Note : Un chapitre calme pour bien poser Amélia.


Chapitre 3


Avril 2010

Sans nouvelle de Coulson depuis l'incident qui les avait opposés au méta-humain d'Atlanta, Amélia avait dû trouver une occupation, consciente que rester seule dans sa nouvelle maison ne l'aiderait en rien à surmonter son deuil, ni à accepter qu'elle eût perdu les réflexes qu'elle possédait avant l'accident. Chaque matin, elle s'obligeait à se lever plus tôt pour aller courir, espérant retrouver un peu plus de tonus musculaire pour ne pas maudire ses membres dès qu'elle faisait une activité trop poussée. Les journées qui avaient suivi son retour sur le terrain n'avaient pas été de tout repos, elle avait peiné à grimper les quelques marches qui séparaient l'entrée de l'étage supérieur tant son corps pesait lourd, encore engourdi par les efforts qu'il avait dû fournir contre le méta-humain. Elle refusait de revivre le même cauchemar lors de ses prochaines missions, raison pour laquelle elle avait pris son courage à deux mains afin d'être à nouveau opérationnelle, même si elle savait qu'elle ne pourrait jamais se débarrasser complètement des séquelles de l'accident. Les médecins de l'hôpital le lui avaient bien fait comprendre mais elle comptait cependant leur prouver qu'avec un peu de volonté, elle saurait se débrouiller sans craindre d'être harassée par un combat, aussi inhabituel fût-il.

Ce jour-là différait cependant de sa petite routine. Amélia avait allongé son parcours habituel pour se rendre jusqu'au cimetière où reposait son frère. Elle n'avait pas eu le cœur d'y aller seule depuis son décès mais elle savait qu'il s'agissait là-aussi d'une autre épreuve à surmonter si elle tenait à avancer et à se défaire de sa culpabilité. Le soleil de ce début de matinée réchauffait un peu l'air ambiant là où les rayons persistaient, nimbant les lieux d'une clarté agréable et bienvenue. Rares étaient les gens venus se recueillir, sans doute était-il encore trop tôt pour le commun des mortels, et elle s'en réjouissait un peu. Son esprit n'était pas ouvert aux discussions longues et larmoyantes devant une pierre tombale, elle ne voulait pas retomber dans le cycle incessant des larmes et de la fatigue alors qu'elle cherchait à s'en extraire du mieux qu'elle pouvait. Elle s'en voulut néanmoins de se présenter les mains vides devant la pierre grise, plus encore en remarquant à quel point les autres tombes débordaient de plantes colorées qui contrastaient vivement avec les tons ternes des lieux.

« Salut Neal, murmura-t-elle en esquissant un sourire crispé. Je t'attends toujours, tu sais. La maison est un peu vide sans toi, j'ai trop de place, même pour mes petites babioles. »

Son rire s'étrangla dans sa gorge alors qu'elle baissait les yeux, incapable d'ajouter un mot de plus. Son frère avait toujours été son complice, il avait partagé ses pires plaisanteries, s'était moqué de ses déboires et l'avait soutenue dès qu'un projet complètement insensé lui passait par la tête. Il avait été fier d'apprendre son entrée au Shield – bien qu'elle eût violé l'une des lois qui consistait à en dire le moins possible sur l'organisation – et il aurait pu le crier sur tous les toits s'il n'y avait peu eu ce besoin de conserver un minimum de discrétion. C'était lui, aussi, qui avait tenté par tous les moyens de lui changer les idées à propos de ce lien d'âme-sœur qu'elle souhaitait tant renier. Neal n'avait eu aucune marque à son poignet, aucun mot à l'encre rouge pour le destiner à quelqu'un d'autre. Il avait ri à ce sujet en disant qu'il s'en sortait très bien tout seul mais Amélia savait qu'il s'était posé mille et une questions sur les statistiques de ces liens. Des mauvaises langues auraient sans doute décrété que sa mort précoce était la cause de cette absence de signe, alors même qu'une partie de la population n'en possédait pas – leurs parents en étaient l'exemple le plus flagrant et ils n'étaient pas les seuls dans cette situation. Le Shield s'était intéressé à cette étrangeté mais, d'après ce qu'elle avait entendu, il n'y avait encore aucune explication concernant les choix hasardeux des âmes-sœurs.

