Chapitre 8
Harry ouvrit brusquement les yeux, sur une aspiration d'air subite qui le fit immédiatement tousser.
La main qui agrippait son épaule relâcha lentement sa prise mais ne se retira pas.
Le garçon ferma à nouveau les paupières, juste quelques secondes, juste le temps de calmer les battements anarchiques de son cœur…
« Tu parlais en fourchelang. » déclara le Professeur.
« J'ai… J'ai vu quelque chose… » se souvint-il soudain.
Il rouvrit les yeux pour chercher ceux de l'homme.
Il avait cessé d'être surpris de le trouver là en émergeant d'un cauchemar. Si Snape l'entendait s'agiter ou crier dans son sommeil et était en état de le faire, il venait toujours le réveiller et restait généralement jusqu'à ce que l'adolescent se rendorme ou prétendait vouloir un lait chaud qu'il offrait toujours à Harry de partager.
« Ce n'était pas un cauchemar normal. C'était… » Sa voix gagna en excitation alors que son souvenir du rêve… Non, de la vision devenait plus clair. « Ça venait de lui… Il y avait un long couloir… Et une porte au bout… »
« Harry. » intervint Snape, alarmé.
« Il veut quelque chose derrière la porte. Il le veut vraiment. Et… » continua-t-il.
La main sur son épaule serra fort, suffisamment fort pour le faire sursauter un petit peu. Il croisa le regard du Professeur et n'eut aucun avertissement avant de sentir la présence désormais familière envahir son esprit. Par réflexe, parce que c'était un des nouveaux exercices auxquels ils s'entraînaient, il tenta de faire apparaître la bulle… Mais Snape passa au-travers comme si elle n'avait pas été là et fit le tour de son crâne de manière extrêmement désagréable, avant de se retirer.
« Aucune trace du Seigneur des Ténèbres. » déclara l'homme, avec un soulagement évident.
« Mais je sais ce que j'ai vu ! » protesta Harry, en s'asseyant dans son lit.
Un jour encore hésitant passait par la lucarne au-dessus du lit, la clarté était suffisante pour révéler les cernes prononcées sous les yeux noirs. Snape allait mieux, suffisamment mieux pour s'être débarrassé, la veille, de son début de barbe, mais ce n'était pas non plus la grande forme.
« Je te crois. » soupira le sorcier. « Mais nous avons discuté de ça, Harry. Tu dois fermer ton esprit à… »
« Mais il voulait vraiment ce qu'il y a derrière la porte… » insista-t-il. « Si on pouvait découvrir ce que c'est et où c'est… J'ai l'impression que je l'ai déjà vue… Peut-être… »
Snape le considéra un long moment. « Si je te dis que je sais déjà ce dont tu parles, cela t'encouragera-t-il à utiliser d'avantage l'Occlumencie ? »
Harry fronça les sourcils. « Comment ça, vous savez ? »
« L'Ordre sait. » corrigea le Professeur. « Le Seigneur des Ténèbres n'a aucune chance de passer cette porte ou d'obtenir ce qu'il convoite. »
« Mais le… » contra-t-il.
« Me fais-tu confiance ? » le coupa Snape. La question était franche mais il y avait un brin d'incertitude dessous.
Et, à sa propre surprise, Harry se rendit compte que la réponse n'était pas si difficile que ça. « Oui. »
L'homme se détendit légèrement. « Il n'a aucune chance d'obtenir ce qu'il veut tant que tu fermes ton esprit et ne laisse pas ta curiosité dévorante prendre le dessus. »
Il joua distraitement avec un fil qui dépassait de la couverture. « Vous êtes sûr sûr ? »
« Je suis absolument certain. » confirma le Professeur.
« Mais vous n'allez pas me dire ce qu'il cherche. » devina-t-il.
« Non. » se moqua presque l'homme. « Je ne vais pas te le dire. » Il lâcha finalement son épaule et se releva, forcé de rester voûté à cause de la soupente – ce qui, comme à chaque fois, le fit grommeler. « Puisque tu es réveillé, lève-toi. Plus vite nous serons partis, plus vite nous serons revenus. »
Partis ? Revenus ?
« Où est-ce qu'on va ? » demanda-t-il curieusement, en repoussant les couvertures. Il frissonna lorsque l'air froid du cottage le heurta. Le feu avait dû mourir dans la nuit et il faisait toujours froid le matin, ces derniers temps.
« Au village. » répondit Snape, comme si c'était l'évidence. « À moins que tu ne souhaites survivre de miettes et des quenelles en conserve qui doivent moisir dans le placard depuis cinq ans. »
Harry fit la grimace. « Pourquoi avoir acheté ça ? »
« Parce que je savais qu'un jour j'aurais besoin de faire parler un adolescent trop curieux. » rétorqua le Professeur.
Avant d'avoir compris, Harry ricanait.
Et c'était si simple, si facile, que ça l'interpella.
Depuis quand s'entendait-il aussi bien avec Snape ?
Cette réalisation doucha momentanément sa bonne humeur retrouvée. Il pensa à Sirius qui l'aurait regardé avec horreur et peut-être trahison et ressentit une pointe de culpabilité qui disparut lorsque Snape proposa de faire une omelette parce qu'il ne restait vraiment pas grand-chose pour le petit-déjeuner. Ils avaient leurs habitudes désormais et la cohabitation qu'il avait tellement appréhendée était devenue, elle aussi, assez… facile.
