Et comment un cadavre parle-t-il ?
OST SNK qui se prêtent bien à l'ambiance =
Vögel im Kafig -
- The Fall of Marley -
- Eye-Water -
… ( ) …
Dans le poing de Jean, le cuir des rênes était sec, et il s'y raccrochait de toutes ses forces, refusant de laisser la moindre goutte de pluie s'infiltrer. La course de Buchwald le bringuebalait comme un sac de farine, il arrivait à peine à s'agripper avec ses cuisses. La fatigue tirait ses membres vers la terre, et la couche humide de crachin pesait dessus. Les ongles de Ruth s'enfonçaient dans ses côtes, labourant sa respiration. Il pleuvait des cordes au-dessus de leurs têtes, même si les arbres bloquaient une certaine partie de l'averse qui ne tarderait pas à percer la canopée.
Encore un peu. Ils y étaient presque.
Marco avançait derrière eux, entravé par la pluie. C'était peut-être la première fois qu'il faisait de la tridimensionnalité avec un temps pareil, et en d'autres circonstances, Jean aurait peut-être affiché un sourire railleur mais attendri. Pour l'heure, il gardait la bouche fermée en une faible ligne pour éviter de trop avaler d'eau. Les Titans étaient très loin derrière, il ne les entendait plus depuis un bon moment.
Des résidus de terreur pulsaient encore en lui et provoquaient des spasmes épars dans ses mains et ses bras. Il serrait la bride comme il aurait serré son propre cœur s'il avait pu, le plus fort possible pour l'empêcher de dérailler.
La base n'était plus qu'à quelques mètres, mais Buchwald ralentit à peine, continuant à détaler comme un forcené, et Jean se rappela de justesse : c'était à lui de l'arrêter ! Il tira sur les rênes, et commença à se redresser sur la selle, mais c'était déjà trop tard, Buchwald renâcla au milieu de la clairière et manqua se cabrer. La giboulée augmenta encore en puissance, libre du barrage des arbres.
Ruth se laissa tomber à terre et Jean se dépêtra précipitamment avec les étriers pour échouer de l'autre côté. Il entendait à peine, à cause de la pluie qui heurtait le sol, la pierre, leur peau, la pluie qui tambourinait dans son crâne. Du coin de l'œil, il vit que Ruth s'était recroquevillée sur son bras blessé, les dents serrées.
-Jean ! Ruth ! Est-ce que ça va ? » s'enquit aussitôt Marco en atterrissant au bord de la clairière et en courant vers eux.
Jean passa une manche sur son visage pour se débarrasser du rideau qui encombrait sa vision. Il serra les dents, mais une pointe de douleur traversa ses gencives et il garda la bouche soigneusement ouverte.
-Qu'est-ce qu'il t'a pris, espèce d'inconscient ?! » vociféra-t-il.
Non, ce n'était pas ce qu'il voulait dire, il voulait le remercier, il leur avait sauvé la vie !
-Je n'allais pas vous laisser mourir là-bas sans rien faire ! protesta Marco vivement, interrompant son mouvement vers lui pour adopter une position défensive.
-Non, il n'allait pas nous laisser crever, LUI ! » intervint Ruth, la voix remplie de sel.
Ses dents se précipitèrent à nouveau à la rencontre les unes des autres et il grimaça à la pulsation de ses gencives. Avec un soupir exaspéré, il contracta et décontracta sa mâchoire. Ses épaules étaient alourdies par le poids de sa cape trempée.
-T'es vivante, c'est le principal ! l'apostropha-t-il, en sachant très bien qu'il était en train de vider un bidon d'essence sur un feu.
-Mais je RÊVE ! rugit Ruth en bondissant sur ses pieds, alors que Buchwald s'éloignait, leur laissant tout le loisir de se fusiller du regard. Tu m'as ABANDONNÉE, Jean ! Tu m'as laissée derrière pour que je me fasse dévorer vivante, et après tu reviens comme une fleur, et tu t'attends à ce que je me taise ? Tu voudrais que je te remercie, tant qu'on y est ?!
-Tu voudrais que je dise quoi, que je suis désolé ?! beugla Jean. Ça te suffirait pas, et on a autre chose à faire ! On doit...
-Parce que tu crois que je vais laisser couler ça ?! Parce que tu crois que, que tu peux juste laisser tes alliés mourir comme ça ? Et enchaîner ?! Je l'ai senti, ton coup de coude ! T'as essayé de me tuer !