D'une certaine manière, Amélia enviait ceux qui naissaient et vieillissaient sans ce fardeau étrange. Elle détestait l'idée d'être associée à une autre personne en raison d'une décision d'une entité supérieure et invisible, elle voulait être libre de choisir, de céder à l'appel de son cœur. Si elle avait mené ses relations sans se soucier de ce lien, il lui arrivait quelquefois de se sentir mal à l'aise en songeant qu'elle trahissait un peu un autre être humain qui n'attendait qu'elle. Elle avait entendu tant de légendes sur l'âme-sœur, tant de témoignages de personnes qui regrettaient d'avoir pris des libertés alors même qu'elles savaient qu'elles finiraient par croiser la route de l'être qui leur était destiné. Amélia refusait le plus souvent d'y penser, elle passait de bons moments et espérait seulement qu'elle n'aurait jamais de retour de bâton, se persuadant qu'elle avait le droit de faire ce qu'il lui plaisait. De toute manière, son travail au Shield était assez chronophage et elle n'avait pas eu le temps de s'interroger sur l'avenir qu'elle imaginait dans sa vie privée.

Avoir une famille n'était pas un élément secondaire, elle tenait à la sienne comme à la prunelle de ses yeux et aurait sans doute pu se sacrifier pour sauver ses parents, mais elle ne se projetait pas dans un futur où elle construirait son propre couple ou aurait des enfants. Entrer au Shield mettait tout cela entre parenthèses, les agents vouaient leur âme à l'organisation, ils vieillissaient au fil des missions en espérant survivre assez longtemps pour profiter d'une retraite bien méritée un jour ou l'autre. Amélia savait qu'elle avait de la chance de ne pas être une orpheline, tant d'autres de ses collègues avaient perdu leurs parents depuis leur plus jeune âge et avaient été justement employés parce qu'ils n'avaient plus de point d'attache. La seule famille qu'ils se construisaient était le Shield, ils n'avaient que rarement l'occasion de s'extraire du système pour se reposer et recommencer une autre vie. Elle devait profiter de ce petit miracle qu'était sa propre famille pendant qu'elle vivait encore.

« Tu … tu me manques, souffla-t-elle. »

Elle s'apprêtait à repartir lorsque son regard fut attiré par une silhouette à quelques mètres d'elle. Amélia n'avait pas entendu les bruits de pas malgré les cailloux qui parsemaient les chemins entre les tombes et elle fronça les sourcils, cherchant par réflexe une arme de service qu'elle n'avait pas sur elle. Elle se reprocha sa réaction un peu trop vive, consciente que ce n'était pas anormal de croiser d'autres personnes dans un cimetière. Elle se surprit cependant à détailler la nouvelle venue à qui elle trouvait des traits familiers, comme si elle l'avait déjà vue par le passé, sans parvenir à trouver précisément où ni quand. Lorsque l'autre femme tourna un peu la tête vers elle, Amélia eut l'impression de recevoir un coup de poignard, assaillie par le souvenir de l'accident, les cris des passants, le son des ambulances, la douleur incessante, les ténèbres qui planaient au-dessus de sa tête, l'approche de la fin.

Cette femme était celle qu'elle avait aperçue alors qu'elle flottait entre deux états, plus totalement vivante mais pas vraiment morte. La même mélancolie lointaine brillait encore dans son regard particulier, comme si elle détenait un secret rempli de souffrance qu'elle n'aurait révélé pour rien au monde. Amélia se sentit mal à l'aise, observée par ces yeux verts qui la déstabilisaient, plongée dans l'étrange sensation que plus rien de bon n'avait de raison d'exister dans cet univers au bord du chaos et de l'agonie. Elle crut déceler un abime mortel dans les pupilles de l'inconnue, la faisant frissonner d'effroi alors même que le soleil s'obstinait à réchauffer les lieux.

« Qui êtes-vous ? osa-t-elle malgré l'appréhension qui l'enserrait dans ses griffes.

