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Chapitre 4
Harry s'installa en tailleur sur la rive, comme Snape lui en avait donné l'ordre, tâchant au mieux de ne pas s'appesantir sur la terre sablonneuse humide et les cailloux qui lui gelaient les fesses et les cuisses. À sa grande surprise, le Professeur s'installa de manière similaire, en face de lui.
« Vous êtes sûr que ça ne va pas déclencher la Trace ? » lâcha Harry, pour ce qui devait être la dixième fois de la journée.
Comme la veille, il s'était levé tôt, en entendant le Professeur rejoindre la cuisine. Contrairement à la veille, il ne s'était pas empressé de s'habiller et était descendu en pyjama. Contrairement à la veille, encore, Snape avait posé tout un tas de choses sur la table : du beurre et des toasts en passant par les confitures et le paquet de céréales tout neuf. L'homme n'avait pas fait de commentaire mais le message avait été clair et Harry ne s'était pas fait prier pour manger.
Même si le sorcier avait passé le petit-déjeuner entier à saturer de rouge les deux parchemins qu'il avait posés sur la table le soir précédent. Parce que, apparemment, ce n'était qu'un premier jet et qu'Harry pouvait faire bien mieux – ce à quoi il avait employé, un peu contraint et forcé, le reste de sa matinée. Et puis, au déjeuner – les fameux petits pois décongelés et des carottes – Snape avait annoncé qu'ils commenceraient l'Occlumencie dès la fin du repas.
Harry, nerveux, avait fait traîner la chose aussi longtemps que possible.
« Potter, ai-je l'air suicidaire ? » s'enquit Snape, dans un soupir.
Eh bien… Un peu moins depuis hier mais il fallait admettre que le premier soir…
Sagement, il garda cette réponse pour lui.
« Non. » soupira-t-il, lui aussi.
« Pensez-vous vraiment que je prendrais le moindre risque ? » insista le sorcier.
« Non. » répondit-il, sans même hésiter, se surprenant lui-même.
« Dans ce cas, pour l'amour de Merlin, cessez de me poser cette question ! » s'agaça le Professeur.
Parce que, à cet instant, il ressemblait davantage au Maître des Potions qu'à l'homme en jean et sweatshirt qui lui faisait face, Harry se détendit un peu. Allez comprendre le paradoxe. Parfois, il valait mieux ce qu'on connaissait à…
« Fermez les yeux. » exigea Snape.
« C'est obligé ? » demanda Harry, au lieu de s'exécuter.
Il détestait l'idée de fermer les yeux alors qu'il était assis à découvert.
« Oui, Potter, c'est obligé. » grinça le Professeur puis, lorsque l'adolescent gigota, mal à l'aise, il soupira une nouvelle fois. « Il ne vous arrivera rien. Personne avec un neurone en état de marche n'empruntera le chemin pour attaquer la maison et la végétation alentours est truffée d'alarmes qui se mettront à hurler si quelqu'un tente une approche par là. Même les animaux ont appris à se tenir loin. »
Avec réticence, Harry obéit et ferma les paupières.
« Vous allez identifier tous les stimuli extérieurs. » expliqua Snape. « Les bruits, les sensations, les odeurs… Cataloguez-les toutes. Prenez votre temps. »
Ces instructions ressemblaient à s'y méprendre à la cassette audio que Tante Pétunia avait achetée, quelques années plus tôt, quand elle s'était mis en tête de faire de la méditation parce que la présence d'Harry la stressait trop.
Déjà, à l'époque, à l'abri dans son placard et l'oreille collée à la porte, il avait trouvé ça ridicule.
« Potter. » gronda le Professeur. « Un effort, au moins. »
Ravalant un soupir, Harry gigota pour se débarrasser du caillou pointu qui lui rentrait dans la fesse et entreprit de s'appliquer à l'exercice.
Le sol froid et les cailloux étaient un premier stimuli. Le vent qui lui sifflait aux oreilles mais… pas que, se rendit-il compte, le vent faisait aussi bruisser les buissons et grincer la fenêtre de la cuisine qui était restée ouverte. Puis, une fois qu'il eut séparé ces bruits là, il y avait sa propre respiration et celle de Snape. L'odeur… Il y avait l'odeur de l'eau et, un peu, de vase qui prédominaient. Il s'en serait tenu là mais, après quelques minutes, il se rendit compte qu'il pouvait aussi sentir celle de la terre humide et de la lessive bon marché que Tante Pétunia lui donnait pour ses propres machines parce qu'elle ne voulait pas gaspiller celle qui rendait le linge extra-doux.
