Chapitre vingt-et-un : il vous brisera le coeur

1983.

"Ben, attention !"

Le fils d'Aphrodite roula au sol, et échappa ainsi à l'une des cornes du Minotaure. Celle-ci vint se ficher dans l'une des parois de verre du labyrinthe, à l'endroit même où Benjamin se tenait encore quelques secondes plus tôt.

Agacé d'avoir manqué sa cible, le monstre grogna de frustration tandis que le demi-dieu étouffait un juron : il ne savait pas depuis combien de temps il affrontait cette créature, mais ses muscles commençaient à se faire lourds et douloureux.

"Il respire ?"

Benjamin eut tout juste le temps de prononcer cette phrase avant d'esquiver une autre attaque : le minotaure avait réussi à décoincer sa corne et semblait encore plus déterminé à emmener le fils d'Aphrodite aux Enfers. Mais même si la bête prenait la majorité du couloir et laissait donc peu de place à ses ennemis, le jeune homme faisait preuve d'une agilité tout à fait remarquable : haut, bas, droite, gauche, droite… d'un oeil extérieur, on aurait presque pu croire que le demi-dieu effectuait une chorégraphie digne des académies de danse les plus prestigieuses, se faufilant sous les membres du Minotaure avec grâce et fluidité. Mais cette capacité à éviter et ce, toujours au bon moment, en laissant croire à l'adversaire que, peut-être, cette fois-ci était la bonne, Benjamin la devait simplement à deux choses : l'adrénaline qui ne cessait de se déverser dans ses veines et les entraînements de self-défense que lui avait longtemps imposé son père, et auxquels il allait toujours en grognant et en traînant des pieds.

Si je sors d'ici, il faudra que je pense à le remercier.

"Pratiquement pas., lui parvint la voix d'Ambre de l'autre extrémité du couloir, ce qui eut pour effet de le faire jurer une nouvelle fois. Il me faudrait le sac… tu penses que…?"

"Attends, non, ne bouge pas !"

La stratégie de Benjamin avait été claire depuis le début et on ne pouvait pas dire qu'il avait laissé le choix à sa camarade : comme c'était lui qui avait le plus d'expérience en matière de combat, c'était lui qui s'occupait de neutraliser le Minotaure. Ambre, elle, devait s'occuper de Jacob, toujours allongé au sol, là où la créature l'avait lourdement lâché quelques moments auparavant. La fille d'Iris avait tenté de protester mais le demi-dieu n'avait pas lâché et l'avait poussée à rejoindre leur ami.

Mais dans la précipitation, aucun d'eux n'avait pensé au sac à dos et à l'ambroisie et au nectar qu'il contenait.

Faisant tournoyer son épée - Benjamin avait laissé tomber son poignard dès le second assaut, sachant pertinemment qu'il lui fallait une meilleure arme et ne souhaitant guère se prêter à un corps-à-corps avec l'un des monstres les plus gigantesques de la mythologie -, le fils d'Aphrodite recula de quelques pas, chuchotant machinalement une berceuse que lui avait appris sa nourrice : de ce qu'il avait vu et ressenti jusqu'ici, le Minotaure ne semblait guère sensible à l'envoûtement mais Benjamin avait encore espoir que cela finisse par fonctionner. Et puis, chantonner lui permettait toujours de relâcher la pression. Et seules les Parques savaient à quel point il en avait actuellement besoin.

Ok, encore deux pas et…Argh !

Erreur de débutant, lui aurait certainement soufflé son père, avec ce regard de reproche qui serrait si souvent le cœur de Benjamin : profitant que le Minotaure gratte le sol du pied, le demi-dieu avait pris le risque de jeter un coup d'oeil derrière lui, pour s'assurer qu'il allait dans la bonne direction - après tout, il avait jeté le sac quelques longues minutes auparavant et cela aurait été que de signer son propre arrêt de mort s'il avait pris le temps de mémoriser l'emplacement exact -, mais la créature n'avait pas été si lente que les fois précédentes, comme si elle aussi commençait à fatiguer et voulait que tout ce cirque prenne fin, avant de charger de nouveau et Benjamin avait été pris de court : trop tard pour rouler en avant ou s'échapper par un des côtés : le jeune homme s'était donc laissé tomber au sol, sa tête rasant de près l'un des bras de son adversaire et ses fesses s'abattant lourdement sur le sol de marbre.

Presque aussitôt, une douleur aigüe se fit ressentir dans le bas de son dos, lui arrachant un gémissement et le fils d'Aphrodite fut à peu près certain qu'il venait de se briser le coccyx.

"Ben !"

Les larmes lui montant aux yeux sous le coup de la douleur, le jeune homme eut bien du mal à se renverser sur le côté droit lorsque le minotaure chargea de nouveau, manquant de peu de lui broyer la main.

"Ambre, reste où tu es ! Je vais récupérer le sac et te le lancer."

"Mais… Tu n'y arriveras pas tout seul. Il te faut de l'aide !"

"Ne bouge pas !"

Tout demi-dieu savait qu'il était tout bonnement inconscient d'affronter un monstre seul, surtout lorsque celui-ci était d'une si grande envergure que jeter un simple coup d'œil à son visage risquait de vous rompre le cou. Benjamin partageait d'ailleurs cette opinion et ne cessait de le répéter à certains de ses amis qu'il trouvait bien trop impulsifs et solitaires, mais aujourd'hui, les choses étaient différentes.

Aujourd'hui, son côté hyper protecteur s'était réveillé et l'avait convaincu qu'il ne pouvait guère demander à Ambre de l'aider. Pas alors qu'elle manquait d'expérience, pas alors qu'elle n'avait pas encore mis les pieds à la colonie des Sang-Mêlés. Cela aurait été de la folie. De la folie pure : Benjamin n'avait aucune envie de savoir sa meilleure amie dans le même état que Jacob de sa faute. Cela aurait été bien trop dur à supporter, tout comme sa mort éventuelle. Il fallait qu'Ambre sorte vivante de ce foutu labyrinthe. Il s'en était fait la promesse, l'avait juré sur le Styx en pensées pour ne pas se faire réprimander par la fille d'Iris. Il fallait qu'elle puisse profiter de la vie après tout ce carnage. Elle et Matt. Matt et elle, si vous teniez absolument à la grammaire.

Deux demi-dieux ne pouvaient guère mourir avant même d'avoir pris leur marque au sein du monde auquel ils appartenaient. Avant d'avoir découvert les soirées chamallows de la colo. Avant d'avoir découvert leurs pouvoirs et leurs origines. Avant d'avoir goûté aux délicieuses fraises que les champs produisaient.

Il n'en était pas question. Cela était trop injuste : avec le passé qu'ils avaient, avec le poids qu'ils portaient tous les deux sur les épaules, les jumeaux méritaient d'être heureux au moins une fois dans leur vie. Ils méritaient d'avoir enfin l'occasion de s'épanouir. Benjamin en était convaincu.

Manu les aidera. J'en suis sûr.

Parce que si les jumeaux s'en sortaient, Benjamin ne se faisait guère d'illusion sur son propre sort : un seul gagnant, avait dit Héphaïstos.

Mais qui ne se sacrifierait pas pour les personnes qu'il aimait ?

Le regard flou, les membres tremblant, le fils d'Aphrodite tenta de se relever tant bien que mal, profitant d'une nouvelle charge manquée du Minotaure : celui-ci mugissait de frustration plus loin dans le couloir, et il mettrait un certain temps à faire demi-tour. C'était le moment ou jamais.

Se retournant, Benjamin courut vers le sac qu'il fit ensuite glisser aux pieds de la fille d'Iris et la rejoignit alors que le sol tremblait déjà sous les premières foulées du monstre.

"Trouve l'ambroisie et le nectar. Donne-lui en un peu. Cela devrait…"

Le fils d'Aphrodite s'interrompit face à une nouvelle vague de douleur. Il avait déjà bien eu du mal à courir, il lui semblait désormais que ses jambes n'avaient plus la force de supporter cette tension lancinante.

"C'est… Tu devrais en prendre aussi, Ben. Tu ne tiendras pas le choc sinon."

Assise aux côtés de Jacob, Ambre venait d'ouvrir le sac à dos et d'en sortir son contenu. Outre une minuscule trousse de secours, les deux jeunes demi-dieux y trouvèrent une gourde de nectar et deux barres d'ambroisie. Benjamin blêmit et Ambre lui jeta un regard désespéré, étant vraisemblablement arrivée à la même conclusion que lui.

"Jacob passe en priorité., lâcha Benjamin d'un ton qui s'efforçait d'être calme. Je ne suis pas encore en train d'agoniser. Et si on veut tenir jusqu'au bout de ces maudits jeux… on doit rationner."

"Mais tu peines à te mouvoir. Comment comptes-tu arrêter les monstres ainsi ?"

