L'homme finit toujours par mourir.
OST SNK qui se prêtent bien à l'ambiance = - Len Zo 97N10 Hi Kyosetsu Mahle -
- Emaymniam -
- Atonement -
- Nightmare -
- AOTF-s2 -
- Barricades -
- Attack on Ti tan -
- Eren Zahyo -
- Symphonicsuite 0sk -
- Symphonicsuite Attack on Titan (Wmid) -
- Symphonicsuite Shingekinokyojin -
- The Successor -
… () …
''Que devons-nous sacrifier pour triompher du cauchemar ?
Alors que nos vies, comme nos âmes, sont dépouillées de leur valeur''
Shinzou wo Sasageyo
Quelque fussent les songes de Reiner, ils prirent une soudaine halte à l'instant où le talon d'Annie frappa ses côtes, le tirant du sommeil. En réponse à l'attaque brutale, ses poumons appelèrent l'air à l'aide, et il se redressa dans la pénombre évanouissante de leur chambre. Il s'adossa au mur, le temps de bien reprendre ses esprits, puis constata que ses camarades dormaient encore.
Annie avait roulé vers son côté : elle transgressait la limite de leurs couchettes, à s'étaler de tout son long sur la sienne, en empoignant les brindilles telles les prises qui lui permettraient d'escalader son rêve. Il se passa la main sur le ventre, l'impact le lançait encore. Ymir avait eu raison, les sommes agités d'Annie auraient été trop nocifs à ceux plus fragiles de Christa. Lui, qui n'avait pas besoin de beaucoup de repos, s'en accommodait parfaitement (elle venait même de lui servir de réveil) mais il n'imaginait que trop bien le nombre inquiétant de bleus que Bertholt avait récoltés, à force de dormir près d'elle depuis des années. Tout compte fait, le grand brun ne s'en était peut-être jamais aperçu, ou ne s'en était jamais affolé. Il avait un sacré don pour ne jamais s'inquiéter des bonnes choses.
Et maintenant il dormait sur le dos, à poings fermés lui aussi, les jambes dépliées en éventail contre le mur. Encore un tableau qui amusa Reiner autant qu'il le laissa bouche bée. Chaque matin, il avait affaire à une nouvelle surprise.
Malgré l'inconfort criant de sa position (il devait se réveiller avec des crampes atroces!), Bertholt dormait profondément, avec l'expression apaisée de celui qui végétait bien au chaud dans son cocon habituel comme si ses membres canalisaient l'agitation de son esprit afin de laisser son âme en paix, le temps d'une nuit. Suivant cette logique, plus incongrue était la figure, plus nerveux le jeune homme devait se sentir. Et, ce matin, Reiner avait découvert une sacrée acrobatie.
Les ronflements d'Annie s'étaient d'abord accaparés toute son écoute, mais il parvenait désormais à relever la respiration légèrement sifflante et régulière de Bertholt. Tout portait à croire qu'il pourrait tenir jusqu'à midi dans cette position. La curiosité se répandit dans les fibres de Reiner, telle une traînée de poudre, et il se dégagea de sa couche de fortune en veillant à ne pas réveiller Annie.
Il la frôla de près alors qu'il se faufilait pour s'extirper du tas de brindilles et se raidit, craignant d'avoir manqué de discrétion. Elle se contenta d'effectuer une nouvelle roulade, dans un grognement hibernal. De son côté, Bertholt roupillait toujours encore ce mystérieux sixième sens du District Deux qui ne les réveillait qu'en cas de véritable danger !
En moins de deux pas, Reiner se tenait lui aussi contre le mur, et l'amusement remplaça la curiosité… un mélange d'amusement et d'attendrissement, qui avaient pris source dans le brasier de la curiosité, pour être plus juste. Un cocktail qu'il n'avait pas senti circuler dans ses veines depuis longtemps, qu'il n'avait pas senti aussi fort et impétueux.
Peut-être était-ce parce qu'il se trouvait plus léger depuis la veille, parce qu'il avait enfin laissé ses barrages érodés s'affaisser, parce qu'il entendait comme un souffle lui chuchoter qu'il n'avait pas besoin de mériter de sourire, mais il céda à la tentation puérile de mesurer l'équilibre de l'acrobate endormi. Après une déglutition nerveuse, et quelque peu honteuse, il tira un pan du pantalon avec deux doigts hésitants, mais fébriles. La jambe de Bertholt glissa le long du mur, pencha dans la direction vers laquelle il tirait.
Reiner se retenait encore de rire quand l'équilibre se rompit. Il s'empressa de reculer pour esquiver l'avalanche, et retomba sur les fesses, appuyé sur ses paumes, devant le grand brun plié comme une équerre. Leurs deux cris de surprise s'emmêlèrent dans la pièce, et se démêlèrent bien plus vite que les membres de Bertholt : il essayait de se redresser, tout en récupérant son souffle et en cherchant à comprendre où il se trouvait et comment il avait bien pu dormir, avant de pouvoir se dépêtrer de la pelote qu'il était devenu l'espace d'une nuit.
La lueur de confusion sur son visage, mélangée au choc du réveil brutal et aux crampes que lui infligeaient ses muscles, instilla un concentré de remords en Reiner. Il scanna les moindres recoins de la cabanette, espérant y repérer une cachette secrète auquel il n'avait jamais payé attention jusque-là, mais rien. Juste Annie qui avait rabattu sa capuche sur ses oreilles pour continuer à dormir encore un peu.
Il se résolut à tourner la tête vers Bertholt, qui achevait de se tordre à nouveau à l'endroit, et lui tendit la main pour l'aider à se redresser, en piètre dédommagement.
-Bonjour, Reiner… le salua-t-il entre deux bâillements, en se frottant les yeux. Merci… »
Il lui rendit son salut, sans plus réfléchir à ce qu'il disait, plus focalisé sur comment il pourrait diluer le sirop brûlant qui chauffait ses joues. Il fixait le mur comme si la solution pourrait y être accroché, mais la vulgaire charpente ne s'avérait pas d'humeur très collaboratrice et gardait le secret pour elle.
-Ça va ? s'enquit le brun à côté de lui. T'es rouge…
-Quoi ? Non, non, tout va bien, nia-t-il en se raclant la gorge. Juste un coup de chaud. »
Bertholt se contenta d'acquiescer, l'air rassuré, avant de s'étirer. Quant à Reiner, il était trop occupé à remercier le ciel que le brun n'ait rien redit sur son excuse bidon : après les trombes d'eau qui s'étaient abattues durant la nuit, la matinée du septième jour débutait sous d'agréables auspices de fraîcheur et il lui parlait d'un coup de chaud !
Trop nerveux pour rester là plus longtemps, il se leva en direction de la porte feuillue. Il jeta un coup d'oeil à son coéquipier à demi-éveillé avant de sortir : Bertholt regardait Annie, un sourire chaleureux aux lèvres, et suffisamment éclatant pour retranscrire toute la satisfaction et le contentement qu'il éprouvait à la voir dormir comme un bébé. Pourtant, il semblait à Reiner qu'une fugace ombre de souci obscurcissait ses commissures. Une trace d'humidité apportée par la pluie, ou une fissure qui avait échappé à sa vigilance et qui empirait ?
-Euh… »
Le brun vira son regard vers Reiner, qui laissait encore sa pathétique syllabe s'étirer le long de sa voix rouillée. Il n'avait aucune idée de ce qu'il comptait dire. Tout ce qu'il remarquait, c'était le pitoyable son qu'il émettait et qui ne semblait pas prendre fin. Bertholt pencha la tête sur le côté, confus, et Reiner se reprocha sa propre maladresse en silence (du moins, il espérait l'avoir fait en silence, bien qu'il ne fût pas sûr de cerner tout ce qu'il faisait).
-Je vais aller faire une ronde. Tu-…
-Il doit y avoir des Titans dans les parages !
-Oui, très juste. Je pensais-…
-Je viens avec toi, annonça-t-il en se relevant à son tour.
-Ah, parfait. Enfin, très bien ! Non, je veux dire… merci, bafouilla-t-il alors que ses joues s'empourpraient de plus belle.
-Reiner, t'es sûr que ça va ? »
Il hocha la tête dans un mouvement ferme. À sa suite, Bertholt franchit le rideau et émergea de leur cabane. Au lieu de sonder l'atmosphère humide de ce nouveau jour sous le soleil impitoyable de l'été, ses prunelles vertes inspectèrent Reiner comme s'il allait glisser sur le bois mouillé des branches et chuter du haut de plusieurs mètres impardonnables. En chemin vers le cabanon où ils avaient rangé leurs équipements, ils passèrent devant la chambre de Christa et Ymir dont aucun bruit ne sortait : les deux jeunes femmes se reposaient encore, engourdies par le peu de fraîcheur retrouvée, et bien conscientes qu'elle se dissiperait bientôt. À la façon dont il le scrutait, Bertholt semblait désormais parfaitement réveillé, employant toute son énergie à le scanner. Reiner n'attendit pas une seconde de plus avant de le rassurer :
-Je vais bien, il faut juste que je me dégourdisse un peu. Ça ira mieux après une bonne patrouille ! »
Ils se baissèrent pour entrer dans le sombre entrepôt et Bertholt laissa entendre un faible son d'approbation, qui signa la fin de leur discussion tout en soulignant le cruel manque de foi qu'il avait en les paroles de Reiner. Il ne le dévisageait plus mais le blond n'avait pas besoin de croiser son regard pour savoir qu'il y subsistait toujours ce reflet d'inquiétude, qu'il croyait presque voir miroiter sur l'acier des équipements. Ce même reflet qu'il détestait voir assombrir les prunelles de son ami. Ils n'avaient pas fini de se ceinturer du harnais quand le blond lança à la volée :
-J'ai parlé à Christa au fait. »
Bertholt s'immobilisa pendant une seconde et Reiner resta trop soigneusement concentré sur sa tâche pour savoir s'il venait de lui jeter un coup d'oeil ou non.