Il ne pensait pas que cela lui avait pris longtemps mais lorsqu'il rouvrit les paupières, il constata que le soleil n'était plus dans le dos de Snape et s'était déplacé. Il avait dû se passer au moins une heure…
Ce qui expliquait pourquoi il avait perdu toute sensation dans ses fesses.
Snape ne fit aucun commentaire sur le temps que cela lui avait pris. « Êtes-vous certain d'avoir tout identifié ? »
Certain, non, mais il hocha la tête tout de même.
« Très bien. Dans ce cas, vous allez imaginer une bulle qui engloberait votre esprit et maintiendrait ces stimuli à l'extérieur. »
« Une bulle. » répéta-t-il, la voix un peu rauque d'être resté là sans rien faire.
« Une bulle. » confirma Snape. Harry lui jeta un regard sceptique qui lui fit lever les yeux au ciel. « Si vous préférez, nous pouvons utiliser la méthode dure, Potter, et je peux envahir votre esprit encore et encore jusqu'à ce que vous appreniez à me repousser sur le tas… »
« Non, non. » refusa-t-il, tout net, en fermant les yeux. « Une bulle. Je peux imaginer une bulle. »
Mais il s'avéra très vite que ce n'était pas aussi simple que ça en avait l'air. Déjà parce que, son esprit, il ne savait pas trop ce que ça voulait dire. Ensuite parce que, une fois qu'il eut à peu près imaginé la bulle en question, il ne cessa pas d'entendre, sentir ou ressentir pour autant. S'il parvenait, en se concentrant, à ignorer l'un ou l'autre des stimuli, un autre revenait au galop.
Sa bulle était dégonflée comme un souaffle trop usé et pas très solide.
« Rouvrez-les yeux mais ne relâchez pas la bulle. » ordonna Snape, au bout d'un moment. « Maintenez-la. »
Harry s'exécuta, tant bien que mal, et croisa le regard du Professeur.
Il n'était pas prêt à ce qui se passa ensuite et il paniqua presque immédiatement. S'il ne doutait pas que l'homme avait déjà utilisé la Legilimencie sur lui, il avait toujours dû jusque là, le faire avec une telle subtilité que le garçon ne s'en était jamais aperçu. Là, il ne prit pas soin de masquer sa présence et sentir un esprit étranger envahir le sien était une expérience extrêmement désagréable.
L'adolescent perdit le contrôle de sa bulle déformée ou de toute sorte de pensée rationnelle, cherchant instinctivement à l'éjecter de…
Snape se retira sans prévenir et Harry avala goulument une bouffée d'air.
« Vous ne m'avez pas dit que vous alliez faire ça ! » se plaignit-il.
« Parce que cela me semblait aller de soi. » se moqua le Professeur. « Essayez à nouveau. »
Perturbé, mal à l'aise à l'idée que le sorcier fouille dans sa tête, Harry ferma les yeux mais les rouvrit presque immédiatement, fuyant le regard de son enseignant.
« Plus vite vous maîtriserez l'Occlumencie, plus vite vous pourrez m'empêcher de vous arracher vos secrets. » ironisa Snape. Ce qui ne calma pas le garçon, loin de là. L'homme soupira. « Harry, pour l'instant, je veux simplement évaluer tes progrès. Nous passerons à des exercices plus invasifs à un moment ou à un autre mais, pour l'instant, je me tiens loin de tes souvenirs. Je suis simplement en surface. »
Même en surface, cela ne lui plaisait pas. « La bulle… Elle devrait vous garder à l'extérieur ? »
« La bulle n'est que l'ébauche d'un bouclier mental. » répondit le Professeur. « Penses à ton esprit comme à un muscle qu'il faudrait travailler. Tu ne deviens pas un bon joueur de Quidditch sans entraînement, n'est-ce pas ? C'est la même chose. »
Ça le perturbait que Snape continue à le tutoyer si régulièrement. À croire que l'homme avait une double personnalité. Une seconde, il l'appelait Potter, le vouvoyait et gardait entre eux la distance qui avait toujours existé. La suivante, c'était Harry, un tu presque amusé, et il le regardait comme s'il l'avait toujours connu.
C'était perturbant.
