Note : Je prends volontairement mon temps pour mettre en place le personnage d'Amélia, je ne compte pas la balancer dans des aventures dès les premiers chapitres.
Note bis : Au niveau chronologie, ce chapitre prend place au tout début du film Iron Man 2, avec l'ouverture de la Stark Expo.
Chapitre 4
Mai 2010
Une douce odeur de boissons chaudes et de pâtisseries planait dans la boutique, délivrant une ambiance des plus chaleureuses pour les clients qui profitaient de leurs commandes tout en écoutant d'une oreille distraite, entre deux éclats de rire, les informations télévisées. Derrière le comptoir principal, un écran géant affichait en boucle les publicités de la Stark Exposition dont la cérémonie d'ouverture aurait lieu le soir-même, menée par Tony Stark en personne, ce qui produisait un battage médiatique sans précédent tout en animant de nombreuses discussions, y compris parmi la clientèle du Coffee Shop. Le nom de l'Iron Man était sur toutes les lèvres, que ce fût de la part de ses admirateurs ou de ses détracteurs, et il semblait être devenu le sujet principal à aborder dans chaque conversation. L'événement allait durer un an et aurait sans doute droit à des rumeurs disproportionnées afin de vendre au mieux les journaux ou de poser sur le devant de la scène de grands noms en plein déclin qui cherchaient à amasser de l'argent ou du prestige perdu depuis trop longtemps déjà.
Attablées dans un coin assez éloigné de l'entrée de la boutique, Amélia et Maria savouraient leur petit-déjeuner sans échapper à l'effervescence qu'entraînait cette nouvelle édition de l'Exposition de Stark Industries. Si pour le commun des mortels, il ne s'agissait que d'un événement destiné à montrer les évolutions technologiques d'entreprises diverses et variées, pour les deux agents du Shield, il en était autrement. Aucune des deux n'était impliquée dans la surveillance de la Stark Expo mais elles savaient, comme tant d'autres membres de leur organisation, qu'il leur faudrait redoubler de vigilance vis-à-vis des ennemis de Stark car une telle exposition aux médias restait rarement sans conséquences lorsqu'il était question de célébrités comme l'Iron Man. Son enlèvement par une cellule terroriste était encore assez frais dans les dossiers du Shield, leurs radars fonctionnaient à leur plein potentiel afin d'empêcher une autre tragédie du même genre, mettant à contribution plusieurs agents à différents endroits du globe, pour couvrir au mieux les coins les plus dérangeants.
Amélia avait cru qu'elle aurait sa chance, elle avait guetté l'appel de Coulson plusieurs jours avant de baisser les bras, dépitée d'être ainsi mise sur la touche alors qu'elle avait de l'énergie à revendre et une motivation au plus haut fixe. Surveiller Stark, ses collaborateurs ou ses opposants, n'était pas une tâche des plus difficiles, il suffisait de savoir faire preuve de discrétion et connaître les meilleurs réseaux d'informateurs mais il fallait croire que la jeune femme n'était pas dans les petits papiers du Shield. Maria avait essayé de lui remonter le moral en l'emmenant prendre un petit-déjeuner entre filles, ce qui s'était révélé plutôt efficace et avait accroché un sourire sur les lèvres d'Amélia. Rares étaient les moments libres de son amie et elles en profitaient dès qu'elles le pouvaient, d'autant plus que ce n'était souvent qu'une question d'heures avant un nouvel appel décisif pour l'agent Hill. Contrairement à Amélia qui était évincée du terrain depuis l'incident d'Atlanta, Maria allait régulièrement d'un coin à un autre pour superviser des agents ou mener à bien des missions sous les ordres directs de Fury.
Trouvant le moment adéquat pour avouer à son amie les tourments qui perturbaient ses nuits, Amélia lui parla de l'inconnue qu'elle avait croisée au cimetière et qu'elle pensait avoir vue lors de son accident. Contrairement aux psychologues de l'hôpital qui n'avaient eu de cesse de lui répéter qu'elle avait eu une illusion à un instant où toute perception sensée lui échappait, Maria l'écouta avec une attention sincère, sans sembler la juger. Le froncement de ses sourcils trahissait cependant une certaine inquiétude, hypothèse qui se révéla fondée lorsque son amie jeta un coup d'œil autour d'elle pour s'assurer que nulle oreille étrangère à leur conversation n'écoutait leur discussion. Habituée à converser avec des gens qui avaient vécu des traumatismes parfois surnaturels, Maria lui demanda des détails sur cette mystérieuse femme, ainsi que sur les émotions qu'elle avait pu ressentir en sa présence.
