Merde ! Allez ! Tu as décidé ! Sinon, tu vas te détester encore plus !
OST SNK qui se prêtent bien à l'ambiance =
Tooth-I: -
- Apetitan -
- Aots2m #4 -
- Army-Attack -
- Shingeki Gt 20130218 Kyojin -
- The Fall of Marley -
- Cold Light -
- Nowhere to Go -
- Omake-Pfadlib -
- THAW -
… ( ) …
Vifs et obéissants, les pieds d'Eren s'arrachèrent du sol au moment où il prenait sa décision, alors que ses doigts tremblaient encore d'appréhension et que son cœur commençait tout juste à battre la chamade.
Il devait profiter de la patrouille de Mikasa, pendant qu'elle était loin. Il devait trouver les autres. Sa course s'allongea, sa respiration se régularisa, son équipement battit en rythme contre ses hanches alors qu'il filait à travers la forêt. Il avait la maîtrise de ses muscles, de ses gestes. La débandade de la nuit avait niché l'usure dans les fibres, mais il avait récupéré le contrôle. Il courait en regardant devant lui, pas en fuyant ce qu'il y avait derrière.
La colère envoyait des éclairs de frustration fuser dans son corps par intermittence, des bouffées d'énergie qu'il essayait de maintenir en laisse. Qui lui donnaient envie d'envoyer son poing dans l'arbre le plus proche en s'imaginant frapper la gueule des loups qui les avaient attaqués, celle des sponsors, le visage flou et démesuré du Capitole.
Des tâches de lumière l'aveuglaient à intervalle, le soleil d'après-midi qui transperçait la canopée. La brise soufflait de face. Son corps entier vibrait quand ses talons se heurtaient à la résistance du sol. Il luttait.
Peut-être que Annie, Reiner et Bertholt étaient dans les environs ? Avec eux au moins, il était sûr d'avoir le temps d'en placer une avant qu'on ne cherche à lui trancher la gorge. Ils avaient été camarades, compagnons d'entraînement, ils avaient appris les uns des autres et avaient exposé leur vulnérabilité à la critique et à l'apprentissage. C'était un lien qui ne s'enterrait pas comme ça. Ils seraient les plus ouverts à l'idée folle qu'il avait à leur proposer.
Une idée complètement folle qu'il ne parvenait pas à laisser derrière lui : boycotter les Jeux. Réunir tous les tributs restants – ils n'étaient déjà plus que quatorze sur vingt-quatre. Former une alliance. Régler leur compte aux hordes de Titans qui viendraient leur chercher des noises. Convaincre le Capitole d'abandonner ce caprice grotesque en tenant le siège.
Chaque étape lui semblait plus incertaine que la précédente. Mais il n'avait rien d'autre à quoi se raccrocher. Il n'y avait aucun refuge, même pas aux frontières de l'arène. Tout n'était qu'agression et manipulation pour décider de leurs moindres mouvements. La gigantesque cage à ciel ouvert dans laquelle ils se trouvaient en cachait une autre, beaucoup plus profonde, qui se terrait dans les tréfonds de la société. Et cette sensation d'enfermement avait injecté dans ses veines cette stratégie, cette conviction, qui s'était diluée dans son sang et imprégnait le moindre de ses gestes d'une détermination nouvelle.
Il voulait changer les choses. Ils pouvaient se sauver, tous ensemble.
Il commençait à entendre un écho à ses propres pas, qui lui donnait envie de se retourner toutes les quelques secondes. C'était une course-poursuite avec sa propre ombre, dont les pas ressemblaient à ceux de Mikasa. Il avait peur qu'elle ne le découvre trop tôt, ne le retrouve trop vite. Il n'avait pas hâte au moment où elle le rejoindrait et où il devrait lui faire face. Au moment où il devrait expliquer, mettre des mots précis et un langage sur la certitude qui rougeoyait en lui. Au moment où il devrait provoquer la fissure dans le mur de Mikasa. Elle avait toujours été plus docile et conciliante, à s'accommoder de chaque circonstance. Elle s'était bien accommodée des Jeux.
Et aussi docile et conciliante qu'elle était, il avait quand même peur de la confrontation. Peur d'utiliser les mauvais mots, de les blesser tous les deux encore plus qu'il ne l'avait déjà fait...
Non, il devait d'abord trouver quelqu'un, convaincre, mettre son plan en marche.
Trouver Annie, Reiner et Bertholt. Ou qui que ce soit réfugié dans la zone Nord. C'était l'espace le plus escarpé et le plus rude, donc les mieux préparés n'hésiteraient pas à s'y rendre. Il avait une chance d'y croiser ses...
Un soubresaut implacable ébranla son cœur et domina les convulsions de ses muscles. La détonation percuta ses tympans de plein fouet. L'écho dégringola sur sa nuque. Il s'écroula.
Ses jambes reprirent le rythme aussitôt alors qu'il levait le nez en l'air, la respiration coupée. Où ? Qui ?! Il n'y avait pas un trou dans la canopée pour y voir quelque chose ! Qui ?
L'air bruissa comme le vent d'un début d'orage. Les feuilles des arbres ployèrent sous le poids. La canopée creva pour révéler la première pluie depuis des jours. La première goutte s'effondra au sol, soulevant un nuage de poussière et faisant trembler la terre. Ce fut la secousse qui permit à Eren d'arrêter sa course. Il freina des quatre fers, les yeux rivés sur les Titans qui lui pleuvaient dessus.
Des corps difformes et désarticulés qui se laissaient emporter par la gravité et avalaient la lumière de leur masse, deux fois ou quatre fois plus grand que lui. Chaque chute résonna comme un bâton sur un tambour, dont le cuir oscillait en rythme, et Eren se retrouva pris dans l'onde de choc. Il bascula au sol, les jambes flageolantes. La stupeur pétrifiait ses traits dans une grimace hébétée.
Il... Il devait s'échapper. Il entendait la terre qui s'écroulait tout autour de lui, les cratères naissants berceaux de monstres. Il devait trouver une sortie avant qu'un des Titans ne lui atterrisse directement sur la tronche.
Les poumons en déraille, il s'agrippa à la terre, planta ses ongles dans l'herbe et se hissa à quatre pattes, se débattant avec les secousses pour se mettre debout.
Le premier Titan commença à se relever. Celui qui avait atterri juste devant lui. Eren vit avec horreur sa masse se hisser vers les hauteurs avec lenteur, toujours toujours plus grande, pour révéler un visage déformé et un cou de taureau.
Deux gestes, il lui fallait juste deux gestes. Mettre les mains à ses étuis et décamper. Ses bras tremblaient comme ceux d'un nouveau-né.
Un Titan à sa droite, toujours allongé, tendit la main vers lui. Des doigts boursouflés qui irradiaient de chaleur corporelle, promenant leur ombre près de lui, beaucoup trop près.
Il s'affaissa sur le côté plus qu'il ne roula hors de portée et saisit enfin ses manettes. Le métal rugueux apporta un afflux de sérénité dont il avait bien besoin. Il décocha les grappins au hasard, le plus loin possible, s'extirpa du sol et retrouva son rythme cardiaque. Derrière lui, la horde se mouvait comme une masse unique et enflée, annoncée par des colonnes de vapeurs qui indiquaient leur point de chute. Il se força à respirer. Il devait prendre de la distance, c'était le deuxième Lâcher de Titan, survivre, rejoindre...