-NON !
-Jean, ARRÊTE! »
La main de Marco sur son épaule le poussa en arrière, et la stupeur dilata les pores de sa peau, ouvrant la voie à la gerbe glacée pour qu'elle pénètre son épiderme, imbibe ses os, lui coupe l'usage de la parole.
-Jean, tais-toi, s'il te plaît. »
Il tituba en arrière, se rattrapa, se pétrifia, les yeux fixés sur le sol.
Marco ? Qu'est-ce que c'était que ce ton ? Suppliant, mais d'une fermeté intransigeante. Et adressé uniquement à lui ?
Il releva la tête et croisa le regard de Ruth : rengorgée de satisfaction, le menton relevé, fière. Marco venait de prendre son parti, alors qu'il avait toujours veillé à se détacher de leurs altercations, il venait d'ostensiblement se mettre du côté de Ruth, qu'est-ce que... ? Il ne comprenait pas.
Il se tourna vers Marco, et vit l'expression peinée et alarmée du jeune homme. Il n'arrivait pas à l'interpréter.
-Bien, maintenant que l'autre a fini d'aboyer... » commença Ruth.
C'était son propre bidon d'essence, et Jean réagit immédiatement, épaule en avant et crocs dehors, mais la main de Marco l'arrêta, et cette fois ses sourcils étaient froncés, un avertissement. La confusion de Jean bridait sa colère, et il serra les poings, recula, concéda. Depuis quand Marco prenait le parti de Ruth ? Il avait cru...
Il avait cru comprendre que leur relation était tout sauf cordiale. Ils ne se défendaient pas l'un l'autre. Est-ce qu'il s'était trompé ? L'idée le vexait bien plus qu'elle n'aurait dû. Ou plutôt, ce n'était pas la seule chose qui le vexait. Mais l'émotion était trop enfouie sous les autres pour qu'il puisse l'analyser en détail.
-Il faut qu'on bouge. » déclara-t-il en marmonnant presque.
Ruth haussa un sourcil, visiblement surprise qu'il s'accorde à ce qu'elle répétait depuis si longtemps.
-Je suis curieuse de savoir comment tu as enfin réalisé que j'avais raison. » savoura-t-elle.
Elle déporta son poids sur le côté, et Marco imita son geste, ce qui l'amena à se placer subtilement entre elle et Jean. Il n'y comprenait plus rien.
-Je t'écoute. » déclara-t-elle, un soupçon d'acide dans la voix.
Jean grogna, mal à l'aise. Elle l'avait vraiment en travers de la gorge, et rien de plus normal. Il n'allait plus jamais pouvoir proposer quoi que ce soit sans se faire démonter. Mais il fallait qu'il essaie de recoller les morceaux. Parce qu'il y avait encore Marco, et parce que la honte était toujours nichée dans ses boyaux.
Il était tenté de rabattre sa capuche sur sa tête, mais elle était tout aussi trempée, et il ne pouvait pas se le permettre. Sa gorge refusait de limiter son champ de vision et tourner le dos à Ruth. Il refusait de se sentir aussi vulnérable.
Machinalement, il recula, et se mit à faire les cent pas, arrachant ses pieds à la terre boueuse avec des bruits de succion désagréables. Comme rien ne se passait, il respira plus librement.
-C'est la merde. » commença-t-il avec éloquence.
Il ignora l'expiration railleuse de Ruth qui se dirigeait vers la caverne, et parla un peu plus fort pour se faire entendre par-dessus le vacarme de l'averse.
« Les Titans du deuxième lâcher sont très nombreux, et beaucoup plus compacts qu'ils ne le sont d'habitude. Ils ne se sont pas éparpillés, probablement parce qu'il n'y avait pas assez de tributs dans des directions différentes. On a dû trop se rassembler dans la zone sans le savoir. »
Ruth récupéra sa deuxième hache, dont la jumelle gisait sur le sol très loin derrière eux, la soupesa et la rangea dans le dos de sa ceinture. Jean hocha imperceptiblement la tête. Elle devait avoir besoin de se rassurer sur ce qu'elle pouvait toujours faire. Elle avait le bras cassé, probablement, mais au moins, il lui restait toujours une arme.
Dieu savait qu'il se sentait démuni avec ses bonbonnes vides.
