Chapitre 2
Avril 2010
Le Triskelion n'était pas le lieu qu'Amélia affectionnait le plus parmi les bases du Shield. Le bâtiment qui se dressait près du Potomac lui paraissait trop imposant, tape-à-l'œil et assez peu représentatif de la discrétion que leur organisation était censée montrer. Même si leur existence devenait de moins en moins secrète, particulièrement en raison de fouineurs qui aimaient pirater tout ce qu'ils pouvaient dénicher sur les réseaux informatiques, les agents restaient cependant des espions de l'ombre et tentaient au mieux de ne pas attirer l'attention des médias sur leurs agissements. Aux yeux de la jeune femme, les bases comme le Hub, localisées dans des endroits inaccessibles aux satellites, étaient les véritables symboles du Shield. Nul besoin de dresser des tours avec des étages à perte de vue et des ascenseurs aux parois en verre pour être les meilleurs sur le terrain. Pour son premier jour de reprise, elle aurait préféré un petit coin tranquille qui ne fourmillait pas d'autant d'agents que le Triskelion.
Si Amélia parvint à échapper aux questions curieuses et indiscrètes de certains de ses collègues vis-à-vis de son absence prolongée, elle dut toutefois affronter le long monologue de Coulson sur l'importance de reconnaître ses propres limites, aussi bien physiques que mentales, le tout accompagné d'un regard appuyé où brillait un avertissement habituel : plutôt jouer la prudence que l'inconscience. Le sujet étant encore sensible pour elle, la jeune femme s'empressa d'interroger son ancien Officier Superviseur afin d'en savoir plus sur leur prochaine mission de terrain. Par chance, Phil lui avait évité les tests d'aptitudes en se portant garant et en acceptant de l'emmener avec lui. Il n'était pas dupe concernant son état mais il n'avait pas insisté. Il lui tendit un dossier estampillé de la mention « confidentiel » avec une annotation sur la pochette cartonnée. Amélia déchiffra l'écriture familière de Maria et esquissa un sourire ironique en constatant que son retour n'allait pas être de tout repos. L'agent Hill n'avait inscrit que trois chiffres, une combinaison datant des années de service de Peggy Carter lorsqu'elle travaillait à la Section Scientifique de Recherche, un ensemble symbolique qu'ils comprenaient tous : 0-8-4, un artefact d'origine inconnue, probablement extraterrestre.
Le Shield ne comptait plus le nombre de fois où des agents avaient été envoyés sur le terrain pour ne régler finalement que des histoires banales où aucun objet étrange n'était en jeu. Cependant, certaines affaires s'étaient révélées délicates dès l'instant où de la magie avait été mise en œuvre car ils n'avaient pas les ressources nécessaires pour affronter des énergies méconnues. Les pôles scientifiques de l'organisation restaient persuadés qu'ils finiraient par tout comprendre un jour ou l'autre, prétextant y voir une forme évoluée de la science. Pour avoir déjà eu l'occasion de se retrouver face à une menace paranormale, Amélia ne partageait pas l'avis de ses collègues en blouse blanche : tout ne pouvait pas être expliqué par la chimie ou la physique quantique. Un individu qui se mettait à faire pousser des arbres sauvages sans planter de graines et en dressant des lianes contre des agents n'était sûrement pas quelqu'un avec un patrimoine génétique exploitable par la science. Il suffisait aussi de détailler les dossiers du Shield depuis les débuts de l'organisation pour voir que les avancées technologiques n'avaient pas permis d'obtenir une meilleure protection contre des méta-humains ou des artefacts venus de l'espace.
« Combien d'agents ? s'enquit Amélia en refermant le dossier.
— Cinq, en nous comptant vous et moi.