La douleur lança son bassin alors que son point de gravité se trouvait brusquement abattu. Ses yeux virèrent devant lui : un Titan avait saisi son câble !
À la merci du monstre, il fut projeté dans les airs. Pendant une atroce poignée de secondes, il n'avait plus aucun repère hormis la ligne qui le reliait à la mort, les bras devant le visage pour se protéger. Puis il percuta une matière souple, et chaude.
Le Titan qui tenait son câble avait relâché sa prise, il ne sentait plus la tension ! Il rembobina sec alors qu'il rebondissait et reprenait sa chute. En ouvrant les yeux, il vit avec un hoquet que le plafond du sol se rapprochait à grande vitesse. De quelques coups de gaz, il rajusta sa position pour atterrir proprement, roula et se redressa. Il avait esquivé deux ombres sans trop savoir où elles se trouvaient vraiment.
Chaque son agressait ses oreilles comme une fanfare dissonante : les grognements, le craquement des arbres écrasés ou déracinés, la chair qui frottait contre elle-même, les secousses quand un Titan se relevait. En telle quantité qu'il ne parvenait plus à évaluer. Les cinq mètres devant lui étaient remplis de vide, mais les cinquante mètres à la ronde étaient remplis de mort. Il était submergé.
Là ! Un interstice ! Il prit ses jambes à son cou et détala vers le trou de lapin... qui se referma. Il fit volte-face et dut plonger au sol pour esquiver une main. L'espace se resserrait autour de lui, et ses bottes buttèrent contre une épaule, ou une côte, il ne savait pas. Il savait juste que plus il voyait de chair, plus il avait du mal à respirer.
Quelque chose le tirait par derrière. Il glapit en sentant sa propre cape enserrer son cou et lui couper la respiration.
NON !
Le Titan le souleva lentement de terre, et il se retrouva nez à nez avec une dizaine de visages avides, bave aux lèvres. Toutes ses veines tressaillirent de terreur, et ce fut les mains tremblotantes qu'il encocha ses lames dans les manettes.
-Hng ! »
D'un geste sec, il sectionna la cape à l'aveugle. La gravité reprit ses droits et il lança ses grappins, cette fois plus attentif. Sur la gauche ! Il ne s'était pas retrouvé exactement au cœur du Lâcher.
Pendant une poignée de secondes terrifiantes, il laissa ses instincts prendre le dessus et le guider hors de portée. Des dizaines de mains et de corps entravaient son chemin, il devait remballer et dégainer sans arrêt, se tordre dans tous les sens, encaisser les chocs imprévus, courir sur leurs bras, dans un amas indiscernable de chair.
Une nuque ! Pile dans sa ligne de mire ! Il fondit sur le muscle, tout le corps focalisé sur un objectif : abattre le Titan. Le monstre grotesque croula sur le sol. Encore au moins une centaine à éliminer. Il était déjà épuisé, tendu comme un arc.
Il se posa à la cime d'un arbre et balaya les lieux du regard. Plusieurs Titans de douze ou treize mètres le lorgnaient d'un œil torve, et il était déjà encerclé. Ses poumons hurlaient au répit, et il prit trois ou quatre profondes inspirations avant que l'arbre sur lequel il s'était perché ne commence à tomber sous les assauts répétés des plus petits. Il replongea dans la bataille, tourna, vira, esquiva.
Un bras en travers de son chemin, qui fonçait vers lui pour l'envoyer bouler comme une vulgaire mouche. Il sauta par-dessus, seulement pour rencontrer une mâchoire ouverte prête à le cueillir. Il vrilla les hanches pour éviter le gouffre humide et pressa le gaz. La sueur froide lui coulait dans le dos et ses mains devenaient moites.
Il la vit trop tard. L'ombre qui passa au-dessus de lui alors qu'il ajustait sa position. Il entendit trop tard le bruissement, les indices presque instinctifs qui lui auraient indiqué la position et le danger. Il avait reçu tellement de signaux d'alarme qu'il s'était perdu.
Quatre doigts apparurent en trombe dans son champ de vision, les barreaux de la cage qui se refermèrent sur lui. Il leva les bras pour trancher, trop tard, le pouce s'enroula autour de lui alors que les autres doigts se refermaient. Il poussa un cri de détresse en sentant la texture moelleuse durcir pour presser son corps.
Ils l'emprisonnaient. Ils le ligotaient. Il était pris au piège.
Il ne pouvait plus respirer.
Il avait un bras coincé dans le poing du Titan. Ses jambes pendaient et il pouvait à peine les agiter.
Soulevé dans les airs, il ne pouvait pas tourner la tête, il ne voyait même pas derrière lui.
La pression augmenta d'un cran, de deux, de trois, serra jusqu'à lui arracher un cri de douleur, un autre. Son corps luttait et son épaule céda avec un bruit atroce.
Tout son corps lui hurlait que quelque chose n'allait pas, que quelque chose était mal placé et que la totalité du système était mise en péril. La douleur pulsait dans tous ses nerfs, appelant au soulagement, mais la pression était toujours là, à remuer le bouillon de souffrance à chaque micro-geste.
Il parvint enfin à tourner la tête vers son geôlier, parce que ce dernier tournait la main, pour emmener Eren dans sa gueule, mais il ne voyait pas, pourquoi il ne voyait pas ? Tout était flou !
Un son. Un son familier.
Il se pétrifia immédiatement. Tous les sens aux aguets, il tendit l'oreille.
Un équipement tridimensionnel ! Le soulagement qui s'entremêla à la panique fit déraper encore ses poumons, mais il avait un espoir de s'en sortir. Le Titan qui resserrait sa prise et le faisait lentement pencher lui arracha un nouveau cri de douleur.
-EREN ! »
Mikasa ! Bien sûr que c'était Mikasa ! Il ferma les yeux et les rouvrit, parvint à se débarrasser de la couche humide. Il la voyait ! Elle fonçait droit devant, plongeant sans hésitation dans l'amas de Titans. Elle en abattait sur son passage, avec une précision et une efficacité hors normes, mais ses yeux ne le quittèrent pas un seul instant. Il se sentait à peine amené vers les mâchoires du Titan qu'elle arrivait à son niveau et lui tranchait la nuque, puis les doigts, libérant Eren.
Elle le rattrapa dans sa chute et fit demi-tour aussi sec, les gestes brusques et l'expression fermée.
Il était une masse qui se heurtait à la vitesse, forcé de se laisser ballotter sans parvenir à se fondre dans le mouvement, éternellement lourd et tangible. Mikasa filait comme le vent, une prise ferme sur lui.
-Tu peux manœuvrer ? » demanda-t-elle.
Il se rendit compte qu'il n'avait même pas essayé de se séparer d'elle. Il était resté inerte.
-O-Oui... mais j'ai l'épaule disloquée. »
Elle inspira sèchement, probablement morte d'inquiétude.
-On doit d'abord les distancer ! »
Il hocha la tête, s'agrippa de son bras valide, et sursauta violemment en entendant les pas grondants des Titans qui se relevaient pour les poursuivre.
Quelques dizaines de mètres plus loin, le bruit s'était atténué. Mikasa les déposa tous les deux au sol et le fit allonger. En quelques mouvements, elle détendit son harnais pour accéder à l'épaule.
-Tourne la tête. » lui conseilla-t-elle.