Pas assez concentré pour faire autre chose qu'imaginer l'expression de Bertholt.
-Pour être honnête avec toi, je m'en doutais. Je vous ai trouvé plus souriants hier…! »
Il parlait à voix basse, avec un brin d'entrain et un grain confiant qui ne demandait plus que de l'approbation pour germer. Reiner se risqua à rencontrer son regard vert, et à y apporter toute l'attention dont il avait besoin :
-On s'en est sortis grâce à toi, avoua-t-il. Merci. »
Un timide sourire, puis une sincère lueur se mit à reluire au plus profond de ses yeux verts. Ravi, Reiner s'aventura en dehors de l'entrepôt, prêt à partir, le son rassurant des pas de Bertholt derrière lui. Puis, celui de sa voix :
-Non, c'est moi qui devrais te remercier ! Je n'ai fait que te rendre la pareille pour Annie la dernière fois…
-Ça n'empêche que tu y es pour beaucoup, insista-t-il, alors merci. Encore. »
Il pivota la tête vers le bruit du matériel qui s'entrechoquait pendant que Bertholt terminait les derniers ajustements, et eut tout le loisir de le voir baisser les yeux, écarlate, avant de balbutier un de rien qui s'évanouit dans les bruits environnants de la forêt qui s'éveillait. Mais Reiner avait eu le temps de l'entendre, et c'était tout ce qui comptait. Il lui adressa un clin d'oeil pour clore cette discussion en bonne et due forme, or il reconnut aussitôt la maudite teinte soucieuse qui venait de reparaître dans les iris de son coéquipier !
Mais son corps agit plus vite qu'il ne réfléchissait et il donna à Bertholt le signal de départ par réflexe. Trop tard pour faire marche arrière : le décollage passerait avant. Ils s'échangèrent un hochement de tête entendu avant de sauter dans le vide, câbles lancés, grappins fichés. Le gouffre de la gravité engloutit Reiner dans une descente aussi grisante qu'impressionnante, qui ne lui laissait pas l'occasion de toucher un mot à Bertholt sur ce qui l'inquiétait…
Le vert encore humide de la végétation cascadait autour de lui, le souffle du vent l'éclaboussait de vifs et frais embruns, la mélodie de la chute libre tourbillonnait et se nichait dans ses oreilles. Il lutta contre la pression de l'air pour continuer à surveiller le sol qui se rapprochait à toute vitesse. Pas de Titans en vue.
Pas le temps de laisser le soulagement s'installer, il lui fallait d'abord une pression de l'annulaire sur la bonne gâchette afin que le gaz amortisse le point de chute. Le sifflement caractéristique accueillit son arrivée sur la terre ferme et il se réceptionna, en trottinant sur deux mètres pour couper court à son élan de vitesse. À peine une seconde après, la même suite de sons retentit pour révéler l'atterrissage de Bertholt, qui eut plus de mal à conserver son équilibre et manqua de trébucher. Il reprit vite contenance et se redressa, commença déjà à le suivre à pied.
-Ça me fait de plus en plus bizarre de me retrouver sur la terre ferme, s'expliqua-t-il dans un gloussement gêné. Je m'habitue trop aux branches des arbres géants.
-Y a un truc qui te travaille ? »
Sa question soudaine mit un terme au rire du jeune homme. Tant pis, au moins Reiner avait pu aborder le sujet, sans se creuser la cervelle sur comment il allait pouvoir tourner autour dudit sujet avant de trouver au moins deux mots à dire sur le fond de sa pensée.
-C'est à cause de ce qui s'est passé hier… à propos de Ruth, avoua le brun. Ça faisait longtemps qu'il y avait eu des morts…
-Ce qui t'inquiète, c'est de ne pas savoir exactement ce qui s'est passé ? demanda-t-il sans lui jeter de regards en coin, qui le mettraient plus mal à l'aise qu'autre chose.
-Oui, je crois bien… On sait pas comment… Annie m'a dit qu'elle avait l'air mal en point hier, mais elle a dû se faire tuer. Et comme ce n'était pas Annie ou Ymir, ça peut être Jean puisqu'il était avec elle… mais ils… enfin, je sais pas, ils étaient quand même-…
-Alliés ?
-Oui, lâcha-t-il dans un souffle. Enfin… on les a vus ensemble alors on peut fortement le présumer… et tout ça pour qu'elle finisse par être assassinée… »
Sa voix mourut, laissant la fin de sa phrase en suspension. Tout en scannant les environs comme l'exigeait une patrouille rondement menée, Reiner veilla à conserver la même allure qu'à leur départ, pour éviter de perturber Bertholt, mais il n'avait pas réussi à empêcher ses épaules de se raidir. Il savait ce que Bertholt voulait dire derrière les mots qu'il n'avait pas réussi à prononcer : si Ruth avait bel et bien été éliminée par Jean (il ne soupçonnait pas Marco capable de la tuer), alors sa mort remettait en question la finalité de toute alliance… celle de la jeune femme…
Et la leur.
Voilà ce qui effrayait Bertholt et qui, de facto, l'effraya lui aussi.
Le silence s'étira de lui-même et rendit Bertholt trop inconfortable pour qu'il se taise plus longtemps, alors il recommença à balbutier en tentant de s'expliquer :
-Excuse-moi, ça m'angoisse de ne plus rien savoir… Au campus, il y avait Pixis et toutes les archives de la bibliothèque pour répondre à mes questions, mais là… je ne sais pas comment pensent les autres, ni ce qu'ils sont en train de faire. Je ne sais pas ce que le Capitole pense de notre alliance, si on fait les choses à leur goût ou non. Je ne sais pas ce qu'ils prévoient de faire…
» Je ne sais pas où sont les Titans, ni combien ils sont, ni la proportion de Déviants dans leurs rangs. Mais je sais que tu es aussi perdu que moi dans tout ça je me remue les méninges pour rien en fait, désolé.
-T'excuse pas. » déclara-t-il en se retournant vers lui.
Il le vit sursauter. Bertholt s'était habitué à ce que leurs regards ne se croisent plus. La rupture soudaine de cet accord placide troubla son expression et la colora de nuances rouges sur les joues. C'était un de ces moments, où le brun se recroquevillait tellement sur lui-même que Reiner aurait mis sa main à couper qu'il était finalement le plus grand d'eux deux. C'était un de ces moments qu'il ne voulait plus voir.
Il posa sa main sur son épaule et la lui serra. Peut-être un peu trop fort, certes, mais Bertholt avait de quoi encaisser pareil excès, et si cela pouvait l'aider à refaire le plein de vigueur en empruntant un peu de la sienne, alors il n'y voyait pas d'inconvénients.
-Tu peux m'en parler quand quelque chose ne va pas comme ça, t'as pas à dire que t'es désolé, lui assura-t-il. Tu le sais bien, pas vrai ? »
La tête brune opina, un mouvement timide et frêle, alors il insista :
« Tu te rappelles ce que j'ai dit là-dessus. »
Bertholt releva le menton, l'air dubitatif.
« Je sais que tu t'en rappelles. »
Un cillement de réflexion plus tard, il lui répondit dans un sourire :
-Ça sert à ça, les alliances. »
Ne plus le voir inquiet de la sorte. Ne plus le voir persuadé que, quoi qu'il fasse, il n'avait pas le droit : c'était une de ses nouvelles missions aux Hunger Games.
…
De l'autre côté d'un épais rideau, Marco discernait des limbes de lumière, le pépiement des oiseaux, une empreinte de chaleur enroulée sur ses épaules. Ses muscles dormaient toujours et il n'arrivait pas à trancher si son esprit aussi. Il ne pouvait que détailler le rideau dressé devant lui, ainsi que sa texture souple et mat, celle de ses propres paupières.
Si seulement il se souvenait de ce dont il avait rêvé, alors il détiendrait un précieux indice pour connaître l'état exact dans lequel il se trouvait ! Malheureusement, non. Un mystère des plus complets l'entourait.
Attentif aux moindres traces autour de lui, il chercha à capter, à recueillir et reconnaître les images, dans l'espoir d'en avoir le cœur net. Les devinait-il peu à peu, ou bien les fantasmes oniriques commençaient-ils à s'évaporer ?
