J'ai besoin de ton aide !

OST SNK qui se prêtent bien à l'ambiance =

E. M. A. -

- Ymniam – Mkorch -

- Bauklotze - $

- Zeek's Plan -

- Symphonicsuite Thanksat -

- Attack on D -

- Call Your Name (Gv) Instrumental -

- Eye-Water -

- Liberio at Night -

- So Ist Es Immer -

- Friendships -

… ( ) …

La plaie de ses côtes la harcelait toujours mais Ymir n'était pas du genre à se laisser marcher dessus. Elle redoubla d'effort pour serrer les dents, trouver un appui stable et se laisser glisser le long du tronc, plus large et plus solide encore que les gouttières du District Six. Elle venait à peine d'entamer sa descente qu'une arrière-pensée désobligeante haussait de plus en plus le ton au fond de son crâne, la décourageant à tenter l'impossible : non seulement était-elle blessée, mais elle ne maîtrisait pas aussi bien les subtilités de l'accrobranche que celles de la grimpe urbaine. Enfin, risquer de manquer une prise et de tomber tête la première dans la bouche béante d'un Titan comme une cacahuète, très peu pour elle.

À l'idée de devoir dépendre des appareils tridimensionnels de ses acolytes, la motivation reprit plein gaz, lui accordant le carburant nécessaire pour poursuivre sa descente précautionneuse. Elle n'avait pas besoin d'eux pour mener sa fichue patrouille à bien ! Cicatrice ou pas, ce n'était pas la peine qu'on la plaigne et qu'on la trimballe comme un sac à patates, de haut en bas. Ymir préférait les escaliers aux ascenseurs. Elle comptait plus sur ses jambes que sur les machines.

-Tu nous quittes déjà ? »

Elle enfonça ses ongles dans l'écorce pour contenir le sursaut que Reiner lui avait presque arraché. Il la toisait depuis la branche du dessus, appuyant son épaule contre le tronc, bras croisés et un sale rictus narquois sur la tronche, équipé de la panoplie tridimensionnelle complète.

Elle aurait aimé ne trouver aucune animosité chez lui, mais la façon dont il fronçait les sourcils en la jaugeant lui fit comprendre qu'elle n'avait pas fini de se prouver aux yeux du chevalier servant de Christa. Pourtant, elle commençait à sacrément s'impatienter.

Elle faisait tous les efforts possibles mais ils ne semblaient jamais suffisants pour le contenter. Or, Ymir n'allait pas continuer à se plier aux caprices du jeune homme ! La confiance, ça se méritait certes, mais ça s'accordait aussi : il avait intérêt à y mettre du sien.

-J'essaie plutôt de me rendre utile, vois-tu. » répondit-elle sèchement.

De la franchise, toujours. Mais le supplément bonhomie en moins. Elle n'avait plus la tête à ça. Celle de Reiner, pour le coup, se pencha d'elle-même sur le côté tant les mots de la jeune femme venaient de l'interloquer. Parfait, un point de plus pour Ymir.

-À vrai dire, non, je ne vois pas. »

Sapristi, il se foutait vraiment d'elle !

-Eh bien pour éclairer ta lanterne, reprit-elle en poussant un soupir frustré alors qu'elle réajustait sa prise, je m'en vais en patrouille.

-C'est comme ça que tu veux te rendre utile ? (Il s'accroupit sur la branche, sans lâcher Ymir de son regard indiscret et scrutateur. Il la regardait toujours de haut.) Tu risques de rouvrir ta plaie en descendant comme ça.

-Heh, je vous remercie pour votre grande mansuétude à mon égard, Baron des biscoteaux, mais je n'ai pas besoin de votre aide, et encore moins de votre inquiétude. Je sais ce que je veux, et si je peux le faire, merci bien. »

Prête à confronter deux prunelles assassines, elle secoua la tête pour dégager les mèches de cheveux qui obstruaient son champ de vision, puis constata que Reiner la fixait avec une moue amusée. Les résultats fournis par la franchise menaçante l'étonnaient, pour le moins.

-Ça je sais bien, Ymir, rétorqua-t-il en accentuant le Y de son prénom d'une façon qu'elle n'avait jamais entendu auparavant, et c'est pour ça que j'aimerais que tu soies opérationnelle le plus tôt possible. Que tu soies prête à frapper, furtive et efficace comme à ton habitude. Si tu compromets ta guérison en jouant les débrouillardes, ça compromet nos plans à tous, vois-tu. »

Et maintenant il fendait son expression d'un sourire mesquin, mais dont la sincérité frappa la jeune femme. Elle avait suffisamment eu recours à cette bouille pour reconnaître la bonne foi qu'elle abritait, et qu'elle repérait chez Reiner. Elle ignorait comment il avait eu le déclic, mais il semblait enfin lui accorder le strict minimum de confiance qu'Ymir exigeait pour une alliance cordiale et fonctionnelle.

-Donc t'as envie que je me rouille une journée de plus ? »

Il haussa les épaules avant de se redresser.

-Ordre de Christa. C'est elle qui t'a demandé de te reposer jusqu'à demain. Je me charge juste de faire valoir son opinion car je lui fais confiance. Vois ça comme un moyen de recharger tes batteries encore un peu, et tu pourras partir en patrouille demain. Qu'en dis-tu ? »

Que c'était vil de sa part d'inclure l'avis de Christa dans ses arguments ! Ymir se laissa pencher sur la balance, jusqu'à retourner sur ses pas.

Elle bloqua un soupir réticent et entreprit de grimper, de retourner jusqu'à la solide branche qui servait de plate-forme à leur cabanon et à leur chambre, évitant soigneusement la trogne triomphante de Reiner. Ce ne fut qu'une fois hissée sur le « pont principal » qu'elle se décida à lui lancer un regard appuyé, maintenant que les rôles s'étaient inversés et qu'elle le toisait, une pique acerbe (mais de bonne guerre) sur la langue.

-Christa est en train de mettre un peu d'ordre dans l'entrepôt, la coupa-t-il, tu veux bien veiller sur elle pendant que je m'absente ? »

Elle en oublia instantanément sa pique.

-T-tu vas où ?

-Faire cette patrouille à ta place ! »

À ces mots, il dégaina ses câbles et se mit en position, prêt à décoller pour mieux atterrir. Avant de se lancer, il jeta un regard soucieux en arrière, vers Ymir et l'absence de sa réponse. Elle reprit contenance en poussant un énième soupir, émue, avant d'agiter la main en assurant :

-Compte sur moi. Bonne chance. »

Deux doigts à sa tempe, Reiner la salua brièvement avant de s'éloigner dans un boucan sifflant, qui s'évanouit assez tôt, englouti par l'épaisseur des arbres géants. Ymir se retrouva alors seule sur la large branche, seule avec la requête de Reiner.

La perspective de passer du bon temps avec Christa l'enchantait mais elle s'autorisa à prendre un détour avant de la mener à bien, certaine que Reiner la pardonnerait pour ce léger écart. Elle gambada le long de la passerelle, de plus en plus habituée à ce décor atypique mais reposant, et ne prit pas la peine de toquer contre le bois du mur. Ainsi, sans plus chercher à annoncer sa présence, elle se glissa à l'intérieur de la pièce, chatouillée par le rideau de feuilles.

Avachi à s'en tordre le dos sur son amas de tissu qui prétendait au titre de ''deltaplane'', Bertholt n'eut pas le temps de sursauter car Ymir l'accostait déjà :

-Tu achèveras ton chef d'œuvre plus tard : Reiner a besoin de compagnie. »

La perplexité tordit les traits du jeune homme, qui passa deux secondes de trop – à son goût – à la considérer comme si elle parlait en énigmes. Il triturait la surface de son ouvrage, dans l'espoir d'y trouver un code de déchiffrage, puis s'interrompit et redressa les épaules, d'un seul coup attentif à la moindre information.

-Est-ce qu'il va bien ? »

Au moins, il avait capté le plus important.

-Moui, mais il vient de partir seul en patrouille et c'est pas franchement la rigolade. Je serais toi, je me dépêcherai, parce qu'il trace pas mal avec son harnais sur le dos. »

À défaut d'être le plus dégourdi des gaillards, Bertholt avait le mérite d'être extrêmement efficace et diligent quand on lui donnait des directives, d'autant plus si elles s'alignaient avec ses intérêts. Il se dressa sur ses pieds, manquant au passage d'ajouter une nouvelle bosse à la collection de son crâne, et s'arrêta de justesse devant elle alors qu'il sortait.

-J'y vais, merci Ymir, lui adressa-t-il, un entrain innocent étincelant sur son visage.

-Pas de quoi. »

Elle aurait aimé qu'il lui doive une faveur, mais c'était elle qui en repayait une.

On lui donnait, alors elle donnait en retour avec le plus de similitude possible, Ymir aimait les choses simples. Un échange parfait en faisait partie. Elle jeta un clin d'œil entendu au grand dadais, qui la remercia encore une fois avant de filer comme une flèche vers le stock de matériel.

La jeune femme s'adossa au mur, le temps de le regarder se dépêtrer avec sa précipitation. Elle devinait les plis de son propre sourire moqueur – à la vue du malheureux qui sprintait hors du cabanon, à moitié accroupi, en train de se dépatouiller avec son matériel – s'assouplir de sympathie quand il s'élança à la suite du blond.

Pas dégourdi mais un brave type, ce Bertholt. Reiner avait de la chance de l'avoir, et elle veillerait à ce qu'il s'en aperçoive. Au lieu d'un meilleur pacte d'alliance, ça lui ferait toujours une belle jambe de jouer les entremetteuses entre deux futurs adversaires.

Elle décolla son dos du mur, et son esprit de pensées aussi moroses il faisait beau et chaud, Reiner lui avait bien parlé, les oiseaux chantaient, Christa avait raté sa tentative de clin d'œil au petit matin et elle garderait un souvenir impérissable de ce spectacle, les nuages pointaient le bout de leur nez alors l'eau viendrait bientôt les hydrater, une trop bonne journée pour s'abandonner à de pareils soucis en somme !

Maintenant que Bertholt avait dégagé le passage, elle se rendit sur la branche d'en face, une petite mélodie qu'elle sifflait accompagnait ses pas légers. La seconde suivante, elle s'engouffra dans la minuscule pièce.

L'odeur de bois dominait et l'obscurité s'y réfugiait durant la journée, plus que dans les deux autres cabanettes où il y avait des fenêtres. On devinait les contours des trousses de soin, du harnais d'Annie, des armes et des stocks de nourriture qu'ils conservaient à l'intérieur, mais les éclats de lumière qui filtraient à travers les feuilles du rideau apportaient une aide précieuse.