— Il est encore trop tôt pour que tu apprennes la vérité, répondit l'inconnue d'une voix d'outre-tombe. Mais n'oublie jamais que tu n'es pas seule pour affronter ce monde, ta famille sera là auprès de toi. »

Un bruit de détonation retentit à l'autre bout de l'allée principale, attirant brièvement l'attention d'Amélia vers la source sonore où rien ni personne ne semblait se tenir. Lorsqu'elle revint vers l'autre femme, celle-ci avait disparu, comme envolée, ne laissant derrière elle qu'une brume de désespoir qui envahit chaque cellule de l'agent du Shield. Elle ne resta pas plus longtemps devant les tombes, ne jetant qu'un dernier regard à celle de son frère en se faisant la promesse de lui ramener des fleurs la prochaine fois qu'elle y viendrait. Elle quitta ensuite précipitamment le cimetière, un goût amer d'effroi dans la bouche, son corps engourdi par l'étrange rencontre qui avait eu lieu. Elle ignorait si elle avait ou non rêvé cette femme, d'autant plus qu'elle ne connaissait pas son identité et qu'elle avait au fond d'elle cette insensée certitude qu'il s'agissait de la même personne qui lui avait murmuré quelques mots pendant l'accident.

Une fois chez elle, Amélia s'empressa de se doucher pour faire disparaître la désagréable sensation de déprime qui s'attachait à elle. Elle avait cru apercevoir mille et une morts douloureuses dans le regard de l'inconnue, comme si les enfers s'étaient ouverts devant elle pour lui en révéler les pires tourments sans lui en épargner les détails. Peut-être n'était-ce qu'un effet de son imagination, le résultat de sa fatigue intense qui se jouait d'elle pour la plonger dans des cauchemars sans queue ni tête. Depuis qu'elle avait quitté l'hôpital, ses nuits n'étaient pas dénuées de mauvais rêves, elle ne dormait pas beaucoup et peinait à trouver un rythme suffisant pour lui permettre de reprendre de réelles forces. Elle savait qu'un manque de sommeil finissait par avoir des incidences sur le cerveau humain, créant de brefs aperçus d'illusions sonores ou visuelles. Cependant, elle était persuadée qu'elle n'aurait pas pu inventer l'apparence surréaliste de la femme dans deux situations aussi opposées que celles où elle l'avait vue, que ce fût pendant que les secours s'occupaient d'elle ou pendant sa petite visite au cimetière.

Plongée dans ses réflexions, elle demeura de longues minutes assise sur le rebord de sa baignoire, emmitouflée dans son peignoir. Elle avait du mal à se défaire de ce froid qui s'était insinué en elle lorsqu'elle avait croisé le regard de l'inconnue, un froid incohérent avec les températures qui régnaient dans les différentes pièces de sa maison. Ce n'était pas comme en hiver, quand les courants d'air glacés refroidissaient les membres et faisaient claquer les dents ; Amélia gelait de l'intérieur, comme si son âme venait de sombrer dans un océan polaire. Les paroles de l'autre femme ne cessaient d'aller et venir dans son esprit, à la manière d'une obscure prédiction, comme celles qui annonçaient la fin d'un temps. Elle avait le sentiment que cette famille à laquelle l'inconnue avait fait référence n'était pas la sienne – tout du moins pas ses parents adoptifs, ces seuls gens qui comptaient véritablement à ses yeux. Que pouvait donc savoir cette étrangère sur sa naissance ou sur son avenir ?

Le vibreur de son téléphone la tira de son apathie, lui faisant reprendre pied dans sa réalité. Elle jeta un coup d'œil distrait au numéro qui s'affichait et ouvrit de grands yeux en constatant que Coulson était enfin en train de la contacter.

« Monsieur ?

— J'espère que je ne vous dérange pas, Cross.

— Ai-je besoin de vous rappeler que je n'ai aucune mission ? s'enquit-elle en retenant au mieux le ton cynique qu'elle aurait voulu employer. Si vous avez un quelconque objectif pour moi, je ne serais pas contre.