Les yeux bleus d'Ambre cherchèrent ceux noisette de son meilleur ami, sans succès : il savait très bien que s'il croisait son regard où l'anxiété se mêlait au désarroi, il pourrait céder très facilement. Or, il n'en était pas question.

"Je ne peux pas, Ambre. On n'en aura plus assez pour la suite sinon et…"

Un meuglement strident, à leur percer les tympans, l'interrompit et les deux amis se tournèrent vers le Minotaure. Ses yeux flamboyant comme deux rubis récemment astiqués, le monstre se dirigeait vers eux, tête baissée, prêt à embrocher le premier venu.

Benjamin souleva de nouveau son épée, tentant tant bien que mal de quitter la paroi de verre sur laquelle il s'était momentanément appuyé, comme pour essayer d'atténuer la douleur qui irradiait de son coccyx. Il ne réussit à faire que deux pas tremblants, et faillit même perdre l'équilibre en tentant un troisième.

Il n'avait pas que la douleur, réalisa-t-il avec amertume. Il y avait aussi l'épuisement.

"Écarte-toi, Ambre, souffla-t-il. Et essaie de déplacer Jacob également. Il ne faut pas qu'il reste en plein passage."

"Ben…"

"Ça va aller, je t'assure. Je vais y arriver."

"Tu sais bien que non."

La voix d'Ambre se cassa et Benjamin se tourna finalement vers elle, croisant son regard humide.

"On n'a pas le choix, pas vrai ?", lança-t-il, avec douceur, un sourire triste sur le visage.

"Alors laisse-moi t'aid…"

"Arrrgh, bande d'idiots !"

Bien que surpris par la soudaine voix familière, Ambre et Ben n'eurent pas le temps de se retourner vers Hugo que Jacob poussait un faible cri et que le fils d'Arès aspergeait ses deux interlocuteurs d'une substance rougeâtre.

"C'est de la nourriture qu'il veut, alors autant arrêter de tergiverser et autant lui en donner ! Ce stupide satyre n'aurait pas passé la nuit, de toute manière."

Et sans laisser le temps à qui que ce soit de réaliser ce qu'il venait de faire, Hugo Walters prit le corps sans vie de Jacob et le lança du plus fort qu'il le put en direction du Minotaure.

Jacob, ou tout du moins sa dépouille, vint s'empaler sur l'une des cornes de la créature tandis que Hugo poussait Benjamin et Ambre contre le mur.

Quelques secondes plus tard, le Minotaure passait en trombe devant eux, les évitant de justesse et continua de s'éloigner à pas plus mesurés.

"Mais qu'est-ce que tu as fait ?, hurla Benjamin à Hugo lorsque le bruit des sabots laissa finalement place au silence. Tu te rends compte de ce que tu as fait ?"

Apparemment insensible aux larmes de son camarade, le fils d'Arès essuya le sang qu'il avait reçu sur le visage d'un revers de la main avant de souffler :

"Je viens de sauver la vie à deux ahuris. Allez, en route, j'ai peut-être trouvé une piste."

µµµµ

1983.

"Ah ! Heureusement qu'il est là, tiens ! Ces deux-là n'auraient pas fait long feu sinon ! Enfin, de toute manière, je suis à peu près certain que c'est lui qui va gagner. Un enfant d'Aphrodite et une indéterminée ne font pas le poids contre un enfant d'Arès. Tu veux des chips ?"

Encore sous le choc de ce qu'il venait de voir - les caméras ayant pris un malin plaisir à s'attarder sur la corne qui avait embroché le pauvre Jacob -, Manuel sursauta et, les larmes coulant le long de ses joues, dévisagea l'adolescent qui s'était glissé à ses côtés sans même qu'il l'eut remarqué.

Bâti comme une véritable armoire à glace, les cheveux coupés en brosse et vêtu d'un t-shirt des Ramones, Adraste était connu pour être le meilleur lutteur de la colonie. Une brute qui prenait un mâlin plaisir à malmener les nouveaux ainsi que tous ceux et celles qui ne logeaient pas dans sa cabine.

La numéro cinq.

"Non… non, merci.", balbutia malgré lui Manuel, pas certain que la scène qui se déroulait en ce moment-même était réelle.

Le fils d'Arès se contenta d'hausser les épaules, avant d'enfourner une nouvelle poignée de chips.

"...hm, tu rates quelque chose, tu sais., s'exclama-t-il entre deux bouchées. Piment doux, c'est vraiment une tuerie. Et t'as pas l'air d'avoir mangé depuis des jours. C'est pas ton pote, d'ailleurs, ce White quelque chose ?"

Si, si ça l'est. Tout comme l'était Jake. Et je dois…

Vomir ? Hurler ? Pleurer ? Donner un violent coup de point dans l'écran géant, dans l'espoir qu'il se brise en mille morceaux ? Il y avait là tellement de possibilités que Manuel ne savait où donner de la tête.

Mais une autre idée, plus pressante, s'imposa dans son esprit, faisant accélérer les battements de son cœur, qui battait déjà la chamade.

Il devait arrêter d'être un simple spectateur. Il devait arrêter de se montrer si passif.

Il devait agir. Et vite.

Très vite.

"Je… Je dois y aller.", chuchota-t-il, plus pour lui-même que pour Adraste.

Le fils d'Arès le regarda se lever de sa chaise, un sourcil haussé.

"T'sais, je dirais rien si tu vomis tes tripes ici. Même moi, ça m'a fait mal au ventre."

Mais pas au point de te forcer à arrêter de manger tes maudits chips.

Résistant à la tentation de gifler son interlocuteur, Manuel se contenta de secouer la tête à plusieurs reprises avant de s'éloigner sans un regard.

J'arrive, Ben. J'arrive. Tiens bon.

µµµµ

1986.

"C'est donc là que tu te caches…"

Apollon releva la tête au moment où Dionysos se glissait sur la banquette qui lui faisait face.

Hermès ne souhaitant pas le laisser pénétrer dans leur chambre et Ambre entre de bonnes mains avec le dieu du vin, le musicien avait, quelques heures plus tôt, erré dans l'ensemble de l'hôtel où tous résidaient avant de se décider à prendre l'air.

Par la force des choses, plongé dans ses pensées et ne sachant guère où aller alors que les rues de Phoenix se vidaient peu à peu de leurs derniers fêtards, Apollon avait fini par trouver refuge dans un de ces diner typiquement américains, ouverts 24h/24 et dont les propriétaires ne se posaient guère de questions sur les personnes qui entraient dans leur établissement. Le dieu aurait pu y pénétrer couvert de sang que les réactions auraient été les mêmes : de l'indifférence, purement et simplement.

"Cela fait longtemps que tu t'apitoies ainsi sur ton sort ?"

Le ton de Dionysos n'avait rien de moqueur ou de sarcastique. Il était d'une parfaite neutralité. Et le dieu ne faisait, par ailleurs, que pointer du doigt ce que faisait précisément Apollon depuis qu'il était entré dans le café : à peine s'était-il assis et avait commandé un café qu'il avait posé sa tête sur la table, réfrénant l'envie de la taper contre le bois.

Il avait posé sa tête et n'avait cessé de se demander pourquoi. Pourquoi il avait perdu patience si rapidement, pourquoi cet idiot d'Arès avait pris un malin plaisir à venir aggraver la situation… Pourquoi il n'avait pas laissé Matthew gérer la situation tout seul.

Il s'était reproché tout un tas de choses, mais surtout de s'être attaché si facilement à ses descendants : pourquoi n'avait-il pas gardé ses distances comme il se l'était juré au début ? Pourquoi avait-il fallu que les jumeaux trouvent le chemin de son cœur si aisément ? D'ordinaire, il était davantage méfiant et dur à saisir. Il était la fumée que les enfants tentaient parfois d'essayer d'attraper. Insaisissable jusqu'à ce qu'il le décide. Il avait l'impression que le destin le lui avait fait à l'envers, avec les Jones. Et que s'il…

Par les Parques, depuis quand s'intéressait-il autant aux histoires de cœur de ses descendants, Hélia mise à part ?

Et Hélia… oh, Hélia…

Enfin, pour revenir à nos moutons, Dionysos avait en effet raison : oui, depuis qu'il était entré dans le diner, Apollon s'apitoyait. Il faisait et défaisait le scénario des événements, s'imaginait ce qu'il aurait dû faire et dire à tel ou tel moment… et il se demandait également ce qu'il ferait maintenant que ses pouvoirs divins lui avaient été confisqués. Le temps allait passer beaucoup moins vite… et de façon considérablement moins cool.

Cependant, malgré le fait que le dieu du vin ne fasse que commenter son action, et ce sans la moindre trace de jugement dans le ton utilisé, Apollon ne put s'empêcher d'être piqué au vif.

"Je ne m'apitoie pas, je réfléchis.", lança-t-il d'un ton sec, foudroyant son frère du regard.