L'injonction parvenait à peine à son cerveau que Mikasa commençait déjà à manipuler le membre. D'un geste sec, elle remit l'épaule en place, et la douleur zébra ses nerfs, lui arrachant un cri.
-Désolée. Ça va mieux ? »
Il hocha la tête, les larmes aux yeux et les dents serrées, alors qu'elle l'aidait à se relever. Elle se chargea de resserrer le harnais alors qu'il arrachait ce qu'il restait de sa cape et le jetait au sol. Le grondement se rapprochait à nouveau. Les doigts de Mikasa étaient aussi fébriles que les siens alors qu'elle le relâchait.
Ses tripes trépidaient encore de terreur alors qu'ils repartaient. Il regardait sans voir et il avait échappé de peu à la mort. Mikasa lui avait, encore une fois, sauvé la vie.
-Retournons à la base, déclara-t-elle une fois qu'ils furent bien éloignés. Il y a trop de monde au Nord-Ouest. On devrait se cacher et attendre la nuit pour se diriger vers le Sud. »
Il acquiesça, et le temps se défila alors qu'ils retournaient à leur abri. Lents et réticents, les pieds d'Eren l'ancrèrent à la terre.
…
Les muscles de Christa étaient parcourus de spasmes d'efforts qui se propageaient jusqu'à ses nerfs, engourdissant jusqu'à ses cinq sens. Elle ne voyait plus, elle n'entendait plus, elle se contentait de se laisser bercer par le rythme bringuebalant de la tridimensionnalité de Bertholt, agrippée à son dos comme un koala, avec l'impression de ressembler au sac usé et plein à craquer de baies qu'elle portait dans son propre dos. Les objets inertes étaient devenus des miroirs réconfortants de familiarité.
Un choc. Il s'adossait à une branche pour repartir. Une latence. Un choc. Une latence. Elle vivait l'intervalle dans l'attente du petit choc qui frissonnait son être, un écho de ses cauchemars.
Une secousse brusque, cette fois, qui lui arracha une inspiration saccadée. L'impact de l'atterrissage, la gravité avec laquelle Bertholt se débattit, qui arracha les bras résignés de Christa à leur attache. Elle sentit la pierre de son estomac peser et l'emporter.
-Christa ! »
Une frappe dure s'enfonça dans ses reins, de métal et d'os, la plaqua à la hâte contre le dos de Bertholt et la ramena. Elle s'agrippa avec précipitation, au son des baies qui écrasaient leur couleur contre son dos.
-Christa, ça va ? s'empressa Bertholt, le bras tordu pour la tenir contre son dos, manettes toujours en main qui s'enfonçaient dans sa peau. Je suis désolé, je me suis pas assez penché en avant alors que tu étais sur...
-Christa ! »
La voix de Ymir, grandiloquente d'inquiétude théâtrale mais fébrile d'honnêteté, fit repartir le cœur de Christa qui s'était arrêté de battre.
C'est rien, je vais bien, crut-elle dire à Bertholt. Elle se laissa glisser de son dos sur la large branche, manquant une nouvelle fois de se faire emporter par le sac. Bertholt la rattrapa au moment où Ymir arrivait à son niveau et l'engloutit dans ses bras, réussissant le tour de main d'enfouir le visage de la plus petite dans son épaule et de la débarrasser du sac dans un même mouvement, laissant sa cape retomber sur son dos.
-Je suis désolé, répéta Bertholt. J'aurais dû faire plus attention, pardon. »
À son ton, Christa devinait qu'Ymir le fusillait du regard. Mais elle était trop occupée à digérer l'assaut de sensations que ses nerfs lui faisaient parvenir : la chaleur corporelle d'Ymir, le tissu de son uniforme sous ses doigts, ses petits cheveux qui lui caressaient le front, et son odeur, qui lui évoquait la fumée d'un feu de camp. Depuis quand était-elle parvenue à l'identifier ?
-Tout va bien, il ne m'est rien arrivé, articula-t-elle en souriant pour éviter que la petite confrontation ne dégénère. Merci de m'avoir rattrapée, Bertholt. »
Le jeune homme la fixait avec un drôle de regard. Il avait l'air désolé, mais aussi intrigué, comme s'il y avait quelque chose qui clochait.
-T'as intérêt à être désolé, ricana Ymir d'un ton léger, vu comme tu l'as blessée à mort. »
Christa fronça les sourcils, perdue, et leva le visage vers la jeune femme, qui lui adressait un petit rictus amusé et descendit ses bras de ses épaules à son dos, emportant une des expirations de Christa avec elle. La seconde suivante, elle sentait sa cape presser le tissu poisseux à sa peau et descendit le regard. Les baies écrasées par l'intervention empressée de Bertholt avaient touché non seulement le sac mais aussi son uniforme. Une tâche cramoisie s'étirait en désordre dans le bas de son dos.
-Oh noon, s'apitoya Bertholt alors qu'Ymir ricanait de nouveau, contemplant le sac qui arborait la même tâche qu'elle. Le tri va prendre des heures... »
Le pauvre avait l'air désespéré à la perspective, si la pointe de gémissement à la fin de sa phrase en témoignait bien. Christa sourit, et détailla le jeune homme alors que Ymir la prenait par la main et qu'il s'engageait à leur suite vers la base. Ses yeux étaient baissés vers le sol, creusés. Elle n'avait pas besoin de plus d'indice.
D'une pression de la main, elle fit signe à Ymir de s'arrêter et s'adressa au plus grand, la voix aussi douce que possible :
-Tu as du mal à dormir, Bertholt ?
-Hein ? Oh, euh, un peu, oui. Comme tout le monde. » répondit-il en haussant les épaules, avec un petit sourire.
Un petit sourire qu'elle connaissait très bien, qu'elle avait beaucoup combattu elle-même. Il ne voulait pas déranger. Il ne voulait pas attirer l'attention.
-Je peux te prêter ma cape, pour faire oreiller, si tu veux. »
Elle était la seule dont la cape était encore intacte, à détonner avec son vert profond face à tout ce beige et blanc. Et maintenant, elle allait détonner d'autant plus avec sa tâche. Autant que son habit serve à quelque chose de vraiment utile plutôt qu'à la mettre de côté.
-Tu es sûre ? hésita Bertholt. Tu t'en sers pour dormir, non ?
-T'inquiète pas ! intervint Ymir en s'enroulant à nouveau autour de la jeune fille. Mon bras fera très bien l'affaire pour notre petite princesse.
-Je n'ai pas souvenir de t'y avoir autorisé, la taquina Christa.
-Ton inconscient s'en est chargé hier soir. » rétorqua Ymir, et Christa renifla, amusée.
À son tour, elle entraîna Ymir par la main et pénétra dans la pièce principale. Un énorme bol de bois maladroitement évidé les attendait, courtoisie de Reiner.
Elle aimait bien tenir la main d'Ymir. Contrairement à celles de Frieda, elles n'étaient pas douces et duveteuses. Mais elles n'étaient pas épaisses comme celles de son père. Elle se souvenait que les rares fois où elle avait tenu les mains de Reiner ne duraient pas longtemps, car ses mains étaient trop chaudes et elle finissait par transpirer. Une sensation qui la dérangeait profondément à l'époque. Aujourd'hui, la sueur était une couche supplémentaire, une peau fantôme qui l'aidait à se rappeler des limites de son propre corps, dont les contours devenaient flous.
