Je ne comprends encore rien à rien !
OST SNK qui se prêtent bien à l'ambiance =
Symphonicsuite 2An -
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- Shingeki St – Hrn – Egt 20130629 Kyojin -
… ( ) …
La discrétion sauvait la vie. Tout aussi grandiloquente qu'elle adorait être, Ymir avait toujours su quand et comment disparaître des radars, pour qu'on ne l'interpelle pas, pour grappiller trois bouchées de plus, pour garder sa propre peau sur ses os. Or, sur l'herbe ratatinée par la chaleur, ses pas grouillaient à la manière de cigales affolées qui fuyaient la tempête (pas étonnant vu la lourdeur de l'atmosphère, un or age ferait bientôt craquer le ciel).
Pourtant, la tempête la plus pressante ne se tenait pas au-dessus, mais bien devant elle. Annie ne cessait de chercher à la foudroyer, de ses regards éclair en arrière.
Ymir voulait se frapper le front, consternée par sa propre stupidité, mais elle préférait limiter les mouvements brusques, déjà qu'elle avait été détroussée de tous ses atouts de furtivité fétiches… Bien évidemment que la tempête éclaterait dans peu de temps ! Elle avait ignoré toute la chaleur qui s'était accumulée. À présent qu'une épaisse couche d'humidité poissait sur ses membres, elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même. Le déluge s'abattrait prochainement. Elle avait connu assez d'orages pour le savoir comme une équation qu'on connaîtrait par cœur.
Seul problème : elle évoluait désormais dans un environnement proche des arbres et, sur le bois, le sol glissait particulièrement. Aucun défi ne lui faisait peur, mais un cordon de souci se noua en elle quand elle s'imagina Christa tituber dans ces terrains imprévisibles.
Après tout ce temps passé à rêver du jour où elle pourrait à nouveau fouler la terre, Ymir n'avait plus qu'une hâte : retourner au sommet des arbres géants de leur base, et se lover près de Christa en écoutant une nouvelle session de ses secrets nocturnes, jusqu'à en faire jalouser la lune. Face au comportement douteux d'Annie, le besoin de l'avoir près d'elle se muait en une nécessité de la protéger.
En quelques jours, Ymir avait appris à cerner Bertholt et Reiner. En revanche, Annie s'était dérobée à sa compréhension, sans qu'elle s'en aperçoive. La discrétion sauvait la vie et, dans un duel à mort, le plus discret l'emportait.
Une branche craqua, brisure estomaquée, alors qu'Ymir se fustigeait. Elle était à découvert.
-C'est Dot Pixis qui m'a entraînée au campus. » révéla Annie, son ton givra le silence laissé par la fêlure.
Ymir voulait croire qu'elle contrôlait encore la situation, qu'il lui fallait juste l'analyser, mais ses pieds se heurtèrent d'eux-même au gel soudain de ses jambes. Elle s'immobilisa, comme un pauvre clebs surpris par les phares sur la route, alors que le bolide avançait à toute allure. En effet, Annie ne s'arrêtait pas et continuait à parler, elle marchait au pas des meneurs :
« Il enseignait uniquement par métaphores. »
Confuse qu'elle lui raconte une anecdote pareille (trop spécifique pour être inoffensive), Ymir se força à la suivre. Sa démarche n'avait pas encore l'assurance de celle d'Annie, mais elle avait ce qui lui importait le plus pour le moment : la prudence.
« Au début, je me demandais s'il ne se moquait pas de nous, puis j'ai compris qu'il cherchait en vérité à nous apprendre à dénicher le sens sous les phrases. Comprendre les allusions, retenir l'essentiel… »
Elle agrandissait l'écart entre elles, centimètres par centimètres, le viseur de ses yeux verrouillé sur le dos de la jeune fille, qui n'avait plus jeté de coup d'oeil arrière depuis trop longtemps. Et dont elle ne distinguait plus les mains, ainsi que ce qu'elles pouvaient tenir.
« Repérer les mensonges. »
Le tissu qui couvrait ses reins, la ceinture qui nouait son uniforme, le manche solide de sa dague. Ymir laissa sa main parcourir les textures et les silhouettes qui la rassérénaient. La fraîcheur du bois souple et poli, avec le picotement vif sur le bout de son pouce se déposant sur la garde, l'odeur cuivrée. Un mélange de sensations au goût de contre-attaque.
Ses doigts se refermèrent sur le couteau tandis que ses yeux poignardaient déjà le dos de son ''alliée''. Pas le temps de soupirer en songeant qu'elle avait promis à Christa qu'elle essaierait d'arranger le coup avec Annie… il leur faudrait un miracle pour qu'elles rentrent toutes deux à la base, sans esbroufes ou amputations.
« Voilà pourquoi ça n'a pas été trop dur de voir ce que tu tramais avec Christa. »
Annie marqua une halte. Ymir ne put s'empêcher de l'imiter en déglutissant. Elle peinait à retenir un tressaillement. La tête d'Annie pivota lentement. La glace dans les yeux de la jeune fille la foudroya sur place.
« Ou plutôt ce que tu n'as pas encore prévu. Tu as des sentiments forts, mais tu ne sais pas du tout quoi en faire. Dans ces conditions, je ne peux plus te faire confiance. »
Les épaules d'Ymir se dressèrent quand elle porta les mains à ses manettes, ses genoux se fléchirent au chuintement des lames comme s'il s'agissait du bruit de ses propres os. Elle crut voir son reflet briller dans l'acier : à l'affût sur ses appuis, abasourdie, prête à en découdre. Malgré l'étendue de sa résolution, elle savait qu'elle ne ferait pas le poids face à Annie, rien que dans l'armement. La tribut adverse était armée jusqu'aux dents d'une pléthore de lames striées, alors qu'Ymir n'avait qu'un maudit jeu de dagues.
Elle chassa de son esprit l'image des revolvers, qu'elle avait laissés dans l'entrepôt. Trop frustrant, pas le temps.
-Je vois… »
Prudence. Prudence et sérieux. Elle pouvait encore sortir de ce guêpier. Elle marchait sur des œufs mais Ymir savait comment ne pas laisser la moindre trace. Elle pouvait s'en sortir. Par précaution, elle maintint une ferme prise sur sa dague, toujours serrée dans son dos. Elle se doutait qu'Annie avait deviné qu'elle la tenait.
« T'as mal pris que je me rapproche de Christa… récapitula-t-elle en jetant son sourire derrière elle. C'est là que t'as commencé à te méfier de moi. Tout l'inverse de Reiner en fait. Crois-moi, je sais ce qu'il y a de plus fort en moi, et je peux te garantir que c'est mon envie de survivre !
-Justement, je ne te crois pas, rétorqua-t-elle d'une voix arctique. Et c'est là tout le problème. On est censées être alliées mais je ne te fais pas confiance. Je ne veux pas prendre de risques, mais toi et Christa jouez à un jeu trop dangereux pour moi.
-Tu veux bien la laisser en dehors de ça ? »
Ce n'était pas une question, elles le savaient toutes les deux.
Dans cette même lenteur que seuls ceux qui avaient tous les droits pouvaient se permettre (et Ymir détestait d'en être arrivée au point où elle ne pouvait pas lui refuser), Annie se tourna dans sa direction. Extension de son corps méfiant, les lames longeaient ses jambes, l'affublant d'une silhouette tranchante. Elle ne les avait pas encore redressées pour l'attaque, mais ses poignets n'attendaient que l'instant où Ymir se trahirait pour enfin entamer l'offensive. À la façon dont ils la dévisageaient, c'était à croire que les yeux d'Annie la suppliaient de passer à l'action.
-Très bien, répliqua Annie, dans ce cas je vais te poser la question : tu veux gagner toi-même ou faire gagner Christa ? »
Un véritable guêpier. Sauf qu'il s'agissait d'une guêpe à double dard.
-Où tu vas chercher des questions aussi débiles ? »
Du bout de la pulpe, ses doigts caressèrent le manche afin d'apaiser les battements du sang qui pulsait dans l'acier, assoiffé de nouvelles gouttes. Une fois de plus, ce n'était pas une question et elles l'avaient compris.
-Je te demande juste de te décider maintenant et de me donner une réponse claire et nette. (Désormais, Annie lui faisait entièrement face.) Je veux que tu soies certaine au fond de toi. Sinon, tu pourrais compromettre notre alliance.
-Parce que tu t'es décidée, toi ? » la défia-t-elle.
Représailles à la glace insidieuse d'Annie, Ymir bouillit. Elle osait remettre en question son objectif, sa détermination, sa préparation, tout ce qu'elle avait entrepris jusqu'ici pendant tout ce temps, la raison pour laquelle elle s'était levée chaque matin, s'était battue sans jamais jeter l'éponge alors que bon nombre n'attendait que le moment où elle s'écroulerait, avant que les charognards ne plongent sur sa carcasse pour grignoter goulûment les miettes de sa pitoyable existence qu'elle avait essayé de semer pour y apporter du sens.
Mais Ymir savait que ce n'était pas avec des miettes qu'on faisait pousser des arbres. Ce qui l'enrageait encore plus, c'était qu'Annie lui rappelle qu'il faudrait laisser Christa mourir.
-Oui. » lâcha la blonde.
Pas besoin de Pixis pour cela, Ymir connaissait mieux les rouages des mensonges et des allusions que n'importe quel charlatan un tantinet mécanicien : elle saisit tout de suite ce qu'Annie essayait de cacher. La tribut adverse ne voulait pas avouer qu'elle avait tiré un trait sur sa victoire. Pourtant Ymir comprit qu'Annie avait prématurément rejoint le camp des perdants, et la déception mit le feu aux poudres.
-Me fais pas rire ! Qu'est-ce que ça peut te faire que j'essaie de sauver ma peau et celle de Christa ? C'est trop te demander de te mêler de tes oignons, ou t'as à ce point envie que je sois suicidaire comme toi ?! »
Un battement d'ailes s'affola au-dessus d'elles. Pas besoin de lever la tête, Ymir visualisait très bien la langoureuse chute des plumes vers le sol. De toute façon, elle ne pouvait pas arracher ses yeux à l'observation du regard d'Annie, ça, ç'aurait été du suicide. Cependant elle peinait à déchiffrer l'expression de son adversaire, trop occupée à lutter contre les mirages étincelants que sa rétine repassait en boucle : des boucles d'or, des papillons bleus, un sourire.
Annie s'autorisa à soupirer. Ymir haïssait d'autant plus sa position d'infériorité qui ne lui permettait pas d'en faire de même sans prendre trop de risques. Elle sentit seulement son sourcil s'arquer.
-J'attends juste que tu prennes ta décision au plus vite. Ça t'épargnera trop de questions et tu seras plus efficace. On en a besoin dans notre alliance.
-Non mais c'est quoi ces salades ? »
Le filet de voix s'échappa, acéré. Face à lui, Annie prépara sa garde et releva ses lames d'un dangereux cran. Ymir ne s'arrêterait plus maintenant qu'elle avait un compte à rendre. À Annie, à Christa, à elle-même.
« Tu dis ça parce que t'as peur de moi, de ce que je suis capable de faire… T'es complètement cinglée. Juste parce que je suis forte, j'ai plus le droit d'avoir des sentiments !? Je devrais jouer les robots comme toi !? »
Annie fit un pas en avant, mais le trouble sur son visage était tel qu'Ymir parvenait à le discerner dans le brouillard fantasmagorique. Le jeu se renversait, elle ne devait pas broncher.
« À ce propos, j'aurais bien envie que tu m'expliques de quel droit tu te permets de m'ordonner ça. Tu te crois au-dessus de moi avec ton cœur de glace, c'est ça ? T'es sûre de toi sur ce coup ?
« Par exemple, tu me baragouinerais toujours ça si je descendais Bertholt po- ? »
Le filet se tarit et elle dut contenir sa voix au plus profond de sa gorge, l'empêcher de s'agiter sinon la lame d'Annie la lui trancherait sans avoir à lever le petit doigt. La caresse glaciale de l'acier parcourait la peau d'Ymir. En un cillement, Annie s'était téléportée devant elle, épée sur sa gorge et l'autre dressée juste à côté en cas d'imprévu.
Elles étaient à un pouce l'une de l'autre, mais même à cette proximité Ymir ne reconnaissait aucune émotion dans ses prunelles. Elle ne sentait pas l'haleine de la jeune fille, ni la moindre chaleur corporelle. Elle avait beau la menacer de mort, d'elles deux, Annie se refusait le plus à la vie.
La fraîcheur rigide sur son cou rappela à Ymir de se tenir tranquille et agit comme un efficace rappel à la réalité. Annie se comportait certes comme une exécutrice apathique, elle avait les moyens de décider de son sort. La goutte de sang – son sang – qui roula se réfugier dans le creux de ses clavicules, se chargea de le lui remémorer.
En dépit de ce qu'elle venait de lui menacer, Annie ne tremblait même pas. Ymir batailla pour retenir la déglutition qui ne demandait qu'à poindre dans sa gorge, et signer son arrêt de mort. Elle donnait vraiment l'impression de croire à tous ses beaux discours sur l'ultime décision à prendre, avec cette lueur résolue dans les yeux, pourtant quelque chose clochait beaucoup trop : la défensive sur laquelle elle s'était juchée aux paroles d'Ymir.
