Quelqu'un qui jugerait ses actes
OST SNK qui se prêtent bien à l'ambiance =
Liberio at Night (Pf&Vln ver.) -
- Zero Eclipse (Instrumental) -
- Eye-Water -
- AOTF-s3 -
- Omake-Pfadlib -
- The Reason -
- Shingeki Vc-Pf 20130218 Kyojin -
… ( ) …
Allongé dans la petite chambre, le corps d'Ymir fourmillait, et pas comme après une bonne piquée d'adrénaline. Ou plutôt, exactement comme après une piquée d'adrénaline, mais pas la bonne. Pas après un combat rondement mené, mais après avoir réchappé de justesse d'une pourchasse mortelle. Quand l'adrénaline avait fini de refluer et ne laissait plus que des débris d'hypersensibilité sur des zones qui s'en seraient bien passé.
Conclusion : son ventre, son cou et son poignet fourmillaient. Bertholt ne lui avait rien cassé, ni même vraiment endommagé, mais c'était cette plainte sourde des articulations qui ployaient d'avance sous une torsion trop rapide pour leurs habitudes. Même ses ligaments étaient des mauviettes, malgré son entraînement. Quant à son ventre, malgré sa guérison stable, les fibres en semblaient encore fragiles.
Sa plaie au cou, elle l'avait lavée soigneusement, et refusé tout bandage malgré l'insistance de Christa. Pas besoin de gâcher leurs précieuses compresses pour une simple estafilade qui ne saignait déjà plus. Et elle avait d'autres projets qui exigeaient de la laisser respirer le grand air. C'était un sale tour qu'elle n'aimait pas employer, mais les regards intrigués de ses camarades, l'ombre de doute, les regards en coin à Annie... Jouer la victime ne lui plaisait pas. Mais elle ne pouvait pas mettre de distance entre elle et Annie. Elles étaient toutes les deux enchaînées à ce petit groupe, forcées de se rôder autour. Elle n'avait d'autre choix que de placer les autres en bouclier, potentiellement prêts à la défendre, ou moins prompts à lui rejeter la faute. Si elle pouvait faire pencher la balance juste un tout petit peu... Elle avait trop négligé la longueur d'avance qu'Annie avait dans le cœur de Reiner et Bertholt.
-Ymir ? »
Elle ne sursauta pas. Elle vira la tête vers l'ange diaphane qui venait d'apparaître à la porte. Aussitôt, tout son intérieur se réarrangea spontanément : ses tripes se mirent à chauffer, bouillir, jusqu'à fondre dans ses veines et les parcourir de lave chaude. Les résidus d'adrénaline fichèrent le camp, laissant sa peau agréablement engourdie. Ses commissures s'étirèrent toutes seules. Elle était presque sûre de sentir ses yeux pétiller comme des bulles de champagne (et elle savait ce que c'était, maintenant).
Ses pensées obscures s'échappèrent par la fenêtre, emportant avec elles l'obscurité qui brouillait son crâne. Elle dut en saisir les traces à bras-le-corps pour les garder dans un coin, en rester consciente. Ne pas s'oublier. Christa n'avait même pas encore bougé.
Christa n'avait pas encore bougé. Qu'est-ce qu'elle attend ?
Est-ce qu'elle attendait... la permission d'entrer ? Elle avait l'air, à gripper le rideau de lierre, à garder le bout de sa botte soigneusement écarté du pas de la porte. Pourtant, rien ne l'empêchait de faire comme chez elle dans cette pièce. Elle y était entrée maintes fois sans autorisation de la part d'Ymir, comme toutes les autres pièces. C'était une des choses qu'Ymir aimait chez elle, qu'elle s'approprie ainsi l'espace sans même y prêter attention.
Était-elle nerveuse ? Était-ce à propos des secrets du soir ?
Ymir dut se mordre la lèvre pour ne pas laisser échapper un petit rire amusé. L'impatience continuait de rouler dans ses veines. Son corps fourmillait à nouveau, mais cette fois, à l'unisson avec son esprit.
Elle se redressa, releva un genou pour poser son coude dessus, y laissa retomber sa joue, et déposa son regard sur Christa. Sa princesse avait les sourcils légèrement froncés, comme lorsqu'elle était très concentrée.
-Entre donc, qu'est-ce que tu attends ? »
Christa ne sursauta pas. Elle pénétra à l'intérieur, s'assit sur sa couchette et commença à retirer ses bottes. Ymir savourait l'impact que sa voix avait sur la jeune femme. Elle en avait bien le droit, quand Christa n'avait plus qu'à exister pour s'emparer des fils qui la faisaient tenir debout.
Son cœur ne battait pas plus vite que la moyenne, ni de façon irrégulière. Mais Ymir le sentait dans sa poitrine, elle en devenait consciente sans pouvoir s'en empêcher. Elle avait terriblement hâte.
Ymir lui laissa le temps dont elles avaient toutes les deux besoin. Ses doigts frôlaient et serraient distraitement le tissu de la couverture pendant que Christa dénouait ses bottes, dos à elle. Et quand enfin elle se tourna vers elle, après un instant de latence, elle le fit à genoux, ses menottes serrées sur son pantalon.
-Je... commença-t-elle en gardant la tête baissée, comme si cela pouvait empêcher Ymir de voir ses joues rosir. Je te promets que je serai plus honnête ce soir. C'était injuste de ma part de te mener en bateau comme ça. »
Elle n'en pouvait plus, c'était déjà trop et elles n'avaient même pas encore commencé. Ymir inspira très fort et expira en se penchant vers Christa pour enrouler son bras autour de ses épaules, tenir son bras, enfouir sa joue dans ses cheveux, respirer son odeur.
-Y a intérêt, princesse ! déclara-t-elle avec un sourire et des bulles et des flocons dans la voix. Je veux tout entendre de toi. »
Le frisson qu'elle réussit à lui soutirer était délicieux. Elle se délectait de chaque confidence, chaque aveu qu'elle parvenait à lui arracher, mais dès qu'elle obtenait une bouchée de sincérité, elle la savourait le plus longtemps possible.
Il n'y avait qu'elle qui avait le droit à ces petites facettes de Christa. Elle en était absolument certaine. Plus encore que des petits gestes adorables, ou des informations attendrissantes, Ymir avait droit à l'authenticité de Christa. Elle avait trimé sans relâche pour en obtenir ne serait-ce qu'un fragment, et voilà que Christa la regardait droit dans les yeux et lui donnait ses secrets de sa propre volonté, de sa propre initiative. Lui répondait. Rien qu'à elle.
Son front s'échoua contre les boucles blondes, sa peau la chatouillait. Un soupir s'échappa de ses lèvres.
-Raconte-moi donc, demanda-t-elle en tirant Christa pour l'inciter à s'allonger avec elle (elle se laissa porter).
