CHAPITRE 4
Who is she ?
Sherry Squires était morte l'année de leur terminale dans la voiture de son petit ami de l'époque, Bo Griggs, ancienne vedette du club de football américain qui à l'issue cette soirée fatidique s'était trouvé paralysé de la taille aux pieds.
Pourtant, plus le professeur Crane détaillait la jeune femme qui se tenait devant lui, et plus l'évidence s'imposait ; c'était bien les mêmes yeux de chat étincelants, les mêmes traits effilés comme des poignards, les mêmes longs cheveux d'ébène qu'il voyait détaché pour la première fois, car la Sherry qu'il avait connu dans une autre vie ne les portait qu'en queue de cheval haute, un signe d'appartenance discret à l'équipe de cheerleaders du lycée d'Arlen. Face à elle, la seule victoire que Crane avait jamais emporté avec lui du trou à rat dans lequel il avait grandi fut balayée en un instant, car même la mort n'avait su entamer la présence souveraine de la jeune femme qui l'avait hanté durant tant d'années.
"Professeur Crane ?
- Sherry, je…" Il cherchait une suite à ses mots, tâtonnant précipitamment d'un bord de son bureau à un autre, à la recherche de - de quoi exactement ?
"Jenny, professeur.
- Jenny ?
- Mon nom. Jenny Pritchett."
Crane poussa un long soupir qui ressemblait davantage à un râle d'agonie. Jenny. Pas Sherry. Il lui fit répéter pour s'assurer qu'il l'avait bien comprise et choisit au hasard une page de son agenda sur laquelle il griffonna une suite de caractères sans queue ni tête, ce que l'étudiante remarqua sans oser protester.
"Je prendrai votre demande en considération."
Le claquement de la couverture en faux cuir résonna dans l'amphithéâtre lorsqu'il la referma d'un coup sec. Si son ton ferme ne laissait aucune chance à de nouvelles négociations, les efforts démesurés qu'il fit pour éviter de croiser le regard de son interlocutrice ne seraient pas passés inaperçus, même au beau milieu de la nuit. Qui qu'elle soit réellement, il la voulait loin de lui, le plus vite possible.
"Ça veut dire que vous m'autorisez à rendre mon devoir lundi prochain ?" Se hasarda la jeune femme d'un ton mal assuré.
"J'ai dit ce que j'ai dit. Bonne fin de journée mademoiselle… Pritchett."
L'étudiante pinça ses lèvres, une grimace de frustration difficilement contenue sur son beau visage. Elle bredouilla le même « merci, au revoir. » qu'elle répétait à s'en rendre malade les soirs où elle travaillait à la caisse du Big Belly Burger et s'enfuit sans demander son reste.
Crane se laissa bercer quelques minutes dans le silence de la salle de classe déserte. Sa tête enflait de la présence grouillante des anguilles qui se pressaient à la surface de sa conscience.
"Qui te dit que c'est vraiment elle ?"
"Qui te dit que ce n'est pas elle ? Tu te souviens de la mise en bière ? Bien sûr que non, tu n'as pas été à l'enterrement, tu n'y a même pas été invité."
"Ben voyons, et je suppose que tout Arlen est dans le coup pour faire durer cette mauvaise blague depuis près de (), pas vrai ? Tu t'entends quand tu parles ? Tu m'entends ?"
"Sherry à Gotham, ha ! Si elle avait été en vie, elle aurait pas tardé à jeter son dévolu sur la deuxième plus grosse qu() de l'équipe de foot ! Sam Zales, tu te souviens de cette brute ? Elle lui aurait (), quatre gosse de deux pères différents et un chien cette () tu peux en être sûr."
"Elle est vivante et elle t'a suivi jusqu'ici ; elle SAIT Jonathan ! Elle () flics, espèce de () !"
Il aurait pu réciter au mot près l'oraison funèbre que le proviseur avait prononcé à la mémoire de sa camarade disparue juste avant la remise des diplômes. Crane n'avait pas su s'empêcher de glousser lorsque le vieux Johansson avait évoqué, des sanglots dans la voix, "l'étudiante intègre dont l'établissement chérirait à jamais le souvenir." Un écart de comportement délicieusement inopportun qui lui avait valu quelques regards mauvais et une réputation enterrée pour de bon au trente-sixième sous-sol.
"ENTERRÉE AVEC SHERRY, ET ON LUI A FAIT SA FÊTE À CETTE SALE-"
Mais était-ce vraiment ainsi que les événements s'étaient déroulés ?