Frère qui ne broncha pas le moins du monde, au contraire : Dionysos garda le silence pendant quelques secondes, prenant le temps d'observer le musicien, la tête légèrement penchée.

"C'est donc pour cela que mon constat te blesse autant., déclara-t-il finalement, d'un ton calme. Parce que tu ne t'apitoies pas."

"Exactement."

"Apollon…"

Mais le dieu du soleil leva une main, faisait aussitôt taire son interlocuteur.

"Je n'ai pas besoin que l'on me remonte encore une fois les bretelles, Dionysos. J'ai compris la leçon, ne t'en fais pas. Alors si tu es venu pour ça…"

Ce fut à son tour d'être interrompu, Dionysos gardant le même visage serein qu'à son arrivée.

"Je sais que tu l'as comprise, idiot. Avec toutes les conséquences que cela a et aurait pu engendrer, je me serais affolé si tu ne t'en mordais pas les doigts. Et je te connais assez pour savoir ce qu'il se passe en ce moment-même dans ton esprit sans prendre la peine de m'y introduire : les séances de psychologie servent aussi au thérapeute, ajouta-t-il en haussant les épaules, alors qu'Apollon haussait un sourcil, peu convaincu que Dionysos le connaisse tant que ça. Mais je ne vais faire que retarder l'inévitable si je continue à parler. Alors… Hermès t'attend."

Dionysos pouvait avoir prononcé cela avec toute la douceur dont il était capable, ces quelques mots sonnèrent tout de même comme un couperet aux oreilles d'Apollon : le musicien se sentit blêmir tandis qu'un poids énorme s'abattait sur son estomac.

Hermès. Hermès l'attendait.

En d'autres circonstances, à une toute autre époque et dans un tout autre contexte, ces quelques mots auraient suffi à donner à Apollon la motivation de sortir de sa tristesse et du café, même s'il s'était mis, entre temps, à pleuvoir des cordes : lorsqu'Hermès et lui étaient encore ensemble, savoir que le messager l'attendait dans leur appartement lui permettait de regagner un tant soit peu d'énergie, surtout lors des longues journées d'été où ils ne se voyaient que très peu. Mais aujourd'hui, tout était différent. Aujourd'hui, Hermès ne lui avait pas adressé un mot depuis des heures - un record dans leur histoire, d'amour ou d'amitié - et s'il l'attendait, ce n'était certainement pas pour le prendre dans ses bras et le réconforter.

Hermès avait beau être trop gentil, avoir trop bon cœur, Apollon n'était pas dupe : le silence et la distance que le dieu avait imposé entre eux n'étaient pas de bon augure. Il avait dépassé les limites d'Hermès, qui étaient de très loin les plus difficiles à dépasser de tout l'Olympe.

"Comment… Comment va-t-il ?"

Les mots étaient sortis avant qu'Apollon n'ait pu les retenir et il eut aussitôt envie de s'en mettre une : comment Hermès allait-il, vraiment ? N'avait-il pas une question encore plus ridicule en réserve ?

Je me fatigue moi-même, superbe.

"... La compagnie d'Ambre et l'enveloppe d'Héra ont quelque peu remonté son moral., répondit doucement Dionysos, avec hésitation.

Ses yeux bruns ne semblaient pas vouloir quitter le visage d'Apollon, comme à la recherche du moindre signe qui lui indiquerait de demander à Hermès de retarder le moment si redouté pour eux deux - Apollon n'était pas assez idiot pour penser qu'il était le seul à craindre la conversation qui allait suivre, Hermès avait toujours détesté les disputes. Mais le musicien savait qu'il devait y aller, même si Dionysos pensait que ce serait une mauvaise idée : attendre encore un peu plus, ce serait comme retourner le couteau dans la plaie, prendre le risque que les non-dits et les ressentiments soient trop longuement mis sous silence et que quelque chose ne se brise définitivement entre eux. Et cela, Apollon ne pouvait absolument pas le concevoir. Sa relation avec Hermès lui était bien trop précieuse…

"Dans ce cas, accepte ce qu'il te dira et écoute-le jusqu'au bout avant de dire quoi que ce soit., s'exclama Dionysos, sortant Apollon de ses pensées. Il a besoin de vider son sac et… je sais que tu as également besoin qu'on te rassure et que tu détestes qu'on pointe tes faiblesses du doigt, mais il en a besoin. Vous en avez besoin. C'est un mal pour un bien, crois-moi."

Un court silence s'installa entre les deux hommes, seulement rompu par le bruit des conversations et des couverts alentour.

"Ça va être un sacré quart d'heure, hm ?"

"Oh, Apollon, je ne suis malheureusement pas certain que quinze minutes suffisent."

µµµµ

1983.

"Ne fais pas cela, mon garçon."

La voix grave se répercuta sur les murs en pierre froide de l'écurie et Manuel sursauta, laissant échapper un léger cri de surprise. Le pégase qu'il était en train de préparer s'inclina et le demi-dieu ne put s'empêcher de serrer les mâchoires.

Comme par hasard… après tout ce temps passé à attendre, à espérer, il fallait que son grand-père se décide à venir le voir quand cela l'arrangeait le moins, quand Manuel n'en ressentait plus aucune envie.

Et qu'en plus, il fasse semblant de se soucier de lui.

"Je m'assurerai que le pégase n'ait rien, Seigneur Poséidon., déclara-t-il d'une voix qui se voulait la plus neutre possible, malgré un léger tremblement. Je vous l'assure. Je le renverrai ici dès que…"

"Ce n'est pas tant le sort du cheval qui m'inquiète, Manuel. Et tu le sais."

Malgré le fait que le demi-dieu n'ait guère pris la peine de se tourner vers lui ou de lui accorder le moindre signe de respect à son arrivée - ce qui valait à Manuel une bonne demi-douzaine de récriminations du pégase par seconde -, Poséidon n'avait pas l'air en colère. Au contraire, tout dans son ton indiquait à Manuel que le seigneur des mers et océans était inquiet pour sa sécurité.

Mais comment croire cela aussi aisément lorsqu'il avait passé la plus grande partie de son existence à l'ignorer ?

"Tu sais que cela est totalement faux. J'ai toujours veillé sur toi, et ce, depuis ta naissance. Je serai toujours à tes côtés."

"Alors pourquoi me laisser croupir dans la cabine des Hermès ?"

Le ton s'était fait davantage acide que ce que le demi-dieu aurait souhaité, tout comme les mots utilisés : d'ailleurs, à l'entente de ceux-ci, Manuel ne put s'empêcher de se sentir terriblement honteux et sentit ses joues se réchauffer presque immédiatement.

Croupir. A l'entendre, on aurait dit que son séjour à la colonie était un véritable enfer et que les enfants du messager l'avaient accueilli avec l'antipathie caractéristique de ceux d'Arès, ce qui n'était absolument pas vrai, bien au contraire ; il s'était fait voler quelques affaires, certes, et certains de ses camarades de dortoir avaient passé les premières semaines à le taquiner plus que de raison mais cela mis à part… Il régnait dans la cabine onze une ambiance chaleureuse, une solidarité sans bornes, qui donnait presque l'impression à Manuel d'avoir enfin trouvé un foyer. Se montrer ainsi ingrat de la bonne volonté de ses camarades et de leur hospitalité n'avait pas lieu d'être. Surtout qu'ils auraient très bien pu le condamner à dormir dehors, à la merci des harpies : rien, dans les faits, n'obligeaient ces demi-dieux, qui avaient de moins en moins d'espace pour circuler, de l'accueillir avec chaleur et bonté, comme ils l'avaient fait. Ils auraient très bien pu lui claquer la porte au nez dès que Chiron aurait eu le dos tourné. Manuel n'aurait jamais été s'en plaindre à qui que ce soit, et ils le savaient bien : sa peur des conflits était bien plus forte que tout.

"J'ai tenté de te revendiquer."

La voix calme et rauque du dieu de la mer le sortit de ses pensées.

"Mais mon cher petit frère s'en est mêlé."

Manuel ne sut dire si c'était la frustration d'avoir été pris la main dans le sac qui le rendait si irritable. Quoi qu'il en soit, il fut incapable de retenir le léger rire nerveux qui s'échappa de ses lèvres.

"Une bien belle excuse, n'est-ce pas ?, s'esclaffa-t-il. A vous entendre parler, vous et d'autres divinités, on croirait que tout est de la faute de votre soi-disant roi."

"Manuel…"

"Chiron m'a déjà mis en garde, Seigneur Poséidon. Mais vous avouerez qu'il est bien difficile de garder son sang-froid lorsque votre meilleur ami, non, votre frère, est en danger de mort et que personne ne bouge. Benjamin a été l'une des premières personnes à m'accueillir à la colonie, à me soutenir dans mes moments de doutes, à me faire comprendre ce qu'était réellement l'amitié. Je… Je ne peux pas le laisser comme ça."