-Mmh...Eh bien... Euh, est-ce qu'il y a quelque chose que tu as envie d'entendre en particulier ? »
Dans leur chute, ses cheveux s'étaient étalés sur la couchette et les clavicules d'Ymir.
-Parle-moi donc de ton enfance, quand tu n'étais encore qu'un bouton de rose.
-Un secret de mon enfance ? » enchaîna Christa sans relever le commentaire d'Ymir.
Ses joues s'en chargèrent, rougissant de plus belle dans la pénombre. Elle déposa le tranchant d'un index sur sa lèvre inférieure.
-Mmmh... Ce n'est pas exactement un secret, mais je crois que j'ai quelque chose, annonça-t-elle alors qu'Ymir les recouvrait de la couverture. Je peux te parler du plus vieux souvenir que j'ai. Ça t'intéresserait ? »
Ymir acquiesça doucement.
-Mon plus vieux souvenir remonte à il y a... onze ans ? Douze ? Je ne sais plus vraiment, mais j'étais toute petite, je n'allais même pas encore à l'école. C'était le jour où mon père m'a présenté Reiner. »
Ha ! Elle l'aurait parié.
« Nos pères nous avaient envoyés jouer pendant que les grands adultes discutaient. Je l'ai emmené faire un tour dans le bois du domaine. J'étais très heureuse, car je n'avais pas le droit d'y aller d'habitude. Je me souviens avoir trébuché en courant. Sauf que je n'ai pas pleuré. Je n'en ai pas eu le temps, parce que Reiner s'est mis à paniquer et pleurer avant moi. Il a essayé de garder la situation sous contrôle : il m'a aidé à me relever, m'a emmené vers nos parents, a essayé de leur expliquer... mais tout du long, il pleurait à chaudes larmes et a été incapable de se faire comprendre. Et moi, j'étais trop choquée pour sortir un mot. »
Au fur et à mesure de son histoire, un sourire étira leurs deux commissures, jusqu'à ce qu'Ymir ne tienne plus et parte dans un large éclat de rire.
-Reiner ?! Reiner qui chiale comme une fontaine ?! Hahaha ! Ça c'est la meilleure ! Haha !
-N'est-ce pas ? Hehe. » pouffa Christa, contaminée par l'atmosphère.
Son petit rire déclina bien vite, et Ymir vira son visage vers celui de la jeune femme avec un soupçon d'alarme, mais son sourire ne s'était pas plissé. Il s'était simplement et considérablement éloigné.
-J'ai eu l'impression de retrouver ce que nous avions, pendant notre... ''règlement de comptes''. Il m'a caressé la tête, tu sais ? Ça fait très longtemps qu'on a pas eu ce genre de contact.
-Quoi, moi aussi je peux te caresser la tête ! ne put s'empêcher Ymir en lui ébouriffant les cheveux, ravie de lui extorquer un éclat de rire.
-J'ai retrouvé le Reiner qui était mon ami, reprit Christa en arrangeant ses mèches, et... je me suis dit que j'étais sur le bon chemin. Que je ne m'étais pas trompée. Je crois que c'est ça le premier secret, insista-t-elle en s'écartant légèrement pour percer Ymir de ses iris. Il m'a vraiment manqué, et j'aime le lien que nous avions. J'aime Reiner mais pas dans tous ses aspects, je ne l'aime pas quand il se comporte comme une sentinelle, je n'arrive pas à l'accepter entièrement pour ce qu'il est...! »
Son ton s'embuait graduellement au même rythme que ses yeux.
-... Il faut toujours que j'essaie de le changer, et le pire, c'est que je n'arrive pas à me dire que c'est mal, que je devrais le laisser vivre, je suis persuadée que c'est à moi de le changer, alors que... qu'il y a...
-Hey ! Hey, Christa, chhh, respire. Respire, trésor, ça va aller.
-Hhh ! Fff... »
L'impulsion jaillit sans qu'elle ne puisse songer à la contrôler : elle rassembla Christa dans ses bras et la serra contre son cœur, l'enfouit dans son étreinte, apposa son menton sur son crâne.
-Respire... T'es drôlement fatiguée, ma grande.
-Je sais... Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'impression d'être épiée tout le temps, que quelque chose va nous tomber dessus dans notre sommeil... »
Les mains serrèrent son vêtement, s'y agrippèrent comme à la gouttière qui l'empêchait de tomber dans les poings des policiers.
-C'est normal. Quelqu'un est mort (elle n'aimait pas le frisson qui parcourut Christa, cette fois), et ça fait un moment depuis la dernière fois. Tout le monde est à cran maintenant qu'on est de retour à la réalité. »
Les mains se refermèrent en de petits poings tremblants, et Ymir baissa le regard sur le pétale rouge que Christa enserrait entre ses dents.
-Dis-moi. » exigea-t-elle.
Il ne fallut que ces deux syllabes, et elle se délecta à nouveau de la puissance que Christa lui accordait.
-C'est un peu plus que ça... Je ne crois pas que je suis revenue à la réalité, comme tu dis. J'y suis restée tout ce temps. Je suis constamment angoissée, terrorisée. J'ai perdu tellement de poids...
-Je crois qu'on a tous les côtes qui creusent.
-Je perds mes cheveux aussi, continua Christa avec plus d'insistance, plus d'urgence. Quand je passe mes mains dedans, il y a des mèches entières qui me reste entre les doigts. »
Les doigts d'Ymir ne cessèrent pas de caresser la tête de Christa.
-Je n'ai toujours pas eu mes règles, prononça Christa avec une fragilité de voix qui tranchait avec la force de son ton, alors que ça fait plus d'un mois depuis la dernière fois.
-Moi non plus, tu sais, l'interrompit presque Ymir. Moi non plus je n'ai pas eu mes règles depuis longtemps. »
Pas quand j'ai faim, se garda-t-elle de dire. Pas quand je suis trop fragile pour que mon corps fonctionne comme il devrait.
Elle s'était doutée que cette fragilité était commune. Nanaba l'avait mentionné en passant, que le stress la débarrasserait probablement de la contrainte. Ymir ne s'en était pas seulement réjouie. Elle s'en était désolée, aussi. C'était une lutte qui lui rappelait l'écoulement du temps, une connexion floue avec toutes les autres, une preuve que son corps était assez fort pour se permettre d'être faible. Jusqu'à quel point voulaient-ils les casser avant d'être satisfaits?
Elle était un peu contente d'avoir cette connexion avec Christa, aussi futile et triste soit-elle. Elle en avait besoin, parfois, pour se rappeler qu'elles n'étaient pas si différentes, que malgré tous ces jeux d'échelonnement, de balance, de tirer, de pousser, elles étaient sur un pied d'égalité.