Il préféra fermer les yeux et regonfler sa bulle qui n'était pas plus ronde ou solide que précédemment.
Au bout du quatrième essai – et il ne s'habituerait jamais à la sensation d'un esprit étranger dans le sien – Harry commençait sérieusement à fatiguer et étouffa un bâillement dans son poing, ce qui le poussa immédiatement à se tendre parce que s'il y avait une seule chose que Snape ne supportait pas, c'était qu'on bâille dans sa salle de classe.
« Cela suffit pour aujourd'hui. » décréta le Professeur, en se relevant difficilement, avant d'épousseter son pantalon.
« Mais… Je n'y suis pas arrivé une seule fois. » protesta-t-il. Il parvenait à isoler un stimuli, peut-être deux mais pas tous et il était absolument conscient que Snape aurait pu éclater la bulle quand il en avait envie.
« Pour une première session, ce n'était pas désespérant. » décréta l'enseignant. Presque un compliment dans sa bouche, au demeurant. « Je ne m'attendais pas à ce que tu réussisses du premier coup. Cette méthode prend du temps. Encore que si tu préfères essayer l'autre… »
La perspective de voir Snape attaquer son esprit encore et encore, déterrer ses pires souvenirs ou ses secrets…
« Non, non. » protesta-t-il, saisissant par réflexe la main légèrement hésitante que l'homme lui tendit pour le tirer sur ses pieds. Automatiquement, il lui emboîta le pas alors qu'il se dirigeait vers le cottage. « C'est quoi la différence entre les deux méthodes ? »
« Celle-ci pose les bases et suppose l'apprentissage à un Maître Occlumens prêt à ouvrir volontairement son propre esprit à son élève. » répondit Snape. « L'autre vise à développer une défense plus instinctive mais elle est moins efficace. Avec ce genre de magie… La confiance est importante. Entraîne-toi de temps en temps, au fil de la journée. Identifie les stimuli qui t'entourent et essaye de les isoler en créant ta bulle. Avant de dormir, également. »
Harry hocha la tête et étouffa un nouveau bâillement.
« Va faire une sieste. » se moqua le Professeur.
C'était à peu près la dernière chose qu'il se serait attendu à entendre de la bouche de Snape.
« Je dois finir mes devoirs. » contra-t-il, juste au cas où ce soit un test quelconque. « Vous avez dit… »
« Tu as le reste de l'après-midi pour avancer tes devoirs qui devraient déjà être finis. » rétorqua l'homme. « Et l'Occlumencie peut être épuisante au début. Surtout lorsque la nuit a été courte. »
Harry était honnêtement trop fatigué pour protester beaucoup plus. D'autant que ses yeux se fermaient tout seul. Ces exercices, qu'il avait pourtant jugés faciles et un peu ridicules sur le moment, l'avaient vidé.
Il n'avait pas replié le clic-clac, ce matin-là et se laissa aller sur le lit, conscient que Snape s'était installé au salon, en dessous, et était plongé dans la lecture d'un des nombreux volumes qui parsemaient les étagères. Parce qu'il venait de passer plus d'une heure à identifier et cataloguer toute forme de stimuli extérieurs, il se focalisa sur le bruit du papier alors que l'homme tournait régulièrement les pages…
Il n'avait pas tout à fait prévu de s'endormir. Sommeiller, oui s'endormir, non. Pourtant, un moment il était allongé sur son lit, presque… content, la suivante il hurlait alors que le couteau entaillait sa chair… Il ne voyait pas Queudver ou le cimetière ou le chaudron ou le sang… Il ne voyait que l'éclat de la lune sur la lame… Il ne pouvait pas bouger… Il ne pouvait pas… Et puis le chaudron remplaça le couteau dans son champ de vision… Mais ce n'était pas Voldemort qui en sortit… C'était Cédric… C'était… Il hurla et hurla et hurla alors que l'autre garçon avançait vers lui… Le couteau brillait dans la nuit… Le…
« Harry ! »
Il se redressa brusquement en position assise, avalant l'air à grande goulée, un cri encore coincé dans la gorge. La main sur son épaule resserra sa prise alors qu'il chancelait, le sang lui montant brusquement à la tête à cause du changement brutal de position…
Ses lunettes étaient tordues mais elles étaient toujours sur son nez. Son premier réflexe fut d'inspecter son bras. La cicatrice était là mais il n'y avait pas de plaie, pas de sang, pas de…
La main sur son épaule serra brièvement puis se détendit comme si elle allait se retirer.