La voix de Manuel se cassa et les larmes lui piquèrent les yeux, mais le demi-dieu ne s'autorisa guère à lâcher prise : pas maintenant, il ne le pouvait pas. Il s'apprêtait à partir en quête de Ben, à trouver un moyen de le sortir de ce stupide labyrinthe dans lequel un dieu fou de jalousie l'avait enfermé sans qu'il ne fasse quoi que ce soit pour cela. Manuel avait besoin de rester concentré, de ne pas laisser ses émotions le submerger. Il devait rester fort. Pour Ben.

Et il ne voulait absolument pas offrir à son arrière-grand-père le plaisir de lui rappeler combien il était faible.

"Manuel, écoute-moi."

Sans que l'adolescent s'en aperçoive, le dieu de la mer s'était approché de lui et venait de poser une main sur son épaule. Occupé à essuyer ses yeux d'un revers de sa manche, Manuel tenta de se dégager, mais Poséidon resserra sa prise.

Lorsque, finalement, Manuel s'y arracha avec un cri de frustration et perdit l'équilibre, manquant de tomber dans le foin et faisant faire un écart au pégase, le dieu le rattrapa in-extremis et le tourna vers lui, tentant, en vain, d'ancrer son regard dans le sien.

"Ecoute-moi, je t'en prie."

La supplication dans le ton de Poséidon était telle que Manuel en fut déstabilisé, se surprenant à finalement lever le regard vers le dieu.

Jamais encore, et pas même dans ses rêves, où il lui apparaissait quelques fois, Manuel n'avait pris la peine de dévisager son arrière-grand-père comme il le faisait actuellement : une grande partie de lui, pour ne pas dire la majorité de son être, nourrissait une rancune tellement profonde envers Poséidon pour son manque de considération, que le demi-dieu s'était persuadé que moins il le regardait, plus il lui serait possible de ne pas s'attacher et d'arrêter d'espérer : c'était un peu comme les inconnus que l'on croise dans la rue. Ne pas prendre la peine de leur jeter ne serait-ce qu'un simple coup d'œil et ils n'existaient pas à vos yeux.

Mais maintenant qu'il l'observait, maintenant qu'il avait brisé la promesse qu'il s'était maintes fois faite à lui-même, Manuel ne pouvait s'empêcher de trouver en Poséidon une ressemblance frappante avec sa mère. Sa mère dont il ne se souvenait guère, emportée par une leucémie lorsqu'il n'avait encore que trois ans, mais dont il gardait précieusement des photos et d'autres souvenirs sous son oreiller de fortune. Des souvenirs qu'il regardait chaque soir, lorsque le bungalow onze était pleinement assoupi, avec une tendresse et une tristesse presque irrépressibles.

Manuel ne savait même pas qui lui avait confié ces photographies, ni même qui les avait prises, mais cela n'avait jamais été très important pour lui. Ce qui lui importait, ce qui comptait le plus à ses yeux, c'était de pouvoir observer sa mère au sourire radieux chaque jour, de s'imaginer ce qui avait pu la rendre si joyeuse, si radieuse, à cet instant précis. Le jeune homme s'était déjà fait mille et un scénarios dans son esprit, inventant des histoires plus rocambolesques les unes que les autres et se perdant dans le regard si vif et brillant de cette mère qu'il aurait tant aimé avoir encore à ses côtés : peut-être qu'alors, ne cessait de souffler une voix dans son esprit, peut-être qu'alors, les choses auraient été beaucoup plus faciles.

"Vous… vous…, ânnona Manuel, alors qu'il sentait son estomac se retourner. Ma mère, vous lui…"

Mais il n'eut guère la force d'aller plus loin : les émotions se bousculaient en lui avec une telle rapidité, une telle violence, qu'il lui était difficile de parler. Dans son esprit, les visages de sa mère et du dieu de la mer ne cessaient de se superposer, et, si ce n'avait été pour les longues boucles rousses de la jeune femme, Manuel aurait juré qu'ils étaient tous les deux de parfaits portraits crachés l'un de l'autre : les mêmes yeux vert émeraude, le même nez, la même forme de menton…

"Je sais, souffla Poséidon, dont les yeux étincelaient soudain sous le coup de la nostalgie et du chagrin. Euphemia me ressemblait beaucoup. Tout comme toi."

"Euphemia ?"

Manuel n'avait encore jamais entendu le prénom de sa mère auparavant. Même Chiron, à qui il l'avait pourtant demandé un nombre incalculable de fois, avait toujours refusé de le lui dire, arguant que ce n'était pas son rôle et que les prénoms recelaient d'un pouvoir à ne pas négliger.

L'entendre de la bouche même de son grand-père émut Manuel plus qu'il ne voudrait jamais l'admettre : c'était comme si une autre pièce du puzzle de son passé lui était précieusement confiée. Comme si, en lui offrant le prénom de celle qui l'avait mis au monde et élevé, Poséidon le rapprochait encore un peu plus de son enfance perdue et dont il rêvait de pouvoir retrouver les souvenirs.

"Oui, Euphemia. Mais elle préférait Effie. Ta mère avait un sacré caractère. Elle m'en a fait voir de toutes les couleurs."

Ces derniers mots avaient été prononcés avec une tendresse tangible, tandis qu'un sourire amusé étirait les lèvres du dieu. Bien malgré lui, Manuel se sentit le lui rendre : les mots de Poséidon avaient eu l'art de réchauffer son coeur et de prouver l'une des sensations qui ne cessaient de le titiller à chaque fois qu'il observait les photos sur papier glacée ; que sa mère avait été un réel bout-en-train, qui n'accordait guère d'importance à tous ceux et celles qui tentaient de lui marcher sur les pieds.

Un silence s'installa et Manuel se surprit à penser que ce serait tout de même bien agréable, de rester ici, entre ces murs où sommeillaient ses créatures préférées, à écouter Poséidon conter la jeunesse de sa mère, tandis que la pluie s'abattait sur le toit de chaume à un rythme régulier.

Oui, ce serait agréable. Beaucoup trop agréable.

Et le demi-dieu avait d'autres chats à fouetter, d'autres choses plus importantes à faire.

Ben.

Poséidon dut sentir que son petit-fils lui échappait de nouveau car il s'empressa de déclarer, d'un ton calme et posé :

"Nous avons eu un conseil ce soir, Manuel. Et je peux te dire que beaucoup de dieux et de déesses sont en ce moment même…"

"Chiron me l'a déjà dit. Mais cela ne fonctionnera pas."

Manuel avait dû secouer la tête à plusieurs reprises pour se sortir de la torpeur qui l'habitait. Se sentant soudainement honteux d'avoir pensé à abandonner aussi facilement son projet - mais Poséidon ne l'avait-il pas manipulé d'une certaine façon, dans l'espoir que cela irait dans ce sens ? -, le demi-dieu reporta son attention sur le pégase, qui broutait tranquillement tout en le regardant avec suspicion.

"Sans vouloir vous vexer, jeune homme, il pleut des cordes, dehors. Je ne voudrais pas attraper une pneumopathie. Et puis, j'aime beaucoup qu'on me raconte des histoires ! Et c'était plutôt bien parti, là."

"Tu ne souffriras pas de pneumopathie, Rodolph. Et les histoires, ce sera pour plus tard."

Manuel se saisit d'une selle et se tourna vers Poséidon, l'air à la fois désemparé et irrité.

"Merci beaucoup d'avoir tenté de me ralentir et de me changer les idées, déclara-t-il alors que Rodolph se redressait avec un soupir à vous fendre l'âme. Mais j'ai une mission à accomplir."

"Manu, nous sommes déjà…"

"Vous n'y arriverez pas."

La phrase claqua tel un fouet dans l'étable et plusieurs pégases sursautèrent, soufflant que "décidément, le respect envers les aînés avait totalement disparu de nos jours". Les mâchoires de nouveau serrées, Manuel se passa une main sur le visage, comme pour tenter de se calmer, mais le mal était fait : par ces mots, toute la rancune et le stress qu'il éprouvait s'étaient subitement réveillés. Et le jeune homme avait besoin de partir au plus vite s'il ne voulait pas devenir complètement fou avant même d'avoir sauvé son meilleur ami.

"Qu'est-ce qui te fait croire que des Olympiens ont moins de chance de retrouver Benjamin que toi, Manuel ? Les chasseresses, Hermès, Apollon, Aphrodite… nous sommes tous sur le pont."

Poséidon n'était pas en colère. Il n'en voulait même pas à son petit-fils de lui manquer de respect pour la énième fois en une seule soirée : Manuel avait ses raisons, qu'il comprenait entièrement. Non. Le ton qu'il utilisait était le reflet même de ce qu'il était en ce moment-même : calme, mais déterminé à ne pas laisser son petit-fils, le fils de sa chère Effie, se lancer dans une entreprise des plus dangereuses et suicidaires.