Le fait que Snape ne se comporte pas comme à Poudlard aidait. Ce n'était pas comme s'il avait complètement changé de personnalité. L'homme était toujours sévère, particulièrement lorsqu'il jouait les professeurs, davantage encore pour les matières qui n'étaient pas les siennes, et les commentaires sarcastiques pleuvaient lorsqu'Harry n'allait pas assez vite pour lui. Mais il n'y avait plus la même hostilité latente qu'à l'école dans chacun de ses faits et gestes et ça faisait toute la différence.
Harry soupçonnait que c'était parce qu'il ne le voyait plus comme le fils de son père mais comme le fils de sa mère.
Encore qu'il n'avait pas de preuves pour étayer cette théorie.
« Nous allons passer à deux séances d'Occlumencie par jour. » décréta Snape, au milieu du petit-déjeuner. « Je veux commencer à t'apprendre à te défendre contre de véritables attaques. Je vais revoir l'emploi du temps. Nous sommes déjà en retard sur le programme, de toute manière. »
Travailler à la maison était entièrement différent de travailler dans un cadre scolaire et même Snape semblait peiner à trouver un équilibre entre rythme de travail et repos. Sans parler du fait qu'ils ne pouvaient pas appliquer les théories ou laisser Harry s'entraîner aux sortilèges qu'ils étudiaient.
La Défense s'était limitée à l'étude de maléfices et aux meilleures solutions pour les repousser jusque là. À défaut de baguettes, Snape avait proposé un exercice – qui ressemblait à un jeu, au demeurant – où il jetait le nom d'un sort ou d'un maléfice. Harry était censé répondre dans la seconde qui suivait avec son contre-sort ou sa parade.
Il ne faisait pas ça qu'en cours mais de manière aléatoire, tout au long de la journée.
Il avait craint les cours de Défense sous la supervision du Professeur mais il devait admettre que, au final, il aurait payé cher pour un vrai cours avec lui. Il savait que le sorcier aurait pu le faire progresser trois fois plus vite qu'aucun autre enseignant ne l'avait fait jusque là. C'était bien la seule matière où Snape ne l'accusait pas de ne rien comprendre.
Il était toujours en train de réfléchir à tout ce que l'ancien Mangemort aurait pu lui apprendre lorsqu'ils montèrent dans la voiture. Ce coup-ci, Harry était prêt et refusa de se laisser surprendre lorsque Snape mit ses lunettes de soleil.
Comme quoi, on s'habituait à tout.
« Il ne fait pas beau. » remarqua-t-il, tout de même, en pointant vers le ciel chargé de nuages à travers le pare-brise. S'ils évitaient l'orage, ils auraient de la chance.
« Je vis dans les cachots la majorité de l'année, Mr Potter. » rétorqua Snape. « Je suis facilement ébloui or je préférerais éviter de nous fracasser dans un arbre ou un fossé. »
Dûment grondé, Harry se cala dans son siège et laissa le Professeur remonter le chemin en marche arrière – une manœuvre qui demandait plus de dextérité qu'il n'y paraissait étant donné son étroitesse et la végétation qui griffait les flancs de la voiture au passage…
Le radiocassette égrenait un solo de guitare électrique en sourdine, le garçon s'autorisa à fermer les yeux, fatigué par ces derniers jours de repas trop irréguliers, d'inquiétude et d'avoir dû parler des Dursley. Snape l'avait laissé tranquille sur le sujet mais il savait que le Professeur rongeait simplement son frein et remettrait la chose sur le tapis avant qu'il ne soit longtemps, ce qui le stressait.
Raison pour laquelle, il fut incapable de s'expliquer pourquoi il ouvrit la bouche. « Je crois que je suis déjà allé à Cokeworth. »
Il garda les yeux fermés mais sentit le regard de Snape se poser brièvement sur lui. « Vraiment ? Ce n'est pas une ville très touristique… »
Il aurait pu bluffer. Dire que Pétunia les y avait emmenés parce que c'était là qu'elle avait grandi mais il n'osa pas. Parce qu'il y avait toujours un risque qu'il se trompe ou s'imagine des choses juste pour s'inventer un lien avec sa mère qu'il n'avait jamais trouvé ailleurs. Tante Pétunia aurait pu être ce lien mais elle ne prononçait jamais le nom de sa sœur. Harry ne l'avait appris que parce qu'ils avaient dû remplir un arbre généalogique, une fois, à l'école. Il avait sept ans et l'arbre avait terminé froissé et jeté à la poubelle alors que celui de Dudley était fièrement exposé sur le frigo, amputé de la branche Evans.
Si l'amie de Snape n'était pas Lily…
Aussi horrifié et choqué et incrédule qu'il avait été au début… Si c'était elle, cela signifiait que le Professeur était le détenteur d'un puit de connaissances sur sa mère qu'il n'obtiendrait nulle part ailleurs.
Et si ce n'était pas Lily…
Est-ce que ça faisait vraiment du mal à quelqu'un s'il faisait semblant ? S'il aimait l'idée qu'ils aient tous les deux été amateurs de sauce ketchup-mayonnaise ou que c'était sa baguette qu'il avait dans la poche ou que…
« Avant ma première année… » s'entendit-il raconter. « Mon oncle et ma tante ne voulaient pas me donner ma lettre… Elles arrivaient par centaines alors ils ont décidé de partir. On a passé la nuit dans un hôtel… Je suis sûr que c'était à Cokeworth. Je me souviens du panneau. »
« Et qu'en as-tu pensé ? » demanda l'homme.