Les mains d'Ymir n'étaient rien de tout ça. Elles avaient des doigts longs qui ne se tenaient droits en aucune circonstance et jouaient constamment avec l'espace, des poignets fins dont les veines modulaient sous la peau, des paumes larges et sèches, qui lui assuraient une prise ferme et rassurante. La peau n'était pas souple, mais pas rugueuse non plus, la texture parfaite pour transmettre la chaleur qui circulait dans ses vaisseaux sanguins, un feu qui embaumait ses mains à elle, toujours froides.
-J'arrive à dormir même sans, insista-t-elle auprès de Bertholt, qui déposait le sac au sol et caressait brièvement la surface du bol en s'asseyant. Je t'assure que ça ne me dérange pas. Ça me ferait même plaisir qu'elle serve à quelque chose.
-Oh, eh bien... dans ce cas, merci. » fit Bertholt avec un hochement de tête reconnaissant.
En souriant, Christa décrocha l'attache et plia soigneusement la cape avant de la lui confier. Il la déposa à côté de lui alors que Ymir l'ébouriffait soudainement, déposant sa joue contre son crâne.
-T'es vraiment une brave petite, Christa !
-Haha... »
L'inconfort émit une pulsation dans son plexus, une seule, avant qu'elle ne parvienne à la faire taire, aidée par le poids disparu de la cape. Elle avait juste voulu s'en débarrasser et sauté sur l'occasion. Ce n'était pas une raison de s'extasier sur sa gentillesse. Ce n'était qu'un masque, Ymir devait le savoir, non ? Elle devait le savoir. Christa n'avait pas rêvé la petite pointe d'ironie dans l'usage de son adjectif, elle était en train de la taquiner. Elle s'assit en face de Bertholt alors qu'il ouvrait le sac plein de baies et commençait à les trier.
Très vite, ses doigts étaient tâchés de rouge et de violet à leur tour, et Ymir s'était assise à côté d'eux. Elle avait commencé par les observer faire, avant de les rejoindre très discrètement dans leur tâche, et Christa se laissa sourire à nouveau. Elle sentait que ses zygomatiques n'avaient plus l'habitude, et son cœur battait avec confusion, étonné d'être aussi lent. C'était un moment de paix si elle était encore capable d'en reconnaître un.
-Ouah, ça fait rejaillir des souvenirs, murmura Bertholt d'une voix toute douce en retirant le morceau de feuille collé à une mirabelle.
-Quel genre ? interrogea Ymir en avalant une framboise, l'air de rien.
-Je cuisinais beaucoup de fruits avec ma grand-mère. On ne les cueillait pas nous-même, mais elle faisait le tri entre ceux qu'elle voulait faire en tarte, et ceux qu'elle voulait faire en confiture.
-Comment ça ? s'enquit Christa.
-Elle faisait les groseilles en confiture pour les adoucir avec du sucre, et des tartes avec les fruits plus doux, comme les mirabelles, pour faire un nappage acidulé.
-Elle faisait le nappage elle-même ?
-Mhm, c'est pas très compliqué à faire. Il faut juste du sucre, un citron vert, et de la gélatine alimentaire.
-Ah bon ? Chez nous, on avait un nappage tout fait. C'était une texture gélatineuse qu'on avait juste à faire bouillir avec de l'eau, puis à appliquer. »
Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas convoqué des souvenirs aussi simples. Des images de tabourets maladroitement ajustés, de casseroles frémissantes, de mains affairées à la retenir qu'elle chassait sans cérémonie, des fumets de fruits s'effilochaient et se recomposaient devant elle, en cœur avec les baies et les fruits qu'elle triait.
-Vous avez bien de la chance. »
L'intervention d'Ymir attira le visage de Christa comme un aimant vers celui de la jeune femme. Quand elle remarqua les deux bleus braqués sur elle, Ymir leva la tête et adressa un petit sourire malicieux à Christa, dont la jeune fille commençait à voir les replis qui dissimulaient une profondeur insoupçonnée.
-Tu n'as jamais goûté de tartes ? » demanda Bertholt.
Il faisait l'innocent, mais il avait la force de parler, au moins.
-Jamais de plein droit. » continua Ymir en se penchant en arrière, et son sourire se transformait en rictus.
C'était l'amertume qui se cachait dans les replis. Et elle l'assénait à coups de marteau tonitruants sur les esprits de Bertholt et Christa. Elle devait y penser depuis un moment, et Christa n'avait aucune idée de ce qui avait amené cette discrète plainte, mais au lieu de chercher à se mettre sur la défensive et se replier sur elle-même, comme elle l'avait fait si souvent lorsqu'on s'attaquait à des sujets qu'elle se considérait illégitime de défendre, elle eut envie de partager avec Ymir.
Elle eut envie de lui offrir ces moments simples auxquels elle avait goûté et auxquels elle pouvait se raccrocher aujourd'hui. Même si Ymir agissait comme si c'était la dernière chose dont elle avait besoin la majorité du temps.
-On pourrait essayer d'en faire. » suggéra-t-elle, les yeux fixés sur Ymir alors que Bertholt balbutiait à peine.
La lumière tranchante dans les yeux d'Ymir fondit comme du miel amolli par le soleil. D'abord surprise, Christa s'en nourrit et sa tête vira vers Bertholt, stimulée par le sucre qui parcourait ses veines de volonté. Le jeune homme encaissa son expression avec un sourire désolé.
-Je ne pense pas qu'on trouvera de quoi faire la pâte feuilletée, Christa. »
Elle faillit flancher.
-On doit pouvoir préparer quelque chose d'un peu élaboré, non ? On a tellement de fruits différents juste là ! »
Elle s'accrochait à sa moue pensive comme à une bouée.
-Mmmh... On a des noisettes, des marrons et des châtaignes. Il y a des sapins pas très loin, les pousses peuvent servir pour donner un goût citronné. »
Christa acquiesça, plongée dans sa réflexion, la main sur la joue. Il manquait des ingrédients essentiels à la préparation de desserts, comme le sucre, le beurre, la farine ou les œufs. Mais ils pouvaient retirer les noyaux, écraser les fruits. Peut-être mettre un peu d'eau pour que ce soit une crème au lieu d'une pâte. Ajouter des morceaux de noisettes, peut-être de châtaignes, pour donner du croquant.
Elle ouvrit la bouche, et croisa les yeux d'Ymir, contre lesquels ses mots se bousculèrent et s'empêtrèrent, retournant piteusement dans sa gorge. Le reflet liquide de l'étincelle de miel était toujours là, encore plus lumineux qu'avant. Elle déglutit pour les renvoyer, les remplacer, moins bruts, plus organisés.
-On pourrait... faire une bouillie de fruits, en rajoutant des éclats de noisettes. » proposa-t-elle d'un ton posé.
Elle sentait le sang sous ses joues qui commençait à se rassembler, et le fit reculer à la force de sa volonté et du fantastique système de ventilation qu'était sa respiration.
-On pourrait, approuva Bertholt, dont le visage s'éclaira à son tour. Je pense que ça leur plaira d'avoir quelque chose d'un peu plus élaboré. »
Le sang revint de plus belle, alimenté par l'évidente prévenance de Bertholt, en contraste totale avec son propre égoïsme. Il voulait faire plaisir à tout le monde, elle ne voulait faire plaisir qu'à Ymir. Juste pour avoir la tranquillité d'esprit de savoir l'unique support de son état mental opérationnel. Comme l'éclat doré était toujours là, elle se força à écraser du pied sa gêne avec la même énergie qu'elle comptait consacrer à écraser les fruits.
