Chapitre vingt : héritage insoupçonné et culpabilité
Le trajet du retour s'était fait dans le silence le plus complet. Un silence lourd, pesant, qu'Apollon avait tenté de rompre à plusieurs reprises, en vain : à chaque fois qu'il ouvrait la bouche, et avant même qu'il ne commence à parler, Dionysos se tournait vers lui et secouait lentement la tête.
Pas maintenant, n'avait-il cessé de répéter silencieusement. Pas. Maintenant.
Mais quand, alors ? Quand ?
Malgré les regards plus qu'éloquents que lui avait lancé le musicien, Dionysos n'avait guère voulu répondre à cette question, ne faisant qu'accroître sa frustration : le dos courbé d'Hermès, sa tête rentrée dans ses épaules, ses reniflements réguliers… tout cela lui arrachait le coeur et Apollon aurait voulu prendre le messager dans ses bras. Le prendre dans ses bras et le réconforter. Lui frotter le dos tout en s'excusant. Lui murmurer des paroles réconfortantes tout en lui embrassant doucement le haut du front.
Hermès en avait besoin. Hermès avait besoin de tout lâcher pour aller mieux. Mais Dionysos semblait penser le contraire, ne laissant même pas Apollon passer un bras autour des épaules d'Hermès : la dernière tentative ayant même été accueillie par un regard noir.
Ne fais pas l'enfant, Apollon, retentit la voix agacée de Dionysos dans l'esprit du musicien alors que celui-ci le maudissait en silence. Je ne suis pas le tortionnaire que tu essaies d'imaginer. Hermès et toi parlerez, crois-moi. Mais attends au moins d'être dans l'intimité de votre chambre.
Dans l'intimité de leur chambre. Soit. Il était vrai qu'Hermès n'avait jamais été friand des démonstrations de tendresse en public. Cependant…
Apollon ne put retenir un lourd soupir, se passant une main sur le visage.
Cependant, il n'était même pas certain que le messager accepte de le laisser entrer dans la suite qu'ils partageaient. Ni qu'il quitte le chevet d'Ambre, qui semblait avoir été la seule personne assez puissante pour faire rapetisser Arès : les souvenirs d'Apollon étaient plutôt flous, à ce sujet, mais si ses hypothèses étaient bonnes, la fille d'Iris serait pas mal épuisée ce soir. Et connaissant Hermès…
Alors tu lui laisseras tout simplement le temps qu'il faut, tête de mulet.
La réplique de Dionysos lui donna envie d'hurler, ce qu'il s'assura de faire intérieurement, histoire que le dieu du vin en profite pleinement : par les Parques, pourquoi Apollon sentait-il que la présence de leur frère aller davantage compliquer les choses ?
Parce que je ne te laisserais plus agir aussi impulsivement, peut-être ?
Dio, je te…
Ne te fatigue pas, Apollon. Je sais que je t'irrite. Mais si tu continues à serrer ainsi les mâchoires, je crains que tu ne sois dans l'impossibilité d'ouvrir la bouche le moment venu.
Cette fois, le soupir ne se fit pas aussi discrètement qu'auparavant et Apollon se pinça les lèvres, levant la tête vers le ciel orageux. Le dieu avait l'impression d'être un demi-dieu qui ne se serait pas assez dépensé durant la journée : son corps comme son âme, tous deux agissaient comme des fauves enfermés dans des cages. Apollon commençait à cumuler un trop plein, d'énergie et d'émotions, qu'il n'était pas certain de savoir gérer si Dionysos continuait à le tenir éloigner d'Hermès.
"Je ne savais pas que vous aviez remis le couvert."
Apollon sursauta légèrement à l'entente du ton narquois d'Arès. Ainsi donc, ils étaient désormais arrivés à l'hôtel. Un soulagement puisque cela rapprochait Apollon de sa potentielle conversation avec Hermès mais aussi…
"Je te prierai de rester en dehors de mes pensées, Arès., lança le musicien d'un ton acerbe au concerné. Et, s'il te plaît, dis-moi que tu ne tiens absolument pas à nous côtoyer plus que nécessaire."
"Pour que tu m'embarques dans tes pratiques dépravées ?, cracha Arès. Non merci. Un hôtel beaucoup plus luxueux m'attend de l'autre côté de la ville. Faut juste que je récupère mon gamin."
"Comme c'est sympathique de ta part de se soucier de lui. Tu lui présenteras mes plus sincères excuses : j'aurais aimé provoquer davantage de dommages cérébraux. Mais peut-être n'y avait-il rien de plus à abimer."
Apollon n'eut même pas conscience des mots qu'il prononça avant que ceux-ci ne sortent, aussi mordants que le vent glacial qui caractérisait l'hiver. Il n'avait même pas eu, dans le fond, la volonté de porter une telle attaque, et se serait retrouvé bien démuni si Dionysos ne se planta pas devant lui au moment-même où Arès tentait de l'attraper par le col.
"Et si…, commença le dieu du vin d'un ton prudent, les mains levées en signe de "cessez-le-feu". On arrêtait de se lancer des piques et on retournait chacun à nos raisins, hm ? Père ne t'a plus dans ses bonnes grâces, Arès. Je doute qu'il ignore ta tentative de fratricide si facilement."
Un moment de silence suivit les paroles de Dionysos, certainement le temps pour Arès de rassembler ses quelques neurones et d'entendre tous les sous-entendus que son demi-frère essayait de lui communiquer. Finalement, le dieu de la guerre battit en retraite, non sans lancer un regard noir à Apollon.
"T'as de la chance que l'ivrogne et ses leçons de psychologie soient là, lampadaire., grinça-t-il, pénétrant dans le hall de l'hôtel à la suite d'Hermès, qu'Apollon n'avait guère vu avancer. Si ça ne tenait qu'à moi, tu aurais déjà rejoint notre oncle et l'Olympe s'en tiendrait beaucoup mieux."
µµµµ
"Que se passe-t-il ? Elle va bien ?"
A peine les dieux avaient-ils pénétré dans la chambre des Jones, que les traits d'Hermès, d'Apollon et de Dionysos trahirent une certaine inquiétude : penché sur la silhouette de sa sœur, Matthew Jones semblait observer cette dernière, à la recherche de la moindre blessure. Le teint blême, le jeune homme tremblait légèrement tout en examinant le crâne d'Ambre, ses doigts dégageant délicatement chaque mèche de cheveux qui se mettait en travers de son chemin.