Christa ne répondit pas, sinon Ymir n'aurait pas pu s'écouter. Après un moment de silence pensif, elle enfouit son visage contre la peau d'Ymir.
-Est-ce que... ça te va, comme secrets ? »
Le sujet était clos. Qu'Ymir essaye de rassurer Christa davantage, ou de l'extirper de son cocon en farfouillant dans sa douleur, elle ne l'aurait pas laissé faire. Peut-être était-elle au bord des larmes déjà.
Elles étaient fatiguées.
-J'en ai pas eu que deux ? marmonna-t-elle vaguement. Oh, et puis tant pis. Ça me va. Tu as de la chance que je sois crevée. »
Le petit rire qui rebondit contre ses clavicules eut à nouveau raison de sa contenance. Malgré les courbatures et le plomb qui parcourait ses artères, peinait à alimenter ses organes, elle jeta ses bras en travers de la couchette et saisit Christa, la rassembla dans son étreinte, la serra tout contre son cœur, juste pour lui soutirer à nouveau cette petite expression de joie, pour la réentendre, en profiter juste un peu plus longtemps.
Les petites joies étaient trop courtes. La tension mettait trop de temps à s'évaporer de son système, comparé à la facilité qu'avait le contentement de s'échapper par tous ses pores. Elle pressa la peau qu'elle pouvait de Christa contre la sienne, pour colmater les brèches, empêcher la joie de sortir, la calfeutrer à l'intérieur.
Christa rit à nouveau, répondant à tous ses vœux les plus chers, et entoura Ymir de ses bras, appuya sur ses omoplates, convoqua l'attention de tous ses nerfs, frotta son nez contre son cou, et Ymir était en feu à nouveau. Ses doigts se promenèrent contre des côtes et Christa les arrêta avec un éclat de rire, mais elle les garda dans sa paume à elle et lui sourit.
Ymir n'avait pas beaucoup entendu parler d'amour. Elle avait attrapé des "je t'aime" jetés à travers les rues, elle avait vu des mains serrées, des embrassades, intercepté quelques sanglots sans tristesse. Elle avait traîné des oreilles, des yeux et des mains, aussi. À peine.
Personne ne lui avait expliqué. Personne ne lui avait montré. Elle n'avait pas cherché. Elle n'avait pas voulu. Mais avec Christa, elle voulait. Elle voulait si fort qu'elle tremblait, qu'elle brûlait. Que la combustion était un état permanent. Que la solitude n'existait plus mais faisait encore plus mal qu'avant.
Ymir n'avait pas beaucoup entendu parler d'amour, mais elle était maligne. C'était juste assez pour qu'elle comprenne, qu'elle accepte, qu'elle se résigne. Mais elle n'avait pas assez entendu pour savoir comment le faire entendre, comment le dire. Elle était coincée avec ce magma dans son plexus qui pressait contre sa peau, qui faisait trembler ses doigts à force d'effort pour le contenir, qui ne demandait qu'à se déverser sur Christa dans un excès d'égoïsme qu'elle ne parviendrait pas à regretter.
L'angoisse qui la prit à la gorge n'était pas familière, et Ymir dut se raccrocher à ses ombres, à ses courbatures, pour se rappeler où elle était. Elle connaissait les mots, mais elle avait peur qu'ils soient vides lorsqu'elle les dirait. Elle avait donné les gestes, le temps, mais les mots, elle ne savait pas. Savait-elle ? L'urgence s'impatientait, tapait du poing contre son cœur.
-Je t'aime. »
Elle l'avait lâché comme une pierre trop lourde dans la poussière. Les bras tremblants, le souffle court. Sans prévenir, presque sans soulagement non plus. L'urgence n'avait pas eu le temps de s'insinuer dans sa moelle, elle s'en était débarrassée avant. Elle ne voyait pas la ligne qu'elle avait franchi, mais elle sentait qu'elle était désormais dans le brouillard. Elle était sans défense, mais c'était elle qui avait arraché son armure. Elle venait de retirer la dernière pièce, celle qui couvrait sa poitrine.
Christa se pétrifia, et Ymir retint sa respiration, à moitié terrifiée, et à moitié indifférente.
-Merci. » répondit Christa en se détendant.
Ymir respirait sous l'eau. Elle continua de tenir Christa, jusqu'à ce que son trésor s'endorme entre ses bras et que son souffle s'approfondisse. Elle célébrait le temps qu'elle avait pour plonger la main dans le tourbillon de ses émotions et arracher les mauvaises herbes, les examiner et les rebalancer dans la mixture en ébullition, pour triturer et manipuler dans tous les sens, se familiariser et digérer, avec le rythme brutal qu'elle avait l'habitude de s'imposer. Elle n'était pas tendre avec elle-même, mais elle n'en avait jamais eu le temps.
Cette fois, ses doigts frôlèrent le bourgeon et calmèrent aussitôt leur frénésie. Elle effleura sa surface chatoyante, le saisit, le ressortit dégoulinant mais immaculé, rayonnant, si petit, à l'apparence si fragile, mais elle savait ce qu'il y avait à l'intérieur, quelque chose d'assez fort pour trouer les montagnes et renverser le ciel. Elle laissa sa lumière l'illuminer, la bercer. Elle l'avait dans le creux de sa paume, et se retint de le serrer de peur de l'étouffer. Jamais elle n'avait été si douce avec ce qu'elle pouvait trouver dans le bouillon.
Son corps fourmillai t de l'intérieur. Son cœur, son plexus et sa gorge fourmillaient.
Ils fourmillaient, et ils ne sentirent pas les remous qui agitaient le mélange. La main jaillit, saisit son poignet et manqua de lui faire lâcher son précieux bourgeon.
Tu veux gagner toi-même ou faire gagner Christa ?
L'écho se distilla dans le mélange, vicieux, pernicieux, pestilentiel. Il faisait tout pourrir dans l'onde. La main serra son poignet, planta ses ongles dans ses veines, injecta le poison. Si elle ne lâchait pas le bourgeon, elle le contaminerait. Mais elle ne pouvait pas lâcher le bourgeon. Ses bras étaient prisonniers de l'étreinte de Christa. Elle ne pouvait pas laisser Christa tomber. Elle ne pouvait plus.
-Je suis dans la merde... » se désola-t-elle par-dessus le grondement de son désespoir, et posa son front contre celui de sa princesse.
…
On avait blessé le ciel et la victime pleurait encore à chaudes larmes. Il pleuvait toujours, mais la douleur paraissait plus supportable car le débit s'était affaibli. Les gouttes d'eau s'écrasaient contre la terre, noyée depuis longtemps par l'embuscade pluvieuse, en clapotements incessants, de plus en plus discrets certes. La douleur avait beau se dissiper, Marco restait trempé.
