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JUIN, 2002
À 11 KM À L'EST DE CARLIN, IOWA

Scully tire sur la capuche de sa veste pour se protéger le visage de la pluie battante qui se déverse du ciel nébuleux. La route de campagne à deux voies qui s'étend devant elle miroite d'humidité, et le seul bruit qu'elle perçoit est celui de ses propres pieds ; de la semelle de ses chaussures quand elles plongent dans les flaques d'eau. Autour de son visage, ses mèches trempées se balancent au rythme de ses pas, comme des pendules rousses qui battraient la mesure.

C'est dans ce genre de moments qu'elle regrette le plus l'infinité de couleurs dont le monde était autrefois capable ; ses verts intenses, qui jalonnaient l'horizon en début de l'été. Quand la pluie persistante a fini par avoir raison de la végétation, les survivants se sont retrouvés face à un tableau peu reluisant. Le paysage, jadis animé et bruyant de vie, avait sombré dans le mutisme, les arbres luxuriants s'étaient dépouillés de leurs feuilles, et les champs couverts d'herbe, changés en marécages boueux.

Il y a deux ans à peine, la civilisation a régressé jusqu'à son niveau le plus élémentaire. Toute forme de progrès a cessé, et la société s'est effondrée. Après les puissants tremblements de terre qui ont secoué le pays et fait sombrer les régions côtières du continent, des tsunamis hauts de plusieurs dizaines de mètres se sont abattus sur les nouveaux littoraux, inondant des kilomètres et des kilomètres de terre. Les vagues titanesques ont englouti des états entiers : celui du Maine ; la partie encore immergée de la Floride ; la partie haute de Washington ; les parcelles éclatées qu'il restait de l'Oregon et du Nevada… On parle désormais de la Californie et de l'Oregon comme des cités d'Atlantis du Pacifique du nord.

En quelques jours à peine, le pays, vaste de cinquante états, a rétréci quasiment de moitié. Il en demeure aujourd'hui une petite trentaine. Quand les tsunamis se sont arrêtés, il s'est mis à pleuvoir sans plus discontinuer. D'aucuns auraient appelés ce phénomène un déluge ; les survivants l'ont baptisé La Purge. Personne ne sait d'où l'expression est née, mais elle s'est répandue à travers les colonies comme une traînée de poudre.

Le gouvernement est tombé peu de temps après que le réseau de distribution d'électricité a flanché, plongeant le pays dans les ténèbres. Une nouvelle loi s'est imposée ; celle de la survie. Certains disent que ce qui est arrivé est un symptôme de la furie de mère Nature, sa punition pour le réchauffement climatique. D'autres y voit un acte de Dieu.

Scully n'a pas d'avis sur la question.

Elle préfère se concentrer sur ce qu'elle a à faire. En cet instant, sa priorité est de trouver un endroit où elle sera au sec pour la nuit. À travers l'averse continue, elle examine régulièrement les environs du regard, cherchant, dirigeant chacun de ses pas vers cet endroit, quel qu'il soit, qui l'hébergera jusqu'au matin.

Elle ne se laisse pas aller à penser au monde d'Avant, aux êtres chers qui ont sans doute péri, noyés par le raz de marée apocalyptique. Elle essaie de ne pas s'interroger sur le sort de sa mère, de celui de ses frères et de leurs familles, et remplace le souvenir de leurs voix par le rugissement sourd de la tempête qui se déchaîne autour d'elle.

Il semblerait pourtant que quel que soit son état de concentration ou la tâche qui l'occupe, une personne parvienne toujours à franchir ces barrières mentales. Mulder.

Les arbres qui bordent la voie se clairsement au moment où elle amorce un virage, et les yeux de Scully s'arrêtent sur un détail du paysage. Levant la tête, elle tire une main de sa poche pour la mettre en visière et repère un mobil home à une vingtaine de mètres. Malgré la distance et le jour qui baisse, elle voit bien que le toit est en mauvais état et s'affaisse complètement d'un côté. La plupart des abris où elle s'est arrêtée précédemment, qu'ils aient été abandonnés ou non, avaient tous le même aspect – en manque d'entretien au point d'être à peu près inhabitables.