— Cinq ? répéta la jeune femme. Pour une suspicion de 0-8-4 ? »
Elle n'était pas dupe et pouvait lire derrière ce nombre une autre réalité que celle inscrite sur le dossier. Il ne s'agissait pas d'un simple soupçon, le Shield envoyait communément un duo d'agents pour aller sur les lieux et recueillir les informations. Si l'équipe formée pour rejoindre l'artefact comptait plus du double des effectifs habituels alors le danger rôdait de manière réelle. Elle ne s'en formalisa pas, elle ne rêvait que de reprendre sa place sur le terrain depuis qu'elle avait ouvert les yeux à l'hôpital et elle ne ferait pas demi-tour. Coulson lui redemanda une nouvelle fois si elle était prête à retourner en mission et elle acquiesça, sûre d'elle. Ce monde lui avait dérobé son frère et sa joie, il ne lui volerait pas son travail.
Ils rejoignirent les trois autres agents près du Quinjet qui leur avait été réservé. Une femme et deux hommes les attendaient en débattant sur les prochains coups d'éclats de Stark, tirant un sourire amusé à Amélia et un reniflement peu glorieux à Coulson. Iron Man restait un sujet sensible mais cela n'empêchait pas les membres du Shield d'observer régulièrement ses conférences de presse et d'être à l'affût de la moindre apparition d'armure dans le ciel. Phil ne s'embarrassa pas de présentations, argumentant sur le fait qu'ils auraient tout le temps de faire ample connaissance pendant leur voyage. Une certaine tension transparaissait dans sa voix et Amélia s'en alarma. Ses années d'entraînements auprès de l'Agent lui avaient appris qu'il montrait rarement ses états d'âme, encore moins lorsqu'il était peu certain du bon déroulement d'une mission, et elle comprit qu'il y avait sans doute un détail qu'elle ignorait encore concernant l'affaire en cours. Elle n'aimait pas partir sur le terrain sans avoir toutes les cartes en mains mais si Coulson lui avait dissimulé certaines informations, elle devait lui faire confiance.
L'un des hommes – un certain John Garrett qui était ami avec Phil depuis leurs années communes à l'Académie du Shield – prit les commandes du Quinjet tandis que les autres s'installaient. Amélia fit ainsi connaissance avec Nolan Peters, un agent qui passait beaucoup de temps sous couverture, et Mercy Dolittle, une femme qui eut comme premier réflexe de lui interdire toute réflexion sur son nom de famille. Ils dégageaient tous les deux un enthousiasme qu'elle était loin de partager mais elle fit de son mieux pour paraître détendue et tout à fait optimiste quant à leurs chances de réussite. En les écoutant, elle comprit assez vite que Peters et Dolittle se connaissaient, leurs anecdotes se complétaient à la perfection et ils se répondaient l'un l'autre comme s'ils n'étaient que deux parties d'une même âme, créant un ensemble harmonieux tout en étant déroutant. Ils lui posèrent quelques questions sur ses activités au Shield, sans toutefois faire preuve d'une curiosité indiscrète, ce dont elle leur fut reconnaissante. Elle constata qu'il lui était facile de discuter avec eux sans craindre de prononcer un mot de travers et elle finit par s'apaiser, oubliant momentanément qu'une mission potentiellement dangereuse était en cours.
Ils n'étaient plus qu'à une vingtaine de minutes d'Atlanta lorsque Garrett les prévint de leur arrivée future. Les agents enfilèrent leurs gilets pare-balles, vérifièrent le bon chargement de leurs armes et le fonctionnement de leurs communications. Amélia fixa une grenade paralysante à sa ceinture, préférant prendre des précautions plutôt que de se retrouver à combattre avec des munitions uniquement létales. Le dossier concernant un probable 0-8-4 évoquait des comportements suspects chez certains individus qui avaient agi à l'encontre de leurs habitudes ; quelques-uns avaient menacé leurs proches tandis que d'autres avaient provoqué des accidents aux conséquences désastreuses. Le Shield avait immédiatement pensé à un artefact avec des propriétés chimiques capables d'altérer le bon fonctionnement de l'esprit humain, sans toutefois savoir avec précision à quoi ressemblait l'objet en question. Cependant, les victimes avaient toutes un point commun qui leur permettait de réduire le cercle de recherches : elles travaillaient ou étudiaient au Georgia Institute of Technology.