Harry attrapa le bras auquel elle était attachée par réflexe, parce qu'il avait besoin du contact. Même si le contact en question venait de l'homme assis sur le côté de son lit. Et que l'homme en question était le Professeur Severus Snape.
Haletant, il se pencha un peu en avant. Il n'alla pas jusqu'à poser la tête contre le bras qu'il tenait mais c'était près.
À sa décharge, Snape ne se dégagea pas. Il raffermit sa prise, au contraire.
Sa respiration se calma lentement, petit à petit. Mais pas la nausée ou l'envie de pleurer.
S'il avait pu se remettre à crier…
« Veux-tu en parler ? » offrit le Professeur, visiblement un peu gêné.
Probablement parce qu'Harry s'accrochait toujours à son bras comme un bébé. Il voulut lâcher prise, vraiment, mais il ne parvenait pas à convaincre ses doigts de se desserrer.
« Une vérité pour une vérité ? » murmura Harry, la respiration sifflante et la voix cassée d'avoir trop hurlé.
« Si tu veux. » offrit l'homme, après une hésitation.
« J'ai tué Cédric. » lâcha-t-il et ça lui fit un bien fou de prononcer ces mots. Il les avait pensés une centaine… Non… Un millier de fois auparavant mais il ne les avait encore jamais dits à voix haute.
« De ce que m'a dit le Professeur Dumbledore, Pettigrow a tué Diggory. » contra Snape, d'un ton neutre.
Harry secoua la tête, sans le regarder en face, resserrant encore ses doigts sur son bras. « C'était mon idée… Le trophée… Si je n'avais pas… C'était mon idée de le prendre ensemble. C'était… »
Les larmes lui noyaient les yeux, lui brûlaient la gorge.
Il voulut fermer les paupières mais c'était pire parce que la scène se rejouait devant lui. Le bruit qu'avait fait le corps de Cédric en heurtant le sol. Ses yeux vides. La lueur verte qui avait nimbé la zone l'espace de quelques secondes.
« Mais tu ne savais pas que le trophée était un portoloin. » contra Snape. « Tu ne savais pas ce qui allait arriver. »
« Il ne serait pas mort si je n'avais pas été là. » insista-t-il. « Si…Ce n'était pas lui qui aurait dû mourir, ce soir-là. C'était moi. C'était moi. Ce n'est pas juste. Il… Ce n'est pas juste. »
« Bien sûr que ce n'est pas juste. » répondit le Professeur. « La mort n'est jamais juste, particulièrement lorsqu'elle frappe si jeune. Cela ne veut pas dire que tu aurais dû mourir à sa place. Ou que tu es responsable de ce qu'il s'est passé. »
Il secoua la tête. « Je l'ai tué ! Pourquoi vous ne comprenez pas ?! Vous devriez me punir ou… »
« Te punir ? » releva Snape. « Pour un crime que tu n'as pas commis ? Harry… »
Il lui lâcha le bras et échappa à la prise que l'homme avait sur son épaule pour se rallonger, lui tournant le dos, irrationnellement blessé qu'il refuse d'accepter ce qu'il disait – et aussi parce qu'il ne voulait pas que Snape voit à quel point il était proche des larmes. C'était déjà suffisamment humiliant qu'il l'ait vu pleurer la veille. Tout était suffisamment humiliant comme ça.
Le Professeur resta silencieux longtemps puis soupira. « Une vérité pour une vérité ? »
Sa voix était étrangement rauque, à lui aussi.
Lorsque Harry haussa les épaules, se désintéressant de Snape et de ses bizarreries depuis qu'il était arrivé là, le Professeur reprit : « J'ai tué ma meilleur amie. »
Ça eut le mérite d'attirer son attention.
Il sursauta légèrement et se tourna à demi par réflexe pour le dévisager.
Il savait que, ces deux derniers jours mis à part, il avait toujours été instinctivement persuadé que Snape était capable des pires crimes mais ça… Il repensa à l'émotion du sorcier lorsqu'il lui avait tendu la baguette en bois de saule, repensa à la douleur encore vive dans ses yeux lorsqu'ils avaient discuté d'elle sur le loch…
L'expression du sorcier était indéchiffrable, d'une neutralité à faire peur… Comme si ce n'était rien, comme s'il ne venait pas de dire…
Dans un éclair, Harry comprit que c'était ça l'Occlumencie.