Comme à son habitude, la chevelure de Christa capta les reflets chaleureux du jour, et les prunelles d'Ymir butinèrent sans plus attendre les moindres miettes scintillantes, qu'elle dispersait en une longue traînée souple qui venait border le visage de la demoiselle d'un voile ravissant. La blonde s'affairait à soulever une des planches de bois, dont les médiocres bricoleurs n'avaient pas eu usage. Probablement pour la ranger avec les deux autres qui flanquaient le mur extérieur de l'entrepôt, et qu'Ymir avait vite noté avant de rentrer.

Pour mener à bien une tâche aussi sportive, il aurait mieux valu pour Christa de nouer ses cheveux. À l'évidence, la petiote ne l'avait pas encore repéré, trop impliquée dans sa besogne, les mains fixées au bois comme si ses phalanges pouvaient le tordre telle une vulgaire brindille, le regard tout aussi dardé sur la planche, obstinément focalisé sur son opération, même une perle de sueur fondait le long de sa joue sous la chaleur combinée de l'été et de l'effort.

Une boutade sur son état d'intense concentration (qui ferait hausser les sourcils de Christa avant qu'un léger sourire amusé n'embellisse son visage) sur le bout de la langue, Ymir s'apprêta à entrer en piste. Pour la deuxième fois, en trop peu de temps à son goût, sa pique s'étouffa dans sa gorge au moment où Christa trébucha sur ses propres jambes.

Elle se serait étalée sur le plancher sous le poids du bois, si ce n'avait été pour son réflexe de tout de suite mettre un genou à terre. Elle ne semblait pas encore remise de sa stupeur qu'Ymir achevait de se précipiter à ses côtés pour lui prêter assistance.

-Christa ! »

Elle s'étonnait elle-même de toutes les nuances que le grain de sa voix pouvait apporter à ce simple prénom. Rasant le sol sur les centimètres qui les séparaient, elle plongea à genoux auprès de la jeune fille, cala ses paumes sous la planche et l'aida à la soulever, l'objet à peine plus lourd qu'une plume.

Libérée de son fardeau, Christa se redressa (elle seule pouvait se tenir droite dans l'entrepôt), une reconnaissance exubérante s'accaparait toute l'énergie de son regard.

-Merci, Ymir. »

Même son remerciement manquait de conviction, surtout comparé à celui plus passionné de Bertholt.

-Tu manques de jus, tu sais ça ? »

Son ton accusateur, juste ce qu'il fallait pour allumer une flammèche de perplexité dans ses prunelles, détonna dans la petite pièce sombre, mais échoua à abattre les barricades du visage de Christa.

-Je te demande pardon ? rétorqua l'intéressée dans le même ton.

-Tu vas bientôt te décider à prendre des rations, ou tu comptes te laisser crever de faim encore longtemps ?

-En quoi cela te concerne-t-il ?

-Ça me concerne parce qu'on bosse ensemble, tu te rappelles ? »

Rodées à leurs caractères respectifs, elles avaient vite pris le pli de ne jamais démordre jusqu'à ce que l'autre ploie. Ymir se satisfaisait de constater que Christa aiguisait de mieux en mieux ses lames, mais cette fois elle tenait vraiment à avoir le dernier mot. Or les mots ne fonctionnaient plus face à la jeune blonde. Ainsi, pour clore le débat avant qu'elle ne rétorque à nouveau, Ymir lui arracha la planche des mains et la coinça sous son épaule. Un haussement de sourcil provocateur plus tard, Christa demeurait encore bouche bée, en lutte contre ses joues qui ne demandaient qu'à s'empourprer. Objectif accompli.

-Je ne peux pas manger nos rations…

-Voyez-vous ça, et pourquoi donc ? Tu négocies mal le parfum du scarabée séché ? T'es allergique aux protéines, ou aux harengs en sauce peut-être ?

-Non… je suis végétalienne. »

Ymir resserra sa prise sur le bois qui lui échappait.

-Tu te fous de ma gueule là ? »

Christa secoua la tête en libérant un profond soupir frustré, puis poignarda Ymir avec la lueur agacée de ses yeux.

-Non, c'est juste qui je suis. Et que tu l'acceptes ou non, ça ne changera rien. »

La tribut brune ne retint pas un soufflement mi-amusé, mi-exaspéré : si seulement Christa appliquait cette logique au-delà de son régime alimentaire, au-delà de ce qui concernait le bien des autres ! Si seulement elle tenait ce discours pour elle, et elle seule…

-Permets-moi de penser le contraire : si tu fais un malaise aux Hunger Games face à un ennemi, crois-moi, ça fera la différence entre la vie et la mort. Un sacré changement, si tu veux mon avis.

-De toute façon, soupira la demoiselle pour la énième fois, tu ne peux pas comprendre. J'ai toujours vécu comme ça, au District Un, même sur le campus, et je ne compte pas faillir. Je paierai le prix qu'il faudra.

-Mais tu t'entends parler des fois ?

-Et toi, d'où te mêles-tu de ce qui ne te regarde pas ?

-Mes excuses, princesse, allez-y. (Elle lui refila la planche dans les mains.) Montrez-moi ce que vous avez dans le bide alors. »

Christa ne prit même pas la peine de rétorquer quoi que ce soit. Elle enserra le bois du mieux qu'elle pouvait, prit le temps de réfléchir comment elle s'y prendrait avant d'opter pour le caler sous son aisselle, cramponnant le matériel si fort qu'il blanchissait ses mains. Par bonheur, le bois avait été lissé par les soins du Capitole donc elle ne risquerait pas de planter des échardes dans la paume délicate de ses jolies mains.

D'un pas de côté, Ymir s'écarta de son passage, et s'accroupit près du château de boîtes de conserve pour l'observer traîner son long boulet rectangulaire hors de l'entrepôt.

-Gaffe, le bois racle contre le parquet. Tu devrais le soulever un peu plus. »

Elle s'humecta les lèvres, sans même ciller elle faisait comme si elle ne l'entendait pas.

« Tu souffles fort dis donc ! Respire, ça va aller, c'est qu'une vulgaire planche de bois, tu sais. Un jeu d'enfant pour n'importe qui en forme. Pourquoi tu te penches comme ça ? T'es la seule à pouvoir tenir droite dans ce taudis ! Profite ! Redresse-toi pour voir. »

Un discret réflexe de voleuse, après quoi elle la suivit hors du cabanon, là où le soleil cherchait à braquer ses rayons impitoyables sur son visage tordu par l'effort, là où les perles de sueur sur le front de Christa miroitaient tels des débris de verre. L'azur de ses yeux paraissait sur le point de céder.

« T'arrives toujours à voir derrière ce voile sur tes mirettes ? Ça doit pas être facile si tu manques de minéraux ?

-TAIS-TOI, ce n'est pas ça qui-… ! »

Dans un tourbillon doré, elle tourna son regard impérieux vers Ymir, mais l'autorité de ses traits s'estompa aussitôt, balayée par un frisson d'effroi, et Christa se mordit la langue.

-Pas ça qui quoi ? » insista Ymir alors qu'elle savait la réponse.

Christa esquiva la confrontation en poursuivant son travail, en tirant la planche le long du trajet qui lui restait à faire vers la colonne de bois. Elle ne la tenait plus que par le bout, piétinant à reculons, comme si la seule force dans laquelle elle pouvait puiser provenait de ses reins, pendant que le frottement entre la branche et la planche crissait en une plainte irritante. De cette façon, elle pouvait fixer Ymir d'un regard furibond. Suppliant.

Et pour cette raison, la jeune femme continua de la suivre maintenant qu'elles longeaient le côté du cabanon, où l'espace se faisait désirer.

-C'est quoi alors si c'est pas ça ? Moi je pense plutôt que c'est très lié à ça justement ! Que tu te décarcasses pour n'importe qui, n'importe quoi, sans jamais penser à toi. »

Un remous dans le bleu, elle vit les yeux de Christa tressaillir.

« Tu penses être juste, sage et altruiste, mais c'est tout le contraire : t'aides personne ! Tu veux juste te donner de l'importance à jouer les martyres ! »

Après ces paroles, la jeune galérienne fuit son regard. Elle atteignait son objectif mais sa respiration sifflait de plus en plus, comme la voix d'Ymir qui tonnait de plus en plus :

« Si tu veux vraiment changer les choses, il va falloir que t'acceptes que tu peux pas tout faire toute seule et que personne se pliera en quatre pour toi. »

Le message commençait à rentrer, mais l'obstinée blondinette le forçait à virer le plancher de sa conscience en secouant la tête, priant certainement pour qu'il bascule par dessus-bord en sortant d'une oreille. Ymir ne se découragea pas, pas si près du but. Elle était si proche qu'elle entendait le cœur de Christa battre la chamade.

« Assume tes besoins et tes caprices ! Personne te les donnera aussi bien que toi-même. Si tu te rengorges pas, personne le fera pour toi, et tu te feras marcher dessus !

-JE NE PEUX PAS ! »

L'élan que la demoiselle avait insufflé à son cri l'emporta sur sa prise, et sa charge lui échappa des mains pour entamer une dangereuse chute de plusieurs mètres de haut. Vifs comme l'éclair, les nerfs de la voleuse électrocutèrent son corps : ses genoux se plièrent, son bras se tendit puis se contracta pour rattraper l'objet au vol.

Elle serra les dents pour taire le lancement de sa blessure et achemina la planche sur la pile où l'attendaient ses consœurs, derrière l'entrepôt. Une fois la nouvelle arrivée déposée, elle pivota vers Christa qui s'était adossée au mur comme un crabe qui cherchait à se fondre dans le décor, littéralement.

-Si. Tu peux, clama Ymir en se dépoussiérant les mains. Si tu survis aux Jeux en prenant des forces à bouffer un peu d'animaux, t'auras tout le reste de ta vie pour leur revaloir ça. Puis, tu pourras les libérer du joug des humains. Mais si tu meurs bêtement à cause de convictions qui sont plus censées être tes priorités… là t'auras franchement servi à rien. Là, tu peux être sûre qu'ils te remercieront pas, peu importe à quel point t'en as bavé pour eux. »

Tout le corps de la blondinette resta immobile, hormis ses yeux. Deux étincelles à la recherche du brasier dont elles provenaient, désireuses de retourner au foyer pour y brûler de mille feux, comme autrefois. Ymir n'avait que des allumettes sur elle. Le reste, ce serait à Christa de l'animer.

De sa poche, elle extirpa l'objet subtilisé à la dérobée dans l'entrepôt : une boîte de harengs en sauce, récupérée lors de sa mésaventure à la tour Sud. Face à elle, Christa considéra la conserve, interdite, puis frappée quand Ymir la cogna contre sa poitrine. Un battement de cils, puis la demoiselle détacha son regard de la ferraille, pour le plonger dans celui de la chapardeuse, hébétée. Obstinée, Ymir garda l'objet dans sa poigne. Ses phalanges caressaient les clavicules de la jeune fille.