Les agents n'eurent pas à déambuler longtemps avant de faire face à la menace. Une femme, armée d'un couteau, menaçait quiconque faisait un geste pour l'approcher. Son regard n'était pas conscient, il n'y avait nul éclat de vie dans ses pupilles, comme si elle ne tenait debout que grâce à une force extérieure invisible. À première vue, elle ne portait aucun objet à l'apparence anodine, rien d'assez étrange pour justifier son comportement. Elle proférait seulement des injures, brandissait son couteau, et, à intervalles irréguliers, se tenait la tête entre les mains en gémissant qu'elle refusait de faire du mal à quelqu'un. Coulson s'avança le premier, arborant cet air sérieux qui ne le quittait jamais, demandant à la femme de lâcher son arme pour pouvoir discuter calmement avec elle. La bouche de l'inconnue s'ouvrit sur un cri muet, comme étranglé dans sa gorge, et elle s'effondra brusquement sur le sol, sa tête heurtant le trottoir avec assez de force pour l'envoyer bien vite dans les ténèbres. Dolittle se précipita près de la victime et prit son pouls tandis que Peters appelait une ambulance.
Dans les secondes qui suivirent, un gloussement étranglé retentit. Amélia dégaina son pistolet, aux aguets, peu rassurée par les bruits de gorge qui semblaient provenir de plusieurs endroits. Elle vit un homme se mettre à rire, puis tomber à son tour, imité par d'autres passants qui s'écroulaient comme des poupées de chiffon après avoir empli l'air de ricanements qui donnaient des sueurs froides. Il y avait là un détail qui la dérangeait, comme si les événements qui se produisaient n'avaient aucune logique si un 0-8-4 en était la cause véritable. Les artefacts extraterrestres avaient certes des pouvoirs aux dimensions terrifiantes, aussi bien d'un côté physique que psychique, mais jamais encore ils n'avaient eu à affronter des gens manipulés au point de commettre des actes violents.
« Phil, tes renseignements ne sont pas à jour, signala Garrett en s'armant à son tour. Tu ne vas pas me faire croire que c'est un 0-8-4.
— Je commence à me poser la même question, John, grommela Coulson en sortant de sa poche un téléphone portable. »
Amélia se tint à ses côtés pour surveiller les alentours tandis qu'il communiquait avec le Shield. Lorsqu'il requit de l'aide afin de faire face à la menace, la jeune femme sut qu'ils venaient de franchir une nouvelle étape. La mission aurait dû être routinière et non pas virer à la catastrophe en quelques minutes. Un hurlement strident attira l'attention d'Amélia vers une autre femme, à six mètres d'elle, dont les mains étaient serrées autour du manche d'un poignard, enfoncé profondément dans son abdomen. Ce fut Peters qui fit le premier pas vers elle mais il n'eut pas le temps de la sauver. Alors qu'il amorçait un mouvement, une explosion eut lieu, démolissant le bâtiment le plus proche en éparpillant des blocs de bétons, de la poussière, de la ferraille et du verre sur les agents et les passants.
« Tout le monde va bien ? s'enquit Coulson à travers les oreillettes. »
Quatre voix répondirent alors qu'ils essayaient de discerner un peu mieux l'ensemble du paysage qui les entourait. Plusieurs victimes étaient à terre, inconscientes, certaines saignaient à cause de leur chute ou des gravats qui étaient tombés. Amélia se remit debout en détaillant son environnement, remarquant enfin un homme qui observait la scène avec désinvolture, un rictus satisfait aux lèvres, bien trop détendu après l'explosion qui s'était produite. Ce n'était donc pas un 0-8-4 qui avait attiré tous les ennuis à Atlanta mais bien un individu, sans doute un méta-humain. Elle n'en était pas à son premier coup d'essai avec des humains possédant des capacités surnaturelles mais elle craignait la portée de ses pouvoirs. Il avait pu manipuler des gens sans les toucher et les forcer à se faire du mal ou à attaquer d'autres personnes, ce qui signifiait qu'il était bien plus dangereux qu'un simple artefact à mettre en boîte.