-Très bien, fais comme ça te chante, je m'en fiche. Peu importe ce qui se passe entre toi et Christa, je m'en fiche. Mais, qu'on soit bien clair, je ne te laisserai pas mettre Bertholt et Reiner en danger pour ça. Crois-moi, si tu leur fais du mal, je veillerai personnellement à rapporter ta peau au Capitole. »
Son murmure se logea dans les oreilles de la jeune femme et crissa sur ses os, comme si Annie y avait promené l'acier pointu de ses lames. Mais elles restaient bel et bien au même endroit : une prête à frapper, à un pli du coude du cœur d'Ymir, l'autre sur sa gorge. Et malgré le ton décisif de ses paroles, la poigne d'Annie sur ses lames se desserra. Un rire germa en Ymir, tordant ses côtes remises de leur blessure. Elle s'était attendue à galérer un peu plus avant de trouver le – ou plutôt ''les'' – point faible d'Annie.
Décidément… une belle brochette de vainqueurs nés, leur alliance !
Interdite face à son éclat de rire, Annie eut le mauvais réflexe d'éloigner son épée de la peau. Ymir saisit sa chance et la lame. Elle ignora la piqûre de l'acier acéré sur sa paume, ne s'occupa pas des nuances écarlates qu'elle apportait à l'arme d'Annie, et braqua l'intensité de ses prunelles, et la dissonance ironique de son rire, sur la jeune fille abasourdie.
Les yeux d'Annie s'écarquillèrent et elle commença à brandir sa deuxième lame, mais la voix d'Ymir tonna pour l'immobiliser :
-T'es sacrément comique avec tes beaux discours, mais au final tu vaux pas mieux que moi, très chère ! T'as beau dire que t'es différente parce que tu sais ce que tu veux, regarde-toi : t'es aussi pathétique et faible que moi. Toi aussi, tu t'es trop attachée à la sécurité de quelqu'un d'autre aux Jeux !
-Arrête, gémit Annie dans un souffle sans chercher à se défendre.
-Pire : à la sécurité de deux personnes ! T'es encore plus dans la panade que moi, ma pauvre !
-Ça suffit ! Tais-toi ! »
La poussée d'Ymir avait bien reculé la première épée de sa gorge, mais d'un tour de bras Annie s'apprêta à abattre la deuxième sur son adversaire. À la vue de l'éclat aiguisé assassin, Ymir se contenta de hausser un sourcil de défi. Annie se frigorifia dans son élan. Pendant un instant, Ymir crut à sa victoire, mais un seul coup d'œil à l'expression de la jeune fille suffit à lui faire comprendre qu'elle n'était pas tirée d'affaire.
Colère, il n'y avait plus que de la colère. Elle sentait enfin le souffle de son ennemie sur sa peau, la chaleur de la rage qu'elle déverserait sous peu. Le barrage de sa fierté céda et la peur se répandit dans les veines d'Ymir. Elle était allée trop loin avec Annie. Elle aurait dû laisser le robot lui dicter sa conduite, plutôt que de réveiller le dragon.
« Je vais te tuer. Ne doute pas de moi, je vais le faire si j'entends encore un mot sortir de ta sale bouche. »
Plus de glace, que du feu. Ymir n'avait plus du tout envie de jouer avec, mais elle en avait plus qu'assez de supporter toute cette mascarade sans queue ni tête. Qui dépassait Annie, qui la dépassait elle, qui la confrontait à Christa et tout ce qu'elle ne savait pas encore sur elles, sur elle. Alors, un cri jaillit de son cœur :
-FAIS-LE POUR VOIR ! »
Elle voulait s'assurer de quelque chose, se confronter à du vrai, tirer un trait. Sur n'importe quoi. Du concret, une certitude. Quelque part.
Comme en face d'un miroir, elle lut la même confusion aveuglée dans les yeux d'Annie, qui ne la tua pas.
Un silence épais les ceintura, pesant sur leurs épaules, même quand Ymir lâcha l'épée d'Annie, l'autre lame restait collée au tissu de l'uniforme, juste au-dessus du cœur, incapable de se résoudre à percer la surface. Pourtant la bulle ne demandait qu'à être éclatée. Une pulvérisation. Une crevaison.
Un craquement.
Qui venait de l'extérieur. Des bruits de pas précipités. Une respiration affolée. Une deuxième ? Les sens à l'affût, les deux jeunes femmes redressèrent leurs têtes. Les armes d'Annie se tournèrent, emportées par le mouvement de son corps vers la provenance du son clandestin. Un sourire échappa à Ymir : cela faisait toujours plaisir d'avoir de la compagnie !
…
À l'instar des disques faciaux des chouettes, Jean recueillait tous les sons autour de lui et les écoutait glisser en spirale dans le creux de son oreille, jusqu'à venir tinter contre ses tympans : piaillements, sifflements, bringuebalements… Il devait étirer son attention vers l'extérieur pour éviter de la plonger dans son propre corps et de s'empêtrer avec les battements de son cœur et les pulsations de son sang qu'il percevait en fond. Le moindre son suspect devait être capté, décortiqué, interprété, pour réagir au bon moment.
D'autant plus qu'il n'était pas un simple spectateur, il avait sa part dans la cacophonie de la forêt : sous ses pieds s'étendait une fine surface d'eau dont il brouillait le miroir à chaque pas, et chaque coup de talon au sol propageait une onde qui charriait à la ronde le bruit courant de sa venue.
Et à côté de lui, Ruth était en train de clapoter bien plus fort, sur le point de transformer les rides en vaguelettes. Alors que c'était lui qui se trimballait l'équipement. Avec ses foulées déterminées, elle craquait des branches et butait volontairement contre de la terre, toquait sa hache contre l'écorce pour la seule satisfaction d'entendre le bois résonner.
Il se retint de l'apostropher. D'abord parce qu'il se savait capable d'oublier complètement son environnement s'il s'engageait dans une séance d'écharpage avec elle, et ils ne pouvaient pas se le permettre quand ils étaient dans une zone particulièrement éloignée et très susceptible d'abriter d'autres tributs. Ensuite, parce qu'il y avait une sale ambiance autour d'elle depuis hier, et de Marco, et qu'il avait trop peur d'y remuer à l'aveuglette et de toucher un point sensible.
Alors il se démenait pour se faire ombre, ou souffle, ou quelque vibration anodine absorbée par les bruissements de la forêt. Mais il se trimballait un équipement, de la ferraille qui cliquetait, des courroies qui grinçaient, une masse qui heurtait sur le sol. Exposée et vulnérable à tous ceux qui avaient des oreilles et de mauvaises intentions.
Lorsqu'il chevauchait Buchwald, le claquement des sabots et le renâclement du cheval déposait sur ses épaules une large cape à la capuche épaisse, qui le dissimulait aux oreilles des spectres à l'affût de son angle mort. Il enfilait une armure, une cuirasse de fer-blanc reluisante qui céderait au premier coup de marteau, mais qui déclamait : ''Ne m'approchez pas, vous ne pourriez me rattraper. Je suis à cheval et je sais galoper.''. Il empruntait à Marco sa réputation, et il n'en ressentait presque aucun scrupule.
Sa propre carcasse lui allait mal, trop serrée, pas assez de place pour se débattre avec ses antécédents, ses échecs et ses étiquettes.
Les pas de Ruth ralentirent et s'arrêtèrent, et il le sut parce qu'ils étaient si mal accordés qu'il s'accommoda très vite de ne plus les entendre. Il avait déjà la tête levée, mais il redressa son attention. La jeune femme jaugeait la falaise qui s'étendait sur leur droite : un effondrement de sol avait révélé la terre humide éventrée, et plusieurs arbres s'étaient écroulés au sol, la tête à l'envers, parsemant la pente raide. Le sommet était foisonnant de buissons. Un excellent point d'observation.
Il s'y engagea à l'exact moment où Ruth avançait, et ils s'arrêtèrent net en virant la tête l'un vers l'autre, les sourcils froncés et tous les muscles instantanément tendus. Ruth le toisait sans le fusiller du regard, chose assez surprenante quand il remettait son autorité en question sans en faire exprès. Il y avait de l'hésitation dans son immobilité, que ses boyaux saisirent à bras-le-corps avec avidité pour en nourrir le bouillon du sale pressentiment qui mijotait toujours.
Ils n'eurent même pas le temps de s'esquinter à déterminer qui irait en premier qu'un bruit résonna, dissonant avec l'harmonie de la forêt. Un éclat de voix. Au-dessus d'eux.
C'était lui qui entendait les spectres à la dérobée. Les rôles s'étaient inversés. Qui était-ce ?
-Jean, qu'est-c'tu fous ? » chuchota furieusement Ruth.
L'impatience projeta ses membres en avant et il mit un pied sur la terre meuble, qui s'effrita partiellement sous son poids, et se hissa de quelques centimètres, se retint à une branche. Le feulement réprobateur de Ruth l'accompagna jusqu'à ce qu'il atteigne un tronc effondré à peu près au milieu et qu'il s'agrippe pour pouvoir se retourner et lui intimer le silence d'un index impérieux.
-FAIS-LE POUR VOIR ! »
L'éclatement de voix lui soutira un sursaut et il fit volte-face vers les hauteurs. Ymir ?!
C'était un amalgame explosif de mauvaises nouvelles, dont la mèche s'alluma grâce à l'étincelle de ses dents qui grincèrent les unes contre les autres. Ymir ? Qu'est-ce qu'Ymir venait foutre dans le coin ? Pourquoi elle ?
Il déploya ses sens dans toutes les directions, la précision obstruée par l'angoisse. Il lui fallait un indice, n'importe quoi, pour savoir qui était son interlocuteur, dans quel état elle était, de quoi elle était capable. La dernière fois qu'il l'avait aperçue, elle claudiquait à l'horizon comme un ectoplasme à court de forme. Désormais, sa voix transpirait l'énergie, la colère, un feu qu'elle avait eu le temps de raviver.
Il avait sous-estimé à quel point l'avoir vue mal en point avait endormi sa vigilance. Ses veines vibraient, piaffaient, empressées d'évacuer la tension qui s'était à nouveau logée quelque part dans un réseau de son corps. Il voyait en filigrane l'ombre d'un danger auquel il avait tourné le dos un peu trop longtemps.
Il se tourna vers Ruth, et confirma tout ce qu'il avait craint de voir. Elle avait également reconnu la voix. Ses pupilles s'étaient égarées et erraient entre un point fixe au sol, le visage de Jean et la provenance de la voix d'Ymir. Ses mains agrippaient la terre et la pétrissaient machinalement, pour s'ancrer à quelque chose. Sa bouche s'ouvrait dans un rond tremblant. Elle était clairement pétrifiée de frousse.
Voir son seul soutien se désagréger en direct n'était pas pour le rassurer, et il se força à respirer profondément pour calmer les battements de son cœur et les garder en rythme. Réfléchis. À l'évidence, Ymir ne les avait pas encore repérés, il avait l'avantage de la surprise. Réfléchis. Mais elle n'était pas seule, il avait entendu quelqu'un d'autre, et peu importe qui c'était, c'était dangereux, car il la voyait mal s'acoquiner avec Franz ou Hannah. Elle ne pouvait s'associer qu'avec des gens capables de rivaliser avec elle, ou elle les aurait déjà tués. Mikasa, mais elle était très certainement avec Eren. Annie ? Il n'avait pas souvenir de les avoir beaucoup vues interagir de façon cordiale, mais les jeux avaient peut-être changer les choses. Reiner ? De même. Christa était un facteur, il l'avait bien vu, et partout où il y avait Christa, il y avait Reiner. Réfléchis, réfléchis, réfléchis.
Ils étaient en infériorité sur le terrain. Mais ils avaient l'avantage d'avoir un équipement tridimensionnel, qu'il maîtrisait. Mais peut-être qu'ils en avaient aussi, et peut-être les deux, ce qui annulerait son avantage.
Il avait beau turbiner, il ne voyait aucune issue. Aucune faille où se faufiler pour frapper fissa et faire taire ses angoisses. Allait-il devoir se tourner vers l'étendue dans son dos et prendre ses jambes à son cou ? Faire appel au puits d'adrénaline effrayée qui ne demandait qu'à déborder ?
Plus longtemps il restait planté là, plus vite ses réserves de courage s'effilochaient.
L'à-pic choisit pour lui : un minuscule ajustement de poids et la terre se morcela sous la plante de ses pieds. Les yeux au sol, il joua des appuis pour conserver son équilibre et descendit de quelques centimètres sous les yeux affolés de Ruth plus bas.
La branche sur laquelle il se reposait céda avec un craquement sinistre.
Son premier réflexe stupide fut de la planter dans le sol pour l'étouffer, la faire taire, et ce réflexe lui coûta l'initiative. Aussitôt, des bruits de pas précipités résonnèrent et les buissons s'écartèrent, révélant Ymir.