-Et une fois que tu les auras délivrés, tu auras encore plein de beaux jours à couler, reprit Ymir d'un ton qu'elle voulait solennel, mais qui résonnait surtout sincère. Tu pourras donc en profiter pour annuler les Hunger Games à tout jamais. »

Battement de cils, battement du cœur, battement d'aile.

« Ce s'rait pas mal. »

Prudentes, les menottes couleur mie de pain se redressèrent, avec la timide énergie d'un espoir qui éclot, et saisirent l'acier froid à la manière de la brume, incertains d'y trouver de la matière mais conscients qu'elle était là. Une fois certaine qu'elle tenait bien l'objet en main, Ymir lâcha et recula de quelques pas pour contempler l'expression, un cran plus assurée, de Christa.

-J'essaierai. » murmura cette dernière.

Une première bonne ébauche de « oui » pour l'heure, Ymir allait devoir s'en contenter. La tribut convalescente s'apprêtait à regagner l'entrée du stock d'armes (à l'arrière, la branche où circuler manquait cruellement de superficie : pas un problème pour Ymir, mais une source d'inquiétude inutile pour Christa), quand la voix de son alliée retentit :

-Ça ne te fatigue pas trop de jouer les bonnes consciences ? »

L'accent acéré de sa voix tranchait encore plus dans les oreilles, maintenant qu'elle roulait sa langue en un claquement sinistre. Pourtant, il y avait cette authentique note de curiosité enfantine dans son intonation. Ymir lui fit à nouveau face.

« Tu devrais te concentrer sur ton rétablissement. À ta place, je ne me fatiguerais pas à me donner en spectacle pour autrui comme ça.

-Ma foi, on dirait que tu t'habitues à montrer les crocs, c'est bien ! se félicita Ymir en gravant un sourire narquois sur ses lèvres. Très bien.

-Ne change pas de sujet ! Je voudrais que tu saisisses pleinement à quel point c'est dérangeant de te voir te pavaner devant moi, surjouer l'admiration, en clamant me connaître mieux que personne !

-Pourtant ç'a pas toujours l'air de te déplaire.

-Ne joue plus à ça avec moi. C'est juste trop déstabilisant… je ne sais pas toujours comment réagir…

-Donc ça y est, tu comprends ce que ça fait d'avoir quelqu'un qui joue constamment la comédie devant toi ? »

Les plus fines mèches de sa chevelure se dressèrent à l'intervention d'Ymir, après quoi Christa s'humecta les lèvres, en quête d'une réponse toute prête qu'elle n'aurait qu'à coller sur le bout de sa langue.

-Tu… tu ne voudrais pas voir qui je suis derrière le masque. »

Mais elle était à court de répliques. Ymir ne s'en affligea pas le moins du monde : Christa l'ignorait, mais l'improvisation lui allait à merveille.

-Je sais qu'il y a quelqu'un derrière la ''bonne sainte Christa'', lui confia Ymir, sinon j'insisterai pas. »

Mal à l'aise sans un souffleur à disposition, la jeune fille décolla son dos du mur pour retourner d'un pas délicat et assuré vers l'entrée de l'entrepôt. Plus la peine de lutter, ses joues avaient déjà bien rougi : elle priait certainement pour trouver un costume à enfiler dans le cabanon, bien qu'il n'y eût que des armes et de la nourriture. Néanmoins, le rythme déterminé de ses pas suffit à persuader Ymir de se décaler pour la laisser passer. Christa n'arrivait pas à la regarder dans les yeux.

-Cette personne a beaucoup de secrets… glissa-t-elle dans un chuchotement. Tu risques de te décourager avant même d'en voir le fond.

-Je ne demande qu'à voir. » la défia Ymir.

Les doigts de Christa blanchirent à nouveau, en serrant un peu plus fort le métal contre elle, alors qu'Ymir lui emboîtait le pas. À cette proximité, elle pouvait sentir le parfum des groseilles qui fleurait autour d'elle.

« T'as qu'à me raconter dix secrets avant de dormir le soir ! proposa Ymir, pénétrant à sa suite dans la minuscule pièce.

-Q-quoi ?! N-non, pas… pas dix, un ! »

Il avait beau faire sombre dans ce taudis, les joues groseille de Christa brillaient comme au soleil. Elle était vraiment à croquer comme ça. Ymir franchit un pas de plus dans sa direction, le soupir du rideau derrière elle. La jeune femme bloquait le passage de la lumière, mais elle n'en avait plus besoin pour admirer Christa, qui tenait désormais sa boîte à deux mains, protégeant son cœur.

-T'as pas dit non. » lui chuchota Ymir.

Elle prit soin de laisser les mots pétiller dans sa bouche pour qu'ils viennent mignarder les oreilles de la blonde.

« Cinq. »

Deux papillons bleus captivés par la lumière qui émanait directement de derrière Ymir : les yeux de Christa ne la lâchaient plus. La tribut brune sentait aussi un essaim s'agiter en elle, chatouiller sa poitrine.

-Deux. » exigea Christa.

Son souffle était vif, nullement sec : troublé, presque ensorcelé, libéré. Libéré comme ses pas, car la courageuse demoiselle s'avança vers elle, à son tour.

Ne jamais démordre jusqu'à ce qu'une d'elles ploie. Or Ymir était d'humeur joueuse. Elle surenchérit donc :

-Han-han, refusa le murmure. Trois. »

Les papillons bleus suivirent le métronome de son index. Ils constataient d'eux-même que la main d'Ymir était redoutable : elle avait les meilleures cartes. Ymir savourait déjà sa victoire. Elle réduisit encore un peu plus l'espace entre elles. Puisque l'exiguïté du décor la forçait à se pencher, elle regardait Christa d'une telle façon que leurs fronts seraient les premiers à entrer en collision.

Et certainement pas les derniers.

La piètre construction de bois n'était pas de taille pour elles, rien sur Terre ne l'était plus. Cette certitude arpenta chacune des fibres de son être, répandant une satisfaction impatiente en Ymir. Car, malgré tout, Christa continuait de la dévorer des yeux.

Elle ne pouvait plus lui rendre l'intensité de son regard. La vue d'Ymir se perdait, elle, dans les deux boutons de rose qui s'épanouissaient au milieu de ces joues de groseille, qu'elle brûlait de croquer. Ces deux roses commandaient à elles seules toute l'attention de l'essaim de papillons. Ymir s'abreuvait d'un parfum imaginaire de nectar.

-Pourquoi… trois ? » demanda le bruissement dans la voix de sa princesse.

Leurs souffles épais s'accordaient, discutaient dans la langue intime de la respiration. Ils échangeaient bien plus que ce qu'Ymir pouvait comprendre, mais tout ce qu'elle avait besoin de savoir. La jeune femme renouait avec une autre langue maternelle que celle de sa bouche. Une dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence, comme s'il s'était agi d'une évidence tout ce temps et qu'il n'y avait jamais eu à seulement le considérer.

-J'aime bien ce chiffre… comment il sonne… »

Le nez de Christa frissonnait comme celui d'un lapin impressionné. Pour la rassurer, Ymir laissa trois doigts se loger derrière son oreille, pendant que le pouce volait au-dessus de sa pommette. Il atterrirait sous peu. Christa ne tremblait plus.

-Comment… ? »

Seule sa voix tressaillit, elle atteignit une note suraiguë dont Ymir raffola l'harmonie. La mélodie berça les boutons de rose, qui s'ouvrirent enfin, laissant deviner de l'émail scintillant.

-Je ne sais pas… Le début : ''tr''décisif, vif… imperturbable, précis… puis le ''oi''… une ouverture, du doute… »

Christa se mordit la lèvre.

-Une chance ? »

Ymir expira de plaisir.

Et maintenant leurs lèvres étaient à trois millimètres d'un nouvel univers, qui n'aurait cure de l'ordre, de la taille, des regards alentours, des autres.

Un nouvel univers où ce serait elles et rien d'autre.

Les deux papillons bleus s'évadèrent et Christa scella ses paupières pour que le voyage semble plus court. Mais elle rouvrit grand ses yeux la seconde suivante ! La surprise les fit reculer toutes les deux. Le pouce n'avait pas pu atterrir.

Ymir se cogna le crâne contre le plafond et lâcha un gros juron frustré, que la chute de la boîte de conserves lâchée par Christa recouvrit. Le bruit de la ferraille résonna, le temps d'un soupir, entre les quatre murs de bois, avant que l'exclamation de la plus petite d'elles ne coupe le silence :

-Annie ! »

Ymir prit son temps pour se retourner, prit le temps nécessaire à planter la lame irritée de son regard dans celui tout aussi ferme de l'autre tribut, qui s'appuyait contre le mur de la porte en retenant les feuilles avec son bras. À l'inverse de ceux de Christa, l'or de ses cheveux et le bleu de ses yeux se mariaient moins avec la lumière, ternes et rigides comme ils étaient. Derrière elle, Ymir entendit Christa se racler la gorge :

-Tout va bien, Annie ?

-Je cherche Bertholt. Tu l'as vu ? »

Parfait : ou bien elle ne savait pas parler, ou bien elle ignorait complètement Ymir.

-Il est parti en patrouille avec Reiner. »

Et elle se ferait un plaisir de lui rappeler son existence, comme elle venait de si gentiment leur rappeler la sienne au moment opportun ! Alors Annie la dévisagea comme si Ymir avait une carapace de dagues, ou armes en tous genres, et qu'elle représentait une menace ambulante. Elle n'avait aucune idée d'où provenait pareille méfiance de la part d'Annie, mais si l'autre tribut croyait qu'elle laisserait couler pour le bien de leur alliance, elle se fourrait le doigt dans l'œil à en pleurer du sang !

-Comment ça se fait ? renifla Annie. Reiner préfère patrouiller seul.

-Il avait clairement besoin de compagnie. Et Bertholt a été plus qu'heureux de lui en apporter !

-Ce qui t'a dégagé un boulevard pour être seule avec Christa. »

L'intéressée se redressa avec tant de précipitation que les claquements de sa colonne vertébrale ne manquèrent pas à Ymir. Par réflexe, la tribut fléchit les genoux, campée sur ses appuis. Elle reflétait ainsi la position de la martialiste devant elle. Avantage pour Ymir : d'elles deux, elle était la plus proche des armes. Désavantage : elle était blessée. Il fallait que la tension chute aussi vite qu'elle avait grimpé.