Harry fit un effort pour rouvrir les yeux parce qu'il aurait été trop facile de s'endormir et que ce n'était pas le but. « L'hôtel était miteux… Je ne me souviens pas bien du reste. Ça n'avait pas l'air… très joli. »
Le Professeur eut un ricanement amer mais garda le regard sur la route, bien à l'abri derrière ses lunettes de soleil. « C'est le moins que l'on puisse dire. Quand j'étais enfant, il y avait deux côtés à la rivière : le bon et le mauvais, les quartiers riches et les quartiers pauvres. L'usine était la principale source de travail… Il y avait les cadres et il y avait les bêtes de somme. » Il secoua la tête. « Ce n'est qu'en grandissant que j'ai compris que ce qui passait pour riche à Cokeworth ne l'était pas dans le reste du pays. Vingt ans et rien n'y a changé. »
« Vous y retournez souvent ? » s'enquit-il, un peu curieux.
« Jamais, si je peux l'éviter. » répondit sèchement Snape. « Lorsque l'on s'échappe d'un endroit pareil, Potter, on n'est jamais pressé d'y remettre les pieds. »
Il tenta d'imaginer Tante Pétunia dans une telle ville et échoua. Mais d'un côté, elle était si obsédée par l'image de la maison parfaite et de la famille parfaite…
« Tu ne me demandes pas de quel côté de la rivière je vivais ? » lança le sorcier, d'un ton de défi.
Harry pouvait facilement le deviner rien qu'à la défiance dans sa voix.
« Vous venez de dire que ce n'était pas beaucoup mieux d'un côté ou de l'autre. » remarqua-t-il calmement, prudemment, sentant que c'était un de ces moments où Snape aurait pu le confondre avec James.
L'homme laissa échapper un bruit agacé mais ne dit plus rien pendant un long, long moment. Ils commençaient à dépasser les premières maisons en périphérie du village lorsque Snape poussa un long soupir résigné. « Mon amie vivait du bon côté de la rivière, elle. Son père était cadre à l'usine. » Il marqua une pause, engagea le clignotant dont le cliquetis envahit l'habitacle quelques secondes, puis reprit. « Ses parents étaient extrêmement gentils et accueillants. D'autres n'auraient pas vu notre amitié d'un si bon œil… Ils m'ont toujours ouvert leur porte. » Ils remontèrent la rue principale en direction du petit parking sur le port. « Sa sœur, en revanche, était une harpie. »
Une sœur.
Harry sentit sa gorge se serrer.
Sûrement…
La voiture s'arrêta sur la même place de parking que la dernière fois. Snape tira le frein à main mais n'esquissa pas un geste pour sortir.
« Quelle est la véritable raison pour laquelle tu n'as aucun vêtement à ta taille ? » demanda l'homme.
Les théories d'Harry s'évaporèrent tout d'un coup, la question le ramenant à la réalité.
« On a déjà parlé de ça. » marmonna-t-il.
« Non. » corrigea Snape. « Tu m'as donné des excuses que, j'en suis certain, tu as déjà utilisées des dizaines de fois auparavant, mais ce n'était pas la véritable explication et je souhaiterais l'entendre. S'il te plaît. »
Le s'il te plaît, toujours utilisé avec parcimonie, fut la seule raison pour laquelle il ne l'accusa pas de tenter de l'humilier.
« Tante Pétunia me donne les vêtements de Dudley quand ils sont trop usés ou qu'il n'en veut plus. » soupira-t-il.
« De ce que tu me disais l'autre jour, elle aurait parfaitement les moyens de t'en acheter des neufs. » remarqua l'homme, en retirant ses lunettes de soleil pour les poser dans le vide-poche. « Pourquoi… »
« Parce qu'ils ne veulent pas dépenser de l'argent pour moi. » l'interrompit-il, avec un autre soupir. « Même mes lunettes, elle les a ramassées dans un truc de charité. » Il haussa les épaules. « Il n'y avait pas beaucoup de paires, j'ai pris celles avec lesquelles je voyais le mieux. »
Snape le dévisageait avec horreur. « Mais tu as changé de lunettes depuis, n'est-ce pas ? Tu as vu un Médicomage ou… »
« Non. » répondit-il, en fronçant les sourcils. « Je n'en ai jamais eu besoin… Hermione les a réparées une fois ou deux et elles sont comme neuves. C'est bizarre, maintenant que j'y pense, qu'elles soient toujours à ma taille… »
« Il n'y a rien de bizarre là-dedans. » décréta le Professeur. « Ta magie a très clairement anticipé le problème. » Il tapota le volant distraitement. « Je doute que nous trouvions un opticien ou un ophtalmologue, à moins de rejoindre la ville la plus proche et je préférerais que tu vois un Médicomage, quoi qu'il en soit… Poppy, au moins… Les lunettes devront attendre. »
Harry fronça les sourcils un peu plus fort. « Mais je n'ai pas besoin de… »
« Oh, si, tu as besoin. » cingla l'homme. « Madame Pomfresh n'a jamais pensé à vérifier ta vue ? »
« Pour quoi faire ? » Il haussa les épaules. « Je vous l'ai dit, j'y vois… »
« Tu m'as dit que tu avais des lunettes vieilles de Merlin sait combien de temps, qui n'étaient pas véritablement adaptées à ta vue et que Miss Granger a dû les réparer plusieurs fois. » le coupa le sorcier. « C'est inacceptable. »
Harry ne comprenait pas pourquoi il s'énervait autant tout d'un coup mais préféra se faire petit, sachant que quand le Professeur partait dans ce genre de diatribes, il valait mieux ne rien dire.