Plus elle approche, plus la caravane se révèle à elle. Autour du véhicule, plusieurs arbres squelettiques émergent de la terre vaseuse, les branches tendues vers le ciel comme avec l'espoir de percer l'épaisse couche de nuages pour laisser une ouverture au soleil. Le revêtement en aluminium pend ça et là en lambeaux, dévoilant le bois pourri qui se trouve en dessous, et une obscurité totale se déverse par les fenêtres brisées. Scully sent ses lèvres s'étirer en une ébauche de sourire. S'il fait noir, cela signifie que l'endroit est désert et qu'elle profitera d'une solitude paisible. Indifférente à l'état de dégradation avancée de l'engin, elle pousse la porte.

Des relents moisis flottent légèrement dans l'air lorsqu'elle passe le seuil ; une odeur de renfermé à laquelle elle a appris à s'attendre. Sa lampe de poche à la main et son couteau dans l'autre, elle fait un rapide état des lieux pour s'assurer que la caravane n'abrite pas déjà un squatteur nocturne, cherche d'éventuels indices qui pourraient suggérer le retour imminent de quelqu'un arrivé avant elle. Avançant sur la pointe des pieds, elle déplace précautionneusement le poids de son corps d'un talon à l'autre pour ne pas annoncer sa présence en faisant grincer les lattes abîmées du parquet.

Les deux chambres, désertes et à l'abandon, se ressemblent : le mobilier et les affaires qu'on y a laissés disent les vestiges d'une vie passée et quittée. La salle de bain est envahie par les champignons ; ils s'étendent sur les murs comme une peinture abstraite, gorgés par l'eau de pluie qui goutte par un trou dans le plafond et stagne dans la baignoire, noire de crasse.

Alors qu'elle se tourne pour sortir, Scully se fige devant un miroir. Elle n'a pas souvent l'occasion de se regarder, et il est encore plus rare qu'elle prenne le temps de s'observer quand l'opportunité se présente, mais ce soir elle est incapable de se détourner de son reflet. L'angle de la lampe de poche jette des ombres irrégulières sur son visage, et cache ses traits sous un masque taciturne.

Elle se penche pour s'étudier de plus près, effleurant du bout des doigts la peau sous les yeux bleu glacial qui la fixent en retour, et chuchote :

— Os lacrymal, maxillaire, os zygomatique.

Du bout de l'index droit, elle se tapote entre les sourcils.

— Os nasal, cartilage septal. Foramen infra-orbitaire, os zygomatique, termine-t-elle en faisant courir ses doigts sur les pommettes saillantes qui lui auraient valu des compliments, Avant.

Laissant sa capuche retomber sur ses épaules, elle cherche une trace de la femme qu'elle connaissait dans cette personne qui la scrute avec une curiosité étonnée.

Poussant un léger soupir, elle abaisse sa main. À une autre époque, dans une vie passée, peut-être l'aurait-on trouvée belle, mais son reflet, à présent, ne lui montre qu'une femme mue par la détermination de tenir. Une étrangère dans la glace. Une survivante.

— Dana …, commence-t-elle, et sa voix s'étrangle, rendue rauque à force de mutisme.

Elle se racle la gorge et reprend :

— Dana Katherine Scully. Docteur en médecine et agent spécial du FBI. Numéro de badge JTO 331613. Binôme, fille, sœur, tante, amie et…

Le mot « amante » est couvert par un coup de tonnerre dont le grondement se répercute sur les murs et met fin à ce moment de répit. Lâchant le miroir des yeux, elle quitte la pièce, ramassant au passage la pile de couvertures et de draps mités qu'elle avait remarquée en entrant, avant de se diriger vers la kitchenette. En quelques secondes, elle se confectionne un lit de fortune dans le coin, près des placards ; un nid de tissus qui lui promet d'être au chaud pour la nuit.