Une vague de sensations éparses vint à sa rencontre et il s'imagina tendre la main pour en retenir chaque information, bien qu'il fût impossible de conserver l'écume. Mais s'il rêvait encore, alors il pourrait peut-être. Il releva de la chaleur, celle de Buchwald, du feu, des deux couches de laine qu'il avait sur lui, des brûlures aussi de l'humidité, des trombes d'eau, le dépôt de la pluie qui s'accumulait sur ses os pour les geler jusqu'à la moelle, mais les restes de chaleur dissipèrent aussitôt la déplaisante sensation de l'obscurité et une source de lumière éblouissante qui le gardait à l'abri, à l'abri de la nuit, de la pluie, du froid, de lui-même, et du sifflement précis qui précédait toujours l'écho délicat et satisfaisant du carreau qui percutait sa cible.
Puis, il entendit « Marco, MAINTENANT ! », « Pas lui. » et le vacarme de la pluie. Il vit les corps des Titans à leur trousse onduler dans des mouvements déconcertants, Ruth dévorée par le désespoir, et Jean. La vague déferlait tellement qu'elle menaçait de le faire perdre pied, pourtant ce fut la soudaine pointe de douleur aiguë dans sa main qui déchira le rideau de ses paupières.
Haletant, suffocant, et baigné de sueurs froides, Marco se réveilla comme s'il avait manqué de se noyer.
La pénombre de la caverne évita à ses yeux de percuter un choc aveuglant, et il se redressa pour se tenir le plus droit possible et reprendre son souffle. Les hennissements nerveux de Buchwald retentirent juste derrière lui. Il aurait aimé lui caresser l'encolure pour le rassurer, et le remercier de l'avoir aidé à s'endormir, mais ses mains étaient trop occupées à soutenir sa cage thoracique. Plaquées contre son cœur de la sorte, elles s'assuraient qu'il batte toujours.
Le rythme était erratique, mais pour le moins présent. Il se stabilisait à chaque profonde inspiration. Rassuré, Marco passa une main sur son front pour y dégager un maximum de moiteur. Il devait avoir les cheveux dans un sale état.
Un défoulement de sabots claqua. Il se retourna pour voir que Buchwald se dégourdissait les jambes devant la grotte en traçant plusieurs cercles d'un galop vif, enchanté d'enfin retrouver toute la liberté de ses mouvements. Et malgré cela, il n'avait pas quitté le chevet de Marco une seule seconde…
L'élan d'affection du jeune homme pour sa monture se fracassa net quand il remarqua l'absence de Jean. Sa tête vira dans tous les sens. Il manquait de forces, et sa vision tangua alors qu'il se mit sur pied un peu trop vite pour inspecter les alentours. Mais on faisait vite le tour de la caverne et de ses environs : Jean avait disparu.
À en juger par la luminosité, l'aube s'était levée depuis plusieurs heures, ainsi cela faisait un certain temps que Marco dormait. Son coéquipier était peut-être parti en éclairage dès le lever du jour… Il restait les haches de Ruth, le harnais bon pour la casse de Jean et toutes leurs réserves de nourriture, le jeune homme avait sans doute prévu de rentrer… Il manquait un équipement tridimensionnel et l'arbalète à leur arsenal… et Marco savait que Jean n'avait pas besoin de grand-chose pour survivre… en tout cas, surtout pas d'un traître de boulet…
Jean avait dû partir sans lui cette pensée fut moins prompte à se formuler, que sa respiration à s'emballer.
Comme s'ils n'avaient pas bénéficié du même repos que son corps, ses genoux flanchèrent et Marco se laissa tomber au sol, avec le clapotement des résidus de boue pour seul pathétique écho. Buchwald continuait de se défouler dans un rythme infernal derrière lui, mais la poitrine de Marco tambourinait dans une cadence trop chaotique pour qu'il y prête plus attention. Seuls les halètements de sa respiration parvenaient à se faire entendre au-dessus de la cacophonie qui secouait ses os ils prenaient leur source dans le tumulte et s'échappaient par bourrasques impitoyables, raclant sa trachée à toute vitesse pour l'étouffer.
La volonté le délaissa bien vite et il dut s'appuyer d'une main contre la terre, sinon quoi il choierait sur le côté. De l'autre, il soutenait son crâne. Il devait reprendre le contrôle de son souffle. De larges inspirations, de profondes expirations, pendant cinq secondes, quatre s'il ne pouvait pas…
Il ne faisait pas un très bon travail car les larmes commençaient déjà à poindre dans ses yeux, réflexe désespéré.
Pourquoi Jean n'avait-il pas pris Buchwald avec lui ? Il lui aurait fait gagné un temps considérable… Marco ne s'encombra pas plus longtemps de pareilles réflexions qui ne l'avanceraient à rien. Jean était parti et c'était le principal. S'il y avait bien une chose que les derniers jours avaient prouvé, c'était que Marco avait eu tort – pire, lui avait menti – et que Jean avait de meilleures chances seul, plutôt qu'en équipe.
Le soulagement de le savoir loin, indépendant et plein de ressources, effleura sa poitrine, puis se dissipa, emportée par le ressac. Pourtant, ce qui prit la relève fut d'une toute autre nature : sa brûlure s'intensifia.
Il se risqua donc à dénouer le bandage pour observer de plus près la flaque désormais rosie, qui recouvrait presque toute la surface de sa paume, débordait même sur les articulations de deux doigts, et la palpa de l'autre main. Bien qu'il n'employât que le bout des doigts, le contact raviva la chaleur. Ses propres doigts ainsi transformés en allumettes, il s'obstina malgré tout à les promener sur la surface inflammable. Très vite, les tiges de bois s'embrasèrent et l'irritation se mit à ronger ses deux mains.
À genoux, il caressa, se réjouissant des étincelles qu'il ranimait, ignorant la douleur et les sons environnants, trop focalisé sur son souffle haché et les misérables gémissements qui lui échappaient. Trop occupé à frotter pour se réchauffer, et ne jamais oublier la brûlure.
-Merde, Marco ! T'es déjà réveillé ?! »
L'éclat de voix perça la bulle de verre de Marco, qui se fracassa en mille bruits de pas. Il en oublia le poids de sa tête et la redressa si vite que ses cervicales protestèrent sous l'effort.
Jean fondait déjà sur lui et tomba à genoux, une main sur son épaule et l'autre déjà autour de son poignet, les gourdes abandonnées au sol.
-Qu'est-ce que tu fais ?! souffla-t-il, les yeux rivés sur la blessure.
-C'est rien, un réflexe, balbutia Marco. Ça me démangeait...
-Je peux pas te laisser tout seul une seconde ! fulmina Jean en se redressant, se frottant les cheveux assez fort pour les arracher. Il a fallu que tu te réveilles au moment où je partais, tu parles d'un timing !
-C'est l'esprit d'équipe, il fallait que je monte la garde... »
Les mots s'étaient échappés de sa bouche qui souriait toute seule, emportés par le flot de soulagement qui traversait son corps. Jean était resté. L'irritation de sa brûlure s'était apaisée, engourdie par les traces de chaleur laissées par Jean. Il avait bien emmené le harnais... mais pas l'arbalète. Marco se retrouva sous l'éclat intransigeant des prunelles de Jean.
-Dis donc, le boute-en-train, tu ferais mieux de te préoccuper de ta blessure plutôt que d'amuser la galerie !
-Oui, d'accord.
-J't'avais dit de pas y toucher... » marmonna Jean avant de pousser un lourd soupir.
Honteux, Marco baissa les yeux vers sa plaie : la surface décolorée était hachurée de fines lignes blanches tracées par ses ongles, et pour l'heure il n'en mesurait que les premiers tiraillements. Il n'avait ni la force ni l'envie de demander pardon, il avait suffisamment inquiété Jean comme ça. En revanche, il pouvait essayer de se racheter, de le rassurer par ses propres moyens.
Il se leva, les genoux revigorés par sa détermination, et se dirigea d'un bon pas vers l'intérieur de la caverne, droit vers la trousse de soin, Jean sur ses talons. Au moment où il se penchait sur la trousse pour essayer de l'ouvrir d'une main, Jean souffla à nouveau, exaspéré :
-Nan mais laisse, j'vais t'aider. »
La trousse de soin s'échappa de ses mains pour tomber dans celles de Jean, et Marco céda de bonne grâce. Le gloussement qui s'évada de sa cage thoracique ressemblait à un passager clandestin, un survivant. Il se laissa faire et se rassit confortablement, tendant sa main à Jean, qui souriait. Un petit rictus soulagé.
Onguent en main, Jean saisit le poignet de Marco : son index et son pouce longèrent la peau pour border Marco, l'enraciner sur place. Il était enveloppé de gel : la crème froide et la main fraîche de Jean. Il ne savait lequel des deux apaisait le plus sa brûlure. Les picotements de froid frémirent dans ses épaules.
-On s'occupe de ça, commença Jean, et après il faut qu'on fasse du repérage, pour savoir où sont les Titans et où est-ce qu'on peut aller si on veut les éviter. L'idée, c'est d'avoir une base ce soir. »
Le temps d'un battement de cil, Jean redressa les yeux vers lui avant de les rabaisser sur sa blessure. Il ne vit pas Marco hocher la tête.