« Ils savent combien et où on est, ils nous ont senti, continua-t-il en passant une main dans ses cheveux trempés. Ils vont probablement essayer de nous suivre à la trace si on est les plus nombreux et les plus proches du coin. »
Il jeta un autre coup d'œil furtif à Ruth qui revenait sur ses pas pour les rejoindre, et à Marco, qui ne bougeait pas.
Le jeune homme regardait Ruth, dans une attitude qui criait l'inconfort.
« Il faut qu'on change de planque, et qu'on parte le plus loin possible. Il y aura forcément d'autres tributs sur leur route à qui on pourra les refiler, plus nombreux. À ce stade des Jeux, ce sont soit des grosses alliances, soit des individuels en mouvement, je pense. »
Il croisa les bras, la réflexion assistée par le battement de ses talons sur la boue, alors qu'il était davantage concentré sur ses deux partenaires.
Nouveau coup d'œil. Marco ne bougeait toujours pas, mais Ruth avait une main sur la hanche, la gauche.
Près du manche de sa hache.
« Conny, Sasha, Franz et Hannah, par exemple. Dans tous les cas, les Titans vont pas tarder à se coucher avec le soleil. On a le temps de dormir, reprendre des forces, ranger le barda. Mais à la première lueur de l'aube, il faut qu'on se taille. Plein sud. »
Aucune réaction.
Ça vous va ? Non, ça n'allait pas comme formulation. C'était leur seule solution. Vous en pensez quoi ? Encore pire. Il n'arrivait pas à trouver la phrase qui apaiserait la tension qui étirait l'espace entre eux.
Au final, il était trop tard pour ça. Avec un soupir, il s'arrêta net et se retourna, jambes plantées en terre.
La formation qu'ils avaient naturellement adoptée le frappa : un parfait triangle, où chacun pouvait garder un œil sur les autres. Ruth à sa gauche, Marco à sa droite.
L'angoisse avait agrippé ses organes et les maintenait immobiles. Le réflexe de décroiser les bras tambourina contre sa cage thoracique pour qu'il le laisse passer, et il obtempéra. Comme tiré par des fils, ses coudes s'écartèrent. Sa main droite se rapprocha de l'étui à manette.
Marco aussi ?
C'était la question dont la réponse le hantait. Il risqua un coup d'œil dans la direction du jeune homme, et ce qu'il vit acheva de dérégler sa boussole : ses sourcils n'étaient plus froncés mais froissés, son teint livide, sa bouche entrouverte, il avait l'air terrorisé. Ses doigts s'étaient déployés vers le sol comme les pattes d'une araignée et tressaillaient dans le vide, dépourvus de support. Ses épaules s'étaient naturellement crispées en réponse, relevées comme pour protéger son cou. Il déglutit et Jean suivit le mouvement nerveux de sa pomme d'Adam.
Quoi qu'il fût en train de se passer, Marco n'avait pas l'air d'être en accord avec Ruth.
Plutôt que de raccrocher les wagons, Jean les sentit entrer en collision brutale avec la locomotive, emportés par leur élan. Bien sûr, la patrouille avait servi à endormir sa vigilance, le rassurer sur leur sécurité, et laisser à Marco tout le temps nécessaire pour préparer une embuscade ! Il n'était pas censé venir à leur rescousse, si les éclairs que Ruth lui adressait depuis leur retour demeuraient un indicateur fiable. Aucun d'entre eux n'aurait pu prévoir leur entrevue avec Annie et Ymir, et encore moins avec les Titans.
Plic plic plic.
Ce qui les amenait à maintenant. La suite du plan.
Son regard accrocha un mouvement, et tout son corps réagit instinctivement, guidé par la vague de peur. Les pieds toujours vissés au sol, il ne pouvait pas céder de terrain, alors son corps choisit de faire reculer son buste.
Un mouvement subtil, presque indétectable en temps normal. Le rideau d'averse ne devait pas aider non plus. Mais sa main effleura les manettes, et Ruth le vit. Elle n'attendait que ça…
La seconde suivante, elle entrait en mouvement. D'un geste fluide et tout en lui fonçant dessus, elle porta la main à sa ceinture, dégaina sa hache, ajusta sa prise et brandit l'arme sur lui. Sa respiration se bloqua brutalement dans sa cage thoracique et il se précipita sur ses manettes, puis sur une lame à encocher. Il eut une seconde pour craindre l'impact et mettre sa lame droite en travers que le choc résonnait déjà, l'empêchant de dégainer complètement. Son bras était à peine levé !