L'individu la repéra et décroisa les bras, plissant légèrement les paupières jusqu'à effleurer son esprit avec le sien. Amélia eut comme un choc électrique, elle s'effondra à genoux sur la route poussiéreuse, les mains autour de sa tête qui brûlait comme si un feu dévorant avait pris place à l'intérieur. Elle se rendit compte qu'elle hurlait de douleur à l'instant où Peters la secoua avec inquiétude, prononçant plusieurs fois son nom afin de la faire réagir. La chaleur reflua pour ne laisser derrière elle qu'un grand vide alors que le monde autour d'elle reprenait enfin ses couleurs et ses odeurs habituelles.
« Cross, vous m'entendez ?
— Oui, murmura Amélia en tentant de retrouver une respiration plus stable et en utilisant le canal des communications pour partager sa découverte. C'est un méta-humain qui est à l'origine des problèmes, pas un 0-8-4. Il entre dans nos têtes, il … »
Son conseil fut interrompu par une nouvelle explosion alors qu'un autre bâtiment s'effondrait. La jeune femme perdit de vue ses équipiers, séparée de Peters à cause du souffle de la déflagration, son épaule heurtant le bitume avec violence. Elle tâtonna jusqu'à retrouver son arme puis rampa derrière une carcasse de voiture, enfin à l'abri. Son soulagement fut de courte durée, son cerveau à nouveau assailli par la douleur et la terreur, ses membres agissant sans son consentement. Elle s'avança à découvert, sans avoir complètement conscience de ce qu'elle faisait, ses doigts serrés autour de son pistolet. L'emprise sur son esprit disparut mais elle aurait préféré rester dans le flou car le pire n'était pas passé. Des détonations supplémentaires résonnèrent puis des taches rouges s'étendirent sur les manches et le pantalon de Peters alors que son corps basculait vers l'avant. Dolittle était derrière lui, son arme pointée dans sa direction, une expression de pure horreur sur le visage alors qu'elle revenait dans la réalité.
« Agent à terre ! cria Phil en se précipitant aux côtés de Peters. »
Au milieu des décombres, Amélia ne parvenait pas à bouger, l'esprit coincé dans un étau de peur soudaine qui l'empêchait de réfléchir correctement, le corps figé par une émotion dont elle aurait voulu se débarrasser. Elle voyait les silhouettes qui s'activaient autour d'elle, entendait les exhortations de Coulson et de leurs équipiers, ressentait la douleur qui rayonnait dans son épaule, mais elle ne pouvait rien faire, comme si son cerveau s'était déconnecté du reste de ses membres. Tout lui semblait flou et lointain, à la manière d'un film qui ne l'aurait pas touchée et qui se déroulerait dans une autre dimension, la rendant aussi inutile qu'une simple spectatrice. Ses mains tremblaient dangereusement, celle qui tenait son arme était levée bien malgré elle, le canon pointé vers Dolittle qui l'observait avec une expression de terreur gravée sur ses traits, du sang s'échappant déjà d'une plaie causée par une première balle. Une voix lui soufflait de tirer, jouant avec sa conscience qui essayait de reprendre le dessus sur l'emprise inconnue qui la forçait à blesser les autres agents les uns derrière les autres.
