Chapitre 7 :


Harry ne faisait aucun effort pour compléter son devoir de Sortilèges. Il ne comprenait rien à la théorie de ce sort, ne pouvait pas le pratiquer et il était globalement de méchante humeur.

Il avait terminé le paquet de céréales, ce matin-là, mais n'avait pas osé toucher aux deux tranches de toasts restantes – il y en avait eu quatre dans le paquet la veille au soir, ce qui tendait à lui faire dire que quelqu'un s'était servi dans la nuit. Il avait officiellement franchi la limite entre ce qui était gérable et la faim dévorante qui le pousserait à enfreindre les règles avant qu'il ne soit longtemps.

Il n'y avait pas de restes dans la poubelle et il était trop malin pour toucher aux aliments mais évaluer la quantité contenue dans un pot était plus difficile : il y avait plusieurs bocaux de confiture, du miel… Une cuillerée à droite, une cuillerée à gauche ne devrait pas manquer…

Il attendrait qu'il fasse nuit, c'était plus sûr, mais, ce soir-là, il passerait à l'attaque.

Comme la veille, Snape sortit de son trou en début d'après-midi et, comme la veille, il alla se faire bouillir de l'eau. Contrairement à la veille, en revanche, il avait fait l'effort d'enfiler un jean et un fin pull noir. Les chaussures étaient toujours aux abonnés absents mais Harry s'était habitué à cette banalité. Comme il finirait par s'habituer au début de barbe mal rasée qui lui mangeait le bas du visage.

« Va me chercher ce que tu as fais ces derniers jours. » demanda le Professeur, comme si c'était la dernière chose qu'il souhaitait faire mais était déterminé à être Responsable.

Parce qu'il ne se faisait pas confiance pour tenir sa langue, Harry disparut à l'étage juste assez longtemps pour lui ramener les devoirs dont Snape avait gardé la partie autocorrection – allez savoir pourquoi, il ne pensait pas que le garçon était suffisamment mature pour ne pas regarder directement les réponses – ainsi que les notes qu'il avait prises sur les cours qu'il avait tenté de déchiffrer tout seul.

Le Professeur mit les devoirs de côté, sans doute pour plus tard, releva une ou deux bêtises, plusieurs étourderies et plus d'un concept qu'Harry avait compris de travers dans les notes qu'il avait prises mais ne décréta pas que l'adolescent n'en avait pas assez fait, ce qui était déjà un soulagement. Puis il alla se faire cuire un bol de riz qu'il ne partagerait pas et Harry entoura rageusement, un peu au hasard, une des réponses du questionnaire à choix multiples du devoir de Sortilège qu'il était en train de remplir.

« As-tu seulement lu la question ? » se moqua l'homme.

Le garçon garda le silence et entoura plusieurs autres réponses rapidement, avec une vitesse qui confirmait qu'il ne lisait pas vraiment l'énoncé.

« Tu as conscience que ce seront tes vraies notes, n'est-ce pas ? » insista l'enseignant, soudain beaucoup plus sérieux.

« Vraies notes de quoi ? » marmonna Harry. « J'ai été expulsé. Personne ne me laissera passer mes B.U.S.E.s de toute manière parce que je pourrais finir à Azkaban s'ils me prennent en train de faire de la magie. »

Snape l'étudia un moment. « Quelqu'un s'est levé du mauvais côté du lit, ce matin. »

Quelqu'un a faim.

Il ravala les mots de justesse.

Se plaindre, chez les Dursley, n'avait jamais rien apporté de bon et ce serait la même chose avec lui. Quatre années passées dans sa salle de classe avait rendu la leçon extrêmement claire.

Lorsque le Professeur revint s'asseoir à table avec son bol de riz, ce fut de la torture pure et dure. L'homme devait avoir l'estomac en vrac parce que, encore une fois, il s'était contenté de riz nature, à peine arrosé d'un filet d'huile et de thym, mais rien que cette odeur… Il en salivait.

Sans prévenir, une fois qu'il eut terminé son bol, Snape vola un bout de parchemin vierge dans la pile à côté de lui et emprunta sa deuxième meilleure plume. On demandait avant d'emprunter les affaires des autres quand on était poli.

Harry jeta un coup d'œil sur la liste qu'il était en train de griffonner à la va-vite.

Pharmacie.

Papier toilette.

Dentifrice.

« Que reste-t-il dans le réfrigérateur, Potter ? » demanda l'homme distraitement.

