Bonne lecture !
Chapitre 2
La phrase, lâchée dans le silence absolu de la cuisine, fut suivie d'un silence encore plus oppressant. John n'arrivait même pas à y croire sincèrement. Il ne voulait pas être un poids pour quiconque, surtout pas pour toute la bienveillante famille Holmes. Même Mycroft, qui était si bizarre et trop vieux et trop intelligent et fourré dans ses bouquins de politique, avait toujours été gentil avec John.
— Vous n'êtes pas sérieuse ! s'exclama l'assistante sociale.
— Mortellement, répliqua Violet. John, tu veux rester ici pour toujours ?
Elle se retourna vers lui, soudainement avenante et souriante. Tout le mépris qu'elle affichait quand elle regardait l'intruse qui tentait d'enlever John disparaissait quand elle regardait John. Docteur Jekyll et Mister Hyde.
— Oui, bégaya John. Oui. Oui. J'veux pas partir. J'veux rester ici avec Sherlock, et vous, et Sieger, et même avec Mycroft, s'il le faut.
Sherlock laissa échapper un éclat de rire amusé, et Violet sourit indulgemment.
— Voilà, problème réglé, remballez votre paperasse, il est adopté, pas de famille d'accueil, pas de foyer. Il. Reste. Ici.
En cet instant précis, John était persuadé que Violet était une super-héroïne, et que rien ne pouvait s'opposer à ce qu'elle disait.
Dans la réalité, ce fut plus compliqué que prévu. Des années plus tard, si on demandait à John ce qu'il avait vécu de plus difficile dans sa vie, il ne répondait pas la mort de toute sa famille, même si l'accident avait assurément une bonne place au rang de ses traumatismes et son endurcissement. Non, ce qui avait été le plus dur, c'était les deux mois qui avaient suivi, arraché à Musgrave, trois semaines en famille d'accueil a près d'une heure de route d'Oxford, et ensuite cinq semaines en foyer, à quarante-cinq minutes de son village d'enfance.
Il s'avérait qu'adopter un enfant, fut-il certain qu'il soit orphelin, n'était pas si simple, et était un processus qui pouvait prendre plusieurs années. L'assistante sociale qui était venue chercher John initialement s'était arc-boutée, au point de menacer de faire intervenir la police, mais elle n'avait pas été capable d'emmener John de force.
Deux jours plus tard, une autre était venue. Plus douce, plus calme, plus compréhensive. Elle avait présenté ses condoléances, et avait promis à John que personne ne voulait aller à l'encontre de ses désirs. Il avait quatorze ans, pas cinq. S'il estimait que le meilleur endroit pour lui, c'était le manoir de Musgrave, auprès des Holmes, ils étaient tous prêts à l'accepter. Mais la paperasse et tout ce qui s'ensuivait, ce n'était pas la même histoire. Il fallait laisser aux adultes le temps de faire les démarches.
Violet avait accepté de signer les documents de demande pour être la tutrice légale de John, en lieu et place de son oncle éloigné, qui avait refusé en apprenant que l'enfant ne serait pas mis à la rue s'il disait non, et qu'en plus, il n'y avait sans doute rien d'intéressant à hériter. Cette démarche avait facilité les choses, mais John devait quand même officiellement partir.
— Tu y reviendras très vite, l'avait assuré Charlotte, la nouvelle assistante sociale. Je ferai tout pour ça, je te le promets.
Sur ce dernier point, elle n'avait pas menti. Elle s'était réellement battue pour le cas de John, et faire entendre sa voix. Pour le fait de lui permettre de « vite » rentrer, en revanche, c'était plus compliqué. Ça avait pris des semaines. John avait raté Noël et l'anniversaire de Sherlock. Il avait perdu huit kilos, et sa peau était devenue aussi pâle que celle de Sherlock.
Lui et son meilleur ami, qui n'avait jamais été très friand de la technologie, étaient devenus accro à leur téléphone respectif, pour ne jamais rompre le lien qui les unissait. Mais c'était insuffisant.
La famille d'accueil de John avait été sympa, et elle avait emmené le jeune adolescent un samedi à Musgrave. Il était aussi revenu pour les obsèques. Charlotte s'était occupée de tout, et elle expliquait toujours les détails à John sans jamais le prendre pour un débile.
Ensuite, quand il était en foyer, il n'avait pas pu sortir seul, et les Holmes étaient venus lui rendre visite une seule fois.