-Urgh ! »
Le métal de la hache s'abattit sur l'acier de son épée émoussée et rencontra une des nombreuses encoches. Avec une multitude de tintements acérés, la lame vola en éclat, et l'une des brisures griffa sa joue gauche, une ligne brûlante.
Le poids de la hache continua à peser et Jean n'avait même pas fini de perdre son équilibre que Ruth frappait ses gaines. L'impact secoua tout son harnais et il inspira sèchement, alarmé. Il ne pourrait plus dégainer de lames, elles étaient coincées dans le métal tordu !
-MARCO ! »
L'appel de Ruth résonna en même temps qu'il se sentait emporté en arrière par la gravité. Il vit Ruth le toiser de plus en plus vite et reprit ses esprits à temps pour entamer une chute correcte. Le haut de son dos heurta le sol en premier. Il asséna un coup de pied dans la terre et s'octroya assez d'élan pour sauter par-dessus son épaule au lieu de se fracasser le bassin contre son équipement et roula hors de portée. Ses genoux raclèrent la boue et il releva vivement la tête, alarmé de voir son champ de vision drastiquement réduit. Sa capuche lui était tombée sur la tête ! Il n'avait pas le temps de réfléchir !
Ruth le poussait dans ses retranchements. L'incitait à ne faire appel qu'à ses réflexes.
Plic plic plic.
Ses jambes réagirent au quart de tour et le propulsèrent en arrière alors qu'il dégageait le morceau de tissu d'un geste sec, tous les sens aux abois. Ruth était déjà sur lui ! Elle amorçait un mouvement de bas en haut avec sa hache, profitant de l'élan de son premier geste, et se fendit vers lui, droit vers son ventre. Il esquiva d'un pas de côté qui le fit frôler le métal et il aurait dégluti le nœud dans sa gorge s'il avait pu.
Mais elle était blessée au bras, il devait bien y avoir une échappatoire quelque part ! Il fallait juste qu'il la débarrasse de sa hache et il pouvait s'en sortir !
Il déchaussa la lame droite qui le gênait plus qu'autre chose et de l'autre main, dégaina une lame gauche. Il ne lui laissa pas le temps de l'attaquer et prit l'initiative, tailladant sauvagement l'air. Elle recula d'un bond, se mit hors de portée bien trop facilement.
C'était un instant de répit qui lui suffit pour reprendre un peu d'ascendant, et pour que le choc se transforme en colère rugissante, née d'un explosif cocktail de honte, de peur et de frustration.
-Je SAVAIS que j'aurais dû te laisser crever là-bas ! tonna-t-il, la rage au ventre.
-Marco, BOUGE ! »
Elle l'avait complètement ignoré.
C'était vrai que Marco n'avait pas pris part à leur combat, et l'urgence dans la voix de Ruth lui redonna un peu d'espoir. La pointe de la lame en avant pour tenir Ruth à distance et la dissuader d'avancer, il tourna la tête vers le jeune homme.
… Les prunelles chocolat se greffèrent aux siennes une brève seconde, se froissèrent, puis s'éclipsèrent alors que Marco reculait d'un pas et se détournait pour s'engouffrer dans la grotte.
Jean gardait les traces de la vague de soulagement qui avait submergé ses tripes, quelques instants plus tôt, à la vue du jeune homme qui se précipitait à leur secours. Une vague qui l'avait rincé, purifié, ne laissait que des résidus de terreur derrière elle. Une eau cristalline à l'écume blanche et claire.
Plic plic plic plic.
Il la sentit remuer à l'intérieur, changer de température, devenir un corps étranger alors qu'il l'avait accueillie à bras-le-corps. Il la sentit se refroidir, viciée par la glace qui s'était infiltrée à travers sa peau, peser partout et nulle part dans ses membres affaiblis.
Marco aussi.
La réalité ne lui accorda qu'une seconde, et se rappela à lui sous la forme d'un tintement retentissant et d'un tiraillement subit dans le bras. Il fit volte-face vers Ruth, qui venait d'envoyer valdinguer son épée d'un revers de hache, profitant de la distraction.
Affolé, Jean se précipita en arrière et trébucha, le talon engoncé dans une flaque de boue camouflée. Son genou céda sous l'angle inattendu et la gravité, cette vieille ennemie, l'emporta tout droit vers le sol. La hache de Ruth s'élança pour accompagner et garantir sa chute.