Ah. Le vrai premier test depuis qu'il avait mis les pieds ici arrivait.

Un brin frondeur, et satisfait d'avoir résisté à la tentation de briser les règles parce que Snape n'aurait rien à lui reprocher, Harry haussa les épaules. « Je ne sais pas, Monsieur. »

Il fit semblant d'être absorbé par son devoir, forçant Snape à se lever avec un soupir pour aller ouvrir la porte du frigo. Le Professeur en contempla l'intérieur longtemps puis la referma lentement, inspecta le congélateur, regarda dans chaque placard comme s'il faisait l'inventaire de tout ce qu'il y avait dedans…

Snape se tourna lentement vers lui et Harry se redressa un peu, bravache et déterminé à protester s'il essayait seulement de prétendre que le garçon avait désobéi.

« Harry… » lâcha le Professeur, d'un ton indéchiffrable. « Qu'as-tu mangé ces derniers jours ? »

« Rien. » se défendit-il immédiatement. « Juste le petit-déjeuner. »

L'homme le regarda longtemps, très longtemps, puis se pinça l'arrête du nez. « Je ne vais pas sauter aux conclusions hâtives car tu as prouvé que tu n'étais pas paresseux lorsqu'il était question de participer aux tâches ménagères et je sais que tu es capable de faire bouillir de l'eau ou de faire chauffer le contenu d'une boîte de conserve… Je ne vais donc pas t'accuser de paresse ou d'attendre qu'on fasse les choses pour toi. Toutefois, cela soulève la question… Pourquoi ne t'es-tu pas nourri, ces derniers jours ? »

Harry eut l'impression qu'on lui tirait le tapis de sous les pieds et qu'il se cassait la figure.

Mais il se reprit vite.

Tante Pétunia aussi faisait ce genre de choses : prétendre qu'une règle n'existait pas pour mieux le prendre en faute, particulièrement quand il avait obéi à la lettre. C'était juste une manière de le faire avouer.

« Vous avez dit que vous vous occupiez du déjeuner et du dîner. » répondit-il calmement.

« Tu savais pertinemment que je n'étais pas en état de le faire. » cingla le Professeur. « Tu as passé je ne sais pas combien de temps à me forcer à avaler du bouillon. Tu étais donc capable de te nourrir seul. Quelle est l'idée, Potter ? Prétendre que je vous affame pour mieux me discréditer aux yeux du Professeur Dumbledore ? »

C'était tellement injuste qu'Harry bondit sur ses pieds, sans faire attention à la chaise qu'il manqua renverser, les poings serrés. « Vous avez dit que vous occupiez du déjeuner et du dîner! Que je n'avais pas le droit de me servir seul en dehors du petit-déjeuner! »

« J'étais indisposé, Potter. » rétorqua Snape. « Il était évident que je n'allais pas m'occuper des repas. »

« Ça ne change rien. » s'entêta-t-il. « La règle est la règle. »

« La règle était que vous soyez à l'heure aux repas parce que je ne suis pas à votre disposition. » corrigea sèchement le Professeur. « Pas que vous vous laissiez mourir de faim. Bien évidemment que vous auriez dû vous débrouiller seul si je n'étais pas capable de préparer les repas. »

Harry resta sonné, partagé entre un sentiment d'humiliation et d'injustice. « Vous n'avez jamais dit ça. »

« Parce que ça coule de source ! » tonna Snape, avec colère. « Est-il plus sensé de croire que je vous laisserais sciemment sans manger pendant plus de trois jours ? »

« La règle est la règle. » marmonna-t-il, en croisant les bras devant lui sans savoir si c'était une attitude de défi ou pour se réconforter lui-même. « On ne désobéit pas aux règles. »

« Depuis quand ? » ironisa le Professeur. « Cela ne t'a jamais dérangé jusque ici. »

« Ce n'est pas juste ! » protesta Harry. Il était fatigué, il avait faim et… « Vous avez dit que c'était la règle. Si vous changez les règles en cours de route… »

Snape le regardait comme s'il était soit idiot, soit dégénéré…

Le garçon partit en courant, claquant la porte d'entrée, tout en sachant qu'il ne faisait qu'envenimer la situation mais incapable de rester à subir le jugement d'un homme qu'il détestait.

Car, oui, c'était facile à oublier dans ce cottage où tout se passait relativement bien, mais Harry le détestait.