-Ça va aller, la tridimensionnalité, avec ça ?
-Je vais m'en sortir. » affirma Marco.
Jean hocha machinalement la tête et acheva d'emmailloter la main de Marco avec délicatesse et fermeté. Marco craignait le moment où il le relâcherait, qui se rapprochait toujours plus. Il ne s'attendit pas à ce que Jean lui saisisse l'autre main et se redresse, l'entraînant avec lui.
-Allez viens, on s'arrache. »
Marco acquiesça et regretta la perte de la température de Jean. Il se jeta à corps perdu dans un engrenage bien huilé : enfiler les harnais, ajuster les courroies, installer l'équipement, ranger les manettes. Du coin de l'œil, il vit Jean quitter la caverne pour rejoindre Buchwald et le harnacher. Le cheval se laissa docilement faire alors que Jean resserrait la selle et la bride, et Marco le vit même lui tapoter l'encolure et lui ébouriffer le toupet avant de le prendre par les rênes et de l'amener à lui.
-Merci. »
Il saisit les rênes à l'endroit où Jean les tenait et sentit ses doigts s'éclipser. Une seconde plus tard, le museau de leur compagnon venait brutalement, et affectueusement, à la rencontre de son épaule dans un ronflement satisfait. Marco s'accorda le temps de le câliner avant de sauter en selle. Nouvel engrenage familier. Malgré la brûlure, les rouages s'imbriquaient comme convenu. Malgré tout ce qui s'était passé, il savait encore monter à cheval, il restait un tribut et l'allié de Jean. Ce dernier se crocheta à l'arbre le plus proche et décolla dans un sifflement strident.
Il ne fallut pas plus d'un battement de cœur à Marco pour signaler le départ à Buchwald d'un claquement de langue. Il s'engagea dans le sillage de Jean, au rythme d'un galop hardi.
La cape du jeune homme avait beau se fondre dans le vert luxuriant de la forêt, Marco n'avait aucun mal à suivre son partenaire des yeux, le regard accroché à sa silhouette agile et leste en constant mouvement. Il avait l'impression de voir, à l'instant où il ramenait tout son corps à lui pour décocher un nouveau grappin, où il se recroquevillait pour recentrer son poids, un bourgeon qui ne demandait plus qu'à éclore.
Puis, immanquablement, poussé par la générosité du vent, il se déployait, ouvrait ses bras pour faire une accolade fougueuse à l'air, et reprenait sa progression naturelle à travers le ciel comme s'il s'était toujours agi de son foyer natal.
Il apparut alors à Marco qu'il n'y avait que pour cette raison, que pour ce spectacle, que leur blason était pourvu d'ailes.
Jean avait l'air comblé, et Marco n'avait pas besoin de voir son visage pour le savoir : ses gestes étaient amples, sans crainte de buter contre les murs de leur prison ni de se heurter aux souvenirs de la veille. Il oubliait. Il retrouvait une infime parcelle de liberté, qu'il réclamait à l'air, la gravité, la terre, et faisait sienne.
C'était pour ça que Marco avait pressé la détente.
…
D'ordinaire, Jean savait se jouer de la gifle du vent. D'ordinaire, il bravait la pression froide qui raflait ses joues presque avec nonchalance. Un galet qui scindait les flots.
Mais la veille, l'ordinaire s'était carapaté la queue entre les jambes, au moment où il avait abandonné Ruth, et il n'était certainement pas revenu après toutes les conséquences de cette décision.
Maintenant, c'était le vent qui se jouait de lui, qui malmenait ses cervicales et le forçait à tourner la tête et baisser les yeux vers Marco. Son partenaire progressait dans son sillage à cheval, focalisé sur son avancée, imperturbable en apparence. Son expression était concentrée, vide des éclairs de douleur et des ombres de chagrin que Jean guettait. N'y décelant rien, son angoisse ne faisait que croître.
Croiser des Titans le terrifiait. Ils n'étaient pas de taille. Croire en Marco frisait l'imprudence. Il n'était pas en état.
Deux minutes. Il l'avait laissé seul deux minutes, et il avait eu l'impression d'être parti depuis trop longtemps. S'il le laissait dix secondes hors de sa vue, Marco pouvait s'effondrer comme un château de carte, balayé par la gifle du vent. Il serra plus fort ses manettes.
Faites qu'il n'y ait pas de Titans. Ils exploraient l'Ouest depuis trente minutes, sans aucun signe des grands dégingandés, ce qui le rassurait pour le moment. S'ils en croisaient, ça voudrait dire que l'Ouest était bloqué. Et il savait déjà que l'Est l'était aussi, si rien n'avait changé depuis sa patrouille avec Ruth. S'ils en croisaient, ils devraient faire demi-tour et tout ranger, et ils devraient partir à l'aveugle vers le Sud. S'ils en croisaient, ça voudrait dire qu'il manquait cruellement d'informations, confronté à son ignorance.
Les arbres se passaient le relais dans son champ de vision, une ronde endiablée dont il s'efforçait de ne pas perdre le rythme. Câble dessus, branche dessous, il valsait d'arbre en arbre à toute vitesse, le souffle court et les yeux perçants.
L'inévitable survint, parce qu'il y en avait toujours un pour gâcher la fête et marcher sur les pieds. Jean soupira : c'était l'heure de changer de partenaire. Et le ciel savait à quel point il avait redouté ce moment.
-Jean, droit devant !
-Ouais, je sais. Je m'en charge, m'attends pas ! »
Parce que ses yeux étaient aimantés au visage du jeune homme, il ne manqua pas son assentiment résolu. Partiellement tranquillisé, il se précipita vers le Titan qui venait à leur rencontre. Il n'était plus temps de se morfondre en conjectures, mais de tailler dans le lard.
Il se retint d'accélérer, pour se donner le temps de mesurer son adversaire. Douze mètres, lent et balourd. Il n'aurait aucun mal à s'en débarrasser. Il se crocheta directement sur l'épaule et vira en arc-de-cercle pour faire le tour et atteindre la nuque. Le temps qu'il lève le bras, Jean serait déjà parti.
Son souffle se coinça dans sa gorge : une demie-portion s'était planquée lâchement juste derrière le premier ! Elle était déjà plus rapide que l'autre, et si elle tendait les bras vers Jean avant qu'il n'ait fini de trancher la première nuque, ce serait trop tard pour s'échapper. Il allait devoir faire très vite.
-Mais putain !
-Laisse ! Je m'en occupe ! » s'écria Marco.
Jean vit le tribut lui passer sous le nez et foncer, plus rapide qu'il ne l'avait anticipé. Rassuré, il acheva sa manœuvre et fondit sur le Titan, l'élimina et s'écarta alors que la masse de chair retombait contre le sol et faisait trembler l'arbre auquel il se raccrocha.
Il vira le regard vers Marco, qui se dégageait du cadavre fumant du petit Titan. Avant que Jean ne puisse s'étonner de son efficacité, son coéquipier atterrissait déjà en selle sur Buchwald qui avait slalomé entre les ombres des gigantesques dépouilles. Une seconde plus tard, Marco se retournait pour lui adresser un vif hochement de tête, l'expression peinte de volonté.
L'énergie contagieuse de son partenaire électrisa Jean à reprendre les devants. Peut-être que ce n'était pas une folie que de croire en Marco. Peut-être était-il en état après tout.
Un courant chaud et réconfortant, qu'un élan de confiance avait libéré dans ses veines, se diffusait sur sa peau, imprégnait ses membres, asséchait son angoisse. Guidé par ce courant bienfaiteur, il ne chercha plus à prêter attention à l'étau froid qui avait grippé sa nuque et attiré son attention en arrière. À la place, il dirigea toute sa vigilance droit devant, survolté par le tonnerre du galop qui retentissait derrière lui...
Le miracle éclair se dissipa à l'apparition impromptue d'un nouveau tas de graisse dans son champ de vision. Et d'un deuxième à quelques mètres sur la droi-... et d'un troisième encore. Le grondement de leurs pas sur la terre tonnait si fort qu'il n'entendait plus les sifflements du gaz : il ne pouvait pas y en avoir que trois.
Pour confirmer son angoisse, il aperçut deux Titans de plus au loin, un peu à la traîne derrière les autres, mais qui ne tarderaient pas à rattraper leur retard et se joindre à la mêlée. Et il n'avait pas encore tranché la nuque du premier repéré... Il étouffa la braise de terreur qui couvait toujours, sensible au moindre lever de vent, s'imaginant l'écraser du pied comme un vulgaire insecte il serra ses manettes de plus belle, à se les greffer aux paumes, inspira une brise d'air frais, de sang-froid et de cran, puis fondit sur sa première proie.
Il faisait sept mètres de muscles à la répartition douteuse – des mollets et des avant-bras gonflés, pour des cuisses et des biceps plus fins que des baguettes – qui culminait sur une calvitie de renommée. À peine Jean avait-il fini de le vilipender mentalement sur son physique, que le géant leva la main pour le cueillir ! Le geste avait beau être d'une lenteur risible, la surprise s'empara d'abord du jeune homme et il se servit du gaz pour se propulser au-dessus des doigts titanesques qui se refermèrent sur du vide.