Le demi-dieu était par ailleurs tellement concentré sur sa tâche qu'il sursauta et lâcha un léger cri de surprise à la question de Dionysos, ne les ayant vraisemblablement pas vu entrer. Seul Hugo Walters, appuyé nonchalamment contre l'appui de fenêtre, semblait complètement serein. A la vue de son père, le jeune homme courba même légèrement l'échine en signe de respect. Une chose qui aurait exaspéré Apollon au plus haut point - pourquoi faire semblant quand on ne savait pas se voir en peinture ? - si le fait que Ambre soit d'une immobilité presque morbide ne lui avait guère pesé sur l'estomac.
Par les Parques, ne me dites pas que…
"Je… Je ne sais pas.", lâcha Matthew.
Le sang-mêlé répondait certainement à Dionysos mais un frisson parcourut le corps d'Apollon comme si le jeune homme répondait à la pensée qu'il n'avait guère osé poser jusqu'au bout.
"On… On discutait et… et d'un coup, elle… elle s'est juste allongée et…"
Matthew haussa les épaules, les yeux humides. A son allure tendue, et son teint pâle, il était clair que le fils d'Iris tentait de se contrôler pour ne pas céder à la panique.
"J'ai… Il n'y a pas de blessures visibles mais… mais si c'était interne ?"
Sa voix se brisa sur ces derniers mots et le regard qu'il lança à son ascendant était si désespéré qu'Apollon eut l'impression de se prendre une claque en pleine figure ; encore une énième claque, suivie d'une vague de culpabilité : si Ambre mourait, ou était en train de rejoindre le royaume d'Hadès, cela serait entièrement sa faute. Lui qui avait cédé à une colère dévastatrice et qui avait causé plus de mal qu'il n'aurait cru. Hermès avait déjà le moral en berne, et personne, pas même cet idiot de Walters, ne se remettrait de la mort de la fille d'iris si celle-ci devait advenir.
Non. Non, Ambre ne mourra pas. Je ne causerais pas davantage de mal aujourd'hui.
"Laisse-moi voir, Matt. Je vais…"
Mais alors qu'il s'avançait vers le lit et qu'il tentait de garder un air rassurant et confiant, une pensée le frappa de plein fouet. Ou plutôt, une phrase que son père avait prononcé quelques heures plus tôt : "... destitué de tout pouvoir divin".
Destitué de tout pouvoir divin.
Destitué de tout pouvoir divin.
Destitué de tout pouvoir divin.
"Oh oh, on dirait bien que tu ne pourras pas la sauver, lampadaire."
"Quoi ? Comment… Comment ça ?"
Matthew se tourna précipitamment vers Apollon, une expression à la fois horrifiée et tourmentée sur le visage.
"Apollon… Qu'est-ce… Qu'est-ce que ça veut dire?"
"Cela veut… cela veut dire…"
Mais le musicien ne put guère aller plus loin : il n'en avait ni la force ni les moyens. Une boule venait de se loger dans le creux de sa gorge, et une tristesse gigantesque enserrait sa poitrine. Les mots de son père ne cessaient de se répercuter dans les moindres recoins de son esprit, et une larme unique glissa le long de sa joue, menaçant d'être la première d'une longue lignée.
Du coin de l'œil, il vit Hermès se diriger vers la fenêtre, le regard dirigé vers cette dernière, comme pour échapper au cauchemar qui menaçait de s'abattre dans la chambre. Les traits de Dionysos étaient tirés et son regard perdu, comme si le dieu du vin réfléchissait à toutes les solutions possibles, tout en sachant qu'il n'en existait peut-être aucune.
Face à ces divers comportements, et au silence qui s'installait, Matthew retenta une dernière fois :
"Apollon ?"
Le concerné ferma les yeux, incapable de soutenir le regard de son descendant. Ni son ton implorant où teintait encore une pointe d'espoir.
"Rien ne sert de l'implorer, tu sais. Cet idiot ne pourra rien faire pour ta soeur. Notre père l'a destitué de l'ensemble de ses pouvoirs."
Apollon n'apprécia guère le ton amusé qu'Arès employa. Il aurait voulu se tourner vers lui et l'étrangler. Mais ses jambes semblaient faites de plomb. Tout comme sa langue.
"Ce… c'est pas possible…, gémit Matthew, le désespoir rendant sa diction difficile. Il… doit y avoir une solution… un… autre guérisseur ou…"
Un autre guérisseur.
Cette hypothèse finit d'amuser Arès, qui ne se cacha pas pour rire à gorge déployée. Apollon l'entendît s'exclamer quelque chose à propos du fait que Matthew devait arrêter de vivre au pays des bisounours, mais le dieu était bien trop plongé dans ses pensées pour défendre son descendant : les paroles de celui-ci lui avait donné une idée. Ou plutôt, avait réveillé cette dernière. Un autre guérisseur.
Si tu penses à notre fille…
Le ton d'Hermès était teinté de reproche, mais là encore, Apollon était trop occupé pour s'en formaliser.
"Non, Hermès., s'exclama-t-il d'un ton pensif. Je ne pensais pas à H… elle."
Seul le léger toussotement de Dionysos avait rappelé à Apollon l'interdiction pour les sang-mêlés de connaître Hélia. Et l'avait ainsi empêché de commettre une autre bourde. Cependant, réduire sa fille, son rayon de soleil à un pronom aussi impersonnel… cela faisait mal. Cela était complètement injuste. Hélia n'était pas qu'une simple divinité parmi d'autres ; elle était la digne héritière de ses pères. Le dieu du soleil aurait certainement cédé à une autre vague de frustration envers son paternel si Matthew n'avait été là pour lui rappeler la gravité de la situation dans laquelle ils se trouvaient tous. Ambre.
Ambre, Ambre, Ambre. Pour le moment, Apollon ne devait se concentrer que sur sa descendante et son possible passage dans le royaume d'Hadès.
"Elle ? Qui, elle ?, s'enquérait Matthew d'un ton pressant. Si Hermès pense que cette personne pourrait résoudre le problème…"
"Elle pourrait, mais malheureusement…", souffla le messager, son regard triste se posant réellement pour la première fois sur la silhouette immobile d'Ambre.
Et Apollon aperçut des larmes envahir ses prunelles bleu-vert avant qu'il ne détourne subitement le regard.