Il ne pouvait pas aller bien loin alors il s'assit sur la rive caillouteuse et laissa son regard se perdre sur le lac. Le loch. Il dût serrer les mâchoires pour s'empêcher de pleurer de rage. C'était injuste. Il avait tout fait comme il fallait. Pourquoi est-ce que personne n'était jamais satisfait lorsqu'il faisait de son mieux pour suivre les règles ?

Il n'était pas sûr de combien de temps avait passé lorsqu'une ombre tomba soudain sur lui.

Davantage qu'il ne l'aurait parié.

À présent, Snape allait l'attraper par le bras, le secouer, l'abreuver d'injures et le ramener par la peau du cou au cottage où, au mieux, il lui ferait copier des lignes ou récurer quelque chose, au pire, il le jetterait dans un placard et s'appliquerait à oublier qu'il existait.

Au lieu de ça, le Professeur posa une assiette entre eux et s'assit lui aussi, imitant la position du garçon, jambes pliées et bras appuyés sur les genoux.

Il y avait un sandwich sur l'assiette. Entre les deux dernières tranches de pain de mie, les ingrédients étaient empilés haut et menaçaient de déborder.

C'était cruel.

C'était cruel parce qu'Harry était mort de faim et…

« Mange. » ordonna Snape, sèchement.

Harry hésita.

C'était un piège.

C'était forcément…

« Harry. Mange. » répéta le Professeur, un peu moins durement.

Preuve qu'il avait retrouvé ses vieux réflexes, il attrapa le sandwich d'un geste vif et en engloutit la moitié en trois grosses bouchées. Juste au cas où.

Snape ne fit aucun geste pour le lui reprendre, cependant. L'homme l'étudiait avec un déplaisir évident.

Harry choisit de regarder le loch, tout en finissant son sandwich à un rythme moins susceptible de le faire vomir.

« Quelles sont les règles chez Pétunia ? » demanda Snape, lorsqu'il l'eut terminé, se fut léché les doigts comme un animal et eut pêché chacune des miettes qu'il restait dans l'assiette.

La question lui retourna un peu l'estomac.

Ce genre de questions ne menait jamais à rien de bon.

Il haussa les épaules.

« Harry… » hésita le Professeur. « Que tu puisses seulement penser que je t'interdirais de te nourrir pendant plusieurs jours est perturbant. Et, quand bien même serais-je aussi cruel, n'importe quel autre enfant aurait défié cette règle ou essayé de la contourner ou d'appeler à l'aide. »

Eh bien, il n'était pas normal.

Où était le scoop ?

Il garda résolument le silence.

L'homme soupira. « Tu n'as jamais eu peur d'enfreindre le règlement à Poudlard… »

« Poudlard c'est Poudlard. » marmonna Harry. « Ici, c'est différent. »

« Parce que tu es seul avec moi ? » s'enquit Snape.

À nouveau, il haussa les épaules. « Je ne suis pas suffisamment stupide pour enfreindre les règles dans ce genre de contexte, Monsieur. »

Il gardait les yeux droit devant lui mais, du coin de l'œil, il vit l'index de Snape se mettre à tapoter distraitement sa jambe.

« Ce qui nous amène à la question fatidique… » murmura le Professeur. « Est-ce moi que tu crains ? Ou bien ce contexte justement ? » Harry resta silencieux et l'homme insista. « Quelles sont les règles dans ta famille ? »

« Normales. » mentit-il, au bout de plusieurs secondes, sentant que le Professeur, pour une raison ou une autre, ne lâcherait pas l'affaire.

« Tu es donc autorisé à manger à ta faim ? » demanda Snape, après avoir émis un bruit dubitatif.

« Je mange trop. » rétorqua-t-il.

C'était ce que Vernon disait tout le temps.

Ce qui était un comble.

« Tu manges moins que ce que tu ne le devrais pour un garçon de ton âge. » commenta calmement le Professeur. « Ces règles dont tu ne veux pas me parler, qu'arrive-t-il si tu les brises ? »

Harry leva les yeux au ciel. « Je suis puni. En quoi ça vous regarde ? Vous le dites tout le temps… Je cherche les ennuis, en permanence. »

Au lieu de s'énerver parce qu'il avait été insolent, de le punir et de partir, Snape resta assis où il était à le dévisager. « Je sais pertinemment ce que tu essayes de faire. »

« Je ne fais rien. » protesta-t-il, en attrapant un caillou pour le jeter dans le loch.