Il se tenait là, au sec devant l'entrée de la grotte, ceinturant ses genoux de ses bras, à regarder les bombes s'éclater contre le sol pour le saccager et ne répandre, comme preuves de leur carnage, que des miettes humides autour d'elles.
Il ne cherchait plus à se bercer au rythme réconfortant de ses battements de cœur : ses pensées l'assiégeaient trop pour qu'il songe une seule seconde à se reposer. Le tissu froid de ses vêtements imbibés d'eau le collait, retenait son corps prisonnier dans le souvenir de l'averse, comme pour lui rappeler que ce qui était fait était fait, immuable, qu'il ne pouvait ni s'enfuir, ni attendre que le beau temps reparaisse après la pluie, et que même le plus brave des papillons n'y pourrait rien changer.
Il se refusait à baisser les yeux vers ses mains, trop effrayé de voir le sceau indélébile de son crime les tacher.
Au lieu de cela, il avait posé son regard sur la figure de Buchwald qui renâclait de temps en temps dehors. La pluie n'avait pas l'air de le déranger, lui. Après tout, elle enrichirait les sols qui lui offriraient plus d'herbes dans les jours à venir, alors il devait l'accueillir avec satisfaction, profitant de l'occasion pour prendre une douche gratuite bien méritée. Il ne broutait pas beaucoup, se contentait de faire des allers-retours devant la grotte, libre comme il était (ils ne l'avaient pas rattaché à l'arbre le plus proche). À aucun moment il n'avait profité de l'aubaine pour s'échapper, et ce n'était pas Marco qui l'aurait rattrapé.
Son fidèle compagnon patientait à l'extérieur. Il ne se tenait pas strictement à ses côtés mais il lui accordait l'aura rassurante de sa présence, et Marco lui en aurait été profondément reconnaissant en d'autres circonstances.
Pour l'heure, il laissait sa vue se perdre dans la forme du cheval, alors qu'il faisait les cent pas, s'arrêtait, s'ébrouait, piaffait, puis repartait de l'autre côté, puis recommençait non sans lui adresser plusieurs regards appuyés indéchiffrables. Marco avait même l'impression de pouvoir retracer les contours de son encolure, de sa croupe et de ses jambes les yeux fermés si on le lui demandait.
Mais cela voudrait dire clore les paupières et s'aventurer, à l'aveugle, dans les territoires obscurs des cauchemars qui salivaient au-dessus de lui. Jusqu'alors il n'avait pu que deviner leur présence. Parfois seulement se la figurer, la mesurer et la soupeser de loin, bien content d'y avoir toujours échappé. Désormais, il ne pouvait plus ignorer les serres qui se greffaient à ses épaules, pesaient de tout leur poids sur lui pour le clouer au sol, l'ensevelir sous la boue. Il entendait l'écho lacérant des crocs qui crissaient sur les griffes, la salive ravalée pendant qu'ils se léchaient les babines. Les sons cauchemardesques se confondaient avec ceux des projectiles de la pluie.
Et le sifflement frappant de la flèche quand elle atteignait sa cible.
Ce tir là, c'était lui qui l'avait décoché. Pas moyen de passer entre les gouttes, il était coupable et il le serait à jamais, souillé par une marque qui ne s'effacerait pas, pareille aux vestiges d'une tempête certes disparue mais dévastatrice.
En appuyant sur la gâchette, il avait abattu quelqu'un, mais aussi quelque chose en lui, et il ne savait plus de quoi exactement il faisait le deuil.
Dans son champ de vision réduit par les efforts combinés de la pluie, de la tombée progressive de la nuit et du brouillard impitoyable projeté par sa conscience, une silhouette jaillit. Elle avançait d'un bon pas, sûre de ce qu'elle faisait, et se dirigeait droit sur Marco sans que Buchwald ne réagisse.
Avant de douter s'il s'agissait ou non d'un autre de ses prédateurs cauchemardesques, le garçon balaya l'ombre de l'appréhension pour saisir à bras-le-corps une des rares bribes de clarté qu'il pouvait encore glaner, pour la conserver aussi longtemps que le ciel le permettrait à un meurtrier.
En comprimant un soupir soucieux, Jean s'accroupit devant lui et le sonda, une main sur son genou. Marco se détacha de l'observation de Buchwald pour plonger son regard dans celui de Jean, dont l'inquiétude en salissait encore plus les traits que le mélange de la boue et du sang sur son visage. Des gouttelettes tombaient de ses mèches assombries et trempées une petite pluie qu'il aurait amenée avec lui dans la grotte, mais qui ne suffisait pas à rincer toutes les taches de boue sur ses vêtements. Il n'y avait plus que la lueur noisette dans ses yeux pour apporter une chaleureuse touche de lumière au tableau sinistre mais, face à la pluie diluvienne, Marco craignait qu'elle faiblît trop et que l'eau ne l'étouffât.
Sa main brûlait de retrouver le soutien de la sienne, de s'y perdre et de s'y confier, comme auparavant, de ne se concentrer que sur une chose : sa présence. Or, il ne pouvait se résoudre à le toucher. Pas quand Marco avait les mains aussi sales.
Alors il serra d'autant plus son propre poignet, cette coquille vide qui lui restait, navré que son pantalon imbibé noie la discrète sensation de la paume de Jean sur sa peau.
Il ignorait combien de temps ils auraient pu tenir ainsi, à s'observer sans rien dire car ils manquaient de mots dans leur arsenal, qu'ils n'avaient plus que les étincelles faiblissantes de leurs regards rompus par l'averse, mais Jean finit par dégager sa main et se redresser en détournant les yeux. Il ne laissa pas même un fantôme de toucher, le tissu mouillé du pantalon avait bel et bien tout englouti. Marco ne récupéra rien d'autre que du froid.
-Reste pas comme ça, tu vas jamais sécher sinon. » souffla Jean dans ce douloureux accent inquiet.
Sans même accorder à Marco le temps de relever la tête à ses paroles, il se pencha au-dessus de lui et dénoua sa cape lourde d'eau. Une fois de plus, Marco ne put que deviner le contact, derrière le rideau mouillé de ses propres vêtements. Il en soupesait toute la délicatesse. Ses épaules se firent plus légères, et le tribut employa le peu de souplesse retrouvée à tordre son buste pour aider Jean à lui retirer sa veste. Rien qu'il n'aurait pas pu faire seul, mais que son partenaire veille à l'assister malgré tout en disait long sur l'état dans lequel Marco devait se trouver.
Il n'en avait pas vraiment conscience : tout ce qu'il ne voyait pas, n'entendait pas d'habitude, éclatait et résonnait autour de lui comme si le monde s'était renversé, que le soleil allait se lever à l'ouest le soir venu, et qu'il était encore innocent de sa condition de tribut. Il n'avait donc aucune idée de l'expression qu'il affichait ou du rythme de sa respiration, il ne se rappelait plus comment sonnait sa voix.