— Bien, dans ce cas j'aimerais que vous alliez rendre visite à Peters, je … »

Il s'interrompit pour répondre à quelqu'un d'autre qui devait se trouver dans la même pièce que lui. Amélia perçut distinctement les mots « sujets », « expériences » et « première phase de tests » puis des chuchotements qui disparurent à l'instant où Coulson reprit le fil de leur discussion. Il lui indiqua qu'il aurait préféré prendre des nouvelles de l'autre agent par lui-même mais qu'il était occupé sur un projet important qu'il ne pouvait pas quitter dans l'immédiat. Elle accepta de jouer aux messagers, comprenant parfaitement que son ancien Officier Superviseur n'avait pas la faculté d'ubiquité. Il lui donna l'adresse puis la remercia avant de raccrocher sur un ton un peu trop tendu et précipité qui dénotait avec ses habitudes. Amélia songea qu'il devait être surchargé de travail et elle haussa les épaules dans le vide. Du moment qu'elle pouvait sortir, elle n'allait pas s'en plaindre.

Une fois prête, elle s'empressa de retourner à l'air libre, choisissant la voie piétonne plutôt qu'un véhicule quelconque, savourant la possibilité de faire attention au paysage sans avoir à respecter un horaire quelconque. Elle en profita donc pour observer son environnement où s'étalait le grand événement de l'année. Depuis quelques jours, les panneaux publicitaires vantaient les mérites de la Stark Expo. Il ne faisait aucun doute que l'exposition allait attirer un bon nombre de spectateurs, non seulement en raison de la curiosité qui demeurait toujours vis-à-vis des nouvelles inventions mais aussi parce que la réputation de Tony Stark avait pris un tournant décisif avec la révélation de son armure. Amélia n'ignorait pas que les journalistes ne manqueraient pas de harceler le milliardaire pour en apprendre plus sur Iron Man, sa conception et ses fonctions surprenantes. Du jour au lendemain, le PDG de Stark Industries était devenu un super-héros à la fortune colossale qui déchaînait les passions – mais pas les plus inoffensives. L'organisation qui était derrière l'enlèvement du génie n'avait pas été éradiquée et Amélia le savait pour avoir eu entre les mains des dossiers confidentiels à ce sujet. Si Stark était parvenu à éliminer certains fautifs, il fallait bien plus qu'une armure pour retrouver la tête pensante qui dirigeait les opérations.

Cela renforçait le sentiment de déception qui pesait sur la jeune femme. Elle aurait pu continuer ses recherches si Coulson lui avait redonné l'entier accès à ses codes mais elle n'avait que son ordinateur portable dans lequel elle n'avait pas osé enregistrer les dossiers les plus sensibles. Son pare-feu n'était pas aussi sécurisé que celui du Shield et elle ne comptait pas risquer une fuite inutile d'informations sous les doigts experts des hackers. Elle devait donc prendre son mal en patience avec cette impression d'être un poids mort. Tant de missions avaient été menées par des agents solitaires lorsque la présence d'un groupe était trop dangereuse. Elle aurait eu besoin de la validation de son ancien Officier Superviseur pour se rendre aux quatre coins du monde mais il avait imposé des limites qu'elle respectait malgré l'irritation qu'elle éprouvait. Elle n'avait jamais eu d'ennuis avec la hiérarchie, elle savait où était sa place et ne remettait presque pas en cause les décisions de ses supérieurs. Cependant, elle regrettait les longues démarches de l'administration ainsi que la surprotection de Coulson qui la couvait peut-être un peu trop.

Ses pensées dérivèrent malgré elle vers ses années de formation à l'Académie du Shield. Amélia avait développé des capacités physiques qu'elle n'imaginait pas posséder et elle avait appris à ne pas se fier uniquement à ses yeux. Coulson lui avait enseigné le respect des ordres mais aussi l'adaptation lors des situations qui exigeaient d'agir hors des sentiers battus. Il avait été formé par Fury lui-même et dispensait des conseils qui n'étaient jamais infondés. La jeune femme avait souvent lu dans son regard à quel point il pouvait se soucier de ses agents et elle avait conscience d'avoir eu la chance d'être sous sa supervision. Elle espérait cependant le voir changer d'avis et la renvoyer sur le terrain car toute cette inaction la rendait nerveuse.