Ça faisait un total de trois fois où il avait vu Sherlock en huit semaines, et c'était absolument insuffisant. John avait manqué de dépérir durant cette période de sa vie. Il ne mangeait pas, dormait peu, arrivait à peine à suivre en classe, parachuté dans plusieurs collèges successifs au hasard des placements.
Grâce à Charlotte, la succession de sa famille s'était réglée, heureusement. Elizabeth Holmes avait un contrat obsèques, Richard et Elizabeth une assurance-vie. Il y avait aussi une clause de décès accident dans le contrat de prêt de la maison, dont John (ou du moins son tuteur légal jusqu'à la majorité de celui-ci) devenait aussitôt propriétaire sans rien n'avoir à débourser de plus.
On avait fait les déclarations, réglé les impôts, choisi des cercueils, mené la cérémonie et incinéré les corps. John avait hésité, parce que ses parents étaient déjà morts dans les flammes de l'explosion de la voiture, mais il n'aimait pas les tombes dans les cimetières. Pour lui, les tombes étaient une source d'amusement. Il y avait dans le jardin de Musgrave, avec des messages codés absurdes gravés dessus, que Sherlock essayait encore de résoudre depuis aussi longtemps que John se souvenait. Mycroft, parait-il, les avait compris à l'âge de quatorze ans, alors Sherlock essayait de faire mieux. C'était un jeu, une source de joie. John ne voulait pas pleurer sur des tombes. Il préférait les urnes funéraires, et la poussière. Et puis il lui semblait avoir déjà entendu sa mère dire ça, qu'elle voulait que ses cendres soient dispersées il-ne-savait-plus-où, mais ça impliquait qu'elle devait être incinérée, alors il avait opté pour ça, et ensuite avait été malade pendant des jours en craignant d'avoir pris la mauvaise décision et être hanté par ces choix toute sa vie durant.
De son côté, tandis que John devenait lentement mais sûrement l'ombre de lui-même, la famille Holmes avait remué ciel et terre. Quand Violet avait mis son mari au courant de son intention d'adopter John, et de tout faire pour que la question soit réglée dans les plus brefs délais, il avait simplement répondu :
— J'appelle notre avocat immédiatement.
Et il avait dégainé son téléphone sans délai. C'était là que John avait appris que les Holmes avaient un avocat. Et pas que. Ils avaient aussi un notaire, et une liste de contacts utiles tous plus puissants les uns que les autres. La famille Holmes avaient fait jouer toutes ses relations pour obtenir le meilleur avocat en droit de la famille de l'Angleterre et n'avait même pas parlé avec lui de ses honoraires. Ils se moquaient de la somme finale à débourser, tant qu'il leur ramenait John en sécurité, là où il devait être.
Me Cressend était probablement un monstre insensible aux yeux de la moitié du pays, mais il fallait reconnaître qu'il était efficace. Il avait exercé tous ses leviers, joué toutes ses cartes et ménagé aucun effort pour atteindre le but fixé par ses clients. Il était intelligent également, et il avait vite compris que Charlotte Winter, l'assistante sociale de John, était dans son camp, et qu'ils devaient travailler ensemble dans un but commun. Associer leurs actions, en tant que professionnel privé et travailleuse du public leur avait permis d'atteindre leur but plus facilement et rapidement. Ça avait paru l'éternité à John, mais deux mois étaient en réalité une période très courte.
C'était Charlotte qui était venue le voir, au foyer, un soir de février.
— Les papiers sont signés, John. Demain matin, je te ramène chez les Holmes. Tu es leur fils, désormais. Tu rentres chez toi.
Il avait fait sa valise le soir même, rangé l'intégralité de ses affaires, et avait attendu toute la nuit qu'on vienne le chercher le lendemain. Il n'avait pleuré qu'en arrivant à Musgrave, dans les bras de Sherlock, Violet et Sieger, puis s'était effondré dans SON lit dans SA chambre et avait dormi vingt-quatre heures ou presque, accusant la fatigue de deux mois d'angoisse et de privation.
Il avait fallu encore plusieurs mois pour qu'il s'habitue à sa nouvelle vie. Il lui arrivait fréquemment de se réveiller en sursaut, ou de faire des cauchemars et crier dans son sommeil. Sherlock venait alors systématiquement dans sa chambre, pour l'aider à se calmer, à se rendormir. Au tout début, son ami dormait littéralement avec lui, mais Violet avait rapidement décrété que John avait le droit à son propre espace, que ce n'était plus une chambre d'ami, mais SA chambre, et que Sherlock avait la sienne pour dormir.