Si elle fut brièvement désarçonnée par les questions de sa meilleure amie, Amélia se reprit et ne laissa rien paraître, gardant une expression des plus neutres tout en analysant ces quelques courts instants où elle avait été au contact de l'inconnue. Physiquement, la femme du cimetière n'était pas parfaite – et il ne s'agissait pas d'un jugement dépréciatif de la part d'Amélia, elle ne faisait que rapporter ce qu'elle avait vu de façon tout à fait factuelle en considérant que cette étrangère attirerait bien plus les regards mêlés de surprise et de répulsion que d'admiration. La jeune femme connaissait assez les pensées des gens de son temps pour savoir que la moindre différence entraînait inévitablement des exclusions, elle en avait été témoin non seulement pendant sa scolarité mais également lors de ses années à l'Académie du Shield où elle avait assisté à des comportements qu'elle n'imaginait pas trouver là-bas. Mais il fallait croire que même une organisation secrète basée sur la défense et la protection d'autrui n'était pas exempte d'ennuis moraux.
Plongeant dans les ombres floues de l'accident, Amélia évoqua l'apparence hétérogène de l'inconnue, mettant en évidence ce double aspect étrange qui l'avait étonnée la première fois, entre lumière et obscurité, sans pouvoir définir précisément l'impression qu'elle en avait. Maria émit l'hypothèse d'une brûlure qui aurait pu laisser des traces indélébiles mais son amie lui opposa une autre certitude, sans savoir cependant comment le lui expliquer. Elle avait le sentiment que cette dualité était là depuis la naissance, comme une marque ou un fardeau, à la manière d'un geste venu d'ailleurs pour la différencier du commun des mortels. Il y avait aussi ce regard vert terriblement familier qui l'avait dévisagée en mettant à nue son âme, pénétrant son esprit comme s'il n'y avait rien à lui cacher, comme si le moindre secret pouvait en surgir d'un clignement de paupières.
Amélia frissonna en se souvenant de ce froid intense qui l'avait ensuite envahie, tentant de le retranscrire à travers ses mots tout en essayant de ne pas sombrer dans les méandres de ce désespoir qui s'accrochait encore un peu à elle depuis cette rencontre dans le cimetière. Elle posa les mains autour de sa tasse pour se réchauffer avant de se reposer contre le dossier de sa chaise, revenant soudainement à elle dans cet endroit où résonnaient les rires et les discussions, perçant ainsi le brouillard dans lequel elle venait de se perdre sans s'en rendre compter. Elle dut boire une gorgée de son café pour s'ancrer dans la réalité qui l'entourait, constatant que ses rencontres si brèves avec l'inconnue avaient eu un effet dévastateur sur elle, bien plus qu'elle ne l'aurait cru de prime abord. Sans doute était-elle toujours secouée par le méta-humain d'Atlanta, c'était la seule excuse valable pour expliquer l'étrange fébrilité qui l'étreignait avec puissance, lui coupant le souffle à chaque fois qu'elle y songeait.
« Elle doit avoir des pouvoirs ou quelque chose du même genre, marmonna Amélia. Je l'ai regardée et, l'instant suivant, il n'y avait plus personne, comme si elle avait disparu d'un claquement de doigts.
— Tu penses à de la magie ? s'enquit Maria en reposant sa tasse.
— Je n'en sais rien, je … j'ai l'impression de voir des méta-humains partout depuis que je connais leur existence. Peut-être qu'elle a juste été assez rapide pour échapper à mon regard. »
Elle tenta une pointe d'humour malgré ce nœud d'angoisse qui l'enserrait. Elle ne mentait pas vraiment à son amie, elle avait le sentiment étrange de côtoyer des êtres améliorés à chaque fois qu'elle sortait, comme si tous les gens qui croisaient sa route étaient pourvus de capacités extraordinaires. Maria voulut la rassurer en lui déclarant qu'elle finirait par s'y habituer, que ce n'était qu'un effet secondaire de leur boulot au sein du Shield, comme pour tant d'autres agents confrontés à des énergies inexplicables et parfois effrayantes. Remarquant l'expression peu apaisée d'Amélia, l'agent Hill reprit son sérieux en soufflant que l'affaire d'Atlanta n'aurait jamais dû avoir lieu de cette manière, affirmant que si le Shield avait été informé de la présence d'un méta-humain, elle aurait envoyé une équipe bien plus fournie que cinq agents, encore plus en sachant que l'homme possédait une certaine facilité à manipuler les esprits.