Inconscient de ses états d'âme, Bertholt sortit un autre bol, plus petit, et y versa les fruits qu'ils avaient déjà trié.
-Je pense que cette quantité devrait suffire. On peut trier le reste.
-Je me charge d'enlever les noyaux et de piler, se proposa Christa. L'un de vous continue à trier et l'autre peut aller chercher les noisettes et les couper. »
Tout naturellement, Bertholt se leva pour aller chercher les noisettes et Ymir se rapprocha du bol. Ses doigts étaient tout tachés, mais l'étincelle avait redoublé, et elle se penchait consciencieusement sur son œuvre, avec la méticulosité d'un enfant. En inspirant, la cage thoracique de Christa doubla de volume, gonflant comme une montgolfière. Une seconde plus tard, Bertholt lui tendait un bâton à l'écorce épluchée, qu'ils avaient nettoyé et étiqueté comme leur louche et pilon. Elle s'attela à sa besogne, les gestes pleins d'entrain.
Ils travaillèrent en chœur et en silence, bercés par le rythme de leur besogne : la succion des fruits écrasés, les déchirements discrets des feuilles, les pichenettes pour éjecter les insectes par la fenêtre, les claquements du couteau qui amenait avec lui la scission des aliments...
-Tiens Christa. » déclara Bertholt, rompant le silence de sa voix douce.
Elle écarta son bâton pour qu'il puisse verser les éclats à la préparation, et elle touilla de plus belle, ignorant le regard de Ymir, qu'elle venait de remarquer fixé sur elle.
Le rideau de liane s'écarta dans un froissement feutré, et Annie apparut à l'entrée, expression neutre.
-J'ai faim, déclara-t-elle laconiquement.
-Salut Annie, répondit Bertholt, dont le sourire s'était encore adouci. On est en train de trier des fruits, tu en veux ? »
Le regard de la jeune fille survola à peine le bol de fruit et de baie avant d'atterrir sur celui de Christa.
-Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle en s'accroupissant pour enrouler ses bras autour de ses genoux.
-Un dessert, expliqua Christa. On a écrasé des fruits et coupé des noisettes. C'est presque prêt, je pense. »
Son sourire déjà présent s'élargit en voyant qu'Annie ne quittait pas la préparation des yeux, suivant les volutes rouges et les petites brisures enrobées qui faisaient surface.
-Tu veux goûter ? » proposa Christa en tendant le bâton, lui aussi recouvert.
Elle avait fini, de toute façon. Les yeux brillants, Annie accepta son cadeau. À côté d'elles, Ymir laissa échapper une inspiration sèche, qui tira toutes les terminaisons nerveuses de Christa à elle.
-Hey ! s'écria-t-elle en pointant du doigt. Pourquoi c'est elle qui a le droit de lécher la cuillère alors qu'elle a rien fait pour aider ?! »
La protestation était si saugrenue que Christa éclata de rire, et ne put s'empêcher de jeter de l'huile sur le feu.
-Le privilège de la cuillère revient toujours à la plus jeune, Ymir, déclara-t-elle solennellement. C'est la tradition. »
Bien qu'elle n'eût aucune idée de leurs âges respectifs.
La satisfaction tordit plaisamment ses boyaux alors qu'Ymir s'étranglait, les sourcils froncés. À l'évidence, elle avait prévu quelque chose, et Christa et Annie l'avaient prise de court. Elle comprenait pourquoi Ymir la taquinait tout le temps. La sensation était entêtante. À côté d'elles, le rire de Bertholt résonna à son tour et Annie hocha la tête avec approbation, une lueur de défi dans les yeux qu'elle adressait à Ymir.
Visiblement déroutée d'avoir perdu l'ascendant, Ymir détourna vivement le regard et s'attela à éplucher sans merci une mirabelle pour en arracher le noyau. Christa vit sa lèvre inférieure saillir très légèrement. Ymir boudait ? Elle boudait ! Ses boyaux se tordirent à nouveau, à la limite du douloureux. Elle avait envie de faire quelque chose de ses mains, n'importe quoi pour graver quelque part dans son esprit cette vision si rare !
-Tu sais... commença-t-elle en s'humectant les lèvres. On peut bien laisser la cuillère à Annie, vu que tout le reste était prévu pour toi. »
Avec la précision d'un chirurgien, elle remonta ses zygomatiques, tordit savamment ses sourcils, agrandit ses yeux pour leur donner de l'innocence, et parvint à tailler son visage aux couleurs de l'espièglerie, assistée par ce qui bouillonnait dans son plexus.
L'expression d'Ymir fut à la hauteur de ses attentes. La bouche de la jeune femme s'entrouvrit légèrement alors que ses yeux s'agrandissaient et que toute son expression s'élargissait par la surprise. Christa tint deux secondes de plus avant de pouffer, nerveuse, la main devant sa bouche.
Comme l'eau d'une rivière, l'expression de Ymir se transforma à nouveau. Christa en distingua les traits, mais à peine avait-elle interprété la lumière de ses yeux qu'elle détourna le regard, soudainement effrayée de découvrir le reste.
Soudainement effrayée d'en voir trop. Soudainement rappelée à ce qui se passait en dehors de ces quatre murs, aux circonstances durant lesquelles elle avait vu ce genre d'expression pour la première fois. Fissurée à nouveau.
-Qu'est-ce qu'il se passe par ici ?
-Reiner ! »
Les yeux de Christa se fixèrent sur le visage de Bertholt, le plus proche de son champ de vision. Son sourire déjà doux et adouci avait fini par fondre dans toute sa physionomie en apercevant le dernier membre de leur groupe. Les contours de son visage auraient été trop durs pour contenir la tendresse de son expression, ils capitulèrent et s'effacèrent, rayonnant autour de lui. Elle y voyait la même chose que ce qu'elle sentait dans son plexus. Elle avait peur de regarder Ymir de la même manière, et de ne pas le savoir.
…
Sans difficulté, Marco emboîta les bûches qu'il avait passé un bon temps de la journée – et une généreuse partie de son énergie – à découper. Les morceaux de bois s'agençaient sans accroc piètre bûcheron comparé à Jean, Marco avait tout de même le sens commun de se douter que la matière n'était pas assez souple pour se plier à sa volonté. Pourtant, il aurait juré qu'il y avait quelque chose de magique dans la facilité de sa tâche.
Il avait réussi à se hisser dans la large cavité qui leur servait d'espace de stockage privilégié. Surélevée comme elle était, elle garderait au sec ce qu'ils y rangeaient. Bien pratique concernant du bois pour le feu. L'absence de failles, et sa place au fond de la grotte, en faisait l'endroit le plus sombre de leur cachette mais les yeux de Marco ne peinaient plus à discerner les formes dans l'obscurité, aussi persistante était-elle à draper les rondins de sa nappe obsidienne. Clarté. Timide mais présente. Il voyait.
Il vissa une dernière fois ses pieds sur l'appui qu'il avait trouvé, emmagasinant l'élan nécessaire, et se propulsa en arrière, descendit de son perchoir. Un perchoir rocailleux certes, mais non moins grisant à escalader. Il en avait pour preuve le sourire espiègle qu'il sentait chauffer ses joues : plus les jours défilaient, plus il perçait les secrets qui l'entouraient. À commencer par tous ceux qui auréolaient Jean.