-Espèce d'enflure... » grinça-t-il, soudain de très mauvais poil.
Dans la même lenteur affligeante, le Titan commença à lever le second bras pour retenter sa chance. Cette fois, Jean ne lui en laisserait pas l'occasion. Il lança son grappin droit devant, le ficha dans l'épaule du malappris et se laissa glisser sur le dos, le long du bras du Titan, en rétractant son câble et en serrant les dents.
La joue grossissait dans son champ de vision, l'œil curieux de l'abomination se posait sur le microbe qui dévalait à toute vitesse sur son point faible, et Jean ne s'en sentait que plus menaçant. Enfin arrivé à l'épaule et son ardeur retrouvée, il sauta pour reprendre de l'élan, décocha son grappin dans le cou et vira sec pour déchirer la nuque.
L'exclamation triomphante de Jean mourut dans sa gorge lorsqu'il scanna ses environs, et constata qu'il avait désormais huit piliers de chair en visuel ! Affolé, il chercha vite à retrouver la trace de Marco dans ce chaos, et repéra aussitôt la traînée de gaz laissée par son partenaire qui disparaissait derrière le dos d'un Titan : il s'occupait du plus proche, le onze mètres que Jean avait vu en deuxième. Marco émergea face à la nuque de sa victime et la pourfendit de ses lames !
L'amateur en voltige manqua perdre l'équilibre après son exploit, mais se réajusta en jetant un coup d'œil fugace à Jean, empli d'adrénaline et d'une pincée de fierté qui lui allait bien. Ils n'eurent pas le temps de s'adresser un signe de tête que le cadavre du Titan entama sa dégringolade, Marco s'empressa alors de déguerpir.
-J'vois pas Buchwald ! s'alarma-t-il en alignant sa trajectoire à celle de Jean.
-Il est là-bas ! »
Jean pointa du menton vers la gauche où Buchwald se ruait au triple galop, le plus loin possible du concentré de Titans qui les envahissait petit à petit, sans prendre fin.
-Il va trop loin ! On va le perdre !
-Okay, laisse-moi faire ! »
Coup de gaz et Jean fonça se poser sur une branche plus haut. À peine réceptionné, il relâcha sa prise sur les manettes pour libérer deux doigts. De son côté, Marco s'affaira à éliminer un neuf mètres dans la lune qui n'avait opposé aucune résistance. Jean amena ses mains à sa bouche et siffla à en percer la cime des arbres.
Pendant un instant, il crut que même les Titans s'étaient immobilisés à son appel. Que la forêt entière s'était tue. Puis le hennissement retentit.
Sans plus attendre, Jean bondit de son perchoir pour s'engouffrer de plus belle dans l'enfer qui leur était tombé dessus. Les yeux rivés sur la provenance du hennissement, il scruta l'arrivée de Buchwald, qui lui avait obéi et fait demi-tour, l'air toujours aussi apeuré. Il vit Marco le dépasser en quatrième vitesse pour reprendre les rênes et le guider.
-Merci ! Je m'occupe de lui ! » lança-t-il à Jean sans s'arrêter.
Jean acquiesça et balaya la zone du regard, priant pour qu'il n'y ait enfin plus de nouveau venu. Il y en avait. Un en particulier le frappa, par sa démarche glauque. Un cinq mètres qui avançait accroupi, cuisses à l'extérieur et bras à l'intérieur comme un batracien gauche, l'air paré à sauter. Un des plus grotesques Déviants qu'il eût jamais vus, et dont la dangerosité exsudait de tous les traits. Il savait qu'il devait le mettre hors d'état de nuire en priorité... mais il dut se forcer à tirer du gaz pour se propulser dans sa direction.
La grenouille cauchemardesque aperçut Marco, et aussitôt bringuebala vers lui, une machine mal huilée qui se dandinait d'une patte sur l'autre. Jean avait plus peur de le voir s'écrouler sur son coéquipier, que de le voir l'attaquer. Mais cette horreur l'avait dans le collimateur et à ce simple constat, ses tripes se nouèrent.
-Faudra me passer sur le corps avant... » le menaça-t-il, bien que le Titan ne pût le comprendre.
Il avait besoin de le surplomber pour l'achever en bonne et due forme, il se tracta donc vers les hauteurs, prit le temps de cibler son point faible en anticipant le mouvement de balancier, et piqua vif vers sa nuque. Le gaz poussa un hurlement strident à l'accélération de Jean, ce qui alerta le Titan. Avec horreur, le jeune homme le vit pivoter la tête sur le côté. Il n'eut pas le temps de changer sa trajectoire et la nuque lui échappa, il sectionna une portion de l'épaule à la place.
-Bordel ! »
Il redressa le plus vite possible en ravalant sa frustration, mais pas son juron. Il lui fallut trois secondes pour reprendre suffisamment d'altitude et réitérer l'exécution. Le Déviant s'était immobilisé, lui offrant tout un boulevard pour l'évincer dans les règles de l'art. Jean jubila en fondant sur lui, décidé à en découdre une bonne fois pour toutes, mais il aurait dû agir plus tôt car le Titan tourna la tête aussi vivement qu'il lui était possible, la mâchoire grande ouverte.
Jean s'improvisa une échappée belle, qui lui valut de conserver la jambe qu'il aurait perdue autrement. Les mâchoires claquèrent dans le vide et il avait encore la vision des toiles de bave gravée sur la rétine.
Il replia les jambes pour atterrir et se poser contre le tronc d'arbre le plus proche. Sa tête cingla vers son adversaire, qui le fixait avec un regard mauvais. Au moins, il ne visait plus Marco Jean pouvait se charger d'éliminer d'autres Titans en toute confiance. Il précipita son regard dans chaque recoin de la forêt pour mesurer où ils en étaient.
Douze.
Ils étaient déjà douze à les encercler. Douze à obscurcir l'horizon de leurs silhouettes prédatrices.
D'un seul coup, il n'y avait plus que des ombres et Jean se retrouvait aveugle au moindre éclat de lumière... et dire qu'ils n'en étaient qu'au Deuxième Lâcher. Un poignard imbibé d'appréhension remua ses tripes quand il songea à ce que serait le Troisième.
Il se demanda s'il avait seulement envie de rester en vie pour voir ça.
Il s'agrippa à ses manettes car le reflet métallique des lames était la dernière lueur à sa disposition, et il avait intérêt à s'en servir.
Bien qu'il pâtît de sa nuit blanche, il se crocheta à un autre arbre afin d'esquiver les doigts aventureux d'un Titan, et de localiser la position exacte de Marco dans tout ce foutoir. Son regard le grippa aisément.
Il allait commencer à se réjouir de l'avoir repéré aussi vite, quand un bruit dérangeant s'intensifia trop dans ses oreilles pour qu'il l'ignore plus longtemps. Il se retourna et un nudiste anthropophage lui passa sous le nez à toute allure. Le quinze mètres trottinait en raclant le sol, soulevant des salves de poussière, des morceaux de terre et des graviers comme un gamin vexé qui jetterait des coups de pieds aux cailloux... Il fixait le sol et il fonçait droit sur Marco. Seul le Titan accroupi se dressait entre lui et le cavalier.
Sa cage thoracique ne servit plus qu'à compresser son cœur dans un étau glacé.
Jean ne fut pas long à faire le calcul, ni à se précipiter.
-MARCO ! Dégage de là ! »
Il lui sembla alors que sa précipitation ralentissait. Il eut tout le temps de voir un frisson de peur foudroyer l'expression de Marco alors qu'il jetait un coup d'œil en arrière. Il avait beau presser la détente du gaz à s'en tordre le majeur, il eut tout le loisir de voir le talon se poser au sol, la plante des pieds se dérouler, les orteils s'enfoncer dans la terre. Il ne put que ravaler la secousse d'appréhension qui pulsa dans ses nerfs lorsque le muscle de la cheville se contracta.
La seconde suivante, la grenouille volait, missile dirigé sur Marco. Jean n'eut pas le temps de hurler.
Le corps massif percuta le sol de plein fouet dans une explosion de poussière qui poussa Jean à fermer les yeux. Un craquement sinistre déchira l'air et lui frappa la poitrine. Il maudit son réflexe et força ses muscles à maintenir ses paupières ouvertes. Les prunelles tremblantes à force de fouiller le cœur du chaos, il traquait Marco.
Il ne l'avait pas entendu crier, mais l'écho du craquement... L'angoisse accentuait encore plus les grondements de pas du Titan devant lui.
Le quinze mètres lui bloquait la vue désormais. Jean se déporta alors sur le côté et fut frappé d'apercevoir une colonne de fumée jaillir au-dessus du nuage de poussière qui se dissipait. Le Titan accroupi n'avait pas survécu au choc.
Moins d'un battement de cœur plus tard, Marco émergea du nuage de poussière en roulant sur le côté et Jean retrouva comment respirer. Il vit les épaules de Marco se secouer alors qu'il toussait à en cracher ses poumons.
-Marco ! » l'appela-t-il mais le jeune homme ne se retourna pas.
Au lieu de cela, il fixait le nuage du regard en hurlant, une main sur le genou, prêt à se jeter dedans à nouveau. Buchwald devait être en panique à l'intérieur.