-Bah ! Chacun a son p'tit favori dans notre groupe ! C'est ça aussi, la vie en société !

-Plutôt atypique qu'elle soit la tienne alors. »

Ymir détestait ce qu'elle insinuait avec cette phrase. Et ne même pas être sûre de bien comprendre ce qu'elle voulait insinuer, cela la foutait hors d'elle.

-Qu'est-ce que t'as en fait ? T'es jalouse parce que t'es plus la tignasse blonde préférée de Bertholt et que tu te sens seule !? »

Le sourcil d'Annie se froissa mais Ymir ne prêta pas plus d'attention à la probable décomposition de son expression, le coup de coude de Christa dans ses côtes l'occupa bien assez.

-Ymir ! la gronda-t-elle. Surveille ce que tu dis !

-Ça fait rien Christa, la rassura Annie d'une voix calme qui se refroidit quand elle changea d'interlocutrice. Cela ne regarde que Bertholt. Il peut passer le temps qu'il veut avec qui il veut, je n'ai pas à être jalouse.

-Donc, sur cette logique, je peux aussi traîner avec Christa sans problème. Vu que ça ne regarde que moi de toute façon.

-En effet, admit Annie en plissant les yeux. Et, sur cette logique, il n'y a pas d'inconvénient à ce que je reste pour terminer de ranger. Vu que ça ne regarde que moi. »

Elle entra dans la pièce qui commençait à craquer sous tant d'occupation : une subtile façon d'inciter Ymir à délaisser Christa ! Au risque de déplaire à l'autre tribut, elle mettrait un point d'honneur à rester dans ce maudit cabanon. Christa se remettait au travail quand Annie passa sous le nez d'Ymir, non sans lui adresser un regard éclair, agressif comme la foudre pouvait l'être en pleine forêt. Les deux blondes s'accordèrent sur ce qu'il restait encore à faire : principalement dégager les deux planches qui ne servaient pas hors de l'entrepôt, pour maximiser l'espace, et faire du tri dans le stock de nourriture.

La mention de nourriture rappela cette fichue boîte de harengs à Ymir. Elle étouffa sa frustration en serrant le poing. Elle avait pris la confiance d'Annie pour acquise trop tôt. Elle devait la surveiller désormais.

Qu'elle y prenne un malin plaisir ou non, Annie s'affirmait comme un avertissement constant qu'elles n'étaient pas seules, que c'était les Jeux, et qu'il y avait des ennemis.

Voilée par la tapisserie de verdure, filtrée par la distance, la rougeur lointaine se diluait, parsemant des taches à peine ocres sur la peau de Christa, accompagnées d'une infime bribe de l'incandescence dévorante de l'astre. Il était trop loin pour que sa chaleur la consume, mais elle n'en avait pas besoin. Elle brûlait déjà de l'intérieur.

L'anticipation traînait des remous de lave en fusion qui pressaient contre les parois de son bassin. L'appréhension léchait son plexus de flammes si diaphanes et tremblotantes qu'elles donnaient l'impression de ne rien toucher. La peur braisait dans sa gorge, un rougeoiement saillant qui déposait de la cendre dans son œsophage et lui donnait envie de tousser.

Et puis il y avait les petites étincelles qui crépitaient dans le reste de son corps, éclataient en minuscules feux d'artifice dans les recoins mous, les articulations, les épaules, les cervicales. Son cœur en était la source, l'éclat tranchant du silex qui n'attendait que les à-coups brusques de la dernière émotion pour embraser ses veines.

Elle n'osait aller retrouver Ymir.

La trame lâche de mots et toutes les émotions qui s'enfilaient dans les interstices tournoyaient sans relâche, et si seule la pensée suffisait à la mettre dans cet état, Christa avait très peur ne serait-ce que d'apercevoir un éclat mordoré dans le noir. Elle n'avait jamais fait de promesse aussi lourde aussi légèrement. Elle avait perdu le sens des mots, perdu leur poids, et se retrouvait à empiler des mesures sur une balance imaginaire, observant attentivement la moindre des réactions de son interlocutrice pour voir si elle avait retrouvé la juste mesure, par pur hasard.

Et elle avait promis d'offrir à Ymir ses propres mesures, toujours sans en connaître le poids. Elle allait devoir en choisir trois parmi le fourbi indiscernable, les tâter, les soupeser, avant de les lâcher dans la main de la jeune fille, elle ne serait même pas autorisée à les essayer sur la balance directement. Est-ce que Ymir céderait sous le poids ? Est-ce qu'elle en sentirait à peine la pression ? Est-ce que la mesure tiendrait parfaitement dans le creux de sa main ?

-Christa. »

Elle sursauta violemment et fit volte-face, levant les yeux pour dévisager Annie. La jeune femme s'était arrêtée pour l'interpeller, et maintenant qu'elle revenait dans son propre corps, Christa réalisait qu'elle l'avait déjà appelé plusieurs fois.

-Oui ? fit-elle, réprima le couinement de souris qui avait failli jaillir à la place.

-Bonne nuit. »

Christa avait retenu les mesures qui correspondaient aux mots d'Annie. Elles n'étaient pas nombreuses, mais elles étaient très lourdes. Au lieu de lui passer devant, elle s'était arrêtée pour lui rappeler qu'il était l'heure de dormir, elle était venue s'assurer qu'elle allait se coucher. Sa façon à elle de dire que Christa était fatiguée et qu'elle devrait dormir, mais sans jamais lui imposer son opinion.

-Oui, bonne nuit à toi aussi. » murmura Christa avec un sourire, attendrie.

Annie hocha la tête et reprit son chemin. Christa la regarda disparaître dans la cabane, et ses yeux s'aimantèrent à l'autre entrée, où Ymir l'attendait déjà, très probablement. Elle déglutit une première fois, serrant les doigts pour bouger au moins une partie de son corps. À la troisième fois, elle ne s'était toujours pas levée, et le soleil venait de s'endormir.

C'était de son impact à elle qu'elle se préoccupait. Pas de l'impact sur elle. Ymir lui avait permis de se focaliser sur quelques éléments à tirer de l'obscurité, lui laissait même le temps de les sélectionner soigneusement, sans en savoir l'inutilité – Christa non plus ne savait pas voir dans le noir. Mais une petite poignée, ce n'était pas l'immensité derrière elle. Christa avait l'impression de pouvoir se réduire à cette poignée, de rapetisser de manière agréable.

Le mordillement progressif du froid la motiva à frotter ses bras, se détacher du bois, et se redresser, enfin. Le mouvement appelait le mouvement, et elle n'hésita pas plus longtemps. Avec un soupir un peu tremblant, elle laissa ses pieds la guider jusqu'à la cabane.

Ses doigts frôlèrent la barrière de feuille dans un soupir délicat et elle l'écarta, plongeant dans l'obscurité la tête la première.

-C'est pas trop tôt ! vibra la voix d'Ymir, indiquant à Christa où elle se trouvait. Un peu plus et je venais te chercher moi-même.

-Quelle impatience... » chuchota Christa plus doucement.

Ses commissures s'étirèrent toutes seules, et elle dut plisser les lèvres pour empêcher ses dents de se dévoiler. La voix d'Ymir avait ravivé d'un seul coup le feu qu'elle était parvenue à atténuer, et elle remerciait les ténèbres de cacher la lutte qui se tenait sur son visage. Elle s'accroupit, et progressa à quatre pattes jusqu'à sa couchette, les yeux écarquillés. Elle commençait déjà à discerner des formes et des teintes de gris.

Ymir se contenta d'une expiration amusée, qui surprit légèrement Christa. Elle s'agenouilla à quelques pas et se tourna vers la jeune femme, curieuse.

Sa tête reposait sur son coude replié, et un sourire absent ornait sa figure, un alliage de traits sobres qui aplanissait son visage. Aucune aura, aucune couche supplémentaire d'angles pour creuser un quelconque rictus provocateur, aucune superposition. L'attitude d'Ymir était dépouillée.

Et lorsque la jeune femme se releva pour tapoter la couchette qu'elle avait rapproché à côté de la sienne, elle avait les sourcils un peu plus haussés, les yeux un peu plus grands, le sourire un peu plus large. Quand Christa la vit déplier une couverture pour s'en couvrir et fondre mollement sous le poids de la gravité, les yeux toujours rivés sur sa camarade de chambrée, elle comprit : Ymir avait hâte. Une impatience toute simple et innocente qui répandait la douceur dans son expression, une curiosité enfantine.

Le souffle de Christa se coinça dans sa gorge alors que les braises, les flammes s'éteignaient, abandonnant leur intensité, privées d'oxygène. Les étincelles pétillèrent derrière ses paupières.

Adorable.

-Alors, Princesse ? la taquina Ymir alors que Christa s'était perdue dans sa contemplation. Tu t'es perdue en chemin? »

Elle s'étira et tendit le bras vers Christa pour accompagner ses paroles d'une tape légère sur le bout de son nez, et Christa sentit sa peau la picoter. Elle suivit des yeux le doigt qui se rétracta contre la paume d'Ymir, pour se recroqueviller avec les autres sur la couverture.

-Viens. » susurra Ymir.

Son sourire s'accentuait déjà, reprenait ses couleurs habituelles, mais Christa ne voulait pas, pas tout de suite.

-Euhm... »

Attends-moi. Attends-moi encore un petit peu.

Une figurative gerbe glacée doucha les étincelles : elle n'avait pas préparé de secrets à raconter ! Elle ne savait pas quoi lui dire ! Devait-elle en prendre un au hasard ? Sans même essayer de déterminer son poids ? Et le jeter dans les bras d'Ymir sans regarder derrière elle ? La perspective de se livrer l'avait tellement obnubilée qu'elle en avait oublié le cœur du problème !

Ignorant sa tourmente, Ymir écarta la couette d'un bras, invitant Christa dans le cocon de chaleur. La jeune femme obtempéra machinalement et se glissa à côté d'elle, sur sa couchette respective, mais assez près pour qu'elles puissent partager la couverture.

-Je t'écoute. »

Elle l'abandonnait à son tourment avec une nonchalance criminelle ! Christa entrouvrit les lèvres, laissa échapper un souffle, et verrouilla promptement les traîtresses qui la laissaient tomber.

-Tu as perdu ta langue ? » s'enquit Ymir.

Elle ne l'aidait absolument pas à reprendre contenance : elle remonta la couverture jusqu'au menton de Christa, écarta des mèches errantes de son visage en passant la pulpe de ses doigts sur son front avec la délicatesse d'un pétale de digitale, un contact vénéneux mais qu'aucune des deux ne chercha à arrêter. Christa n'arrivait pas à se focaliser sur autre chose que les touchers fugaces qui enfiévraient ses nerfs à fleurs de peau, frôlait sa tempe, sa joue.

