Ou comment un secret jalousement gardé peut éclater sans crier gare...
Chapitre 28 : Omnia fert aetas
Rollo passe énormément de temps le nez dans les bouquins, délaissant le lit conjugal dont il ne se sent plus digne depuis ses aventures répétées avec Grégoire.
Il lui tarde que ce dernier reparte d'ailleurs en campagne pour lui offrir un peu de répit.
Son mariage se disloque. Et il assiste à ce fait sans pouvoir en contrecarrer les effets dévastateurs.
"Ce n'est pas en demeurant le nez dans tes bouquins que tu feras enfler mon ventre, mon tout beau..." à son oreille, placée derrière lui.
"Je ne... m'en sens pas digne, petite fée."
Je prends place en face de lui, retrouvant sur son visage les cernes qui le marquaient à l'époque où il était un étudiant acharné. "N'était-ce pas ton voeu le plus cher ?..."
"Notre mariage est... un véritable naufrage." sur un sourire triste.
"Peut-être est-ce... parce que nous avons navigué trop près des récifs ?..."
"Nous y... étions presque, pourtant. Comment avons-nous pu échouer ?..." suspendant l'encre de ses notes frénétiques dans la marge de l'ouvrage qu'il étudie.
"En partant avec certaines idées reçues ?..."
"Nous serions-nous fourvoyés à ce point, petite fée ?..."
"Ce mariage nous échappe parce que nous desserrons nos doigts, Rollo."
"Cela ira sans doute mieux lorsque Grégoire sera rappelé à la guerre..."
"Hmm. Est-ce là le sort que tu lui souhaites, Rollo ? Remarquable de la part d'un ami !..."
"Que proposes-tu ?..."
"Nous ne pourrons jamais empêcher les événements extérieurs de venir troubler notre vie, Rollo."
"C'est un fait."
"C'est à nous d'y croire pour ne pas nous retrouver balayés au premier souffle venu. Mais pour y croire, nous devons être deux." attrapant sa main.
"Peut-être avons-nous... présumé de nos forces." retirant lentement sa main.
"Pensais-tu le mariage un long fleuve tranquille ?..." notant que sa main m'échappe. "Une victoire à savourer sans aucune bataille ?"
"Je l'ignore. C'est en tout cas très différent de ce à quoi j'ai pu goûter aux côtés d'Aelys."
"Rappelle-moi, Rollo, où a fini Aelys ?"
Il me darde d'un regard noir.
"Parfois, j'ai l'illusion que tu te montreras capable de quitter tes ornières... pour constater, avec amertume, que finalement tes travers tu t'y accroches avec une obstination peu commune."
Grimace en face. Il me dirait bien de garder ma langue en bride... mais cela envenimerait la situation déjà délicate de notre impasse.
Dès lors, il opte pour une arme plus appropriée. "Aelys ne se serait jamais permise une telle remarque."
A mon tour de grimacer.
Il se penche sur la tombe, tête découverte par respect. "Aelys... Je regrette... je regrette tant..."
Il arrange les fleurs, évacuant les fanées, y plaçant des fraîches, demeurant là un long moment jusqu'à la tombée du soir.
Eliott pose le menton sur mon épaule, bras refermés autour de mon ventre. "Hey..."
J'ai le sourire triste. "Je pensais sincèrement que nous y arriverions... la sotte !"
"Rien n'est encore perdu."
"Mon mari préfère se rendre sur la tombe sur son ex-épouse plutôt que de s'occuper de celle qui l'attend."
"Lui en as-tu parlé ?"
"Oui. Pas plus tard que ce matin."
"La balle est donc dans son camp. Nous allons espérer qu'il prenne la bonne décision." embrassant ma joue.
"Quitter l'air de la Cité nous ferait peut-être du bien... il demeure connecté à son passé ici."
"Eh bien propose-lui un voyage. Nous repartons également sur le routes, ton père et moi. Avec le manège familial."
"Faire de Rollo un forain ?" petit rire. "Voilà ce que j'appelle se bercer d'illusions !..."
C'est sur le chemin du retour que Rollo note la présence d'une colonne de fumées sombres et un affolement dans les rues.
"Que... se passe-t-il ?"
"La boulangerie est en feu !" circulant avec des seaux de fortune en attendant l'arrivée des secours.
Cet emplacement... Rollo talonne Satan et se rend sur place, sa monture reculant devant le rugissement des flammes.
On lui apprend que la famille entière est bloquée à l'intérieur.
"FAITES PLACE !" se frayant un chemin.
"MESSIRE FLAMM !" tâchant de le retenir.