-Non non NON ! Demi-tour, abruti ! »
Pourquoi est-ce qu'il s'obstinait à se mettre en danger ? Même dans un moment pareil ?...
Puisqu'il ne pouvait pas dépasser le Titan pour écarter Marco, il devait freiner la monstruosité avant qu'elle ne le piétine, ou ne l'expulse d'un coup de pied. D'un tour de pouce, il visa le mollet, y planta son grappin et fusa droit vers le tendon du Titan, ses lames prêtes à l'écharper.
À cause du câble, le va-et-vient du mollet gigantesque le déséquilibrait. Il serra les dents, fronça les sourcils, resta focalisé sur son objectif qui se rapprochait à vitesse grand V. Il l'atteindrait avant que le Titan n'atteigne Marco. Il l'atteindrait et lui réglerait son compte avant qu'il ne blesse Marco. Il l'atteindrait...
Les saccades provoquées par la vitesse du Titan désaccordèrent son rythme, mais il parvint tant bien que mal à découper dans la chair, sa cape malmenée par la force du vent et la pression de l'air. Il s'écarta pour reprendre de la hauteur.
Le Titan courait toujours.
J'ai foiré... Le constat s'écrasa presque délicatement à la surface de sa conscience, provoquant des remous de panique de plus en plus impétueux au fur et à mesure qu'il les laissait courir, jusqu'à buter contre un mur pour résonner le long de ses os. Il avait échoué à lui couper les tendons.
Le Titan courait toujours et plus rien ne se dressait entre lui et sa cible.
Jean se retrouva sur la touche, vissé à son arbre, abattu. Non, pas encore. Il en avait assez de ne jamais rien faire, et de voir les autres mourir devant lui ! Déjà il s'élançait de nouveau vers le Titan. Plus le temps de l'amputer, cette fois-ci, il visait la nuque.
Le Titan courait toujours, à deux enjambées de sa cible.
Un pas qui sembla s'enraciner dans la terre pour en puiser toute la force, qui se déposa à un cheveu de Marco. Jean rétractait ses câbles, encore trop loin de la nuque. Il atterrissait dessus quand la secousse de l'impact ébranla son entaille.
Un hennissement strident fendit les airs, brutalement rompu par le silence. Et un cri. Jean acheva sa taillade, plus porté par l'énergie du désespoir qu'un quelconque désir de précision. Le morceau de chair s'arracha dans un giclement de sang et retomba au loin. Un câble crocheté à la chair et l'autre prêt à jaillir pour l'éloigner, il accompagna la chute du cadavre fumant au moment même où il voyait Buchwald s'envoler.
La gifle de vent attisa les braises de terreur qui couvaient toujours, et Jean ne parvint plus à les contenir.
Dans un vacarme assourdissant d'os qui claquaient et de chair qui absorbait le choc, le corps s'écrasa au sol et le voltigeur trébucha à terre. Abasourdi, il leva la tête vers le carré de ciel d'où il l'avait vu voler, retraçant la courbe macabre qu'il avait suivie, peinant à s'arracher de la vision.
Marco ! se rappela-t-il brutalement. Sa tête virevolta dans la direction du jeune homme, et son cœur se serra à la vision : Marco contemplait le cadavre de Buchwald, à cent mètres au pied d'un arbre au tronc carmin, un filet jumeau sur son propre front. Ses mains tremblaient vers son compagnon, le visage en lambeaux de confusion et de chagrin.
Les jambes de Jean le portèrent à ses côtés avant même qu'il ne leur en donne l'ordre, et il saisit le bras de Marco avant qu'il ne puisse faire un pas de plus, le tirant vers lui. Les iris de Marco lui passèrent au travers, posées sur lui sans le voir, et Jean se désola de ne pas pouvoir capter toute son attention.
-Buchwald... murmura Marco d'une toute petite voix. C-C'est pas possible... Je l'ai appelé et il est venu vers moi et... Alors... »
De la paume, il pointait à Jean la robe baie foncée qui gisait. Alors pourquoi est-ce qu'il s'est retrouvé là-bas ? devina Jean, désemparé.
-On a pas le temps, on est en train de se faire encercler. »
Il tira Marco vers lui, empoigna ses deux épaules, et commença à le secouer en voyant que la tête du jeune homme était toujours épinglée au sinistre tableau. Des bribes de crainte s'incrustèrent comme des aiguilles sous la peau de Jean.
-Marco ! »
Il ne voyait même pas le Titan juste derrière le cadavre de Buchwald qui se dirigeait droit vers eux. Avec angoisse, il tourna la tête de tous côtés, et vit que les Titans alentours se rapprochaient dangereusement de leur position. Deux de huit mètres là-bas, un de douze mètres aux longues jambes et larges enjambées, un très près qui se tenait avec les coudes en l'air et s'ajoutait deux mètres de hauteurs... Et d'autres encore.
Marco devait se ressaisir. Ou ils étaient foutus.
Il n'eut pas le temps de l'interpeller à nouveau, car une série de sons lui coupa la parole : le craquètement des vertèbres sous le talon et l'inspiration indignée de Marco.
-Non ! hurla Marco en se dégageant de l'emprise de Jean. Laisse-le tranquille ! »
Il dégaina ses lames et se rua sur le Titan qui venait de piétiner la dépouille du cheval, plus vite que Jean ne put l'arrêter.
-Non, Marco, att- ! »
Il tendit la main vers lui et ravala son poing contre sa poitrine, serrant sa frustration de toutes ses forces pour la maîtriser. Il devait s'assurer que Marco pouvait se consacrer à son règlement de compte. Il fit volte-face vers les autres prédateurs et mesura la situation. Les jumeaux de huit mètres posaient le plus gros danger, trop proches de là où Marco se dirigeait. À son tour, il dégaina ses lames et s'élança dans le capharnaüm.
S'il n'arrivait pas à contenir toute sa frustration dans son poing, autant l'enfoncer dans la nuque des Titans. Ils étaient parfaitement moyens dans leur taille, leur attitude, leur vitesse... Un jeu d'enfant. Plein gaz, il longea un arbre pour se retrouver juste à hauteur de tête d'un premier, et tailla la nuque le plus profondément possible.
Le corps entamait à peine sa chute que Jean avait détourné toute son attention vers Marco, qui avait planté son grappin dans l'épaule de son adversaire pour tracer un arc de cercle au-dessus de son point faible. Les gestes du Titan n'avaient rien d'alarmant et le tribut avait bien calculé sa trajectoire. Rassuré, Jean se consacra pleinement au second huit mètres qui s'essayait à l'attraper.
Dommage pour lui, le lourdaud s'attaquait au voltigeur quand il était plus pressé que jamais. En deux temps trois mouvements, Jean lui fit justice et s'extirpa hors de la fumée relâchée par le corps en chute libre. Il brusqua ses propres cervicales en braquant sa tête vers Marco, qui terminait son ouvrage de son côté.
Le Titan tomba ventre à terre, et Marco se réceptionna contre un tronc d'arbre tout en contemplant l'effondrement d'un regard vide. Comme s'il n'avait rien de plus à accomplir, le garçon resta prostré sur son perchoir, sans détacher ses yeux de la charogne déjà en décomposition.
Jean s'apprêta à lancer ses câbles sur le même arbre pour le récupérer, mais un mouvement dans la périphérie de sa vision l'alerta. Aussitôt, il vira son regard sur le Titan aux longues jambes, qui réduisait la distance avec Marco.
Jean était trop loin ! Le Titan lui faisait directement face, faire le tour pour atteindre la nuque lui prendrait beaucoup trop de temps !
Sa seule solution était de mettre Marco hors de portée.
Les dents serrées, Jean s'élança à son secours et accéléra sans prêter attention aux hurlements du gaz. Pas la peine de s'égosiller, Marco ne l'entendrait pas.
Le Titan leva la main, lentement. Marco réagit, lentement. Il tourna la tête vers son agresseur, et même ses épaules avaient l'air hagardes. Jean ne pouvait pas accélérer davantage.
Il n'aurait pas le temps d'extirper Marco de ce traquenard, il ne pouvait que l'en dégager s'il était assez rapide... Non, il serait assez rapide !
Il s'allongea dans son harnais, jambe en avant, prêt à l'impact. Le regard de Marco se porta vers lui alors qu'il lui fonçait dessus à toute vitesse, et ses yeux s'écarquillèrent légèrement, une lueur confuse dans les iris.
Le talon de Jean percuta sèchement l'épaule de Marco, lui arrachant un cri de surprise, alors que tout le poids de l'impact l'envoyait bouler au loin, déséquilibré, les grappins arrachés au tronc, mais hors de danger.
La main du Titan frôla Jean, un doigt glissa le long de son dos, laissant une traînée de frissons le long de son échine, des sueurs froides pour toutes cicatrices. Presque !
Les doigts se refermèrent sur un nouveau butin, sa cape, et interrompirent la tentative d'évasion du jeune homme. Les ourlets l'étranglèrent, chaîne de tissu qui enserrait son cou et le fit sombrer dans la panique bien plus vite qu'elle n'aurait dû.