Revoyant mentalement le déroulement des événements, Amélia rappela que son équipe n'avait compris la vérité que trop tard. Elle se souvenait du sourire cruel du méta-humain, du bruit des immeubles en train de s'effondrer, du sang qui s'était échappé des blessures de Peters puis de Dolittle, de la détonation de la grenade jetée par Garrett, de sa propre folie soudaine lorsqu'elle avait senti le poids d'une arme dans sa main alors qu'elle songeait à rejoindre son ancien Officier Superviseur. Elle ignorait ce qu'il se serait passé si le méta-humain avait été jusqu'au bout avec elle, mais elle était certaine d'un détail, elle était sur le point de faire feu sur Coulson, ce qu'elle ne se pardonnait pas.
Pour éviter de sombrer dans les souvenirs plutôt angoissants de cette mission qui avait si mal tourné, Amélia reprit la discussion en l'orientant vers les agents dont elle avait fait la connaissance juste avant le fiasco d'Atlanta. Maria les avait déjà côtoyés tous les trois, elle trouvait que Garrett avait souvent la gâchette facile mais qu'il débordait d'humour dans les situations les plus périlleuses alors que Dolittle et Peters, bien que plaisantins eux-aussi, savaient faire la part des choses. Amélia avait en effet constaté que les rires des deux amis s'étaient taris dès leur arrivée à leur destination, comme s'ils revêtaient un masque de sérieux pour se plonger dans leur rôle d'agent, sans se déconcentrer l'un l'autre par des plaisanteries qui n'auraient pas eu leur place dans la situation qu'ils avaient vécue. Pensant à cette harmonie qui les caractérisait et à ce chagrin qui pesait sur Dolittle depuis l'incident, elle tenta d'en apprendre un peu plus sur eux, cherchant ainsi à vérifier sa première supposition.
« Ils sont âmes-sœurs, n'est-ce pas ? demanda-t-elle après avoir terminé sa tasse. Peters et Dolittle ne sont pas simplement amis, et j'ai l'impression qu'il y a encore plus qu'une histoire d'amour dans leur relation.
— Ils l'ont découvert par hasard, comme la plupart des gens dans cette condition, répondit Maria en haussant les épaules. Ils s'aimaient déjà avant la grande révélation. »
Si elle ne l'avait pas vécue, Amélia savait bien de quelle manière se passait la reconnaissance des âmes-sœurs. Il suffisait de quelques mots, ceux inscrits à l'encre rouge au creux du poignet, pour changer toute une vie, ou l'orienter vers un autre parcours. Souvent, cela se produisait lors d'une conversation banale, sans que ce fût obligatoirement au moment d'une première rencontre. Nombreux étaient d'ailleurs ceux qui se côtoyaient pendant des semaines, des mois ou des années avant de prendre conscience de ce lien si solide.
« Je leur ai proposé de prendre leurs distances vis-à-vis du Shield, lui apprit son amie avec un rictus amer, mais ils ont refusé de sacrifier leur carrière. Mercy jugeait que c'était tout aussi simple de travailler au même endroit que son âme-sœur, elle ne voyait pas les dangers de notre boulot.
— Et aujourd'hui, elle doit le regretter, comprit Amélia en songeant à cette tristesse permanente dans les yeux de l'agent Dolittle. Si j'étais à sa place … »
Elle ne parvint pas à terminer sa phrase, pensant soudainement qu'elle ignorait tout à fait ce qu'elle ferait si elle se retrouvait dans la même situation que Dolittle. Elle effleura machinalement les mots sur sa peau, se perdant dans ses souvenirs d'enfance, lorsque ses parents lui en avaient parlé la première fois. Ils lui avaient dit tout ce qu'il y avait à connaître sur les âmes-sœurs, à commencer par l'étrange magie qui semblait entourer ceux qui possédaient une marque sur la peau : là où une portion de phrase apparaissait devant ses yeux, il n'y avait qu'un mystérieux croissant de lune visible pour tous les autres, une manière de garder secrets les mots si sensibles. Personne ne savait exactement d'où provenait ce phénomène assez mystique mais cela avait fini par entrer dans les habitudes de chacun et l'on ne s'étonnait plus de distinguer une petite marque sur la peau d'un autre.