Jean enleva lui aussi sa cape et sa veste et, pendant qu'il s'appliquait à essorer leurs vêtements, Marco voulut mesurer le son précis qui s'échapperait de sa bouche :
-Tu l'as enterrée ? »
Sa voix craqua sur la fin de la phrase comme si elle s'était affaissée sur le terrain meuble des mots. Jean continua de tordre les tissus et répondit, sans le regarder, d'un ton grave mais absent :
-Oui. »
Il n'appréciait pas cette sensation mais, au fond de lui, Marco en doutait.
Certes, il n'avait pas une bonne notion du temps qui s'était écoulé depuis le départ de Jean, mais il peinait à concevoir que le jeune homme en avait suffisamment disposé pour creuser un trou, y mettre le-… elle, l'y mettre, elle… puis reboucher le… le trou. Puis partir et la laisser là, parce que c'était fini et qu'il n'y avait plus de marche arrière possible.
Parce que Ruth était morte et que Marco l'avait assassinée.
Et il se permettait d'exiger que Jean se charge de l'enterrer ! S'il s'accordait en plus le luxe de répudier les responsabilités qui incombaient à son crime…
Il avait tué Ruth, l'avait abattue de sang-froid. À l'instant où il avait ramassé cette maudite arbalète, il avait su que c'était à elle qu'il destinait le carreau, il avait prémédité son meurtre. Et il avait tiré sans hésiter. Un tir parfait, pile entre les yeux, de quoi transpercer la boîte crânienne. Elle n'avait probablement pas eu le temps de comprendre ce qui lui était arrivé. Marco, oui.
En ce moment encore, le poids de ses actions l'écrasait, s'étalait de tout son long sur lui. Chaque seconde où il y songeait, plus douloureuse que la précédente.
Chaque déglutition, chaque inspiration, chaque battement de cœur lui semblait faux, désaccordé, gâché. Il ne concevait pas qu'il pouvait continuer à faire comme si de rien n'était, alors qu'il venait de tuer quelqu'un. Alors qu'il venait de tuer Ruth. Le tribut féminin du District Neuf. Son district. Une petite fille qui avait grandi près de chez lui, et dont il connaissait les parents.
Elle était morte en le regardant droit dans les yeux. Il se ressassait sans cesse ce dernier instant, tant et si bien qu'il ne savait plus s'il y avait ajouté des détails fictifs au fur et à mesure, tout lui semblait encore trop irréel, comme la notion du temps qui lui échappait ou son sens du toucher qui s'évanouissait sous la pulpe de ses doigts.
Mais il la revoyait encore, l'expression sur son visage. Un regard qui ne voulait dire qu'une chose : ''Je ne te pardonnerai jamais.''
Il ne cherchait pas à se faire pardonner, il voulait juste ne plus revoir cette image… Il en avait assez de ses caprices de meurtrier. Au fond, il espérait juste que tout s'arrête.
Mais Jean se tenait près de lui, bien en mouvement, en train de s'affairer à étendre les vêtements en les coinçant dans les creux des parois afin qu'ils s'étirent suffisamment. Les choses ne prendraient pas fin de si tôt.
Quand il l'observait s'occuper autour de lui, même aussi nerveux et hésitant qu'il était, les pensées de Marco terrassaient moins sa conscience, lui rappelaient pourquoi il avait appuyé sur la gâchette, pour qui.
Il ne cherchait pas à se faire pardonner, il avait d'autres priorités.
Comme constater, par exemple, l'adresse avec laquelle Jean cachait son embarras : avec les gestes lents et amples qu'il effectuait, lui d'habitude si vif et précis, il semblait réfléchir le moindre de ses mouvements au millimètre près. Ainsi, ce qui passait pour de la précaution, dans la façon qu'il avait de rassembler les brindilles sèches en un tas pour le feu, de jeter un coup d'œil vers Marco ou d'encercler le foyer en disposant des pierres, se révélait comme un trouble attentionné. Il gardait un contrôle strict sur tout ce qu'il entreprenait, pour contrebalancer l'hésitation qui le rongeait de l'intérieur.
Jean sortit de sa veste son carnet, dont la couverture de cuir avait gardé les pages au sec. Il en arracha une d'un coup franc et la plainte déchirante du papier résonna dans l'antre rocheuse. Après quoi, il le cala sous le tas de brindilles, jeta un coup d'œil vers Marco, avant de commencer à percuter silex et minerai pour faire jaillir les premières étincelles de leur feu de camp.
Il fronça les sourcils pour appeler la concentration à lui. Mais elle se faisait attendre. Elle et l'efficacité. Car il dut s'y reprendre à plusieurs essais, et jeta un coup d'œil vers Marco, avant l'irruption du premier éclat tant espéré. Une fois qu'elle fut entrée en scène, il s'accouda tout près de la discrète lueur pour barrer les assauts du vent, une enveloppe aussi délicate qu'une caresse il l'encourageait d'un souffle qu'il voulait aussi chaleureux et apaisant que le feu désiré, à se nourrir et grossir et s'épanouir.
Pour sécher leurs os trempés. Pour réchauffer leurs corps échinés. Pour éclairer leurs esprits hébétés.
Chasser les fantômes.
Marco continuait de le fixer quand Jean jeta un énième coup d'œil vers lui. Chacun plus fugace que le précédent, il ne montrait pour le moins aucun signe de découragement et le surveillait sans relâche. Il vérifiait qu'il n'était pas seul avec des ruines.
La pépite ardente complimentait le dos de sa main d'une teinte dorée, et le regard de Marco ne se détacha plus de la nuance orangée. Il jeta un coup d'œil vers Marco…
Non, Marco n'avait pas disparu, il pouvait rester tranquille, Marco s'effaçait mais sans disparaître pour autant.
Pas pour l'heure, pas tant qu'il le regardait, pas tant qu'il le raccrochait au monde.
Ses mains avaient beau être proches de la flamme vacillante, celles de Marco ardaient encore plus, brûlantes de les saisir à nouveau, sans craindre le feu. Pour le moment, Marco s'essaya à un sourire qui réchaufferait ses joues.
-De retour...? » fit Jean, un brin d'espoir dans son murmure.
Les mots résonnaient avec retenue malgré l'empressement qui menaçait de déborder de chaque voyelle. Ils semblaient calibrés pour préserver le silence, sans brusquer l'air autour, pour éviter de cogner contre les parois de la caverne, pour que la bougie ne s'éteigne pas. Face à un tel murmure, Marco n'aurait su dire s'il s'agissait d'une affirmation ou d'une interrogation, s'il parlait de lui, de Marco, ou du feu, mais il savait qu'il devait dire quelque chose. Jean s'inquiétait pour lui et il se refusait à obscurcir ses pensées, plus que celles de quiconque. Plus que les siennes.