Pourtant, ses mots sonnèrent désagréables aux oreilles de Manuel, comme une craie qui crisserait sur un tableau noir : le demi-dieu ne semblait pas avoir conscience que Poséidon tenait à lui - ou peut-être était-il juste trop borné pour se l'avouer -, et ne décelait dans les paroles de son grand-père que les réprimandes qu'il se faisait quotidiennement à lui-même :

Trop faible, trop lâche, pas assez entraîné.

"Je ne suis peut-être pas le descendant hyper entraîné et motivé, ni même dévoué, que vous auriez voulu, siffla-t-il d'un ton douloureux. Mais je sais que les divinités ont toujours tendance à arriver trop tard. Ce n'est pas ce qu'il se passe tout le temps, dans les mythes ? Et puis, ajouta-t-il précipitamment alors que Poséidon ouvrait la bouche pour répliquer. Pourquoi des dieux voudraient s'en prendre à l'un des leurs, pour défendre des demi-dieux qu'ils ne connaissent absolument pas ? Aphrodite est la mère de Ben. Je comprends qu'elle remue ciel et terre. Mais vous autres ? Qu'est-ce que cela vous apporte ? Qu'est-ce que vous vous attendez à en retirer ?"

Malgré sa tirade, Manuel n'avait cessé de s'activer et Rodolph désormais harnaché, il l'emmena à l'extérieur de son enclos.

"Les dieux n'agissent réellement que lorsqu'ils attendent quelque chose en retour., continua-t-il alors même qu'il s'installait sur le dos de l'animal avec la grâce des plus grands cavaliers. C'est la définition même des sang-mêlés : vous tombez amoureux des humains pour pouvoir ensuite avoir de la main d'œuvre à portée de main. Si vous portez tous secours à Ben uniquement pour avoir le privilège de lui demander autre chose en retour, je ne vous laisserai pas faire. Il souffre déjà assez comme cela."

Sur ces mots, Manuel demanda silencieusement au pégase de se mettre en route et Rodolph obéit, après un léger hochement de tête respectueux en direction de Poséidon.

Silencieux, comme paralysé par le venin qu'il avait senti dans la bouche de son petit-fils, et anéanti, le dieu de la mer observa Manuel et Rodolph prendre leur envol, les larmes coulant silencieusement le long de ses joues.

Pardonne-moi, Manu. Mais je ne vais pas pouvoir te laisser faire cela. Zeus et Hadès m'ont déjà pris ta mère. Je ne peux pas te perdre à ton tour…

"Je jure sur le Styx que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour retarder mon descendant dans sa quête. Pour son propre bien."

µµµµ

1986.

Apollon entra dans la chambre d'hôtel avec l'allure de ceux qui pénètrent quelque part en s'attendant à se faire agresser par une silhouette sombre et encapuchonnée : avec prudence et en faisant le moins de bruit possible. Une attitude totalement risible, puisqu'Hermès n'était pas réputé pour avoir le même sang chaud qu'Arès : même si le messager avait sans doute quelques pensées meurtrières à son égard, Apollon restait convaincu que le dieu était de ceux à exposer pendant des heures le pourquoi du comment ils en étaient venus à la décision d'exécuter la personne avant de se jeter violemment sur elle.

Tout du moins, il l'espérait.

"Hermès ?"

L'appel n'avait été qu'un murmure, alors que le dieu du soleil refermait la porte derrière lui et examinait la pièce : Dionysos avait dit qu'Hermès l'attendait dans la chambre. Le musicien était donc assez surpris de constater que cette dernière était apparemment vide : seuls une lampe de chevet allumée et un livre ouvert sur l'un des lits témoignaient d'une possible activité. Cela mis à part, le silence régnait en maître.

"Je suis là."

La réplique fit sursauter Apollon, qui étouffa un léger cri de surprise avant de se tourner en direction de la voix. Effectivement, Hermès était bien là : posté au seuil de la salle de bain, il semblait que le messager finissait tout juste de se préparer pour la courte nuit qui allait suivre. Ses boucles brunes gouttaient encore et il avait troqué chemise et pantalon pour le pyjama en soie grise qu'Apollon lui avait acheté à Paris, quelques décennies plus tôt. Cela, ajouté à la légère trace de dentifrice au coin de ses lèvres, suffisait à accélérer légèrement les battements du cœur du musicien et à réchauffer son ventre. Cela lui rappelait des souvenirs. De très bons souvenirs.

Mais Apollon ne pouvait pas se laisser emporter par l'envie de taquiner Hermès tout en lui essuyant la lèvre en s'y attardant volontairement. L'heure n'était pas au batifolage : le messager avait d'autres chats à fouetter. Ils avaient d'autres chats à fouetter. Ils devaient arrêter de s'éviter et arracher le sparadrap d'un coup sec, même si Apollon en souffrait déjà par anticipation.

Et qu'il aurait trouvé toutes les excuses au monde pour ne pas se confronter à la colère d'Hermès. Et à sa déception.

A bien y réfléchir, c'était peut-être cela qui blessait le plus : pas le fait d'avoir énervé Hermès, mais de l'avoir profondément déçu. Apollon ne pardonnait lui-même que très difficilement ceux et celles qui le décevaient : c'était pour lui pire qu'une trahison rondement menée. Et il en allait de même lorsque c'était lui qui décevait autrui : il avait la profonde impression de les trahir, de les blesser encore davantage que s'il leur plantait une lame en pleine poitrine. Et Apollon avait déçu l'un de ceux auxquels il tenait le plus. La probabilité qu'il ne se le pardonne un jour était extrêmement proche de zéro.

"Ne laisse pas l'ancien Apollon prendre le dessus sur tes pensées."

La voix d'Hermès ramena Apollon à la réalité et le dieu fut surpris de voir que le messager avait changé de place sans même qu'il ne s'en rende compte.

Hermès s'assît sur son lit, à quelques pas du musicien, et fit face à ce dernier, son regard ancré dans le sien. Apollon se fit la remarque qu'Hermès avait l'air épuisé, et il sentit aussitôt son cœur se pincer douloureusement.

C'est à cause de moi.

"Je suis déçu et triste, Apollon, mais pas au point de t'en vouloir pour le restant de l'éternité. Et tu devrais être davantage bienveillant envers toi-même. Même si ce que tu as commis aujourd'hui était une bien grossière erreur et que je ne t'accorderais pas mon pardon si aisément, cette fois-ci."

Etait-ce parce qu'ils venaient d'Hermès lui-même ou parce que le musicien avait parfaitement eu le temps de réfléchir à ses actions lors de sa bouderie au diner, Apollon eut l'impression que les derniers mots de son ancien compagnon venaient se répercuter sur les murs de la chambre avant de s'enfoncer avec force dans son coeur, comme autant de pics à glace. Le ton d'Hermès n'avait pourtant rien d'agressif ou d'irrité, bien au contraire. Il était d'un calme et d'une maîtrise tout simplement déroutants.

Et c'était peut-être cela qui faisait le plus mal.

"Hermès, je… je suis désolé, je t'assure, je…"

"Désolé ?"

Hermès avait interrompu les balbutiements d'Apollon avec un rire sans joie, et le musicien, qui se passait jusque-là nerveusement les mains dans les cheveux, les joues rouges de honte, fut pris de court : Hermès n'était pas dangereusement calme. Il était dangereusement en colère. Et lorsqu'elles arrivaient, les colères du messager étaient toujours ainsi ; sous un calme apparent, Hermès bouillonnait. Et la moindre erreur, le moindre mot mal choisi pouvait briser la façade.

Apollon n'avait même pas prononcé une seule phrase entière qu'il avait déjà fait craquer Hermès.

Cela était réellement bien parti. "Il va malheureusement falloir plus d'un quart d'heure", lui avait dit Dionysos. Apollon sentit son estomac se serrer douloureusement et un goût âcre lui remonter du fond de la gorge. Si seulement, pour une fois, le dieu du vin avait eu tort.

"As-tu au moins pensé aux répercussions que cela pouvait avoir ? N'as-tu pas pensé une seule seconde que ce Walters ne valait absolument pas la peine que tu t'occupes de lui ? Par les Parques, Apollon ! Je pensais que les sessions avec Dionysos t'avaient au moins appris quelque chose !"

Soudainement hyperactif, le messager s'était levé de son lit et venait de poser ses mains contre l'appui de fenêtre, tournant le dos au dieu du soleil. Mais Apollon pouvait très bien imaginer son expression : Hermès était sans doute blême et se pinçait probablement les lèvres, au bord de la rupture.