Leurs portes étaient voisines, ça aidait, et John était content, parfois, d'avoir sa chambre. Il ne se lassait jamais de Sherlock, et d'être avec lui, mais il leur arrivait de se disputer, et ça leur faisait alors du bien de pouvoir claquer une porte en hurlant de colère, pour mieux se réconcilier vingt minutes plus tard.
Au début, John ne savait pas trop comment se positionner avec la famille Holmes. Il était éperdu de reconnaissance, évidemment, mais aussi terriblement conscient de tout l'argent engagé. Outre les frais d'avocats démentiels qu'ils avaient déboursés, John avait quatorze ans, et un adolescent en pleine croissance joueur de rugby pouvait avaler l'équivalent d'un quintal de viande par repas, un champ entier de légumes divers, trois kilos de pâtes avec une motte entière de beurre et une meule de fromage, et encore avoir l'énergie de prendre un goûter à quatre heures. Sans exagération, il savait que c'était des frais.
Il ne savait pas exactement ce qu'il pouvait se permettre avec l'héritage actuellement bloqué dans l'attente de sa majorité, mais John avait voulu rembourser Sieger et Violet, et participer aux frais de la maison, et surtout de ce qu'il coûtait.
— John, mon garçon, si nous n'avions pas voulu dépenser de l'argent pour toi, nous ne t'aurions pas adopté, répondit doucement Sieger.
— Et vu ce que mange Sherlock, sincèrement, tu n'es pas une bouche en plus à nourrir : tu prends juste sa part, avait ajouté Violet.
— Hé ! s'était insurgé de colère ledit Sherlock, sans que personne ne tienne compte de lui.
— Tu auras besoin de cet héritage dans ta vie, John. T'élever, savoir que tu ne finiras pas dans un foyer, cela nous rend heureux, et nous avons égoïstement les moyens de nous accorder ce plaisir. Tu ne nous dois rien, d'accord ?
— Et puis en plus, tout est déjà budgété, renchérit Violet. Impossible de tout modifier maintenant.
Sur ce dernier point, John n'avait pas osé la contredire. Elle aimait les chiffres plus que quiconque dans cette maison, et outre les théorèmes complexes de mathématiques sur lesquels elle travaillait, elle faisait leur budget domestique de manière récréative. Et il fallait comprendre par là des tableurs incluant des calculs de probabilité de survenance d'une bonne cinquantaine d'évènements variés pouvait intervenir dans une vie, et leurs conséquences monétaires. Ça allait d'un des trois garçons qui se cassaient une jambe au risque de devoir se faire greffer un rein, en passant par le fait de changer de voiture à cause d'une panne, ou le remplacement de la toiture du manoir en cas de catastrophe naturelle qui ferait tomber un arbre sur la maison.
John n'avait jamais osé demander si, par hasard, ces modèles statistiques incluaient la mort, mais il supposait que oui. Les Holmes étaient des génies, ils pensaient à tout. Violet encore plus que les autres, quand cela incluait ce qu'elle préférait au monde.
Et d'après elle, tout était prévu sans que John n'ait à débourser un centime, alors qu'il garde son argent.
John finit par l'admettre, mais demanda cependant à ne pas toucher d'argent de poche qui viendrait des Holmes. Il voulait bien toucher son propre argent, géré par Sieger et Violet jusqu'à sa majorité, mais c'était tout. Ils avaient accepté sa requête, et aidé John à comprendre réellement l'argent dont il disposait.
Après plusieurs mois, ils l'avaient également aidé à vider sa maison, trier toutes les affaires de ses parents, de sa sœur, donner ce qui pouvait servir, ne garder que ses souvenirs. Récupérer l'ensemble de ses affaires, et les amener dans sa « forever home », le manoir de Musgrave, et la chambre qui était désormais la sienne.
Ils l'avaient aidé à choisir entre vendre aujourd'hui la maison, dans laquelle John ne voulait plus jamais vivre, ou la mettre en location. Ils lui avaient expliqué les prix de l'immobilier, les variations du marché, les risques supportés en tant que propriétaire. Ils auraient parfaitement pu prendre ces décisions seuls, en tant que tuteurs légaux de John, ils avaient toute latitude pour gérer son héritage, mais avaient préféré l'inclure dans toutes les décisions, tout en le soutenant lors de leur mise en œuvre.
Jamais ils ne demandèrent à John de les appeler « papa » et « maman », conscients que l'adolescent avait des parents, et qu'il ne pourrait jamais se référer à eux aussi.