-J'ai… J'ai gardé le dentifrice à la fraise jusqu'à mes quatorze ans. » laissa-t-elle échapper dans un souffle.

Si le stress n'était pas toujours en train de tirailler ses tripes, elle aurait ri en voyant la frimousse d'Ymir se tordre en une grimace confuse et méfiante, la bouche et les sourcils tordus, le nez plissé.

Quelle idée ! Qu'est-ce qui lui était passé par la tête ? Pourquoi était-ce la première chose à laquelle elle avait pensé ? Elle retint ses lèvres de se plisser en une moue maladroite et recula légèrement, craintive. Ymir allait lui en vouloir ! Elle ne respectait pas du tout leur pacte !

-C'est tout ? confirma le ton perplexe et mécontent de sa compagne.

-C'est un vrai secret ! se récria Christa en verrouillant les paupières pour ne pas avoir à affronter son expression. J'avais fait promettre à Marie de ne le dire à personne, et surtout pas ma mère ! Je me serais faite grondée, autrement.

-Pourquoi ça ?

-C'est pour les enfants, le dentifrice à la fraise. Quand on grandit, il faut utiliser celui à la menthe, parce que sinon on ne nettoie pas assez bien nos dents, mais il piquait tellement…

-C'est tout ? »

Cette fois, Christa entendit l'ombre de rire dans la voix d'Ymir. Le soulagement déverrouilla ses muscles et ses paupières, et elle leva timidement la tête vers la jeune femme. Ymir la regardait avec un rictus attendri, qui fit fondre ses dernières réticences soudaines. Elle avait l'air de s'en être contentée, probablement par dépit. Définitivement par dépit, au vu du soupir résigné qui souleva ses épaules.

-Il faut un début à tout, je suppose... » grommela-t-elle.

Elle approcha sa tête et Christa se surprit à rester immobile, à recevoir sans protester la joue qu'Ymir frotta contre sa tête. Sa prise s'était subtilement affermie alors qu'elle serrait doucement l'épaule menue de Christa, qui la brûlait.

-Tu… comment vous faisiez, au District Six ? interrogea-t-elle pour détourner la conversation.

Elle avait besoin de se remettre. Il lui fallait une poignée de seconde pour se remettre, mais Ymir ne les lui accordait pas, l'assaillant avec acharnement de ses attentions et ses mots.

-Il y a des plantes, dont on mâche les feuilles, pour soigner les dents. Comme on fait maintenant. Quoi, tu crois que je n'avais pas accès à l'hygiène de base ?

-Non ! Je…

-Tu aurais eu bien raison.

-Ymir ! »

La jeune femme éclata de rire, un rire semblable à des crépitements de feu d'artifice, qui vinrent pleuvoir contre son oreille sans répit. Christa soupira bruyamment, affichant ostensiblement son mécontentement. Elle ne sut qu'elle avait gonflé ses joues que quand l'index d'Ymir vint presser la bulle de chair.

-Raconte-moi donc le deuxième. » fredonna Ymir.

Christa n'avait pas envie de raconter ses secrets, de puiser dans le puits sombre derrière elle. Elle avait envie de jouer. Elle avait envie de continuer à rire et se délecter des secondes. Elle était venue préparée à ouvrir sa cage thoracique et arracher à vif des racines de douleurs pour les jeter au pied de sa compagne. Maintenant, le miel dans sa gorge était si épais et sirupeux qu'elle n'arrivait pas à parler. Ymir ne cessait de la surprendre.

Elle se tortilla pour s'allonger sur le dos sans s'éloigner d'Ymir, et le bras de la jeune femme s'enroula paisiblement autour de ses clavicules.

-Mmmh… Eh bien… Ma grande sœur Frieda est ma personne favorite et mon modèle et j'ai une poupée qui s'appelle Frieda, mais personne ne le sait car je l'appelle Lady Fri. »

Elle débita tout d'un trait et se tourna avec espoir vers Ymir, papillonnant des yeux pour apparaître plus innocente. Avait-ce marché ? Était-elle sauve ? Il lui fallut un moment pour reconnaître le sentiment qui tourbillonnait en volutes de chaleur quelque part dans ses bras : l'espièglerie.

Ymir n'était pas dupe. Le bras qui l'enserrait jaillit à son visage et deux doigts pincèrent son nez, secouant sans merci avec délicatesse.

-Dis donc, tu crois que je t'ai pas vu faire ta maligne, trésor ?

-Nnnh ! » protesta Christa.

Pardonne-moi.

Elle voulait continuer à savourer ce moment de paix.

-Dis m'en plus sur cette Frieda. » exigea Ymir d'un ton péremptoire en relâchant Christa, non sans subtilement longer l'arête de son nez du bout du doigt.

Christa acquiesça diligemment, soulagée de s'en sortir avec ça.

-Elle est très sage et très attentionnée. Elle pense toujours à tout, alors qu'elle a énormément de poids sur les épaules. C'est elle l'héritière de la famille, donc elle a beaucoup de travail, mais elle trouve toujours du temps pour moi. »

Le pincement de nostalgie et la main d'Ymir tout près de son oreille ne l'aidaient pas à se concentrer.

-Des frères et sœurs ?

-Eh bien, après elle, il y a Ulklin, mon frère aîné. Il est éduqué comme un héritier aussi, mais il y a peu de chance qu'il hérite vraiment, donc les tuteurs sont un peu plus indulgents avec lui quand il a des accès de rébellion. »

Pourquoi parlait-elle de ça, soudainement ?

-Des accès de rébellion… J'ai l'impression que ça ne vient pas de toi, railla Ymir.

-Non, c'est Frieda qui dit ça tout le temps. Ils se chamaillent souvent sur son attitude. Moi, je ne le vois pas beaucoup. Dirk et Ebel, mes deux autres aînés, sont un peu plus proches en âge, mais je ne les vois pas tant que ça. Dirk encore moins depuis qu'il est adulte, mais il est très gentil. Et j'ai une petite sœur qui a presque mon âge, Florianne. »

Les mots s'échappaient tous seuls, comme si elle les gardait stockés quelque part depuis un certain temps.

-Et tu n'es proche qu'avec Frieda ?

-Quasiment, confirma Christa en hochant la tête. Chacun d'entre nous passe beaucoup plus de temps avec sa sentinelle qu'avec les autres de la fratrie. Reiner est plus un grand frère pour moi qu'Ulklin. »

Ymir acquiesça distraitement, l'air songeur. Christa tourna la tête vers elle, effleurant les phalanges d'Ymir de sa joue.

-Qu'est-ce qu'il y a ?

-Je me disais juste que c'était très ironique, ricana Ymir, le ton légèrement asséché. Tu côtoies des gens de ton sang comme des étrangers, et j'ai vécu toute ma vie à me coltiner des gamins qui n'étaient pas de ma famille.

-C'est vrai, fit Christa sans savoir quoi ajouter.

-Et donc, continua Ymir en retrouvant un ton plus enjoué, comme pour chasser l'humeur étrange qui les avait saisies, chaque membre de ta fratrie a un mini Reiner pour veiller sur eux ?

-Pas exactement un Reiner, pouffa Christa, amusée par l'idée d'une armée de blonds. Il faut que ce soit quelqu'un du même âge et du même sexe, pour pouvoir te remplacer aux Jeux. La sentinelle de Frieda s'appelle Peak. Elle est très gentille, mais très discrète. C'est celle qui fait le mieux son travail, d'après mon père.

« Il y a Marcel et son petit frère Porco qui s'occupent d'Ulklin et Dirk, Reiner est très proche d'eux et Marcel a vraiment beaucoup à faire. Je crois que sans lui, Ulklin aurait déjà fugué plusieurs fois. Celui qui s'occupe d'Ebel s'appelle Colt, mais… je ne crois pas que je lui ai déjà parlé. En fait, les dérogations à la règle ont commencé avec Ebel, Colt avait seulement le même âge qu'elle, et moi, on m'a assignée un garçon, plus âgé que moi. Aucune fille n'est née en même temps, et le père de Reiner était déjà engagé dans une relation diplomatique avec le mien, donc ça s'est passé comme ça.

« Il a toujours eu un peu plus à prouver que les autres sentinelles, donc il a vraiment passé beaucoup de temps avec moi. Les sentinelles ne sont pas là que pour nous remplacer aux Jeux, elles deviennent ensuite des assistants, ou secrétaires, ce genre de chose, en plus d'être gardes du corps. Une sentinelle et la personne sous sa responsabilité sont inséparables, de la naissance jusqu'à la mort, normalement.

-Je vois... murmura Ymir, un bâillement coincé entre ses mâchoires. Je comprends mieux pourquoi c'est censé être fusionnel entre toi et l'autre prince des biscotos. »

Une petite épine de doute se faufila dans la coulée de miel et égratigna la gorge de Christa, la forçant à déglutir.

-Comment ça, ''censé'' ? » interrogea-t-elle.

Ymir dévisagea Christa un instant, comme si elle hésitait à lui donner le fond de sa pensée avec des énigmes ou avec des paroles franches. Son expression demeura lisse, épurée, et Christa l'en remercia intérieurement :

-Ça se voit que vous vous entendez pas si bien en ce moment. Vous devriez causer. »

Devrait-on vraiment ?

Elle ne voulait pas s'entendre de cette façon avec Reiner. Elle ne voulait pas resserrer leurs liens, au contraire, elle voulait le détacher d'elle, le libérer. Et si elle ne s'était pas bercée d'illusions narcissiques, c'était également dans l'intérêt d'Ymir qu'elle se sépare de Reiner. Non ?

-Vous devriez causer, vous engueuler un bon coup et vous réconcilier. » insista Ymir.

Et soudainement, la perspective lui paraissait beaucoup plus saine. La discussion qu'Ymir s'imaginait les mettait sur un pied d'égalité, les faisait interagir comme deux amis qui ne regardaient plus dans la même direction et qui devaient s'ajuster l'un à l'autre. Pas comme si elle attachait un boulet à la cheville du jeune homme.

Elle avait envie de cette discussion-là, songea-t-elle en triturant ses doigts.

Ymir venait de déposer une de ses propres mesures dans la balance, et les deux poids étaient parfaitement exacts, l'équilibre parfait. C'était une mesure que Christa n'avait jamais eu en sa possession. Une aigrette de reconnaissance vint se planter avec toutes les autres au sommet de son cœur.

-… Tu as raison, déclara-t-elle avec détermination. Je parlerai à Reiner. »

Le sourire qu'Ymir lui adressa était tendre, et son visage s'adoucit si fort que les couleurs semblèrent se rehausser sous les yeux de Christa, jusqu'à presque lui faire oublier le fil de ses pensées.