Jean qui s'ouvrait de plus en plus à lui, plus honnête mais aussi plus à l'écoute. Entre deux poings, qu'il serrait quand la frustration le gagnait, trois ou quatre haussements de sourcil crâneurs, et une ribambelle de rictus fiers et irrésistibles, il se confiait à Marco. Et il en ressortait toujours plus fort. Tellement que Buchwald n'avait pas rechigné à ce qu'il l'emmène avec lui en patrouille.
Jean qui montait enfin dans l'estime de leur monture. Jean qui dessinait. Voilà pourquoi Minha avait emprunté ces livres d'art à la bibliothèque. Il aurait pu s'y attendre mais la surprise n'était pas désagréable. Bien sûr qu'il dessinait. Bien sûr que ses doigts fins et agiles côtoyaient de longue date la silhouette longiligne et affûtée du crayon, que l'éclat noisette de ses yeux arpentait ce monde d'un regard avide et estimateur. Une vue que Marco n'aurait jamais. Mais dont il espérait pouvoir saisir quelques reflets épars s'il prêtait suffisamment attention.
Jean face à qui il s'était trahi la veille. Perspicace comme son partenaire l'était, le souvenir de ce faux pas le raidissait encore. Par bonheur, Jean avait choisi de laisser l'incident mourir derrière eux, sachant aussi bien que lui qu'il n'y avait pas de place pour ça aux Hunger Games. Par malheur, même leurs pires erreurs avaient appris à survivre.
Alors, Marco n'avait pas le choix, il avait recours au non-dit : Jean devenait de plus en plus honnête et Marco lui mentait.
Il plissa les yeux en sortant de la grotte, aveuglé par le retour triomphal dans son champ de vision du soleil qui rentrait se coucher, et secoua la tête pour chasser ces pensées accablantes. Seule une demeura.
S'il avait su, il aurait demandé à Minha de lui prêter les manuels qu'elle avait emprunt-
Explosion.
Craquement de l'air. Trou béant qui résonnait dans toute la forêt. Ses os qui répétaient l'écho en claquant des dents, soumis au rôle de vulgaire récepteur, impuissants et craintifs.
Coup de canon.
Les oiseaux s'envolèrent, les clochettes tintèrent légèrement à leur départ précipité. Même Ruth releva la tête, méfiante, dressée, prête à bondir à la charge.
Les pensées de Marco s'étaient toutes dispersées. Évanouies dans l'appréhension. Ses muscles, eux, se pétrifiaient.
Voir Ruth, qui fonçait ventre à terre vers lui, fit peu à peu fondre la glace qui mordait sa nuque. Des mâchoires rigides et frigorifiques. Elle freina d'un coup sec, manqua de lui rentrer dedans, se rattrapa en plantant ses prunelles aiguisées dans les siennes.
-Y a rien qui s'affiche. » souffla-t-elle, la voix rauque.
À ses paroles, il redressa le menton vers le ciel. Il n'avait pas eu le réflexe de regarder qui avait pu mourir. N'avait pas voulu l'avoir. Avait eu peur de l'avoir. Un drôle de soulagement se déversa dans sa poitrine quand il constata que sa partenaire avait raison.
Le ciel, que la canicule faisait fondre à lui donner les teintes d'un bleu cobalt immaculé – et rien d'autre. Pas de visage.
Le soulagement s'évapora bien vite quand il comprit que cela ne voulait dire qu'une chose…
-Le Deuxième Lâcher, conclut Ruth en bloquant sa respiration. Vois si tu peux les localiser ! »
Elle s'était reprise à toute vitesse, et lui asséna une suite de coups de coude qui trahissait la frayeur qu'elle n'arrivait pas à atténuer. Les os de Marco encaissèrent le choc des coudes, avant que le reste de son corps ne réagisse et qu'il plaque une oreille contre le sol. Ruth se força à taire le rythme effréné de son talon qu'elle martelait sur la terre, pendant que Marco ordonnait à son cœur de ne plus battre. À la place, il le sentait gonfler dans sa gorge.
Et il n'entendait que trop bien les exclamations étouffées du sol, que des bruits de pas ébranlaient alors qu'une horde d'horreurs le piétinaient, l'eau à la bouche.
-Ils sont proches. »
Les mots avaient dévalé du bout de sa langue, de leur propre chef, il ne les contrôlait plus. Ruth poussa un juron frustré et se mit à faire les cent pas à toute allure, se massant les tempes comme si elle comptait écrabouiller son cerveau. Il ne lui laissa pas le temps de réfléchir plus longtemps, il bondit sur ses pieds et se rua vers la caverne, l'exclamation offusquée de sa partenaire derrière lui.
Elle lui héla quelque chose mais il ne se retourna pas pour lui demander de répéter, son cœur faisait trop de boucan pour qu'il entende. Ses mains se cramponnaient à des prises maladroites. Avec la précipitation pour seul élan, il manqua de dégringoler trois fois mais parvenait à racler son pied contre la surface rocheuse pour poursuivre son ascension désespérée. Il devait prendre de la hauteur. Vite. Maintenant ! Il devait savoir sinon son cœur crèverait ses tympans. Son pied dérapa encore. Le silex le griffa.
-Merde ! »
Les mots lui échappaient, il ravala la salive sèche qui lui collait au palais, il enserra la pierre de toute la force de sa poigne, ignora les picotements et tira sur ses muscles à en déchirer les fibres comme du papier.
Il atteignit le sommet de la grotte, sa surface irrégulière et rocailleuse lui conférait un peu plus de hauteur, de recul, d'air. Mais moins d'ombre. Sa peau fondait comme de la cire, engluait son uniforme. Il avait l'impression que les courroies du harnais ne le serraient plus assez, mais il n'avait pas le temps de s'en désoler. Il scanna la forêt, scrutant le moindre mouvement. Où ?
Pas de bruit de tintement ils étaient loin de la caverne mais –… pas le temps de se demander comment il s'y prendrait, il descendit en laissant les commandes à son corps et ses réflexes. Le sol se précipitait à sa rencontre, et il ne sut pas comment il s'y prenait mais il sauta et se réceptionna en roulant sur le côté. Ou bien il s'était laissé tomber. Peu importait, il se redressa sans plus attendre et ne grinça même pas à la douleur qui pointa dans ses hanches. Une main autour de son bras, Ruth s'assura qu'il tenait debout.
-Qu'est-ce qui t'a pris ? Ça va pas la tête ? lui reprocha-t-elle, en tirant si fort qu'elle le déséquilibrait plus que tout.
-Ils sont à l'Ouest de notre position ! Un peu plus au Sud ! »
Sa langue continuait de délivrer les mots pour lui. Ruth le lâcha avant de se remettre à piétiner autour de lui, la lèvre en sang tellement elle la mordait.