Il mordit la poussière avec l'impression qu'on avait coupé les fils de ses bras et ses jambes, et son dos rebondit sur une matière dure.
L'équipement !
Les gaines et bonbonnes étaient hors d'usage, et il lui fallait quelque chose d'assez solide pour encaisser le choc ! Il roula sur le côté et interrompit sa chute d'un coude enfoncé dans la gadoue, présentant son dos à l'assaut avec un frisson de répugnance.
Le tressaillement eut à peine le temps de faire le tour de son système nerveux que la hache s'abattait sur les ventilateurs. La collision heurta son bassin et lui arracha un cri de douleur alors que le métal s'enfonçait dans sa peau, mais ce n'était pas le tranchant mortel qui le pourchassait.
Il fit un mouvement pour se redresser mais la douleur zébra sa colonne vertébrale par ondes tordues qui crispaient son corps, et il n'eut pas le temps de l'absorber. Du coin de l'œil, il vit arriver un pied dans sa direction et contracta tous ses muscles pour absorber le choc.
Peine perdue. La pointe de la botte de Ruth vint le cueillir vicieusement dans l'estomac, là où il n'y avait pas de squelette pour protéger ses organes fragiles.
Plic ploc ploc ploc.
Son cri s'étrangla dans son plexus, écrasé par la sensation d'étouffement qui le saisit. Il racla la boue sur une petite distance et essaya immédiatement de se redresser, un bras autour du ventre. Sa respiration chaotique essayait d'expulser la sensation de force.
-Theuheu ! Kof ! »
La toux secoua sa cage thoracique, une explosion impérieuse et avide d'air frais qu'il renonça à contenir. Secoué, il ferma les yeux, mais il savait où était Ruth. Il sentait sa présence envahissante qui dominait progressivement son champ de vision et son attention. Il sentait l'aura glacée et furieuse qui l'entourait. Ignorant ses poumons, il s'aida du sol et roula droit vers les jambes de la jeune femme avant qu'elle n'ait le temps de frapper à nouveau.
-Ah ! »
Des chocs un peu partout sur son corps : l'équipement qui se détachait complètement, les tibias de Ruth qui heurtaient ses côtes, des cailloux au sol... Elle trébucha en avant et roula par-dessus lui. Il se redressa aussitôt, ils avaient échangé leurs positions. Maintenant, c'était lui qui avait la grotte dans le dos, et la perspective ne lui plaisait pas.
Plicplicplicplicplicplic.
Ils étaient désormais tous les deux à genoux dans la boue, noyés par l'abattée qui tonnait toujours. Il aperçut l'éclat métallique et dégaina la jambe pour donner un coup de pied dans la hache que Ruth avait lâchée, repoussant l'arme et la menace le plus loin possible. Elle roula à peine sur un mètre, mais c'était suffisant pour respirer. Ruth s'était déjà redressée pour se jeter dessus.
-Oh que non ! » s'écria-t-il en bondissant en avant.
Les talons de ses paumes frappèrent les épaules de son agresseuse et il pesa de tout son poids pour la repousser en arrière. Elle bascula sur le côté avec un grognement de protestation.
-Dégage ! » s'égosilla-t-elle en retour.
Elle tenta de lui donner un nouveau coup de pied, au même endroit, mais il intercepta sa jambe et bloqua sa cheville entre ses avant-bras. Elle s'arracha de la prise sur-le-champ et il mit un genou à terre pour s'empêcher de tomber en avant.
Une forte inspiration plus tard, il reçut un choc à l'épaule droite, destiné à le faire chuter en arrière à nouveau. Il croisa le regard de Ruth, y vit le reflet de la détermination calcinée. Il ne lui accorderait pas la mort qu'elle attendait avec de plus en plus d'impatience.
Plicplicplicplicplicplic.
Il vrilla les épaules et saisit la main qu'elle lui avait presque offerte, serrant le pouce dans une poigne intransigeante pour l'empêcher de se dégager et lui tordit le poignet d'un geste sec.
-Ow ! »
Il maintint la pression de son mieux, verrouillant le coude de Ruth et la forçant à se prostrer au sol pour ne rien casser. L'immobilité lui accorda trois respirations gorgées de l'eau qui les encerclait toujours, avant que Ruth ne parvienne à se dégager vivement.