"Malheureusement quoi ? Qu'est-ce qui vous empêche de l'appeler ? Si…"
Le fils d'Iris était vraisemblablement en train de perdre patience et espoir. Debout à côté du lit de sa sœur jumelle, Matthew se passait les mains sur le visage en lâchant des insultes en grec ancien, que l'ego d'Apollon tenta tant bien que mal de ne pas prendre pour lui.
"Matt. Matt, écoute-moi. Matt."
Quelques pas et Apollon faisait désormais face à son descendant. Doucement mais fermement, le dieu prit son visage entre ses mains, ancrant son regard dans celui du brun.
"Respire, Matt, d'accord. Respire. J'ai besoin… Non, Ambre a besoin que tu restes calme. Tu m'entends ? Oublie mon échange avec Hermès. Il n'a guère d'importance. Ce qui compte, Matt, c'est toi."
"Moi ?"
L'expression de profonde incrédulité qu'il lut subitement sur les traits de Matthew, associée à l'éclat de rire d'Arès, blessèrent Apollon plus qu'il ne voulut l'admettre : il n'avait que très peu de temps, et il ne voulait pas le passer à convaincre son descendant de son utilité ou à secouer Arès comme un cocotier, pour ensuite le balancer par la fenêtre.
A son grand soulagement, Dionysos sembla partager son avis à propos du dieu de la guerre :
"Et si tu nous quittais, Arès ?, lança le dieu du vin d'un ton tranchant. Emmène ton fils et va massacrer l'humeur d'un ou deux pauvres mortels, pour te calmer les nerfs."
"Et pourquoi ça, l'ivrogne ? Le spectacle auquel j'assiste est tellement plus amusant ! Et cette saleté de sang-mêlée m'a humilié il y a quelques heures : observer ses ennemis succomber est l'un des meilleurs moments de vie pour un guerrier !"
"Mais elle n'est pas réellement en train de mourir, si ?"
"Allons bon, aurait-on des remords, maintenant ? Tu la traites comme une moins que rien et ensuite, tu te soucies de son bien-être ?"
Hugo Walters rougit fortement sous les accusations cinglantes et le regard noir de Dionysos.
"C'est… c'est juste que…", tenta-t-il, mais Arès lui donna un violent coup de coude dans les côtes, ce qui lui arracha un léger cri de douleur.
"Ne me déçois pas davantage, fils., susurra le dieu. Tu en as déjà…"
"LA FERME!"
Le hurlement d'Apollon fit sursauter tout le monde et, l'espace d'un instant, plus rien ni personne ne bougea dans la chambre d'hôtel. Puis, après avoir pris quelques grandes inspirations, le dieu du soleil ferma les yeux, se pinçant en même temps l'arête du nez.
"J'ai besoin de silence., articula-t-il lentement, la colère clairement palpable dans le ton qu'il utilisait. De silence et de concentration. Ambre est peut-être en train d'agoniser et nous, on se prend tranquillement le bec. On n'est pas dans un navet hollywoodien où le personnage principal met une heure à mourir et a le temps de réciter l'intégralité de son testament avant, nom de Zeus !"
Personne ne trouva heureusement rien à redire à cette dernière réplique. Seul Arès esquissa un sourire narquois mais Apollon estima qu'il aurait tout le temps de lui mettre un pain en pleine figure une fois Ambre hors de danger.
Plusieurs, même.
"Bien. Maintenant que tout le monde est silencieux, je peux enfin vous expliquer ma théorie."
"Une théorie complètement perchée. Ton sang s'est très certainement dilué depuis bien longtemps. Il ne leur en reste absolument rien dans les veines."
"Peut-être, Arès, ou peut-être pas. Je n'avais aucunement demandé ta participation, mais soit."
D'un calme effrayant, Apollon se retourna vers son demi-frère, la tête légèrement penchée sur le côté :
"Toi qui es si persuadé que j'ai tort, dis-moi : pourquoi Ambre a-t-elle été capable de t'affaiblir tout à l'heure ?"
"Un coup de chance."
Arès avait haussé les épaules et affichait désormais un air plus renfrogné que d'ordinaire, comme si Apollon venait de le vexer au plus haut point.
"J'étais en train de me prendre la tête avec l'ivrogne et elle a simplement profité de cela. Elle a profité que j'avais le dos tourné et que je n'étais plus sur mes gardes."
Apollon eut un rire sans joie :
"Cela t'arrangerait beaucoup, n'est-ce pas ?"
"Si la médecine peut guérir, elle peut aussi tuer."
La voix d'Hermès n'avait été qu'un simple murmure, à peine audible. Mais sa remarque arracha un sourire triomphant à Apollon, tandis qu'il écarquillait les yeux face à ce que son ancien compagnon tentait d'insinuer.
"Exactement, Hermy ! Selon moi, si Ambre a réussi à affaiblir autant Arès, c'est parce qu'une partie de mon héritage est encore en elle : Iris n'a pas de pouvoirs destructeurs, mais moi, oui. Rares sont mes enfants ou descendants qui héritent du pouvoir d'affaiblissement. Mais ils existent. Si vous vous demandez ce que c'est, ajouta Apollon, qui perçut les froncements de sourcils de Dionysos et d'Hugo. C'est l'inverse des guérisseurs. Eux ne vous soignent pas. Ils vous affaiblissent, vous rendent malade, et peuvent vous tuer s'ils sont assez puissants. Le côté sombre de la médecine si celle-ci est mal utilisée."
"Flippant…", chuchota Walters
Dionysos hocha la tête de manière presque automatique, l'air d'être toujours aussi perdu :
"Ce que tu essaies de dire, lança-t-il lentement, avec hésitation. C'est que les Jones ont probablement hérité de certains de tes pouvoirs. Mais… Qui ne nous dit pas que Matthew est également un de ceux qui affaiblissent ?"
"Une légende. Une… raah, des faits. Des faits datant de quelques siècles mais des faits tout de même !, se reprit Apollon devant les regards dubitatifs qu'il recevait de toute part. Je ne les ai jamais personnellement rencontré, mais au XVIIème siècle, deux jumeaux, deux de mes descendants, avaient des pouvoirs contraires. L'un pouvait guérir, l'autre affaiblir. Les jumeaux sont complémentaires par définition. A eux deux, ils représentaient tous les aspects de la médecine."
"Donc on se base sur des faits uniques du XVIIIème…, murmura Matthew, dont le visage s'était totalement décomposé. Je…"
"J'avais dit que c'était tiré par les cheveux !", se défendit Arès, levant les mains.
"C'est pas… C'est pas… Matt."