L'homme fulminait toujours lorsqu'il sortit finalement de la voiture et les mena dans les rues principales du village, d'un pas vif. Ils s'arrêtèrent dans une pharmacie à laquelle il manquait plusieurs lettres à l'enseigne. Snape avait une ordonnance tout ce qu'il semblait de plus officielle mais qu'il soupçonnait être un faux magique. Si le pharmacien trouva étrange qu'il ait besoin de fil à suturer ou de tant de trucs stériles, il ne le montra pas.
Cette première visite eut le mérite d'au moins calmer un peu la mauvaise humeur du Professeur. Du moins jusqu'à ce qu'il ne les emmène vers une autre boutique, une boutique qui vendait clairement des vêtements, et qu'Harry ne pile net avant qu'il n'ait eu le temps de pousser la porte.
« Qu'est-ce que vous faites ? » paniqua le garçon.
Snape leva un sourcil sarcastique. « N'est-ce pas évident ? J'en ai assez de te voir habillé comme si tu avais emprunté les vêtements d'Hagrid. »
« Je n'ai pas d'argent Moldu. » insista-t-il, têtu.
Le Professeur soupira. « Ce n'est pas un problème. »
« C'est un gros problème. » contra-t-il. « La nourriture, c'est une chose, mais… »
« Harry. » l'interrompit Snape, tout à fait sérieusement, en lâchant la porte pour se tourner vers lui. « Le concept t'est peut-être totalement étranger mais, dans les faits, lorsqu'un adulte est responsable d'un enfant… » Il leva la main avant que le garçon n'ait pu protester. « Ou d'un adolescent, s'assurer qu'il ait tous les conforts basiques est une nécessité. La nourriture est une chose, en effet, des tenues correctes en sont une autre. Au minimum, il te faut un manteau. Nous sommes coincés ici pour un certain temps, l'hiver y est rude. »
Il était vrai que, déjà, le pull épais que lui avait tricoté Mrs Weasley suffisait à peine à le protéger du froid…
« Je vous rembourserai quand on sera rentrés. » décréta-t-il. « Je ne suis pas allé à Gringotts, cette année, mais il me reste un peu de… »
« Ce n'est pas nécessaire. » le coupa à nouveau le Professeur. Harry ouvrit la bouche mais, une nouvelle fois, il leva la main. « Si, vraiment, cela te gêne, je m'arrangerai avec Black. »
« Sirius ? » Le garçon fronça les sourcils. « Pourquoi Sirius… »
« N'est-il pas ton parrain ? » rétorqua Snape. « De plus, il est sans doute plus riche que nous deux réunis. Il peut se le permettre. »
Et sans plus tergiverser, le sorcier ouvrit la porte du magasin et poussa Harry à l'intérieur. Étant donné la moyenne d'âge du village, les vêtements n'avaient rien de fabuleux mais ils avaient l'avantage d'être neufs, à sa taille et l'adolescent put les choisir – parce qu'une fois qu'ils furent tombés d'accord sur un manteau, Snape insista pour qu'il prenne aussi quelques jeans et, sans qu'Harry ait compris comment, il s'était retrouvé avec une dizaine de tee-shirts, plusieurs pullovers et un sweatshirt en pilou dont il n'avait aucun besoin parce qu'il ne le porterait pas en public mais qui était extrêmement doux et chaud et qui lui fit envie au premier regard. Snape ne discuta même pas son utilité, il le jeta directement dans leur panier lorsqu'il vit la lueur de convoitise dans les yeux d'Harry.
Mais la somme à la caisse…
L'homme derrière le comptoir était tout sourire.
Il pouvait. Il semblait qu'ils avaient acheté la moitié de son magasin.
Harry en avait des sueurs froides.
Jamais il n'oserait demander à Sirius de payer pour tout ça. Ce n'était pas à lui de le faire, n'en déplaise à Snape. Ou aux Dursley, d'ailleurs. Il avait de l'argent et…
Tout entier à sa panique silencieuse, il ne vit pas où Snape l'entraînait avant qu'ils aient poussé la porte d'un marchand de chaussures. Il voulut refuser mais l'argument selon lequel ses baskets n'allaient pas tarder à se trouer eut raison de ses réticences. Le Serpentard avait un don certain pour l'abreuver d'arguments rationnels assénés d'un ton légèrement docte comme si, vraiment, Harry faisait l'enfant. Ils sortirent du magasin avec une paire de baskets et une paire de bottines de randonnée que la propriétaire avait juré parfaites pour la région à l'automne et en hiver.
Harry avait la tête qui lui tournait.
C'était la première fois qu'il faisait autant d'achats d'un coup et il avait l'impression d'avoir à nouveau onze ans et de découvrir le Chemin de Traverse. Excepté qu'il n'avait pas une bourse pleine d'or à la ceinture et la certitude que l'avenir s'ouvrait grand devant lui.
« Promettez-moi que vous ne demanderez pas d'argent à Sirius. » demanda-t-il d'une voix blanche, alors qu'ils déposaient leurs achats dans la voiture. « Je… Je vais vous rembourser, moi… »
« Je ne veux pas de ton argent. » soupira Snape. « Il est normal que… »
« Mais ce n'est pas à lui de payer pour moi. » s'entêta-t-il.