« Tu n'as pas répondu à ma question. » pressa le Professeur, avec plus de patience qu'Harry ne lui en aurait prêté.

« Si. » contra-t-il, d'un ton définitif.

Le sorcier demeura silencieux un moment puis ses épaules s'affaissèrent légèrement. « Une vérité pour une vérité ? »

Ils n'avaient plus joué à ce jeu là depuis un bon, bon moment.

Depuis le soir où Harry lui avait demandé pourquoi il était devenu un Mangemort.

« Vous êtes sûr que vous voulez jouer à ça, Professeur ? » menaça-t-il.

Parce qu'il y avait une question qui lui brûlait les lèvres. Une question qui changerait tout. Une question qui pourrait potentiellement s'avérer dévastatrice.

« J'ai un certain… don pour déterminer lorsqu'un élève vient d'un foyer moins qu'idéal. » expliqua calmement Snape, comme s'il ne venait pas de l'agresser verbalement. « Or, dans votre cas, toutes les alarmes sont au rouge. Donc, oui, Potter, je suis prêt à jouer à ce jeu si cela me permet de gagner votre confiance. En revanche, ma tolérance quant à votre insolence demeure limitée et pourrait se traduire par un devoir de Potions supplémentaire. En guise de retenue, nous pourrions empiéter sur votre temps libre du week-end. Est-ce clair ? »

Harry détourna la tête, davantage pour cacher que son cœur avait brutalement accéléré que par véritable crainte de ses menaces.

Un foyer moins qu'idéal.

C'était la première fois qu'un adulte le formulait en ces termes.

« Une nouvelle fois, quelles sont les règles autour des repas chez les Dursley ? » insista Snape.

Le garçon rétorqua presque, presque par une question sur sa mère mais changea de tactique au dernier moment.

Il n'était pas certain d'être prêt à savoir.

Mais il était certain de savoir comment mettre un terme à cette conversation. « Pourquoi vous avez rejoint les Mangemorts ? »

L'index du Professeur tapota encore plus vite contre sa jambe dans un tic nerveux. « C'est une question complexe. »

« Ce n'est pas une réponse. » décréta Harry.

L'homme se leva, pas aussi souplement que d'ordinaire, et épousseta son pantalon. « Il fait trop froid pour rester assis là sans vestes. Rentrons. »

Harry hésita, l'espace d'une seconde, à insister pour rester dehors, juste pour le contrarier, mais c'était puéril. Le genre de choses que Dudley aurait fait. Il suivit donc le Professeur jusqu'à la cuisine, se sentant un peu coupable de le voir grimacer discrètement de douleur de temps en temps alors qu'il préparait du thé. Clairement, l'homme n'était pas encore remis de la dernière crise et le garçon ne faisait qu'empirer la situation.

Encore une autre idée brillante de Dumbledore…

L'espion aurait dû pouvoir terminer sa convalescence seul, en paix.

Il s'empara du plateau que le Professeur avait préparé avant qu'il n'ait pu tenter de le porter jusqu'au salon où ils s'installèrent dans ce qui était devenu leurs fauteuils respectifs. Lorsque l'homme poussa franchement l'assiette de biscuits vers lui, Harry ne se fit pas prier pour en avaler deux en courte succession et en prendre un troisième qu'il dévora plus lentement, conscient que Snape le fixait comme s'il était une énigme. Ou un problème.

« Pourquoi ne pas avoir triché ? » demanda soudain le Professeur. Le garçon leva les yeux vers lui mais ne dit rien. La question n'appelait pas vraiment de réponse, de toute manière. L'homme avait les yeux dans le vague. « Si les règles étaient que vous ne pouviez manger qu'au petit-déjeuner, pourquoi ne pas en avoir profité pour faire un repas plus copieux ? Techniquement, vous n'auriez enfreint aucune consigne. »

Les détails techniques comptaient très peu pour Pétunia ou Vernon.