« Nous n'étions pas du même côté de la guerre. » expliqua Snape. « Un soir, j'ai surpris une conversation qui, je le savais, intéresserait grandement le Seigneur des Ténèbres. J'ai couru lui rapporter l'information parce que je voulais m'élever toujours plus haut dans ses rangs, parce que j'étais aveuglé par l'ambition et l'égoïsme… L'information en question ne désignait personne spécifiquement mais le Seigneur des Ténèbres a conclu qu'elle se rapportait à sa famille et qu'il était nécessaire de les tuer. J'ai supplié et il a promis de l'épargner, elle. J'ai supplié pour sa vie, sans me soucier de celle de son mari ou de son enfant, en sachant qu'elle ne me le pardonnerait jamais s'il leur arrivait quelque chose. Mais j'étais égoïste et je ne pensais qu'à elle. Qu'à moi. »
Le regard du Professeur était rivé au sien, avec une intensité telle qu'Harry resta figé.
« Il m'a promis de l'épargner car ce n'était pas tant elle qui l'intéressait mais, déjà, je savais ce que valaient ses promesses. J'ai donc fait la seule chose qu'il m'était possible de faire pour être certain de la sauver. » continua l'homme. « Je me suis tourné vers Albus Dumbledore et j'ai prêté un Serment Inviolable. J'ai mis ma vie à sa disposition en échange de sa protection. Pour elle. Et sa famille. Ça n'a pas été suffisant. »
Harry n'osa pas demander s'ils étaient tous morts ou si son enfant avait survécu, s'il avait dû lui enseigner à Poudlard… Stupidement, il pensa à Neville que Snape semblait détestait et qui vivait avec sa grand-mère… Il ne savait pas ce qui était arrivé à ses parents mais il savait que sa mère avait été à Gryffondor et comme ils avaient le même âge, peut-être que leurs parents aussi avaient été dans la même année… Peut-être que c'était pour ça qu'il détestait autant Neville. Parce qu'il avait survécu à sa meilleure amie, parce qu'il représentait son pire échec…
« Je l'ai tuée, Potter. » lâcha Snape. « Elle n'est pas morte de ma main mais c'est tout comme. »
C'était difficile de prétendre le contraire. Toutefois…
« Vous ne pouviez pas savoir qu'il s'en prendrait à elle… » offrit-il.
« Mais je savais qu'il s'en prendrait à quelqu'un, que ce soit elle était une tragédie personnelle mais cela aurait pu être n'importe qui et ma responsabilité aurait été la même. » riposta le Professeur. « Et cela m'était égal. Comprends-tu la différence entre être sciemment responsable de la mort de quelqu'un et un malheureux concours de circonstances qui n'était pas de ton fait ? »
Harry s'assit lentement. « Mais vous avez continué à espionner, après. »
« J'avais prêté un Serment Inviolable. » répondit Snape, avant d'amender. « Deux, en vérité. J'en ai prêté un deuxième après sa mort. L'aurais-je voulu que je n'aurais pas eu le choix. Mais je ne le voulais pas, c'est vrai. Je veux voir le Seigneur des Ténèbres détruit pour avoir pris sa vie. Je n'ai pas changé de camp par conviction, la conviction est venue plus tard, mais ma détermination à le voir payer reste inchangée. »
Ça faisait beaucoup d'informations.
Suffisamment d'informations pour lui faire tourner la tête.
« C'est pour ça que Dumbledore vous fait tellement confiance. » déduisit-il.
« Albus n'est rien si ce n'est pragmatique et nous sommes liés par un serment qui me tuerait si je m'avisais de le rompre. » railla le Professeur, avant de s'amender, son expression indéchiffrable perdant un peu en neutralité. « C'est aussi un homme généreux qui a su pardonner l'impardonnable. À mon corps défendant, parfois. »
Harry le dévisagea longtemps, tâchant d'intégrer tout ça. Ça expliquait beaucoup de choses mais pas toutes et…
Et il avait un soupçon qu'il choisit d'étouffer dans l'œuf.
« Pourquoi vous me dites tout ça ? » demanda-t-il.