Elle le toisait de toute sa hauteur supplémentaire, armée jusqu'aux dents de dagues et d'hostilité, les yeux d'acier tranchant. Tout ce qu'il fallait pour que Jean devienne douloureusement conscient de la précarité de sa situation. Il était sur un sol instable, en déséquilibre, toute retraite coupée par l'arbre dans son dos, elle n'avait plus qu'à lui voler dans les plumes et ce fut exactement ce qu'elle fit.
Elle bondit, glissa et dégaina ses lames, et Jean secoua tout son corps pour saisir ses étuis à temps. Il décocha ses grappins au hasard, les yeux rivés sur Annie qu'il apercevait tout juste derrière, et décolla en catastrophe.
-Jean ! » beugla Ruth, le ton péremptoire mais la voix tremblante.
De justesse. La dague ripa contre le bois où sa colonne vertébrale s'était adossée et il s'éloigna trop vite pour qu'elle se retourne et lui plante la nuque, mais ce n'était que de justesse. Il rembobina et atterrit au sol, les sens en désordre. Il goûtait le son de la dague sur le bout de sa langue.
Il n'avait même pas le temps de prendre une inspiration nette ou de faire un pas stable. Deux grappins se plantèrent en terre de chaque côté et il fit volte-face, une seule lame dégainée pour dévier l'attaque d'Annie. Le métal crissa sur la moitié de sa lame avant qu'il ne trouve la force de balayer l'attaque sur le côté avec le revers.
Annie lui était tombée dessus de tout son poids et rebondit souplement, les sourcils à peine froncés avant de bondir en arrière, probablement pour se rééquilibrer. Son attaque avait été foudroyante, mais Jean avait déjà eu à encaisser ce genre d'agression. Hansi ne frappait pas aussi vite, mais ses coups pesaient davantage.
Il avait une seconde pour décider de la marche à suivre, une seule. Ymir à pied, Annie en tridimensionnalité, c'était déjà mieux que le pire, mais ce n'était pas faisable. Ruth gérait mal les situations d'urgences et aussi agressive qu'elle pouvait l'être, si c'était Ymir qui l'attaquait en premier, elle ne s'en sortirait pas. Annie était trop douée de ses lames pour que l'avantage de Jean en tridimensionnalité ne pâlit à leur déséquilibre. Et même sans, un coup de poing bien placé de sa part suffirait à le mettre hors d'état de nuire.
Il tourna le dos à son adversaire alors que son cœur protestait en tambourinant de plus belle. Il se répugnait à ce risque, mais il devait le prendre. Sa colonne vertébrale fut traversée de frissons glacés, et il fila ventre à terre pour les étouffer. Il s'envola, droit sur Ruth, qui avait fait un pas de recul alors qu'Ymir descendait au sol, dague en main et hargne aux babines. Elle porta la main à sa ceinture, où reposait sa hache, mille fois trop tard.
-Ruth ! » cria Jean.
Sa tête vira vers lui alors qu'il rengainait sa lame. Il ne pouvait pas se risquer à l'emmener avec lui en ayant un truc aussi affûté dans les mains. Il déploya le bras et l'intercepta, filant sous le nez d'Ymir une seconde fois. Elle n'avait pas recouvert l'entièreté de ses forces, et c'était ce qui les sauvait.
Ruth était lourde. Elle avait à peine sauté pour le rejoindre et avait cafouillé quelques secondes avec sa main avant d'enserrer son cou de toutes ses forces avec son autre bras, et le déséquilibre menaçait de les jeter par-dessus bord. Leur survie reposait sur lui, mais elle était fortement compromise. Il descendit le plus bas possible.
-Prépare-toi à grimper sur mon dos !
-En plein vol, ça va pas la tête ?!
-Mais non, abrutie ! »
Il tressaillit en entendant les sifflements d'Annie qui se jetait à leur poursuite. Il devait être plus rapide, plus malin, mais il devait d'abord ne pas s'étaler face la première au sol. Il rasa presque la terre et se posa à peine une seconde, suffisante pour que Ruth y mette pied et saute pour s'agripper proprement. Il repartit à la volée, alourdi mais pas cloué au sol.
Annie allait plus vite, et ils venaient de perdre un temps précieux. La respiration sifflante de Ruth dans son oreille lui indiquait que son alliée était hors d'état de nuire. Annie les rattrapait déjà. Il se rompit la phalange du majeur sur l'interrupteur du gaz, ignorant le jappement effrayé dans son oreille.
Il avait déjà passé l'épreuve du poids dans son dos qui entravait son envol. Mais Ruth n'avait rien à voir avec Minha. Elle était plus élancée, moins musclée, moins lourde, mais elle pesait bien plus sur ses épaules. Elle n'essayait pas de suivre ses mouvements, elle se cramponnait à une bouée de sauvetage. Il y avait le bois clair et tendre des planches fraîchement poncées et raffinées pour l'usage, et il y avait l'écorce rugueuse et poussiéreuse d'un arbre sur le point d'être abattu.
Le câble d'Annie fusa à côté d'eux et Jean entendit en décalé le grappin s'encocher dans le bois en face.
-Coup de pied ! aboya-t-il à Ruth. Donne un coup de pied, dedans, vite ! Fais-lui perdre son équilibre !
-Non ! »
Elle resserra sa prise encore davantage, comme si Jean pouvait la forcer à braver sa terreur par la seule puissance de sa voix. Il se serait bien exécuté lui-même, mais Annie était déjà derrière eux. C'était un fauve en chasse qui les coursait, et s'il avait été à pied, Jean se serait fait bouffer tout cru. Il rangea ses câbles et se retourna, beaucoup trop lentement mais juste à temps. Il reçut la charge de plein fouet, les deux lames tout juste dégainées et croisées devant lui pour réceptionner les griffes de son assaillante, qui fronça encore davantage les sourcils. Il lui donnait du fil à retordre parce qu'elle n'était pas habituée à des manœuvres élaborées pour le combat.
Sa lame droite se déchaussa avec un clang discret qui lui arracha un spasme d'affolement. Annie en profita immédiatement et envoya valdinguer le métal au loin. Ses yeux eurent le terrible réflexe de suivre l'objet et elle s'en servit pour prendre appui sur ses bras et pousser de toutes ses forces. L'impact lui ravit le souffle et un grognement de douleur. Ils étaient en chute libre alors qu'Annie revenait vers les hauteurs.
Il les redressa de son mieux, avec un large arc de cercle qui les faisait presque raser le sol, les abdominaux douloureux. Il devait reprendre de la hauteur, ils étaient trop bas, ils ne se rétabliraient pas de la prochaine chute ! Ruth glissa et se rattrapa, l'étrangla à force de serrer.
C'était lui, l'arbre sur le point d'être abattu, en vérité. Il y avait l'arbre debout et il y avait le lierre parasite qui s'enroulait autour de l'écorce, pénétrait la chair, siphonnait la force de la sève, celui qui causerait sa perte.
Les talons de Ruth s'enfonçaient dans ses côtes, les mollets croisés devant son ventre, au lieu de replier les jambes et de se tenir grâce à la force de ses cuisses pour gagner en mobilité. À la manière d'une attelle qui tenait un os en place, ou d'un bâton planté dans le sol qui aidait les jeunes arbres fragiles à pousser droit vers le ciel – voilà ce qu'avait été Minha.
Le talon de Ruth appuya et la pointe de douleur se planta en travers du chemin de ses réflexions. Il n'avait ni le temps ni l'espace pour y penser. Puis la pointe s'enfonça encore un peu plus profondément, jusqu'à dénicher le filon de la panique.
-RUTH ! Ne gêne pas mes câbles ! »
Trop tard.
Un coup de pied au hasard heurta le boîtier directionnel, celui qu'il ajustait avec le commutateur, juste au moment où il relançait le grappin. Les yeux écarquillés, il vit ce dernier partir se perdre lamentablement dans les branchages. Il était assez stupéfait pour perdre deux précieuses secondes avant de l'en faire rejaillir aussi sec. Les dents serrées, il les fit longer un arbre à toute vitesse et à l'horizontal pour conserver l'élan et leur distance avec Annie. Les sons de sa manœuvre venaient s'écraser contre ses tympans et commander toute son attention.
-Ruth, merde !
-Désolée ! »
Il entendit, et il décrypta. Sifflement des câbles qu'on rembobine, crochetage, poussée brusque de gaz… Annie avait décidé de leur couper la route et venait de virer de bord pour les intercepter. Il tourna la tête et là voilà qui leur fonçait droit dessus, cachée par les branches, mais il savait qu'elle venait.
Il dégaina une autre lame droite et se prépara à l'impact. Une seconde plus tard, il brandissait ses armes pour aller à la rencontre de celles d'Annie. L'écho de l'entrechoc tonna clair à travers la forêt. Ils flottèrent un bref instant dans les airs, les bras tremblants pour soutenir la charge. Leur visage étaient proches, et des reflets de lumière créés par les épées zébrait leurs visages. La pupille d'Annie sembla se dilater en une unique fente farouche. Dans son dos, Ruth avait reculé son visage le plus possible.
-Marco est avec vous ? »
L'instant s'évapora et la gravité revint à la charge. Ils tombèrent et s'éloignèrent l'un de l'autre, et Jean se retint d'imiter Annie et de bondir sur une branche. Encore une fois, il lui tourna le dos – lui présenta Ruth – et fila hors de portée. Alors seulement, son esprit extirpa le sens de la série de sons qu'il venait d'entendre.
Marco ? Pourquoi est-ce qu'Annie lui avait demandé si Marco était avec eux ? La stupeur et l'incongruité de la situation le firent ralentir malgré la bonne distance qu'il avait réussi à acquérir. Est-ce qu'elle s'était rapprochée de Marco pendant les Entraînements ? Comme la fois où Jean avait abandonné la bande de joyeux lurons à leur délire ? Sinon elle ne prendrait pas de ses nouvelles en plein combat. Ou alors elle avait une dent dure contre le jeune homme, ce qui n'était pas son genre. Dans tous les cas, il avait manqué le bon moment pour lui répondre.
S'il disait oui maintenant, elle se persuaderait qu'il mentait à cause de son délai, et elle l'abattrait sans se poser plus de questions.
Pourquoi lui poser la question en premier lieu ? Qu'allait-elle faire si elle obtenait la certitude que Marco était avec eux ? Les épargner ? Il se crocheta à un nouvel arbre, et à travers le câble, une légère vibration vint dévier son axe de quelques centimètres. Il ajusta sa trajectoire, le cerveau fumant.
Dans son dos, Ruth s'était complètement immobilisée, et même si elle était toujours encombrante, il pouvait s'arranger avec un poids supplémentaire du moment qu'il pouvait en prévoir les mouvements. Ses compétences en tridimensionnalité étaient bien enracinées dans son inconscient, malgré le lierre qui s'attaquait à son équilibre.
Il avait à peine le temps de s'en réjouir qu'il devait déjà laisser l'appréhension remplacer le soulagement par vagues amères : les vibrations indiquaient qu'il y avait des Titans dans le coin. Soit proches, soit nombreux. La barrière de ses dents contint un énième juron. Aucune des options n'était bonne, et le piège de l'angoisse se refermait progressivement sur lui. Ils étaient encerclés.
Annie siffla droit sur eux à nouveau, mais cette fois, Jean eut le temps de se préparer à l'assaut. Il dévia l'attaque et donna un coup de pied qu'Annie esquiva d'une pirouette de gaz habile, les gestes secs et réactifs.
Quand aucune des deux options ne lui servait, autant être honnête.
-Il est-... ! beugla-t-il.
-Tais-toi, imbécile ! » ordonna Ruth.
Jean maudit son intervention et sa main sur sa bouche, qui le déséquilibrait à nouveau. Il fallait toujours qu'elle se mette dans ses pattes ! Mais malgré le mouvement, malgré la distance grandissante, malgré le manque d'expressivité, il était certain de ne pas s'être trompé : Annie était troublée. Comme si l'interaction l'avait forcée à faire un pas de plus sur une planche plongeant droit vers l'océan.
La suspicion lui criait de faire quelque chose pour régler cette affaire, obtenir une opinion claire et tranchée, elle alimentait le puits d'angoisse et l'adrénaline, et un plan très simple se forma dans son esprit. Un moyen de vérifier.
Il ralentit très légèrement, les exclamations terrifiées de Ruth en sourdine, qui l'avait très vite relâché pour continuer à pendre à son cou. Annie était toujours derrière eux, le claquement de mâchoire figuratif sur leurs talons. Elle passa sur leur flanc, et Jean se décala discrètement, offrant son côté comme proie facile. Il perçut le tressaillement de secondes qu'il fallut à Annie pour se décider (ou bien se l'imaginait-il?). Elle se jeta à nouveau sur lui.
Il la réceptionna de deux lames, à nouveau. Il commençait à se lasser de ce petit jeu de chat.
-Oui, Marco est avec nous ! »
Et il se laissa tomber en chute libre alors qu'Annie se maintenait toujours en l'air. Le vent hurla à ses oreilles, en chœur avec Ruth, l'air lutta à peine contre sa masse, ouvrant le passage vers la terre. Il reprit ses droits sur sa verticalité et décocha à nouveau ses grappins, laissa le mouvement de balancier l'emporter loin, à un rythme presque tranquille comparé aux derniers instants. Un mètre de plus et ils plongeaient dans la forêt de taillis épineux qui grossissait au fur et à mesure de leur progression.