Apollon se planta de nouveau devant son descendant, les yeux brillants d'espoir et de confiance.
"Je sais que tout ça est nouveau pour toi. Je sais que c'est certainement très terrifiant. Mais tu es mon descendant. Si Ambre a hérité de mes pouvoirs, toi aussi. Je t'en parie tout ce que tu veux. Il faut juste que tu essaies."
"Mais comment ?"
Oui, comment ? Comment ses enfants et descendants demi-dieux faisaient-ils pour utiliser leurs pouvoirs ? Apollon n'en avait strictement aucune idée. A vrai dire, il ne s'était jamais réellement posé la question. Est-ce que cela fonctionnait de la même manière que pour lui ? Une seule façon de le savoir…c'était d'essayer.
De toute manière, nous n'avons guère le choix. Il s'agit là de notre dernier espoir.
Fais-toi confiance, Apollon. Fies-toi à ton instinct. Tu ne te trompes rarement, pour ces choses-là.
L'intervention était si inattendue et lui réchauffa tellement le cœur qu'Apollon dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas aller serrer Hermès dans ses bras.
Hermy, je…
On discutera plus tard. Pour l'instant, sauve-la.
Comme animé par une nouvelle énergie, Apollon exécuta les ordres d'Hermès, plus résolu que jamais : s'il arrivait à sauver Ambre, pour qui la vie comptait pour tous les deux, alors peut-être réussirait-il de se racheter un tout petit peu auprès du messager.
Se saisissant de la main de Matthew, le musicien la déposa doucement sur le sternum d'Ambre et murmura :
"Maintenant, Matt, ferme les yeux. Ferme les yeux et concentre-toi. Essaie de visualiser sa respiration, ses organes. Connecte-toi à son corps, aux fluides qui le traversent. Fais-toi une image mentale de tout cela et avec un peu de chance, le reste suivra…"
µµµµ
"Jake ! Jacob ! JAKE !"
Cela faisait désormais plusieurs heures - ou tout du moins en étaient-ils tous deux persuadés, n'ayant aucun repère spatio-temporel à proximité et se sentant conjointement vidés de toute énergie - que Ambre Jones et Benjamin White tentaient de retrouver leur ami satyre, sans succès : les deux demi-dieux l'avaient bien entendu crier à plusieurs reprises, hurler leur prénom, mais force était de constater qu'ils n'avaient réussi à s'orienter dans le labyrinthe. S'ils avaient pris la bonne direction, ils étaient convaincus que Jacob serait à leur côté, désormais. Ou qu'ils seraient en train de combattre on savait quel monstre pour le sortir de ses griffes.
Mais ce n'était pas le cas. Et cette seule pensée suffisait à leur retourner l'estomac : Jacob n'avait pas d'armes sur lui, si ce n'étaient sa flûte de pan et le gourdin apparemment hérité de son arrière-grand-oncle, Tommy. Ambre et Ben doutaient sérieusement que son talent de flûtiste lui soit d'une quelconque utilité dans ce labyrinthe fait de verre et de bronze. Quant au gourdin… mieux valait ne pas l'évoquer. La seule fois où Jake avait tenté de l'utiliser… il n'avait guère eu la force suffisante pour le tenir plus que quelques secondes au-dessus de sa tête.
"Tu… Tu crois qu'il va bien ?"
Ambre savait qu'elle posait cette question dans le simple objectif d'être rassurée, comme elle savait que Benjamin allait lui fournir la réponse qu'elle attendait, ne serait-ce que pour s'en convaincre lui-même et ainsi tenter de calmer les tristes pensées qui l'assaillaient.
"Je… Je l'espère. Parfois, le silence est un bon présage. Peut-être même qu'Hugo l'a trouvé avant nous."
Le silence est un bon présage.
Hugo l'a trouvé avant nous.
Il était vrai qu'après avoir entendu des monstres leur courir après, ou meugler et siffler non loin d'eux, être accompagnés du seul son de leurs pas et de leur respiration respective était plutôt un soulagement. Mais en était-il de même de s'imaginer Jacob en compagnie d'Hugo ? Ambre hésitait : le fils d'Arès n'avait jamais réellement apprécié le satyre et ses intentions avaient été claires d'entrée de jeu ; le demi-dieu ferait tout ce qu'il faudrait pour sortir de ce labyrinthe vivant. La fille d'Iris n'avait aucun mal à l'imaginer sacrifier Jacob pour échapper à à sa propre mort.
"Il est bien plus humain qu'il ne le pense., souffla doucement Benjamin, comme s'il pouvait entendre les pensées de son amie aussi clairement que si celles-ci résonnaient dans son esprit. Il ne s'abaisserait pas à de telles folies."
Ambre se mordit la lèvre, mais s'abstint de tout commentaire : après tout, Benjamin connaissait Hugo depuis bien plus longtemps qu'elle.
"Où est-ce qu'on va, maintenant ?", lança-t-elle à la place, alors que leur duo arrivait à un autre carrefour.
"Je suppose que prendre à droite nous rapprocherait du centre du labyrinthe… à condition qu'il y en ait réellement un."
Benjamin passa sa tête au centre du croisement, examinant avec attention les alentours. Le jeune homme avait beau tenter d'observer les murs dans les moindres détails, aucune indication, aucun signe particulier ne semblait se détacher de ces parois d'un blanc immaculé. Ceux qui avaient conçu ce labyrinthe avaient bien fait les choses et le fils d'Aphrodite se demanda brièvement comment ils avaient fait pour ne pas s'y perdre eux-mêmes.
"J'ai peur qu'en tournant à gauche, on revienne sur nos pas. Et que prendre tout droit nous… Ambre ? Qu'est-ce qu'il se passe ? Ambre ?"
Mais la fille d'Iris ne put répondre, la vision qu'elle avait sous les yeux l'ayant pétrifiée sur place, sans qu'elle n'ait le temps de trouver les mots pour avertir Benjamin. Alors, dans le silence le plus complet, elle laissa le fils d'Aphrodite découvrir par lui-même le minotaure qui se tenait derrière eux, serrant dans l'un de ses énormes poings une silhouette tristement familière.
"On… On ne pourra…", bégaya Ambre, la voix tremblante, alors que le monstre mythique grattait le sol de l'un de ses sabots.
Mais Benjamin se contenta de sortir son poignard, une immense détermination étirant ses traits.
