parler pendant des mois sinon.

Castiel esquissa un rictus amusé et entreprit de réduire la distance qui les séparaient de l'entrée du restaurant. Dean ne relâcha son poignet que lorsqu'ils y entrèrent. Par chance, Jo n'était pas là et le serveur qui les conduisit à leur table était une nouvelle recrue que Dean ne connaissait pas. Il n'était pas certain de vouloir mettre tous ses collègues au courant de ce qu'il faisait de ses soirées.

Quand Castiel retira son trench, Dean remarqua qu'ils portaient sensiblement la même tenue. Un sourire lui échappa.

Pendant un moment, ils ne dirent rien, se contentant de regarder la carte. C'était en vérité surtout pour Castiel car Dean la connaissait par cœur. Il en profita pour l'observer. Ses yeux défilaient sur le menu, sautant d'une ligne à l'autre et par moments, Cass se mordait la lèvre. Le geste était inconscient mais il réveillait une intense chaleur dans le bas-ventre de Dean.

Finalement, Castiel releva la tête et Dean baissa la sienne à temps, sentant le rouge lui monter aux joues. Combien de temps avait-il passé à reluquer Cass? Il jeta un œil à son ami et le vit se reconcentrer sur la carte, un léger sourire aux lèvres. Il ne sut comment l'interpréter.

Quelques secondes plus tard, il sentit un pied contre le sien. Dean redressa brusquement la tête et adressa une œillade intriguée à Cass. Il le regardait. Droit dans les yeux. Son pied n'avait pas bougé. Était-ce vraiment intentionnel? Dean était perdu, paralysé. Il n'avait aucune idée de comment réagir. D'habitude, il ne se sentait pas si impuissant. C'était étrange. D'habitude, il aurait remonté son propre pied contre la cheville de Castiel.

Le serveur vint le sauver de la situation en prenant leur commande. Comme promis, ils ne demandèrent pas d'alcool et se contentèrent d'annoncer leurs plats tandis que le serveur disparaissait les transmettre en cuisine. Une minute passa sans qu'ils ne disent rien, Dean sentant toujours le membre de Castiel contre le sien, incapable de le regarder tant il se sentait fébrile. Il toussa nerveusement.

– Au fait… hum… mon frère aimerait te revoir avant de repartir en Californie. Pour faire connaissance.

– Vraiment?

– Ouais.

Dean agrémenta sa réponse d'un sourire engageant.

– J'en serai ravi.

Dean se mit à regarder la table et ce fut une grossière erreur. Ils y avaient tous les deux posé leurs mains et il sentait maintenant la distance immense qui les séparaient, la sienne attirée comme par un aimant par celle de Castiel tandis qu'il réprimait à grand-peine l'envie de s'en saisir. Cass et lui devaient d'abord discuter de l'avenir de leur relation. Il n'avait pas le droit de faire ça sans avoir éclairci les choses.

– Alors tu pourrais venir demain…

Si tu veux encore me voir après ce que je t'aurais dit… songea-t-il sans pour autant le signifier à voix haute. Castiel hocha la tête avant de se servir un verre d'eau. Dean prit une grande inspiration. Il savait qu'il n'aurait pas longtemps le courage d'aborder le pourquoi de ce rendez-vous s'il ne le faisait pas maintenant.

– Cass, je t'avais promis une explication.

Il le vit déglutir et se mordre la lèvre avant de se pencher légèrement dans sa direction. Leurs regards se croisèrent de nouveau et Dean puisa dans ces iris bleus la force d'aller au bout de ses pensées. Il inspira de nouveau et se lança.

– Quand je t'ai donné mon numéro ce jour-là… je… euh… je…

Dean se faisait l'effet d'un parfait idiot, incapable d'aligner deux mots. Il aurait vraiment dû préparer ses paroles avant de rejoindre Cass. Il se força à plonger un peu mieux son regard dans celui de Castiel. Son cœur battait à se rompre. Il décida qu'il valait mieux se montrer honnête, sans se cacher derrière ses habituelles plaisanteries pour masquer à quel point la situation le rendait nerveux. Il était de toutes façons incapable de formuler le moindre mensonge dans cette situation.

– Je t'ai donné mon numéro parce que tu me plais, Cass. Beaucoup. Depuis le moment où je t'ai aperçu.

