Note : UA saison 2 plus ou moins.
Rating : T pour le sang.
L'esprit de l'hiver
À peine les portes sont-elles ouvertes que les chiens se précipitent dans la neige, leur queue battant la mesure de leur joie. Will les observe se rouler dans la couche blanche, se poursuivre en jappant avec bonheur, s'éloigner vers les arbres dont les branches, dénudées, laissent passer le froid. Déjà l'hiver a amené ses parures sur Wolf Trap, recouvrant les alentours de blancs flocons, givrant les fenêtres et rafraîchissant l'air ambiant. Dans quelques jours, Noël et ses festivités seront là pour apaiser les cœurs et rallumer les flammes dans les foyers anxieux. Il est facile d'oublier, l'espace d'un instant de paix, qu'un monstre cannibale rôde dans les environs, tueur sans visage que la presse a surnommé l'Éventreur de Chesapeake ; il est ironique de constater qu'il n'a aucune identité aux yeux des autorités tout en ayant revêtu deux noms différents.
Un sifflement rappelle à l'ordre les canidés qui retournent auprès de leur maître. Will les gratifie d'une caresse, aux aguets, l'œil fixé vers l'horizon. Trois jours se sont écoulées depuis qu'il a été libéré de l'hôpital psychiatrique pour criminels aliénés de Baltimore, trois jours à guetter les environs en craignant voir apparaître l'ombre d'un tueur, trois jours à ruminer une vengeance contre Hannibal, sans jamais la mettre à exécution. Son cœur est aussi glacé que ce temps infernal, comme si une tempête d'incertitudes et de colère grondait à l'intérieur de sa tête, comme si cet hiver s'était glissé sous sa peau pour ramper dans ses veines et le transformer en une statue de glace. Chaque pensée est froide, tranchante, auréolée d'un gel corrosif, à la manière d'une arme qu'il brandirait pour enfin blesser celui qui n'a de cesse de lui faire du mal depuis qu'ils ont partagé leur première discussion.
L'un des chiens vient se glisser à ses côtés alors que le reste de la meute est déjà rentré. Will effleure distraitement ses oreilles, l'esprit tournant à plein régime, ses yeux dans le vague. Il croit voir les flocons de neige se mélanger pour former des silhouettes cruelles, délirantes, illusoires. Il entrevoit la mort à chaque nouvelle apparition, un mauvais présage qui lui siffle à l'oreille que le malheur n'est pas loin, que l'Éventreur trouvera toujours un moyen d'agir à sa guise. Puis dans les bruits forestiers étouffés par la neige, il lui semble entendre un cri, lointain et familier, un appel à l'aide qui ne devrait pas résonner à Wolf Trap mais qui perce ses réflexions. Mû par une étrange vision, le consultant retourne chez lui, s'empare de son manteau et prend à peine le temps de refermer sa porte avant de se précipiter dans sa voiture.
Conduire est automatique, les gestes se font dans le silence pendant que son esprit s'évade. Il a assez côtoyé Hannibal Lecter pour anticiper certains de ses actes et il a le sentiment, en ce moment précis, de savoir exactement ce que le psychiatre pourrait vouloir faire. Il ne se souvient plus de quelle manière il a pu obtenir l'adresse vers laquelle il se rend, il a sans doute dû l'apercevoir un jour dans les dossiers du FBI. Dans ces rues plus animées que celles où il vit, la neige est aussi présente, mais moins blanche, victime des promeneurs et de la pollution. Ce détail n'échappe pas à l'œil de Will, il songe qu'il serait mieux chez lui, dans la solitude de sa demeure, loin des manipulations d'Hannibal mais un étrange besoin de se rendre utile le pousse à poursuivre sa route – un besoin d'utilité qui se mêle à une violente envie de mettre des bâtons dans les roues du tueur cannibale.
La maison, raison de son voyage, s'élève sur deux étages. Will ne s'arrête pas pour la contempler, son regard accroche immédiatement la porte entrouverte. À l'intérieur, il s'avance dans les pièces, dépassant l'entrée et la cuisine où il affronte face à face un macabre spectacle. Deux hommes, des policiers, ont été tués ; l'un d'eux a le corps hérissé d'objets tranchants tandis que l'autre est éventré. Aucun dégoût ne pare ses traits, il est habitué à l'horreur, et il poursuit son inspection jusqu'au salon vers où s'étend une traînée rougeâtre. Il y découvre, affalé sur un fauteuil, couvert de sang, le propriétaire des lieux ; Frederick Chilton est dans une mauvaise passe et Will l'avait prévu.
« Chilton, réveillez-vous, ordonne l'empathe en secouant énergiquement le psychiatre. »
Ce dernier marmonne quelques mots et ouvre péniblement les yeux. À l'instant où leurs regards se croisent, Chilton fronce les sourcils, se redresse dans son fauteuil et lâche maladroitement un pistolet présent dans l'une de ses mains. Le bruit de l'arme qui heurte le sol semble tirer le directeur de l'hôpital psychiatrique de son état et il déglutit, affolé, avant de quitter son siège et de reculer.
« Lecter, lâche le psychiatre. Lecter est ici !
— Il n'y a personne d'autre, lui assure Will sur un ton calme. Juste vous et moi. »
Et les cadavres de deux hommes exposés dans la cuisine mais Chilton n'a pas encore besoin de le savoir. Will reste cette figure de glace, figé dans son manque d'émotions – ce qui est ironique pour un empathe. Peut-être pourra-t-il aider Chilton à combattre les cruels objectifs d'Hannibal, ou peut-être sera-t-il celui qui précipitera leur chute à tous les trois. Pour l'instant, il s'érige en figure salvatrice, ange de Noël en avance, miracle hivernal qui dépose son froid sur les blessures de l'âme.