Amélia avait vu des couples se former à travers cette relation fusionnelle, tout en constatant à quel point ceux qui étaient liés les uns aux autres avaient l'air de vivre une passion démesurée. Elle avait aussi été témoin de la jalousie qui en résultait et qui représentait la partie sombre du bonheur qui entourait les heureux élus. Plusieurs mariages avaient pris fin, des conflits s'étaient installés, des amis avaient soudainement pris conscience qu'un autre lien existait entre eux alors qu'ils refusaient de s'engager dans une relation amoureuse puisque leur amitié leur suffisait. Si beaucoup de gens plaçaient les âmes-sœurs sur un piédestal comme une preuve ultime d'une destinée bienheureuse, une minorité considérait cela comme un enfer permanent duquel nul ne saurait se sortir.
« Si je le pouvais, j'échangerais volontiers ma place, reprit Amélia avec une pointe de regret.
— Je ne te dirai pas que je te comprends, répliqua Maria, parce que ce serait un mensonge étant donné que je ne fais qu'entendre des rumeurs, mais je te conseille d'essayer de voir cela sous un autre angle. Peut-être que tu auras une surprise.
— Crois-moi, j'en ai déjà eu une et ce n'était pas vraiment positif. »
Elle n'avait que six ans à l'époque où sa marque avait failli disparaître, prenant une teinte de plus en plus proche de celle de sa peau, comme si elle était effacée par une main invisible. Inquiets, ses parents avaient fait appel à un médecin qui leur avait expliqué certains principes plutôt méconnus des âmes-sœurs, de ceux qui ne s'appliquaient pas à tous mais se retrouvaient tout de même assez régulièrement. Lorsque l'un des deux membres de la paire était mourant ou très mal en point, le second le ressentait par une douleur à l'emplacement du lien. Si les mots s'estompaient définitivement, alors cela signifiait que l'autre venait de mourir, ce qui n'avait rien de bien encourageant. Amélia avait observé les trois mots pendant qu'ils perdaient leur éclat, et cela durant plusieurs mois, sans savoir ce qu'il se passait pour la personne à qui elle était destinée. Tout était rentré dans l'ordre au bout d'un moment plutôt long mais le souvenir demeurait tenace dans son esprit, accentuant toute l'animosité qu'elle éprouvait vis-à-vis de ce qu'elle voyait comme une malédiction.
Elle se rendit compte qu'elle n'en avait jamais parlé à Maria, gardant jalousement ce secret comme si sa propre existence pouvait en dépendre. D'une certaine manière, elle tenait là un élément particulier de la vie de son âme-sœur, une date à laquelle se raccrocher pour savoir quel événement avait pu se dérouler. Plusieurs fois, elle avait été tentée d'entrer dans les dossiers du Shield pour éplucher tous les incidents survenus cette année-là, toutes les admissions dans les hôpitaux, tous les conflits en cours qui auraient pu expliquer sa douleur soudaine mais elle avait toujours repris le dessus sur ses désirs, se sermonnant d'être aussi futile. À quoi lui servirait de connaître des noms à travers le globe alors que chaque jour, des centaines de personnes frôlaient la mort ? Elle n'allait sûrement pas rendre visite à tous ceux qui auraient pu apparaître sur sa liste et elle avait définitivement choisi de tirer une croix sur ce lien handicapant, déclamant haut et fort qu'elle saurait se construire seule sans dépendre d'une obscure volonté supérieure.
Face à l'expression intriguée de sa meilleure amie, Amélia se contenta de marmonner qu'elle avait mieux à faire que de songer à une relation amoureuse qu'elle n'attendait pas vraiment. Elle mit fin à cette conversation en se levant, récupérant son manteau avec l'intention de payer leurs commandes, mais Maria lui fit signe qu'elle s'en chargeait, assurant avec un sourire qu'elle l'avait invitée. Elles quittèrent l'ambiance chaleureuse du café pour retrouver l'animation des rues où les grands panneaux d'affichage invitaient les passants à se rendre à la Stark Expo où s'écrirait leur avenir. Les deux amies s'en amusèrent, convaincues que l'équipe de communication de Stark n'était sans doute pas douée dans l'innovation et aurait peut-être dû trouver un slogan à la hauteur des actes de l'ingénieur le plus célèbre de l'Amérique. Amélia hésitait encore à aller y faire un tour, au moins pour la cérémonie d'ouverture, car elle était curieuse de savoir ce que l'Iron Man réservait à son public pour cet événement inattendu.