Parce qu'Harry s'entêtait dans son silence et prenait tout son temps pour terminer son biscuit, Snape soupira. « Clarifions les règles : j'attends de vous que vous vous présentiez aux repas quand je vous appelle et que vous mangiez ce que je prépare sans vous plaindre. Encore que je n'imagine pas que ça soit un problème… Si je ne suis pas en mesure de cuisiner, non seulementvous avez le droit de vous débrouiller par vous-même mais j'exige que vous vous prépariez quelque chose à manger. Trois repas par jour quoi qu'il arrive, Potter. C'est non négociable. » Il lui jeta un regard critique. « Si je pouvais me servir de ma baguette… Madame Pomfresh n'a jamais soumis l'idée de potions nutritives ? Vous avez un retard de croissance évident. »

« Je suis juste petit. » grommela Harry, vexé. Il était le plus petit de son année. Même Neville le dépassait. « C'est très bien pour un Attrapeur. »

« C'est peut-être très bien pour un Attrapeur mais ça ne signifie pas que ce soit normal. » commenta le Professeur.

« Je n'ai pas soudain rapetissé, vous savez. Ça ne vous a jamais tracassé jusque là. » l'accusa-t-il.

« Certes. » admit Snape, en se penchant pour récupérer sa tasse de thé sur la table basse. « Mais je ne m'autorisais pas à véritablement vous voir jusque là. Il était plus simple pour tout le monde que je garde mes distances. »

Ça semblait un peu trop facile mais Harry tint sa langue et l'imita en récupérant sa tasse de thé. Il souffla dessus pour la refroidir mais apprécia le contact de la porcelaine chaude entre ses paumes.

« Pourquoi ai-je rejoint les Mangemorts ? » soupira finalement le Professeur, s'attirant l'attention soutenue du garçon. Il n'aurait pas cru obtenir de réponse. « Je suppose que la réponse la plus simple et la plus évidente est la suivante : par ambition et, d'une certaine manière, par soif de reconnaissance. »

« Mais votre père était Moldu. » contra Harry. Comment pouvait-il…

« Mon père, Potter, n'était pas quelqu'un de bien. » lâcha froidement Snape, d'un ton qui l'avertit que le sujet était sensible et qu'il aurait probablement mieux valu changer de sujet.

Malgré lui, l'adolescent sentit son regard dériver vers le torse de l'homme, là où, sous le pull, il y avait de vieilles cicatrices à moitié effacées. Lorsqu'il croisa les yeux noirs…

« Oui. » confirma simplement le sorcier, en réponse à la question qu'il n'aurait jamais osée poser.

Harry détourna la tête et prit une gorgée de thé qui lui brûla la gorge, sans savoir s'il se sentait soudain plus proche de Snape ou si, au contraire, il se sentait coupable de se plaindre des Dursley alors que…

« Quelles sont les règles concernant les repas chez les Dursley ? »

Il avait perdu le compte du nombre de fois où le Professeur avait posé la question.

Et, de guerre lasse, parce que le poids de la confession de l'homme pesait entre eux, Harry soupira. « Il n'y a pas vraiment de règles. C'est juste… Il y a des choses à faire et à ne pas faire. »

« Si tu veux être autorisé à prendre part aux repas ? » clarifia Snape.

Le garçon grimaça. « C'est compliqué. Je ne sais pas comment expliquer. C'est stupide, de toute manière. Je n'ai pas à me plaindre, je me débrouille. »

Le Professeur garda le silence un moment, prenant plusieurs gorgées pensives de son thé. « Tu ne devrais pas avoir à te débrouiller et je soupçonne que tu en es parfaitement conscient. Essaye de m'expliquer. S'il te plaît. »

Le s'il te plaît avait dû lui coûter parce qu'il ne le disait pas souvent pour quelqu'un d'aussi à cheval sur la politesse.

Harry poussa un long soupir frustré. « Ce n'est pas aussi terrible maintenant… Pas depuis ma troisième année… Ils ont peur de Sirius. Enfin… Ils n'ont jamais rencontré Sirius mais ils croient que c'est un tueur en série et ils savent que c'est mon parrain et qu'on est en contact, donc ils me laissent tranquille. En général. »

« Défini pas aussi terrible. » insista le Professeur. « Concentrons-nous sur les repas. Combien de fois es-tu autorisé à manger, chez eux ? »

Il haussa les épaules. « Ça dépend. »

« De ? » pressa Snape. Sa frustration à devoir lui arracher chaque mot était palpable.

« De s'ils sont bien lunés. De si j'ai terminé les corvées qu'ils m'ont données. » marmonna-t-il, en rougissant un peu. « De si je les ai dérangés… »

« En les réveillant avec tes cauchemars ? » devina le Professeur, lorsqu'il laissa sa phrase en suspens.

À nouveau, il haussa les épaules.

« Et… en termes de punitions ? » hésita le sorcier.