"Dionysos… Dionysos a dit que les rechutes pouvaient…"

Les mots à peine sortis de sa bouche, Apollon eut envie de se taper la tête contre un mur : non mais vraiment ! Les rechutes ? Il en était toujours là ? A se chercher des excuses ? Ce n'était pas parce que la colère d'Hermès le déstabilisait, ce n'était pas parce qu'il la craignait que…

Mais il n'eut pas le loisir de finir sa phrase, ni même de s'attarder sur ce qu'il se passait dans son esprit. Le messager le coupait déjà, sidéré :

"Je sais, Apollon, je sais !"

D'un mouvement brusque, Hermès s'était retourné vers lui, le regard étrangement brillant.

"J'étais là à chaque bilan de fin de séance. Je discutais même de ton cas pendant mes propres sessions. Je sais tout ça. Je sais ce que Dionysos a dit. Mais là ? Une rechute pour ça ? Pour un mortel qui est si infect qu'il ne méritait même pas de sortir vivant des Jeux d'Héphaïstos ? Tu ne pourras pas me faire avaler ça aussi facilement. Beaucoup de personnes et de créatures t'ont irrité ces derniers siècles, ce n'est pas pour cela que tu as voulu les réduire en charpie."

Ce n'était pourtant pas l'envie qui manquait…

Mais cela, Apollon se garda bien heureusement de le dire. Et s'en remercia intérieurement.

"Je… Je ne sais honnêtement pas ce qu'il m'a pris, Hermès., lança-t-il à la place, s'avançant légèrement vers le messager, paumes levées en signe de désarroi. J'ai pensé à tout ce qu'il avait sans doute dû faire endurer à Ambre et… et j'ai pété les plombs. Peut-être que si je ne m'étais pas autant attaché à…"

"Ne t'avise pas de mettre cela sur le dos d'Ambre !"

"C'est toi qui m'as dit de m'ouvrir à eux ! De faire un effort !"

"Alors, cela va être de ma faute, maintenant ? Ta conduite digne d'un enfant gâtée de deux ans, c'est de ma faute ?"

Les deux dieux avaient haussé le ton sans même sans rendre compte. Désormais face à face, seulement séparés par quelques centimètres, tous les deux avaient adopté une posture similaire : mâchoires et poings serrés, Apollon et Hermès se fusillaient mutuellement du regard, aucun des deux ne souhaitant lâcher le morceau.

Apollon savait qu'il ne pouvait se détacher de toute responsabilité, mais il fallait aussi qu'Hermès comprenne les circonstances. Des circonstances atténuantes, un contexte qui l'avait poussé à agir comme il l'avait fait. Et ni les jumeaux Jones ni le messager n'étaient tous blancs : Apollon voulait être clair là-dessus. Après tout, il y avait assez réfléchi. Et sa colère ne les épargnerait pas, qu'ils ne le souhaitent ou non.

Peut-être était-ce égoïste, peut-être ne l'était-ce pas.

Tout ce qu'il savait, c'était qu'il avait envie de se défendre bec et ongles et que rien ne l'en empêcherait.

Même si cela m'amène à prononcer des paroles que je regretterai sans doute un jour., pensa-t-il.

Toute volonté de calmer les choses et de reconnaître entièrement sa responsabilité s'était évaporée, remplacée par la frustration et la sensation que personne ne le comprenait réellement. Pas même son ancien compagnon. Le dieu qui avait si souvent partagé sa couche et qui le connaissait le mieux.

Oubliés les doux souvenirs évoqués par le pyjama en soie d'Hermès. Evaporée, l'envie de lui voler un baiser : Apollon était désormais dans une rage folle, une colère sourde courait dans ses veines et il devait la laisser sortir, peu importe les dégâts qu'un tel acte provoquerait. Sinon, il avait la certitude qu'il allait imploser.

"Je dis juste, grinça-t-il, le regard toujours aussi noir et les mâchoires si serrées qu'elles lui étaient douloureuses. Que si tu m'avais laissé tranquille dans mon coin, cela ne se serait guère produit."

"Tranquille dans ton coin ?"

Hermès ne put s'empêcher de laisser échapper un autre rire sans joie.

"As-tu la mémoire si défaillante, Apollon ? Dois-je te rappeler qu'à peine arrivé, tu as trouvé le moyen de fourrer ton nez dans un repaire de créatures qui ont bien failli te dévorer et envoyer Ambre tout droit aux Enfers ? Tu as d'ailleurs bien de la chance que Père ne l'ait guère évoqué tout à l'heure. Je pense que j'aurais dû lui rapporter l'incident au lieu de t'accorder une seconde chance. Vois ce que tu en as fais."

La dernière phrase avait été prononcée avec un tel venin qu'Apollon eut l'impression de se prendre un trente-trois tonnes en pleine figure. Mais le dieu était encore trop en colère pour s'en soucier pour le moment. L'irritation avait atteint son paroxysme à l'entente du discours d'Hermès et Apollon resserra ses poings, se retenant tant bien que mal d'hurler ou de se jeter sur le messager.

Une seconde chance ? C'était bien ce qu'il pensait lui avoir proposé ? Vraiment ?

"Bien sûr que oui, idiot., siffla Hermès, qui ne perdait apparemment aucune miette des pensées et des émotions qui le traversaient. Qu'est-ce que tu crois ? Père s'est entretenu avec moi avant notre départ. Au moindre pas de travers de ta part, j'avais ordre de te dénoncer. Zeus a dans sa manche plusieurs autres idées de châtiments bien plus douloureuses que celle que tu vis actuellement, crois-moi. Regarde-toi : dans un hôtel trois étoiles, à faire semblant de préparer un examen de fin d'année, avec nourriture, sommeil et distractions à ta convenance. Ne te souviens-tu pas que tu as parfois dû traverser bien pire ? Que d'autres, divinités comme héros, ont été tout bonnement torturés pour regagner la confiance et l'estime de Zeus ?"

"Je ne suis pas amnésique, Hermès, je te remercie. Mais si l'envie de me dénoncer te démangeait autant, si tu regrettes tant de m'avoir couvert pour une petite mésaventure nocturne, pourquoi ne pas l'avoir fait ? Ou pourquoi ne pas le faire ? Après tout, il n'est jamais trop tard, si ?"

Un éclair de souffrance parcourut soudainement le visage du messager, qui ouvrit et referma la bouche à plusieurs reprises, sans qu'aucun son n'en sorte. Ce ne fut que lorsqu'Apollon s'apprêtait à attaquer de nouveau, sa colère satisfaite du silence de son adversaire, que les mots parvinrent finalement à s'échapper de la gorge du messager :

"Je tiens à toi, Apollon. Je ne t'ai pas dénoncé parce je tiens à toi. Parce que je n'avais aucune envie de te savoir entre les mains de créatures chargées de t'arracher le cœur ou de te briser chaque os à chaque fois qu'un d'eux repousserait. Parce que je tiens à toi et parce que te voir souffrir m'est insupportable. C'est si dur à comprendre ?"

Le ton d'Hermès avait redescendu d'un cran et était devenu tremblant. La colère et la frustration avaient laissé place à la tristesse et au désespoir dans son cœur, aussi ne cachait-il plus ses larmes.

"Je t'aime, Apollon. Je t'aime et je n'arrive pas à concevoir qu'on puisse te faire du mal. Qu'on puisse faire du mal au père de ma fille."

"Le père de ta fille ? C'est bien ce que je suis devenu, hein, Hermy ? Le père de ta fille. Moi qui croyais qu'on éprouvait encore des sentiments l'un pour l'autre. Il semble que je sois finalement le seul à être dans ce cas. Est-ce Ambre qui a pris si rapidement ma place ? Alors qu'il m'a fallu des siècles pour te conquérir, moi, le dieu de la beauté masculine."

"Mais qu'est-ce que… ?"

La stupéfaction et le désarroi se mêlaient dans les traits d'Hermès et Apollon lui-même savait parfaitement qu'il était en train de partir hors des sentiers battus, qu'il s'attaquait là à un sujet qui n'avait rien à voir avec ce dont Hermès souhaitait lui parler. Mais lorsqu'il n'allait pas bien, lorsqu'il ne savait guère plus contenir ses émotions et rester mettre de lui-même, le musicien perdait pieds et devait tout évacuer. Même la minuscule once de jalousie devait y passer.

"J'ai tenté de faire semblant que tout cela ne m'affectait pas., cracha-t-il, sentant une douleur sourde s'écraser sur sa poitrine alors qu'il prononçait ces mots et que les autres suivaient, implacables. J'étais réellement heureux quand tu m'as confié que Ambre ne te laissait pas indifférent, crois-moi. Je l'ai réellement été. Mais je n'arrive plus à supporter… vos échanges de regard, vos sourires, vos rougissements presque constants… Je pense que j'aurais préféré que cela n'arrive pas. Ou que tu t'arranges pour la séduire quand je n'étais pas dans les environs, comme tu le fais sans doute avec les parents de tes chers enfants demi-dieux. Ils sont combien d'ailleurs, eux, déjà ? Et combien y en a-t-il eu depuis la naissance d'Hélia ? Voire même quand Hélia était encore jeune et que nous nous fréquent…"

"Mais tu dérailles complètement, mon pauvre !"