Castiel baissa les yeux. Mais malgré cela, Dean put voir qu'il rougissait. Son cœur s'emballa de nouveau. Il ne trouvait rien de plus adorable que Castiel rougissant.

– Et ensuite… reprit-il quelques secondes plus tard et Cass le regardait à nouveau. Ensuite on a commencé à parler et je… tout était tellement… irréel. Je veux dire, Cass… je veux dire que j'ai jamais rencontré quelqu'un avec qui je pouvais me permettre d'être complètement moi-même, avec qui je me sentais à l'aise pour le faire. Et en plus de ça, tu es tellement… tu es tellement de choses que je ne sais même pas par quoi commencer.

Dean marqua une nouvelle pause, le temps de s'éclaircir la gorge. Ce fut à son tour de détourner le regard. Il observait le fond de son assiette vide et ce fut sans induire un seul contact visuel qu'il acheva son discours. Il ne sut d'ailleurs jamais où il en trouva le courage.

– Tu m'as… bouleversé, Cass… Avec toi, s'il doit se passer quelque chose, je… je veux pas juste d'une histoire d'un soir. Et Dieu sait combien cela me terrifie.

Dean releva doucement les yeux. Castiel l'observait, silencieux, impénétrable. Le jeune homme déglutit.

– Je ne te demande rien. Je ne te forcerai à rien et si tu ne veux pas de ça, je comprendrais et on en restera là. D'ailleurs, t'aurais sûrement raison parce que j'aurais sûrement des moments de panique, je serais pas facile à vivre et…

Une main sur la sienne l'interrompit dans son monologue mais Dean ne se sentit pas capable de relever la tête pour regarder Castiel.

– Je sais juste que je ne veux pas te voir disparaître de ma vie même si tu n'y seras pas comme j'aimerais que tu le sois. Et si tu as besoin de temps… je… je t'en laisserai. Tant que tu restes dans ma vie, je serai heureux. Je voulais juste que tu saches ça.

La prise sur sa main s'intensifia mais Dean ne put pas plus le regarder qu'il n'en avait été capable quelques secondes plus tôt. Malgré ce qu'il affirmait, si l'attirance de Castiel à son égard n'avait été que passagère, seulement physique, s'il avait changé d'avis en découvrant qui Dean était réellement, s'il ne ressentait pas la même chose que lui – pas avec la même intensité – il en souffrirait. Mais il était sérieux. Il ne voulait pas voir Castiel disparaître de son existence. Il y avait pris une trop grande place.

Soudain, les doigts du doctorant se resserrèrent sur les siens. Dean releva la tête. Castiel ne le regardait pas, les lèvres pincées dans une expression timide, les yeux rivés sur ses doigts recouvrant ceux de Dean.

– Je pensais que c'était plutôt clair que tu me plaisais aussi, Dean. Au moins depuis hier soir. Et pas seulement physiquement comme j'aurais pu le laisser entendre. Ça… ça va bien au-delà de ça.

Dean ne put le retenir. Au moment où un poids immense disparaissait de ses épaules, il se mit à rire, soulagé. Cass lui lança un regard intrigué et pour toute réponse, il lui adressa un discret sourire en coin. Castiel rosit et le regard du doctorant quitta un instant le sien pour observer leurs mains.

– Dean… qu'est-ce que tu veux exactement?

Dean hésita un instant. Il avait été clair à son sens mais peut-être que Cass avait besoin de l'entendre. Peut-être que lui aussi avait du mal à croire que tout ceci soit possible. Le jeune homme se mordit la lèvre. Il avait beau vouloir tout ça de toute son âme, il avait encore du mal à l'admettre, même seul, dans l'intimité de son appartement.

Alors il prit plus fermement la main de Castiel dans la sienne et y déposa un baiser. Il la reposa presque aussitôt et sourit timidement.

– Ca, Cass.

Castiel sourit à nouveau et reprit sa main dans la sienne.

– Je crois que ça me plairait.

Le cœur de Dean rata un battement. Au même moment, le serveur revint avec leurs plats et Castiel dut lâcher sa main pour lui laisser la place. Il partit presque aussitôt sans demander son reste. Dean enfourna une bouchée de son plat avant de reporter son attention sur Cass.

– Tu sais… j'avais peur que tu dises quelque chose d'autre, murmura-t-il soudain. Après hier soir, je…

Dean sourit.