-Comment c'est possible ? s'interrogea-t-elle à voix haute. On a pourtant fait plein de patrouilles… On aurait su s'il y avait du monde dans le coin… Quelqu'un de sacrément furtif a dû nous passer sous le nez… Ymir, ou Mikasa…
-Pas Ymir. (Il ignorait toujours pourquoi ses cordes vocales s'échauffaient d'elles-mêmes.) Elle est partie vers l'Est… »
À ces mots, il n'y tint plus et fila vers la caverne. Peut-être que Ruth l'appelait encore, mais il n'écoutait plus que les secousses funèbres qui le faisaient tressaillir au plus profond de lui-même. Du coin de l'œil, il la voyait décroiser les bras, abasourdie, le dévisageant comme un simple d'esprit alors qu'il se munissait de l'équipement tridimensionnel. Il l'enfilerait en chemin et passerait en manœuvre aérienne dès qu'il serait prêt. Il n'avait pas une seconde à perdre. Le toucher du matériel, qui lui était désormais familier, le rasséréna un peu et il retrouva l'usage de ses mots :
-Je vais aider Jean.
-Oh que non ! »
La main de Ruth s'enroula autour de son poignet et le tira en arrière d'un coup sec. Marco lui renvoya sa brutalité en dégageant brusquement son bras, l'arrachant à l'emprise de Ruth. Celle-ci tiqua, agacée, mais se contint, consciente qu'elle n'aurait pas dû l'enserrer de la sorte.
-On peut pas le laisser seul ! se récria Marco. Il… les Titans…
-Justement. C'est l'occasion de se débarrasser de lui. »
Le ciel, la grotte, la forêt, l'univers entier lui tomba sur la tête. Lui tomba dessus et se fracassa dans ses entrailles. L'écho dévastateur de la vérité. L'éboulement des murs protecteurs et rassurants érigés par le mensonge. Si seulement il pouvait s'étouffer, s'enterrer, se noyer sous les décombres.
-Quoi… ? » murmura-t-il à l'aide.
Ruth pensait déjà à le trahir ? Marco ne pouvait pas abandonner Jean après tout ce qu'il avait fait pour lui, aussi inévitable cette issue avait-elle été depuis le début. Ruth saccageait son berceau d'illusions, et les salves de poussière soulevées par les débris qui s'effondraient autour de lui intoxiquaient sa gorge. S'il parlait, il aurait les mots secs. Il avait déjà les yeux irrités.
Pas de manière aussi déloyale. Pas maintenant qu'il lui faisait confiance. Pas après qu'il ait passé son temps à l'encourager à s'ouvrir. Pas maintenant qu'il se confiait à lui. Pas comme ça. Pas maintenant. Pas lui.
-Quoi… O-on peut pas faire ça... »
Sa voix n'avait jamais été aussi pitoyable. Les prunelles de Ruth l'empêchèrent de renchérir, assassines et plus tranchantes que les lames de ses haches, au garde-à-vous quelques mètres plus loin. S'il s'opposait à elle, elle pourrait les mobiliser et le tuer sur le champ. La façon dont elle serrait les dents et froissait le nez ne ressemblait à aucun de ses précédents rappels à l'ordre ou menaces. Cette fois, elle le dévisageait comme un potentiel ennemi.
Voilà pourquoi un tel regard intransigeant : elle le mettait à l'épreuve. À quel point Marco avait-il changé pour que sa propre camarade de district vérifie qu'elle le connaissait toujours ?
Elle se tenait sur le fil du rasoir et c'était au tour de Marco d'aiguiser ses lames, sinon ils se lacéreraient l'un l'autre. Et Marco savait qui d'eux deux l'emporterait en combat rapproché.
Il ramena ses poings près de ses cuisses, prit une profonde inspiration. Les mots lui revenaient peu à peu, mais il comptait encore sur l'autonomie de sa bouche pour parvenir à garder un ton calme et distinct, qui parviendrait à toucher Ruth. Il n'avait pas d'autres choix. Il fallait que cela fonctionne.
-Jean pourrait très bien éliminer les Titans à lui tout seul, fit-il valoir dans un souffle froid.
-Certes, admit Ruth en se détendant sensiblement. Si c'est le cas, j'ai un plan pour l'éliminer demain.
-Demain ? fit sa voix, moins audible que le cri d'agonie d'une fourmi qu'on piétinait.
-Je vais partir en patrouille avec lui pour qu'il se méfie moins de moi. Au retour, une fois près du camp, j'attends qu'il se détende et j'en profite pour l'immobiliser. Toi, tu l'abats comme ça te chante. Simple, j'en conviens, mais efficace ce tocard a complètement baissé sa garde, il se doutera de rien. »
Il ne la vit pas s'éloigner. Il n'entendit que les échos étouffés de ses pas précipités sur l'herbe. Et l'amertume du remord envasait encore sa gorge quand Ruth revint vers lui, pour lui fourrer un paquet très précis dans les bras, un paquet qu'il n'avait jamais trouvé aussi lourd.
-Lames, haches, ce que tu veux… poursuivit-elle comme si elle s'apprêtait à recracher du soufre. Et pourquoi pas ça ? »
Du menton, elle pointa l'arbalète qu'elle avait chargée dans les bras de Marco.
-On s'est pas donné toute cette peine à la récupérer pour rien. Non ? »
La langue de Ruth claqua comme un fouet contre ses oreilles et Marco baissa les yeux vers ses mains, crispées autour du fût, brûlantes de le lâcher mais gelées au bois. Aussi désespéré de renchérir qu'il était, le marc visqueux poissait, l'irritait de l'intérieur, inondait ses cordes vocales. À la pensée qu'il se noierait sous peu, il peina à réprimer une convulsion paniquée.
-Ruth, je… » hoqueta-t-il alors qu'il buvait la tasse.
Trop tard, il s'enfonçait beaucoup trop sous la surface elle ne l'entendait plus. Trop vite, tout allait trop vite. Mais s'il y avait bien une chose qu'il avait appris le jour où il était devenu le tribut masculin du District Neuf, c'était qu'il ne s'émanciperait jamais du temps. Il aurait beau tout faire, tout accepter, tout contester, il ne se libérerait jamais de ces chaînes. Il était venu au monde avec. Les seules avec lesquelles le Capitole ne l'avait pas attaché.
Et il savait pertinemment qui, du temps ou du Capitole, était le plus omnipotent.
-On a assez poireauté comme ça, Marco ! Ça fait des plombes qu'on végète ici. Jean n'est pas à la hauteur, ça sert à rien qu'on le garde avec nous. Maintenant, il faut qu'on se secoue… avant que le Capitole nous secoue. Et, crois-moi, tu veux pas les voir faire ça ! »
Trop vite, elle parlait trop vite.
« On a une chance de faire bouger les choses facilement, faut qu'on arrête de se tourner les pouces. Regarde, ils nous ont servi la deuxième fournée de Titans tout près exprès ! C'est un avertissement, Marco ! »
Ou bien était-ce lui qui était trop lent ? Lui qui réagissait trop tard ? Il espérait qu'elle se taise, qu'il se reprenne, que le monde se remette à l'endroit et qu'il se réveille. Ou qu'il se repose.
« Tu veux vraiment défier les avertissements du Capitole, Marco ? »
Il détestait quand elle l'appelait.
« Débarrassons-nous de Jean. En plus, t'as plus rien à apprendre de lui maintenant. »
Il détestait quand elle l'appelait.