— Nous t'avons adopté, mais nous ne sommes pas tes parents, pas comme l'étaient Richard et Elizabeth, d'accord ?
John acquiesça. Il savait parfaitement pourquoi, au final, les Holmes l'avaient adopté. Ils auraient pu très bien se contenter de devenir son tuteur légal, en lieu et place du vieil oncle inconnu de John, qui était sa dernière famille. Ça leur aurait permis, à terme, de gérer son héritage, et d'envisager qu'il vive chez eux. Mais sans adoption, la procédure, même avec le très brillant avocat, aurait pu prendre des années, presque jusqu'à la majorité de John. Ça n'avait aucun intérêt, là où une procédure d'adoption prenait quelques mois, semaines dans leur cas. Ils avaient tout fait pour que John rentre au plus vite, mais ils n'avaient jamais cherché à remplacer sa famille.
Il n'y avait que son nom qui le gênait vaguement. Il ne pouvait plus s'appeler Watson, s'ils voulaient éviter les ennuis juridiques à tout le monde, ou devoir systématiquement se justifier lors de démarches officielles. Et comme il avait été adopté, il devait porter le nom des Holmes. L'état civil l'avait cependant autorisé à conserver les noms, et il se nommait désormais très officiellement « John Hamish Watson-Holmes ».
Et ce nom, ça lui faisait bizarre. C'était à ce moment-là qu'il avait vraiment pris la pleine teneur de ce que cela signifiait : il était le frère de Sherlock. Et aussi de Mycroft, par la force de choses.
Ce dernier point ne le dérangeait pas. Mycroft avait ses bizarreries, mais il n'était pas souvent au Manoir. Quand il avait quatorze ans, soit quand John en avait douze, il était entré au pensionnat d'Eton au lycée, et ne l'avait plus quitté.
Quand John avait perdu ses parents, Mycroft devenait majeur et était déjà à la fac à Cambridge depuis deux bonnes années. Il rentrait régulièrement, et traitait John avec la même surveillance maladive qu'il réservait à Sherlock, et promettait de s'occuper d'eux toute sa vie durant, et même si les deux adolescents râlaient sur l'ingérence de Mycroft dans leur vie... eh bien John trouvait que cela avait un côté rassurant.
Mycroft ne remplaçait pas Harry, sa grande sœur fantasque, lesbienne, un peu folle, et pas du tout fiable pour être à l'heure aux rendez-vous, réussir ses examens ou envisager sérieusement son avenir. Mycroft était absolument tout ce qu'Harry n'était pas, et pourtant John se sentait aussi inexplicablement protégé par Mycroft qu'il l'avait été par Harriet.
Elle aurait foutu son poing dans la figure de n'importe qui qui aurait insulté son petit frère. Aurait déclenché des batailles pour lui, et lui aurait expliqué comment emballer une fille et draguer efficacement. Elle l'aurait emmené boire sa première bière en douce, et l'aurait ramené de soirée en cachette quand il aurait dépassé l'heure du couvre-feu, avant de le couvrir si on les surprenait. Elle lui aurait dit de ne pas s'inquiéter pour le futur et de ne pas être si sérieux. Elle avait vécu la maladie de leur mère aussi, en vivant au jour le jour.
Mycroft n'agissait pas ainsi, mais si un jour quelqu'un levait la main sur John (et sur Sherlock, n'en parlons même pas), la personne serait retrouvée morte le lendemain. Sans le moindre indice autour de son cadavre. C'était une certitude.
Mycroft était Mycroft. Sieger et Violet étaient les meilleurs parents de substitution qu'on pouvait avoir.
Et Sherlock, son meilleur ami, son autre moitié, son parfait complément, le mec avec qui il voulait passer toute son existence... était devenu son frère.
Et quand John en prit conscience, il songea que l'univers devait sacrément se foutre de sa gueule en douce.
Parce qu'à l'âge de dix-sept ans, travaillé par ses hormones depuis un moment, et après plusieurs petites-copines et une expérience avec un garçon, désormais un peu plus au clair avec ses sentiments et préférences sexuelles, John avait admis qu'il était amoureux de Sherlock, il avait compris qu'il allait souffrir toute sa vie.