-J-Jean ! »
Il n'avait plus aucun point d'appui, que de maigres repères éparpillés dans l'espace : la douleur dans son cou, la pression sur sa trachée, la sensation de se faire traîner dans les airs. Son souffle s'amenuisait. Son pouls allait exploser, suffocant sous sa peau emprisonnée, avide d'air frais.
Faut que je me détache !
Il leva la lame vers son propre cou avec l'intention de couper le tissu, et s'arrêta brutalement à quelques centimètres.
Trop risqué, j'vais m'couper la gorge !
La manette lui tomba des mains et ses doigts fusèrent vers l'attache de la cape. Il se débattit avec quelques secondes, mais ses bras manquaient d'oxygène pour l'arracher. Des points noirs commençaient à envahir sa vision, et une vague de chaleur lapait son dos. Il lutta pour glisser deux doigts dans l'interstice nécessaire, raclant ses ongles sur son cou déjà en feu.
Allez, putain !
Un geste sec. Le déchirement de la laine. L'appel d'air. Enfin, il tomba dans le vide ! Il empoigna la manette qu'il n'avait pas lâchée et se précipita vers les hauteurs. Il griffa l'air pour récupérer l'autre alors qu'elle pendait sur le côté, en vain. Elle ballottait derrière lui !
-JEAN ! »
Son index effleura le câble et son poing se referma triomphalement sur le fil, sans craindre de s'y couper. Il rabattit vivement son coude vers lui, prêt à saisir la manette...
-Jean, ATTENTION ! »
Jean comprit beaucoup trop tard qu'il n'avait pas été le seul à choper un câble. Il sentit son bassin changer d'axe, entraîné par une force surhumaine. Ses yeux virèrent de bord, droit vers l'arbre qui aurait dû lui servir de port d'attache.
Le Titan aux coudes levés tenait le grappin et des débris de bois arrachés dans son poing, le regard ancré à la proie au bout de son hameçon.
Aucune issue. Il ne pouvait pas couper son câble, il ne pouvait pas enlever son harnais, il ne pouvait pas tuer le Titan à l'arrivée. Les conjectures se bousculèrent dans son esprit, avant de se faire piétiner par une impitoyable sensation de terreur. Son expiration se terra dans sa gorge, trop effrayée de se confronter au Titan.
Il s'arrêta de suivre son câble et donna une impulsion de gaz pour freiner son élan et rester en l'air. Il n'avait pas beaucoup de temps, il fallait qu'il trouve une échappatoire-...
Les yeux prêts à sortir de leurs orbites, il vit le bras du Titan s'abaisser, son coude se déplier, révélant toute la longueur que son bras atteignait. Il sentit son traître de bassin l'entraîner dans une trajectoire implacable.
Il fendit les airs si vite que le vent amortit sa chute les plis de sa veste flagellèrent son buste, aiguisés par le tranchant du vent le sifflement de son propre corps poignarda ses tympans.
L'écorce de l'arbre fracassa ses reins en premier, l'onde de choc zébra son échine, hachée par la collision de ses cuisses et de son dos qui ricochèrent contre le bois.
Le choc de ses os résonna dans son corps, la cage thoracique trop ébranlée pour laisser sortir le cri étranglé. Il avait l'impression de s'être empalé sur la pointe d'un rocher.
La gravité reprit ses droits avant qu'il ne reprenne ses esprits. La seconde suivante, il s'écrasait sur le sol. La terre heurta sa poitrine et coupa sa respiration. Un gémissement rauque lui échappa alors que son corps dévalait de lui-même la pente abrupte, semée d'embûches qui cinglèrent ses épaules. Il culbuta jusqu'à arriver à un plateau et mordre la poussière, en glissant sur un ou deux mètres.
Face contre terre, le vertige brouillait ses synapses et il ne percevait plus que le hurlement strident d'un ultra-son alors que le sang pulsait à ses oreilles et noyait son ouïe. Le reste des sons s'échouait par vagues confuses contre ses tympans : les débris de cailloux qui achevaient de rouler avec lui… le tintement des lames de cutter qui s'éparpillaient… les pas du Titan qui se rapprochait et faisait tressaillir la terre… le hurlement de Marco.
Une respiration éraillée se fraya un chemin à travers ses poumons, lui prouva qu'il était toujours en vie.
Il pétrifia tous les membres de son corps, à l'écoute de la moindre douleur. Ses épaules et son torse le lançaient, ses cervicales endolories alourdissaient sa tête, un filet chaud et poisseux de sang coulait le long de sa tempe.
Il déverrouilla ses muscles et s'affala au sol, infiniment soulagé de ne pas sentir un seul éclair de douleur foudroyer sa colonne vertébrale. Toutes ses lames s'étaient échappées des gaines, s'étaient répandues à terre pendant sa dégringolade. Hormis cela, le reste de son équipement semblait en bon état.
Pas le temps de remercier sa chance, il devait repartir à la charge : Marco était probablement aux prises avec le Titan aux grandes jambes, et Jean avait des comptes à régler avec le pêcheur !
Il ramena ses bras devant lui pour hisser son visage hors de la poussière et récupérer toutes les informations dont il avait besoin Hein... ? il appuya à nouveau sur son bassin mais celui-ci demeura fermement planté au sol, comme englué dans de la sève C'est pas vrai...il planta alors ses coudes dans la terre pour se tirer en avant-
Je rêve, c-c'est une blague...
Il ne sentait pas ses jambes râper la terre. Il braqua son regard en arrière pour inspecter l'état de ses membres. Pas de trace de sang, pas d'angle suspect. Rien. Vous vous foutez de ma gueule ? Pas ça... pas maintenant ! Il ne sentait plus ses jambes.
Il faillit confondre les tremblements de la terre avec les spasmes qui parcouraient ses poings serrés. Sa tête vira à nouveau, cette fois vers les hauteurs, révélant deux Titans affamés qui approchaient.
Il serra les dents, refusant de se laisser abattre, et insista, suppliant le moindre morceau de nerf de répondre à son appel. Seul son torse se soulevait, de plus en plus rapidement. Changement de plan : il rampa à la seule force de ses coudes, les muscles tremblants sous l'effort désespéré. Il grappilla dix pauvres centimètres en cinq secondes, pendant que les Titans gagnaient deux mètres.
Un autre tremblement résonna, beaucoup plus fort, et Jean tourna la tête à temps pour découvrir Marco qui volait vers lui, abandonnant le cadavre du Longues Jambes.
-Marco ! »
Les traits dévorés par l'angoisse, le jeune homme rejoignit Jean et atterrit souplement à côté de lui. Jean se redressa le plus possible sur ses appuis au moment où Marco posait un genou à terre, lames rengainées.
-Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il, déjà en train de saisir le bras de Jean pour le hisser en travers de ses épaules.
-J-J'arrive plus à bouger les jambes.
-Quoi ? Mais... »
Marco baissa les yeux et constata tout ce que Jean avait déjà constaté, peinant tout autant que lui à le concevoir.
-Pourquoi... ? »
Jean lui répondit par un lourd soupir démuni. Il n'en savait rien. Il sentit la main de Marco, celle qui tenait son poignet, serrer plus fort.
-D'accord. Je vais te charger sur mon dos, et on va filer d'ici, déclara-t-il avec détermination en passant son autre main sous l'aisselle de Jean, prêt à le soulever.
-Non, non, attends, t'y arriveras jamais, je peux pas m'agripper et on est encerclés ! »
Autour d'eux, l'étau se resserrait : à chaque point cardinal et semi-cardinal se tenait une balise de chair ambulante.
-Compris, fit Marco. Je vais essayer de faire une brèche en en tuant un ou deux.
-Non, Marco, t'as pas compris ! s'emporta Jean, frappant sa clavicule de son poing. Tu peux pas manœuvrer avec un boulet sur le dos !
-Je peux essayer ! répliqua Marco du même ton. Je vais pas te laisser là !
-Mais t'inquiète pas, je vais gérer ! Pars devant !
-Tu plaisantes ?! »
Marco ne parvint pas à retenir le petit déchirement de voix à la fin de sa phrase.
« Hors de question ! »
Il relâcha un soupir fébrile et laissa sa tête retomber contre la joue de Marco en fermant les yeux.
-Va-t'en, idiot. » implora-t-il.
Avec soulagement, il sentit Marco le redéposer délicatement au sol et le vit se redresser et dégainer ses lames pour pivoter vers le plus proche.
-Alors attends-moi là, décida Marco dans un souffle. J'en aurai pas pour longtemps. »
Et il décolla avant que Jean ne puisse l'arrêter.
-Non, fais pas ça ! »
Marco crocheta son grappin au six mètres qui les menaçait, longea l'épaule dans un large arc-de-cercle, retira son câble et s'accrocha à nouveau pour esquiver le mouvement de bras du Titan. Il fonça sur sa nuque et la trancha sèchement, s'éclipsant avant même que le corps ne commence à tomber.
Jean le vit tirer du gaz pour revenir vers lui et déraper pour s'orienter, cherchant du regard le nouveau danger le plus proche. Il ne lui adressa qu'un coup d'œil et détourna le regard en le voyant ouvrir la bouche.