-… Mais seulement si tu parles à Annie.

-Annie ? »

Christa gloussa en voyant les couleurs drainer du visage d'Ymir, remplacée par l'ombre d'une grimace ennuyée.

-Pourquoi je devrais parler à Annie ? grommela la jeune femme en levant les yeux au ciel.

-Parce qu'il y a clairement de la tension entre vous deux aussi, et ce n'est pas bon pour l'alliance. »

Ymir expira bruyamment, chatouillant les tempes de Christa. La réluctance grippait toute son attitude, tant que Christa crut la voir bouder et faire la moue !

-J'y penserai, j'y penserai, marmonna-t-elle en agitant la main dans les airs, comme pour éjecter la pensée loin de son esprit.

-Je compte sur toi ! » insista Christa en agitant son index devant le nez d'Ymir, la menace pathétiquement estompée par son sourire.

Ymir lui répondit par un petit rictus de défi, un éclat de bravade dans les pupilles.

-Bien, maintenant qu'on s'est promis d'aller bavasser… J'ai une princesse à punir.

-À punir ? se révolta Christa. Je t'ai donné trois secrets !

-Et tu sais tout aussi bien que moi qu'ils étaient pourris, ma chère. »

L'intonation langoureuse de la jeune femme répandit des frissons courant sur l'épiderme de Christa. Elle riva ses yeux à ceux d'Ymir avec hésitation, hypnotisée par son sourire indolent. Une énergie rassasiée flottait autour d'elle, un air de contentement que la plus petite n'était pas sûre d'avoir déjà vu.

-Ta punition, Christa, est de dormir dans mes bras. »

Elle se sentit rougir malgré l'anticipation qui avait grésillé dans ses veines, comme si son cœur n'en pouvait plus d'attendre. Elle aurait pu protester, offrir un brin de résistance de mauvaise foi, mais le regard d'Ymir ressemblait à un fantôme de caresse. Subtilement, elle hocha la tête, et Ymir leva le bras pour lui permettre de se rapprocher.

Elle n'avait qu'à se tourner sur le côté pour se lover contre la poitrine de la jeune femme, poser son front sur le creux de ses clavicules et respirer son odeur. Pourquoi avait-elle si peu de mouvements à faire ? Avait-elle gravité plus près que Christa ne pouvait le voir ? Son cœur dansait le rythme d'une chanson qu'elle ne connaissait pas. Non, une chanson qu'elle ne connaissait qu'à moitié. C'était Ymir qui détenait la deuxième partie de la partition.

Ymir enroula ses bras autour de ses épaules et de sa tête, lui offrant son bras comme oreiller. Ses mains pressèrent légèrement, comme pour s'assurer qu'elle était bien là. Il n'y avait pas un seul courant d'air frais. Tout autour de Christa, ce n'était que chaleur, un cocon bienveillant.

Les doigts d'Ymir se posèrent sur le haut de son crâne, caressèrent ses cheveux, chatouillèrent sa nuque. La bouche de Christa était de nouveau pâteuse. Une barrière s'érigea entre son tumulte intérieur et la lourdeur confortable de ses os, qui l'empêchait de se manifester au monde extérieur. Le toucher d'Ymir était à la fois incroyablement familier et terriblement nouveau.

Elle recommença son mouvement, une fois, deux fois, trois fois. Les sensations s'accumulaient délicieusement à la base de sa nuque et Christa se recroquevilla un peu plus sur elle-même pour essayer de les contenir. Les sentiments que ses caresses provoquaient n'étaient pas nouveaux, mais leur intensité surprit Christa : le contentement se transformait en félicité, la sécurité se transformait en plénitude, et l'affection en fragile tendresse.

-Tu devrais arrêter, lâcha-t-elle dans un faible murmure, à l'encontre de toutes ses cellules. Sinon, je ne vais pas dormir. »

Ymir ricana dans la nuit et obtempéra. Elle referma sa prise, serra Christa plus fort contre elle et enfouit son visage dans ses cheveux.

-Bonne nuit. » soufflèrent-elles.

Bertholt s'enfonçait dans cette matière sirupeuse et chaleureuse, comme chaque soir, avant que le lac duveteux n'étouffent les sons environnants et que le jeune homme n'entende plus que sa propre respiration, apaisée, somnolente. Sous la surface, il faisait déjà sombre. Le brun ne tarderait pas à s'endormir, si ce n'était pour la résistance qui ardait dans son plexus, un foyer agité qui l'empêchait de sombrer dans le sommeil. Ainsi, il stagnait près de la surface, le torse humide mais encore à l'air libre, et les bruits ne s'évanouissaient pas.

Piégé indéfiniment entre le sommeil et l'éveil comme il était, il tenta de s'affaisser un peu plus dans le tapis de feuilles. Mais la matière n'avait rien à voir avec le matelas moelleux, avec un creux au centre, qu'il avait abandonné un mois auparavant. Quand il essayait de s'absorber dans la couchette, il rencontrait vite la robustesse du bois. Au lieu de plonger dans des vapes veloutées, il sentait chaque vertèbre presser contre le plancher.

Dans l'obscurité, il pouvait dessiner tout ce qu'il imaginait, comme des traces de craies colorées sur le grand tableau noir de l'école. Il visualisait à nouveau la fenêtre, la commode et le tapis, à l'identique… Du moins, il l'espérait. Il voulait se souvenir du moindre détail, toucher au plus près la réalité des choses et ne pas se contenter d'illusions. Il ne retournerait jamais là-bas, mais la douleur de se savoir dépossédé jusqu'à ses plus vifs souvenirs l'insupportait encore plus. Il en était arrivé au point où « insupportable » sonnait comme un euphémisme.

Par bonheur, l'écho du maudit mot se noya dans le ronflement qui échappa à Annie Bertholt jaillit à la surface.

Par-dessus l'épaule, il jeta un coup d'oeil à son amie, plongée dans un sommeil agité, comme à l'accoutumée. Dans sa fougue somnolente, elle avait fait tomber sa capuche, présentant sa chevelure à la fraîcheur nocturne. Les journées les cuisaient malgré l'ombre offerte par la canopée, mais il leur fallait tout de même se méfier des nuits. À cette altitude, elles étaient plus vicieuses que prévu or Annie ne pouvait pas se permettre d'attraper froid.

Il se retourna sans faire de bruit, saisit le tissu de deux doigts et couvrit la tête de la jeune fille. Un grognement étouffé. Il le prit comme un remerciement.

Dans quelques heures, le soleil se lèverait sur le sixième jour des Hunger Games et il tenait toujours le coup. Chaque matin il se demandait s'il entamait enfin son dernier jour, ignorant tout de la portée d'une telle considération : il avait beau y songer, il respirait de la même façon, riait de la même façon. Et maintenant il avait survécu un jour de plus. Un jour de plus. Chaque jour, un jour de plus. Jusqu'où ? Il l'ignorait mais s'il avait bien conscience d'une chose, c'était qu'il ne serait pas là sans Annie.

Contre vents et marées, elle bravait cet enfer à ses côtés depuis le début. Son port d'attache. La part la plus égoïste en lui se soulageait qu'elle soit là, dans cette arène sanglante, avec lui.

Mais Reiner n'était pas là.

Inquiet, il scanna le périmètre de la cabanette – ce qui prit un temps microscopique étant donné sa taille, même de nuit – mais le blond ne s'y trouvait plus. Reiner avait dû se volatiliser pendant que Bertholt s'endormait. Contrairement aux apparences, le blond pouvait faire preuve d'une discrétion exemplaire dans l'obscurité, à l'image d'Annie, sûrement acquise grâce à sa formation exigeante.

Discrétion ou pas, il manquait à l'appel et Bertholt ne pouvait pas taire son angoisse plus longtemps. Depuis l'arrivée d'Ymir, Reiner semblait plus soucieux. Il avait dévisagé Christa comme un château de cartes que la moindre brise aurait détruit, mais ne lui avait pas adressé la parole autant que d'habitude et il n'avait pas fait une seule blague de la journée. Si quelque chose le rongeait, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il ne trouve pas le sommeil. Résolu à voir comment il se portait, Bertholt se redressa et s'éclipsa hors de la cabane.

Non seulement ses yeux s'étaient habitués à l'obscurité, mais la nuit était particulièrement claire. En levant le nez, Bertholt distingua la forme de la pleine lune qui scintillait derrière les feuillages des plus hautes branches.

Et Reiner. Perché juste là. Sur la branche du dessus. Bertholt avait reconnu sa silhouette et il devinait le blond platine de ses cheveux grâce à la pâle lueur lunaire. Maintenant qu'il l'avait retrouvé, il voulait savoir s'il allait bien. Il se doutait du contraire mais Reiner avait peut-être envie de se confier.

Réfléchissant à ce qu'il pourrait bien lui dire, il se hissa sur le toit de leur cabane et, accroupi, progressa à pas lents. Il serra les dents à chaque grincement du bois. Pourquoi fallait-il qu'il soit aussi bruyant ? Il allait réveiller Annie et faire sursauter Reiner à le traquer comme ça…

Il tâta l'immense tronc, à la recherche d'une prise et commença son ascension avec précaution. Ce n'était pas le moment de chuter. Sinon, il surprendrait bel et bien Reiner, mais d'une pire manière encore. En tout cas, le blond ne soufflait toujours pas mot, il devait être perdu dans ses pensées.

Comme Bertholt l'était avec ses prises.

Il ne savait plus où s'appuyer, il avait les bras et les jambes tellement écartés qu'il devait ressembler à une carpette géante fixée à l'arbre. Et il avait à peine grimpé un mètre. Il en oubliait comment déglutir. Son cœur battait plus vite que son cerveau réfléchissait pour trouver une solution, et Bertholt commençait à avoir les mains moites. Quelle idée est-ce qu'il avait encore eu… ? Il savait pourtant qu'il était aussi bon au parcours d'arbre qu'un manchot…

-Reiner ? » miaula-t-il à l'aide en se maudissant de tous les noms.

Et dire qu'il avait voulu lui épargner une trop grosse surprise… il lui offrait un sacré spectacle pour le coup !

-Bertholt, c'est toi ? »

Après quelques secondes, le temps qu'il regarde autour de lui, un pouffement échappa à Reiner et les joues de Bertholt s'incendièrent.

-Qu'est-ce que tu nous fais ? demanda-t-il d'un ton attendri que Bertholt aurait pu trouver attachant en d'autres circonstances.

-Je crois que je suis coincé… »

Reiner eut la bonté de ne pas s'esclaffer et le couvrir encore plus de ridicule, il reprit plutôt son calme et lui donna des instructions d'une voix encourageante :

-Il y a un creux où tu peux caler ton pied et t'appuyer dessus pour grimper. Normalement, il devrait être dans le coin. Plie ta jambe droite pour voir.