« Vous ne croyez pas aux conneries de Voldemort, alors ? » contra-t-il. « Sur les Sang-Purs qui valent mieux que les autres ? »

Il espérait un peu que Snape allait s'énerver et mettre un terme à la conversation mais le Directeur de Serpentard l'observait avec la même attention qu'il portait au plateau d'échecs lorsqu'ils disputaient une partie : calculant ses coups, anticipant ceux d'Harry…

« Tu n'as peut-être pas cette expérience car tu as grandi dans le monde Moldu sans lien direct avec la communauté magique… » répondit Snape. « Mais être un Sang-Mêlé peut s'avérer… difficile. J'étais trop différent pour les Moldus mais trop Moldu pour les sorciers. » Il termina sa tasse de thé puis la reposa lentement, mesurant chacun de ses gestes comme s'il était plus simple de se concentrer sur ça que d'en avouer autant. « Ma mère était issue d'une des dernières grandes Maisons Sang-Pures. Elle a tout quitté par amour, pour le bien que ça lui en a fait. Mon grand-père a préféré voir la lignée s'éteindre plutôt que de me reconnaître et me donner son titre. »

Harry devina qu'il parlait du genre de Sang-Purs comme les Malfoy, pas comme les Weasley…

« Pendant longtemps, j'avais espoir de trouver ma place à Poudlard. » admit le Professeur. « J'attendais mes onze ans avec, je dois l'avouer, probablement beaucoup trop de naïveté. J'étais un sorcier qui n'avait jamais trouvé sa place dans le monde Moldu, enfin j'allais vivre avec des gens qui me ressembleraient, qui m'accepteraient… » Il lâcha un ricanement amer. « Tu comprendras sans mal que mon expérience des autres enfants était assez limitée. Je n'étais pas exactement populaire à l'école primaire. À bord du Poudlard Express, j'ai fait une rencontre qui s'est avérée déterminante. »

Il repensa à son premier voyage en train vers l'école, à Ron…

« Votre amie ? » devina-t-il, avec un brin d'hésitation.

Cette amie, il n'était pas prêt à demander son nom.

Et Snape ne semblait pas prêt à le lui révéler.

« Non. » se moqua l'homme. « Votre père et votre parrain qui ont célébré leur amitié naissante en choisissant de s'en prendre à moi, uniquement parce qu'ils m'avaient entendu dire que je souhaitais être réparti à Serpentard. »

Harry dut serrer les mâchoires pour ne pas crier au mensonge. Et quant bien même c'était vrai… Serpentard était…

« Je vois vos méninges s'agiter… » railla Snape. « Serpentard était la Maison de ma mère et elle en avait gardé d'excellents souvenirs. Toutes les histoires que j'avais entendues à propos de Poudlard parlaient de Serpentard… » Il agita la main. « Et ce n'était qu'une excuse… La vérité est là : deux Sang-Purs qui avaient grandi avec une cuillère en argent dans la bouche m'ont jeté un seul coup d'œil à moi, mon visage ingrat, mes vêtements de seconde main et m'ont jugé en une seconde comme le pauvre que j'étais. Ils ont remis ça avant la cérémonie de la Répartition. Il y avait deux autres garçons avec eux, ce coup-ci. Deux garçons aux origines plus modestes. Ils auraient pu me défendre, peut-être aurions-nous pu être amis, mais lorsque Potter et Black les ont interpellés, j'ai vu l'éclat déterminé dans leurs yeux… Eux aussi savaient ce que c'était d'être la victime et ils étaient déterminés à passer du côté des prédateurs… En une seconde, j'étais devenu le souffre-douleur des Maraudeurs et je scellais leur amitié. »

Sirius et Remus avaient dit qu'ils s'étaient rencontrés dans le train. Ils n'avaient jamais parlé de ça.

Il ne voulait pas le croire.

Mais, en même temps…

« Comment ça s'est fini ? » demanda Harry, songeant à Malfoy et à Ron. À une main tendue qu'il avait repoussée.

De manière incongrue, un rictus amusé joua sur les lèvres du Professeur. « Disons simplement que mon amie avait un caractère bien trempé qu'il ne fallait pas trop provoquer et qu'ils ont eu le malheur de la prendre à partie. »

Harry sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Il pouvait imaginer sa mère voler au secours d'une personne en détresse.

