D'habitude, c'est Hrym qui emmène Jormungandr visiter Papa. Ça n'arrive pas très souvent, parce que Papa est tout le temps triste, qu'il sent fort la bière et ça lui fait trembler les mains quand il essaie d'embrasser son fils, et puis au bout de deux ou trois minutes il est fatigué et il ne veut plus parler, et c'est bien la peine de passer un quart d'heure à enfiler son manteau et à faire le trajet pour un résultat aussi court.
C'est encore mieux de ne pas aller le voir du tout, vraiment. De toute façon, les enfants peuvent être élevés par des mamans, ou des oncles et tantes ou des grand-parents, même des gens qui ne sont pas du tout leur famille comme des filles au pair ou les gens des Services Sociaux, alors ce n'est pas comme si un papa est nécessaire.
Mais là, on sonne à la porte et quand Hrym vient ouvrir Papa se tient sur le seuil et il a les yeux rouges comme d'habitude, à cause de la bière et des larmes, et il demande si Jormungandr est là.
Oui, le garçon est là en train de jouer avec des kaplas et des Sylvanians – le Papa de Morgan trouve ça drôle et essaie de lui offrir des Playmobils mais Jormungandr aime mieux les petits hérissons et écureuils et lapins pour inventer des histoires, parce que dans les livres pour les enfants de son âge c'est toujours des animaux qui vivent les aventures, alors. Papa s'assoit sur le tapis avec lui et le regarde un moment sans rien dire.
C'est quand Bébé Lapin Blanc – avec la salopette jaune, pas la bleue, c'est important – revient annoncer à Maman Lapin Blanc qu'il a fini d'explorer le grand trou dans le chêne mort que Papa décide de parler.
« Est-ce que tu aimerais raconter à ta maman tout ce que tu as fait pendant que tu devenais grand ? »
Jormungandr hausse mollement une épaule.
« Maman n'est pas là. C'est toi qui l'as dit. »
Le souffle de Papa fait un petit hoquet.
« Oui, j'ai dit ça. Mais… disons qu'un cousin de l'ami Stark a eu une idée. Et si l'idée fonctionne, alors les gens qui sont partis quand tu étais très petit… ils reviendraient. Tous. »
Là, c'est Jormungandr qui fait un petit hoquet.
Il est habitué à ne pas avoir de maman ou de grand-mère. C'est juste, les gens n'en parlent pas, et lui il est curieux et il ne sait pas. Il ne sait rien, et ça le grignote dedans, une petite souris qui croque son biscuit, les questions qu'il ne pose pas lui donnant mal au ventre.
Mais si Maman et Grand-mère reviennent, toutes les deux…
« C'est une bonne idée ? » il s'inquiète.
« C'est une idée » répond Papa. « Du moment qu'elle fonctionne, elle est bonne. »