Snape hésita. « Nous n'arriverons pas à grand-chose avec l'Occlumencie si nous ne construisons pas une relation de confiance. »
Le garçon inclina la tête. « C'est une demi-vérité. »
« Il faudra t'en contenter pour l'instant. » rétorqua le Professeur. « Si tu te sens mieux, je crois que tes devoirs t'attendent. »
Harry tenta de se concentrer sur sa dissertation d'Histoire de la Magie mais sans grand succès. Il ressassait ce que Snape avait dit, tiquait perpétuellement sur certains détails… Après avoir jeté un coup d'œil en bas pour vérifier que le Professeur était toujours dehors, sur le banc, avec son livre, il tira la baguette de sa poche et l'inspecta une nouvelle fois sous toutes les coutures.
Était-elle vraiment familière ou projetait-il une impression sur un bout de bois qu'il n'avait jamais vu auparavant ?
Y avait-il davantage que l'homme n'avait pas révélé dans son histoire ? Lui et Dumbledore avaient parlé plusieurs fois de lui faire des révélations et… Était-ce ça les révélations en question ?
J'ai mes raisons, avait dit Snape lorsqu'il lui avait demandé ce qui avait changé.
Quelles raisons ? Parce que l'Occlumencie n'expliquait qu'une partie et rien de ce qu'il n'avait dit ne se rapportait à Harry.
J'ai supplié pour sa vie, sans me soucier de celle de son mari ou de son enfant, en sachant qu'elle ne me le pardonnerait jamais s'il leur arrivait quelque chose.
Harry ferma les yeux et tenta d'y voir plus clair.
Parce que si c'était ça…
Une pulsion meurtrière monta sans qu'il ne la contrôle.
Mais elle disparut tout aussi vite.
Parce que peut-être qu'il voyait des liens là où il n'y en avait pas.
Sa mère est une amie d'enfance.
Oui, mais il fallait inventer un prétexte à sa présence et c'était une excuse comme une autre.
C'était impossible.
James et Snape se haïssaient. Comment aurait-il pu être ami avec Lily, dans ces conditions ? Sa mère partageait sûrement l'opinion de son père, elle n'aurait jamais été amie avec quelqu'un comme Snape. Et puis Lily avait été Née-Moldue et Snape… Snape était sans doute un Sang-Pur. Ou, du moins, il devait détester les Né-Moldus puisqu'il avait rejoint les Mangemorts. Non… Non, ce n'était pas logique.
Soulagé de voir son soupçon déraillé par ce raisonnement indiscutable, il se replongea dans son devoir.
Pourtant, plus tard ce soir-là, lorsqu'il eut terminé de mettre la table et regarda Snape préparer leur repas, il ne put s'empêcher de noter la facilité avec laquelle le sorcier s'était adapté à la vie sans magie. Même Harry, qui passait pourtant la majorité de son temps libre en dehors de Poudlard chez les Moldus, avait tendance à chercher sa baguette de temps en temps, comme un réflexe. Snape n'hésitait jamais. Que ce soit pour cuisiner, se servir d'un appareil électrique… Même les cassettes dans la voiture étaient de la musique Moldue. Quelque chose clochait. Parce que les Sang-Purs n'étaient pas aussi à l'aise hors de la communauté magique. Certes, il avait dit que cela faisait des années qu'il venait passer l'été là et, certes, visiblement son rôle d'espion faisait de lui une sorte de caméléon capable de jouer des rôles mais…
« Une vérité pour une vérité ? » s'entendit-il lancer, tandis que Snape retournait les croque-monsieurs dans la poêle d'un coup expert de spatule.
« N'avez-vous pas eu assez de mes vérités pour la journée ? » grommela le Professeur.
Harry avait faim et le croque-monsieur sentait bon alors il tint sa langue. Il pouvait toujours poser ses questions plus tard.
Au bout de quelques secondes, l'homme lui jeta un coup d'œil méfiant par-dessus son épaule. Harry força son corps, qui s'était instinctivement tendu à la perspective de se voir privé de dîner, à se détendre, parce que son regard s'attardait, cataloguant chacune de ses réactions.
« Que voulez-vous savoir ? » soupira le sorcier, en reportant son attention sur la poêle.