Ils avaient grandi à la fois ensemble et séparément. John avait raté trop de cours, durant les mois qui avaient suivi le décès de ses parents, pour pouvoir valider son année. Sherlock aurait sans doute pu l'aider à réviser (lui-même n'était pas allé davantage en cours, mais lui pouvait réussir sans se fatiguer), mais entre les mois passés au foyer, les cauchemars, les insomnies, les difficultés à suivre en cours, les responsabilités à gérer suite à son héritage, et simplement les étapes du deuil à franchir, John n'y était pas parvenu. Il se trouvait profondément débile, et indigne d'être médecin, s'il n'était simplement pas capable de gérer une année de collège, et après plusieurs jours à pleurer de chagrin et de rage dans son oreiller, la nuit, son professeur principal avait simplement convoqué ses parents, pour en discuter.
— John, il n'y a aucune honte à redoubler. Surtout dans ta situation, avec l'année que tu as vécu. Ça ne remet pas en cause les choix que tu veux faire pour ton avenir. Au contraire, je pense que cela les conforte. Tu auras plus de possibilités de réussir en ayant des excellentes notes l'année prochaine, plutôt que très moyennes cette année. Ton parcours s'explique, et il te sera une force lorsque tu postuleras à l'université.
Sieger et Violet approuvaient.
— Et ne pense surtout pas que tu es stupide, c'est tout l'inverse.
John marmonna quelque chose en réponse.
— Quoi ? demanda doucement Violet.
— J'suis p't'être pas stupide mais... rapport à vous... 'fin, j'suis pas... un vrai Holmes, quoi, murmura-t-il, écarlate de gêne.
Sa honte de faire baisser le QI moyen de Musgrave n'avait jamais diminué.
— Un vrai Holmes ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? s'ahurit Sieger.
John s'empourpra un peu plus.
— J'veux dire… ben Sherlock… et pis Mycroft… et pis même Violet et toi Sieger…
Ils avaient fini par tutoyer ses parents adoptifs sans difficulté. Il avait passé toute son enfance à les connaître, et il les tutoyait régulièrement par erreur, ce qu'ils ne relevaient même pas. Maintenant qu'il était officiellement leur fils, la familiarité était leur quotidien.
— Mais enfin John, tu n'es pas sérieux ? Hallucina Violet.
— Sherlock est un génie. Mycroft est entré à la fac à l'âge de seize ans, et il aurait pu le faire deux ans plus tôt sans difficulté intellectuelle. Violet, tu enseignes à Oxford et tes publications mathématiques sont lues dans le monde entier. Tu as des demandes de maîtresse de thèse de génie de tous les pays, et tu te payes le luxe d'en refuser parce qu'ils sont tous plus stupides que toi… ou même que tes enfants. Sieger connait l'ensemble des œuvres de l'ensemble des philosophes et sociologues de la moitié du monde. Moi je suis… juste moi. Avoir rajouté le nom des Holmes n'a pas changé grand-chose à mon intelligence… banale.
Il baissa les yeux, à deux doigts de pleurer. On aurait pu croire qu'à bientôt quinze ans (à la rentrée prochaine), il en aurait fini avec les larmes, mais en vérité, il ne cherchait pas vraiment à contrôler sa sensibilité exacerbée. John ne savait pas vraiment si son professeur avait raison quant à faire valoir son parcours atypique pour entrer à la fac ; mais il savait que ça marchait du feu de Dieu avec les filles. Le fait qu'il ne cache pas ses sentiments, soit capable de les exprimer et ne cherche pas à rouler des mécaniques le rendait encore plus populaire que le rugby.
— Oh, John, chéri, je ne savais pas que tu ressentais tout ça !
Spontanément, Violet l'enlaça fermement. Elle le faisait aussi peu. Déjà parce qu'elle manquait d'habitude, ayant deux enfants biologiques qui avaient en horreur le fait d'être tactiles, ensuite parce qu'elle ne voulait pas remplacer la mère de John, et parce que les ados avaient tendance à dédaigner le contact trop prolongé de ses parents.
Mais de fait, John n'obtenait pas beaucoup de câlins, ou de contact humain, et cette embrassade lui fit beaucoup plus de bien que prévu.
— Tu es loin d'être stupide, John, corrigea Sieger de sa voix grave et douce. Certes, Sherlock a été testé comme génie dès son plus jeune âge, et Mycroft a toujours été en avance, mais ils peuvent se montrer incompétents dans tes tas de domaines que tu maîtrises à la perfection. Ne te compare jamais à eux. C'est stupide. Le jour où j'ai rencontré Violet, j'ai compris que je ne serai jamais aussi intelligent qu'elle…
— Et j'ai compris que je serai toujours plus intelligent que lui, ajouta Violet, parfaitement sincère, et dans une simple volonté d'exactitude.