Malgré ses meilleurs efforts, Crane ne pouvait se souvenir des événements de la nuit de l'accident avec autant de précision qu'il l'aurait souhaité : toutes ses approximations suffirent à ce que le doute s'installe pour de bon. "Accident" ou non, sa réputation n'avait jamais vu la lumière du jour et du peu dont il se souvenait à présent, il était certain que Sherry avait toujours été adorée et pas seulement des autres cheerleaders, ou des brutes de l'équipe de football. Le corps enseignant, le personnel de l'administration, même les parents d'élèves la chérissaient comme l'emblème d'une réussite collective. Sherry Squires était devenue malgré elle un miroir de leurs fantasmes au reflet duquel ils venaient chaque jour s'abreuver, flattant les brillants éducateurs qu'ils avaient toujours été, ignorant commodément les problèmes de harcèlement qui sévissaient à l'époque et à propos desquels Crane aurait pu témoigner en une pléthore de détails sordides.
D'une main tremblante, le professeur rassembla ses affaires.
Lui aussi l'avait aimé il y a bien longtemps.
Enfermé dans l'une des nombreuses cabines de toilettes de l'université, sa serviette ouverte à même le carrelage collant, Crane essayait tant bien que mal de contenir la panique qui l'envahissait peu à peu.
Sherry était-elle morte cette nuit-là, ou l'avait-il souhaité si fort qu'il s'en était convaincu ?
L'on aurait pu arguer - en mauvaise foi, cependant - qu'il avait agi par légitime défense. Crane avait été poussé au crime, au sens propre du terme. L'adolescente était tout ce qu'il n'était pas, tout ce qu'il n'aurait jamais pu avoir. Il avait rapidement éprouvé la différence fondamentale entre leurs existences respectives et se serait contenté de la regarder de loin comme il observait les étoiles filantes les nuits d'été si elle n'était pas venue le chercher d'elle-même. Et après tout ce qu'il avait enduré, toutes les humiliations qu'elle lui avait fait subir, voilà qu'elle revenait dans sa vie comme si de rien n'était ?
"Laid et menteur." Grinça une voix qu'il ne reconnut pas, au fin fond de l'arrière-pays. "C'est toi qui l'a invité à la fête de Jason Greene, t'as pas oublié ça quand même ?"
Elle avait rompu avec Bo deux semaines plus tôt, et à sa connaissance, il n'existait aucune loi qui lui interdisait de tenter sa chance.
"Pas la loi de Dieu Johnny, la loi de tes pairs. Ton petit rendez-vous ne s'est pas passé comme tu l'avais espéré, n'est-ce pas ? T'as été puni en conséquence, si tu veux mon avis."
Sa tête lui faisait un mal de chien. Le professeur aurait donné n'importe quoi pour que les voix cessent de le tourmenter mais il savait depuis bien longtemps qu'il ne servait à rien de prier sa bonne étoile. Par hasard, ses yeux tombèrent sur une paire de ciseaux qui s'était échappée de son sac. Il s'en saisit à deux doigts.
En dépit de son brillant intellect et de sa carrure chétive, Jonathan Crane était bel et bien un homme d'action. Sherry le savait mieux que quiconque.
"Manifestement, tes petites représailles n'ont pas suffi à faire passer le message. Et c'est Jeeeenny maintenant, pas Sherry."
Le professeur fit glisser contre sa gorge la gueule de métal grande ouverte. Il lui suffirait d'un peu de bonne volonté et d'un grand coup sec…
"N'y pense même pas, Johnny."
De rage, Crane jeta les ciseaux qui glissèrent quelques mètres plus loin sous une cabine voisine. Elles ne se taisaient jamais, peu importe ce qu'il leur infligeait - ce qu'il s'infligeait.
"On perd du temps !" interrompit Ichabod. "Jonathan, si tu refuses de faire ce qu'elle te demande, elle nous poursuivra jusqu'à la fin ! Trouve là et dis-lui que tu acceptes de lui accorder un délai supplémentaire !"
"Si je cède, ce sera la porte ouverte à toutes les demandes extravagantes des étudiants !" protesta Crane avec énergie, "Comment justifier un tel écart de comportement à l'administration ? Je pourrais être accusé de faire des préférences, peut-être même pire… Et je finirai pas être renvoyé de toute façon !
- Qu'importe, si ça nous en débarrasse ! Ne laisse pas cette fille revenir dans ta vie Jonathan, ne gâche pas tout ce que nous avons construit ensemble ! Va la retrouver et dis lui qu'elle peut bien rendre son devoir lundi, même le mois prochain si ça lui chante !
- Ichabod est un idiot.", commenta un autre. "Céder aux caprices de Sherry n'a jamais causé de bien à personne, au contraire… Vous vous souvenez de Arthur Kellerman, son petit « yes man » ?
- Jonathan, il faut aller à la police et tout leur raconter, il faut en finir avec cette histoire !
- Leur raconter ?!", s'étrangla Ichabod. "Leur raconter quoi, exactement, que la petite farce de Jonathan a tué deux adolescents dans un accident de voiture il y a dix ans ?!