-O-okay… »

Du bout du pied, il chercha l'appui en question mais sa position était si inconfortable qu'il sentait de terribles crampes l'assaillir et compromettre son acuité.

-Je-…

-Tu vas y arriver. » trancha Reiner.

Bertholt prit une profonde inspiration. Il cessa de songer à son rythme cardiaque erratique, à sa peau humide, à son visage brûlant, et se focalisa sur son toucher.

Et ce fut là qu'il le sentit, cet effleurement qu'il commençait à bien connaître. Un instant plus tard, la main de Reiner enveloppait son poignet avec fermeté.

-Vas-y, j'te tiens. »

Il releva le menton et découvrit Reiner penché vers lui. Il n'avait aucune idée de comment le blond pouvait être suffisamment stable pour le maintenir – peut-être s'agrippait-il à une branche voisine ? – mais il savait qu'il lui faisait confiance. Il essaya à nouveau et son pied dénicha enfin le tremplin tant espéré !

-Ça y est, j'ai trouvé ! pépia-t-il avant de se rappeler qu'Annie dormait.

-Bravo. Penche ta tête à droite. À trois, tu pousses sur ta jambe et tu lâches le reste, compris ? »

Le « tu lâches le reste » ne l'effrayait pas.

-Compris.

-Un. Deux. Trois. »

Bertholt s'exécuta : il employa toute la force accumulée dans sa jambe à se hisser vers le haut, entraînant le reste de son corps dans l'élan. Reiner se chargea de guider sa main vers une prise sûre : une petite branche, qu'il pouvait serrer comme la plus solide des cordes. Il s'y serait heurté sans son avertissement.

Reiner lâcha son poignet alors qu'il saisissait le bois des deux mains, jambes tendues et pieds posés sur le fameux creux. Il n'avait plus qu'à faire un pas de côté pour rejoindre Reiner. D'instinct, il voyait le chemin à emprunter, où positionner ses membres pour se tenir sur la même branche que lui. Il le suivit.

Une fois à bon port, il pivota pour être dos au tronc, puis s'avança aux côtés de Reiner qui avait repris sa place. Ou lui en avait fait.

-C'est plus pratique avec un harnais... » se chercha-t-il une excuse, dans un gloussement gêné.

Reiner tourna la tête vers lui. Quelques rayons de lune filtraient à travers les feuillages. Son allié avait sans doute choisi l'endroit pour son humble clarté.

-J'ai plutôt l'impression que l'accro-branche ne figure pas dans la liste de tes compétences. » rétorqua-t-il.

Pas besoin de la lune, Bertholt devinait le sourire railleur qu'il lui lançait.

-C'est pas juste, j'ai pas grandi près des forêts du District Deux… Je me suis pas beaucoup entraîné à grimper aux arbres, et encore moins de nuit ! »

Un ricanement. Qu'il vit dans l'éclat argenté qui les drapait.

-Promis, je dirai rien, le rassura Reiner.

-Comment t'as fait, toi ? Il y a pas de forêt au District Un, non ?

-L'escalade faisait partie de mon entraînement.

-Ooh… »

Il laissa traîner son soupir d'admiration sans le vouloir. Il n'empêchait, l'éventail des compétences de leur meneur ne cessait de l'impressionner.

-Qu'est-ce qui t'a amené ici ? lui demanda Bertholt, alors qu'ils regardaient tous deux dans le vide.

-J'arrivais pas à dormir, avoua-t-il à demi-mots.

-Moi non plus… »

Reiner tourna la tête vers lui et Bertholt l'imita. Il se doutait qu'ils venaient de s'échanger un sourire compatissant.

-Et je me suis dit que je pourrais profiter des étoiles, ajouta Reiner. Je ne les voyais jamais au District Un. Il y avait le planétarium mais ç'a plus de charme ici. »

À ces mots, il leva le nez au ciel. Curieux, Bertholt fit de même et constata que plusieurs pépites argentées illuminaient le voile noir. Plus vaillantes encore, elles s'affirmaient face aux feuillages des arbres et, à l'image de la lune, trouvaient le moyen de briller sur scène. Reiner avait effectivement de la chance de pouvoir les admirer cette nuit, car les conditions étaient optimales.

Leur échange timide, mais non moins sincère, accompagné d'une fraîcheur bienvenue participait au spectacle. Chose assez rare – sûrement due à ses troubles du sommeil – Bertholt se sentit trop bavard pour patienter jusqu'à l'entracte :

-On les voyait un peu chez moi. Ça dépendait des nuits, mais en été c'était souvent le cas. À un moment, je savais même lire les constellations. »

Sa voix ne se brisa pas alors qu'il mentionnait sa maison. L'atmosphère enchanteresse de la représentation lui conférait une résilience inespérée. Ses doutes et ses problèmes ne le touchaient pas, pour l'heure.

Reiner vira ses yeux vers lui et, pendant un instant, Bertholt crut que les étoiles avaient changé de place.

-C'est vrai ? C'est génial, tu saurais encore trouver la grande ourse, par exemple ? »

L'astronome en herbe plissa les yeux vers la voûte céleste mais le décor n'était pas assez dégagé pour qu'il reprenne ses repères. De plus, cela faisait de lustres qu'il n'avait pas déchiffré les étoiles ! Si seulement il avait eu ses ouvrages d'astrométrie sous le coude, il aurait pu montrer à Reiner…

-Elle ressemble à une poêle, non ? C'est pas celle-là ? fit son voisin qui ne se décourageait pas, en pointant du doigt un groupe d'étoiles bien visibles.

-Non, je ne crois pas… Elle n'a pas vraiment cette forme…

-Dommage, elle avait bien l'air d'une poêle pourtant.

-T'as raison, pouffa-t-il avant d'être rejoint par Reiner.

-Comment t'as appris ? »

Il le croyait alors qu'il n'avait même pas su faire ses preuves. Un courant de fierté parcourut ses nerfs, forgeant un sourire sur ses lèvres.

-Dans des livres surtout, et grâce à mon père aussi. »

Cette fois, un frisson lui échappa. Même Reiner pivota vers lui dans un mouvement brusque.

-Tu parles pas souvent de tes parents, observa-t-il.

-Toi non plus, à vrai dire.

-Hah, touché. (Il y avait une atroce pointe de mélancolie dans son ricanement.) Il y a pas grand-chose à dire. Et je voudrais pas plomber l'ambiance en abordant le sujet. »

Que Reiner n'entretienne pas une relation saine avec ses parents, Bertholt l'avait compris depuis longtemps derrière plusieurs soupirs, sourires forcés ou formulations atténuantes. Mais qu'il l'avoue avec autant de désinvolture maintenant que la télévision retransmettait leurs discussions, cela le figea sur place. Il ne craignait pas qu'ils entendissent de tels reproches ? Ou alors il se doutait qu'il n'aurait jamais à faire face aux conséquences de son manque de respect ?

Un sinistre courant d'air gela ses os. Bertholt refusait que cela gâche le spectacle.

-C'est parce que je vivais surtout chez ma grand-mère. »

Reiner demeura interdit quelques secondes, sans doute étonné que Bertholt parle autant de lui.

-Tout va bien avec tes parents ?

-Oui, mais ils sont très travailleurs alors je n'allais chez eux que pendant les vacances.

-Aah, tout s'explique… commenta son voisin d'un ton malicieux, que Bertholt choisit d'ignorer pour garder contenance. Mais tu les vois pas beaucoup alors ?

-Ils me gâtaient énormément quand je venais. »

C'était comme si, sous le regard encourageant de Reiner, Bertholt entreprenait d'ouvrir le placard débordant dans lequel il avait scellé tous les souvenirs. Malgré une fugace trace d'amertume, les mots de sa vie d'avant lui venaient simplement et, à chaque nouveau bibelot qu'il enlevait d'une étagère pour le présenter à Reiner, il se sentait plus léger.

« J'avais beau leur dire, ils ne voulaient pas que j'oublie qu'ils m'aimaient. Je savais qu'ils m'emmenaient vivre chez ma grand-mère de peur que je ne me sente trop seul chez eux. Et comme j'adorais vivre chez elle, on ne s'était jamais disputés là-dessus. »

Par miracle, rien ne débordait. Le placard était pourtant plein à craquer mais, quand il l'avait ouvert, tout avait tenu. Tout s'ordonnait, suivant le fil de sa parole et de sa mémoire, à mesure qu'il racontait à Reiner. Ce dernier suivait avec attention son exposé et admirait, au même titre que Bertholt, le contenu aux formes diverses et aux couleurs chatoyantes. Soigneusement rangé comme elle était, la commode se regardait avec plaisir.

« Chez ma grand-mère, il y avait mes jouets préférés, l'école, Annie…

-Tu dois être le fils rêvé. »

Les propos de Reiner agitèrent quelque chose en lui, quelque chose qui secoua ses os. Son corps prit vite le réflexe de contracter tous ses muscles, prêt à l'impact. Face à son silence transi, Reiner s'empressa de s'expliquer :

-C'est pas un reproche ! Je veux dire : pas étonnant que tes parents et ta grand-mère t'adorent. T'as toujours été mature et compréhensif pour ton âge. Ils doivent être fiers de toi. »

Il aurait dû s'y attendre. Il s'y était même préparé ! Après tout ce remue-ménage dans le placard, Bertholt avait manqué de vigilance et une salve de poussière se déversa, s'attaqua à ses yeux sans lui laisser une seule seconde de répit. Ses prunelles le brûlèrent. Ses épaules tremblèrent. Sa mâchoire se tétanisa. Son cœur céda à la panique et ses yeux succombèrent. Il se recroquevilla pour dissimuler leur humidité mais les feux des projecteurs stellaires se braquèrent sur lui. La honte d'interrompre le spectacle infectait la plaie béante et il voulait hurler à l'aide. Des gémissements de détresse lui échappèrent.

-… désolé… hoqueta-t-il, ignorant tout ce que Reiner pouvait penser à cet instant. Je sais pas… ce qu'il me… prend. Je… »

Grâce à l'obscurité, il n'avait pas à voir sa vision se brouiller. Il n'avait pas à se soucier de l'expression défigurée qu'il devait afficher. Mais ses pleurs étranglés résonnaient d'autant plus et le trahissaient.

Une main vint taper entre ses omoplates. Une, deux, trois fois, puis il en perdit le compte.

-C'est rien, t'inquiète. »

De sa voix rauque, il l'autorisait à continuer, à ne pas s'en vouloir et à laisser les mauvais nuages passer plutôt que de lutter contre plus fort que lui. La respiration profonde, il lui montrait un rythme régulier sur lequel il pouvait se caler, une fois que Bertholt se serait réconcilié avec les fantômes d'un présent dont il avait été chassé.