— … mais j'ai pu réellement tomber amoureux et l'aimer comme elle le méritait quand j'ai admis que ce n'était pas grave.
Violet acquiesça. John n'était pas certain d'où ça les menait. Mais il hocha la tête aussi.
— Tu n'as pas besoin d'être aussi insupportable que les deux autres pour être un Holmes, John. Tu fais partie de cette famille, acheva Sieger.
John s'essuya les yeux et accepta son redoublement.
Ce que cela avait eu comme effet inattendu, ce fut de le séparer de Sherlock. Qui, lui, avait réussi ses examens et passait dans l'année supérieur. Il avait deux ans d'avance par rapport à son âge, et John en avait désormais un de retard.
Du coup, ils n'étaient plus ensemble en cours, mais ça ne les empêchait pas de se voir en dehors, dans les couloirs, au lycée. Et de réviser ensemble, puisque quel que soit le niveau scolaire de John, était tout à fait compétent. Ça leur faisait du bien, de ne plus passer tout leur temps ensemble. Ça leur permettait de se faire d'autres amis (pour John) ou des conneries monumentales (pour Sherlock) et de mieux profiter de leurs moments ensemble.
C'était comme ça comme John était irrémédiablement tombé amoureux de Sherlock. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il était génial, adorable, concerné par le bonheur de John comme personne d'autre. Des tas de gens grandissaient ensemble et découvraient, à l'adolescence, qu'en plus, ils étaient attirés l'un par l'autre et se mettaient ensemble.
Des tas d'autres faisaient de même et se sentaient plus frères et sœurs, ne développaient aucune attirance, et restaient les meilleurs amis du monde pour toujours.
John avait deux problèmes majeurs : il appartenait à la première catégorie, mais l'homme dont il était amoureux était littéralement son frère. Et le deuxième c'était qu'il n'y avait pas plus désintéressé des relations amoureuses que Sherlock.
Au final, même si ça lui avait fait mal à en crever quand il avait ouvert les yeux, John avait fait de ce dernier point une force. Puisqu'il devait renoncer à lui parce qu'il était son frère, c'était plus simple si Sherlock n'avait aucune chance d'avoir un intérêt pour lui en retour.
Intérieurement et seulement avec lui-même, John avait débattu de la notion d'inceste dans ce cas précis. Sherlock n'était pas biologiquement son frère. Ils n'avaient pas grandi ensemble comme frères sous le même toit, même s'ils s'étaient connus toutes leurs vies.
Puis à force de se torturer l'esprit, il avait fini par en parler à Mary Morstan, un jour de sa dernière année de lycée.
Elle avait un an de moins que lui, était avec lui dans certains cours. Ils étaient sortis ensemble pendant quelques semaines, jusqu'à ce que, trop intelligente, elle comprenne qu'elle n'était qu'un moyen pour John de guérir son cœur brisé. Elle était aussi loyale et muette comme une tombe quant aux secrets de John. Elle était devenue sa meilleure amie et sa confidente, sans remplacer Sherlock pour autant.
Et elle avait une opinion très tranchée sur la question :
— John, Sherlock me hait parce qu'il pense que je représente une menace pour lui, parce qu'il est fou de toi. Tu comptes l'admettre un jour ?
John refusait de seulement y penser. Ça lui paraissait absolument absurde.
Il venait alors d'avoir dix-neuf ans, depuis deux mois. Il était en dernière année de lycée. Sherlock, dont le parcours scolaire était au mieux erratique, au pire complètement incompréhensible, avait fini le lycée l'été dernier, et avait décidé de ne rien faire, avec la bénédiction de ses parents. Il voulait aller travailler à Londres, mais pas sans John. En attendant, il était plus que disposé à prendre une année sabbatique. Comme il avait seulement dix-sept ans, bientôt dix-huit en janvier prochain, il était absolument impossible qu'il vive seul à la capitale sans être majeur. Et il avait vigoureusement et surtout bruyamment exprimé son désaccord quant au fait de vivre chez Mycroft. En revanche, vivre avec l'autre de ses frères, lequel était majeur et le serait donc d'autant plus à la fin de l'année scolaire, c'était un excellent plan. Tout le monde y avait agréé, et Sherlock traînait à Musgrave en faisant des expériences dans son labo et en s'instruisant à distance avec son ordinateur, pour lire des thèses diverses et variées sur un tout un tas de sujet. Ils étaient tous très heureux comme ça, et John encore plus que les autres.