– Je n'ai pas vraiment l'habitude de rembarrer les mecs mignons qui me disent qu'ils me trouvent beau.

Castiel piqua un fard et Dean sourit, heureux de sa victoire. Il aimait beaucoup trop quand le visage de Cass se teintait ainsi. Ce dernier finit d'ailleurs par le foudroyer sans grande conviction du regard.

– Ça aurait tout aussi bien pu être une remarque purement objective parce que c'est un fait, Dean, tu entres complètement dans les standards de beauté actuels.

Dean éclata de rire et faillit s'étouffer avec la bouchée qu'il venait d'enfourner. Quand il put à nouveau parler, il essuyait une larme qui avait perlé au coin de son œil.

– Alors, celle-là, on me l'avait jamais faite… Me dire que j'étais objectivement beau.

Castiel intensifia la fausse colère qui sommeillait dans ses yeux ce qui ne fit que redoubler la force du rire de Dean.

– Et subjectivement alors? demanda-t-il sur un ton bas, enjôleur.

Castiel baissa les yeux.

– Tu l'es bien trop pour mon propre bien.

Dean masqua son sourire dans son verre d'eau.

– Si tu veux tout savoir, le sentiment est partagé, murmura-t-il tout bas et Castiel leva légèrement les yeux.

Leurs regards se croisèrent.

– Mais il n'y a pas que ça que j'aime chez toi.

– Vraiment?

Cette fois, le pied de Castiel remontait lentement le long de sa cheville. Dean se mordit la lèvre pour retenir le rictus qui voulait fleurir au coin de ses lèvres.

– Hmm. Je te ferai une liste un jour.

– Je pourrais faire la même chose.

Dean détourna les yeux, soudain mal à l'aise. Il détestait autant qu'il aimait quand Cass se mettait à pointer ses soi-disant nombreuses qualités.

– Tu ne le vois pas mais tu as beaucoup de qualités, Dean.

L'intéressé ne répondit pas et préféra prendre la dernière fourchette de son repas pour se donner contenance. Après cela, ils parlèrent de tout et de rien, des prochains cours que Cass donnerait à la fac, Dean avoua à demi-mot que depuis quelques temps, il considérait l'idée de quitter son job actuel pour faire autre chose.

– Et qu'est-ce que tu voudrais faire? avait interrogé Castiel.

La vérité, c'était que Dean n'en savait trop rien. Il avait passé tellement de temps à ne pas penser à tout ça parce qu'il n'en avait pas l'occasion parce que son frère était sa priorité qu'il n'avait aucune idée de ce qui pourrait lui plaire. Castiel lui avait assuré être certain qu'il trouverait. Ils s'étaient souri.

Il interrogea Castiel sur ses projets de recherche. Il lui dit qu'il allait se concentrer sur la genèse de la perception du catholicisme à l'époque actuelle, essayer de comprendre d'où venait la vision que l'on en a aujourd'hui, et surtout, d'où venait les dogmes qui la définissaient.

Ils parlèrent de Noël approchant, des cadeaux qu'ils feraient à leurs proches, du fait que Sam ne serait pas avec lui cette année. Cass laissa échapper quelque chose comme «si tu veux, on pourrait peut-être le passer ensemble» et Dean lui avait serré la main pour toute réponse, un grand sourire aux lèvres.

Ils n'avaient pas quitté le restaurant très tard. Ils marchaient dans la rue, silencieux. Dean ne voulait pas que cette soirée se termine. Soudain, une idée germa dans son esprit.

– Eh, Cass. Y'a un parc pas très loin d'ici. Est-ce que tu voudrais qu'on aille y faire un tour?

Castiel sourit.

– Avec plaisir.

Dean lui rendit son sourire et tourna au coin de la rue. Une dizaine de minutes plus tard, ils passaient l'entrée grillagée du parc. Quelques couples marchaient devant eux et ici et là, il y'avait des bancs occupés par un homme ou une femme, regardant le ciel de décembre. Dans le noir de la nuit, on ne distinguait que les vagues silhouettes des arbres éclairés par quelques réverbères tandis que l'herbe d'un vert brillant en journée semblait grise. À chacun de leurs pas, les gravillons du chemin qu'ils suivaient crissaient. Dean leva les yeux vers le ciel. Ici, on pouvait apercevoir quelques étoiles. Un sourire nostalgique étira ses lèvres. Il sentit le regard de Castiel sur lui.