Ces paroles, Hermès ne les avait pas criées. Il les avait hurlées. Hurlées du plus fort qu'il le pouvait, malgré sa gorge nouée et les sanglots qui le traversaient. Il les avait hurlées à s'en déchirer les cordes vocales, les mains sur les oreilles et les yeux momentanément clos, comme pour tenter d'échapper à ce véritable calvaire.

Parce que cela en était un, à n'en pas douter : un calvaire. Cela ne pouvait être autre chose. Même les pires cauchemars du messager - et seules les Parques savaient à quel point il en faisait ces derniers temps -, n'arrivaient pas à tendre vers une situation si désastreuse, si douloureuse.

"Je… Je… Par Chronos, Apollon, tu sais très bien que je n'ai fréquenté personne d'autre que toi pendant des années. Tu sais très bien que je n'ai vécu aucune aventure, avec qui que ce soit, et n'ai eu d'enfant pendant l'enfance et l'adolescence, voire le début de la vie d'adulte d'Hélia. Toute au long de notre relation, mon amour n'a été dispensé qu'à deux personnes : notre fille et toi. Tu le sais. Ou, tout du moins, je pensais que tu le savais."

Un nouveau sanglot s'échappa de la gorge du messager alors qu'il prononçait cette dernière phrase : apprendre que le musicien avait eu des doutes sur sa fidélité, sur l'exclusivité de leur relation, le blessait profondément et Hermès eut l'impression que la flèche qu'avait un jour tiré Apollon s'était de nouveau fichée dans ton son être, lui donnant la sensation d'être écartelé, brisé de l'intérieur.

"Mais ce n'est plus le cas, désormais."

Apollon avait lâché ces mots de manière presque pragmatique, ancrant son regard dans celui du dieu messager. Contrairement à son interlocuteur, ses traits demeuraient impassibles : Apollon avait l'air autant touché par la peine et la déclaration d'Hermès qu'aurait pu l'être l'une de ses statuts sur le Mont Olympe.

Celles qu'Hermès détestait tant, parce qu'elles dépeignaient l'Apollon des mythes et des rumeurs : une divinité au regard perçant et arrogant, qui vous jaugeait de très haut sur son piédestal.

"Apollon, nous… tu sais très bien que nous nous sommes séparés d'un commun accord. Nous ne sommes plus ensemble aujourd'hui et…"

"Et donc c'est le bon moment pour te taper l'une de mes descendantes."

Hermès déglutit difficilement avant de se prendre la tête entre les mains, totalement détruit.

"Tes propos ne reflètent aucune logique d'aucune sorte, Apollon, murmura-t-il en se tournant vers la fenêtre. Dionysos avait raison : j'aurais dû attendre que l'orage passe avant de tenter de discuter avec toi. Tu n'es toujours pas maître de toi-même."

"En voilà une façon de détourner le sujet."

Hermès tenta de prendre une profonde inspiration mais la provocation dans la voix d'Apollon était telle qu'il en fut incapable. Son soupir se mua en cri et il se sentit avancer vers le musicien sans qu'il ne le veuille réellement, comme si tout cela n'était qu'un rêve.

D'un mouvement brusque, et qui ne lui ressemblait absolument pas, le messager se vit attraper Apollon par le col de son t-shirt et le pousser avec plus ou moins de violence contre l'un des murs de la chambre.

Le dieu du soleil fut tellement pris au dépourvu qu'il n'eut même pas le temps de réagir, si ce ne fut que par un léger cri où se mêlaient surprise et douleur : un peu plus et, il en était persuadé, sa tête aurait traversé la fine couche de plâtre.

"Je ne détourne pas le sujet ! C'est toi qui ne cesse de le faire depuis le début !"

Sur la pointe des pieds - ce qui aurait certainement prêté à rire dans toute autre situation -, Hermès tentait tant bien que mal de garder son visage au niveau de celui d'Apollon, ses yeux bleus perçants le fusillant du regard, des larmes de colère et de tristesse continuant de dévaler ses joues blêmes.

"Tu ne veux pas voir la réalité en face, Apollon., asséna-t-il d'un ton tranchant alors que le musicien tentait, en vain, de se défaire de son emprise. Tu ne veux pas reconnaître ta responsabilité, ni la gravité de tes actes, parce que tu es trop borné, trop vaniteux, trop narcissique pour…"

"Je sais que je suis coupable, Hermès."

Cette fois-ci, le dieu du soleil avait réussi à se détacher d'Hermès et le poussa violemment dans la pièce. Le messager tituba un instant sur ses jambes, manquant de s'écraser contre la table basse en bois sombre, avant de recouvrer un certain équilibre. Mais Apollon n'en avait strictement rien à faire.

"Seulement, continua-t-il, comme si rien ne s'était passé, tu ne veux pas me laisser expliquer les choses à ma manière. Tu ne veux pas m'entendre exposer mon point de vue. Tu dis que je suis borné mais…"

"Alors, expose-le, ton stupide point de vue, Apollon ! EXPOSE-LE ! Mais laisse les Jon…"

"Non. Non, je ne laisserais pas tranquille les jumeaux juste parce que Monsieur s'est attaché à la fille plus vite que son ombre. Ils ne sont pas tout à fait innocents dans l'histoire, Hermès. Et tu le sais. Tout comme tes mains ne sont pas complètement vierges de tout sang non plus !"

"Et qu'est-ce que j'ai bien pu faire, hein, Apollon ? Oui, je me suis transformé en géant également, mais c'était pour tenter de t'arrêter. D'arrêter un fou qui ne savait plus du tout ce qu'il faisait !"

"J'en ai rien à faire, de ça, Hermès, par les Parques ! Aucun de nous deux ne s'écoute réellement depuis le début ! Ce que je te reproche, c'est de m'avoir obligé à m'attacher !"

"T'attacher ?"

Les yeux d'Hermès s'agrandirent et Apollon put sans mal y déceler une lueur d'incrédulité.

"Je n'ai pas les mêmes capacités qu'Aphrodite ou Arès, Apollon., s'exclama le messager. Je ne sais pas manipuler les émotions et les sentiments d'autrui. Si tu t'es attaché aux Jones c'est uniquement…"

"Parce que tu m'as forcé à passer du temps avec eux."

Visiblement plus agacé qu'en colère par l'entêtement du musicien, Hermès poussa un profond soupir d'exaspération avant d'observer son ancien compagnon pendant quelques millièmes de secondes.

"Je n'ai fait que suivre les ordres que l'on m'a donné, Apollon., déclara-t-il finalement, d'une voix beaucoup plus calme et posée qu'auparavant. Ambre et Matthew sont chargés de te surveiller, tout comme moi. Et pour te surveiller, il faut forcément être à tes… Non, Apollon, ne me lance pas ce regard. Tu sais tout autant que moi que la surveillance à distance n'aurait guère fonctionnée. Pas pour un tempérament aussi impulsif que le tien."

Pour la première fois, Apollon ne trouva aucune répartie digne de ce nom. Le calme dans la voix d'Hermès l'avait comme sorti de l'état de frustration dans lequel il avait été plongé, et le dieu avait l'impression de se réveiller d'un très mauvais rêve : maintenant que Hermès n'hurlait plus, maintenant que la pression était redescendue pour l'un d'entre eux, il lui semblait totalement inutile de continuer à crier. Et maintenant que son attention était portée sur autre chose que sur la simple volonté de blesser Hermès, il se rendait compte que ses arguments, ses excuses pour tenter de faire porter une partie de la responsabilité à Hermès et aux Jones, étaient toutes bidons. Elles sonnaient creuses, horriblement lâches.

Le messager dut se rendre compte de sa prise de conscience car il ajouta, un sourire triste étirant ses lèvres :

"Tu vas blâmer Ambre et Matthew pour leur personnalité ? Pour ce qu'ils sont ? Et tu vas me blâmer pour avoir tenté de gérer au mieux une situation qui nous est tombée dessus sans prévenir ? Pour avoir tenté de tout faire pour qu'Hélia n'ait pas à pleurer son Papapollon en août prochain ? Ambre et Matthew ont su trouver le chemin de ton cœur bien malgré toi et bien malgré eux. Quant à moi, j'essaie de te garder en vie, Pollo. Je ne veux pas que notre fille perdre l'un de ses pères de manière définitive. Elle ne le supporterait pas. Et moi non plus."

Hermès s'était de nouveau approché d'Apollon, cette fois avec lenteur, et déposa doucement l'une de ses mains sur son épaule. Les deux dieux se regardèrent en silence pendant un long moment, les yeux étrangement brillants, avant qu'Apollon ne brise le contact pour se passer une main sur le visage.