« Marco, écoute-moi ! »
Trop tard, il était déjà reparti.
Jean gardait ses yeux braqués sur Marco, et plus il le regardait, plus l'évidence s'imposait à lui : il ne pourrait pas tenir la cadence. Il avait beau avoir fait des progrès en tridimensionnalité, il était trop lent pour les éliminer au fur et à mesure qu'ils venaient à eux.
Ils allaient y passer tous les deux.
Marco ne pourrait pas survivre s'il n'abandonnait pas Jean.
Son partenaire réapparut à côté de lui, le souffle trop court, et cette fois, Jean ne lui dit rien. Il avait compris que Marco ne l'écouterait pas. Deux Titans de treize et huit mètres se rapprochaient à la même vitesse, et Marco ne savait quelle cible choisir. Il jeta son dévolu sur le treize mètres, plus grand, plus dangereux.
Jean le regarda décoller, longer un arbre, mais pas plus. Les tremblements se rapprochaient trop et il croisa le regard du huit mètres. Il dut tordre le torse pour voir les trois Titans qui commençaient à descendre la pente vers lui, entraînés par la gravité. Ils lui tomberaient dessus en moins de deux. Même si Marco revenait à temps pour éliminer l'autre.
Le Titan en question était désormais assez proche de lui pour tendre la main et espérer le cueillir comme une fleur. Déterminé à ne pas se faire capturer aussi facilement, Jean planta son épaule dans la terre et, de son bras, poussa afin de rouler hors de la portée du Titan. Il releva la tête aussi vite qu'il put et constata que le monstre ne baissait pas les bras. À l'inverse, Jean se fatiguerait vite. La sueur froide perlait sur son front. Il se sentait déjà écrasé par les ombres des Titans qui approchaient.
Le huit mètres s'impatienta et changea de tactique : il barra la route à Jean de son pouce et l'incarcéra du reste de ses doigts. Un tourbillon d'angoisse malmena sa respiration à mesure que la sensation de déjà-vu s'intensifiait. Il se revoyait seul, au début des Jeux, épuisé et acculé, face à un Titan qui le prenait pour son nouveau jouet. Rien n'avait changé depuis.
Il avait poussé son corps à bout. Et tout ça pour finir de la sorte, comme une vulgaire friandise pour Titan qui ne demandait plus qu'à se faire gober.
Les perles givrées se greffaient à sa peau, l'assaillant comme milles poignards aiguisés qui l'empêchaient de prendre une nouvelle respiration. Il lui semblait que son cœur saignait à l'intérieur de sa poitrine.
L'énergie du désespoir électrisa ses membres et il asséna une série de coups de coudes enragés dans la paume de son geôlier. L'instant suivant, il reconnut le cri perçant du gaz, et le bruit clair et humide de la chair tailladée. Un rayon de lumière frappa sa vue au moment où Marco trancha le pouce gigantesque. Du sang fumant ruissela sur ses cheveux noirs, s'écoulant le long de ses épaules, mais il ne s'en désola pas et saisit Jean par le bras avant de l'extirper hors de la prison digitale.
Jean saisit le sien en retour et s'en servit comme point d'appui pour s'évader, refusant de laisser son coéquipier faire tout le travail. Entraîné par l'élan, il atterrit sur le côté et s'empressa de se retourner sur le coude alors que Marco se harponnait au Titan pour l'abattre sans hésitation.
Puis le jeune homme revint au côté de Jean dans un claquement de tissu avant de visser ses pieds au sol, devant lui, faisant barrière de son corps. Il se dévissait les cervicales à force de tourner la tête de tous côtés, il grelottait sur ses manettes plus qu'il ne les serrait, et il implorait l'air à lui avec des soubresauts dans les épaules.
-Mais fuis, bon sang ! ordonna Jean, à qui la langue n'obéissait plus. Je vais les occuper... t'inquiète ! T'en as assez fait comme ça...
-Je vous laisserai pas l'approcher, bande de sales monstres ! s'époumona Marco, ignorant complètement les suppliques de Jean. Je le protégerai ! Jusqu'au bout ! »
Le regard de Jean tomba au sol sous le poids des mots de Marco. C'était bien à lui qu'il s'adressait. Il aurait beau insister, Marco avait pris sa décision. Il refusait d'abandonner Jean, et ce dernier n'avait plus le cran de s'en émouvoir.
Ils ne pourraient pas survivre, ils allaient mourir ensemble.
Et cette idée le répugnait. L'image se dérobait à sa conscience, trop inconcevable. Le raisonnement échappait à son esprit, trop absurde. Un profond sentiment d'injustice asséna la fausse note qui désaccordait tout le reste. Le timbre lugubre se répercuta dans sa boîte crânienne, et il ne désirait rien de plus que d'en chasser l'écho.
Il ne voulait pas que Marco meurt.
Mais il ne pouvait rien y faire. Il était condamné à rester prostré à terre, à regarder les trois Titans les plus proches se pencher vers eux, vers Marco qui paraissait si petit et si fier à côté d'eux.
Il se tourna vers Jean, pour ce qui était probablement la dernière fois, et le cœur de Jean se fendit en voyant son expression : les lèvres plissées, les yeux brillants, il vit sa bouche se mouvoir dans un chuchotement qu'il n'entendit pas et dont le sens lui resta secret.
Par-dessus claironna une voix forte :
-Bougez pas, les gars ! On arrive ! »
C'était Conny ?
Sa tête vira vers les hauteurs où le vaillant moucheron se jetait bel et bien sur le Titan le plus à gauche pour le pourfendre de sa lame. L'instant suivant, une silhouette foudroyante s'abattait sur le Titan le plus à droite, et le cœur de Jean rata un battement en reconnaissant la queue de cheval châtain de Sasha.
-Conny ! Sasha ! » s'exclama Marco.
Jean le vit redresser les épaules, se mettre en garde et bondir pour leur prêter main-forte, remplumé d'espoir. Il se jeta sur le troisième pour lui régler son compte.
Depuis le sol, Jean les observa évoluer dans les airs, libérer l'horizon et travailler en tandem. Sa respiration s'apaisa sous les caresses de la reconnaissance. La reconnaissance pour Conny, qu'il vit fuser sous le bras d'un Titan et effectuer une pirouette inutile pour l'abattre, sur qui on pouvait toujours compter. La reconnaissance pour Sasha, qu'il vit intercepter un bras en hurlant de terreur pour s'armer de courage, et ses précieux instincts.
Elle trancha les tendons d'un Titan qui pourchassait Marco et fila entre ses jambes en braillant des « Je suis désolée ! » à la ronde. C'était la première fois qu'il la voyait faire de la tridimensionnalité : elle avait un talent certain, mais une trouille plus certaine encore, ce qui la forçait à se cantonner aux bases.
Il les entendit s'échanger des cris, et tendit les oreilles pour en saisir des bribes :
-Attention, y en a encore deux autres qui arrivent par là-bas ! beuglait Conny. Marco, viens !
-Attends, … ! … faut … tenir loin … Jean !
-... Nord ! Il y en a moins … Nord ! AH ! DÉSOLÉE ! »
Jean serrait et desserrait les poings au rythme de leurs manœuvres, impatient de leur venir en aide. Marco attirait l'attention d'une montagne de quatorze mètres de muscles en voltigeant autour, et Conny grimpa discrètement le long de son dos pour l'achever. Ils étaient trop loin pour distinguer leurs expressions, et la distance rassurait Jean.
-Je crois qu'on a géré le pire ! s'écria Conny. Sasha, file récupérer Jean, et on se rejoint tu-sais-où !
-D'accord ! »
Jean tiqua à l'exclamation. Cela voulait dire abandonner Conny et Marco, non ? Alors qu'ils n'avaient aucun moyen de savoir si une nouvelle vague de Titans s'apprêtait à déferler ou non ? Alors qu'ils les laissaient à leur sort, pour se carapater la queue entre les jambes comme une brochette de pleutres ?
Les secousses de l'angoisse récidivèrent et Jean dut lutter pour en contenir les tressaillements à mesure que Sasha se précipitait vers lui, les traits crispés par la peur et la hâte de s'enfuir.
-Attends ! » exigea Jean avant qu'elle ne pose pied à terre.
Elle l'ignora royalement et atterrit juste devant lui alors qu'il essayait de reculer sur ses coudes.
-Non, non, attends ! »
Elle rengaina ses lames et se pencha vers lui, la respiration aussi lourde qu'un sanglier. À contre-cœur, Jean se résigna à se laisser saisir par les bras, charger sur une épaule et emporter au loin.
-Marco... ! »
Il s'agrippa à la cape de Sasha et serra les poings sur le tissu. Il fouillait du regard l'espace qui s'étendait devant lui, à la recherche de la silhouette de son partenaire.
Il le trouva de dos, en train de virevolter avec Conny, et il détestait le voir s'apetisser au fur et à mesure que Sasha détalait loin du champ de bataille.
Spontanément, une de ses mains se détacha du dos de Sasha pour se tendre vers la figure du jeune homme. Il aurait aimé pouvoir l'attraper dans le creux de sa main et l'emmener avec lui, à l'abri.