Elle enlève une à une ses couches de vêtements et les étend dans la cuisine, puis s'installe au centre des couvertures pour se débarrasser de ses chaussures et de ses chaussettes. Ce n'est pas à la Purge qu'a succombé la propriétaire précédente des bottes, mais à une multitude de coups de couteaux portés à l'abdomen. Quand Scully est tombée sur son cadavre, dans une banlieue de Dayton, Ohio, l'écoulement de son sang s'était déjà tari ; dilué par la pluie, il était passé de rouge cramoisi à une jolie couleur rose qui s'était étalé sur son pull et sa veste comme une aquarelle. Les rangers qu'elle avait aux pieds, en revanche, étaient intactes, et, coup de chance, à la bonne pointure.

Scully réprime un grognement en étirant ses orteils et en faisant tourner ses chevilles pour les détendre après les kilomètres parcourus, puis entreprend de masser la peau afin d'en chasser l'humidité qui s'infiltre jusque dans les os.

— Merde, marmonne-t-elle lorsque sa lampe de poche se met à clignoter.

Tout devient noir. Ouvrant rapidement son sac à dos, elle en tire une lanterne de camping à pile. Une fois l'interrupteur actionné, la pièce se retrouve illuminée par une inquiétante lumière bleutée. Elle sort les autres objets et les dépose devant elle pour en faire l'inventaire.

Une salade de fruits en boîte – son repas du soir. Deux boîtes de thon blanc, deux bouteilles d'eau pleines, une pochette de noix à moitié pleine. Elle secoue ses trois paquets d'allumettes, et les place près d'une paire de chaussettes à peu près propres et de ses dernières lingettes. Trois boîtes de vitamine D non entamées, un lacet déchiré mais presque entier, cinq piles, un couteau de chasse, et un journal ; et c'est tout.

Elle fronce les sourcils en considérant ces maigres possessions. Exceptés les piles et les allumettes, il n'y a pas grand-chose qu'elle serait prête à troquer en échange de nourriture ; un marchandage crucial auquel il lui faudra pourtant se résoudre dans un proche futur. Les dollars et les cartes bleues sont tombés en obsolescence. Les antibiotiques, le baume à lèvre, et les batteries de toutes sortes sont la monnaie de l'Après. Elle sait que d'autres femmes utilisent leur corps pour se procurer des produits de nécessité, en vendant leur temps aux plus offrants contre ce qu'ils sont prêts à payer, mais comme une chaîne resserrée autour de son cœur, le chagrin l'oppresse dès qu'elle envisage de laisser quelqu'un la toucher comme Mulder le faisait Avant. Une infime part d'elle-même comprend le désespoir de ces femmes, mais elle préfère encore avoir faim ou laisser les éléments l'emporter.

Ses yeux se posent sur la veste qui s'égoutte à quelques pas et se fixe sur la poche intérieure où elle a soigneusement rangé une photo ; un moment capturé dont elle ne se sépare jamais. Elle l'a parfaitement mémorisée, chaque ligne de son visage, la longueur de son nez, la moue insolente de sa lèvre inférieure. Les nuits où elle est au plus bas, quand elle se sent submergée par la solitude, elle s'autorise à la regarder.

— Pas ce soir, décrète-t-elle avant d'avaler une capsule de vitamine D sans eau, puis de ranger ses affaires dans son sac et de le fourrer dans son dos.

La couverture élimée, qu'elle tire jusque sous son menton en fermant les yeux, lui gratte la peau, et la lumière de la lanterne crée des ombres dansantes sous ses paupières. Elle essaie de ne pas l'imaginer allongé derrière elle et se force à se concentrer sur le bruit de la pluie qui s'abat sur le toit.

Cela fait deux ans qu'elle ne l'a pas vu, deux longues années qu'elle le cherche dans chaque village qu'elle traverse durant son périple vers le nord. Elle peut supporter une nuit de plus.


Pour celleux qui voudraient accéder à la VO : /works/13163298/chapters/30105738#workskin

Je remercie PiecesOfScully de m'avoir autorisée à traduire The After :)