S'il ne pouvait pas l'arrêter, il devait être plus rapide ! Il partit sur le côté pour s'éloigner et fonça vers la hache, gardant l'arme en visuel. Une seconde de trop fit ramper l'angoisse sous sa peau, Ruth aurait déjà dû être sur lui !
La réponse à la question à peine formulée vint sous la forme d'un talon de botte qui s'écrasa sur sa main, une pression si forte et si brutale qu'il crut entendre les os craquer et céder en chœur avec son exclamation de douleur.
Ruth avait dérapé pour venir plus vite et l'empêcher d'atteindre l'arme.
Plicplocplocplocplocploc.
Elle se redressa, relâcha la pression pour se relever, et Jean eut le réflexe de se recroqueviller sur sa main, l'enserrant fébrilement entre son pouce et son index pour la palper. Rien de cassé, ni de fêlé. Deux secondes plus tard, il lui rendait œil pour œil, dent pour dent avec un feulement de rage, et fouetta l'air de sa jambe pour venir encastrer son talon dans ses côtes. Le coup la repoussa juste à temps, lui arrachant un grognement de douleur et l'éloignant de son outil de mort.
Un fil invisible reliait le tranchant aiguisé à son cou, et il ne voulait rien tant que de l'éloigner le plus possible, le trancher et s'en libérer. Pour ça, il devait mettre Ruth hors d'état de nuire.
Mais elle gardait son bras droit hors de portée, le plus éloigné possible, déterminée à couvrir sa faiblesse. Alors qu'elle se relevait, son regard accrocha quelque chose derrière lui, et un signal d'alarme tonitruant retentit dans le cerveau de Jean. Elle lui fonça dessus l'épaule la première avant qu'il ne puisse se retourner et voir ce qu'il était advenu de Marco.
Il se laissa percuter de plein fouet et essaya d'absorber le choc avec un gémissement, de rouler hors de portée, de rester en mouvement. Mais elle se redressa aussi sec, s'appuyant sur son torse pour se relever tout en le maintenant au sol. Comparé aux autres coups qu'il avait reçus, le talon de la paume s'enfonça doucement dans son plexus. Son bras jaillit pour saisir le poignet droit de Ruth et tirer d'un coup sec. Elle essayait de l'éloigner ! Elle essayait de l'éloigner pour donner à Marco l'espace nécessaire, pour lui tirer dessus.
Un craquement dérangeant résonna alors qu'elle arrachait son bras à l'emprise d'un coup d'épaule, les traits tordus par la souffrance qu'elle s'infligeait elle-même.
La panique lui donnait le vertige alors qu'il avait tout le corps contre le sol, enchaîné à la boue, Ruth s'arrachait déjà à leur lutte...
Était-ce vraiment comme ça qu'il allait mourir ? Exécuté dans le dos par ses alliés après une bagarre médiocre dans la fange ?
Maintenant qu'il y pensait, c'était tout naturel. Il avait épuisé son karma, abandonné une personne de trop.
À quel moment avait-il cru qu'il pouvait changer quoi que ce soit ?
Au ralenti, il la vit lever la tête, desserrer les dents pour ouvrir la bouche, river ses yeux sur un point derrière Jean...
-Marco, MAINTENANT ! »
… et tomber en arrière.
Les yeux écarquillés, entre deux battements de cœur, Jean vit le carreau d'arbalète se planter au milieu du front, avec assez de force pour faire virer les cervicales et forcer la tête à céder sous son propre poids.
Il ne sut si l'impact avait fait un seul bruit. Ses oreilles s'étaient remplies de coton bourdonnant. Ses nerfs ne savaient plus répartir et se concentrèrent sur deux sensations : ses yeux qui lui semblaient vouloir sortir de ses orbites, et la terre bourbeuse entre ses doigts.
Plof.
Le corps retomba avec un clapotement assourdissant, qui lui rendit l'ouïe. D'un seul coup le tumulte du déluge choquait ses tympans, il avait peine à distinguer autre chose que l'eau qui dégringolait des arbres ou meurtrissait directement le sol, gagnant toujours plus de terrain, s'infiltrant dans les fissures et les pores, glaçant davantage ses muscles jusqu'à toucher les os.
Ruth était morte.
Sur une pensée, après-coup, il fit volte-face vers Marco, conscient dans un coin de son esprit qu'il devait avoir l'air d'un fantôme.