Elle n'eut cependant pas le loisir de s'éterniser sur cette pensée, son portable l'interrompant en vibrant énergiquement dans la poche de son manteau. La jeune femme saisit l'appareil en grommelant contre Coulson qui ne l'appelait jamais au bon moment mais elle se tut en avisant le nom de Dolittle sur l'écran, comprenant alors que l'instant tant redouté était en train de se produire. Quand elle décrocha, elle n'entendit que les pleurs de Mercy qui la suppliait de la rejoindre à l'hôpital, confirmant ainsi son soupçon. Maria se proposa pour l'accompagner, la soulageant d'un poids qu'elle n'avait pourtant pas eu l'impression de porter. Ce n'était pas tant la perspective de retrouver Dolittle qui la dérangeait, plutôt le fait de devoir supporter encore une fois le décès de quelqu'un, bien qu'elle ne fût pas proche de Peters puisqu'ils n'avaient partagé qu'une unique mission. Comme sa meilleure amie avait déjà eu à travailler avec les deux agents, elle lui serait d'un immense secours pour ne pas commettre d'impair et pour l'empêcher de sombrer dans les souvenirs de l'accident qui lui avait enlevé son frère.
De lourds nuages orageux recouvraient le ciel au-dessus de l'hôpital, seul endroit de la ville qui semblait trembler sous le poids d'un climat malvenu. Amélia comprit aussitôt que ce phénomène météorologique provenait de l'état détérioré de Peters et de ses capacités magiques désormais incontrôlables, lui qui pouvait manipuler le temps à sa guise pour offrir aussi bien un soleil resplendissant qu'une furieuse tempête. Le regard assombri de Maria lui prouvait que son amie était au courant des spécificités de Peters, ce qui lui épargnait des explications fébriles et compliquées. Elles se dépêchèrent d'entrer dans le bâtiment, préférant éviter la pluie qui menaçait d'éclater alors que des visages curieux se détachaient déjà derrière quelques-unes des vitres pour observer cette étrange bulle climatique.
Les deux amies retrouvèrent Dolittle au chevet de Peters, remarquant que la mort paraissait avoir envahi les lieux. Si les appareils reliés au patient affichaient encore des données, Amélia n'était pas dupe concernant sa fin de vie, elle savait que seules les machines lui permettaient de respirer et d'avoir un minimum d'activité cardiaque, suffisamment pour le maintenir dans le monde des vivants alors qu'il aurait dû rejoindre celui des défunts. Mercy releva la tête à leur approche, affichant un air de surprise en voyant Maria, mais les remerciant ensuite d'être là.
« Je suis désolée, murmura l'agent Hill avec sincérité.
— Il ne devrait pas être là, souffla Dolittle d'un ton où perçait une rage contenue. Nous n'étions pas … nous n'avions rien pour nous défendre. »
Elle tourna son attention vers Amélia, la défiant du regard de prétendre le contraire. Mais Mercy ne faisait que répéter une vérité qu'elles connaissaient déjà, un vice de procédure dans les dossiers du Shield, un manque d'informations qui n'aurait pas dû se produire. Pour Amélia, il ne s'agissait pas seulement de Peters en train de mourir, de Dolittle broyée par le chagrin, de Coulson qui culpabilisait, d'elle-même qui avait le sentiment d'avoir échoué à un test. Elle avait lu les journaux, avait dressé le compte des morts – les effondrements de bâtiments, les balles perdues, les suicides qui résultaient des manipulations mentales du méta-humain – et avait passé de longues heures à se demander si tout aurait pu être différent, tout en sachant que la réponse n'était qu'une sombre affirmation encore plus pesante.
« Coulson a rapporté l'incident, tenta prudemment Amélia tout en jetant un coup d'œil en coin à son amie pour être sûre de ne pas s'avancer sur une pente trop glissante. Lui et l'agent Garrett essayent de comprendre pourquoi nous n'avons pas …
— Il est un peu tard pour s'en préoccuper, l'interrompit Mercy en serrant les poings sur le manteau qu'elle gardait sur ses genoux. »
Attirée par le mouvement des doigts de Dolittle, Amélia ne put s'empêcher de remarquer la fameuse marque au creux de son poignet, une demi-lune à laquelle elle n'avait prêté aucune attention jusqu'à ce jour. L'empreinte était presque floue, assez effacée pour exposer l'état dans lequel se trouvait Peters. Sous les yeux surpris de la jeune femme, la marque perdit encore de sa couleur, se fondant dans la peau alors qu'un signal sonore retentissait sur l'un des moniteurs qui affichait une ligne cardiaque bien trop plate. Ce fut Maria qui l'entraîna à l'extérieur de la chambre de Peters tandis qu'un infirmier arrivait en courant tout en hurlant un ordre derrière lui. Les deux amies attendirent dans le couloir, percevant le bruit de l'orage au loin, un unique coup de tonnerre qui signifiait la fin d'une vie, assez fort pour ébranler la structure du bâtiment et secouer le matériel dans les différentes pièces.