-Qu'est-ce que tu branles ?! Accélère ! paniqua Ruth.
-Pas la peine ! » cracha-t-il, lassé par l'inutilité de sa partenaire.
La certitude dans sa voix avait dû faire pencher la balance. Il se retourna et regarda par-dessus son épaule : Annie s'était arrêtée, suspendue à un arbre. La certitude avait balayé la suspicion, refluant partiellement l'angoisse et le besoin de la faire taire.
Maintenant, il avait d'autres chats à fouetter : les vibrations s'étaient intensifiées.
Les filaments de son attention se rétractèrent de son dos pour se hisser à leur place d'origine : droit devant. La végétation se densifiait. Des boules de gui sombres tâchaient sa vision et l'empêchaient de voir au-delà. Les taillis montaient haut.
-Où est-ce qu'on va ? demanda Ruth, le souffle court.
-Vers une horde de Titans.
-J'avais compris, merci ! Tu vas quand même pas continuer tout droit ?! »
Il hésita avant de répondre. Est-ce que ça en valait vraiment la peine ? Elle trouverait un truc à redire de toute façon, et il avait besoin de se concentrer. Contre ses propres attentes, il ouvrit la bouche :
-Je préfère savoir à quoi j'ai affaire. Je vais longer leur horde à bonne distance, pour savoir combien et comment ils sont. Et j'ai consommé beaucoup de gaz. Il vaut mieux couper au plus court possible.
-T'es malade... t'es complètement malade... tu comptes t'approcher d'eux jusqu'à où ?! Va faire de la plongée dans leur gosier tant que t'y es ! »
Il retint le soupir lassé qui menaça de sortir et le ravala, mais il y en avait déjà une belle poignée qui se bousculait au portillon du retour.
-Tu m'as entendu ?! Emmène-nous ailleurs ! »
Elle s'agitait de plus en plus, les doigts serrant son épaule et sa mâchoire, et elle se retenait clairement de secouer. Elle tremblotait sur ses fins de phrase.
-Jean, oh ! »
Cette fois, le coup de pied qui frappa son boîtier de grappins était trop précis pour provenir de la panique.
-Ruth ! »
Ils chutèrent vers le sol, trop près des taillis. Il manœuvra à toute vitesse, rangea le grappin détourné, se hissa sur l'autre, mit la jambe en appui pour amortir le choc avec le tronc qu'il aurait esquivé si Ruth l'avait laissé faire-…
-Qu'est-ce que tu fous ?! »
La vision était dégueulasse, ils ne pouvaient pas se permettre de se battre en plein vol ! Le bras de Ruth étrangla son cou et ses pensées rationnelles.
-Je sais que tu peux nous redresser comme ça, siffla-t-elle. Maintenant, tu nous sors de ce guêpier ou je te mets des bâtons dans les roues à chaque fois ! »
Elle relâcha sa prise immédiatement, et avec, libéra le bouillon en ébullition : la frustration d'être entravé, la colère contre celle qui les mettait en danger, la peur d'être précipité droit vers la mort. Elle était prête à les plonger tête la première dans le danger ! C'était une bombe à retardement qu'il avait sur le dos !
-ALLEZ ! »
Elle secoua sèchement, une fois, et Jean repartit, parce qu'il n'avait pas le choix, il était coincé. Il envoya son grappin sur une branche, vit la courbe de l'acier bondir vers la survie. La tractation lui sembla plus difficile que jamais. La sueur froide formait une barrière entre sa peau et la pression du contact de Ruth.
Une nouvelle vibration plus forte que les autres retentit, et la branche craqua. Jean devait se retourner pour se crocheter à une autre branche qu'il avait repérée, mais il ne pouvait le faire à temps tant que Ruth était sur son dos, il était trop lent.
La chute entama sa courbe avec une lenteur affligeante. L'inertie diminua, diminua, diminua, jusqu'à se renverser et s'annuler, précipitant Jean et Ruth vers leurs os brisés et leurs griffures saignantes. La gravité, dans sa mansuétude, eut la pitié de détacher Ruth de Jean : elle ne le tenait plus que par le cou. L'appel du vent devint tranchant, fouettant le visage de Jean et faisant claquer ses vêtements, en chœur avec le cri éraillé de Ruth.
Son premier réflexe ne fut pas de pianoter sur ses manettes pour reprendre le contrôle. Son premier réflexe fut de brandir son coude vers l'aisselle de Ruth pour qu'elle relâche enfin sa prise, qu'elle aille hurler ailleurs que dans ses oreilles, qu'elle se détache, nom de Dieu, qu'il ne sente plus la masse-… !
Il appuya de tout son poids sur le frein de ses pensées. Non. Pas maintenant.
Son geste avait détourné Ruth de lui, et il dut tendre la main gauche, la saisir par la manche pour la ramener à lui et enrouler son bras autour de son ventre. Sa main droite se décida enfin à lutter contre la gravité. Ils frôlèrent les taillis d'épines et il portait Ruth comme un sac, il ne tiendrait pas longtemps, mais ils ne s'étaient pas écrasés au sol. Le vent rugit à nouveau, comme déçu d'avoir perdu sa proie.
Son bras le lançait déjà. Il apercevait des silhouettes menaçantes et difformes devant lui.
Une clairière ! Il se jeta sur l'espèce de nid d'herbe sèche, et atterrit en catastrophe. Il relâcha Ruth un chouïa trop tôt et elle partit rouler sur un ou deux mètres, et lui-même bringuebala à l'arrivée. Son équipement se désarticula et se détacha sous le choc. La pique de panique devenait familière. Il la vit arriver, l'empoigna et s'en servit pour faire monter l'adrénaline et l'efficacité. Il bondit sur ses pieds et récupéra les manettes, les lames, rajusta les courroies, vérifia que rien n'était tordu, les pieds fermement plantés au sol pour ne pas tomber. Ruth était restée prostrée, cramponnée à la terre alors que les tremblements s'intensifiaient.
-QU'EST-ce que t'as FOUTU ?! brailla-t-elle, hystérique.
-C'est TOI qui nous as foutu dans la merde ! »
Son propre cri ressemblait à un piaillement enroué. La force de sa voix s'était empêtrée dans les nerfs qui enserraient sa gorge, et qui parvenaient encore à bloquer le reste. Mais il sentait la peur et la colère qui grondaient dans ses entrailles, de plus en plus fort. Le bouillonnement était en train de se répandre dans ses épaules, il le sentait pulser par intermittence dans ses doigts, sans cesse interrompu par des accès de panique. Son cœur allait lâcher d'un instant à l'autre.
Le bois autour d'eux commença à craquer alors que des pas aplanissaient sans pitié la surface de la terre, fendant la végétation pour venir jusqu'à eux. Il fit volte-face une fois tout l'équipement prêt. Du coin de l'œil, il vit que Ruth n'avait toujours pas bougé, mais se concentra très vite sur la menace, qu'il pouvait enfin voir.
Un Titan de cinq mètres et un Titan de huit mètres étaient les deux plus proches. Laids, comme tous les autres. Lents, comme beaucoup d'autres. Il en voyait trois autres derrière, moins menaçants, et peut-être une dernière vague, mais qui n'avait pas encore percé la verdure pour les rejoindre.
-Tu nous emmené DROIT DANS LA GUEULE DU LOUP ! s'époumona Ruth, comme si la force de son souffle pouvait lui rendre celle de ses jambes.
-J'avais pas le choix ! » rétorqua Jean.
Il décolla, ignorant à nouveau l'appel de Ruth. Les abattre avant qu'ils ne lui tombent dessus. Il ne savait pas ce qu'il ferait si jamais il sentait leur ombre au-dessus de lui quand il était dans cet état.
Un effet secondaire de l'adrénaline qu'on oubliait toujours de leur enseigner, c'était qu'elle faisait perdre la notion du temps. Il avait vécu sa chute au ralenti, mais il eut l'impression de se transformer en éclair lorsqu'il bondit, longea un tronc pour arriver derrière eux et trancha la nuque du premier. Il sauta en donnant un coup de pied pour l'assister dans sa disgrâce, puis longea le second Titan qui se dirigeait vers Ruth – cette dernière se traînait en arrière en secouant la tête, des larmes aux yeux. Il abattit ses épées sur la chair, sans aucune difficulté. Sa panique lâcha du lest, mais son anxiété redoubla à la facilité.
Il atterrit pile entre les deux alors que le premier retombait, debout entre les deux corps massifs serties de colonnes de vapeur blanche, les lames toujours dégainées et fumant encore. Ruth le regardait de la même manière qu'elle regardait les Titans. Il n'avait plus la volonté de s'en préoccuper.
L'adrénaline continuait de zébrer ses membres, en réaction aux sons qu'il percevait et aux tremblements de terre qui persistaient. Il se tourna en arrière, et la ligne de front s'était éclaircie, révélant la cavalerie derrière. Une masse de chaire qui enflait dans les coins de sa vision tant qu'il ne parvenait pas à en déterminer les contours. Il plissa les yeux et compta, recompta. Il en voyait au moins une bonne dizaine.
C'était toute la horde concentrée du deuxième Lâcher qui leur était tombée dessus.
Un regard en avant : Ruth était tétanisée, contemplant le même spectacle apocalyptique que lui. Un regard en arrière. Il broya ses molaires entre elles.
Il ne pourrait pas survivre. Pas s'il devait prendre en compte Ruth dans ses calculs. Pas s'il devait essuyer à nouveau ce qu'elle venait de faire. Seul, il pouvait s'enfuir. Avec Ruth, non. S'il essayait, ils mourraient tous les deux. S'il ne tentait rien, il pourrait peut-être vivre. Ruth lui coûterait sa survie s'il jouait au bon Samaritain.
Peu importe comment il le tournait, la perspective avait saisi ses boyaux par les deux bouts et s'amusait à les essorer. Le lierre s'était introduit sous l'écorce et se chargeait lui-même de s'enrouler autour de ses viscères et de les torcher.
Il ne pouvait pas survivre s'il n'abandonnait pas Ruth. Il ne pouvait pas.
Ses mains moites tremblaient en tenant les manettes, et la vibration fit cliqueter les connexions métalliques. Le son attira l'attention de Ruth et elle se tourna vers lui, les yeux rivés sur ses mains. La peur dévorait son regard.
-Je… Je vais partir devant pour les abattre. »
Il n'avait pas anticipé le poids de son mensonge. Une masse accablante qui tomba comme un rocher dans son estomac, écrabouillant tout ce qui se tordait déjà à l'intérieur, qui fit presque fléchir ses genoux, qui planta ses talons au sol. Le lierre jaillit et le saisit par les cervicales pour forcer son visage à piquer vers la terre. Il ne pourrait pas le relever.
Bouge !
L'adrénaline se débattit avec la pesanteur, luttant bec et griffes pour se dépêtrer. L'urgence était de survivre. Il devait survivre.
BOUGE !
Dans un vif éclair de providence, ses jambes tournèrent sur elles-même, son genou plia pour avancer le pied, il ne perdit pas l'équilibre en avançant, et puis il s'envolait, sur le point de chialer de soulagement. Il avait réussi à s'arracher du sol.
Une latence. Il attendait le couperet. Le repli dans le temps s'étira, s'écartela, jusqu'à se déchirer au centre.
« JEAN! »
La vocifération fendit l'espace et planta ses crocs dans ses oreilles, répandit instantanément son venin anesthésiant et acide.
Il rata l'étape de la douleur et celle de la fièvre et passa directement aux hallucinations. Des images dansantes floutaient devant ses yeux, du poisseux, des brisures, une frénésie de mouche face à l'implacable. Une ultime convulsion de terreur.
Il ne sut pourquoi, il se retourna. Peut-être que le lierre auquel il avait cru s'arracher était toujours là.
Il vit le visage de Ruth et un hoquet chevrotant lui échappa, victime de l'illusion. Elle avait la bouche grande ouverte sur un cri qu'il n'arrivait pas à entendre, brandissait sa hache en pleurant à chaudes larmes, échevelée. Sa queue de cheval sombre s'était relâchée et pendait sur le côté, et on aurait…
Non. Non, c'était trop injuste. Pas juste après ce qu'il venait de faire. Pas quand il les avait comparées pendant tout l'incident. C'était pas juste.
Elle n'avait que faire de ses états d'âme, la nausée érupta dans sa gorge, fondit le nœud de nerfs en travers de sa trachée et il déglutit de justesse. Elle se heurta contre les soupirs qu'il avaient emmagasinés et revint à la charge, grimpant le long de son œsophage par à-coups, dansant sur le cadavre de ses boyaux.
Il percuta le tronc plus qu'il ne se percha dessus. Il ne voyait plus. Il respirait à peine, un filet de souffle qui peinait à s'extirper du maelström et qui n'arriverait pas à revenir.
Il ne bougeait plus. Il ne bougeait plus, il n'arrivait pas à repartir. Ses articulations lui faisaient mal, ses bras tremblaient.