Elle arriva enfin à destination, levant les yeux vers l'immense bâtiment qui se dressait devant elle. L'hôpital dans lequel Peters avait été conduit appartenait au Shield, ce qui limitait les questions indiscrètes au sujet des causes de certaines blessures. L'organisation disposait d'un nombre important de locaux dédiés aux soins des agents à travers le globe, avec du matériel de haute pointe et du personnel qualifié disponible à toute heure du jour ou de la nuit. Ce fut l'un des chargés d'accueil qui s'occupa de noter son nom dans le registre des visiteurs puis qui lui demanda de patienter un instant, ayant besoin de vérifier son identité auprès des services administratifs du Shield. Amélia craignit d'être mise à la porte puisqu'elle n'avait pas encore récupéré l'intégralité de ses accréditations mais, par chance, elle reçut l'autorisation de rejoindre son coéquipier.

Nolan Peters était allongé sur son lit, bien trop pâle pour être dans un état stable, son corps relié à différentes machines bourdonnantes qui vérifiaient ses constantes ou lui injectaient des substances médicales selon un compte-goutte très précis. Amélia avait beau savoir qu'il avait été plongé dans le coma pour garantir sa survie, elle gardait l'espoir de le voir ouvrir les yeux avec un sourire moqueur pour raconter l'une de ses blagues, comme il l'avait fait dans le Quinjet. Elle ne l'avait côtoyé que le temps d'une brève mission sur le terrain mais elle était attristée par son sort peu enviable. Chacun des autres membres de l'équipe aurait pu se retrouver là, à sa place, car ils avaient été sous l'emprise du méta-humain, à agir sans le vouloir parce que leur esprit avait cédé aux pouvoirs inattendus de leur opposant. Elle-même n'avait échappé à la catastrophe que de justesse et elle se demandait quel étrange ange gardien veillait sur elle.

Sans faire de bruit, elle rapprocha du lit la seule chaise de la pièce. Elle n'en était pas à un premier équipier touché par un ennemi mais, cette fois-ci, elle avait le sentiment que tout s'était déroulé beaucoup trop vite. Ils étaient venus sur le terrain pour retrouver un 0-8-4, ils n'avaient pas imaginé une seule seconde que leur route croiserait celle d'un méta-humain et ils n'étaient pas du tout prêts à l'affronter. Pourtant, l'équipe n'était pas novice dans les missions, Coulson avait un lourd bagage derrière lui, de même que Garrett, son collègue et ami de longue date. Peters et Dolittle avaient eux-aussi déjà connu des complications sur le terrain, tout comme Amélia, mais aucun d'entre eux n'aurait pu songer que leurs esprits seraient leurs points faibles. La jeune femme n'était pas près d'oublier l'angoisse soudaine dans le regard de son ancien Officier Superviseur lorsqu'il avait compris que la situation leur échappait. S'ils avaient su un peu plus tôt qu'un méta-humain était là, ils auraient pris leurs précautions et elle ne serait pas là à attendre un signe d'espoir chez son coéquipier d'un jour.

Un petit coup toqué à la porte lui fit reprendre pied dans l'instant et elle adressa un léger sourire à Dolittle lorsqu'elle la reconnut. L'autre femme était presque aussi pâle que l'agent allongé sur le lit, et ses yeux reflétaient toute l'inquiétude qu'elle ressentait. Amélia, qui détestait les silences trop dérangeants, prit les devants pour amorcer la discussion, cherchant à distraire un peu son équipière en lui demandant de lui raconter sa rencontre avec Nolan.

Mercy lui apprit qu'elle connaissait Peters depuis son enfance, ce qui surprit Amélia. Les deux agents avaient grandi ensemble, étaient devenus de bons amis et avaient eu l'étonnement de se retrouver à l'Académie du Shield après avoir été tous les deux repérés par l'organisation. Ils n'avaient plus de famille proche et se soutenaient dans toutes leurs épreuves, chacun essayant de ne pas inquiéter l'autre lorsqu'ils partaient dans des missions jugées plus dangereuses que d'ordinaire. Dolittle avoua qu'elle détestait ces longs mois durant lesquels son ami était sous couverture car elle n'avait aucune nouvelle, pas la moindre information qui aurait pu la rassurer sur sa survie. Peters était son unique constante dans une existence marquée par les secrets du Shield, le point d'ancrage qui manquait terriblement à la plupart des agents. Leur organisation ne déconseillait pas les liens entre ses employés mais elle ne les encourageait pas non plus en raison de l'inquiétude qui pouvait parasiter une mission et la faire échouer.