Adossée au mur, Amélia souffla à sa meilleure amie qu'elle n'aurait pas dû venir puisque c'était son jour de repos et qu'elle aurait mieux fait de profiter d'un divertissement plutôt qu'assister au décès de leur collègue. Maria secoua la tête négativement en rappelant que c'était une partie importante de leur boulot, qu'être agent du Shield n'avait pas que des avantages mais pouvait les obliger à subir des traumatismes et des deuils. Dans ces cas-là, il fallait simplement apprendre à aller de l'avant en évitant de jeter des coups d'œil trop fréquents vers le passé, au risque de ne plus être capable de remplir leurs missions.
Elles interrompirent leur discussion lorsqu'elles virent Dolittle passer devant elles sans leur accorder un seul regard, déambulant dans le couloir à la manière d'un fantôme errant. Amélia se redressa avec l'intention de la rejoindre pour lui présenter ses condoléances et lui dire qu'elle serait là pour elle mais Maria posa une main impérieuse sur son bras en lui faisant signe de ne pas bouger, une expression sérieuse sur son visage. Ce n'était sans doute pas le moment de parler avec Mercy alors qu'elle venait de perdre son âme-sœur à la suite d'une mission commune, elle ne ferait qu'accentuer son chagrin. Amélia se sentit désemparée à la pensée d'être inutile, comme une statue posée dans un coin, à observer le monde qui évoluait sans réussir à infléchir sa rotation ou à lui rendre des couleurs joyeuses.
« Nous ne pouvons pas la laisser seule, murmura Amélia sans quitter Dolittle des yeux. Qui sait ce qu'elle fera maintenant ?
— Le personnel de cet hôpital est formé pour gérer ce genre de situation, lui répondit Maria. Ils en ont l'habitude, malheureusement. »
Préoccupée qu'elle était par cet événement soudain, Amélia en avait oublié que les lieux appartenaient au Shield et que le personnel dans son entièreté partageait le secret de l'organisation. Son amie ne lui laissa pas le temps de se morfondre, elle lui désigna d'un geste de la main la cage d'escaliers qui menait aux étages inférieurs, sous-entendant qu'il était temps pour elles de s'en aller. Prise de remords en songeant qu'elle abandonnait Mercy à sa solitude mais désormais consciente que sa présence ne serait d'aucune aide, Amélia suivit sa meilleure amie jusqu'à la sortie de l'hôpital, frappée par le soleil qui brillait au-dessus du bâtiment. L'orage provoqué involontairement par Peters n'était déjà plus qu'un mauvais souvenir, chassé par le printemps bien entamé et par la nature qui se déployait dans toute sa splendeur.
Sans évoquer une seule fois le décès de leur collègue, les deux femmes prirent le temps de s'arrêter dans quelques boutiques, bien souvent des librairies ou des antiquaires qui attiraient l'œil d'Amélia. Vint le moment de la séparation, alimenté par la promesse de réitérer une journée semblable dès que Maria aurait à nouveau des jours libres – et en fonction aussi d'Amélia qui ne désespérait pas de reprendre le chemin du terrain dès que Coulson aurait compris qu'elle ne lâcherait pas l'affaire. Tandis que l'agent Hill repartait chez elle, son amie fit un crochet à son appartement, décidant de se changer avant d'aller affronter la foule de la Stark Expo, cédant à sa curiosité et à son envie de penser à autre chose qu'à la mauvaise nouvelle qu'elle avait dû annoncer à son ancien Officier Superviseur.
Ce dernier lui avait répondu de manière concise, exprimant son soutien vis-à-vis de Dolittle, sans entrer dans des démonstrations remplies d'effusion. Elle avait perçu dans sa voix qu'il était tendu, encore une fois, et qu'il semblait nettement touché par des préoccupations qu'il taisait avec habileté. Avant de raccrocher, il lui avait toutefois laissé entendre qu'il aurait un service à lui demander, une mission de surveillance de routine qui l'intéresserait peut-être mais il n'avait pas développé, lui souhaitant de passer une bonne soirée. Elle y pensait toujours lorsqu'elle avait franchi les portes de la Stark Expo mais l'effervescence ambiante avait vite éliminé toute pensée cohérente de son esprit.