Sieger et violet l'avaient aidé à faire les comptes, il avait de quoi aller à la fac, au moins dans un premier temps. Ils acceptaient de payer un seul appartement pour leurs fils biologique et adoptif, histoire de limiter les frais, à la condition que John aille à la fac (ce qui n'était pas franchement compliqué à envisager) ainsi que Sherlock (ce qui était un enjeu nettement plus difficile à mettre à œuvre). John allait réaliser ses rêves professionnels. Sherlock l'attendait pour monter à la capitale. Il avait une famille et des amis, et il se plaisait à croire que ses parents auraient aimé le voir aussi heureux.
Et surtout, il avait Sherlock.
Plus que son meilleur ami, John savait avec une certitude absolue que Sherlock était son âme-sœur. Qu'importait qu'il ne partageât pas ses sentiments romantiques, ça n'y changeait rien. Sherlock était l'être humain entièrement fait pour lui dans l'univers, et ils passeraient leur vie ensemble.
Peut-être que John aimerait, qu'il tomberait amoureux par ailleurs, mais Sherlock était et serait toujours son âme sœur. Il n'aimerait jamais comme il aimait Sherlock. Il n'était même pas capable de dire pourquoi. C'était inexplicable, il le sentait juste vibrer dans sa poitrine.
Ses expériences avec des camarades l'avaient renseigné sur le fait qu'il était sans doute plus hétérosexuel qu'homosexuel, appréciant grandement plus la compagnie féminine que masculine quand on en arrivait au corps, mais Sherlock le faisait fantasmer depuis bien plus longtemps qu'il ne se l'avouait.
— Mary, c'est mon frère. C'est impossible. Et puis c'est Sherlock. Il ne fait pas dans le sentiment.
— Il t'aime, corrigea Mary.
— Bien sûr. Il m'aime depuis toujours. Depuis l'école primaire. Comme son ami. Aujourd'hui comme son frère.
— Donc ton argument « il ne fait pas dans le sentiment » est invalide.
— Pff, argumenta John, ce qui était la preuve qu'il était en train de perdre ce débat, comme toujours.
Il frotta ses mains gantées l'une contre l'autre. Ce mois de décembre en Angleterre était particulièrement glacial. John croyait à la possibilité qu'il neige pour Noël. Mary le traitait d'idiot. Sherlock aussi, du reste. C'était toujours plus percutant quand c'était Sherlock qui le disait.
Mary et John attendaient la fin de la pause méridienne dans la cour. Il y faisait tellement froid que peu d'élèves s'aventuraient dehors, et ils pouvaient discuter tranquillement, en observant chacun de leurs mots se transformer en buée épaisse au sortir de leur bouche. John préférait cependant avoir froid, emmitouflé dans son manteau, son écharpe et son bonnet, plutôt que discuter de son envie malsaine d'embrasser furieusement l'homme qui se trouvait être son frère adoptif à portée d'oreilles indiscrètes. Le lycée n'en manquait pas, et si John avait une excellente réputation (et un paquet de groupies, il était plus vieux de presque deux ans de bien des gens, entre son redoublement et sa naissance de fin d'année, sans compter son statut de joueur émérite de rugby) il ne tenait pas du tout à la détruire maintenant.
— Si on faisait un pari ? lança soudain Mary. Toi, tu dois parler à Sherlock avant Noël. Il adore cette période, on dirait un gosse, c'est absolument ridicule et presque adorable, et totalement absurde par rapport à sa personnalité, d'ailleurs. Mais il sera de meilleure humeur du coup.
— Parler de quoi ? fit simplement de ne pas comprendre John.
— Parler de tes sentiments. Ou lui faire comprendre physiquement, ça m'est égal. Drague-le de manière éhontée si ça te chante. Mais qu'il sache exactement ce qui se trame.
John était circonspect.
— Et toi ? Demanda-t-il, soupçonneux ?
— Moi, je ferai en retour ce que tu voudras.
John haussa un sourcil surpris. C'était un pouvoir dangereux qu'elle lui offrait là.
— Vraiment tout ? demanda-t-il. Tu serais prête à payer n'importe quoi ?
Elle reconnut le ton de sa voix et lui asséna une tape sur le nez, comme une mère qui réprimanderait son enfant.
— Arrête de penser à des trucs débiles juste pour la blague, ou à te lancer dans un « mais alors si je te dis de te jeter du haut d'un pont tu vas le faire, hein ? » tout aussi stupide, on sait toi et moi que c'est plus sérieux que ça, là.