"Je… Je suis désolé, Hermy. Si tu savais. J'avais… j'avais tellement peur qu'il ne prolonge ton séjour sur terre à cause de moi. J'avais peur qu'à cause de moi, tu ne retrouves jamais la compagnie d'Hélia. Et j'ai été trop lâche pour prendre la parole. Ce n'est pas Poséidon qui aurait dû te défendre. C'est moi. Mais j'avais peur. Tellement peur."

"Ce qui est fait est fait, Apollon., déclara doucement Hermès alors que le dieu du soleil se laissait glisser au sol, le visage dans les mains. Et je ne t'en veux pas pour être resté mutique devant Père, ajouta-t-il en s'agenouillant devant Apollon, une main posée sur l'un de ses genoux. Au contraire, même. J'en remercie de tout cœur les Parques. Tu peux être fier d'avoir réussi à ne pas t'emporter malgré les nombreuses perches qu'il te tendait. Moi je le suis en tout cas, Pollo. Je suis fier de toi pour cela."

Pollo.

Apollon ne savait dire si c'était la déclaration d'Hermès - rares étaient les fois où le messager s'épenchait ainsi sur ses sentiments -, ou l'usage du surnom, d'un surnom qui contenait en lui-même toute leur histoire, qui lui donnait l'impression d'être enveloppé d'une douce chaleur réconfortante. Où était-ce simplement le contact du dieu ?

"Tu es fier de moi, mais tu m'en veux aussi. Je t'ai déçu et…"

"Comment ne pas t'en vouloir, Apollon ?"

Hermès avait abandonné sa position pour s'asseoir en tailleur à même le sol. D'un geste doux, il se saisit des deux mains du musicien, qu'il serra doucement dans les siennes.

"Je t'en veux parce que j'ai eu extrêmement peur., murmura-t-il, la voix pas plus haute qu'un simple chuchotement. J'ai eu peur de te perdre, j'ai eu peur qu'Hélia ne te perde. J'ai eu peur de te voir à jamais arraché à mon existence."

Un court silence suivit, comme si Hermès souhaitait laisser le temps à ses paroles d'infuser dans l'esprit de son interlocuteur, avant qu'il ne reprenne, du même ton calme et sincère, le regard ancré dans celui d'Apollon :

"Lorsque j'ai entendu ton hurlement…"

Hermès secoua la tête, comme pour chasser ce mauvais souvenir de son esprit.

"... Je me suis dit que tout était fini. Que tu venais de commettre la faute de trop et que Père ne t'épargnerait pas. J'ai pensé à Hélia et… oh, Apollon, tu plaisantes souvent en disant que je suis son préféré. Ou plutôt, tu fais semblant, parce que je suis malheureusement certain que tu en es un tant soit peu persuadé. Et pourtant… Hélia te voit comme un véritable guide, un véritable mentor. C'est toi qui l'as conduite et épaulée vers sa profession actuelle. Toi qui l'as initiée au dessin et à la harpe. A tout ce qu'elle aime, à tout ce qu'elle chérit. Je suis peut-être le père qui sait le mieux réconforter, rassurer et écouter, mais tu n'as jamais remarqué avec quelle fierté, quel amour, ta fille te regardait quand ton attention était ailleurs. Tu ne sais pas à quel point elle tient à vos petits rituels du "tu connais le dernier potin de l'Olympe ?", ou à vos soirées à discuter de sa vie amoureuse. Hélia t'aime. Hélia est l'une de tes plus ferventes défenseuses, et Hélia tient à retrouver son papapollon en entier le vingt-cinq août prochain. Et je sais aussi qu'elle ne tiendra pas un jour de plus sans ta présence solaire et ton art de la faire sourire. Mais tu m'as fait une peur bleue, Apollon. Pendant quelques secondes, j'ai cru que tout ce que j'avais imaginé, tout ce dont je m'étais convaincu pour tenir jusqu'à ce fichu mois d'août s'était écroulé aussi aisément qu'un château de cartes : je me suis imaginé rentré sans toi sur l'Olympe, je me suis imaginé la douleur et la tristesse sur les traits de notre fille et… Par les Parques, c'est un scénario que je ne veux pas voir se réaliser. Je veux qu'on puisse rentrer tous les deux, ensemble, sans que Zeus ne trouve une énième excuse pour repousser la date de notre retour. Parce que la vraie punition n'est pas celle que tu crois, Pollo. Ce n'est pas d'être ici, chez les mortels. Mais d'être privés de la présence de notre fille et de ne pas avoir le droit de veiller sur elle. Celle qui est punie depuis le début, ce n'est guère nous, c'est Hélia. Zeus se venge de sa naissance en nous tenant éloignés d'elle. Et il prendrait un malin plaisir à trouver toutes les excuses au monde, même les plus ridicules, pour retarder notre réunion de famille."

Plongé dans sa tirade, dans ses pensées, dans la douleur qui lui écrasait la poitrine depuis bien trop longtemps, Hermès n'avait guère pris le temps de respirer, l'urgence se faisant sentir : il gardait bien trop de souffrance, bien trop de peur en lui, pour prendre la peine de faire la moindre pause. Il fallait que tout sorte avant qu'il ne soit trop tard, avant qu'il ne prenne peur de ses propres sentiments, de son propre trop plein et ne décide de l'enfouir dans un coin sombre de son cerveau, où le mal prendrait chaque nuit un peu plus racine.

Ce fut donc avec le souffle particulièrement court que le messager posa une main sur la joue d'Apollon, l'effleurant de son pouce au passage, tout en murmurant :

"J'ai besoin que tu me promettes de faire attention, Apollon. Fais attention à toi, à chacun de tes actes, à chacun de tes mots. Surtout maintenant qu'Arès est avec nous. Ce serait simplet de penser qu'il a été envoyé ici uniquement parce qu'il t'a aidé à détruire la ville : s'il y a bien un dieu qui est prêt à tout pour rester dans les bonnes grâces de notre paternel, c'est lui. Et tu peux être sûr que Zeus lui aura donné des instructions supplémentaires, notamment à ton encontre. Du style "essaie de l'irriter du mieux que tu peux.". Arès va certainement mettre tes nerfs à rude épreuve dans les prochains jours, et j'ai besoin que tu fasses tout ton possible pour limiter la casse. Tu pourras l'insulter autant que tu le souhaites, le fusiller du regard pendant des heures si cela permet de soulager la haine que tu nourris envers lui et son fils, mais, s'il te plaît, évite de l'étrangler ou de détruire une autre artère commerçante de Phoenix. Notre sort, et surtout celui de notre fille, est désormais entre tes seules mains."

"Hermy…"

Apollon plongea son regard dans les prunelles bleu-vertes du messager, les larmes inondant ses joues et la main qu'Hermès avait laissé sur l'une de celles-ci. D'ordinaire si prompt à répondre aux conseils et aux déclarations des autres, d'ordinaire si difficile à moucher, le musicien ne trouvait pas les mots. Il ne les avait pas : la souffrance qu'il lisait sur les traits de son ancien compagnon, qu'il avait entendu et avait presque pu palper lors de la longue tirade de ce dernier, lui déchirait le cœur et l'âme toute entière. Rares avaient été les fois où Apollon avait ressenti une telle souffrance mais aujourd'hui, c'était bel et bien le cas. Et aucune métaphore ne saurait décrire avec exactitude ce que ressentait le musicien, ne saurait mettre des mots sur le tourbillon d'émotions qui le traversait et le faisait trembler. Son âme n'avait pas été déchirée par des harpies féroces ou jetée dans de la lave en fusion, non. Elle avait été bien pire que cela.

"Je… Je te le promets, Hermy. Je peux même te le jurer sur le Styx., balbutia-t-il avec difficulté, ses doigts tremblants tentant en vain d'arrêter le flux de larmes qui s'écoulait des prunelles du messager. Je suis tellement désolé…"

"Je le sais. Et je te pardonne. Mais par pitié, ne recommence pas, tu m'entends ? Mon coeur n'y survivrait pas."

Et alors qu'Apollon secouait la tête en signe de négation, Hermès essuya ses larmes d'un revers de sa main et se rapprocha du musicien.

Quelques secondes plus tard, Apollon serrait un Hermès tout aussi brisé que lui dans ses bras. Le visage enfoui dans les boucles du messager, Apollon se laissait aller à son chagrin, tout en essayant de border Hermès du mieux qu'il le pouvait.

Dans le couloir, adossé à la porte de la chambre, Dionysos laissa échapper un profond soupir de soulagement, remerciant les Parques d'être intervenu à temps, avant que l'idée d'égorger Apollon ne fasse son chemin dans l'esprit d'Hermès. Le dieu du vin attendit encore quelques secondes avant de prendre lentement et le plus silencieusement possible le chemin de sa chambre.

De l'autre extrémité du couloir, une silhouette l'observait, pas réellement certaine d'avoir compris ce qu'elle avait surpris bien malgré elle.