Il y avait du monde pour assister à la cérémonie d'ouverture, chacun se pressait dans le but d'obtenir la meilleure place face à l'immense scène d'où provenait déjà une musique particulièrement forte. Profitant de sa taille fine pour se glisser entre plusieurs individus aux regards éméchés ou trop brillants, Amélia parvint à trouver un endroit où regarder le spectacle sans subir la pression ambiante de tous ces corps. Elle n'avait rien contre le contact humain, ce serait mentir que d'avouer qu'elle détestait les gens, mais elle avait un sentiment d'angoisse qui la saisissait à la gorge dès qu'elle heurtait quelqu'un. Maria lui aurait sans doute dit qu'il s'agissait d'un traumatisme lié à son expérience avec le méta-humain d'Atlanta – un homme auquel elle n'associait encore aucun nom, elle n'avait pas pensé à le demander à Coulson – et elle aurait eu raison car Amélia avait des difficultés à accepter la présence d'autrui depuis que cet homme violent était entré dans sa tête pour manipuler ses gestes.
Un feu d'artifice débuta la cérémonie, explosant dans le ciel en des particules colorées qui faisaient se lever les têtes des plus curieux. Sur la scène, des danseuses venaient de prendre place, vêtues de rouge dans un tissu destiné à souligner leur féminité d'une façon qu'Amélia trouvait un peu vulgaire, ornées de lumières qui rappelaient les réacteurs de l'Iron Man. Ce dernier ne manqua pas son apparition, arrivant du ciel avant de se défaire de son armure sous les applaudissements de la foule. Son sourire charmeur semblait suffisant pour attirer toute l'attention sur lui, impeccable dans un costume sur mesure, à la hauteur de sa réputation. Tony Stark était dans son élément, Amélia ne pouvait pas le nier, mais elle avait l'impression que le regard de l'ingénieur était paré d'un dilemme plutôt étonnant.
Lassée et fatiguée par cette ambiance qui commençait à lui peser, la jeune femme quitta la foule en délire, retrouvant un calme tout relatif en s'éloignant de la Stark Expo. Elle aurait l'occasion de s'y rendre à un moment ou à un autre, ce n'était pas le temps qui lui manquait, et elle serait sûrement dans de meilleures dispositions. La bonne humeur de tous ces gens n'avait pas été assez puissante pour effacer la brume qui entourait son esprit depuis sa sortie de l'hôpital du Shield. Elle peinait à croire que le matin-même, elle déjeunait tranquillement avec Maria, en partageant une amitié sincère et désintéressée, à discuter de tout et de rien. Peut-être n'avait-ce été qu'une brève éclaircie avant la tempête, un éclat de lumière précédent les malheurs qui paraissaient planer en permanence au-dessus de leurs têtes. Elle revoyait l'expression vide de Dolittle et le corps sans vie de Peters, deux témoins invisibles d'un drame qui n'était pas connu par le grand public.
Peu de temps après l'incident d'Atlanta, Amélia avait épluché les journaux ainsi que les sites internet qui passaient en boucle des informations. Toutes les sources ne parlaient que de fuite de gaz, d'explosions imprévues ou d'attentats bien vite maîtrisés, sans se rapprocher de la vérité. En un sens, elle préférait encore lire de sérieux mensonges que de voir affichée à la une l'existence des méta-humains et de toutes les créatures ou les artéfacts aux capacités exceptionnelles. Cependant, elle ne pouvait chasser l'amertume qui l'étreignait à la pensée que Peters ne serait jamais reconnu comme un agent du Shield mais comme un simple militaire mort en mission pour son pays.
Une sonnerie familière brisa le silence qui l'entourait alors qu'elle rentrait enfin chez elle. Coulson venait de lui envoyer un message pour l'inviter à une audience particulière qui aurait lieu au Sénat le lendemain. En détaillant la pièce-jointe, Amélia haussa un sourcil, se demandant pour quelle raison exactement Tony Stark en personne se retrouvait convoqué. Elle répondit par l'affirmative, bien heureuse de quitter son quotidien monotone pour une journée qui s'annonçait épique. Si elle ne connaissait pas vraiment le PDG de Stark Industries, elle savait toutefois qu'il avait une bonne repartie et qu'il n'hésiterait sans doute pas à faire valoir son point de vue devant le Sénat, peu importait le rang de ceux qui l'interrogeraient. L'espace de quelques secondes, elle se posa des questions sur la rapidité avec laquelle son ancien Officier Superviseur avait obtenu l'information puis elle se morigéna. Il s'agissait du Shield, il y avait toujours des oreilles attentives dans tous les coins du monde pour en apprendre le plus possible dans les temps les plus courts, y compris à des endroits où nul n'aurait pu soupçonner l'existence d'espions.