« C'est juste que… » hésita-t-il. « Pour un Sang-Pur, on dirait que vous avez vécu chez les Moldus toute votre vie. »
Snape lui jeta un regard surpris. « Qu'est-ce qui vous fait penser que je suis un Sang-Pur ? »
Harry fronça les sourcils. « Vous êtes le Directeur de Serpentard et il n'y a que des Sang-Purs à Serpentard. »
Le Professeur leva les yeux au ciel. « C'est un cliché, Potter. Nous avons une majorité de Sang-Purs, c'est vrai, mais nous avons d'occasionnels Né-Moldus et un nombre respectable de Sang-Mêlés. »
Des Né-Moldus à Serpentard ?
Cela devait être horrible.
« Vous êtes… Né-Moldu ? »
Ça aurait semblé la conclusion logique – et ça mettait un sacré coup à son raisonnement selon lequel lui et Lily n'auraient jamais pu être amis – mais…
« Non. » soupira Snape, en retirant la poêle du feu. « Ma mère était une sorcière, mon père tout ce qu'il y a de plus Moldu. » Il déposa un croque-monsieur dans chaque assiette, retourna passer la poêle sous l'eau puis ramena le bol de salade avant de finalement s'asseoir. « Mangez tant que c'est chaud. »
Harry était trop saisi par les ramifications de cette information pour faire autre chose que de le fixer du regard. Si Snape était un Sang-Mêlé, alors…
« Pourquoi est-ce que vous avez rejoint les Mangemorts si votre père était un Moldu ? » demanda-t-il, avant d'avoir pu s'en empêcher.
Le regard noir qu'il essuya le convainquit d'attraper fourchette et couteau et de commencer à manger et vite, avant qu'il ne l'envoie dans sa mezzanine.
« Si vous vous rendez malade, ne comptez pas sur moi pour ramasser. » l'avertit Snape. « Votre tante et votre oncle ont-ils des difficultés financières ? »
La question était si incongrue qu'Harry leva la tête et prit le temps de mâcher au lieu d'engloutir la nourriture aussi vite qu'il le pouvait. « Quoi ? »
« Une vérité pour une vérité. » lui rappela le Professeur, légèrement goguenard comme s'il savait pertinemment qu'Harry ne voulait pas parler des Dursley.
Il évita soigneusement de le regarder en face. Sa piètre excuse de bulle ne le protégerait pas de Snape.
« Non, pourquoi ? » répondit-il finalement, incapable de voir où était le piège. La question était étrange mais…
Le sorcier n'eut pas l'air satisfait. « Vous avez un rapport très particulier à la nourriture. »
Harry se figea, alarmé, le cœur battant, puis se força à couper un autre bout du croque-monsieur comme si de rien n'était. « Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
Snape émit un bruit dubitatif. « Vos chaussures sont dans un état déplorable et ont très visiblement plusieurs années. Vos vêtements sont tous trop grands et, que vous aimiez être à l'aise mis à part, sont tous usés, ce qui n'est pourtant pas le cas de votre uniforme ou de vos affaires scolaires. Vous avez également immédiatement sauté sur le problème de l'argent lorsque nous étions au village alors que ce n'est pas vraiment une préoccupation normale pour quelqu'un de votre âge. Tout ça me laisserait penser que vos tuteurs ont des difficultés financières. »
D'une certaine manière, il supposait que c'était le cas. Une difficulté financière. Qui s'appelait Harry Potter.
« J'ai compris. » répondit-il. « Je ne poserai plus de questions indiscrètes. »
« J'en doute, Mr Potter, j'en doute… » se moqua Snape. « Néanmoins… Vous me devez une vérité, me semble-t-il. »
« C'est vous qui dites à tout le monde que je suis un petit prince pourri gâté. » marmonna-t-il, en promenant un bout du croque-monsieur dans son assiette, soudain bien moins affamé.
« Ça, c'était votre père. » ironisa le Professeur, avant de grimacer. « Dont nous avions résolu de ne plus parler. » L'homme marqua une pause. « Venir d'un milieu modeste n'est pas toujours… »
« Les Dursley ne sont pas modestes. » le coupa-t-il brusquement, agacé. « Oncle Vernon est directeur d'une entreprise de perceuses. Croyez-moi, ils ne manquent pas d'argent et ils en sont très fiers. »
Il sentait le regard de Snape sur lui mais il refusa de relever la tête.
« Pourquoi Pétunia ne te fournit-elle pas des vêtements corrects, dans ce cas ? » demanda le Professeur
Pétunia.
Comment connaissait-il le prénom de sa tante ?
Ce n'était pas possible.
Peut-être le Directeur le lui avait-il dit. Sûrement même.