Agile, il se glisse à l'intérieur, flammes s'écartant pour lui céder le passage comme l'auraient fait les ronces devant la présence princière de Malleus.
Rollo fouille les chambres, trouvant la famille au dernier niveau, à moitié intoxiquée par les fumées.
"Venez !" les délivrant un à un du brasier.
Rollo est épuisé par l'utilisation intensive de sa magie.
Visage noirci de suie, il souffle, dos contre le mur d'une bâtisse adjacente, avant-bras sur le front.
Les flammes... pourquoi ne lui obéissaient-elles pas du temps de Moddo ?...
Est-ce la disparition de Moddo qui lui a valu ce transfert de pouvoir ?...
Les questions tourbillonnent tant dans sa tête qu'il en a le vertige.
"Je suis d'accord."
J'écarquille les yeux. "Par... don ?"
"Je dois simplement poser un congé et m'assurer que mon remplaçant soit à la hauteur de mon niveau d'enseignement."
Nous partons à trois roulottes.
L'une pour Eliott et mon père, une autre pour Rollo et moi, nos montures attachées à l'arrière - ce qui, évidemment plaît peu à Na'ir qui fera tout un tapage pour pouvoir trotter à l'avant, en bon dominant qu'il est !...
"Décidément, ton étalon est invivable." se moquera Rollo.
La troisième roulotte XXL, attelée à six bêtes puissantes, contient tout le manège en pièces détachées.
Le confort des roulottes est sommaire mais ô combien cocooning !
Rollo y découvre un tout autre mode de vie et il s'y fait de manière remarquable.
Il commence à apprendre les rouages du manège, prenant des notes de manière organisée dans un petit notebook qu'il a dédié à cet effet.
Dans la roulotte, nous devons nous serrer et nous faire à une vie sans aucun chichi.
L'air du Sud-Ouest semble faire grand bien à Rollo dont les cernes disparaissent à mesure, joues rosies par l'air purifié de l'Atlantique, le tenant éloigné des soucis de la Cité.
Il écrit régulièrement à Amédée, lui prodiguant des conseils quant à son statut de Président du Conseil des Étudiants.
Les repas sont partagés en famille.
L'activité est telle dans la journée et le soir que nous tombons tous généralement dans nos lits !
Rollo, Eliott et moi-même explorons les environs à cheval. Na'ir est fou de joie de retrouver le sable d'une plage qui le ramène à son lieu de naissance. A lui les galops effrénés le long de la plage ! Mon étalon se prend pour Pégase !...
Rollo et Eliott assistent au spectacles, installés sur une dune.
"J'ai préparééééééé... !" alors qu'il m'attrape par la main pour m'entraîner devant le lit, m'y défaisant, fiévreux, nous faisant regagner le matelas, nus, son sexe magnifiquement dressé flattant l'intérieur de mes cuisses au contact desquelles il s'ébat, y laissant des traces translucides, tandis qu'il fait avancer les préliminaires, s'invitant à l'intérieur d'un antre préparé pour lui.
Il me fait fort l'amour et cela se reproduit plusieurs fois de suite si bien que mon ventre accueille sa précieuse coulée de vie.
"Tu l'as noté comme moi, n'est-ce pas, Richard ?" questionne Eliott.
"Le doute n'est, semble-t-il, plus permis." sourit mon père.
En effet, mon ventre n'a de cesse de joliment s'arrondir.
"Je dois avouer que... cela me remue de la voir dans cet état." admet Eliott.
"Hmm mmm. Lorsqu'on a été longtemps fils unique... mais sois assuré que tu resteras pour toujours son fils de cœur le plus précieux."
Pour une guerrière de ma trempe, point de douleurs. Je sens simplement l'enfant grandir dans mon ventre.
Garçon ? Fille ? Je ne saurai dire. En tout cas, ce petit être semble plein de vie !...
Malgré mon état, Rollo me fait encore régulièrement l'amour avec beaucoup d'attention.
Nous improvisons les positions, testant de nouvelles pour éviter la pression excessive sur mon ventre arrondi.
Rollo tient dans ses bras ce petit être. Elle est parfaite !... Et elle sait brayer pour se faire entendre !...
Rollo la nourrit au biberon, ce qui nous permet de nous relayer.
Eliott et mon père s'y collent aussi.
Nous l'avons appelé Esmée. Esmée Flamm.
Rollo l'accoutume à la serre. Les plantes et les fleurs semblent l'apaiser. Il s'y promène, la tenant sur un bras, lui faisant le tour de l'endroit, nommant chaque fleur, lui contant des anecdotes botaniques.