Le tribut se tenait à l'entrée de la caverne, de biais, en position parfaite, l'œil toujours dans le viseur, les traits tendus comme la corde d'un tir qu'il n'avait jamais décoché. Jean pouvait voir sa poitrine se soulever avec effort.
Un mouvement sur son visage attira son attention et il riva son regard sur les lèvres de Marco, ce qui lui permit d'y lire ce qu'il aurait été incapable d'entendre avec le vacarme :
-Pas lui. »
Un frisson électrifia tout son corps et une saccade traversa ses bras. Le mouvement attira le regard de Marco à lui, et le tressaillement revint derechef alors que le jeune homme posait des pupilles tremblantes sur sa figure.
Ils s'échangèrent un regard de quelques secondes, pendant lesquels Jean vit l'expression de Marco fondre à toute vitesse. Il s'écroula au sol, laissant l'arbalète lui échapper des mains et culbuter devant lui. Ses genoux heurtèrent le sol avec un bruit tonitruant de déflagration et sombrèrent dans une flaque, ses mains pendantes sur ses cuisses. Le canon venait de tonner, la note finale, le dernier tour de clé, la signature en bas de page. Jean n'y prêta pas attention.
Son cœur imita Marco, s'effondrant sur les rebords de sa cage thoracique. Il détourna lentement les yeux, les cervicales douloureuses, et se concentra sur un point fixe au loin. Il se focalisa sur sa respiration irrégulière. Il prit de longues inspirations qui forçaient son cœur à étirer ses battements, relâcha des expirations tremblotantes comme s'il avait oublié comment faire, sur lesquelles il gardait une emprise aléatoire.
Non loin de lui, il entendait Marco faire la même chose, avec beaucoup moins de succès. Son souffle partait en vrille, se bloquait et se débloquait par intermittence, de plus en plus rapidement.
S'il était livré à lui-même, il ne s'en sortirait pas.
Jean avait envie de lui demander Comment ça va ?, mais il savait déjà la réponse. Il avait envie de lui dire Merci, mais il ne ferait qu'aggraver l'état de son partenaire. Il avait envie de lui dire Ça va aller, mais il savait qu'il mentirait, par expérience. Et encore. Lui n'avait jamais tué qui que ce soit. Il ne savait pas quoi lui dire, les émotions avaient pris le pas sur les mots et remuaient dans sa gorge, occupées à se disputer le droit d'être la première à sortir.
Le chagrin fut le seul à trouver un raccourci, remontant le long de son système pour venir lui piquer les yeux. Il verrouilla les paupières et lui refusa l'accès, autant qu'aux autres.
Il devait agir. Il devait aider Marco. La situation était désormais d'une clarté éclatante, il n'avait plus à tergiverser.
Avec difficulté, il s'extirpa de la gadoue, se hissant sur ses paumes pour se relever. Il tituba brièvement, tâta le terrain. Une fois sûr de sa stabilité, il se dirigea vers le jeune homme et fit quelques pas pour le rejoindre. La pluie lavait son dos de la boue qui l'entachait. Elle était probablement en train de nettoyer les ailes sur sa cape.
Marco ne remarqua même pas son arrivée, ou alors il n'en montra pas signe. Jean s'agenouilla devant, envoyant l'arbalète le plus loin possible de son champ de vision pour éviter de provoquer une autre crise. S'il arrivait à le sortir de celle-là d'abord.
-Marco, heh. souffla-t-il, pas sûr de se faire entendre. Marco. Je... Je suis là. »
Le garçon hocha la tête avec des mouvements hachés. Ses mains étaient agitées de spasmes, qu'il essayait désespérément de contenir en serrant et desserrant les poings. Affligé par cette vision, guidé par un instinct, Jean glissa ses doigts dans les siens et le laissa serrer une fois.
Il grimaça quand le geste réveilla dans sa paume la douleur que Ruth avait provoquée, mais serra ses lèvres entre elles pour éviter qu'un seul son ne sorte et n'alerte Marco. Il sembla le remarquer quand même, et tressaillit pour essayer de se dégager, sa respiration s'accélérant.
-Non, reste ! l'arrêta Jean, serrant plus fort pour lui montrer que c'était supportable et l'empêcher de s'échapper. Je vais bien, d'accord ? Respire, Marco. »
Il marchait sur des œufs, incapable de deviner ce qu'il fallait faire ou pas. La priorité lui semblait être de l'aider à respirer correctement à nouveau, et de surtout, surtout ne pas le brusquer.