« Tout ça pour illustrer, Potter, que si je n'ai jamais cru à la rhétorique puriste, il est pourtant indéniable qu'elle s'applique dans la vie de tous les jours et que ceux qui le nie sous prétexte de modernité sont des hypocrites. » décréta Snape. « L'argent dominera toujours le monde et l'argent, dans notre société, appartient majoritairement aux Sang-Purs. »

« Votre amie… C'était une Sang-Pur, elle aussi ? » s'enquit-il.

Voilà qui devrait limiter les pistes.

Snape lui jeta un regard perçant, comme s'il savait pertinemment ce qu'il essayait de faire, mais leva un sourcil. « Vous alliez me parler de la manière dont vous étiez puni chez les Dursley. »

« Pourquoi, vous voulez des idées ? » rétorqua-t-il, avant d'avoir pu mesurer ses propos. Le Professeur n'eut même pas besoin d'élever la voix ou de dire quoi que ce soit, son expression était suffisamment contrariée comme ça. Harry baissa la tête et soupira. « Ils me donnent des corvées en plus. »

« Simplement des corvées en plus ? Rien d'autre ? » insista Snape. « Une vérité pour une vérité, Potter. » Le garçon se concentra sur les baskets trop usées de Dudley. « Harry. Je ne peux pas t'aider si tu ne me parles pas. »

C'était grossièrement ce qu'avait déjà dit McGonagall.

« Je n'ai jamais demandé votre aide. » marmonna-t-il.

« Tu n'as pas besoin de la demander, elle t'est acquise. » répondit Snape.

« Pourquoi ? » ironisa-t-il. « Parce que vous êtes coincé ici avec moi ? »

Les mains blanches aux longs doigts fins agrippèrent les accoudoirs. « Parce que tu es mon élève. »

Harry leva les yeux au ciel. « Je croyais qu'on n'était pas censé donner des demi-vérités ? »

« Mon amie n'était pas Sang-Pure. » lâcha Snape, sans prévenir, au bout de quelques secondes. « Elle était Né-Moldue. C'est moi qui lui ai révélé qu'elle était une sorcière lorsque nous avions huit ans. Nous habitions la même ville et fréquentions le même parc. Elle… Elle aimait s'amuser à faire fleurir des bourgeons, même en hiver. Je l'ai observée pendant des semaines. Je savais qu'elle était puissante. Elle avait déjà un certain contrôle sur sa magie à son âge. »

Le cœur d'Harry s'emballa. « Quelle ville ? »

Le Professeur délibéra longtemps puis prit une expression résignée. « Cokeworth. »

Le nom ne lui dit rien sur le moment et il fut déçu sans trop s'expliquer pourquoi. C'était une bonne chose que ça ne lui dise rien. Cela signifiait que ce n'était sans doute pas sa mère. Non ? Où avait grandi Pétunia ? Il n'en savait rien, elle ne parlait jamais de son enfance ou de ses parents…

« Quelle autre punition ? » pressa le Professeur, lorsqu'il fut clair qu'Harry ne reconnaissait pas le nom.

Le garçon soupira. « Ils… m'enferment. » Il se sentit immédiatement coupable parce que ça semblait pire que cela ne l'était en réalité. « Mais Tante Pétunia me fait passer une canette de soupe si ça dure trop longtemps. »

« Comme c'est magnanime de sa part. » grinça Snape, avec une colère rentrée qui disparut brusquement derrière un masque indéchiffrable. « Quand tu dis qu'ils t'enferment… »

« Je n'ai pas envie d'en parler. » le coupa-t-il.

Il n'avait pas envie de parler des verrous ou des barreaux aux fenêtres que Vernon n'avait jamais fait remplacer mais dont on voyait toujours les trous, ou de la chatière au bas de la porte et encore moins du placard.

« Sont-ils violents avec toi ? » demanda l'homme, d'un ton tout à fait égal, presque détaché.

Et, pourtant, Harry eut la sensation tenace qu'il était furieux.

Contre lui ? Parce qu'il faisait une montagne de rien ?

« Non. » Il secoua la tête. « Non, pas vraiment. »

Snape se pinça l'arrête du nez. « Définis pas vraiment. »

Il ouvrit la bouche, la referma, puis haussa les épaules. « Pas vraiment. »

« Harry. » grinça le Professeur.

« Je peux aller faire mes devoirs ? » supplia-t-il, en désespoir de cause. Il ne voulait plus parler des Dursley. Ça ne menait à rien, de toute manière.