L'immobilité laissa le temps au dégoût de présenter une compagne, une angoisse que Jean avait mise à la porte après s'être rétabli : il touchait le fond. Il le sentait, non loin, ce fond qu'il avait tâté une première fois. Il l'avait esquivé, par la seule force de sa volonté. C'était sa volonté qui flanchait, maintenant.
Il avait dégringolé si vite qu'il en avait le tournis. Son pied effleurait la surface en ce moment même. Ce n'était pas une eau claire comme celle que ses pas troublaient quand il marchait. C'était une eau épaisse, opaque, traînante et patiente. Un marécage dans lequel il s'embourbait. Avait-il déjà les chevilles dedans ? Il se voyait lui-même y être, mais il ne voyait pas jusqu'où.
L'ombre.
Elle le recouvrit sans prévenir, ou plutôt, alors qu'il en avait ignoré tous les signaux : les tremblements qui se rapprochaient, les grognements. Elle le surplombait, s'approchait pour le cueillir. Il brandit le bras mais ne réussit qu'à enfoncer sa lame dans la chair. Il l'extirpa avec un grognement d'effort pathétique.
Son corps le traîna comme un boulet encombrant hors de portée. Il n'était pas encerclé, mais c'était pour bientôt. Il se sentit ballotté par ses propres gestes, égaré. Son souffle. D'abord, reprendre sa respiration. Il manqua de s'empêtrer avec les manœuvres plusieurs fois, mais ses muscles étaient gonflés à bloc d'habitude : ils n'avaient plus besoin d'aide.
Des Titans marchaient vers lui, d'autres vers Ruth, qui hurlait toujours. L'appelait. Il ne la voyait plus, dissimulée par des Titans qui lui bloquaient la vue.
La terre gronda encore, changeant la mélodie de ses tremblements, crescendo sur le rythme qui s'accéléra. Une autre pique de panique. Jean n'avait plus de place où la planter, ses nerfs étaient saturés de stimulations.
Il tourna la tête vers la droite. Un Titan courait vers eux. Un déviant. Un coureur de fond qui s'apprêtait à franchir la ligne d'arrivée qu'était le câble de Jean.
Presque avec douceur, aidé par la précision de l'intention, il se vit rembobiner son câble et s'amarrer au Titan alors qu'il lui passait devant. Il se fit emporté et le temps accéléra un peu, assisté par la surprise de voir quelque chose qu'il n'avait pas prévu. Puis ses muscles reprirent le travail et il se stabilisa derrière sa nuque alors qu'il l'ignorait complètement. Pourquoi l'ignorait-il ? Il leva des bras lourds comme le plomb et les fit descendre sur la nuque, traça deux sillons rouge à la même source et les fit se rejoindre.
Le Titan s'effondra. Pourquoi l'ignorait-il ? Il était parti dans une direction sans se préoccuper ni de Ruth, ni de Jean. Il leva la tête. C'était la direction qu'avaient pris Ymir et Annie. Il avait peut-être senti un plus gros rassemblement d'humains et s'était dirigé par là. Avec sa vitesse, il les aurait rattrapées et elles n'auraient eu aucun moyen de se préparer à l'impact assez tôt.
Il les avait sauvées, indirectement.
La réjouissance qu'il en tira fut lynchée dans l'œuf, assaillie de toute part par le dégoût qui avait envahi son poitrail, qui lapait les parois pour le ronger de l'intérieur. Il n'avait pas le droit. Il n'avait pas le droit de se réjouir de les avoir peut-être sauvées alors qu'il venait d'abandonner Ruth.
Hypocrite. Lâche. Égoïste.
Elles l'avaient attaqué. Les avaient attaqués – Ruth n'était pas encore morte, il percevait toujours ses hurlements. Il aurait dû d'autant plus les abandonner à leur sort que Ruth, qui était une alliée officielle. Une voix lui susurrait depuis tout à l'heure et encore maintenant que le Capitole apprécierait. C'était de l'eau sur un grand brûlé plus il l'envisageait, plus il avait envie de vomir.
Il était toujours sur le cadavre du Titan déviant et la vapeur qui en émanait lui brûlait la peau, les paupières qu'il avait fermées un peu avant.
Un nouveau hurlement. Il tressaillit si fort que ses dents claquèrent et un haut-le-cœur le secoua. Ce n'était plus un simple cri de détresse, c'était un cri de protestation. Elle hurlait « Non ! » à s'en déchirer les cordes vocales. Un Titan venait probablement de la saisir.
Il trébucha au sol et rebondit sur une côte, qui s'effrita plus vite. Partir. Partir ? Il ne savait plus. Ses pensées grésillaient, incapables de l'assister pour se sortir du brouillard. Il était livré à lui-même, en face à face cru avec son cœur.
Il ne pouvait pas. Mais il ne savait plus ce qu'il ne pouvait pas. Continuer avec la conscience aussi lourde ? Ou risquer sa vie pour sauver quelqu'un qui lui donnait envie de dire qu'elle ne le méritait plus ?
Il voulait laisser son corps faire, s'abandonner à l'habitude, entrer dans cette stase apathique où il se regardait faire les choses de loin. Mais son corps était en veille, attendant les impulsions nerveuses que sa décision apporterait. Des Titans se rapprochaient, encore une dizaine de pas et ils seraient sur lui.
Il n'avait jamais été un arbre. Quelle idée de se comparer à un truc aussi inébranlable, qui s'ancrait dans la terre, un bastion naturel qui pouvait endurer tant de catastrophes ! Il aurait dû se douter qu'il connaissait mal la vie de ceux dont il tirait des dépouilles. S'il s'enracinait, il mourrait. Il n'était pas un arbre.
Un petit déclic. Un bouton que l'on tourne pour enfin trouver la bonne fréquence. Ses pensées cessèrent de grésiller. Il n'était pas un arbre, mais on se foutait de ce qu'il était. Ce qu'il était n'était pas important. Ce qui comptait, c'était ce qu'il faisait. Ce qui comptait, c'était qu'il ne voulait pas vivre ça une troisième fois. Il le savait déjà, faire marche arrière avait été si difficile parce que faire marche arrière allait à l'encontre du principe qui avait fini par résonner dans chacun de ses battements de cœur : il ne voulait plus voir de gens mourir sous ses yeux.
Et il ne voyait pas Ruth, mais il l'entendait. Elle appelait à l'aide, elle était désespérée, et même si il n'éprouvait plus que du dégoût et de la peur pour son obstination, il n'avait pas envie de la savoir morte alors qu'il aurait pu y faire quelque chose.
Il s'appuya sur la dernière côte pour se relever, qui s'effilocha, les cendres charriées par la brise.
Il était toujours lâche, parce qu'il se sentait incapable de continuer avec le poids de sa précédente décision. Il était toujours égoïste, parce que c'était pour lui qu'il avait envie de la sauver. Mais s'il y avait une chose qu'il voulait respecter, c'était cette volonté. Sinon, il ne se sentirait plus humain.
Le temps qui s'était arrêté repartit, avec effort, tournant dans le vide alors qu'il ordonnait enfin à son corps de bouger. Il reprit ses manettes – se racla la peau en voulant aller trop vite, et dès l'instant où il quitta le sol – loin des Titans qui s'étaient rapprochés –, le temps s'accéléra. Le vent salua son retour, de plus en plus habité par les émotions que Jean lui prêtait.
Il avait l'impression d'être rouillé, qu'à la moindre seconde d'inattention, la détermination fraîche qu'il mettait à profit allait se volatiliser et le laisser sans forces. Il slaloma à travers les Titans, ses mouvements les plus rapides lui semblaient terriblement lents. Il en abattit deux lorsqu'il en eut l'occasion, les regarda s'effondrer comme des dominos alors que ses bras le tiraillaient – il avait bougé trop vite.
Il avait maintenant un compte à rebours qui arrivait bientôt à sa fin. Tant que Ruth criait, elle était en vie. Elle avait la voix cassée, mais toujours la force de hurler.
Son cri de douleur résonna dans la forêt et il sursauta, accéléra encore, tout son corps tendu vers l'avant. Non ! Pas quand il venait de prendre sa décision !
Il déboula dans la clairière et enregistra les informations plus vite qu'il ne l'avait jamais fait : Ruth était dans le poing d'un Titan et se débattait, tandis qu'un autre géant la tirait par le bras, qui avait l'air tordu dans le mauvais sens. Il lui avait certainement cassé, d'où le hurlement de douleur.
Il prit une profonde inspiration, et fusa. Il crocheta ses câbles droit sur les doigts de celui qui tenait le bras, et traversa l'air, un éclair fulgurant qui s'abattit sur les doigts difformes. Ces derniers tombèrent au sol en même temps que Jean. Il glissa sur plusieurs mètres pour amortir la brutalité de l'atterrissage et fit volte-face aussi sec, plantant ses grappins dans les yeux de celui qui tenait Ruth. Il passa au-dessus de sa tête en voltigeant, longeant le crâne pour venir déloger les cervicales de deux taillades furtives. Ils s'écroulèrent tous les deux, et Ruth chuta avec.
-Ruth ! » appela-t-il.
Elle tourna la tête vers lui, et il reçut de plein fouet une tornade de rage et de rancœur. Il l'encaissa de son mieux. Au moins, elle était toujours en vie pour lui en vouloir. Ruth était engoncée dans le poing fumant, et Jean brandit les lames pour trancher la chair, ignorant le sursaut dans les épaules de la jeune femme.
Elle s'étranglait de colère et de peur. Elle parvint à se traîner hors de la carcasse, et il ne l'aida pas. Il avait peur qu'elle ne cherche à l'étrangler, sa trachée se souvenait encore de la pression. Elle chialait toujours et s'essuya le visage, toussa et cracha, de la bave et de la bile, comme si elle sortait de l'eau.
Trois Titans avaient pris la relève, tendant leurs membres vers eux. Ruth était toujours à terre. Jean contint sa répulsion et planta un genou au sol pour enrouler son bras autour d'elle à nouveau, pour la soulever, l'emmener loin de là.
-ME TOUCHE PAS ! »
Elle cingla son bras et il recula aussi sec.
-Lève-toi alors ! »
Il était cruel, il le savait. Mais ils allaient tous les deux mourir si elle ne se remettait pas debout, et maintenant qu'il y était, il préférait s'en tirer que crever comme un chien. Ou une grillade juteuse. Il dégaina à nouveau et trancha au vol les doigts du plus proche. Il s'exécuta de même pour les deux autres, mais Ruth ne bougeait toujours pas.
-LÈVE-TOI! répéta-t-il, et il la saisit par le bras pour la soulever au moins un peu.
-Je peux pas ! »
Il n'avait plus de dents à serrer, c'était ses gencives qui frottaient entre elles et se mettraient bientôt à saigner. Il s'arma du peu de résolution qui lui restait et rengaina ses lames, au moment où les Titans se résolvaient à une autre tactique : pencher la tête pour les croquer à même le sol. Il souleva Ruth à bras-le-corps, la chargea sur ses reins. Elle s'appuya sur lui, ses bras s'enroulèrent à nouveau autour de ses épaules, et il retint un frisson, mais cette fois, elle n'avait plus de forces, il devait mettre ses mains sous ses cuisses pour la porter. Il se débattit avec ses manettes et sa prise, l'ajusta sur son dos, et se mit à courir.
Il lui fallait s'éloigner juste assez pour pouvoir s'envoler correctement. Une éclaircie ! Il se hissa vers les arbres, enfin dans les airs à nouveau. Il laissa s'aventurer un petit soupir de soulagement en voyant que le poids mort de Ruth était gérable. Le vol n'allait pas être de tout repos, mais ils pouvaient encore s'enfuir.
Le soupir revint se réfugier vivement dans sa cage thoracique, sous la forme d'une inspiration sèche : les Titans partis courir après Ymir et Annie étaient revenus, lassés de voir leur dîner leur échapper.
Et il allait très bientôt être à court de gaz.
Il n'avait plus le temps de se dépêtrer avec ses émotions et de faire le tri entre la panique, la peur et la frustration. Il lui fallait autre chose, il lui fallait un miracle providentiel qui pourrait lui accorder par un quelconque prodige gaz, énergie et espace, ce dont il manquait cruellement en l'instant présent. Il ne pouvait pas le faire seul. S'il était seul une minute de plus avec Ruth, ils finiraient tous les deux dans un estomac. Ils mourraient. Et cette fois, la survie n'était pas de son ressort.
Il lui fallait un miracle éblouissant pour repousser la chape de ténèbres qui était tombée sur ses yeux.
À la place, il reçut un son. Un son d'un rythme débridé et d'une précipitation surprenante. Quelque chose qui claquait contre la terre meuble avec une ardeur haletante. Un bruit de galop.
-Marco ? » chuchota-t-il, espérant de tout son cœur que ce n'était pas une illusion.
C'était bien Marco. Il voyait la silhouette du cavalier au loin qui se précipitait vers eux. Une vague colossale de soulagement déferla sur lui, refoulant la nausée et la terreur, s'engouffrant dans tout son être pour le rincer de l'intérieur.
-JEAN ! »
…
Le cri s'arracha du cœur de Marco et racla contre sa gorge, butant contre les parois jusqu'à se tordre et s'érailler, emportant avec lui toute la détresse qu'il ne pouvait contenir à l'intérieur.