Amélia n'ignorait pas ce détail, elle en avait parlé avec Coulson à plusieurs reprises pour comprendre cette opinion qu'elle était loin de partager. Son amitié avec Maria était plus un moteur qu'un obstacle, elle lui rappelait qu'elle se battait pour des causes justes. Bien sûr, ce n'était pas rare de voir des coéquipiers se rapprocher à force de partir aux quatre coins du monde ensemble mais la déchirure n'en était que plus intense lorsque la mort venait les faucher. Ce n'était pas un travail sans risque, chaque agent jouait sa vie ou sa santé mentale pour des gens qui ne savaient rien d'eux. Ils ne pouvaient pas évoquer leur boulot avec des personnes extérieures à l'organisation, et Amélia considérait qu'une épaule sur laquelle pleurer lorsque rien n'allait n'était pas un luxe. Elle était cependant certaine que Dolittle éprouvait bien plus que de l'amitié pour son collègue et elle s'interrogea sur la profondeur de leur lien.

Ayant le sentiment d'être de trop dans cette chambre où la mort semblait planer au-dessus du lit de Peters et désireuse de laisser sa collègue seule avec son ami, Amélia se leva un peu maladroitement de la chaise, cédant la place à Dolittle avec un sourire gêné qui ne fit que renforcer l'ambiance lourde de la pièce.

« Je ferais mieux de vous laisser, annonça-t-elle précipitamment. Mais si vous voulez discuter avec quelqu'un de ce qu'il s'est passé avec le méta-humain, ou simplement parler de la pluie et du beau temps, je suis là.

— Je vous remercie, répliqua Dolittle avec un rictus, mais ce ne sera pas utile. Je préfère oublier les missions, et vous feriez mieux d'en faire autant avant de sombrer. »

Amélia aurait pu argumenter en rappelant qu'elle n'en était pas à sa première affaire comme agent du Shield mais elle choisit le silence. Quitter l'ambiance pesante de l'hôpital était un soulagement, elle détestait les effluves des produits d'entretien et cette impression de sentir la mort ou la souffrance dans chaque couloir. Ce sentiment s'était renforcé depuis son accident, la plongeant dans une certaine anxiété. Elle envoya un message à Coulson pour l'informer de l'état peu encourageant de Peters. Elle savait que son ancien Officier Superviseur se reprocherait longtemps l'incident d'Atlanta et elle se félicitait de ne pas avoir d'équipe à gérer. Elle n'avait pas le tact nécessaire pour superviser des agents, ni le calme suffisant pour ne pas perdre le contrôle en cas de désobéissance. Sa meilleure amie était bien plus douée qu'elle lorsqu'il s'agissait de patience, raison pour laquelle Amélia considérait que Maria pourrait sans doute avoir un jour un rang plus important au sein du Shield.

Elle profita des températures clémentes pour flâner dans les rues, essayant de ne pas se retourner dès qu'un bruit de moteur lui paraissait trop suspect. Elle peinait encore à être sereine lorsqu'elle traversait d'un trottoir à l'autre, redoutant sans cesse de revivre l'accident alors qu'elle avait tant de fois effectué ce geste auparavant. Ce genre de détail suffisait à lui rappeler qu'elle ne s'était pas absentée pour de simples congés mais bien parce qu'elle avait subi un choc, autant physique que psychologique. L'Amélia qu'elle était quelques mois plus tôt avait eu une épreuve difficile à surmonter, l'obligeant à changer. Les médecins et Coulson lui avaient conseillé de poursuivre ses séances avec un psychologue, considérant que ce serait plus sain pour elle d'avoir quelqu'un à qui parler plutôt que de ressasser ses sombres pensées, mais elle détestait devoir s'ouvrir à des inconnus. Les spécialistes qu'elle avait vus pendant sa convalescence à l'hôpital posaient trop de questions, elle avait eu le sentiment de les laisser entrer trop en avant dans sa vie, et elle avait préféré gérer les conséquences de l'incident à sa manière.