Le Professeur lui jeta un regard agacé. « C'est ton parrain. Il est responsable de… »
« Ça va faire des histoires. » insista-t-il. « Je ne veux pas qu'il croit que j'ai besoin de son argent ou… Ce n'est pas à lui de payer pour moi. »
Snape s'appuya contre le coffre de la voiture pour le dévisager. « Loin de moi l'idée de défendre Black, mais je peux très bien imaginer ce qu'il en dirait. »
Harry commençait à paniquer à l'idée que le Professeur soit sérieux et ne présente une facture à l'Animagus. Ce n'était pas bien de faire ça alors qu'ils ne lui avaient même pas demandé avant. Bien sûr que Sirius ne lui aurait pas refusé un prêt ou… Mais…
« Très bien. » décréta le Professeur. « Je ne demanderai rien à Black mais puisque je suis ton parrain le temps que durera notre présence dans ce village, je paye. »
Harry avait commencé à secouer la tête à moitié phrase. « C'est trop. Et… »
Pouvaient-ils ramener leurs achats et se faire rembourser ?
« Et, c'est ainsi. » conclut Snape. « Remercie-moi et passons à autre chose. »
« Merci. » répéta automatiquement le garçon. « Mais… »
« Mais, rien du tout. » le coupa le sorcier. « Y a-t-il une seule chose dans tout ce que nous avons acheté dont tu n'avais pas besoin ? »
« Le sweatshirt. » répondit Harry, parce qu'il avait toujours dans l'idée qu'ils pouvaient en rendre au moins une partie. « Et je pouvais probablement me passer d'autant de jeans ou de pulls et mes baskets ne sont pas si… »
« Ces baskets vont aller à la poubelle immédiatement. » décréta Snape, en rouvrant le coffre pour attraper une des boîtes à chaussures. Face au lever de sourcils impérieux, Harry n'eut d'autre choix que d'échanger les vieilles baskets de Dudley pour celles, toutes neuves, qu'il venait d'acheter.
La discussion close – du moins, pour lui – le Professeur l'entraîna à nouveau vers le cœur du village où il se pencha de manière méthodique sur la liste des courses.
Ce coup-ci, laissé seul face au rayon de céréales, Harry fit le choix tactique de prendre les moins chères au lieu des plus appétissantes. C'était toujours ça d'économisé.
Snape revint avec quatre paquets de biscuits - parmi lesquels ceux dont il pouvait finir la boîte en une fois – et consulta sa liste, avant de les mener vers un autre rayon où il sélectionna un tube de dentifrice. « De quoi as-tu besoin ? »
« De rien. » répondit Harry automatiquement.
Le Professeur lui jeta un regard en coin. « Devons-nous avoir une conversation sur l'importance de l'hygiène, Potter ? Parce que je n'ignore pas que les adolescents font souvent l'impasse mais… »
Harry rougit jusqu'à la racine de ses cheveux. « Je suis propre ! »
Snape pinça les lèvres et, de manière extrêmement délibérée, fit basculer une bombe de déodorant dans leur panier.
Si possible, il se sentit devenir encore plus cramoisi.
D'accord, ça ne faisait pas partie des choses qu'il avait subtilisées dans une poubelle ou une autre. Celui de Dudley avait été entièrement vide quand il l'avait jeté et Tante Pétunia lui avait lancé un désodorisant pour toilettes à la tête lorsqu'il avait demandé si, potentiellement, elle pouvait lui en ramener un premier prix du supermarché.
« La salle de bain est immaculée après ton passage… » remarqua le Professeur. « À peine une goutte d'eau dans la douche. Et tu y passes rarement plus de dix minutes. »
« Vous avez dit de nettoyer derrière moi. » marmonna-t-il, humilié.
Soudain moins amusé, Snape fronça les sourcils. « Je t'ai dit de nettoyer derrière toi, pas que tu n'avais pas le droit de prendre tes aises. » Un éclair de compréhension passa sur son visage. « Est-ce le même problème que pour les repas ? Faut-il clarifier les règles ? »
Harry haussa les épaules et enfonça les mains dans ses poches.
« Rassure-moi… Tu as le droit d'utiliser la salle de bain à ta guise chez les Dursley, n'est-ce pas ? » insista le sorcier.
« Oui… » hésita-t-il.
Snape pinça l'arrête de son nez. « Oui, mais… ? »
« Mais je dois aller vite et ne pas utiliser d'eau chaude. » lâcha-t-il dans un soupir.
Parce qu'ils étaient dans un endroit public et qu'il y avait plusieurs autres clients, le Professeur fit un effort visible pour se contenir. Mais sa mâchoire était contractée à tel point que le pansement qui dépassait de son col roulé était tout fripé.
« De quoi as-tu besoin ? » demanda à nouveau l'homme, en désignant le rayon d'un geste. « Et ne m'oblige pas à aller vérifier que tu as tout le nécessaire dans ta trousse de toilette. »
Harry soupçonnait qu'il était parfaitement sérieux et il soupçonnait aussi que son tube de dentifrice pratiquement roulé jusqu'au goulot ne passerait pas l'inspection. De guerre lasse, il attrapa un tube – le moins cher – et le plaça dans le panier.
« Dans quel état est ta brosse à dents ? » demanda Snape, avec un soupçon d'appréhension.