S'assurant que l'alarme extérieure de sa maison était bien branchée, Amélia fit le tour des lieux avec un brin d'appréhension. Plusieurs agents avaient déjà eu l'occasion de recevoir des visites fatales chez eux et elle ne tenait pas à appartenir à cette liste, bien qu'elle ne fût pas encore assez exposée à des risques de la part d'ennemis quelconques. Être seule dans l'ancienne maison de sa tante faisait peser sur elle une certaine crainte particulièrement dure à chasser, comme si les ombres des meubles pouvaient se changer en monstre pour fondre sur elle au moindre écart d'attention. Elle se sentait ridicule d'éprouver des émotions de cette sorte, elle n'était plus une enfant qui avait besoin d'une lampe pour s'endormir ou d'une peluche à serrer dans ses bras. Elle avait grandi, était une agent du Shield, et n'avait donc pas à sursauter au moindre petit bruit.
Fut un temps où Amélia était très craintive, secouée par ses songes les plus étranges lorsqu'elle rêvait d'êtres immenses et de monstres. Elle avait dû consulter un psychologue pour retrouver un sommeil serein et exprimer ce qui la taraudait. Ces personnes difformes qui peuplaient ses cauchemars n'étaient que des interprétations subjectives de ses parents – les vrais, pas sa famille d'adoption – et elle leur donnait, sans le vouloir, des traits grossiers. Si elle aimait ses parents actuels, qui l'avaient élevée et choyée, et la soutenaient encore avec un amour incommensurable, elle avait toutefois ressenti une certaine aigreur vis-à-vis de ses parents biologiques. Elle ignorait tout d'eux et, à l'heure actuelle, elle n'avait aucune envie d'en apprendre plus à leur sujet. Quand elle n'était qu'une enfant, elle pensait qu'ils l'avaient abandonnée parce qu'elle ne correspondait pas à l'idée qu'ils se faisaient d'une famille, puis en grandissant, d'autres questions plus sombres avaient envahi son esprit. Elle avait alors pris la décision de mettre tous ses doutes sous clef et de profiter de celle qu'elle considérait comme son unique et véritable famille, sans songer aux autres.
Mais depuis qu'elle avait vu l'inconnue du cimetière, ses interrogations passées étaient revenues en force, pour mieux bousculer son existence déjà vacillante. Cette femme avait affirmé que sa famille serait là auprès d'elle pour l'aider à affronter le monde, la laissant incertaine et perplexe en raison de ses paroles bien trop sibyllines. Amélia ne comptait pas rompre la promesse qu'elle s'était faite plusieurs années plus tôt, il était hors de question pour elle de partir à la recherche d'une généalogie à laquelle elle ne voulait pas appartenir. Si, comme l'avait prétendu l'étrangère, sa famille était là, qu'attendait-elle pour lui faire un signe ? Une simple lettre lui suffirait, elle ne demandait pas une grande déclaration pleine d'affection, mais au moins une explication pour clore définitivement un pan de sa vie qu'elle avait volontairement enterré. Elle refusait d'esquisser un espoir pour ne recevoir qu'une intense déception.
Elle eut du mal à trouver le sommeil, tiraillée entre les différents événements de la journée, la séance du Sénat prévue le lendemain et le retour malvenu de ses questions de fillette. Quand elle parvint enfin à sombrer dans les bras de Morphée, glissant vers le pays des rêves, ce fut pour se réveiller en hurlant à pleins poumons.
Note : Et voilà donc le premier mort de cette fanfic (si on omet le frère adoptif d'Amélia). Si cela peut sembler être un détail, je vous garantis que vous en entendrez parler plus tard, comme d'autres moments qui paraissent anecdotiques mais ne le sont pas.
Note bis : Comme je l'ai précisé en introduction, nous sommes au début d'Iron Man 2, d'où la référence à la séance du Sénat (à laquelle assiste Coulson dans l'une des scènes coupées donc j'en profite pour y envoyer aussi Amélia).