Bien sûr que si, Ambre., pensa-t-il, tendant l'ensemble de ses muscles pour se préparer à l'assaut. Bien sûr que si. Tu es peut-être une enfant de déité mineure, mais un autre sang coule dans tes veines. Regarde comme tu as su affaiblir le manticore, tout à l'heure.
Ces mots, Ben aurait voulu les lui adresser à voix haute. A vrai dire, il aurait aimé pouvoir évoquer le sujet alors qu'ils continuaient leur route dans le labyrinthe, persuadé que le dieu du soleil avait une place dans l'arbre généalogique de sa meilleure amie. Il aurait aimé avoir cette conversation.
Mais peut-être, pensa-t-il alors que le Minotaure lâchait brusquement Jacob et se précipitait vers eux dans un immense beuglement qui fit vibrer les parois du labyrinthe, peut-être qu'il était désormais trop tard pour évoquer le sujet. Peut-être que c'était la dernière fois qu'ils se parlaient.
Seules les Parques le leur diraient.
µµµµ
Le jeune homme ne quittait pas l'écran des yeux, quand bien même ce qu'il y voyait lui broyait le cœur : baisser les yeux était trop dur. Baisser les yeux, c'était prendre le risque de porter davantage de poisse à Benjamin White et il ne pouvait en supporter l'idée. Son meilleur ami souffrait déjà assez.
Beaucoup de camarades demi-dieux lui avaient dit que cela était stupide. Que cligner des paupières ne déciderait pas du destin de Ben, déjà dans les mains des Parques. Qu'il pouvait bien détourner le regard quand les choses devenaient insupportables. Mais cette superstition avait germé dans l'esprit de Manuel Marshall et il ne pouvait plus s'en défaire : détourner le regard, le petit-fils de Poséidon en était persuadé, revenait à laisser tomber son frère de cœur. C'était faire preuve de lâcheté et condamner Benjamin. Oui, il en était convaincu : le sort du fils d'Aphrodite dépendait entièrement de lui et de sa capacité à affronter les images que diffusait Héphaïstos TV. S'il ne lâchait pas l'écran du regard, Ben s'en sortirait.
C'était risible, c'était n'importe quoi, ce n'était pas une pensée digne d'un jeune homme de quinze ans. Mais ne fallait-il pas se raccrocher à quelque chose quand la seule famille que vous aviez s'apprêtait à être massacrée sous vos yeux ?
« Tu devrais aller dormir, Manuel. Tu ne peux malheureusement… »
« Je ne bougerais pas d'ici, Chiron. Je ne laisserai pas Ben seul. »
Le ton tranchant du jeune homme n'était pas habituel : depuis son arrivée à la colonie, il avait toujours été d'un naturel bienveillant et respectueux, que cela soit envers ses pairs ou les personnes qui dirigeaient le camp. Il s'en serait sans doute même voulu d'interrompre le centaure et de lui parler si sèchement s'il n'était pas entièrement sous le coup de ses émotions et de la fatigue. Et si…
« J'aurais dû accepter de l'accompagner. Il est venu me voir et j'ai refusé parce que… »
La voix de Manuel se brisa, alors que la toute première larme faisait son chemin le long de sa joue. Il ne savait pas vraiment pourquoi il avait décliné, lui qui était d'ordinaire si prompt à proposer son aide. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il avait laissé tomber Ben une fois et qu'il ne voulait pas que cela recommence. Il voulait soutenir son ami à travers l'écran et prier toutes les divinités qu'il pouvait pour que ce dernier s'en sorte. Parce qu'il allait s'en sortir, il ne pouvait pas en être autrement. Quelqu'un allait forcément intervenir avant la fin du compte à rebours et…
« Tu aurais accepté que Monsieur D et moi-même ne t'aurions guère laissé partir., résonna la voix de Chiron derrière lui. Tu aurais attiré trop de monstres dans ton sillage, Manu. Les missions de secours doivent se faire le plus discrètement possible. Et… »
« Qu'est-ce qui vous dit que je descends réellement de lui ? Il n'a jamais rien fait pour confirmer vos doutes. »
« Ne t'a-t-il jamais adressé la parole ? Ne t'est-il jamais apparu en rêve ? »
« Ce n'est pas ma préoccupation du moment. Si ça se trouve, si j'avais été là, peut-être que… »
« Tu serais toi-même en train de te perdre dans ce labyrinthe. Les dieux arrivent toujours à leur fin, jeune homme. Nul n'aurait pu intervenir dans le plan macabre de l'un d'eux. Pas même un légitime descendant des trois Grands. »
Je n'ai pas besoin d'être irrité davantage.
Cette pensée apparut avec une telle violence dans son esprit que Manuel en eut honte. Mais cela ne dura guère bien longtemps.
« Peut-être pas moi, cracha-t-il, sentant la colère monter alors que les caméras se focalisaient désormais sur Walters - Manu n'avait que faire d'un tel idiot alors que son meilleur ami se battait pour survivre -, mais le conseil olympien aurait pu. »
« Encore fallait-il qu'ils en aient eu vent. D'après Monsieur D, tous ont été pris par surprise. »
Monsieur D.
Manuel expira bruyamment par le nez à la mention du dieu du vin. Chiron prenait-il réellement au sérieux ce qui sortait de la bouche de ce quinquagénaire acariâtre ? Peut-être ne faisait-il que répéter ce que le seigneur des dieux lui avait dit de dire. Ou peut-être même qu'il était de mèche avec Héphaïstos. Après tout, il avait accepté que Benjamin se porte volontaire pour aller chercher les jumeaux repérés par un satyre dans le Texas. Peut-être que cela avait été prévu depuis des lustres, telle une mécanique bien huilée : « eh Dionysos, trouve-moi une quête pour ce gamin d'Aphrodite, que je le dégomme un peu. »
« Il m'a juré sur le Styx qu'il n'était pas au courant, Manuel. Comme il m'a juré sur le Styx que certaines divinités, dont lui-même, se démenaient pour retrouver le dieu responsable de ces jeux ainsi que l'emplacement exact du labyrinthe. »
« C'est censé me rassurer ? M'apaiser ? Me décider à aller me coucher parce que, oh, t'en fais pas, ton seul ami est dans une bien fâcheuse situation mais on s'en occupe. Désolé, Chiron, mais les dieux ne font jamais rien gratuitement et s'ils recherchent le labyrinthe et Héphaïstos sans que quelqu'un ne leur ait promis quoi que ce soit, on peut être certain qu'ils les trouveront quand ce sera trop tard. »
« Manuel Marshall… »
Oui, oui, je sais que je vais trop loin. Que je risque d'être foudroyé d'une minute à l'autre. Mais pour l'instant, je m'en moque. Tout ce qui m'importe… Tout ce qui m'importe, c'est Ben.