Il reposa sa fourchette. « Parce que je suis maladroit, que je me tâche et que je les déchire tout le temps. »
C'était la réponse standard, celle qu'il avait fournie à chaque maîtresse qui posait la question à l'école. Et vu que Dudley ne tardait pas à lui renverser quelque chose dessus ou à déchirer accidentellement son tee-shirt en l'attrapant au vol pour lui mettre un coup, c'était généralement crédible.
Crédible pour tout le monde sauf pour Snape, apparemment.
Lui aussi posa ses couverts.
« Harry… » hésita le Professeur.
« Vous pouvez arrêter de m'appeler comme ça ? » cingla-t-il sèchement. « Ce n'est pas comme si j'étais vraiment votre filleul, si ? »
Il serra les dents pour ne pas poser la vraie question : Ce n'est pas comme si ma mère était vraiment votre amie d'enfance, si ?
« Je suppose que non. » répondit calmement Snape, son visage redevenant complètement neutre.
Ça faisait à peine quarante-huit heures qu'il était là et il n'en pouvait déjà plus.
Il s'était passé trop de choses en peu de temps et… « Est-ce que je peux sortir de table ? »
« Tu n'as pas terminé de manger. » contra le Professeur.
« Je n'ai plus faim. » cracha-t-il. « Je viendrais faire la vaisselle, tout à l'heure. »
L'homme ne le retint pas lorsqu'il quitta la pièce, n'eut même pas un geste brusque alors même qu'Harry le surveillait du coin de l'œil, juste au cas où. Ce qui l'agaça d'autant plus c'est que ça n'échappa pas à son regard acéré.
Il savait très bien ce que le Professeur était en train de penser et ce n'était sans doute pas loin de la vérité.
Il resta terré en haut pendant un moment jusqu'à ce qu'il l'entende se retirer dans la salle de bain. Il avait eu le temps de se calmer et regrettait de ne pas avoir joué la partie plus finement. Que se passerait-il si Snape décidait qu'il n'avait visiblement pas besoin de trois repas par jour ? Et, en plus, il avait toujours faim.
Peut-être qu'il resterait quelques miettes dans les assiettes.
C'était une tactique qu'il avait parfois employée chez les Dursley quand Tante Pétunia lui ordonnait de nettoyer la cuisine derrière eux. C'était peu glorieux mais les restes remplissaient l'estomac aussi bien qu'une assiette pleine et c'était toujours moins humiliant que de devoir vérifier s'il n'y avait pas quelque chose d'encore consommable dans la poubelle.
Pourtant, lorsqu'il entra dans la cuisine, il trouva la table débarrassée sauf pour son assiette qui était couverte d'un bout de papier aluminium.
Il n'y aurait pas touché.
Il n'y aurait pas touché parce qu'il savait qu'on ne touchait pas à la nourriture qui ne vous avez pas été explicitement donnée.
Mais il y avait un mot à côté. Un bout de parchemin déchiré avec un ordre clair : Mange.
Snape ne réapparut pas, alors il n'eut pas à ravaler sa fierté et à le remercier.
Le lendemain matin, lorsqu'il se leva, le Professeur lui présenta le devoir de la veille, corrigé de frais, et fit comme si de rien n'était. Ses commentaires étaient acerbes mais pas malveillants et, si Harry n'avait pas été agacé de devoir le réécrire en partie, il les aurait trouvés pertinents.
Lui aussi fit semblant que la scène de la veille n'avait pas eu lieu. À vrai dire, il fit semblant que toute la conversation n'avait pas eu lieu et il enterra dans un coin de sa tête ses soupçons ridicules.
Ce n'était pas Lily, son amie d'enfance. Il voyait des liens et s'inventait des connections parce que, qu'il ait indirectement provoqué sa mort ou pas, Snape aurait pu lui parler d'elle s'il avait été son ami, mieux que Remus ou Sirius n'étaient capables ou n'avaient envie de le faire. Il y avait toujours moins d'histoires que pour James et même les histoires tournant autour de James étaient grandioses ou drôles alors que lui voulait simplement les petits détails. Sa couleur préférée, par exemple.
Mais ce n'était pas Lily.
Et, pour toutes ses protestations de la veille, il ne put nier une pointe de soulagement la première fois que l'homme l'appela Harry au lieu de Potter, ce jour-là.
À croire que Snape n'était pas le seul à devenir bizarre.