Le tableau qui s'offrait à lui avait la teneur d'un cauchemar : une mer de chair gloutonne frémissait en fond de toile et engloutissait la figure minuscule de Jean au premier plan, qui se débattait avec les câbles qui fendaient la perspective de lignes abruptes. Et Buchwald l'emmenait droit devant.
-Marco ! »
La silhouette de son allié s'agrandissait à vue d'œil, par à-coups, et il put distinguer davantage : Jean portait Ruth ! Elle s'agrippait à lui en serrant son cou d'un de ses bras, mais il devait la soutenir pour éviter qu'elle ne tombe. Elle devait être à bout de forces. Qu'est-ce qu'il s'était passé ? Le galop de Buchwald imitait la course débridée de son propre cœur.
Il se rapprocha encore, et cette fois, il put distinguer l'expression de Jean, alarmante : tout son visage était crispé sur sa mâchoire, et une tâche rouge en débordait.
-J'ai plus de gaz ! » hurla Jean, à quelques mètres désormais.
L'urgence de son ton fit démarrer son cerveau au quart de tour. Les informations amassées bondirent à leur place alors que Marco formait le squelette d'un plan à suivre, priant pour que les muscles et tout ce qui devait s'y ajouter tiennent bon.
-Monte sur Buchwald ! » ordonna-t-il, surpris lui-même par l'autorité dans sa voix.
Jean ne desserra pas la mâchoire, mais la surprise parvint à se frayer un chemin entre ses sourcils, avant qu'il ne hoche sèchement la tête, à l'écoute. Marco serra les dents, tous les muscles au garde-à-vous.
-Droit devant, Buch, doucement. » murmura-t-il à sa monture, qui ralentit sensiblement pour passer au trot.
Le cœur battant, il retira les manettes des étuis de l'équipement tridimensionnel qu'il avait enfilé avant d'accourir, et attendit que Jean se rapproche. Il déglutit pour garder contenance – il pouvait le faire. Quand le jeune homme fut assez proche, à quelques sept mètres, il s'appuya sur ses étriers et sur le pommeau, hissant son corps vers le haut pour permettre à ses jambes de se replier souplement sous lui. Il ne resta accroupi sur la selle qu'une seconde, le visage frappé par l'appel d'air, avant de sauter de cheval pour laisser la place à Jean.
La différence entre l'air rempli de mouvements qui pressaient son corps et le vide dans lequel s'engouffrait la gravité le surprendrait toujours. Il joua hâtivement du pouce et pressa l'index et le majeur, captant la pointe de délectation qui avait réussi à s'installer malgré l'inquiétude et la tension.
Il épingla ses grappins à un arbre et se laissa porter, tournant la tête pour voir Jean le dépasser, espérant de tout cœur qu'il parviendrait à manœuvrer. Marco s'attendait à le voir virer sur le côté pour faire le tour et se placer derrière Buchwald avant d'atterrir, mais Jean continuait droit devant !
Au ralenti, Marco le vit arriver au niveau du cheval, ranger ses grappins, et vriller sèchement les hanches et tout son corps avec, dans ce qui semblait être le dernier coup de gaz qui lui restait. Buchwald eut le bon réflexe de garder le rythme constant et Jean se posa sur la selle brutalement, bassin en premier. Sur son dos, Ruth avait à peine suivi le mouvement et manqua de tomber sur le côté. Jean lâcha ses deux manettes pour s'agripper au pommeau d'une main et rattraper Ruth de l'autre.
La seconde suivante, Marco se réorientait pour les suivre, ravi de voir que leur tactique combinée avait fonctionné. Jean lui-même y croyait à peine, si Marco se fiait à ses sourcils qui s'étaient perchés sur son front.
-Qu'est-ce qu'il s'est passé ?! s'écria-t-il en essayant de rester à niveau.
-Plus tard ! Il faut d'abord sortir de ce guêpier ! » rétorqua Jean.
Jean saisit les rênes à deux mains, focalisé sur l'avant, et Marco jeta un regard hésitant à Ruth, les yeux presque effrayés de se poser sur sa partenaire, encouragés seulement par la respiration sifflante qu'il percevait. Ce qu'il vit l'ébranla : le bras pendant, elle s'agrippait aux épaules de Jean, le regard dans le vague, la bouche entrouverte pour laisser s'engouffrer des quantités d'air qu'elle autorisait à peine à circuler dans ses poumons avant de les renvoyer, le visage barbouillé et les cheveux défaits.
Que s'était-il passé ? Pourquoi avaient-ils l'air d'avoir vu la mort en face et d'en avoir réchappé de peu ? Il se doutait que c'était plus ou moins le cas, mais il y avait autre chose. Jean se rétractait au toucher de Ruth, et elle lui plantait les ongles dans la peau, plus qu'elle n'aurait l'habitude de le faire.
Dans tous les cas, elle n'était pas en état de lui en vouloir pour son manquement au plan. C'était à peine si elle le voyait, mais il ne savait pas très bien s'il s'en voulait ou non d'être soulagé. Comme disait Jean, ils devaient d'abord s'en sortir.
Jean avait fait bifurquer Buchwald pour esquiver le cortège de Titans, mais ce dernier dévia naturellement vers eux, comme un aimant attiré par le métal. Non pas par l'acier de leurs équipements, mais par le fer qui circulait dans leur sang.
-On devrait faire des détours pour mieux les semer ! s'écria Marco, quelques mètres au-dessus de Jean.
-Et éliminer les plus collants ! » approuva Jean.
Ils avaient déjà un premier candidat au titre, un géant de quatre mètres à peine qui trottait vers eux en balançant ses bras, droit vers leur flanc, mais Jean le dépassait déjà. Son nez était si long qu'il lui tombait sur la bouche, et ses épaules étaient trop carrées pour être naturelles.
-Occupe-t'en ! l'encouragea Jean. Fais-le tomber sur leur chemin !
-D'accord ! »
Il déglutit à sec, à court de salive pour apaiser le feu d'anxiété qui brûlait dans son plexus. Il pouvait le faire. Il se retourna et fila droit vers le Titan, dégainant ses lames striées au passage. Il encocha son câble dans l'épaule du Titan et effectua une large courbe sur le côté.
-Vise les chevilles ! » beugla Jean dans la distance.
En effet, le Titan levait le bras et s'apprêtait à saisir son câble. Marco obtempéra aussitôt (sans trop savoir s'il avait déjà eu l'intention de le faire ou si c'était bien Jean qui venait de lui sauver la mise) et redéploya le câble, cette fois sur un arbre voisin. Il grippa ensuite le mollet et longea la jambe pour venir sectionner les talons. Le Titan commençait à peine sa chute que Marco fonça en l'air, droit sur la nuque, et trancha la chair avec énergie, les talons enfoncés dans la matière souple. Le Titan poussa un râle et entama sa descente, Marco quitta le navire bien avant qu'il ne touche le sol et fila rejoindre son équipe.
Il venait d'abattre son premier Titan ! Une pincée de fierté s'ajouta à ce qui frissonnait à l'intérieur de lui, atténuant l'acidité de l'angoisse.
Il reçut le hochement de tête tendu mais approbateur du jeune homme avec plaisir et culpabilité. Les commissures de la bouche de Jean s'étaient relevées avec peine, engoncées par sa fatigue, mais son petit rictus était sincère. Il avait l'air d'avoir traversé l'enfer, autant que Ruth, qu'est-ce qu'il s'était passé ? Il ne cessait de se le demander.
-Un deuxième à deux heures ! »
Marco hocha la tête bien que Jean ne le regardât pas et s'élança en avant. Celui-ci était bien plus grand, dans les dix mètres, et Marco serra plus fort les manettes, déterminé. Le monstre leva la main vers lui quand il s'approcha, et Marco l'esquiva en plongeant plus bas, usant du mouvement de balancier pour remonter le long de son épaule.
Il décocha un autre grappin pour s'arrimer proprement à la nuque, mais une secousse brutale secoua la terre. Son cœur tomba dans son estomac en même temps qu'il sentit ses pieds glisser. Par pur réflexe, il enfonça la lame dans la chair et s'y agrippa pour éviter de tomber et tourna la tête vers la source du bruit.
L'idée de Jean portait ses fruits : un Titan venait de s'étaler la tête la première au sol en trébuchant sur le premier. Il porta une main à son cœur pour l'encourager à se calmer (et s'assurer qu'il était retourné à la bonne place), puis se hissa à nouveau et tailla la chair, s'éclipsant aussitôt.
-C'était pas mal ! le félicita Jean une fois qu'il l'eut rejoint à nouveau.
-Tu peux faire un plus grand détour et passer par... » commença Marco.
Il coupa court à sa tirade en voyant un Titan qui dodelinait droit sur eux, les bras en avant, à l'opposé de la troupe qui commençait à se disperser derrière eux. Marco réagit sur-le-champ et fila à sa rencontre, lames brandies. Il découpa les doigts qui le menaçaient au passage et effectua un salto au-dessus de la tête du Titan pour avoir accès à sa nuque. Il perdit son équilibre un bref instant avant de se crocheter au bon endroit et de balancer ses épées droit sur le point faible. Il rejoignit Jean aussi sec.
-… Tu peux passer par la rivière ! acheva-t-il. On en perdra pas mal comme ça aussi ! »
Jean hocha la tête et obtempéra, demandant à Buchwald de dévier sa trajectoire de quelques gestes. Le cheval obéit docilement et Marco obliqua, les suivant comme une ombre. Ruth ne réagissait toujours pas, et il commençait à s'en inquiéter plutôt que d'en profiter. Était-elle toujours en état de commander quoi que ce soit ?
Une poignée d'instants plus tard, les sabots de Buchwald clapotaient sur le gué alors que les Titans s'effaçaient en un fondu de tâches claires. L'odeur de l'eau subsistait à ses narines, alors que Marco remarquait tout juste l'humidité qui chargeait l'air ambiant. Le sol serait meuble le lendemain.
Jean et Marco sondèrent la troupe d'horreurs, les sourcils froncés.
-On devrait pouvoir rentrer bientôt, annonça Jean alors que Marco s'abaissait de son mieux à son niveau. On va pas tarder à les semer pour de bon, et si je me goure pas, il y a des gens dans le coin qui se coltineront ça à notre place. »
Marco l'avait vu, le subtil relâchement des épaules de Jean à l'idée de ''rentrer'', avant de se crisper à nouveau. Est-ce qu'ils pouvaient encore rentrer quelque part ? Marco redoutait le retour à la base plus que tout.
…
Avant d'entrer dans la pièce, Reiner se passa, de la tête aux pieds, au scanner intransigeant de la remise en question. Son uniforme lui paraissait plus étroit que jamais. Après tout, il l'avait affublé d'une lourde veste de résolution pour ajuster la chemise de certitude qu'il avait enfilée. Comme touche finale, il avait aussi noué une cravate de sincérité imaginaire autour de son cou.
Sa poitrine se dégonfla dans un profond soupir. Il se passa la main sur la nuque et, bien entendu, cela n'y changea rien. Le dépôt humide de l'appréhension subsistait. Pourtant il fallait qu'il entre, Christa l'attendait. Elle ne l'avait pas mandé, mais elle l'attendait.
Ils n'en avaient pas conscience, mais ils le savaient. Ou bien non, et il se faisait des idées. Ou plutôt Bertholt se trompait. Certes, il lui arrivait de douter de Christa, mais il n'avait encore jamais douté de Bertholt. Ils avaient beau se connaître depuis moins longtemps, il lui semblait parfois qu'il pourrait le laisser le guider les yeux fermés.
Et en toquant au mur pour signaler sa présence, il lui faisait encore confiance.
-Entrez… ? » résonna la petite voix de Christa de l'autre côté.
La façon dont elle s'était cassée sur la dernière note l'alarma et il se précipita dans la chambre que la jeune fille partageait avec Ymir. Il la découvrit, à genoux, en train de se recoiffer en passant ses doigts dans ses cheveux, les joues rouges et légèrement gonflées… elle se retenait de haleter ? Un étau saisit son cœur, d'une poigne imprévisible et impitoyable, avant de le relâcher aussi sec quand il remarqua qu'elle ne portait pas sa veste et que ses manches étaient retroussées. Il put à nouveau respirer.
-Pardon, tu faisais de l'exercice ?
-Oui, un peu. » répondit-elle dans un gloussement gêné, en rabattant ses manches.
Il n'aurait su dire si l'écarlate de ses joues provenait de son embarras, de l'effort, ou si Reiner en était l'unique responsable. La mixture d'incertitude et de honte englua ses pieds au plancher et il s'arrêta net, trop conscient de son souffle lourd, de ses mains moites et de la pâte coincée dans sa gorge.
-Je te dérange ? Je peux… »
Il jeta un regard puis fit un pas, en arrière. Dès à présent il pouvait tirer un trait sur ses chances de réussite, il n'y arriverait pas. La tentation de la marche arrière et de son devoir l'emporterait : il faudrait une force opposée, indépendante, pour le pousser dans l'autre direction car, seul, il n'obéirait qu'à ses vieux principes, ceux qu'il connaissait par cœur et qui le réconfortaient grâce aux bordures familières qu'ils apportaient à chaque chose qu'il entreprenait en les appliquant à la lettre. Voir Christa baisser les yeux, comme si elle voulait se dissoudre dans le sol, le meurtrissait mais au moins il savait quel bouclier brandir, quelle armure enfiler face à pareil assaut.