Mais ce fut une toute autre réponse qui franchit les lèvres du jeune homme. Une réponse mesurée, bien dans les cordes, qu'il ne pensait qu'à moitié mais qui, pour sûr, permettrait de calmer les choses et de faire disparaître ce ton de réprimande tangible dans les dernières paroles de Chiron.
Une réponse qu'il fut capable de formuler après un court instant de silence, après avoir pris de profondes inspirations.
« Pardonne-moi, Chiron, murmura-t-il. Je… La situation actuelle ne m'aide pas à conserver mon calme et à honorer les divinités avec toute l'attention qu'elles méritent. Je ne crois pas que j'ai jamais été aussi désespéré de ma courte vie. Mes mots ont dépassé mes pensées. »
Le centaure ne répondit pas immédiatement, laissant un nouveau silence s'installer, à tel point que Manuel fut tenté de détourner les yeux de l'écran pour savoir si son mentor était encore là. Mais avant qu'il n'en ait le réflexe, la main chaude de Chiron se posa doucement sur son épaule gauche, qu'elle pressa lentement.
Les mots qui sortirent alors de la bouche du centaure ne firent qu'alourdir davantage le coeur du sang-mêlé :
"J'en suis conscient, Manuel. Mais tu comprendras que je ne peux prendre le risque de te perdre alors que quatre de mes protégés risquent de m'être arrachés d'ici quelques heures. Benjamin comptait tout autant pour moi que pour toi."
Dans ce cas, Chiron, pourquoi parler de lui au passé ?
µµµµ
Je sais que pour toi, les images valent mieux que les mots. Un peu de baume au cœur.
Seul dans la chambre qu'il partageait avec Apollon, Hermès se frotta de nouveau les yeux avant de reporter son attention sur l'enveloppe, qu'il avait soigneusement posée sur sa table de chevet. Il était tard : le réveil affichait aux alentours de vingt-trois heures, et son corps réclamait le repos à grands cris, les événements de la journée l'ayant vidé de toute énergie, mais le dieu n'avait pas envie de céder à l'appel de Morphée.
L'état d'Ambre stabilisé, et Arès et Hugo partis, les olympiens et Matt avaient décidé de mettre en œuvre des tours de garde pour veiller sur la jeune fille. Et même si Dionysos - qui discutait très certainement avec elle en ce moment-même -, lui avait promis qu'il serait le prochain à prendre le relais, Hermès voulait s'en assurer et était persuadé que son frère n'aurait guère le cœur de le réveiller s'il s'endormait. Or, il tenait à ce tour de garde. Il en avait besoin.
Énormément.
Il ne l'avait confié à personne, mais apercevoir Ambre immobile dans son lit l'avait violemment ébranlé : l'espace d'un instant, de quelques milliers de secondes, il avait cru l'avoir perdue. Elle qui avait réussi à se faufiler jusqu'à son coeur, elle avec qui il avait passé le plus clair de son temps, entre les cours particuliers de mathématiques et les moments qu'ils passaient tous ensemble, les Jones, Apollon et lui. Hermès s'était pris d'affection pour la fille d'Iris, peut-être même trop, lui soufflaient parfois ses pensées, mais il l'appréciait. Il aimait sa compagnie et était particulièrement fier de réussir à la faire sortir à chaque fois un peu plus de sa coquille. Alors l'imaginer aux Enfers, devant les trois juges… Hermès en avait encore des nausées rien que d'y songer. L'image d'Ambre dans un cercueil en bois, son fin et beau visage désespérément froid et pâle le hantait à chaque fois qu'il clignait des paupières. Alors oui, il avait besoin de la voir, de veiller sur elle, et de lui parler. Seul à seule. Parce qu'il savait qu'elle avait davantage de difficultés à mentir sur ses ressentis lorsqu'elle se trouvait en sa seule présence. Peut-être était-ce parce qu'ils avaient réussi à nouer une relation de confiance.
En tout cas, le messager l'espérait.
Si je dois m'occuper durant une heure, autant…
Étouffant un énième bâillement, le dieu se redressa quelque peu sur son lit, étirant ses bras avec un soupir où se mêlaient lassitude et nervosité. Deux options s'offraient à lui et chacune était tout aussi terrifiante que l'autre : soit il acceptait de faire entrer Apollon, soit il ouvrait l'enveloppe blanche que lui avait confié Héra.
Laisser Apollon pénétrer dans la chambre, c'était prendre le risque de faire remonter la colère qui sommeillait encore en lui. C'était prendre le risque de se brouiller définitivement avec son meilleur ami, son ancien compagnon, le père de sa fille. C'était accepter de déverser des mots qu'il regretterait à l'instant même où il les prononcerait, bien qu'il les pensait réellement : Apollon avait dépassé les bornes, mit des personnes qui étaient chères à Hermès en danger, causé ce que les mortels appelaient désormais "une catastrophe naturelle soudaine". Des personnes étaient mortes, d'autres avaient été blessées, d'autres encore - et la gorge d'Hermès se serra douloureusement lorsque l'image d'Hélia s'imposa sans son esprit -, se retrouvaient plus isolées encore qu'elles ne l'avaient été jusqu'ici et avaient failli voir leur solitude se prolonger injustement.
Pour résumer, laisser Apollon lui parler promettait des éclats de voix, beaucoup de douleur et la fragilisation d'une relation qu'il chérissait. Et avait-il encore assez de force pour affronter tout cela ? La réponse paraissait évidente, lorsqu'on voyait ses paupières papillonner si souvent : Apollon devrait attendre le lendemain matin.
Restait l'enveloppe.
Hermès ne savait pas pourquoi il craignait tant de l'ouvrir : lors de son court entretien avec Héra, il n'avait décelé aucune malice, aucun mensonge dans les paroles de la déesse. Elle lui avait semblé sincère et le messager se disait qu'il était grand temps de laisser sa méfiance et ses préjugés de côté ; il n'était guère plus le jeune dieu qui redoutait que sa belle-mère ne le transforme en paon à la moindre contrariété. Il savait désormais, par expérience, que son père était beaucoup plus à même de le faire ou de lui nuire d'une dizaine d'autres façons.