- Sherry est vivante, tu l'as vu de tes propres yeux ! Si elle découvre que Jonathan est derrière tout ça… Si elle en parle à Bo…
- Bo !" Le professeur enfouit son visage entre ses mains tremblantes lorsqu'un rire de ténor le transperça de part en part. "Bo Griggs ! L'infirme, le moins que rien ! Quel tort peut-il nous causer maintenant ? Tu l'imagines se servir de son fauteuil pour nous rouler sur le pied jusqu'à ce que mort s'en suive ?"
- Silence !" Une femme hurla, "Je ne peux plus supporter de vivre avec ces horreurs ! Il doit avouer ce qu'il a fait ou nous serons tous damnés, vous m'entendez ?! Damnés !"
"Avouer… ?" répéta Crane à mi-voix.
À qui ? Au doyen ? À la police ? Aux habitants de Arlen, à ses tortionnaires du lycée ?
À grand-mère Keeny ?
La nausée le saisit sans prévenir, il eut à peine le temps de se pencher au-dessus de la cuvette pour vider le contenu de son estomac.
"Pour une fois qu'il s'était donné la peine de déjeuner…
- Elle est morte bougre d'imbécile !" invectiva un autre. "Là où elle est, elle ne peut plus rien nous faire.
- ELLE EST MORTE, ELLE EST CREVÉE ! SHERRY AUSSI MAIS SHERRY EST REVENUE ET MAINTENANT- MAINTENANT- MAINTENANT-
Si Sherry était revenu d'entre les morts, qu'en était-il de la vieille Keeny… ?
"Elle reviendra, susurra une voix râpeuse que Crane aurait préféré ne plus jamais avoir à entendre, et quand elle sera là..."
Il s'évanouit contre la faïence des toilettes, sa tête suspendue dans le bassin crasseux.
Par dessus les verres à double-foyer de ses lunettes, Russel Benally jeta un regard curieux à l'homme grêle qui se tenait bien droit devant lui, de toute sa phénoménale hauteur.
"Jenny Pritchett, deuxième année de psychologie."
- Jenny ?
- Pritchett. P-R-I-T-C-H-E-T-T.
- Voyons voir…"
Le secrétaire d'administration pianota distraitement sur les touches de son ordinateur. Une partie de lui avait secrètement espéré que la présence de l'infâme professeur Crane ajoute un peu de piment à sa journée mais l'homme ne s'était montré rien de plus que courtois depuis le moment où il avait mis les pieds dans son bureau.
"D'après son emploi du temps, elle devrait être en train de s'entraîner du côté du stade en ce moment même. Vous voulez que j'envoie quelqu'un la chercher ?
- Pas besoin. Je vais y aller moi-même.
- Vous êtes sûr ?
- Absolument."
Crane remercia son interlocuteur poliment et tourna les talons sans rien ajouter de plus. Avant qu'il ne franchisse le seuil de la porte, il entendit le secrétaire l'interpeller précipitamment :
"Professeur, attendez une minute ! Avant que vous ne partiez, accepteriez-vous de jeter un œil à ceci ?"
En silence, Crane consentit à revenir sur ses pas et se saisit du porte bloc à pince que son collègue lui tendait fiévreusement.
"Des étudiants ont lancé une pétition pour l'indexation des aides financières de l'État concernant-"
Le professeur attrapa un bic qui traînait et d'un geste leste, vint apposer sa signature en bas d'une feuille remplie aux trois-quarts.
"Voilà." Il posa le bloc sur un coin de bureau, adressa un sourire cordial au secrétaire ébahi et s'en fut prestement par la porte restée grande ouverte.
Russel resta figé encore quelques secondes après son départ. Il n'avait jamais trouvé la tâche si facile, pas même avec le débonnaire professeur Carlyle.
"J'aurais dû savoir qu'il vaut mieux ne pas prêter attention aux rumeurs de couloir…" se sermonna-t-il en secouant la tête comme un parent déçu. Avant d'enfermer le bloc dans un tiroir de son bureau, il chercha des yeux la signature comme pour s'assurer qu'il n'avait pas rêvé.
Tracé dans une écriture cursive comme il n'en avait jamais vu de pareille, il lu :
"Ichabod Crane… ? Mais c'est pas vrai, quel connard !"
Le soleil des fins d'après-midi d'été à Gotham était à l'image de la ville ; quelle que soit l'heure de la journée à laquelle on décidait de sortir, il y avait toujours des chances de ne pas en réchapper.
Hunter Levinson et ses deux amis avaient trouvé refuge dans les gradins à l'ombre du stade en attendant la fin de l'entraînement de football.
Ils discutaient distraitement du dernier coup d'éclat du GCPD - un véritable tour de force de la police municipale qui avait mené à la plus grosse saisie de Collyre enregistrée à ce jour - lorsqu'une silhouette en contrebas attira l'attention de Joshua, le benjamin du groupe.