Sans plus attendre, il changea d'accoutrement et troqua son costume de résolution contre son uniforme de sentinelle. Ces vêtements avaient grandi avec lui, il se sentait aussi bien dedans que dans un cocon douillet. Qu'ils se soient assouplis pour épouser sa silhouette au fil des années, ou que Reiner ait toujours veillé à se plier au tissu, il s'y sentait au chaud.
-Non, pas du tout ! » le retint-elle, son cri pareil à un jappement.
Elle se remit à baisser les yeux sur ses doigts qu'elle entortillait et démêlait. Reiner pouvait presque discerner la complexe pelote de laine invisible qu'elle tenait dans les mains, mais il n'arrivait pas à en deviner la couleur.
« Tu ne me déranges pas du tout… élabora-t-elle. Est-ce que… je peux faire quelque chose pour toi ? »
Sa question ne suffit pas à révéler les couleurs mais, dedans, Reiner perçut une invitation à garder son costume. Et les mots s'effilochèrent d'eux-même jusqu'à elle, déliant une torsade qu'il avait passée de longues années à tresser :
-J'aimerais te parler. »
Elle se raidit dans un sursaut, la balle aux rubans indécelables lui échappa des mains. L'instant suivant, elle reprit contenance et s'installa délicatement, talons sous les cuisses, mains sur les genoux, à l'écoute. Il y avait une singulière note de bienveillance affirmée dans l'allure digne qu'il lui connaissait si bien. Ses yeux bleus ne le fuyaient pas, elle se tenait droite, mais ses sourcils s'arquaient aussi sous l'appréhension contagieuse qu'il répandait malgré lui.
Il ne se figurait que trop bien l'encre noire, dont il la tâchait, s'intensifier pour la goudronner de tonnes de regret et d'amertume dont elle n'avait plus besoin, alors que c'était sa responsabilité de veiller à ce que rien ne lui arrive.
-Ehrm... »
Le filet de voix le trahissait, confirmait qu'il était en capacité de parler et de s'exprimer alors que son cerveau n'était absolument pas prêt. Il se mordit la lèvre sur le dernier son, les yeux fuyants.
-Euhm… Je, il faut que… Il faut que je te dise, enfin… Désolé, c'est un peu compliqué. »
Christa se contenta de hocher la tête, lentement, patiente mais légèrement soucieuse. À l'instar d'un miroir, il l'imita, déglutissant pour justifier le mouvement inconfortable de sa mâchoire.
-C'est… (une inspiration profonde) Je dirais que ce n'est pas si grave, mais c'est important, donc… euhm... »
Les mots étaient trop larges pour l'ouverture qui leur était accordée. Il avait beaucoup trop serré sa cravate, et maintenant, elle encastrait les mots à l'intérieur de sa gorge et ils ne pouvaient plus sortir. Frustré, il passa le talon de sa paume sur ses tempes, chassant les gouttes de sueur imaginaires. Ses jambes étaient campés, vissées au sol.
-Je sais qu'il faut qu'on parle, donc… Je me suis dit… Enfin, je voulais le dire en premier, je… Je suis désolé (c'étaient les seuls mots qui passaient à travers les mailles, il en avait l'habitude). Je voudrais m'excuser pour, enfin… Comment dire, ces derniers temps, je n'ai pas été… Je n'ai pas vraiment été là, enfin, par là, je veux dire… Tu vois probablement ce que je veux dire, c'est juste que… J'ai... »
Il était beaucoup trop ambitieux. Qu'avait-il cru ? Qu'il pourrait se faire obéir de ce qu'il n'avait jamais su manier proprement ?
-Ass… tu peux t'asseoir, Reiner. »
Christa pointait la place à côté d'elle du bout de ses doigts, et les yeux de Reiner se jetèrent sur la pâleur et s'y accrochèrent.
-Oui, bien sûr, oui, c'est plus naturel… » continua-t-il en obtempérant.
Il crut que le flot de rouages cassés et défectueux ne se tarirait jamais, mais il s'arrêta net en s'asseyant. Ses talons étaient enfermés, compressés par tout le poids de son corps, son équilibre terrible on pouvait le pousser de côté qu'il s'effondrerait au sol comme un mannequin. C'était une position trop vulnérable, mais Christa l'avait adoptée, et il ne pouvait se résoudre à sortir du confort d'une route déjà tracée. Il ne savait plus de quel repère il avait le plus besoin : l'assurance de pouvoir s'enfuir en courant en cas d'urgence, ou le besoin d'exprimer sa coopération, son repentir ?
Il avait besoin de cette vulnérabilité. Il devait sortir de sa zone de confort, pour pouvoir trouver les bons rouages, ceux qui s'emboîteraient parfaitement dans l'engrenage. Il reprit la parole :
-Je sais que… (sa gorge était rêche). Je sais que ces derniers temps, tu ne vas… il y a des circonstances, oui, mais c'est mon rôle de… et j'ai, comment d… Je n'ai pas… Je n'ai pas fait assez attention. J'aurais dû… dès l'entraînement, en vérité, mais… Mais… ehm… Je sais que c'est égoïste, je te donne peut-être l'impression de venir me plaindre alors que je n'en ai aucun droit, mais… Il… Il faut qu'on parle, c'est… c'est justement parce que… parce qu'on ne parle… enfin… »
Puis, une paume se dressa, en barrage à son laborieux flot de paroles. Il serra les dents, préparé à ce qu'elle lui demande de se taire, mais Christa continua de mener le dos de sa main vers lui, vers son front. À cet instant, il remarqua seulement le pli soucieux sur le front de son amie. Il n'eut pas le temps de se sermonner, elle coupa court à son geste et employa sa main à ramener une mèche blonde derrière son oreille, une vaine tentative de justifier un réflexe poussiéreux.
Reiner jeta un coup d'œil à ses propres mains. Il espérait que les tremblements, dont il était trop conscient, se faisaient assez discrets. Pas étonnant que Christa ait cherché à prendre sa température, il devait avoir l'air fiévreux !
Il déglutit pour abreuver son palais sec mais les mots se refusaient à son esprit, comme si la barrière de la langue s'était édifiée en l'espace d'un soupir. Il avait l'impression de faire face à une étrangère, pourtant Christa le regardait. Elle l'écoutait. Elle l'attendait. Depuis qu'il l'avait perdue de vue, elle l'attendait.
Elle avait besoin qu'il lui redonne son avis sur les dernières feuilles de thé qu'elle avait achetées il avait besoin qu'elle s'obstine à porter son sac à lui sur le chemin du retour, pour échanger un peu leurs rôles, comme elle avait pris une fierté toute particulière à le faire de temps à autres.
Elle l'attendait. Juste là, derrière l'épave qu'il avait contemplée au loin tout un mois durant, trop horrifié pour oser s'approcher. Elle l'attendait. Il devait lui parler, lui signaler sa présence, lui montrer qu'il la cherchait, qu'il était désolé et qu'il voulait la retrouver. Elle l'attendait, recroquevillée sur sa peur, les yeux rouges, à court de larmes à verser.
Qu'il voulait rentrer et qu'il la laisserait porter son sac. Si cela la ferait encore sourire…
-Tu n'as pas à te faire du mal pour que j'aille bien. »
Sa tête cingla en l'air, percuta de plein fouet le regard de Christa : elle avait l'air serein, sage et réfléchi. Elle venait à sa rencontre, sans lui laisser le temps de voler à son secours, comme si elle l'avait attendu en connaissant le moment exact où il arriverait. Elle poursuivit d'une voix calme et posée, qui se fortifiait après chacune des syllabes lourdes d'émotion qu'elle prononçait :
« Ce n'est rien d'autre qu'une logique inversée sans queue ni tête qu'on a cherché à graver en toi. Maintenant regarde où ça nous a mené. »
Il n'en croyait pas ses yeux. La détermination dans les prunelles incandescentes de Christa s'appliquait à faire fondre l'acier inébranlable de son armure. Elle cherchait à immoler les fondations de son rôle de sentinelle ! Et le bleu était la couleur de la combustion parfaite.
-Mais je veux juste te protéger parce que je tiens à toi !
-J'aimerais que ce soit aussi simple, avoua-t-elle en secouant la tête. Mais je crois, malheureusement, que ce souhait nous a dépassé il y a très longtemps, et que les choses se sont empirées doucement mais sûrement, et que nous ne nous en apercevons que maintenant… C'est si complexe, je…
« Je crois que, depuis le début, c'était voué à finir comme ça. »
Sa voix, si forte jusque-là, chavira sur cette dernière phrase, accablée par le regret. Le regret de le remercier pour ses services, futiles au final, pour ces heures passées à se torturer l'esprit pour décider de la meilleure façon de l'aborder, sans la brusquer, sans l'abîmer, sans lui faire du mal, pour ces efforts qui partaient en fumée, effets secondaires au brasier flamboyant de la nouvelle résolution de Christa, pour tourner le dos à tout ce qu'ils avaient vécu et partagé, les premiers genoux écorchés, les pleurs et les rires, les devoirs de vacances, les secrets, les responsabilités, les confidences et les promesses, pour le laisser sur le pas de la porte en lui confirmant qu'il avait bel et bien échoué et qu'elle préférait ne plus le voir, car il avait bel et bien été nocif pour elle, il l'avait bel et bien drainée pour se nourrir de sa douceur, de sa compassion et de sa lumière le regret de l'abandonner.
Il serra les poings sur ses genoux, non pas pour les ratatiner, non pas pour se contenir, mais pour rattraper les grains de sable. Pourtant il n'y arriverait pas. Il s'agissait d'une des propriétés du sable, on ne pouvait le garder pour toujours dans le creux de ses mains, il fallait le laisser partir. Comme les châteaux qui finissaient engloutis sous les coups de langue de la marée gourmande. C'était l'ordre des choses. « Voué à finir comme ça ».
La marée le prit alors d'assaut, il lutta contre l'attaque des vagues alors que l'écume se déposait dans le coin de ses yeux.
-Donc… tu t'en étais doutée depuis le début ? »
Même le grain de sa voix se fracassait contre les rochers.
-Oui, murmura-t-elle. Toi aussi, je présume ?
-Alors pourquoi t'as jamais cherché à l'éviter ? »
La lame de fond de sa voix cisailla l'expression soigneusement composée de la jeune héritière. Les yeux de Christa s'écarquillèrent sous le choc, elle se hâta de sceller ses lèvres entre elles pour recoller la coupure. Reiner se reprocha tout de suite ces mots mais, à l'image du sable, il lui avait échappés et il ne pouvait plus rien faire d'autre qu'attendre la réponse de Christa.
-Je te demande pa-… » commença-t-elle avant de s'interrompre net.
Elle prit une profonde inspiration qui la stabilisa de nouveau, puis le regarda à nouveau dans le blanc des yeux, l'expression grandie par son calme regagné. Bien entendu que ce n'était pas à elle de s'excuser ! Il venait de répondre à sa question par une autre question, comme le dernier des abrutis ! Il s'en prenait à elle alors qu'elle avait souffert le martyre pour lui ! Elle l'avait attendu et il osait se mettre en colère…
La honte dévala dans les veines de Reiner comme un poison qui fit palpiter son cœur. Il ne put tenir son regard plus longtemps, il ferma les paupières.
-Excuse-moi ! poussa-t-il comme un râle d'agonie. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris, je… je te demande pardon, Christa, je ne voulais pas dire ça… Je… ne sais plus ce que je dis, pardonne-moi ! Je te présente toutes mes excuses, sincèrement ! »
Sa vague d'excuses désespérée, son ultime tentative de rejoindre leurs deux courants alors qu'ils se séparaient, s'échoua sur le silence de Christa.
Il rouvrit les yeux mais garda la tête inclinée. Il ne pouvait pas la voir, il ne voulait pas la voir, il ne méritait pas de croiser son regard. Pas après tout ce qu'il lui avait fait subir, il n'en était plus digne. « Voué à finir comme ça ». Il ne l'avait jamais été.
-Reiner… »
La voix basse, comme un murmure, l'interpella dans le même bruissement atténué que celui des doigts hésitants qui s'essayaient à inscrire leurs noms sur la plage.
« J'aimerais qu'on arrête de s'excuser. »
Les perles roulaient l'une sur l'autre, se chuchotaient des mots d'encouragement que les oreilles de Reiner ne pourraient décrypter. Cependant il reconnaissait la petite Christa, dont les doigts glissaient sur son bracelet comme les siens sur la dune, il la retrouvait face à lui. Elle l'attendait encore. Dans une demi-voix hébétée, il essaya de la retenir :
-Comment ça ?
-Je voudrais juste qu'on remette les choses au plus simple, et qu'on se tienne à ce principe. »
Elle s'exprimait d'un ton solennel, indiquant qu'elle avait pris sa décision et qu'il n'y aurait aucune place pour les négociations.