Pour la seconde fois de la journée, elle eut la surprise de voir s'afficher sur l'écran de son téléphone le nom de Coulson. Elle fronça les sourcils un instant, se demandant si tout était si normal. Elle n'avait pas eu de ses nouvelles pendant plusieurs jours et voilà qu'il réagissait presque immédiatement à un simple message sur l'état de leur collègue. Elle supposa qu'il ressentait sans doute plus de culpabilité que ce qu'elle avait cru, ce qui expliquait cette soudaine attention. Qui était-elle, de toute manière, pour remettre en question les actes de son supérieur hiérarchique ?

« Je vous manque tant que ça ? plaisanta-t-elle dans l'unique but d'alléger leur discussion à venir.

— Vos informations sur Peters sont trop laconiques, j'ai besoin d'en apprendre plus.

— Je ne suis pas médecin, Coulson. Je vous rappelle que je n'ai pas pris l'option de formation médicale, et je pense que vous gagneriez plus à appeler l'hôpital.

— Il y a des risques que je ne peux pas prendre, l'informa l'Agent sur un ton las. Pourriez-vous venir au Triskelion ? »

De plus en plus suspicieuse, Amélia accepta, cherchant un signe dans la voix de son ancien Officier Superviseur qui la mettrait sur la bonne voie. Lorsqu'il raccrocha, elle sentit un nœud se former dans son estomac, comme si son inconscient avait déjà compris un détail qu'elle n'avait fait qu'effleurer. Elle se força à afficher une expression déterminée puis se mit en route, choisissant cette fois-ci de prendre les transports en commun pour gagner du temps et mettre plus rapidement un terme à cette angoisse qui pointait le bout de son nez.

Coulson la rejoignit deux heures plus tard, un air soucieux sur ses traits. Il la salua à peine avant de l'entraîner dans une salle de réunion dont il referma la porte derrière lui après avoir vérifié que personne ne les suivait. Ce comportement inhabituel éveilla la méfiance d'Amélia qui s'interrogea un court instant sur l'identité de l'homme qui lui faisait face. Il dut lire les questions dans son regard car il cessa d'arpenter la pièce pour enfin avouer à la jeune femme la raison de son anxiété.

« Peters est un méta-humain, déclara-t-il en passant une main sur son front, mais ce n'est pas noté dans son dossier.

— Et il n'est donc pas dans l'Index, comprit-elle en grimaçant. »

L'Index était une liste dressée par le Shield pour tenter de recenser aux mieux les individus avec des capacités extrasensorielles et magiques. Dès qu'un individu doté de pouvoirs particuliers tombait dans le radar de l'organisation, il entrait dans l'Index et était mis sous surveillance. D'après ce qu'Amélia avait pu lire pendant sa formation à l'Académie du Shield, il n'y avait jamais eu d'exception à cette règle et elle se demanda ce qui avait motivé cette violation du règlement.

« Peters a développé ses capacités lors de l'une de ses missions, ajouta Coulson. Une explosion d'un laboratoire a entraîné des conséquences désastreuses sur son organisme.

— Ceci n'explique pas pour quelle raison vous ne voulez pas appeler l'hôpital. Ils ont déjà effectué des batteries d'examens sur lui et doivent avoir compris qu'il n'est pas comme vous et moi.

— Je tiens justement à éviter toute question embarrassante. Puisque Peters n'est pas dans l'Index, l'incident va être communiqué au Shield. Fury a déjà d'autres ennuis à régler, je n'ai pas envie d'ajouter ce problème à sa longue liste interminable.