Et il se haïssait encore plus quand il saisit ce qu'elle voulait dire par là. L'amertume corrosive le rongeait si fort qu'il lui semblait que son palais se diluait dans sa bouche, que son corps rigide croulait sous le poison. Les battements de son cœur haletaient, ils résonnaient dans sa poitrine creuse. Qu'il y ait véritablement cavité ou non, son corps tenait toujours debout, ou plutôt en suspension. D'un coup sec – comme elle en avait le terrible secret – Ruth tira sur les ficelles :
-Dis, Marco… tu sais bien pourquoi tu t'es autant rapproché de lui ces derniers jours, non ? On est bien d'accord que c'était pour qu'il nous livre toutes ses astuces en tridimensionnalité ? Tu t'en rappelles ? »
Il avait condamné Jean. Il lui avait arraché ce qui le rendait nécessaire aux yeux de Ruth, ce qui garantissait sa sécurité. C'était sa faute.
-Je…
-C'était ce qu'ils apprenaient dans tous ces livres de persuasions psychologiques que t'as décortiqués, pas vrai ? »
Voilà où son égoïsme l'avait mené : face à Ruth, qui le menaçait d'oser aller contre elle, laissant Jean derrière lui. À aucun moment il n'aurait dû écarter cette éventualité, mais il avait choisi de la perdre de vue. Comme il avait choisi de passer plus de temps avec Jean car il voulait apprendre à le connaître, omettant ce que Ruth en conclurait. Il la connaissait pourtant !
Le goudron à la gorge, il continua de blâmer sa naïveté, qui se laissait emportée dans le cours impétueux des événements. Aux Jeux, tout défilait à toute vitesse, il s'y était préparé. Mais désormais, il désirait retourner à l'agonie immobile du mois d'Entraînement, au décompte sinistre qui avait plané au-dessus de leurs têtes. Il le troquerait volontiers contre les secondes qui se relayaient sans pitié depuis le premier coup de canon. Meurtrières.
Le poids de l'arbalète suffisait à lui rappeler qu'il n'avait aucune faille dans laquelle se terrer, et Ruth restait plantée là, devant lui, dans l'attente d'une réponse. Les Jeux le transformeraient, il l'avait accepté et s'était laissé façonner mais le souvenir de l'ancien Marco, du jeune garçon de ferme, subsistait encore en lui : des bribes qui refusaient obstinément de devenir un monstre… des empreintes essentielles de qui il était ?
Il aurait préféré que Ruth le prenne à nouveau pour un idiot. Au lieu de faire un autre pas de plus vers lui, tant et si bien qu'il sentait l'odeur d'armoise cramée de son haleine, alors qu'elle le toisait comme si elle avait gagné plusieurs centimètres. Ou qu'elle les avait toujours eu mais qu'elle dépliait enfin toute la longueur de son corps serpentin, et révélait la taille qu'elle pouvait atteindre. Sa voix sinuait, souffle saccharin, jusqu'à se nicher dans le creux de ses oreilles :
-On peut y arriver, Marco. On y est presque, tu sais. Aie confiance en moi quand je te dis qu'on a de quoi s'en sortir, même à deux. »
Elle lui mentait. Mais il préférait qu'elle le considère encore comme un idiot :
-Comment ça ?
-On vient du même District, Marco. S'il ne reste plus que nous deux et qu'on refuse de s'entre-tuer à la fin, le Capitole nous laissera gagner. Tout simplement. »
Comment osait-elle lui mentir aussi effrontément ? Elle ne le voyait plus comme un idiot, mais bel et bien comme son pantin. Même la naïveté de Marco comprenait qu'elle dépassait les bornes. Comment espérait-elle le convaincre avec un argument aussi saugrenu ?
-Mais-…
-Pense à ta famille, Marco. »
Une surface rugueuse s'enroula autour de son bras, aussi susurrante que le ton que Ruth employait. Il entendait ses paroles résonner comme des sonnettes, écho fourbe et ensorcelant qui invoquait des images oniriques et les imprimait sur les rétines du jeune homme.
« Si tu gagnes, tu peux les revoir. Si tu m'écoutes, tu peux les retrouver. Tu es prêt à tout pour ça, n'est-ce pas ? »
Le NON qui mettrait fin à tout cet artifice resta cloîtré dans sa gorge. Noyé, enseveli sous le marc visqueux.
Sa famille regardait la télévision chez la maison équipée la plus proche, ils le regardaient. Il ne pouvait pas proclamer à Ruth qu'il les abandonnerait, pas devant eux. Pas devant son père qui devait se battre pour retenir ses larmes, pas devant ses petits frères qui l'encourageaient de toute la portée de leurs cordes vocales, et qui devaient piquer une crise, affolés, quand Mario essayait de les éloigner du poste pour leur épargner la vision d'un bain de sang imminent, pas devant Matteo qui le fixait, hagard, pas devant sa petite sœur qui attendait les dernières poupées qu'elle lui avait demandé de coudre. Il en manquait deux pour compléter la dernière famille qu'elle avait inventée, mais elles ne seraient jamais prêtes.
Ses muscles lui firent hocher la tête d'eux-même, jusqu'à branler du chef. Même son cerveau se dressait contre lui. Miroir à ce qu'il renvoyait, Ruth acquiesça, satisfaite, et recula de quelques pas. L'odeur aride continuait d'assécher le nez de Marco. Il ne reviendrait pas sur ce qu'il venait de faire, le signal qu'il venait de lui envoyer car il l'avait offert au flot du temps. Et il n'y avait aucun moyen de récupérer ce que le temps prenait. Aucun moyen d'effacer ce qu'il inscrivait : désormais Marco était impardonnable.
-Ravie de te voir aussi raisonnable. On en reparle plus tard, je crois qu'il est de retour. Ç'aurait été trop facile sinon. »
Les claquements des sabots de Buchwald se rapprochèrent suffisamment pour recouvrir les murmures aiguisés qui empoisonnaient ses tympans. Le son, qu'il avait attendu désespérément quelques minutes auparavant, il le redoutait désormais. Ruth lui arracha l'arbalète des mains et il demeura là, campé, les pieds vissés au sol, et accablé, sans prêter plus attention aux miettes de voix qui se dispersaient autour de lui à mesure que les deux tributs échangeaient sur la patrouille tout juste menée.
-Tu tires une de ces tronches, t'es déçu de me revoir ou quoi ? »
L'exclamation railleuse lui fit relever la tête vers Jean, qui desserrait la muserolle de Buchwald pour le laisser brouter en paix. Encore ce rictus fier, éternellement craquant – et qui lui déchirait le cœur à présent. Il ouvrit la bouche, sans réponse à donner. Juste l'expression de plus en plus soucieuse de Jean à contempler, alors qu'il le rejoignait en de grandes enjambées. Il n'avait pas la moindre égratignure, ne grimaçait pas au moindre mouvement : il était rentré sain et sauf. Marco ne réussit pas à sourire de soulagement.
-Hé, ça va ? »
L'accent inquiet dans sa voix, d'habitude si vive, l'aurait comblé de bonheur en temps normal, ravi qu'il se préoccupe de lui. Mais à cet instant, il désirait pouvoir s'effacer plus que tout, s'éloigner de Jean. L'éloigner de lui.
Il se contenta de hocher la tête, maquillant un sourire. Jean plissa les yeux, dubitatif, mais n'insista pas plus car il lui faisait confiance, et il n'aurait jamais dû. Le tribut – qu'il ne considérerait jamais comme ''adverse'' – baissa le menton vers ses mains, les pointant d'un doigt, et lança :
-Tu t'es coupé à la main, non ? T'as intérêt à mettre un bandage avant que ça s'infecte. Vu ? »
… ( ) …
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