"Téma la goule !" railla le jeune homme en désignant d'un geste du menton la masse hirsute de cheveux roux qui attendait près des barrières de sécurité.
"Ben tiens, c'est pas banal, ça. Depuis quand il rôde près des terrains celui-là ?
- Ah, ça a peut-être quelque chose à voir avec ce que m'a dit Jenny…" se souvint Hunter, "une histoire de rattrapage ou un truc du genre, je sais plus. Elle était furax en sortant de cours tout à l'heure, j'ai cru qu'elle allait tout envoyer balader."
Une jeune femme plus fluette que les autres se détacha de la masse de joueuses pour rejoindre le professeur qui l'attendait en se balançant d'un pied sur l'autre. Lorsqu'elle ôta son casque de protection, et malgré la brise qui agitait doucement la cime des tilleuls alentour, Hunter se sentit brûler vif en remarquant comme sa nuque couverte de sueur brillait sous le soleil ardent.
"Tu m'étonnes." Le ton désobligeant de son ami le tira de ses pensées. Colin prit une grande inspiration en réajustant ses lunettes de soleil sur le haut de son front.
"Personne ne peut le saquer ce type. Je l'ai eu en cours l'année dernière, une vraie purge."
- Bah, il joue au dur, mais c'est du mytho. Je me souviens, à chaque fois qu'un élève le regardait un peu trop longtemps dans les yeux, on aurait dit qu'il allait se mettre à chialer.
- Heureusement pour lui, ça doit pas arriver souvent. Il fait quoi, un bon mètre quatre-vingt-dix ?
- Plus. Jason Reed fait un mètre quatre vingt sept et il lui arrive à peine au menton.
- Ben putain… qu'est ce ça bouffe un redneck ?
- Des coquelets morts, des granulés pour cochons… le foie des auto-stoppeurs qui visitent leur pays de merde, ce genre de trucs."
Ils continuèrent à échanger des plaisanteries en regardant les filles s'entraîner aux passes longues. Du coin de l'œil, Hunter surveillait l'aparté entre sa petite amie et sa grande tige de professeur. Elle paraissait plus détendue qu'au début de l'entraînement, ce dont le jeune homme se réjouit car il espérait profiter de l'accalmie pour pouvoir la rejoindre en douce dans son dortoir après le couvre-feu.
Plus loin, le coach siffla la fin de l'entraînement et interrompit du même coup la discussion. Jenny baissa la tête, esquissant ce qui ressemblait de loin à un geste de remerciement et retourna s'étirer avec ses camarades. Mais plutôt que de profiter de la vue, la curiosité de Hunter lui préféra son interlocuteur qu'il suivit du regard jusqu'à l'entrée du stade. Alors, il fut seul témoin d'une scène curieuse : avant qu'il ne disparaisse dans la galerie qui menait à l'arrière des gradins, le professeur s'arrêta brutalement, se tourna face au mur et avec une violence toute singulière, frappa son front sur le ciment à trois reprises avant de disparaître à l'intérieur du bâtiment en titubant. L'espace d'un instant, Hunter pensa courir à sa rencontre afin de s'assurer que tout allait bien mais un vague sentiment de malaise, comme un creux au fond de son estomac, l'empêcha de se lever ou même de confier à ses amis ce qu'il venait de voir.
Lorsqu'ils empruntèrent le même chemin pour rentrer sur le campus quelques dizaines de minutes plus tard, Hunter jeta un œil au mur par-dessus son épaule. Une fine trace de sang, longue de près de deux mètres, égayait la peinture défraîchie.
"Putain de rednecks." maugréa-t-il en réaffirmant sa prise autour des frêles épaules de sa petite amie.
Note de l'autrice :
Chose promise, chose due ! J'ai encore du mal à poster en temps et en heure mais je me console en me disant que j'ai au moins fait mieux que la dernière fois. (✌゚∀゚)
Un chapitre un peu plus mouvementé que les autres (pas vraiment), j'espère qu'il vous plaire !
Jonathan Crane, Sherry Squires, Bo Griggs et le professeur Carlyle appartiennent à DC Comics, tout le reste de la petite galerie est de moi !
Attendez vous à en revoir certains...
"Who is she ?" est une chanson de I Monster.
Le Collyre ( "Drops" en V.O.) est la drogue développée par les gros pontes de la mafia Gothamite dans "The Batman" de Matt Reeves dont mon Batverse s'inspire un peu mais pas trop, parce que j'ai quand même quelques gros problème avec le film (mais pas avec son esthétique... *chef's kiss*)
Merci Rose pour la review sur le dernier chapitre, you rock !
EDIT DU 27.12.2023 : chapitre corrigé !