Rollo, dans son rôle de père, est irréprochable. Attentif, dévoué, il veille sur elle avec la vigilance d'un rapace.
Esmée tient beaucoup de son père, exception faite des yeux qu'elle possède d'un bleu céruléen, si immenses qu'ils lui mangent le visage.
Nous la présentons à la mère de Rollo les mois suivant sa naissance. Cette dernière a de suite tissé un lien très fort avec elle, n'ayant donné naissance qu'à des fils.
Rollo insiste pour qu'elle soit baptisée - rien de religieux en soi puisqu'il s'agit de la placer sous la protection de la Sainte Patronne de la Cité.
Amédée en sera l'heureux parrain.
"Te plais-tu dans ta vie actuelle, Rollo ?" questionne Grégoire.
"Je n'ai jamais été aussi heureux, Grégoire."
Grégoire pose la main sur l'épaule de Rollo. "Évidemment, moi, je n'aurai jamais pu t'offrir tout ceci..."
"Grégoire..." mains s'emparant des siennes, paumes contre paumes. "Je t'ai très sincèrement aimé."
"A présent, il ne me reste plus qu'à me ranger. Ou batailler jusqu'à la fin de mes jours."
"Ne dis pas cela. Je demeure persuadé qu'il existe quelqu'un fait pour toi."
"C'est... cela m'est très étrange, tu sais, de te savoir... père." glissant une mèche claire derrière l'oreille de Rollo.
"Je ne t'oublierai jamais, Grégoire. Ni ce que nous avons vécu." attrapant délicatement la main coupable pour en baiser délicatement le dos.
Quelle bavarde !... Dès qu'elle nous voit, Papa, Eliott, Rollo ou moi, c'est parti pour de longues conversations avec ses mots de bébé.
"Pipelette !..." la soulevant dans mes bras, lui offrant mon petit doigt à téter. "Tu vas devoir patienter le temps que ton biberon chauffe."
Mon autre main s'amuse avec la toute petite sienne.
Elle semble fureter du regard.
"Qui cherches-tu, ma toute belle ?... Papa ? Eliott ? Papa Richard ?..."
Elle libère mon pouce et gazouille lorsque Rollo se penche par-dessus mon épaule.
Papa, évidemment !... Elle l'a à la bonne. La voilà qui tend ses bras pour qu'il la prenne dans les siens.
Ils sont ultra-fusionnels.
La mère de Rollo séjourne pour plusieurs mois chez nous et mon père finit par lui proposer de s'installer. Elle accepte volontiers, rompant ainsi la solitude qui la tient éloignée de son seul fils.
Malgré sa cécité, elle m'est précieuse en conseils. Elle les prodigue sans se montrer jugeante ou envahissante. Je fais souvent appel à son savoir. Elle me dit qu'Esmée est facile à vivre, très arrangeante, comme l'a été Rollo. Moddo, lui, était plus turbulent dans la naissance. Vif, curieux et agile, on peinait à le canaliser.
J'aime l'entendre raconter ses souvenirs. Elle n'a pas eu une vie facile.
"Elle a bien pris des deux." concède Grégoire, poings sur les hanches avant de se pencher pour attraper Esmée et la porter contre lui, l'y berçant.
Esmée, d'ordinaire sélective, semble apprécier ce grand gaillard et Grégoire fait montre d'une aisance stupéfiante avec les enfants.
"Tu les réussis bien." glissé à l'oreille de Rollo qui pique un fard.
"Grégoire." avançant son mouchoir sur le bas de visage.
"Ah tiens, tu n'es pas parvenue à lui faire passer cette manie ?" à mon intention, amusé.
Je ris de bon cœur. "Non. Mais je dois avouer que j'ai fini par lui trouver un certain charme."
Rollo renifle, mi-amusé. "Cessez."
Puis nous faisons une balade en forêt, tous les six, prenant les grands sentiers pour permettre à la mère de Rollo d'avancer à son rythme.
"Rollo, tu es heureux, n'est-ce pas ?..." questionne sa mère.
"Oui, mère. Très heureux. Bien plus que je n'aurai pu le supposer." sur un sourire audible.
Elle caresse sa chevelure. "Je le suis pour toi, mon fils."
Il m'enlace par derrière alors que je me redresse après avoir couché Esmée.
Ses paumes cheminent sur mon ventre, tendres et fermes à la fois.
Je glisse les doigts dans les mèches courtes de sa nuque dégagée.
"Mon valeureux époux serait-il d'humeur légère ?..."