« Elle est neuve. » répondit-il. « Mrs Weasley m'a acheté un nécessaire de toilette l'année dernière quand elle a pris nos fournitures sur le Chemin de Traverse… »
« L'année der… » commença à répéter le sorcier, avant de lever les yeux au ciel et d'attraper une brosse à dents sous blister. Sans plus poser de question, il prit également un peigne, du shampoing, ordonna à Harry de choisir deux gels douche…
Avant d'avoir compris ce qu'il s'était passé, l'adolescent était à la caisse et regardait un autre montant exorbitant s'afficher sur l'écran.
« Ce n'était pas… » commença Harry, dès qu'ils furent à l'extérieur.
« Si tu me dis que ce n'était pas nécessaire, Merlin m'en soit témoin, je prends le premier train pour le Surrey et je commets un double homicide. » menaça Snape.
C'était probablement tout à fait malsain qu'il éprouve autant de plaisir à entendre ces mots qui, chez le Professeur, étaient presque une marque d'affection.
« Merci. » soupira-t-il simplement.
« Tu n'as pas à me remercier pour des choses élémentaires. » grommela le sorcier, en l'entraînant chez le poissonnier et le boucher.
Ils terminèrent la matinée de courses à la même table que la fois précédente, à regarder le lac et à avaler une portion de fish and chips. Et, dans le cas de Harry, à tenter à compter sur ses doigts pour être certain que ses opérations de conversion étaient bonnes et que…
« Je te vois. » cingla Snape. « Si tu t'avises de parler à nouveau de me rembourser… »
Pris sur le fait, le garçon soupira et trempa une frite dans son mélange de sauce. « Ce n'est pas à vous de payer pour tout ça. »
« Peut-être pas, mais ce n'est pas à toi non plus. » rétorqua le Professeur, en l'observant attentivement. « Toutefois, si tu me permets la question… Je n'ai jamais remarqué quoi que ce soit à Poudlard. Ton uniforme est toujours neuf ou, au moins, en bon état… Je présume que tes parents t'ont laissé de quoi passer ta scolarité sans problème… » Harry confirma d'un hochement de tête. « Pourquoi n'avoir jamais acheté de vêtements Moldus ? »
Il prit le temps d'avaler plusieurs frites, suivant le trajet des bateaux au loin sur le loch qui se hâtaient de rentrer au port avant que la tempête n'éclate. « Déjà parce que je n'ai que de l'argent sorcier… »
« Il y a un service à Gringotts pour cela. » expliqua Snape. « D'où crois-tu que vient l'argent sur cette carte bancaire ? Je n'ai pas quinze comptes en banque. Bon nombre de sorciers naviguent entre les deux mondes, que ce soit parce qu'ils choisissent de résider dans une zone Moldue ou même par nécessité pour le travail. »
Intéressé, Harry se promit d'en toucher un mot à un gobelin dès qu'il aurait l'occasion de retourner à Gringotts. Ça semblait bien pratique à avoir en cas d'urgence.
« Ils convertissent également l'argent, dans un sens ou dans l'autre, au guichet. » continua le Professeur. « Granger a sans doute déjà dû y avoir recours, non ? »
Il avait un vague souvenir d'avoir vu les parents d'Hermione le faire à Gringotts avant la seconde année…
« Il n'y a pas que ça. » marmonna-t-il. « C'est compliqué. »
D'un geste de la main, Snape l'invita à s'exprimer, tout en se concentrant sur son poisson.
À nouveau, et parce qu'il savait que le sorcier ne lâcherait pas l'affaire, Harry soupira. « Les Dursley auraient posé des questions, demandé d'où venait l'argent. Ils détestent peut-être la magie mais l'argent, magique ou non, je ne suis pas sûr qu'ils cracheraient dessus. C'est plus simple s'ils ne savent pas que j'en ai. »
L'homme l'étudia un moment, avant de croquer une frite. « Tu aurais trouvé ta place à Serpentard. »
Il fit la grimace. « Je sais que vous dites ça comme un compliment mais… »
Il avait bien fait en sorte de prendre un ton qui indiquait qu'il plaisantait.
Snape leva les yeux au ciel mais sa bouche tressauta dans un rictus amusé.
Harry picora ses frites quelques minutes, occupé à contempler combien sa vie aurait été différente s'il avait laissé le Choixpeau faire ce qu'il voulait, puis se racla la gorge. « Mon père se serait probablement retourné dans sa tombe si j'avais été envoyé à Serpentard. »
« Probablement. » confirma le Professeur. « Mais quelle revanche cela aurait été… Une fois que j'aurais eu terminé d'être horrifié, j'en aurais probablement bu du petit lait. Sans parler du fait que la Coupe des Quatre Maisons n'aurait jamais quitté mon bureau. La Coupe de Quidditch se sent seule sans elle. »
Il savait que le sorcier essayait de dédramatiser la situation et faisait même un effort pour ne pas en rajouter sur James, ce qu'il pouvait apprécier mais… « Et ma mère ? Qu'est-ce que vous pensez qu'elle aurait dit ? »
C'était la première fois qu'il s'aventurait à poser une question directe sur Lily.
Snape se figea brièvement mais reprit comme si de rien n'était, un air neutre sur le visage et concentré sur sa portion. « Votre mère n'ayant jamais été une bigote comme votre père, je présume qu'elle n'aurait attaché aucune importance à votre Maison. »
Il n'y avait aucune inflexion dans sa voix, rien qui ne laissait entendre qu'il parlait de quelqu'un qu'il avait connu.
Le silence retomba entre eux pendant qu'ils se dépêchaient de terminer leur repas. Le ciel était chargé de nuages noirs et grondait parfois, à tel point qu'ils retournèrent à la voiture à la limite du trottinement.