-Oui… ? »
Le craquement satisfaisant du feu, qui acquérait enfin la vigueur nécessaire, recouvrit le crépitement de la voix de Marco. Une voix encore pleine de cendres.
Il branla du chef en tapant un rythme fébrile dans ses mains, puis se redressa en les frottant, jeta une ribambelle de coups d'œil vers Marco pendant qu'il scannait les alentours de la grotte.
-Bien… Okay… répéta-t-il pour déguiser son inconfort. Je vois… c'est bien… »
Il se massa la nuque une dernière fois et jeta un coup d'œil vers Marco avant de se rasseoir devant le feu. Le coude appuyé contre son genou, il ajoutait des branches de plus en plus larges au brasier, au fur et à mesure, en piochant avec l'autre bras dans le tas qu'il avait confectionné. Entre chaque branche, il glissait un nouveau regard vers Marco, qui s'évertuait à sourire à chaque fois que leurs yeux se croisaient. Et il échangeait toutes ces tentatives de rictus rassurant contre une esquisse de soulagement, gribouillée à la hâte par ses commissures.
Bientôt, l'épais silence qui les avait drapé se consuma sous les crépitements réguliers du feu. Jean se releva donc et agita sa veste encore mouillée devant les flammes, pour créer un courant d'air qui guiderait la fumée hors de l'enceinte rocheuse.
Malgré toute la nonchalance appliquée dans laquelle il l'avait dissimulé, Marco nota le frisson de douleur qui remonta le long de l'échine de son partenaire, pour culminer en une grimace déchirée. Des cicatrices invisibles, mais non moins redoutables, de tout ce qu'il avait enduré jusque là. Des séquelles de ses combats contre les Titans, où il n'avait eu cesse de le sauver.
Les derniers cadeaux empoisonnés de Ruth aussi. Elle l'avait amoché, frappé là où il était déjà fragilisé, et voilà que Marco le laissait faire tout le travail.
Il n'avait même plus la force de se morfondre de son égoïsme. Il chercha alors à noyer sa peine dans l'observation de Jean. D'habitude, il se faisait une fierté de savoir pointer les failles dans sa façade de bravoure et de désinvolture, une invitation simple et honnête à ce qu'il se confie à lui et qu'ils partagent, qu'ils s'équilibrent. Or, à cet instant, tout ce dont il rêvait était de se heurter à nouveau contre l'édifice imperturbable et téméraire que Jean bâtissait autour de lui, à ses bénéfices comme à ses dépends. Il voulait s'y appuyer pour reprendre son souffle.
Alors il regardait la ligne affûtée que sa mâchoire crispée traçait sur son visage, la suivait des yeux, tout le long jusqu'à son oreille alerte aux moindres sons. Il regardait la façon dont ses doigts se vissaient autour du manche de la hache, pendant qu'il s'en servait comme d'un levier pour récupérer les lames encore intactes de son équipement ruiné par Ruth. Il empoignait l'arme avec une telle volonté, qu'il était impossible de deviner qu'elle l'avait menacé de mort plus tôt. Il regardait les mouvements circulaires, secs et experts de ses poignets quand il retirait les épais cutters, ou quand il revenait agiter sa veste pour éloigner la fumée.
-Les Titans vont moins nous courir après, annonça Jean d'une voix rauque pour raviver la conversation. On peut retarder le départ de demain.
-Oui… »
Éclaboussure de cendre et la conversation s'éteignit. Cette fois, ce fut Marco qui s'empressa de la ranimer.
-Je vais préparer à manger. » déclara-t-il en se relevant.
Jean leva le nez à ces paroles, deux noisettes étonnées fixèrent le jeune homme, alors qu'il rassemblait des baies dans un récipient en métal. Un autre souvenir laissé par Ruth et ses sponsors.
-Bien, tu… répondit Jean avant de s'interrompre pour se racler la gorge. Tu fais quoi ?
-Une bouillie de fruits, je pense. On a besoin de vitamines.
-Ouais, pas faux. »
Il s'appliqua à écraser les baies avec une branche suffisamment compacte pour servir de pilon, sous le regard observateur de son coéquipier. Il sortit son bras à l'air libre afin que la pluie apporte la quantité d'eau nécessaire à la concoction du sirop. Faire à nouveau quelque chose de ses mains, quelque chose de productif, de nourrissant, suscitait une sensation de satisfaction inespérée en Marco. De son côté, Jean continuait d'évacuer la fumée s'échappant du feu de plus en plus vigoureux.
Après plusieurs minutes silencieuses, à s'affairer à des postes différents dans une même cadence efficace, Marco commença à faire bouillir les baies. La branche, réinventée en louche de bois, ainsi prisonnière de sa main rappela des images familières à son esprit. Lui, en train de remuer le plat du soir, un regard perçant au-dessus de son épaule, qui scrutait ce qu'il faisait. Mais à présent, il ne se sentait plus en danger. Parce que ce n'était plus elle, parce que c'était lui.
Il serra la louche, les jointures meurtries, livides.
Parce que Ruth, il l'avait abattue.
L'élan de son poing déporta l'ustensile sur le côté, la louche entraîna le bol dans sa chute, Jean sursauta, le contenu se renversa, éclaboussant les flammes au passage et des chuchotements pressants de vapeur sifflèrent. Le feu tint bon et Marco se précipita, pour récupérer ce qu'il pouvait de leur repas avant que tout ne se déverse par terre.
Trop tard. Le flot bouillant cascada trop vite pour lui. Tout ce qu'il put faire, fut le voir se heurter à un obstacle – sa main – avant de poursuivre son cours. La brûlure passagère du bouillon effleura sa peau, vive comme une gifle, et pourtant oubliée la seconde suivante. Comme une caresse quotidienne à laquelle on s'habituait trop. Qui engourdissait au rythme rassurant d'une berceuse qu'on connaissait par cœur, et non un rappel brutal de la réalité imprévisible et impitoyable.
-Non… se désola-t-il d'une voix blanche, en contemplant leur repas s'étaler le long du sol. Tout ce gâch-…
-Marco ! »
Jean bondit, lui saisit le poignet et se pencha au-dessus de sa paume pour l'inspecter. Comme il l'avait espéré, la main de Marco le brûla à l'instant où les doigts de Jean s'y posèrent.
Il cligna des paupières, interdit, pour chasser l'incendie qui ravageait déjà son visage, et chercha à retrouver la trace de sa propre voix :
-Je-je suis désolé, pour le feu… j'en ai reversé dessus et-…
-Ta main, abruti ! » se scandalisa-t-il.