– Ma mère m'avait appris à reconnaître les constellations quand j'étais petit. Ensuite, elle partait souvent pour le travail alors elle avait plus vraiment le temps.

Leurs épaules se touchaient. Et chaque effleurement envoyait de délicieuses décharges électriques dans tout son corps.

– Nick le faisait aussi, fit Castiel. Il adorait les étoiles. Tous les soirs d'été, il nous traînait tous les sept, mes frères et sœurs et moi pour nous montrer les constellations. On passait des heures, allongés dans l'herbe à essayer de deviner quelle était telle ou telle étoile. Dès qu'on se trompait, Nick nous donnait un gage.

Castiel sourit.

– C'était les meilleurs étés de mon enfance.

– J'allais en forêt avec Sam et on prétendait qu'on était Jared et Jensen, chassant un monstre en tentant de retrouver Jeffrey. Parfois, mon père nous rejoignait et on faisait la plus grande partie de cache-cache de l'univers sous fond de jeu de rôle.

Ils échangèrent un regard complice. Dean soupira. John n'avait pas toujours été si horrible avec lui. Tant que Dean avait tu ses «déviances», son père avait été un bon père.

Ils reprirent leur marche en silence. De temps à autre, Dean lançait de petits regards à Castiel et il sentait que Cass les lui renvoyait. Il avait aussi conscience de leurs mains proches, si proches l'une de l'autre et au fur et à mesure de leur balade, il avait comme l'impression qu'elles se rapprochaient plus encore. De temps à autre, c'était comme si elles s'effleuraient.

Et puis au bout d'un moment, il sentit un doigt s'enrouler autour de son auriculaire. Sans tourner la tête, Dean affermit l'étreinte. Une seconde plus tard à peine, les doigts de Castiel s'entrelaçaient aux siens. Sa main était chaude et douce. Dean songea qu'il ne voudrait plus jamais la lâcher. Il serra plus fort. Castiel le regardait, il le savait. Il tourna doucement la tête vers lui, croisa son regard et sourit.

Il leur fallut plus d'une demi-heure pour faire le tour du parc. Quand ils aperçurent de nouveau l'entrée, ils avaient les joues rougies par le froid. Ils quittèrent l'endroit sans délacer leurs doigts. Étrangement, Cass semblait se ficher qu'on puisse les voir. Dean était tout aussi oublieux du monde autour d'eux.

Ils flânèrent encore un moment dans les rues de la ville jusqu'à ce que la pluie ne les surprenne. Ils s'abritèrent sous une devanture d'un magasin depuis longtemps fermé, se serrant l'un contre l'autre plus que nécessaire tout en attendant que l'averse ne passe.

Quand la pluie se fut calmée, Dean ne demanda même pas à Castiel s'il voulait qu'il le ramène. Il les guida tous les deux jusqu'à l'Impala. Quand il eut démarré le moteur et prit la route, sa main droite posée sur le levier de vitesse, celle de Castiel vint timidement rejoindre la sienne. Et Dean sourit.


Le silence régnait dans l'habitacle, seulement rompu par les accords discrets d'une chanson de Led Zeppelin que jouait le lecteur de cassettes. Dean tapait distraitement la mesure sur le volant, son regard rivé sur la route. Castiel pouvait l'observer à loisir. Ses cheveux châtains dans lesquels quelques gouttes de pluie persistaient, illuminées de temps à autres par les réverbères des rues qu'ils traversaient. Ses yeux verts ornés de cils indécemment longs dans lesquels le doctorant aimait à se perdre. Ses lèvres charnues dont la simple pensée suffisait à réveiller un brasier dans ses entrailles. Le regard de Castiel suivit la courbe de son cou avant de se poser sur les doigts qui continuaient de danser sur le volant, au rythme de la musique. Ses propres doigts n'avaient pas quitté l'autre main de Dean et bien qu'il se demandât s'il le gênait, Castiel ne voulait pour rien au monde les retirer. Et Dean ne se plaignait pas. Il semblait même apprécier le contact physique. Était-ce parce qu'ils avaient éclairci les choses entre eux qu'ils se le permettaient à présent?