Quelqu'un jura près d'elle et elle fut projetée à terre alors qu'un objet explosait non loin, produisant un écran de fumée qui agressa presque aussitôt sa gorge et ses poumons. La quinte de toux qui suivit brisa les liens psychiques qui l'unissaient à leur cible, permettant à Amélia de reprendre pied dans la réalité et de remercier son sauveteur. Elle croisa le regard de l'agent Garrett qui déclara avec ironie qu'il n'allait pas la laisser tuer leurs équipiers sans rien faire, accentuant son propos en rechargeant son pistolet avant de l'aider à se relever. Elle vacilla quelques secondes, récupéra son arme puis chercha visuellement le méta-humain qui était devenu un vrai danger public. Elle l'aperçut adossé à une voiture, les paupières plissées par la concentration, sans doute pour tirer les fils d'une nouvelle marionnette. Elle adressa un signe discret à Garrett qui hocha la tête avant de faire feu, éclatant la vitre arrière du véhicule sans toucher l'individu qui s'était baissé au dernier moment, comme s'il avait anticipé leurs intentions. La jeune femme comprit qu'ils n'auraient jamais l'avantage si leurs pensées restaient aussi limpides pour leur adversaire, ce qui n'était pas une mince affaire. Ils n'avaient plus rien de personnel dans leur esprit, chaque réflexion était aussitôt perçue par l'homme qui les utilisait pour s'en sortir sans dommages.
Lorsque Garrett fit feu pour la seconde fois, Amélia entendit le rire de leur cible, ce qui l'irrita grandement. Elle saisit la grenade paralysante qu'elle portait à sa ceinture, surprise de ne pas y avoir songé plus tôt alors qu'une telle arme aurait pu minimiser leurs problèmes. Elle s'apprêtait à la dégoupiller lorsque la main de son équipier se posa sur son poignet de manière autoritaire, la stoppant dans son geste.
« Il faut l'occuper sur un autre front, remarqua-t-il. Je doute que son esprit puisse en toucher plusieurs.
— L'un de nous doit faire diversion, comprit-elle en jetant un coup d'œil aux alentours. »
Coulson avait entraîné Peters à l'abri, derrière la vitrine brisée d'une boutique, tandis que Dolittle s'occupait seule de sa blessure. Amélia ignorait combien de temps sa coéquipière tiendrait sans s'effondrer à cause du sang qu'elle perdait et elle pesta contre le manque de réaction de la part du Shield. Ils avaient pourtant envoyé un signal d'alerte dès qu'ils avaient vu qu'ils ne seraient jamais assez nombreux pour maîtriser la situation mais l'organisation ne semblait pas pressée d'agir. Des cadavres s'accumulaient déjà sur les trottoirs à la suite des manipulations de l'individu et la jeune femme avait peur de leur ajouter bientôt celui de Dolittle. Elle ne connaissait rien de l'autre femme mais elle n'était pas du genre à abandonner ses équipiers entre les griffes de la mort, encore moins si elle avait une possibilité – bien que minime – d'intervenir d'une manière ou d'une autre. Garrett et elle prirent deux directions opposées, sans se concerter, et la jeune femme tenta de capter le regard du méta-humain tout en réfléchissant à un plan différent de celui qu'ils avaient établi.
L'afflux de douleur dans son esprit la figea mais eut au moins le mérite de lui confirmer que l'individu s'était concentré sur elle. Elle sentit une fois encore ses membres échapper à sa volonté, sa main prendre le contrôle de son arme, son corps se tourner vers ses équipiers afin de blesser quelqu'un d'autre. Coulson n'était plus si loin, il lui suffirait d'appuyer pour voir son sang couler et savourer sa mort. Cette idée aurait dû la rendre malade parce qu'il était son ancien Officier Superviseur, celui qui l'avait menée jusqu'à ce jour, mais le timbre du méta-humain prenait le dessus en lui murmurant qu'il n'y aurait pas eu de victimes si le Shield avait pris plus au sérieux le danger au lieu d'envoyer quelques agents, dont elle-même qui n'était pas en pleine possession de ses capacités. Le rappel de son séjour à l'hôpital sembla déclencher un mécanisme de défense dans les pensées d'Amélia qui recouvra ses moyens. Elle eut ainsi le réflexe de courir lorsque Garrett surgit avec la grenade paralysante et visa leur adversaire.