-Respire avec moi, d'accord ? Tu inspires par le nez. Hhhh. Tu expires par la bouche. Pffff. »
Il se répéta plusieurs fois, le cœur gonflé de crainte, découragé par chaque à-coups, rassuré par chaque morceau de souffle.
-Hhhhh... Pffff... Voilà, comme ça, c'est bien. Encore une fois. »
La prise de Marco s'était complètement relâchée sur ses doigts, il ne sentait que d'occasionnelles palpitations, et il essaya d'ignorer le malaise que cette sensation lui rappelait en serrant les doigts de son ami plus fort.
La tête de Marco oscilla dangereusement, saisie par le vertige, et l'autre main de Jean fusa vers sa joue pour l'intercepter.
-Reste avec moi, Marco, s'il te plaît. Respire. Inspire pendant cinq secondes, quatre si tu peux pas. Essaye. »
Il continua à lui parler alors que la tempête grondait toujours, trempé jusqu'aux os. Il lui parla, lui tint la joue, lui serra la main, les yeux rivés sur la vitalité qu'il cherchait à faire revenir dans ses prunelles, jusqu'à ce que lentement, très lentement, la respiration de Marco se stabilise enfin.
-Ça va ? » demanda-t-il machinalement, et se maudit sur-le-champ.
Marco hoqueta, les yeux fermés, et un spasme agita sa tête, que Jean interpréta sans trop se tromper comme une négation. Au moins, le jeune homme était revenu à lui. Jean se redressa, profitant de la largeur de sa cape pour cacher Ruth à la vision de Marco. Il le tenait toujours par la main, et cette dernière le suivit mollement dans son ascension, comme si Marco en avait perdu le sens.
-Lève-toi. » murmura Jean, le suppliant presque.
Après avoir ouvert la bouche et tenté de parler, en vain, Marco hocha la tête, et leva un genou. Les jambes tremblantes, il se hissa sur ses pieds avec le soutien de Jean, qui lui tenait la main et le bras. Ses sourcils étaient fixés dans une grimace de pitié et d'affliction alors qu'il aidait Marco à retourner à l'intérieur de la caverne, tous deux dégoulinants. Il le rattrapa quand il trébucha et le guida jusqu'à l'espace de repos, l'incita à s'asseoir.
-Bien installé ? » s'enquit-il, une main sur son genou alors que son patient s'adossait à la paroi.
Il enchaînait les questions idiotes aux réponses évidentes, mais Marco semblait s'en accommoder. Il ne le regardait toujours pas dans les yeux, mais Jean n'était pas près de lui en vouloir.
-Je reviens, chuchota-t-il. Je ne serai pas long, reste là et attends-moi. »
Il se détourna après avoir obtenu une réponse et replongea sous la flotte, un bras devant le visage.
Avec surprise, il vit que Buchwald revenait en trottant, piaffant nerveusement, et s'arrêta au niveau du jeune homme, la tête penchée sur le côté et l'oreille tendue. Jean lui tapota l'encolure.
-Veille sur lui, je reviens tout de suite. »
Il n'avait pas le cœur de se sentir idiot, à parler à un cheval.
La couche humide de boue ne l'empêcha pas de sentir le métal sur lequel ses doigts se refermèrent. Arbalète en main, il revint jusqu'au corps de Ruth, qui gisait dans l'herbe et la boue. Le carreau dépassait de son crâne comme une corne trop fine, et même si la plaie était censée saigner, les trombes d'eau avaient tout rincé.
Ses mains palpitèrent brièvement et il déglutit, avant de réussir à surmonter la vision. Heureusement pour lui que le corps était relativement intact, excepté l'angle dérangeant de son bras. Les dents serrées malgré la douleur, il la saisit par les épaules, refoula la nausée, la hissa pour mettre ses bras sous ses aisselles et commença à la traîner.
Les cadavres pesaient leur poids, complètement dépourvus de réponse musculaire. En quelques minutes, il soufflait comme un bœuf, éreinté par la masse, la pluie et la fatigue. Mais il atteignit son but : une ravine minuscule pas très loin du campement, par-dessus laquelle ils pouvaient sauter.
Avec un grognement d'effort, il balança le corps de Ruth et l'arme de Marco dans la brèche noire.
Plof.
… ( ) …
MDR. Mort de Ruth. Je savais ce perso était une blague.