« Dans une seconde. » soupira Snape. « Je n'ignore pas que la conversation t'est pénible, toutefois, si nous souhaitons pouvoir faire quelque chose… »

Harry éclata de rire.

Malgré lui.

Et avec une amertume probablement alarmante pour l'homme qui le dévisagea comme s'il avait perdu la tête.

« On ne peut rien faire. » déclara le garçon.

« Oh, crois-moi… » murmura Snape. « Nous pouvons faire beaucoup. »

Il secoua la tête. « Dumbledore veut que j'aille chez les Dursley, je vais chez les Dursley. Dumbledore veut que j'aille au Q.G., je vais au Q.G. Dumbledore veut que je vienne ici, je viens ici. Sans explications. Sans justifications. Sans questions. Même s'il ne peut pas me regarder dans les yeux. »

Le Professeur l'observa un moment. « Tu sais pourquoi il ne peut pas te regarder dans les yeux. »

Parce qu'il avait peur que Voldemort se serve de son esprit pour lire dans le sien.

Harry haussa les épaules.

« Tu as parlé de tout ça au Directeur ? » demanda Snape, calmement. « Tu lui as tout dit ? »

Le garçon soupira. « Tous les ans, je lui demande si je peux rester à Poudlard ou si je peux vivre avec Sirius ou chez les Weasley… Tous les ans, il répond la même chose. »

« Mais tu ne lui as pas dit pourquoi tu ne souhaitais pas retourner chez les Dursley ? » insista l'homme.

« Quelle importance ? » marmonna-t-il. « Il a été très clair… Il faut que j'y retourne tous les ans. Et cette année, il m'y a laissé pourrir presque tout l'été, sans nouvelles. Il s'en fiche bien de ce qu'il s'y passe. »

Il se sentit un peu coupable d'en penser autant.

Dumbledore était un homme occupé et Harry n'avait rien de spécial mis à part son lien avec Voldemort. S'il avait cru que le Directeur l'appréciait un peu plus que les autres, c'était sa propre erreur.

« Sur les motivations du Professeur Dumbledore, je ne m'avancerai pas… » déclara Snape. « Mais pour tous les défauts que je lui reconnais volontiers, je suis totalement certain que Black aurait remué ciel et terre pour te sortir de là si tu lui en avais confié le quart. Pourquoi ne pas t'être ouvert à lui ? »

« Parce que… » soupira Harry. « Ce n'est pas si grave. Et Sirius prend trop de risques. S'ils l'arrêtent, ils le tueront sans procès. »

Snape émit un bruit dubitatif. « Eh bien, c'est une chance que je ne sois pas un fugitif. »

« Vous n'êtes pas mon parrain, non plus. » rétorqua-t-il. « Est-ce que j'aimerais être débarrassé des Dursley ? Évidemment. Mais il n'y a plus que deux ans à tenir et je serais majeur et… »

« Et il n'y a aucune raison que tu restes deux ans supplémentaires dans une maison où on ne te nourrit pas correctement, où l'on ne te donne pas de vêtements à ta taille, où l'on t'enferme, où l'on n'est pas vraiment violent avec toi et que sais-je encore. » siffla le Professeur.

Harry se frotta les yeux. Dis comme ça, bien sûr… « Je ne veux plus en parler. »

« Soit. » capitula Snape. « Mais le sujet n'est pas clos, simplement en suspens. »

Il s'en doutait un peu mais était simplement soulagé d'obtenir ce répit.

Et culpabilisa un peu lorsque le Professeur fit l'effort de préparer un repas qu'il goûta à peine parce qu'il n'était visiblement pas en forme.

Imitant son exemple, Harry se coucha tôt.

Et ce fut là, alors qu'il s'entraînait à l'Occlumencie comme tous les soirs, bien à l'abri à l'intérieur de sa bulle, que le souvenir lui revint comme un boomerang.

Cokeworth.

Il n'avait jamais entendu le nom chez les Dursley ou en rapport avec Pétunia.

Mais l'été avant la première année, lorsqu'ils avaient fui les lettres…

Il se souvenait de l'hôtel dans lequel ils avaient passé la nuit… Un hôtel miteux aux draps humides qui sentaient un peu le moisi…

Cet hôtel…

Harry revoyait encore le panneau rouillé et tordu, à l'entrée de la ville.

Cet hôtel, il avait été à Cokeworth.

Était-ce une coïncidence ?

Harry avait cessé de croire aux coïncidences depuis longtemps…