-… merci… je, je suis…

-Hé, je te dis que c'est rien. » insista-t-il d'une voix plus douce.

Il empoigna son épaule et y appliqua une pression sèche, mais pleine de vigueur et de sollicitude. Bertholt laissa la force du jeune homme le secouer, heureux qu'elle ajoute sa propre robustesse au tourbillon qui sévissait au plus profond de lui il souhaitait qu'elle serve de contrepoids, qu'elle renverse l'équilibre et change la donne.

Son vœu s'exauça et, petit à petit, le calme reprit ses droits, asséchant ses joues, pendant que Reiner continuait de lui témoigner tout son soutien.

-Désolé, s'excusa le blond à son tour. Je sais pas trop comment réconforter…

-Tu t'en sors bien, gloussa Bertholt, la voix encore fluette. Je te remercie, c'est passé maintenant.

-Sûr ? »

Il s'en étonnait lui-même autant que son voisin mais Bertholt avait bien su reprendre son calme. Il s'en était remis plus vite que la dernière fois, avec Annie dans la baraque de leur district. Au fond de lui, il devinait une ardeur insoupçonnée jusqu'ici, une preuve qu'il faisait toutes sortes de progrès dans des domaines variés.

Parce qu'elle lui ajoutait quelques bienvenus grammes de confiance, il aimait la soupeser dans sa poitrine.

-Oui. » affirma-t-il, la gorge sèche mais d'une voix parfaitement calibrée.

Reiner s'en satisfit et lui relâcha l'épaule, après y avoir administré deux légères tapes d'adieu. Bertholt reconnaissait les contours d'une expression chaleureuse sur son visage, comme en pleine journée.

-Tu sais… reprit Reiner d'un ton qui avançait à tâtons en cherchant les mots justes. J'ai lu quelque part que les étoiles sont toujours là, même de jour. Mais que la lumière du soleil nous empêche de les voir. »

Reiner baissa la tête, comme s'il ne savait plus où il allait avec son fait avéré, mais Bertholt resta muet, décidé à le laisser exprimer le fond de sa pensée.

« Donc ça marche un peu comme ton chez-toi. Pour l'instant tu ne le vois pas, mais ce n'est pas pour autant que tu ne le verras plus. T'as pas à en parler au passé. »

Il avait donc prêté attention à tout, même aux mots qu'il avait choisis. Il y avait accordé tant de respect que Bertholt pouvait se reposer, pendant que Reiner se chargeait d'astiquer chaque vestige du passé, de les manipuler avec précaution, leur offrant un nouvel instant présent, avant de les replacer à l'endroit exact où ils se rangeaient, dans le placard qui respirait désormais le renouveau.

Bertholt n'avait plus à le laisser fermé, par crainte que tout ne s'effondre il pouvait l'ouvrir quand bon lui semblait. Il serait toujours là.

Un nœud se dénoua en Bertholt. Impossible de tracer d'où il venait et où il avait serré, mais il se dénoua. Et avec lui, sa gorge qui allait remercier Reiner. Mais Bertholt s'interrompit en relevant la pâle lueur qui se reflétait sur ses traits : le crépuscule d'un sourire.

Reiner sous-entendait que Bertholt pouvait remporter les Jeux. Que cela soit vraisemblable ou non n'importait pas, il l'avait dit. Là. Devant les caméras, devant ses parents et ceux de Christa : il avait envisagé qu'il échouerait à son devoir.

Et plus que tout, il avait prévu qu'il mourrait.

Si Bertholt rétorquait, il accorderait trop d'importance à ces paroles. Elles voulaient tout dire pour lui, mais les conséquences entraveraient Reiner. Il voulait rétorquer mais ne pouvait pas, et il ne savait même pas quoi rétorquer. Il lui adressa alors un regard, le plus reconnaissant et le plus sincère. Reiner ne le manqua pas. Il laissa même l'aube d'un nouveau sourire se lever, plus reconnaissant, plus sincère.

-Je savais que je pouvais t'en parler, lui glissa Bertholt.

-Ah bon ? (L'étonnement de Reiner transparut sur ses traits.) Et pourquoi ?

-Parce qu'on peut te faire confiance. T'es pas notre chef pour rien. »

Un nuage d'hésitation sembla voiler le visage du blond. À en juger par le temps qu'il mit à répondre, Bertholt se douta que quelque chose ne tournait pas rond.

-Des fois j'ai du mal à cerner pourquoi vous me faites autant confiance, avoua-t-il dans un souffle.

-Mh, sûrement parce que tu penses toujours à nous justement. Tu réfléchis en tenant compte de nos opinions, afin de prendre la décision qui conviendra le mieux à tous. Et, tu fais toujours preuve d'une grande détermination. Tu nous montres l'exemple. »

Il avait déblatéré ces dires avec tant de ferveur qu'une pause dramatique s'imposa d'elle-même. Reiner aurait pu en profiter pour reprendre la parole, mais non, il pesait les propos du brun. Bertholt poursuivit donc :

« Mais tu as le droit à l'erreur. On sait que tu es parfois aussi perdu que nous. C'est juste que, compte tenu de tes aptitudes, tu es celui dont on préfère écouter l'avis, parce que tu agis dans l'intérêt du groupe. »

Les épaules du jeune meneur se redressèrent, investies d'un nouvel élan de fierté, avant de s'abaisser comme si le soupir du vent avait éteint la bougie.

-''Dans l'intérêt du groupe'' hein… répéta-t-il d'une voix blanche. J'arrive même pas à discerner quoi faire pour Christa, alors pour le groupe… »

L'expression de son partenaire blond s'éclaircit et il y vit un appel, une plainte qui laissait passer ses doigts à travers les barreaux d'une armure. Reiner était en train de parler de Christa, mais Bertholt le reconnaissait encore. Alors peut-être saurait-il quoi dire.

-Christa m'a l'air en sécurité, et heureuse. Elle rit de plus en plus. Ymir l'encourage, mais sans la mener par le bout du nez. Elle intègre Ymir à notre groupe et on s'entend tous de mieux en mieux. Qu'est-ce qui ne va pas avec elle ?

-Rien, t'as raison. C'est vrai qu'Ymir m'a adressé la parole en toute cordialité aujourd'hui. Je pense qu'on peut lui faire confiance. Il m'a fallu un peu de temps, voilà tout.

-… il me semblait que tu ne voulais pas parler d'Ymir. »

Reiner tiqua et lâcha un mélange de soupir et de gloussement, une main à la nuque. Bertholt le laissa trouver ses mots.

-Elle s'éloigne. » murmura-t-il en détournant les yeux.

Bertholt avait beau réfléchir, il ne se rappelait pas avoir déjà vu pareille fissure chez Reiner. Ce dernier s'arrangeait toujours pour les dissimuler, si bien qu'on lui attribuerait une toute autre personnalité, plus insouciante, plus forte, plus charismatique, moins sincère. Il dévoilait un de ses secrets à Bertholt, et l'honneur que le jeune homme éprouva talonnait le désir pressant d'épauler un grand ami.

-C'est comme les étoiles. »

Reiner braqua son regard empli d'une stupeur dorée vers lui, et Bertholt continua :

« Tu la vois moins, tu n'as même plus l'impression qu'elle est là, mais pourtant elle reste à tes côtés.

-Non, je crois que c'est elle qui ne veut plus me voir en fait.

-Reiner, elle t'adore. Ce que vous avez tous les deux est très précieux, pour toi comme pour elle. »

Silence et lueur d'espoir.

« Je ne sais pas à quoi pense Christa exactement donc je ne peux pas parler pour elle, renchérit Bertholt, mais je suis sûr qu'elle tient à toi autant que tu tiens à elle. Mais, étant donné les circonstances des jeux, vous vous êtes tous les deux crispés pour le bien de l'autre, et maintenant vous avez du mal à exprimer ce que vous ressentez. Comme Annie et moi au début, tu te rappelles ? »

Il acquiesça et maintenait son regard.

« On a mis les choses au clair et on en est ressortis plus soudés que jamais. Vous avez juste à en discuter à cœur ouvert, sans vous soucier de vos obligations. »

Il maintenait son regard et Bertholt ne savait plus quoi dire.

« Je crois… acheva-t-il, à peine audible.

-Merci. »

Reiner le gratifia d'un franc coup de poing le long de l'épaule. Les nerfs de Bertholt fourmillaient, mais cela n'avait rien du sentiment d'avoir dépanné un tribut adverse par mégarde. Il pressentait qu'il avait fait quelque chose de plus grand. Quelque chose que les caméras oublieraient vite, mais qu'il se repasserait en boucle avant de le ranger dans son placard, auprès de tous ses précieux grigris. Et que lui, il n'oublierait jamais.

Il se remettait encore de ses émotions quand Reiner ajouta à la volée :

-T'es le meilleur. »

Un rictus complice illuminait son visage rayonnant, et tout le sang de Bertholt fusa à ses joues alors qu'il bredouillait une incantation incompréhensible qui justifierait sa peau écarlate. Et qui eut pour unique résultat de faire rire son partenaire.

Lorsque la tête de Bertholt eût enfin renoué avec un semblant de sensation de fraîcheur, et que les taquineries de Reiner eurent pris fin, ils reprirent leur observation silencieuse des étoiles, dont l'éclat faiblissait à mesure que la nuit s'effilochait.

Bientôt, le sixième jour débuterait. Bientôt, le rideau tomberait sur leur petit spectacle. Bientôt, le soleil gommerait ses prédécesseures de ses rayons superbes. Mais Bertholt ne s'en désolait pas, il savait où était leur place.

Votes du Public – Résultats du Cinquième Jour :

1. Mikasa Ackerman – District Douze : 18, 3 %

2. Ymir – District Six : 16, 12 %

3. Ruth D. Kline – District Neuf : 15, 41 %

4. Reiner Braun – District Un : 12, 07 %

5. Annie Leonhardt – District Deux : 10, 4 %

6. Jean Kirschtein – District Sept : 10, 1 %

7. Sasha Braus – District Dix : 8, 7 %

8. Marco Bodt – District Neuf : 2, 35 %

9. Christa Lenz – District Un : 1, 8 %

10. Conny Springer – District Huit : 1, 5 %

11. Bertholt Hoover – District Deux : 1, 4 %

12. Franz Kefka – District Onze : 0, 87 %

13. Eren Jäger – District Douze : 0, 61 %

14. Hannah Diamant – District Onze : 0, 37 %

… ( ) …

Petite bouteille à la mer! Comment est-ce que vous appelez cette fic dans votre tête?