Peu de temps après, Dean faisait s'engager l'Impala dans la rue où habitait Castiel. La pluie tombait toujours. Il s'arrêta devant la porte de l'immeuble, éteignit le moteur et tourna la tête vers le doctorant. Celui-ci baissa brusquement la tête, contemplant sans les voir ses genoux, les joues rouges. Est-ce que Dean l'avait vu le reluquer?

– Merci, balbutia-t-il. Pour la soirée et pour m'avoir ramené.

– Il n'y a pas de quoi, répondit Dean et Castiel pouvait percevoir le sourire dans sa voix douce, presque tendre.

Il se risqua à le regarder et se perdit une nouvelle fois dans les émeraudes qui ornaient le visage du serveur. Il se força pourtant à s'arracher à sa contemplation et ouvrit la portière passager. Il s'apprêtait à saluer Dean mais ce dernier l'avait devancé en sortant à son tour. La pluie s'écrasait déjà sur leurs visages et Castiel se dirigea vers le perron de l'immeuble pour s'abriter. Dean et lui s'y pressèrent, leurs épaules se touchant tant l'espace était exigu. Ce qui n'aida pas le doctorant à garder la tête froide. Il avait une conscience accrue de la peau de Dean contre la sienne et ce, malgré les couches épaisses de vêtements qu'ils portaient.

– Merci à toi, dit finalement le jeune homme.

Il regardait le sol, les mains dans les poches et étrangement, Castiel ne l'avait jamais trouvé aussi désirable que lorsqu'il paraissait si vulnérable, incertain.

– Je… hum… Je n'ai pas passé une si bonne soirée depuis longtemps.

– Moi non plus, confessa Castiel, sans vraiment le regarder.

Il eut pourtant une conscience accrue des yeux de Dean qui lui brûlaient la nuque.

– Je… je vais rentrer, murmura-t-il finalement avant de monter une autre marche du perron. Il était contre la porte à présent. Bonne nuit, Dean.

L'intéressé lui sourit. Castiel s'appuya contre le battant de bois et observa Dean un instant. Leurs regards se croisèrent. Son cœur battait la chamade et Dean le fixait comme s'il était soudain subjugué par lui.

– J'ai tellement envie de t'embrasser… murmura-t-il soudain presque inaudible. [AN]

Le cœur de Castiel s'emballa encore. Son regard dévia un instant vers les lèvres de Dean. Il acquiesça doucement. Dean l'observa une seconde encore avant que son corps se retrouve pressé contre celui de Castiel et ses lèvres effleuraient timidement les siennes, telle une nuée de papillons qui déclenchèrent un véritable incendie dans ses entrailles. Dean se recula presque aussitôt et sourit de nouveau, presque gêné cette fois-ci. Castiel resta contre la porte, paralysé, incapable de faire quoi que ce soit, incapable d'analyser ce qui venait de se produire. Cela lui paraissait trop irréel. Trop beau pour être vrai. Il avait rêvé de ce moment pendant tant de temps...

– Bonne nuit, Cass, souffla Dean à voix si basse qu'il l'entendit à peine.

Il s'éloignait déjà. Castiel ne réfléchit même pas. Son corps prit le pas sur son cerveau, comme souvent quand Dean entrait dans l'équation et il se saisit de son poignet avant qu'il ne s'enfuie. Le jeune homme tourna la tête vers lui et Castiel ne put manquer la lueur d'espoir dans son regard, l'espoir qu'il ait en fin de compte mal interprété la réaction de Castiel. Doucement, le doctorant tira sur son bras. Dean ne se fit pas prier pour se rapprocher. Castiel plongea son regard dans le sien, le souffle subitement coupé. Pendant un moment, il ne fit que le regarder, son cœur battant la chamade, hésitant. Sa main entravait toujours le poignet de Dean qui l'observait, comme attendant qu'il agisse.

C'est ce qu'il fit. D'un geste doux, il attrapa la nuque de Dean et l'attira à lui. L'instant d'après, leurs lèvres se touchaient de nouveau et Castiel put enfin goûter pleinement à celles de son compagnon. Il sentit que Dean le poussait de nouveau en arrière pour l'appuyer contre la porte. Castiel le laissa faire. Le torse du jeune homme entra en contact avec le sien au moment même où il accentuait la pression sur la bouche de Castiel. Ce dernier entrouvrit les lèvres, comme par automatisme. Sa main avait déjà remonté la nuque de Dean, qui s'était couverte de chair de poule, pour fouiller dans les cheveux courts et humides de pluie. Le jeune homme s'était engouffré dans l'espace que lui avait offert Castiel et, timidement, sa langue était venue rencontrer celle du doctorant.