La retenir, qu'elle ne le délaisse pas. Pas avec l'ombre d'un espoir.
-Alors tu… articula-t-il alors que les mots râpaient sa langue. Tu veux qu'on continue ?
-Je veux qu'on fasse différemment. Qu'on fasse table rase du passé, sinon on n'y arrivera jamais, soupira-t-elle. Qu'en dis-tu ? »
Malgré le mois d'entraînement intense que leur avait prodigué Erwin, les énigmes de Christa le désemparaient. Pris au piège dans une purée de pois d'incertitude, il n'avait qu'un seul guide : une traînée ténébreuse d'effroi dont il brûlait de s'écarter, un doute qui ferait de l'ombre aux Titans et qu'il devait dissiper.
-Tu ne veux pas te débarrasser de moi alors ?
-Non, voyons Reiner, bien sûr que non ! Au contraire, j'adorerais que tu restes près de moi. »
La raideur dans ses muscles ne s'atténua pas. Le sentier obscur, si. Il se volatilisa et ne révéla plus, aux yeux de Reiner, que la vision de Christa assise devant lui, s'efforçant de le regarder malgré l'agitation qui s'emparait d'elle. Elle avait fait une pelote de ses doigts.
« Je sais toute la douleur que je t'apporte, et je ne veux plus te voir souffrir comme ça. C'est la solution que j'ai trouvé. »
Elle en dénoua un. Puis un autre.
« Je reconnais que c'est égoïste de ma part… mais je pense qu'on a grand besoin d'un peu d'égoïsme. Tous les deux. »
L'accent d'assurance dans sa voix s'intensifia à chaque voyelle, sublima chaque consonne. Son teint regagnait les nuances adamantines éclatantes qui lui allaient si bien, et elle y était parvenue sans l'aide de Reiner. Imitant celles de Christa, ses mains se desserrèrent. Le givre qui les avait emprisonnées fondait sous une agréable vague de chaleur qui prenait source dans son plexus.
Le courant caressait encore ses veines quand Christa baissa la tête, soudainement affaiblie par la brise réconfortante qui soufflait désormais sur eux… penaude ?
« Tu… tu ne veux pas ? »
Il avait été trop lent, muet trop longtemps ! Avec l'énergie de l'espoir qui refuse de dépérir, il se précipita, avant que la vague ne lui dérobe ses châteaux de sable :
-Tu crois qu'on peut y arriver ? »
Christa redressa la tête, la nouvelle lumière sur son visage l'éclairait de nuances inconnues : la surprise débordait de ses yeux et les faisaient s'écarquiller, l'émotion déteignait même sur ses joues en leur apportant un pigment rosi délicat, ses commissures s'apprêtaient à accueillir un sourire.
-On peut essayer pour commencer, affirma-t-elle sans le spectre d'un doute. Ça ne dépend plus que de nous deux. Ce sera notre nouveau défi : recommencer à zéro, rien que nous deux, oublier tout le reste et être là l'un pour l'autre. Qu'en dis-tu ? »
La sensation d'avoir triché, en parvenant à garder ses précieux grains dans le creux des mains, aurait dû lui tordre les tripes, lui hurler dans les oreilles que quelque chose n'allait pas, que c'était trop facile. Mais elle n'en fit rien. Alors Reiner laissa son cœur battre la fanfare annonciatrice de sa première victoire aux Hunger Games.
-Pour être honnête… confia-t-il à voix basse, j'adorerais que tu restes près de moi aussi. »
Sur ces paroles, comme l'ultime soubresaut du cadavre qu'il enterrait pour de bon, son corps le trahit et prit les devants en présentant une poignée de main ferme et professionnelle à la jeune fille. Il ne fallut pas plus que la chute de ses sourcils en une moue agacée, et le gonflement de ses joues en une bouille capricieuse pour qu'il se reprenne et retire sa main. Honteux, il emprisonna le poignet dans son autre main. Nerveux, il en frotta le dos, remontant jusqu'à l'avant-bras.
-Qu'est-ce que je viens de te dire ? » se désola Christa, entre gloussement attendri et navré.
Le courant contrit circulait toujours dans ses veines. Maintenant qu'il y songeait, cela faisait longtemps que Reiner n'avait pas jeté un seul coup d'œil dans son angle mort. Il ne se souciait même plus de l'œil vorace des caméras braquées dans leur dos.
Et c'était grâce à elle.
Parce que ce n'était plus qu'eux, point final. Il n'avait pas à réfléchir au-delà.
La facilité avec laquelle son esprit s'habitua à la proposition de Christa lui révéla à quel point il l'avait désiré, espéré, attendu.
Pas besoin d'échanger leurs sacs pour comprendre qu'ils avaient inversé leurs rôles. Pendant tout ce temps, il l'avait attendue sans même le savoir. Et d'eux deux, c'était bien elle qui avait fait le premier pas, qui était venue le chercher. L'élan de gratitude bondit dans son bras, sa main relâcha son poignet, et se posa avec déférence sur le cuir chevelu doré de Christa, dont les épaules sursautèrent au contact affectueux.
Si les tissus de sa peau savaient parler, Reiner les aurait prié de la remercier. Mais la paume de sa main se contenta d'ébouriffer sa chevelure, recouvrant sa tête d'un ciel protecteur, caressant son crâne avec dévouement et il ne pouvait leur en exiger plus. Le reste, c'était à lui de s'en charger.
-Au fond, j'ai toujours su que t'étais la plus forte de nous deux. »
Elle releva la tête pendant qu'il retirait sa main, laissant quelques mèches fougueuses sur son passage, et un sourire étincelant.
-Merci, mais je n'aurais jamais réussi sans toi pour m'épauler tout ce temps. »
Tandis que le soulagement de Reiner enflait dans sa poitrine, mêlé à un frisson de fierté, une pointe vint vite crever la balle d'insouciance. L'arrière-pensée cria comme une alarme hurlait, résonant au même écho que les paroles de Christa, celui de la vérité : non pas l'harmonie paisible d'une berceuse qu'il n'avait jamais osé se fredonner à lui-même pour s'endormir, mais au rugissement strident du danger.
-Tu crois pas qu'on va se faire remonter les bretelles pour ça ? s'enquit-il en feignant l'indifférence pour éviter que la pointe ne frappe Christa.
-Qu'ils essaient. Je les attends. »
Mais il avait oublié qu'elle était de diamant, plus inébranlable que la menace n'était inéluctable. Il se prit à esquisser un sourire, à son tour.
Le claquement précipité de l'équipement tridimensionnel contre le bois, et les respirations essoufflées qui sifflèrent à sa suite, tonna du même écho que la cloche signant la fin des cours, et par conséquent celle de leur séance de rattrapage. Pourtant, entre deux coups d'œil alarmés en arrière, Reiner nota la façon dont Christa continuait de le fixer. Une lueur d'inquiétude persistait dans ses yeux hésitants. Il comprit qu'elle voulait s'assurer auprès de lui que leur conversation était finie, bien qu'elle ne vît pas d'inconvénient à rester discuter plus longtemps, quitte à rentrer en retard.
D'un hochement de tête affirmé, il la remercia et l'invita à y aller, à ses côtés. Elle le suivit.
Aux bribes de voix qu'il entendit de l'autre côté, il soupçonna Annie et Ymir d'être rentrées de leur patrouille, et d'avoir commencé leur rapport auprès de Bertholt. Pourquoi ne pas avoir attendu quelques secondes ?! Avec une nature aussi intempestive que l'averse soudaine, le souci tarit la source de bonheur qui avait commencé à abreuver sa poitrine, coupant la pureté du courant il s'empressa de franchir le rideau pour accourir jusqu'à la branche voisine où se tenaient les trois autres. Derrière lui, Christa accéléra elle aussi.
Bertholt gravitait autour d'Annie. Les épaules dressées, presque prêtes à décoller, il déblatérait à toute vitesse, et à voix basse, des mots que Reiner n'avait pas besoin d'entendre pour déceler toute l'inquiétude qu'ils renfermaient. Il suffisait de voir l'expression du grand brun pour s'en douter. Annie reprenait son souffle tout en lui répondant, mains sur les genoux, pendant qu'Ymir haletait, assise, les paumes vissées au bois derrière ses hanches et la tête basculée en arrière, comme si elle se gorgeait de grandes et fraîches bouffées d'air.
-Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demanda Reiner en s'arrêtant devant eux.
Personne ne releva son souffle, à peine audible, tant le cri de Christa s'éleva au-dessus pour sonner l'alarme :
-Ymir ! »
Elle le dépassa en filant sous son bras, et se précipita jusqu'à la jeune femme qui s'était redressée en l'entendant arriver. Lorsque Christa s'agenouilla pour être à sa hauteur, Ymir ne chercha pas à retenir son rictus appréciateur.
-Tu-tu saignes ! s'horrifia la blonde qui ne sut plus quoi faire de ses mains.
-Crois-moi sur ce coup : c'est le cadet de nos soucis, lui répondit Ymir d'une voix lourde, en essuyant les traces de sang sur son cou d'un revers de la main. On a eu de la compagnie. Beaucoup de compagnie. »
De nouveau droite et le souffle rétabli, Annie fit un pas vers Reiner afin de renchérir. La main de Bertholt planait toujours au-dessus de l'épaule de sa camarade, sans oser s'y poser, mais discret dôme protecteur malgré tout.
-On est allées jusqu'au Nord et on est tombées nez-à-nez avec Jean et Ruth. Ils avaient un équipement tridimensionnel, c'est Jean qui l'utilise.
-Avant qu'on puisse leur régler leur compte, enchaîna Ymir, des Titans se sont rameutés. Donc on a dû se carapater fissa.
-Vous vous êtes battues ? s'enquit Christa de plus belle tandis que ses mains se trouvèrent enfin une occupation, celle de serrer le bras d'Ymir.
-À peine, avoua la jeune femme, à moitié déçue. Les Titans sont arrivés trop vite pour nous.
-Et… où sont-ils maintenant ? »
La question de Bertholt provoqua un silence inopiné… Qui ça, ils ?
-Les Titans ne vous ont pas poursuivi ? élabora Reiner, pas sûr d'être bien accordé sur son partenaire pour une fois.
-Quelques un, oui… répondit Annie. La plupart se sont concentrés sur Ruth et Jean. On a facilement distancé le reste grâce à l'équipement.
-Je vois… une chance d'avoir les arbres géants à disposition : on n'a pas à se soucier qu'ils nous tombent dessus ! résuma-t-il. Mais il faudra faire bien gaffe en descendant pour les prochaines rondes.
-Et les ennemis qu'on a repéré dans le coin ? le pressa Ymir. On en fait quoi ? »
Son intervention marqua le retour du silence. Moins ambigu, plus glacial. Christa baissa les yeux. Bertholt déglutit. Annie détourna le regard. Reiner ne sentait plus que le poids des prunelles intransigeantes d'Ymir épinglées sur lui.
Ruth et Jean. Il les avait observés, au même titre que tous les autres tributs durant le mois d'entraînement, et ils l'avaient marqué comme faisant partie de la moyenne haute de leur édition. Suffisamment pour qu'il ne s'étonne pas de les savoir toujours en lice.
La force de l'habitude conduisit son œil expert vers Christa, vers ses épaules raidies et ses traits sévères. Elle avait l'air de retenir son souffle dans sa cage thoracique, pour en faire des réserves qu'elle leur redistribuerait au moment opportun.
Ruth et Jean : Reiner pouvait les gérer seuls, mais en alliance, il valait mieux ne pas trop sous-estimer leurs aptitudes.
Plus intuitivement, il se prit à sonder Annie et la moue tendue qu'elle affichait. Malgré les nombreuses suggestions de Bertholt, elle n'avait pas encore retiré son harnais. Le brun continuait alors de la scruter. L'expression sur son visage traduisait tellement de souci et de bienveillance que c'était à croire qu'il veillait même à ce que l'air autour d'elle ne flanche pas ! De temps en temps, il lançait des œillades hésitantes à Reiner. Avec ce regard qui accroissait le sentiment d'impuissance du blond, qui se désespérait de ne pas savoir les mots justes. Une fois de plus. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était bêtement lui ressortir des anecdotes astronomiques qu'il avait lues quelque part sur les étoiles… Résultat, Bertholt voûtait encore son dos, incapable de parler du poids invisible qu'il transportait, ni de se rendre compte qu'il l'écrasait.
Ruth et Jean, il devait s'en méfier s'il voulait protéger Christa… et Annie, et Bertholt.
-Ils ont tous les deux battu en retraite en nous voyant, intercéda Annie. Ils n'ont même pas essayé de nous attaquer, ils ont donc bien conscience de nos rapports de force. Ils ne sont pas dangereux.
-Ça nous avance bien tout ça, mais faudra quand même s'en débarrasser tôt ou tard ! » vociféra Ymir.
La forêt parut alors plus sombre, l'atmosphère plus lourde, l'orage plus proche. Et l'évolution inquiétante de la météo n'en était pas la seule cause. Au milieu de la nuée d'inspirations choquées, de raclements de gorges nouées, Reiner croyait relever les premiers craquements sinistres du tonnerre.
« J'veux dire, c'est la règle du jeu. »