Remarquant qu'il n'y avait plus aucun bruit, hormis quelques murmures qui commençaient à s'élever autour d'eux, la jeune femme se dirigea vers le méta-humain, inconscient. La mission était enfin remplie, bien que ce ne fût pas exactement ce qu'ils avaient cru trouver. L'ironie survint à l'instant où une équipe de secours du Shield fit irruption pour leur prêter main forte, débarquant bien trop tard, après les combats. Amélia et Garrett les laissèrent passer les menottes aux poignets de l'individu et l'emmener avec eux tandis que les ambulanciers arrivaient enfin pour soigner les blessés. Un frisson parcourut Amélia lorsqu'elle se souvint de l'état dans lequel étaient Peters et Dolittle. Son équipière était désormais entre les mains d'un urgentiste et paraissait tenir le coup malgré sa pâleur et ses vêtements ensanglantés. Malheureusement, ce n'était pas le cas de Peters dont l'état n'avait fait que s'aggraver. Coulson choisit d'accompagner ses deux agents à l'hôpital en tant que chef d'équipe, demandant seulement à Amélia de venir à son bureau le lendemain pour faire un point complet sur ce qui s'était déroulé.
La jeune femme l'observa monter dans l'ambulance puis sentit enfin le poids de la fatigue l'étreindre sous la disparition de l'adrénaline. Son corps était endolori, chaque muscle lui criait d'aller se reposer. La rééducation ne l'avait pas fait autant souffrir que ce retour sur le terrain mais elle avait au moins la certitude qu'elle n'était pas un fardeau. Elle rejoignit son dernier équipier et ils prirent ensemble la direction du Quinjet, Garrett se contentant de tenir la conversation pour deux. Retourner au Triskelion fut un voyage apaisant pour Amélia qui s'endormit sur le siège du copilote et eut la surprise d'être réveillée par le sourire moqueur de l'ami de Coulson.
Dès qu'elle rentra chez elle, elle se doucha puis se glissa sans attendre dans ses draps. Pour la première fois depuis la mort de Neal, aucun cauchemar ne vint troubler sa nuit.
*.*
« Peters a peu de chance de s'en sortir, annonça Coulson tandis qu'ils s'asseyaient.
— Vous en êtes sûr ? s'enquit Amélia en repoussant le sentiment de culpabilité en train de l'assaillir.
— Les médecins sont formels. Il a été plongé dans un coma artificiel mais ce n'est pas une solution durable.
— Et Dolittle ? demanda Garrett. »
La jeune femme entendit de loin la réponse de son ancien Officier Superviseur, comprenant que leur coéquipière allait bien, sans toutefois faire attention à la suite de la discussion. Elle avait l'impression de sentir encore le poids de l'arme dans sa main et de revoir le sang qui s'écoulait sur le corps de Dolittle. Elle avait décidé de reprendre ses missions sur le terrain en espérant que tout se passerait bien, sans songer un instant qu'une catastrophe viendrait s'abattre sur leur équipe en peu de temps. Le méta-humain avait trouvé leurs failles si vite, sans leur laisser la possibilité de riposter avant d'avoir des victimes sur les bras. Il n'était pas question uniquement des deux agents blessés au combat, Amélia n'oubliait pas tous les innocents qui avaient péri en quelques heures, tous ces hommes et toutes ces femmes qui s'étaient écroulés sous leurs yeux, comme des pantins dont les fils auraient été coupés soudainement. Le Shield existait pour éviter ce genre d'incident et elle s'inquiétait de savoir qu'ils avaient échoué à protéger tous ceux qui avaient eu besoin de leur aide.
Le rapport de mission avait été dur à écrire, certains événements apparaissaient flous dans l'esprit des différents membres de l'équipe. Nul ne semblait savoir qui avait tiré sur Dolittle, ni à quel moment précis. Il était difficile d'écrire qu'il y avait eu des tirs échangés entre eux, bien que ce fût sous la pression de pouvoirs qu'ils n'auraient eu aucun moyen de contrer. Des agents avaient déjà été suspendus pour bien moins que ça et ils mettaient en jeu leur futur.