Quand Castiel rouvrit les yeux, rompant à regret le baiser, la main de Dean caressait sa joue. Un frisson irrépressible le parcourut et Dean sourit. Castiel imita son geste, incertain, laissant ses doigts glisser le long du visage de Dean qu'il sentit se tendre, comme électrifié. Il s'arrêta aussitôt et l'interrogea du regard.

– Non. Tout va bien, lui murmura-t-il d'une voix rauque avant de se pencher de nouveau vers lui pour lui voler un baiser.

Castiel se laissa aller contre la bouche de Dean, ses doigts courant le long de son cou, se posant à la naissance de son torse, là où disparaissait sous la chemise blanche le reste de sa peau. Il y apposa sa main à plat. Il sentait sous ses doigts le cœur de Dean qui battait à se rompre et, étrangement, à l'unisson avec le sien. Ils se séparèrent de nouveau et Dean appuya son front contre le sien.

– Si tu savais depuis combien de temps je rêve de faire ça…

– Qu'est-ce que tu attendais alors?

Dean rit doucement et son souffle s'échoua contre les lèvres de Castiel. Ses doigts caressaient distraitement son visage et il finit par passer une main dans ses cheveux comme pour les remettre en place. Castiel sourit. Il savait que c'était impossible – ses mèches avaient toujours été rebelles – mais cela n'empêcha en rien le feu de se réveiller dans ses entrailles.

– Tu sais que tes cheveux sont un véritable appel à la luxure?

Castiel adressa un regard interrogatif à Dean, un sourcil haussé en guise de question muette. Pour toute réponse, Dean se pencha de nouveau vers lui et approcha ses lèvres de son oreille, l'effleurant par la même occasion. Un frisson traversa Castiel de part en part tandis que Dean murmurait sur un ton incroyablement suave:

– Tu as toujours l'air de sortir du lit, si tu vois ce que je veux dire…

Il faisait soudain très chaud sur le perron et Castiel ne put résister à la tentation de tourner un peu la tête pour capturer les lèvres de Dean. Ce dernier ne se fit pas prier pour lui rendre son baiser avec passion. Quand il fut de nouveau libre de parler, Castiel proposa d'une voix presque brisée par le désir qui courrait dans ses veines:

– Tu… tu veux entrer?

Dean lui caressa le visage. Castiel frémit.

– Crois-moi, je… j'aimerai beaucoup. Mais je… mon frère m'attend… et hum… je ne suis pas sûr que si je reste…

Le sourire de Castiel s'agrandit face à la soudaine timidité de Dean. Et étrangement, c'était comme si les rôles s'étaient inversés car il se sentait d'humeur aussi joueuse que bravache ce soir-là. Alors il se pencha vers le jeune homme et comme lui un peu plus tôt, il approcha sa bouche de l'oreille de Dean qu'il sentit frémir au contact. Son souffle s'échoua contre la peau fine de l'appendice et Castiel ne put retenir son sourire de s'élargir plus encore.

– Tu as peur de commettre un péché? hasarda-t-il.

Il n'eut pas besoin de le voir pour savoir que Dean lui lançait un regard proprement abasourdi et il rit doucement. Il baissa légèrement la tête et ses lèvres entrèrent en contact avec la nuque de Dean qui tendit le cou aussitôt. Castiel ne savait pas trop comment le cran de faire cela lui était venu, mais il commença à déposer des baisers légers sur la peau qui lui était offerte. Dean cessa soudain de respirer et Castiel sourit contre son cou, heureux de l'effet qu'il lui faisait. Il le vit se mordre la lèvre, comme pour s'empêcher de lâcher un gémissement que le doctorant sentit résonner dans sa gorge.

– Oh putain, Cass, arrête! Je vais pas pouvoir partir sinon…

Castiel releva la tête et l'observa d'un œil faussement réprobateur.

– Ce serait si mal?

Dean lui rendit son regard, impassible, et Castiel se demandait comment il pouvait avoir l'air aussi calme considérant ce qu'il avait dit quelques secondes plus tôt.