Ils venaient à peine de quitter le village lorsque la pluie commença à tomber mais l'orage n'éclata véritablement que lorsqu'ils furent en vue du cottage. Rentrer les courses sous la pluie torrentielle et les éclairs menaçants, sans magie, n'était pas drôle du tout et ils étaient tous les deux trempés avant d'avoir terminé. Snape l'envoya se changer dès qu'ils eurent fini de ranger. Ce fut l'occasion pour Harry d'étrenner son nouveau sweatshirt en pilou extrêmement chaud et confortable.
Il n'avait jamais eu d'animal en peluche mais il ne pouvait s'empêcher de caresser le tissu en se disant que ça devait être une sensation similaire.
La porte d'entrée s'ouvrit et Harry sursauta.
Il s'était installé dehors, sur le banc du porche, pour mieux regarder l'orage qui faisait rage au loin. Les éclairs dans le ciel se reflétaient sur le petit loch devant le cottage, illuminant régulièrement les alentours alors que la luminosité était drastiquement tombée pour un début d'après-midi.
Snape avait dû le chercher parce qu'un éclat de soulagement passa dans ses yeux lorsqu'ils s'arrêtèrent sur lui.
« Es-tu tellement déterminé à attraper une pneumonie ? » grommela le Professeur. « C'est l'heure de ta leçon d'Occlumencie. »
Harry l'étudia un moment puis reporta son attention sur le loch. « Il y a plein de gens qui savent. »
Il sentit plus qu'il ne vit l'homme froncer les sourcils. « Qui savent quoi, Potter ? »
« Pour les Dursley. » lâcha-t-il. « Il y a plein de gens qui savent. »
Snape hésita un moment puis vint s'asseoir sur le banc à côté de lui, s'abimant dans sa propre contemplation de l'orage. Il y avait une beauté sauvage à la nature qui les environnait qu'Harry ne pouvait qu'apprécier. Il comprenait vraiment pourquoi l'homme avait choisi de s'installer ici.
« Peux-tu clarifier ce que plein de gens et savent veulent dire ? » s'enquit le Professeur, de cette voix prudente qu'il prenait souvent lorsqu'ils parlaient des Dursley. Comme si Harry était fragile. Ou comme s'il savait qu'Harry mourrait d'envie de s'enfuir en courant et avait peur de prononcer le mot de trop.
« Ma lettre, en première année… Elle était adressée à… » Il se tut avant de terminer sa phrase, changeant d'avis en plein milieu. Il ne voulait pas parler du placard. Jusque là, il n'avait pas vu un soupçon de pitié passer sur le visage de Snape. Pas un. C'était probablement la seule raison pour laquelle il ne s'était pas déjà braqué. Mais le placard risquait fort d'être la goutte d'eau de trop.
« Les lettres sont adressées automatiquement par un sortilège. » répondit Snape. « Quoi que la tienne ait dit, il est peu probable que qui que ce soit l'ait vue jusqu'à ce que le Directeur ne se rende compte que les lettres ne te parvenaient pas. »
« Oh. » lâcha-t-il. Cela lui avait paru bizarre que personne n'ait jamais fait la remarque mais il s'était juste estimé heureux de s'en sortir à si bon compte. « Les Weasley savent un peu. Mr et Mrs Weasley, je veux dire. Mais je ne sais pas s'ils croient que tous les Moldus sont bizarres ou si… Ils n'ont jamais vraiment rien dit. Pas à moi, en tout cas. »
« Que leur as-tu confié exactement ? » s'enquit le Professeur.
« Rien. » nia-t-il trop rapidement. Un réflexe. Une défense. Il ravala la boule dans sa gorge. « En deuxième année, la voiture volante, vous vous souvenez ? »
« J'aurais du mal à l'oublier. » railla Snape.
« Les jumeaux l'avaient déjà empruntée avant que Ron et moi la conduisions vers l'école. » avoua-t-il. « Ils sont venus me chercher avec Ron parce que… Parce que je ne répondais pas à leurs lettres. Ils ont dû arracher les barreaux de la fenêtre et crocheter la serrure de la chambre et du placard où était enfermé ma malle. Ils l'ont dit à leurs parents mais je ne sais pas s'ils ne les ont pas crus ou s'ils ont pensé qu'ils exagéraient ou… »
Il laissa sa phrase en suspens et, parce que le Professeur était beaucoup, beaucoup trop silencieux, tourna la tête vers lui. Snape était en colère. Non, Snape était furieux. Le genre de fureur réservée aux incidents de potions les plus graves, lorsque quelqu'un sabotait la potion de quelqu'un d'autre et qu'elle explosait en mettant toute la classe en danger.
Par réflexe, Harry se recroquevilla dans son coin de banc.
Au prix d'un effort visible, les traits de l'homme redevinrent tout à fait lisses.
« Des barreaux à la fenêtre ? » releva simplement le Professeur, sur le même ton qu'il prenait pour lui demander de lui passer le sel.