« Préviens-moi s'il y a du nouveau, Phil, réclama Garrett avant de se lever. J'ai un agent qui m'attend. »
Il les salua puis laissa Amélia seule avec Coulson. Elle vit l'expression de l'Agent s'adoucir, comme s'il comprenait parfaitement ce qu'elle ressentait, comme s'il tentait de la soutenir à sa façon sans toutefois faire preuve de trop de familiarité. La jeune femme avait déjà perdu des équipiers, c'était là le lot de toute mission dangereuse car ils n'étaient jamais sûrs de rentrer chez eux en un seul morceau – ou de rentrer chez eux tout simplement. Elle ne pensait pas qu'ils auraient à affronter la mort si tôt, pas de cette manière. Elle se posait encore des questions sur les motivations du méta-humain qu'ils avaient arrêté, sur ses ressentis, sur son manque d'empathie envers tous ces gens éliminés par la pression de son esprit.
« Pourquoi a-t-il choisi le Georgia Institute of Technology ? Est-ce qu'il avait de la famille qui travaillait là-bas ?
— D'après ce que nous savons, il a demandé de l'aide à plusieurs étudiants lorsqu'il a compris qu'il avait des capacités paranormales. Il s'est adressé au département de biochimie en espérant recevoir un accompagnement suffisant pour se défaire de ses pouvoirs, sans résultat. Les connaissances sur les méta-humains ne sont pas accessibles à tous, il aurait eu plus de chance dans les laboratoires du Shield. »
Amélia n'eut aucun mal à deviner la suite logique des événements. En proie à une solitude et à un rejet de la part de ceux qu'il aurait aimé considérer comme ses sauveurs, l'individu avait alors décidé de ne pas s'éloigner de ses dons mais plutôt de les accepter pour s'en servir à son avantage. Manipuler la conscience d'autrui lui avait donné un sentiment de toute-puissance, à l'égal d'un dieu, et il avait réduit les autres à des marionnettes dont il tirait les fils pour créer sa propre histoire. Il avait ciblé du personnel du Georgia Institute of Technology par vengeance, pour les effrayer et leur faire regretter de ne pas avoir réussi à s'occuper de lui. Si, au début, il n'avait attaqué que des professeurs du département de biochimie, il avait ensuite élargi ses horizons en s'acharnant sur toutes les branches scientifiques.
« Que va-t-il se passer pour lui, maintenant ? demanda la jeune femme.
— Il sera enfermé au Fridge. Une simple prison ne suffirait pas pour un homme comme lui.
— Je ne veux pas être pessimiste, Coulson, mais ce gars peut entrer dans la tête des gens, y compris dans celle de nos agents. Qu'il s'agisse d'une cellule ordinaire ou du Fridge, il a les moyens de s'échapper. »
Le haussement de sourcils de son ancien Officier Superviseur suffit à lui faire revoir son point de vue. Le Fridge était l'un des endroits les plus sûrs pour garder des prisonniers avec des pouvoirs, et cela depuis des années. Toutefois, Amélia avait la certitude qu'aucun individu doté de capacités susceptibles de toucher le cerveau d'un autre être humain avait pu être mis là-bas. Coulson eut une pointe d'humour dans la voix lorsqu'il lui rappela que le Shield n'allait pas prendre de risques avec le méta-humain et qu'il serait transféré inconscient. Les laboratoires de l'organisation pourraient ensuite s'attarder sur son cas en recherchant une façon de mettre ses dons hors d'état de nuire. Dans certains cas, le Shield tentait de persuader les méta-humains de ne plus utiliser leurs pouvoirs mais rares étaient ceux qui se pliaient à cette demande.
Amélia tut ses derniers doutes, sachant pertinemment que Coulson aurait toujours une réponse à lui fournir pour taire ses craintes. Elle avait besoin de se rassurer sur la sécurité qu'offrait le Shield aux populations, y compris lorsqu'il s'agissait de garder sous verrous des criminels aux dons extrasensoriels très particuliers. Le Fridge était censé être une solution aux problèmes dus à la magie et ce n'était pas à elle de protester contre les ordres. La jeune femme soupira avant de prendre sa tête entre ses mains, l'esprit encore égaré entre les événements de la veille, ses séquelles de l'accident et son envie de se jeter à corps perdu dans son avenir. Le Shield était sa vie, sa raison d'être, mais parfois, comme ce jour, elle vacillait dans ses certitudes, consciente que ce monde étrange qui l'entourait n'était en rien un gage de sûreté pour les humains. Si Iron Man était, aux yeux des êtres vivants, l'une des plus grandes énigmes de cette décennie, Amélia se retrouvait au centre des pires secrets de sa planète.