Alors pourquoi son cœur refusait-il d'ouvrir cette enveloppe ? Pourquoi ses doigts tremblaient-ils lorsqu'il souhaitait s'en saisir ?
Parce que tu as peur d'être déçu.
Cette pensée le surprit autant qu'elle le blessa. Mais, se rendit-il compte, à mesure qu'il la retournait dans son esprit, elle était d'une cruelle vérité : Héra ne lui avait guère confié la nature du contenu. S'agissait-il de dessins de sa fille ? De photographies ? De… mots ? Le coeur d'Hermès s'emballa à cette idée mais le messager s'en débarrassa très rapidement : l'hypothèse qu'Héra ait accepté qu'Hélia leur écrive une lettre, à Apollon et à lui, était trop peu crédible et il ne servait à rien de s'emballer à ce point. Si la déesse aux bras blancs veillait sur Hélia comme elle le lui avait certifié, il aurait été stupide de sa part de mettre la jeune fille autant en danger : si Zeus aurait eu vent des lettres, nul doute qu'il aurait pris cela comme une véritable offense et aurait pris la plus grande joie à se venger. Non pas sur la tête pensante, mais sur le petit renard d'Hermès.
Et ce dernier ne s'en serait absolument pas remis.
Non, il n'y aurait donc aucune lettre, aucun mot manuscrit dans cette enveloppe.
Hermès en ressortit une certaine tristesse, mais aussi un certain soulagement : sa fille ne s'était pas encore mise en danger en tentant de les contacter.
Ou tout du moins, il l'espérait.
"Ouvre et tu en auras le coeur net., se murmura-t-il à lui-même alors que son regard se perdait encore sur l'enveloppe. Tu seras soulagé de la savoir en sécurité et tu auras le droit à une petite dose de bonheur après cette journée si catastrophique. Après tout, Héra ne t'a-t-elle pas dit que l'enveloppe était faite pour te remonter le moral ?"
Laissant de côté ses dernières craintes, Hermès se saisit finalement de l'enveloppe blanche et l'ouvrit.
Presqu'aussitôt, un sourire spontané étira ses lèvres.
µµµµ
"Ambre… tu devrais dormir, à cette heure-ci."
Animé d'une nouvelle énergie, Hermès n'avait pas attendu que Dionysos vienne le chercher pour entrer dans la chambre de la jeune demi-déesse : à peine l'horloge avait-elle annoncé minuit dépassé de trente minutes, que le messager avait sauté sur ses pieds et ouvert sa porte, prêt à rejoindre la chambre d'à côté. Il avait d'ailleurs ouvert sur un Dionysos surpris de le voir si prompt et souriant : Hermès avait senti le regard soucieux de son frère le suivre jusqu'à la chambre d'Ambre.
« Et toi donc, lui répondait par ailleurs cette dernière, un mince sourire aux lèvres. Pourtant, tu as l'air radieux et énergique. Un peu trop de café ? »
Ces derniers mots étaient une boutade et eurent l'effet escompté, puisqu'Hermès sourit, tout en prenant place sur la chaise qu'on avait disposée à côté du lit king size.
Pourtant, alors qu'il s'apprêtait à répondre, le messager ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine tristesse à la pensée qu'il ne pouvait avouer ce qui l'avait ainsi requinqué : il aurait aimé lui montrer les photos qu'il avait découvert dans l'enveloppe qu'Héra lui avait donné. Des photos qui l'avaient fait sourire, parfois rire. Et qui avaient apaisé son cœur de père. Profondément.
Hermès aurait aimé pouvoir partager son soulagement avec Ambre, mais il ne le pouvait pas. Et pour la première fois depuis longtemps, l'idée de ne pas partager sa joie paternelle avec autrui le chagrina.
« Certainement, s'entendit-il répondre, presque automatiquement, tentant tant bien que mal de ne pas laisser transparaître sa déception sur ses traits. Juste quelques nouvelles qui m'ont fait le plus grand bien. », ajouta-t-il, malgré lui, l'envie plus forte que tout.
Et puis, qu'est-ce qu'il risquait en restant si vague ? Il n'envisageait guère d'élaborer davantage et…
"De bonnes nouvelles ? Malgré… malgré ce que j'ai causé ?"
Le sourire d'Hermès s'évanouit à l'entente de ces mots. Et de l'expression de profonde tristesse et d'anxiété qui se lisait désormais sur les traits d'Ambre.
Ce qu'elle avait causé ?
Son incompréhension dût se lire sur ses traits car la fille d'Iris ajouta, après un court silence :
"Tout ce qui s'est passé est de ma faute, Hermès. S'il n'y avait pas eu cette histoire entre Hugo et moi, Apollon n'aurait pas cherché à le tuer, vous ne seriez pas destitués de vos pouvoirs divins et Dionysos…"
"Par les Parques, Ambre, qu'est-ce que cet idiot t'a mis dans le crâne ?"
L'incompréhension avait cédé si vite à la colère qu'Hermès se surprit lui-même. Désormais debout, mâchoires serrées, le messager ressentait la furieuse envie de toucher deux mots à son frère : qu'est-ce que cet énergumène avait-il bien pu dire à Ambre pour que la jeune femme soit convaincue que ce qui relevait entièrement de la responsabilité d'Apollon et d'Arès était son oeuvre ? Assumer le premier tour de garde signifiait aider la personne à se rétablir, pas à lui dire des vérités qu'elle ne méritait guère.
"Il… Dionysos ne m'a rien dit du tout, Hermès."
Le ton tremblant, le regard humide, Ambre regardait son interlocuteur comme s'il avait légèrement perdu la raison, comme s'il s'était agi d'un enfant qui ne comprenait le fonctionnement pourtant logique d'un objet.
"A vrai dire, reprit-elle, alors même que Hermès se laissait retomber sur son siège, l'air plus perdu que jamais. Il ne m'a pas réellement adressé la parole. En tout cas, il a soigneusement éludé toute question de ma part. Il voulait qu'on se concentre sur ses mots croisés."
Cette dernière phrase fut ponctuée d'un rire nerveux tandis qu'Ambre se passait une main dans ses boucles blondes : cette obsession de Dionysos l'avait réellement chamboulée, à tel point qu'elle s'était finalement convaincue que le dieu refusait d'engager la conversation parce qu'il lui en voulait.