"Et cela n'est pas dû au vin - qui était excellent, au demeurant."
"Cépage paternel..." me laissant cajoler.
"Laisse-moi t'honorer, petite fleur..." remontant en baisers le long de ma jugulaire.
"Volontiers."
Diable ! Il y a mis l'énergie qu'il faut ! Ce moment où il a écarté mes jambes au moyen des siennes avant de me pénétrer vivement, nous faisant jouir après quelques allées / retours volontaires !...
"N'es-tu point fatigué de batailler, Grégoire ?..."
"Le repos n'est pas propice à la paix du cœur, Rollo."
L'intéressé détourne le regard, embarrassé d'être la cause du tourment de son ex-amant.
"Si je te savais malheureux, je mettrai tout en œuvre pour briser ton mariage. Or, les circonstances semblent jouer contre moi."
"A mon arrivée à Noble Bell..." reniflant. "... tu as été le seul à prendre ma défense."
Grégoire abaisse les paupières. "Je n'allais tout de même pas laisser se perpétrer une telle infamie !" partageant ce lourd secret.
"Mon pouvoir s'est éveillé suite à cet... incident."
"Incident ? C'était un crime, Rollo ! Un pur crime !..."
"N'en parlons plus." secouant la tête, chassant de ses pensées ce douloureux souvenir.
"Ils n'en avaient en aucun cas le droit, Rollo !"
"Fort heureusement, le changement de direction a opéré des miracles et ils ont été mis à la porte."
"Te violer ainsi..." amer. "Tu n'es jamais parvenu à les retrouver pour t'en venger, n'est-ce pas ?"
"Ils ont été destitués puis exilés de la Cité."
Mais l'histoire, souvent, se plaît à nous rattraper... et nos anciens démons à refaire surface au détour d'un chemin.
Rollo plisse les yeux. Ce commerçant... son visage... son visage de brute...
Sa mémoire fouille sans trouver. Sa mémoire bute.
C'est la monnaie rendue dans la paume qui lui provoque le déclic !
Le nom de son bourreau de jadis vient de s'imprimer sur sa rétine : Noah Rohan !
Le corps entier de Rollo est pris d'un tremblement indescriptible. Sa mâchoire crispe pour éviter le grincement de dents.
Rollo le fixe, menton se levant.
"Un problème, mon p'tit monsieur ?"
"Certainement. Tu ne te souviens plus de moi, Rohan ?"
Le commerçant se gratte l'arrière du crâne. "J'vois pas."
Rollo va le conduire droit sur la piste : "Le gymnase de Noble Bell, ce soir du vingt-trois septembre."
Rollo en a véritablement le nausée.
La lumière se fait chez son interlocuteur. "Le... gamin ?..."
"Par quel miracle t'est-il permis de fouler à nouveau les parvis de notre merveilleuse Cité ? A plus forte raison de t'y installer et d'y prospérer ?"
"J'ai fait acte de contrition, Messire."
"Permets-moi d'en douter, Rohan."
"C'est de l'histoire ancienne, tout ça. Faut pas remuer le passé."
Rollo hausse le sourcil, colère sourde prenant possession de son estomac. "La contrition aurait dû te mener au bûcher, Rohan."
"Hey. Cherche pas la merde." reprenant aussitôt ses vieilles habitudes.
"Me penses-tu toujours aussi peu dégourdi ? Les choses ont changé." affichant un petit sourire de guerre. "Je te laisse jusqu'à fin de semaine pour fermer ton commerce et déguerpir. Ta présence dans ma Cité m'est insupportable. Saisis donc la chance qui t'est offerte de t'en sortir sans trop de dommages."
"T'aurais pas les yeux plus gros que le bide, toi ?"
"Je possède les moyens de te faire vivre un enfer comme tu en as peu connus jusqu'à présent, Rohan."
"Tu me fais pas peur, moustique."
"Tu devrais pourtant me craindre."
"Ah ouais ? Tu faisais moins le fier dans le gymnase, il me semble !..."
"Les flammes auxquelles je m'apprête à te faire goûter vont se charger de te faire passer ce goût pour le moins détestable."
"Tu causes beaucoup pour un moustique !"
Rollo dépose son paquet et se dirige jusqu'à la porte qu'il ferme, descendant le rideau de fer.
"HEY ! J'ai pas terminé ma journée, moi !" quittant le comptoir, retroussant ses manches pour faire passer l'envie à Rollo.
Ce dernier pivote. Des flammes dangereuses commencent à s'emparer de son corps entier. "DARKFIRE !"