— Donc vous êtes en train de me dire que vous refusez tout contact avec l'hôpital pour éviter de passer un mauvais quart d'heure ? Et moi, je suis censée pouvoir vous dire tout ce qui ne va pas chez Nolan ? Je sais effectuer les gestes de premiers secours nécessaires aux missions mais je n'ai aucun diplôme médical, monsieur. Tout ce que je peux vous assurer, c'est que Peters ne sortira pas de sa chambre de sitôt. »

Amélia peinait à digérer tout ce que son ancien Officier Superviseur lui apprenait. Elle avait le sentiment qu'il cachait autre chose que cette excuse étrange mais elle n'était pas en mesure de réclamer la vérité. Il marmonna qu'il aurait dû être plus attentif pendant qu'ils étaient à Atlanta car il considérait qu'il serait l'unique responsable si leur équipier venait à mourir. La jeune femme faillit répliquer que ce n'était sans doute plus qu'une question de jours mais elle se retint, consciente qu'une telle remarque n'aiderait en rien. Elle pensa alors que Coulson mettait cette distance entre lui et l'hôpital pour alléger ses propres sentiments, pour ne pas entrer dans la spirale infernale d'une culpabilité trop lourde à porter. Tout ce qu'il venait de lui dire n'était qu'un immense mensonge, un prétexte ridicule mais elle n'avait pas le cœur à lui reprocher de manquer de franchise. Elle murmura qu'elle était désolée pour l'échec de la mission et il lui adressa un léger sourire fatigué en retour.

« Quelles sont les capacités de Peters ? Je ne l'ai pas vu agir bizarrement à Atlanta, il ressemblait à n'importe quel autre agent sur le terrain.

— Il peut influencer le temps climatique mais il utilise peu son don. D'après son supérieur, Peters préfère faire comme s'il n'avait aucun pouvoir, raison pour laquelle il n'a pas été noté dans l'Index.

— Nous aurions bien eu besoin d'un orage, maugréa Amélia. Le méta-humain aurait … »

Elle s'arrêta dans sa phrase, comprenant soudainement le choix du méta-humain. Peters était celui qui avait reçu le plus de blessures, il se trouvait au bord de la mort, et ce n'était pas un hasard. Elle avait cru que les autres agents et elle-même auraient pu être dans la même situation mais avec ce nouvel élément, tout apparaissait sous un nouveau jour. Leur adversaire avait sans doute lu dans l'esprit de Nolan qu'il n'était plus tout à fait un humain classique et il avait voulu s'en débarrasser pour n'affronter que des cibles plus faciles à abattre. Elle fit part de sa découverte à Coulson qui hocha la tête d'un air grave en lui apprenant qu'il en était venu à la même conclusion. Ils n'avaient pas été sauvés par un coup de chance, c'était la nature différente de Peters qui leur avait permis de devenir des proies secondaires.

Lorsqu'elle chercha à en apprendre plus sur ce qu'il avait fait depuis leur mission ensemble, Coulson se referma comme une huître. Il répondit furtivement que Fury lui avait confié un projet de très haute importance et qu'il n'avait donc pas eu le temps de la recontacter puisqu'il avait eu beaucoup de travail. Il lui conseilla de profiter du temps qu'elle avait devant elle pour prendre du repos et oublier un peu le Shield mais cette réponse la frustra. Elle en avait assez d'être mise de côté alors qu'elle se sentait prête à retourner au cœur du danger, plus encore depuis l'incident d'Atlanta. Il darda sur elle son expression qui signifiait qu'elle ne gagnerait rien à protester, lui coupant toute tentative de discussion.

« Allez à la Stark Expo, reprit-il, faites-vous une sortie au cinéma, vivez comme n'importe qui.

— Je suis un agent du Shield, monsieur, répliqua-t-elle en croisant les bras, pas un individu lambda. Donnez-moi une mission, même une toute petite, et vous verrez que vous regretterez de ne pas avoir repris contact plus tôt. »

Coulson soupira, croisa son regard mais ne s'avoua pas vaincu pour autant. Il ne céda pas d'un pouce et Amélia sut qu'elle ne ressortirait pas du Triskelion avec du travail. Il lui proposa de veiller sur Peters pour s'assurer qu'aucun événement étrange ne se produirait auprès de lui et pour observer son état, sous-entendant aussi un autre ordre qui glaça la jeune femme. Ce que Phil attendait n'était pas un signe de rétablissement mais bien le dernier instant de vie de leur équipier. Que se passait-il donc au Shield ? Quelle expérience l'organisation menait-elle ? Amélia mit fin à la conversation avec un sentiment de malaise qu'elle ne se rappelait pas avoir déjà ressenti en présence de son ancien Officier Superviseur. Elle était loin de se douter que de sombres secrets germaient dans l'ombre.