Reprenant sa posture initiale, elle songea froidement aux semaines qui allaient suivre. Certes, il y avait ses deux équipiers au bord du vide, proche de la fin, mais elle ne pouvait pas oublier que la mission avait un autre but pour elle. Elle avait accepté de revenir, pour ne plus tourner en rond chez elle, seule et déprimée, et pour être à nouveau un agent qualifié. Depuis sa sortie de l'hôpital, elle n'était plus qu'une femme dans l'attente d'une validation, comme lorsqu'elle n'était qu'une recrue en formation sous les conseils de Coulson.
« Ai-je l'autorisation de retourner seule sur le terrain ?
— En toute sincérité, je ne peux pas donner mon accord pour le moment. La mission d'hier a été une épreuve pour chacun d'entre nous et ...
— Je pense justement que c'est une démonstration suffisante de mes capacités ! l'interrompit Amélia. Si j'ai su survivre à l'attaque d'un méta-humain, ce n'est pas par pur hasard. »
Toutes les formalités administratives du Shield l'avaient toujours agacée. Pour elle, quelqu'un qui prouvait ses qualités au sein d'une affaire difficile validait obligatoirement tous les critères attendus pour devenir un agent. Elle-même venait de s'en sortir après une rude confrontation face à un adversaire coriace et plutôt imprévisible, ce qui montrait qu'elle n'avait pas besoin d'attendre plus longtemps. Mais Coulson était intransigeant, il partait du principe qu'il lui avait déjà fait une faveur en lui évitant les tests d'aptitude et qu'il était donc impensable pour lui d'aller une fois de plus au-delà des règles de leur organisation. Amélia était frustrée de savoir qu'elle devait encore faire ses preuves alors qu'elle avait joué sa vie avec le reste de l'équipe.
« Coulson, vous …
— Je ne ferai pas d'exception. Je comprends votre colère, sincèrement.
— Mais vous n'êtes pas assez haut placé pour prendre la décision, répliqua la jeune femme avec amertume. J'imagine que ma période d'essai est reconduite, dans ce cas. »
Ses poings se serrèrent sur ses genoux mais elle n'ajouta rien, préférant un silence un peu pesant à des remarques qui dépasseraient ses pensées. Coulson n'était pas son ennemi, il était un agent fidèle au Shield et à ses principes, respectueux des règles les plus élémentaires. À une autre époque, elle aurait réagi comme lui mais, puisque tout cela la concernait, elle observait les limites de son organisation avec un point de vue plus subjectif. Elle remercia son ancien Officier Superviseur pour son soutien, d'une voix tendue, et lui adressa un léger sourire reconnaissant. Il l'informa qu'il la rappellerait plus tard pour une autre mission, lui promettant de faire au mieux pour éviter une suspicion de 0-8-4 ou un méta-humain. Elle eut un rire sec avant de déclarer que le jour où le Shield ne s'intéresserait qu'à une simple affaire, tous ses employés finiraient par être au chômage.
Elle quitta la pièce après une dernière salutation, son pas rendu plus lourd à cause de la douleur qui menaçait de la submerger. Si la nuit avait été étrangement douce, le réveil avait ranimé ses blessures, secouant ses membres bien plus fortement que ne l'avait fait le méta-humain. Cette faiblesse, elle ne l'espérait que passagère, telle une vieille rancœur si facile à effacer d'un clignement des paupières. Elle se relèverait, elle était ainsi, et elle comptait se battre pour y parvenir. Elle avait frôlé la mort mais le monde paraissait déterminé à la maintenir vivante et elle n'allait pas s'opposer à ce destin qui se dessinait.