John soupira, grommelant dans sa barbe parce qu'elle l'avait totalement percée à jour. Elle était la seule autre personne, à part Sherlock, à lire si facilement en lui.
— Allez John, je sais qu'il y a forcément quelque chose que tu rêves de me voir faire. Je te l'offre sur un plateau d'argent.
— Tu rêves de me voir prendre un râteau par Sherlock Holmes ? interrogea John, moitié cynique, moitié sérieux.
Mary leva les yeux au ciel, commençant à faire les cent pas, autant pour se réchauffer de la bise glacée que passer son agacement de voir John jouer à l'imbécile. Il était bon à ça, mais c'était exaspérant, parfois.
— Premièrement, tu ne te prendras pas un râteau.
John ouvrit la bouche pour protester, mais elle leva un index accusateur pour l'obliger à se taire. Comme elle portait des moufles, l'effet fut sensiblement atténué, mais John se tut quand même. La discussion était de toute manière parfaitement stérile, et elle tournait en rond. Mary soutenait que Sherlock aimait John de la même manière que John aimait Sherlock, et que cette histoire de frère n'était qu'un vaste prétexte pour les empêcher de le reconnaître, et qu'il n'y avait rien à taxer d'inceste dans cette histoire. Elle ajoutait que Sherlock la considérait comme une menace, la seule valable. Il n'avait jamais vraiment détesté les petites copines ou petits copains de John au cours de toutes leurs années de lycée, parce qu'il avait parfaitement conscience qu'il était plus intelligent qu'eux, et que John lui reviendrait à la fin. Mary mettait à mal cette catégorie de personnes, car sans être aussi brillante que le jeune génie, elle était plus intelligente que la moyenne. Et elle avait réussi le tour de force de devenir la meilleure amie de John au passage, ce qui n'avait provoqué que fureur chez Sherlock.
John en retour, bafouillait toujours en boucle les mêmes arguments de « même famille », « génie sociopathe », « inceste » et « impossible que Sherlock soit comme tu dis et pff, il est jamais jaloux, hein ». Ce qui en disait long sur qui avait le discours le plus construit et le plus travaillé, mais l'adolescent refusait de voir les évidences que Mary lui pointait du doigt.
— Deuxièmement, poursuivit Mary, oui, je rêve de te voir heureux. Tu es amoureux de Sherlock depuis que je te connais, il y a quatre ans. Tu étais amoureux de lui quand tu es sorti avec Sarah, avec Eva, avec Tom et avec moi. La seule chose qui te rende heureux, c'est de savoir que tu rentres le retrouver, le soir, parce que vous habitez ensemble. Depuis qu'il a décidé, y'a quelques mois, de t'attendre pour aller vivre à Londres avec toi quand tu auras fini le lycée, tu ne touches plus terre. Alors oui, je suis curieuse de savoir si tu peux réellement voler, une fois que tu auras atteint le stade supérieur du bonheur avec ton meilleur ami.
John haussa les sourcils.
— Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de ma meilleure amie ? Le romantisme sirupeux, ça ne te ressemble pas du tout.
— Oh, tais-toi, abruti. Laisse-moi y croire, un peu.
John se leva à son tour du rebord en pierre où il était à moitié assis. En été, les jardinières débordaient de plantes et de fleurs pour végétaliser la cour de leur lycée — précaution hautement inutile, puisque le lycée bordait l'immense forêt, la même qui abritait Musgrave et que John connaissait par cœur — mais en hiver, elles offraient des coins pour se poser. À ceci près qu'il gelait à pierre fendre, et que le pantalon d'uniforme de John laissait passer tout le froid glacial de poser ses fesses sur un mur en pierre.
— Admettons que je ne relève pas les incohérences maintes fois débattues de ta position, et que j'accepte ton pari, tu accepteras vraiment en retour ce que je te mettrai au défi de faire ? demanda-t-il en se plaçant face à son amie.
John avait fait le deuil de sa petite taille. D'accord, il avait dix-neuf ans, il pouvait encore grandir... Mais Sherlock faisait une tête de plus que lui et il devait légèrement lever les yeux pour regarder Mary. C'était un fait, il faisait avec.
— Oui, le défia Mary en levant le menton.
— Donc tu t'engageras à chercher ta famille ? demanda John en tendant la main. Tu la cherches pour de vrai, et je fais des efforts pour tout avouer à Sherlock.
Reviews; si le coeur vous en dit ? :)