Jean tourna la paume de Marco de sorte à ce qu'il constate lui-mêmes les dégâts. Une plaine rouge au cœur zébré d'un blanc blafard, des minuscules vallées formées par les cloques les plus précoces, une surface de peau gondolée, enflée, et le haussement de sourcil prononcé de Jean pour appuyer son inquiétude. Le brûlé baissa la tête, plus concentré sur ce qu'il avait ravagé que sur sa main, qu'il ne sentait plus de toute façon.
C'était à peine s'il devinait les doigts de Jean sur son poignet, et cette perte le peinait encore plus que le gâchis de la compotée.
-Mais le feu, je-...
-Ça on s'en fout ! rétorqua Jean en se redressant d'un coup sec, qui accompagna Marco dans le même élan. Il y aura moins à éteindre, c'est pas plus mal ! »
À ces mots, il puisa de larges pincées de terre sèche dans leur stock et les jeta sur les flammes. Elles s'étouffèrent en suffoquant de la vapeur. Du coude, Jean protégea son visage de la fumée bouillante, il attrapa Marco avec l'autre main et l'entraîna hors de la caverne.
-Au ruisseau ! » s'expliqua-t-il, laconique et irrévocable.
Ils passèrent en trombe devant Buchwald, qui leur demanda des explications dans un hennissement inquiet. Mais aucun d'eux ne prit le temps de répondre.
Dehors, la pluie commençait enfin à tirer sa révérence. Elle revenait de temps à autre pour quelques ultimes rappels, mais tous plus délicats que le précédent. Cependant les traces de son passage sur scène sautaient aux yeux : le sol était boueux à se croire dans des sables mouvants. Si ce n'était pour la force de Jean qui le tractait en avant, sans dévoiler un seul signe de fatigue, Marco n'aurait pas réussi à avancer.
Il percevait plus les gouttes d'eau qui glaçaient sa peau en chutant dessus, que la main de Jean toujours enroulée autour de la sienne.
Dans un laps de temps qui sembla à la fois si long, et si court, ils débouchèrent sur le ruisseau. Cette fois-ci, ils n'avaient pas pensé à prendre de gourdes.
Jean ne s'encombra pas des politesses d'usage et s'accroupit au bord de l'eau, dont Marco devinait les contours dans la nuit grâce aux mouvements blancs des remous, puis il y plongea leurs mains jointes.
L'éclair de fraîcheur givra les tissus de sa peau et Marco sentit le courant pénétrer dans sa main, pour se mêler à son sang et remonter le long de son épaule. Tout son être frissonna à l'intrusion du corps étranger.
-Nghhh… »
Le gémissement lui échappa. Première expression sincère de son propre corps depuis plusieurs heures. Il se ravivait.
Mais la sensation s'estompa bien assez tôt. Il reconnaissait sa main ouverte dans l'eau, ses doigts crispés contre le courant qui les malmenait et leurs pulpes prêtes à capter tout ce qu'elles pouvaient, ceux de Jean qui le gardaient à bon port. Mais rien de plus. Son organisme avait fini d'accueillir l'eau, il s'était tellement habitué à sa présence qu'il ne la remarquait déjà plus.
Pourtant Marco voulait continuer à y prêter attention, à profiter de chaque seconde. Mais il ne pouvait plus. Ses mains ne lui permettraient plus car il avait franchi le pas, commis l'irréparable. Il avait pris la décision de les salir.
Au fond, il s'était toujours douté qu'elles ne resteraient pas éternellement pures, mais il aurait souhaité…
Désormais il ne pouvait que regretter, ravaler la note amère qui traînait sur sa langue. Il avait tué Ruth, sa partenaire de district. Comme il avait vu Floch faire au premier tour. Il l'avait méprisé à cet instant, mais désormais il ne valait pas mieux que lui.
-T'inquiète pas pour le repas, on mangera plus demain matin et ça ira. »
Et pourtant Jean prenait soin de lui.
Il entrevoyait derrière ses formules atténuées, qu'il cherchait à lui avouer qu'il n'avait pas faim de toute façon, Marco non plus au final. Pas après ce qui s'était passé, mais Jean veillait à l'édulcorer, à ne pas le mentionner, pour ménager le garçon.
-D'accord… il faut qu'on se dépêche, Buchwald avait l'air inquiet.
-On se dépêchera quand ta main ira mieux, oui.
-Mhm…
-Te bile pas pour lui. Il en faut plus que ça pour l'impressionner. Il va attendre sagement.
-C'est vrai qu'il te fait confiance maintenant. »
Un ricanement nerveux de Jean éluda le sujet, et le murmure de l'eau sur les galets prit le relais de la conversation.
Avant que Jean ne la reprenne en main :
-Je jouais beaucoup avec le feu avant, j'pouvais être un gamin sacrément turbulent. »
Marco réussit enfin à détacher ses yeux de l'observation de leurs mains. Il s'appliqua à retracer les traits du visage de son voisin dans la pénombre, alors qu'il l'écoutait, tout ouïe.
« J'voulais toujours toucher à tout et je me suis brûlé plein de fois. Dans la cuisine ou devant la cheminée. »
Pourquoi lui racontait-il tout ça ? Lui dont il fallait savoir guetter les miettes de confidence avant qu'elles ne s'envolent au loin…
Pour que Marco garde patience ? Parce qu'il savait qu'il raffolait de ce genre de petites anecdotes.
« Donc je suis rodé à ce genre d'accidents. Pas la peine de chercher à me contredire…
-Tu sais ce que tu fais ? finit-il sa phrase pour lui.
-Exactement. Ravi de voir que tu suis. »
Pour toute réponse, Marco se contenta d'un gloussement, la tête pleine d'images adorables sur l'enfance de Jean.
« Entre ça et ta coupure hier, tu devrais faire plus gaffe à tes mains quand même. » ajouta Jean, d'une voix qui révélait moins son reproche que son souci.
Marco acquiesça, penaud.
« Excuse-moi. »
Il avait beau ne pas savoir quoi répondre, la bouche de Marco s'ouvrit d'elle-même. Il ne comprenait pas pourquoi Jean lui demandait pardon.
Pardon de s'occuper de lui, alors que le tribut avait les mains barbouillées de sang ? Pardon de rester à ses côtés, alors que le jeune garçon l'avait trahi quelques instants auparavant ? Pardon de lui avoir sauvé la vie, alors que Marco l'avait constamment mis en danger de mort ?
-Je t'en prie, c'est rien. Il y a pas de mal. » lâcha-t-il par réflexe, encore trop perplexe.
Jean hocha la tête avant de retirer la main de Marco de la rivière. Les gouttes d'eau ruisselèrent le long de la peau, certaines imbibèrent le tissu déjà mouillé par la pluie, d'autres clapotèrent en rejoignant le ruisseau maternel, pendant que Jean inspectait l'état de la paume.