– En temps normal, je t'aurais dit non. Mais Sam n'a vraiment pas besoin de savoir ce qu'on fait de nos nuits.

Dean agrémenta sa réponse d'un clin d'œil qui fit rougir Castiel. Dean en profita pour déposer un baiser papillon sur ses lèvres avant de faire de même le long de la joue de Castiel, remontant peu à peu jusqu'à sa tempe. Castiel se laissa aller contre lui et laissa échapper un soupir de contentement, ses joues toujours aussi rouges.

– Tu as perdu ta belle assurance, Cass? murmura Dean contre sa peau.

Pour toute réponse, il se contenta de lui adresser un «Mmh» très éloquent, fermant les yeux pour simplement apprécier la sensation du corps de Dean contre le sien. Il ne voulait pas que cet instant se termine. Il se sentait trop bien dans cette étreinte.

– Je suis désol…

Castiel l'interrompit d'un court baiser avant de lui renvoyer un regard aussi amusé qu'attendri.

– Je comprends, Dean. Ne t'en fais pas. Ça sera pour une autre fois.

Ce fut des yeux emplis de soulagement qui se posèrent sur lui, un grand sourire étirant les lèvres de Dean que Castiel ne se lasserait jamais d'embrasser. Il en était certain. Puis finalement, le jeune homme lança, taquin:

– Parce qu'il y'aura une prochaine fois?

– Tu ne croyais pas te débarrasser de moi si facilement?

Saisi de nouveau de cette assurance dont il ignorait la source, Castiel attrapa Dean par le col pour l'attirer dans un autre baiser, aussi impérieux que passionné, aussi fort que doux, aussi tendre qu'enflammé. Ce fut tout contre les lèvres de Dean qu'il murmura:

– Je ne compte pas te laisser t'enfuir comme ça.

– Hum… je devrais sans doute pas trouver l'idée du kidnapping aussi séduisante, lui répondit Dean sur le même ton avant de sceller leurs lèvres à nouveau.

Ils se séparèrent quelques secondes plus tard. Dean se recula à regret et lui sourit. Castiel lui rendit son sourire.

– A plus, Cass.

– A plus tard, Dean.

Il relâcha sa main et ce fut sans jamais se retourner, les yeux rivés sur Castiel qu'il rejoignit sa voiture. La pluie tombait toujours mais Castiel l'avait oubliée pendant quelques instants. Il regarda Dean s'installer au volant, lui faire un signe de la main à travers la vitre trempée, avant que le moteur ne se mette à ronronner et que l'Impala disparaisse dans la nuit. Seulement là, Castiel s'autorisa à taper le digicode pour entrer dans l'immeuble, grimper les escaliers menant à son appartement et ouvrir la porte après avoir bataillé un instant avec ses clefs. Quand enfin, il la referma et s'appuya tout contre elle, ce fut avec un sourire béat et un soupir.

Au bout d'un moment, Castiel se décida à se décoller de la porte et entreprit de se préparer pour la nuit. Il prit une longue douche avant de se laver les dents et de rejoindre sa chambre. Il s'allongeait dans son lit quand son portable vibra.

Sam 9/12 – 23h51 – Reçu – J'ai hâte de notre prochaine soirée.

Sam 9/12 – 23h51 – Reçu – *emoji coeur*

De nouveau, un sourire stupide naquit sur les lèvres de Castiel.

Sam 9/12 – 23h52 – Envoyé – *emoji coeur*

Et il ne disparut pas quand Castiel s'endormit quelques minutes plus tard, le téléphone serré contre son cœur.


[AN] Cette phrase a été imaginée en anglais (allez savoir pourquoi, ça m'arrive assez souvent) de cette façon «I so much want to kiss you right now…». Je ne suis pas tout à fait sûre qu'elle soit grammaticalement correcte mais c'est ce qui a germé de mon esprtit de façon totalement organique.


NDA : Comme vous pouvez le remarquer, beaucoup de chapitres dans cette fic portent le titre d'une chanson d'Ed Sheeran. C'est un de mes artistes préférés donc vous n'avez pas fini de le voir passer par ici.


J'imagine que vous comprenez pourquoi il s'agit d'un de mes chapitres préférés... J'espère qu'il vous aura autant plu que j'ai aimé l'écrire !

On se retrouve vendredi pour le chapitre 8 qui est la première partie d'un diptyque intitulé I loved her first.