Le garçon haussa les épaules. « Et Fudge, en troisième année… Je lui ai dit que je ne voulais pas retourner chez eux, surtout après avoir fait gonfler Tante Marge… J'étais sûr qu'Oncle Vernon m'aurait tordu le cou. Déjà que Tante Marge n'arrêtait pas de lui parler de coups de canne et de châtiments corporels… »
« Clarifie pour moi… » exigea Snape de sa voix traînante. « Qui est cette Marge ? Et ces châtiments corporels… »
« C'est la sœur d'Oncle Vernon. » expliqua-t-il, en observant les éclairs gagner en intensité au loin. Autour d'eux, c'était un déluge. Le bruit de la pluie noyait presque le son de sa voix. « Je ne voulais pas lui faire de mal. Enfin, ce n'est pas vrai… Mais je n'ai pas fait exprès. Elle a dit que… » Il soupira. « Elle a dit qu'il y avait des chiens qu'il fallait noyer à la naissance et que lorsqu'il y avait une tare chez la mère… » Il ferma les yeux. « Qu'elle parle mal de moi, ça m'était égal, mais ma mère… »
« Et cette… femme est amatrice de châtiments corporels ? » insista le Professeur. La veine battait à sa tempe, signe de grande contrariété, mais son ton était égal, mesuré.
« Elle élève des chiens et elle me déteste. » lâcha-t-il. « Mais Oncle Vernon est trop paresseux pour mettre ses conseils en application. Il voulait juste que je dise à Tante Marge que je me faisais battre tous les jours à Saint Brutus. C'est l'école où les gens pensent que je vais quand je suis à Poudlard : Saint Brutus. C'est un centre pour délinquants. Tout le quartier croit que je suis un délinquant. Ou ils font semblant. Quand j'étais petit, j'ai demandé de l'aide une fois ou deux. J'ai vite appris la leçon. Ils préfèrent penser que je mens. Ou peut-être que j'ai l'air d'un menteur. » Il haussa les épaules. « Bref, il y a pleins de gens qui savent. »
« Lupin et Black ? » demanda Snape.
Harry hésita. « Un peu. Sirius… J'ai peur qu'il fasse quelque chose de fou et se fasse capturer. »
« Il est l'adulte, pas l'inverse. » marmonna le Professeur. « Ce n'est pas à toi de t'inquiéter de lui. »
« Oui, d'accord, mais il n'est pas… » hésita le garçon. « C'est Sirius. »
Il adorait son parrain et il n'aurait pas hésité une seconde à emménager avec lui si l'opportunité s'était offerte mais Sirius n'était pas exactement… Il se comportait davantage comme un copain que comme un adulte. Plusieurs fois, au Square Grimmaurd, alors qu'il lui montrait ci ou ça, Sirius l'avait appelé James. Plusieurs fois, il lui avait parlé de sortir sous sa forme de chien au nez et à la barbe de Molly et de Remus.
Sirius était courageux et loyal et tout ce qu'il admirait… Mais ce courage allait avec une insouciance, voire une insolence, qui inquiétait Harry, scandalisait Hermione et impressionnait Ron.
« Lupin ? » pressa Snape.
« Remus sait qu'ils me détestent mais tout le monde sait qu'ils me détestent. » soupira-t-il, avant de hausser à nouveau les épaules.
« Je vois. » commenta le Professeur.
Il ne demanda pas pourquoi il n'était jamais allé trouver un enseignant ou même sa Directrice de Maison, ce qu'Harry apprécia. Mais… Vu les cicatrices et ce qu'il avait avoué à demi-mots… Il devait bien connaître le problème.
« Ça ne vous manque pas ? » demanda le garçon, décidant de changer de sujet. « La magie ? »
Cela faisait si longtemps qu'il voyait l'homme évoluer comme un Moldu qu'il peinait à se souvenir de lui avec ses lourdes robes noires qui claquaient à chaque mouvement.
« Est-ce l'impression que je donne ? » Snape eut l'air vaguement amusé mais cela ne dura pas. « Cela me manque comme si j'étais en apnée, bien évidemment. Il en est sans doute de même pour toi. Nous sommes des sorciers, la magie est dans notre nature. Le fait que nous puissions nous en passer ne veut pas dire que c'est agréable ou facile. »
« Au moins, on sait se débrouiller chez les Moldus. » offrit-il. « Imaginez Malfoy. »
Snape émit un bruit amusé. « Oh, je préfère imaginer le Professeur Dumbledore se battre avec la machine à café… »
Sans pouvoir s'en empêcher, Harry ricana. « Quelqu'un devrait vraiment lui dire que ses tenues Moldues n'ont rien de passe-partout. »
« Mais ce serait nettement moins drôle. » rétorqua l'homme, en se levant. Il rouvrit la porte et lui fit signe d'entrer d'un geste. L'orage avait gagné en intensité et s'était rapproché. C'était sans doute imprudent de rester dehors, même sous le porche. « Occlumencie, Potter. »
Harry se leva mais n'esquissa pas tout de suite un pas vers la porte, son regard perdu sur le loch.
« Vous devriez l'acheter au Professeur McGonagall. Le cottage. » lâcha-t-il, tout d'un coup.
« J'étudie l'idée. » admit Snape, au lieu de lui dire de se mêler de ses affaires.
« Peut-être que vous pourriez me louer la mezzanine. » suggéra-t-il ensuite, sans trop savoir pourquoi. C'était une idée idiote. Stupide. Ridicule. « Pas tout le temps. Juste l'été. »
Il n'osa pas regarder vers le Professeur.
Lorsque celui-ci parla, sa voix était absolument neutre. « Occlumencie. »
À croire qu'il n'avait pas entendu.
Ou plutôt, songea Harry, sans savoir pourquoi il était un peu déçu – parce qu'il n'était pourtant pas surpris – comme s'il n'avait pas voulu entendre.