-On va rentrer, mettre de l'onguent et un bandage dessus. » conclut-il.
Il invita Marco à se relever, garda son poignet dans le creux de sa main comme si le brûlé allait commettre une bêtise s'il le laissait sans surveillance, et ils retournèrent à la grotte, dans le silence d'un pas pressé. Guidé par son partenaire, Marco tourna le dos à la rivière, mais la fraîcheur l'accompagnait toujours, autour de son poignet.
Buchwald salua leur retour d'un hennissement soulagé, mais Jean ne laissa pas le temps à Marco de lui tapoter l'encolure pour finir de le rassurer. Au lieu de cela, il l'assit, dos contre une paroi de la caverne, pendant qu'il s'affairait avec le nécessaire de soin.
-Tch, y a rien pour les brûlures dans leur barda ?
-...du lierre. »
Un éclair noisette lui passa au travers un bref instant avant de se reconcentrer sur sa tâche.
-Du lierre ?
-Un cataplasme de lierre, répéta Marco, la bouche pâteuse. Pour les brûlures. »
Un soupir.
-Dis ce genre de choses plus tôt, idiot... »
Sans jamais quitter son champ de vision, Jean partit arracher aux arbres environnants leurs marbrures et revint les réduire en pâte hachée.
Le feu avait disparu mais Marco n'avait plus besoin de sa lumière pour distinguer Jean, et la précaution avec laquelle il appliqua le baume sur sa paume. Ce ne fut que lorsque le jeune homme malaxa sa peau du bout des doigts (pour que le remède fasse bien effet) et que les fibres de Marco ne décelèrent aucune trace du contact, qu'il saisit l'ampleur de sa brûlure et à quel point elle l'avait engourdi. Il retint le soupir de frustration qui menaçait de poindre en gonflant les joues.
Au moins, le dos de sa main sentait l'autre paume de Jean, qui le soutenait. Pour l'heure, il s'en satisferait.
Sans rompre le charme délicat de ses gestes, Jean acheva de nouer le bandage, un bandage qu'il n'avait pas serré et qui s'apparentait plus à une couverture pour tenir la main de Marco au chaud, enveloppée dans un cocon de protection.
-Voilà, maintenant t'y touche plus. » déclara Jean, avant de se redresser et de le lâcher.
Le miaulement obéissant de Marco résonna à peine que Jean l'emmitoufla de la cape, encore un peu humide mais réchauffée par le feu. Désarçonné, le brûlé se laissa bichonner, et ne bougea pas un muscle tandis que Jean enroulait la laine autour de ses épaules.
-Contente-toi de pas attraper froid, ajouta son partenaire à la volée en s'éloignant.
-Merci. »
La gratitude gardait déjà sa poitrine à une température agréable, réconfortante, apaisante, mais il glissa tout de même ses doigts le long du tissu, jusqu'à les enrouler dedans pour rapprocher le moelleux chaleureux de son cou. Les ourlets de la capuche bordaient ses joues et il ferma les paupières pour apprécier la finesse de l'étoffe. Un claquement souple, et voluptueux comme le velours, l'intrigua et il rouvrit les yeux pour voir Jean l'envelopper de la seconde cape, la moins large des deux, la sienne.
Marco s'apprêta à se récrier que ce n'était pas la peine et qu'il n'avait pas froid, mais l'expression décidée de Jean le découragea d'essayer. C'était de ces moments où il aurait beau dire, Jean serait trop borné, et il se heurterait sans arrêt au barrage de sa résolution. Il se renfonça donc contre la paroi, et hocha la tête pour le remercier une nouvelle fois.
La fatigue asséchait les mots dans sa gorge. La force de parler lui filait à travers les doigts. Il bâilla.
Même la pluie s'épuisait. Et bientôt il entendit moins le clapotis des gouttes d'eau, que les sifflements de sa propre respiration qui s'approfondissait.
Peut-être que même sa vigilance était rompue, mais il n'arrivait plus à se soucier des fantômes. L'exténuation érigeait une barrière invisible autour de lui, sans doute trop fine pour protéger son corps mais suffisante pour soulager son esprit.
Un bruit s'éleva au-delà de la barrière : un ronflement, un son qu'il ne saurait confondre avec un autre. Ses paupières se décollèrent avec peine mais la vue de Buchwald à l'entrée de la grotte le ravit. Jean le tenait par la bride et l'incitait à se coucher, à moitié au sec sous le toit minéral, qui était trop étroit pour qu'il s'y glisse entièrement.
En étouffant un grognement épuisé, Marco se hissa sur ses pieds et tituba vers le cheval. Jean se tourna vers lui en l'entendant arriver.
-Y en a un qui se fait du mouron pour toi… rapporta-t-il en désignant Buchwald du pouce.
-Je vois, sourit-il avant de s'accroupir pour caresser l'encolure de sa monture. Merci, mon vieux. »
Un autre ronflement, plus satisfait que le précédent, lui répondit. Il plongea son regard dans les étincelles généreuses et majestueuses de celui de Buchwald, avant de se retourner pour s'appuyer contre son épaule. Un puits de réconfort bouillait dans les muscles du cheval. Au contact de ses poils, la température correspondait à celle d'un bain ou d'une tasse de lait chaud dans le creux des mains. Consolante et familière.
Avant de sombrer pour de bon, bercé par le poitrail de Buchwald qui se gonflait et se dégonflait au rythme de son souffle, Marco scanna une dernière fois la caverne. Ses prunelles trouvèrent la silhouette de Jean, assis plus loin, en train de monter la garde et de veiller sur son sommeil, en digne bâtisseur de cette barrière invisible qui tranquillisait l'esprit de Marco.
''Y en a un qui se fait du mouron pour toi''… il pouvait être si attendrissant…
« Merci… »
Il s'endormit, les oreilles pleines de crépitements de feu.
Votes du Public – Résultats du Sixième Jour :
1. Mikasa Ackerman – District Douze : 19, 43 %
2. Marco Bodt – District Neuf : 16, 6 %
3. Ymir – District Six : 13, 07 %
4. Annie Leonhardt – District Deux : 12, 5 %
5. Sasha Braus – District Dix : 11, 58 %
6. Reiner Braun – District Un : 8, 1 %
7. Jean Kirschtein – District Sept : 6, 29 %
8. Conny Springer – District Huit : 2, 33 %
9. Christa Lenz – District Un : 1, 77 %
10. Bertholt Hoover – District Deux : 1, 19 %
11. Franz Kefka – District Onze : 0, 84 %
12. Hannah Diamant – District Onze : 0, 6 %
13. Eren Jäger – District Douze : 0, 3 %