Et comment ne pourrait-il leur en vouloir, après tout ? Elle avait partagé ses peines de cœur avec Apollon et voilà où cela les avait amenés : à un carnage complet. Elle connaissait pourtant sa mythologie du bout des doigts. Elle connaissait le tempérament du dieu de la médecine, elle avait eu vent de ses terribles colères. Mais malgré cela, malgré ce que Benjamin White avait tenté de lui enseigner, elle s'était liée d'amitié avec un dieu et à cause de cela, ce dieu et ceux qui avaient tenté de l'apaiser se retrouvaient dans des situations qu'aucune divinité n'enviait.
Être obligés de fréquenter le monde des mortels sans aucun pouvoir divin à disposition, sous l'apparence de lycéens. Dionysos avait été forcé de quitter la tranquillité de la colonie pour les rues animées de Phoenix et un établissement plein à craquer de ce qu'il détestait le plus : des adolescents bourrés d'hormones. Si le dieu du vin n'en voulait pas à Ambre après cela…
J'ai soigneusement éludé la question parce que je savais que je n'étais guère celui qui arriverait à la rassurer. Tu feras un meilleur boulot que moi, là-dessus, Hermès.
La voix de Dionysos ramena Hermès à la réalité, lui qui avait été absorbé par la détresse et les pensées teintées de culpabilité d'Ambre.
Non, elles n'en sont pas teintées. Elles en sont pleines.
Le cœur d'Hermès se serra encore davantage à cette pensée, et, toute colère et incompréhension envers le dieu du vin abandonnées, le messager quitta subitement sa chaise pour s'asseoir au coin du lit, faisant rougir les joues de la demi-déesse au passage.
"Ambre, s'exclama-t-il d'une voix douce, en cherchant le regard bleu que la jeune fille ne voulait guère ancrer dans le sien. Ce qu'il s'est passé n'est absolument pas de ta responsabilité. Seul Apollon est coupable."
Il avait prononcé ces derniers mots d'un ton tremblant mais résolu : cela lui fendait le cœur qu'Apollon ait de nouveau cédé à ses vieux démons, cependant, il n'était pas en état de prendre le musicien en pitié ou de lui trouver des excuses. Pas cette fois.
"Mais…"
"Apollon est adulte. Il a plus de trois mille ans. Crois-moi, il sait ce qu'il a fait et il sait qu'il en est l'unique coupable."
Un court silence s'installa. Ambre ouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, mais rien ne sembla en état de sortir. A la place, la fille d'Iris détourna un peu plus la tête.
Il était trop tard, cependant : Hermès avait vu les larmes qui coulaient désormais le long de ses joues.
"Ambre…"
Avec prudence, comme s'il tentait de ne pas effrayer un chat particulièrement craintif, Hermès se saisit d'une des mains de la jeune femme - la forçant de ce fait à arrêter de se les tordre de manière nerveuse -, tandis qu'une main glissait sous son menton : lentement, le dieu l'obligea à le regarder dans les yeux, et s'assura qu'elle ne tente pas de l'éviter de nouveau avant de poursuivre :
"Apollon te dirait la même chose s'il était là., s'exclama-t-il doucement, essuyant une larme du bout de son pouce. Tu as traversé tant d'épreuves, tu transportes déjà tant de culpabilité infondée, notamment vis-à-vis de Ben… ne t'en rajoute pas davantage sur les épaules, s'il te plaît. Tu souffres déjà assez comme cela."
Hermès faisait de son mieux pour garder une voix douce et un ton équilibré, malgré l'émotion qui le prenait à la gorge : voir Ambre s'accuser ainsi lui faisait mal au ventre. La voir pleurer, encore plus.
Comme à chaque fois.
"S'il n'y avait pas eu cette scène à la cantine…"
"Avec des si, on pourrait refaire le monde, Ambre. Et ce n'est jamais bon de se perdre dans les hypothèses. Cela ne fait qu'apporter de la souffrance éventuelle. Ce qu'il s'est passé, s'est passé. Même nous autres dieux, n'avons aucun contrôle là-dessus. Tout du moins, en partie. Si Apollon a commis une grave erreur, c'est parce qu'il l'a décidé de lui-même et que les Parques n'ont fait que le pousser davantage. Et si ça peut te rassurer un peu plus, Apollon n'appréciait guère Hugo avant même ses allusions déplacées sur votre relation."
"Hermès…"
"Non, Ambre. J'aimerais beaucoup que tu te débarrasses de cette culpabilité. Elle n'a pas sa place dans ton cœur. Seul Apollon doit la porter."
"Mais il y a eu des morts, Hermès. Des personnes ont été tuées, d'autres sont encore portées disparues et…"
Ambre chercha à se dégager de la prise du messager mais celui saisit son visage entre ses mains, sentant la chaleur des joues d'Ambre sous ses doigts.
"Et tu as permis à des centaines d'autres d'échapper au même sort en t'attaquant toi-même à Arès. Ce n'est pas toi qui as causé le chaos. Bien au contraire, tu as tenté de rétablir l'équilibre."
"Je ne sais même pas comment j'ai fait."
Cette phrase n'avait été qu'un simple murmure, où teintait un mélange d'embarras et d'incrédulité. Hermès sourit malgré lui, amusé par le froncement de sourcil dubitatif d'Ambre.
Qu'attendait donc la fille d'Iris pour prendre confiance en elle et en ses capacités ? Pour comprendre qu'elle valait bien plus qu'elle ne le pensait ?
"Apollon a sa petite hypothèse, souffla-t-il. Mais pour l'heure, ajouta-t-il, alors que Ambre haussait un sourcil, le plus important est que tu me promettes de tenter d'arrêter de culpabiliser."
"Je suis désolée."
Un nouveau murmure, mais cette fois-ci plus précipité, et teinté d'un très léger amusement.
Hermès observa Ambre en silence, attendant patiemment qu'elle continue.
"J'ai l'impression de toujours fondre en larmes, quand je suis avec toi., grimaça finalement la demi-déesse en se mordant nerveusement la lèvre inférieure. Cela doit être pesant, à la longue."
"Au contraire…"
La réponse d'Hermès étonna Ambre, qui fronça les sourcils. Le messager sourit et caressa doucement la joue de la jeune femme.
"... C'est le signe que tu t'ouvres davantage à moi et… cela n'est pas pour me déplaire."
Il termina sa phrase dans un simple chuchotement, et déposa un léger baiser au coin des lèvres d'Ambre.
"Tu es importante pour moi, Ambre. Plus que tu ne peux l'imaginer."
Et tandis que la concernée prenait une jolie teinte pivoine, le messager s'éclipsa, sourire aux lèvres.
